Le Testament d’un prophète

LE
TESTAMENT D’UN PROPHÈTE

P. Enfantin, 1858. — II. Saint-Simon, 1813. — Science de l’Homme : Physiologie religieuse, 1 volume à peu près in-quarto ; Paris, Victor Masson, 1858.

Les déceptions ne sort pas toujours amères. Il est doux par exemple d’arriver à reconnaître que notre ennemi n’avait pas la valeur morale que lui attribuait notre imagination ; il est doux de pouvoir remplacer par l’indifférence railleuse la terreur ou l’admiration qu’il nous inspirait. Sa personne nous oppressait tout à l’heure comme un cauchemar, et voilà maintenant que nous nous éveillons avec un sourire, heureux d’être délivrés d’un mauvais songe. Ce phénomène se passe dans la vie intellectuelle comme dans la vie réelle. Tant que les adversaires des idées que nous aimons et que nous défendons se présentent à notre imagination imposans par leur intelligence et leur sagesse, dangereux par leur habileté et les ressources de leur esprit, nous sommes tourmentés par la crainte d’un triomphe qui serait pour nous une humiliation et une honte. Ces terreurs subsistent jusqu’au moment où nous avons aperçu enfin la faiblesse morale de notre adversaire ; mais alors elles s’évanouissent sans retour, car le prestige est à jamais détruit. Il importe peu maintenant que notre adversaire soit puissant, riche, influent, qu’il ait par derrière lui une armée nombreuse et bien disciplinée, commandée par d’habiles officiers. Sa puissance, sa richesse, son influence, son armée, ne sont plus rien dès que nous avons découvert le secret de sa faiblesse, dès que nous savons qu’il n’est ni aussi sage, ni aussi prudent, ni aussi habile que nous l’avions supposé. Nous savons qu’il n’a pas pour lui le bon droit, et cette certitude nous suffit pour ne plus rien redouter de lui. Et quel bonheur d’être enfin délivrés de l’opinion exagérée que nous nous étions formée! quelle joie de pouvoir enfin secouer cette espèce de respect superstitieux que nous inspirent les choses que nous redoutons en les détestant! quelle volupté adorable nous pénètre lorsque nous pouvons dire enfin : Ce terrible ennemi, eh bien! c’était un fantôme !

M. Prosper Enfantin vient de nous faire éprouver une de ces déceptions si douces qu’elles surpassent en douceur même les sensations agréables si bien décrites par le poète Lucrèce : Suave mari magno, etc. Enfant, nous entendions parler de lui comme du fondateur d’une religion nouvelle, et alors il nous frappait comme une énigme inexplicable; depuis lors, et pendant de longues années, il s’était présenté à notre imagination avec un caractère très marqué d’étrangeté quasi-poétique. Les scènes bizarres de la salle Taitbout, la scission dramatique avec Bazard, la retraite à Ménilmontant, entouraient sa personne de fantasmagories surprenantes, sinon surnaturelles. Si ce n’était pas un prophète illuminé de l’auréole divine et transfiguré dans une lumière incréée, c’était au moins un magicien savant dans l’art des sorcelleries, doué de la puissance de séduire et d’égarer. N’est pas magicien qui veut! Il nous apparaissait toujours sous la forme du prêtre-roi, qui doit être beau, commandant aux forces de la nature, subjuguant les volontés, troublant les cœurs faibles. Ses disciples et ses amis augmentaient encore le prestige qui l’entourait; leurs talens incontestables ne servaient qu’à rehausser sa personne. Combien il devait être supérieur, celui qui avait réussi à se faire appeler le père par tant d’hommes de savoir et de mérite! Il fallait bien qu’il eût en lui une force réelle pour se faire servir avec dévouement par des esprits qui n’étaient ni hallucinés, ni prédisposés par nature à l’enthousiasme, mais qui au contraire, ainsi que l’expérience l’a suffisamment prouvé, étaient les esprits les plus sagaces, les plus pratiques, les plus amis du fait et de la réalité que l’on puisse citer. Plus grande encore fut notre surprise lorsque nous apprîmes que cette puissance avait survécu à la dispersion de la société, et que Prosper Enfantin, fils spirituel de Saint-Simon, ex-prêtre-roi, ex-inventeur de la femme libre, qui était devenu pour tout le monde M. Prosper Enfantin tout court, était encore pour ses disciples le père, comme aux jours héroïques de Ménilmontant. Comment! voilà un homme qui réussit à faire ce que personne ne peut faire de notre temps, une famille! voilà un homme qui réussit à grouper autour de lui une élite d’intelligences qu’il conseille, qu’il surveille, qu’il dirige, auxquelles il impose peut-être sa volonté! C’est un phénomène qui ne s’est point vu dans le monde depuis Ignace de Loyola. Il y a là une force incontestable qu’on ne peut méconnaître. J’acceptais avec résistance et déplaisir, je l’avoue, cette supériorité, car de toutes les doctrines modernes, le saint-simonisme me semble la plus redoutable, celle dont l’influence peut avoir les plus funestes résultats. J’avais donc pour M. Enfantin, je le lui avouerai franchement, une sorte d’animosité respectueuse, ou, s’il l’aime mieux, de haineuse admiration. Si l’on m’eût interrogé sur son compte, je ne l’aurais peut-être pas traité de grande intelligence; mais j’aurais avoué en rechignant qu’il était dans ma pensée un des esprits les plus ingénieux et les plus brillans de notre époque. Je viens de lire son testament. Tout mon respect s’est évanoui, toute mon animosité est tombée. De cet ingénieux, de ce brillant, de cet éloquent Enfantin, que reste-t-il? Un utopiste à l’esprit retors, professant la métaphysique d’un homme heureux, et qui, préoccupé de fortifier son cervelet et de ménager son cerveau, digère bien et pense peu.

S’il n’exerce plus la profession de prophète, ce n’est pas cependant la bonne volonté qui lui manque. L’orgueil existe toujours en lui, l’insupportable orgueil de l’esprit de domination, d’autant plus désagréable à contempler ici qu’on cherche en vain par quelles grandes qualités il est justifié. L’âge n’a pas refroidi son ardeur de prosélytisme, et on distingue que, s’il le pouvait, il aimerait encore à prêcher ses légions de lévites soumis, qui l’entoureraient de leur affection et l’appelleraient mon père avec une soumission filiale. A cet âge de soixante-trois ans, l’apostolat le démange encore. C’est à ce prurit prophétique et à nulle autre cause que nous devons ce livre baroque que nous n’aurions pu lire sans un perpétuel bâillement, si cet orgueil étrange n’avait tenu en éveil notre curiosité psychologique. Nous ne nous emporterons pas bien vivement contre cet orgueil, car il est l’intérêt vivant, moral, humain après tout, de ce livre, où, sous des apparences d’ordre et de méthode, tout est à l’état de brouillard et de chaos. Les idées y vagissent, ou, pour mieux dire, y bredouillent, et ce bredouillement lui-même est si indistinct, qu’on ne sait si ce sont les prières d’idées qui demandent à naître ou les plaintes d’idées mortes déjà. On dirait les limbes du poète :

Continuo auditæ voces, vagitus et ingens,
Infantumque animas flentes in limine primo.


On finirait en vérité par s’endormir au bruit de ce bourdonnement, qui rappelle le murmure mélodieux des mouches pendant l’été, s’il n’était dominé par une voix sèche comme le bruit de la crécelle, qui pendant deux cents mortelles pages prend soin de vous avertir que vous avez affaire à une personnalité bien tranchée, et vous crie aux oreilles : Moi! moi! Prosper Enfantin, successeur de saint Paul, de Constantin et de Clovis !

Pour découvrir cet orgueil, on n’a pas besoin de lire le livre, ni même de le parcourir; il suffit d’en considérer le format et de jeter les yeux sur le titre. On n’a pas été chef d’une religion pour se faire éditer comme tout le monde ; dans ce cas, il faut avant tout tracer une forte ligne de démarcation entre son individu et le commun des mortels, ces mortels s’appelassent-ils Shakspeare, Descartes et Goethe. Les pensées de M. Enfantin devaient nécessairement se présenter au public sous un format particulier; mais quel format? L’in-folio est fait pour les pédans, laborieux collecteurs de chartes et de documens, l’in-4° pour les érudits et les savans, l’in-8° et l’in-12 pour les publications populaires et les écrivains qui n’ont pas un caractère sacerdotal. M. Enfantin, qui n’est ni pédant, ni érudit, ni écrivain, sait trop ce qu’il doit à sa dignité pour se laisser confondre avec dételles espèces! Il a donc inventé un format particulier qui a quelque chose d’imposant, de sacerdotal, de dogmatique, et qui a l’air de vous dire : Prenez et lisez avec respect; ici est enterrée l’âme de Prosper Enfantin. Requiescat in pace. J’imagine que les feuilles sibyllines que la prophétique vieille brûla jadis devant Tarquin devaient avoir à peu près ce format majestueux, prétentieux et pesant, qui est en parfait accord d’ailleurs avec le livre. Si le format est prétentieux, le titre est ambitieux : Science de l’homme, Physiologie religieuse. Eh quoi! M. Enfantin va nous révéler la science de l’homme, cette science à laquelle l’humanité travaille depuis qu’elle fut chassée de l’Éden, et dont les plus puissans esprits n’ont pu écrire que quelques feuillets! Quoi! nous allons savoir la vérité tout entière sur l’homme physique et sur l’homme moral, sur les relations de la matière et de l’esprit, sur la morale et ses lois, sur l’âme et ses destinées! M. Enfantin est donc à la fois historien, philosophe, médecin? N’en doutez pas: les historiens, les philosophes, les médecins sont des spécialistes ; M. Enfantin est un harmoniste. Il est venu dans le monde non pas pour apporter, le doute, mais la certitude, non pas pour étudier, mais pour révéler. La couverture de ce livre est disposée d’une manière symbolique : le nom de M. Enfantin ne suit pas tout bonnement le titre; non pas, il en est séparé comme le révélateur de la chose révélée. Son glorieux nom domine en haut de la page, à côté de celui de Saint-Simon, écrit en petites capitales qui lui donnent je ne sais quoi de lointain et de mystérieux, comme le nom de Jéhovah écrit en caractères symboliques par-delà les nuées. Au-dessous de ce nom, mais séparé par un intervalle raisonnable, apparaît en majuscules imposantes le nom de la vérité révélée : Science de l’homme. Touchons donc religieusement ce précieux bouquin, tournons-en les feuillets d’une main lente, et si nous voulons aller jusqu’au bout, récitons un acte de ferme propos et souhaitons-nous un bon courage.

Le livre s’ouvre par une lettre adressée à l’empereur Napoléon III, lettre dans laquelle il est question des droits sacrés de l’autorité, du mythe de la liberté (sic), de la paix universelle, de Paris et de Londres, cerveau et cervelet du monde, et de quelques autres belles choses. Cette lettre est remarquable à plus d’un titre; elle ne manque ni d’aplomb, ni d’habileté, ni de souplesse. Il est aisé de voir que la perfectible humanité a fait du chemin depuis l’époque où les prophètes d’Israël adressaient, eux aussi, leurs dédicaces aux rois de Judée. M. Enfantin est un prophète aimable; il sait saluer avec aisance et avec grâce; cette politesse, il est vrai, ne lui fait rien perdre de la fierté qui convient à un révélateur, et il n’y a pas dans son éloquence moins d’autorité que de respect. Si vous ou moi avions besoin d’écrire à sa majesté Napoléon III, eussions-nous fait l’Iliade ou découvert le système du monde, nous parlerions sur le ton d’un sujet qui s’adresse à son souverain; plus heureux que nous, M. Enfantin peut parler au chef de l’état au nom du pouvoir spirituel dont il est le représentant. M. Enfantin est donc pape, comme Napoléon III est empereur!... Dans sa pensée, M. Enfantin porte en lui Saint-Simon, le messie spirituel des temps nouveaux. Nous n’exagérons rien. « De même que vous sentez vivre Napoléon en vous, je sens l’homme dont je porte l’héritage, et qui vit en moi, se réjouir de ce que j’adresse à l’héritier de Napoléon la même requête qu’il remettait en 1813 à l’empereur, à l’effet de terminer la crise de dissolution et d’enfantement dont l’humanité est agitée depuis trois siècles par la création de l’organisme social nouveau qui doit succéder à l’organisme mourant du passé. » Oui, M. Enfantin est pape, pape in partibus, il est vrai, ignoré de la chrétienté entière, quoiqu’il puisse disposer en faveur de ses fidèles de certains diocèses et bénéfices industriels, et leur distribuer, en place d’hypothétiques indulgences qui n’auront tout leur prix que dans un monde futur, de belles et bonnes actions cotées sur notre planète. Qu’on reconnaisse ou non sa papauté, il sait qu’il est inspiré-directement de Dieu, et comme il est modeste, il ne laissera jamais passer une occasion de vous en informer. N’essayez pas de discuter avec lui, il vous arrêtera tout net au nom de l’autorité qu’il tient du Tout-Puissant. « J’ai foi que Dieu m’éclaire particulièrement, et avant tous moi-même, lorsque j’ose vous dire : « La physiologie ne sera une science que lorsqu’elle aura posé pour base et pour but de ses études l’androgénéité. » Telles sont les belles inspirations que lui souffle d’ordinaire l’esprit de Dieu. C’est pour proclamer au monde d’aussi intéressantes vérités qu’il a été foudroyé par la parole de Saint-Simon, comme saint Paul autrefois sur le chemin de Damas. « Si saint Paul, Constantin, Clovis et moi-même (je tiens à me donner comme exemple, parce que ce n’est pas seulement une histoire, une observation enregistrée, c’est un fait, je n’en puis douter) ; si saint Paul, Constantin, Clovis et moi-même, nous avons été foudroyés par un amour universel qui nous a régénérés, il est possible, cher docteur, que dans votre vie vous ayez été amoureux. » Je prie le lecteur de remarquer les noms des prédécesseurs de M. Enfantin. Il est saint Paul sans doute; mais la gloire de l’apôtre ne lui suffit pas, il est encore au moins en puissance Constantin et Clovis. Le retour fréquent sous sa plume des noms de ces grands princes est un trait de caractère, ou je me trompe fort. M. Enfantin a un goût particulier pour la domination, le commandement, la force. Il aurait voulu réunir sur sa tête la double couronne temporelle et spirituelle, être empereur en même temps que pape. Ah! s’il avait pu être Clovis aussi bien que saint Paul, avec quelle violente onction, au moyen de quelles doucereuses compressions nous aurions été parqués, classés, étiquetés, groupés ! La société française n’aurait rien à envier aujourd’hui à la république des castors; mais la destinée a trahi M. Enfantin, et a laissé aux citoyens français la liberté de se moquer de ses prophéties à leurs risques et périls.

Ainsi que tous les pouvoirs infaillibles, M. Enfantin n’admet pas qu’on puisse penser autrement que lui; grand partisan de l’harmonie et de l’unité, il n’admet pas les schismes et les dissidences. Quiconque pense autrement que lui et son maître sera damné dans l’autre vie comme Auguste Comte, ou bien marchera dans les sentiers de l’erreur, et se nourrira de vent et de fumée dans ce monde, comme MM. Jean Reynaud, Pierre Leroux, Carnot, etc. M. Enfantin a toutes les qualités voulues pour être souverain pontife; il saurait au besoin anathématiser, excommunier et maudire. « Comprenez-vous, par exemple, un organe plus honteux que le cerveau d’un nouveau Judas reniant son maître, lui crachant à la face, couvrant cette belle tête d’un éteignoir et cachant sa vive lumière sous un boisseau, afin que ses propres élèves ne puissent voir et admirer son auteur, son père; leur déclarant impudemment que Saint-Simon lui avait volé et gâté ses idées, lui qui n’avait pour toute doctrine que des idées de Saint-Simon, publiées au moment de sa propre naissance; lui qui, après avoir blasphémé contre toute religion, s’est fait pape; lui qui repoussait de sa science négative, qu’il appelait positive, le sentiment, l’amour, la femme, et qui a fini par bénir et consacrer des mariages dans sa petite église ! Mais le malheureux est mort; que Dieu l’éclaire ! » Pauvre M. Enfantin! s’il ne réussit pas dans l’invective, ce n’est pas la bonne volonté qui lui manque. L’homme qu’il essaie d’écraser sous sa lourde parole se nommait Auguste Comte, un esprit puissant, dévoyé, solitaire, malheureux. Sans doute Auguste Comte n’avait pas au fond d’autre doctrine que celle de Saint-Simon; mais les deux ou trois idées de génie qui ont traversé le cerveau baroque de Saint-Simon se retrouvent dans ses écrits, précisées, éclairées, expliquées, et accompagnées de beaucoup de commentaires que Saint-Simon n’a pas soupçonnés. Après avoir nié l’amour, il a fini par faire du sentiment le principal mobile et le but suprême de la vie. Tout le monde connaît les causes de ce changement de doctrine : elles n’ont rien qui ne fasse honneur à la sincérité et à la naïveté d’Auguste Comte. Il s’est fait pape, il a béni des mariages? En vérité, je trouve M. Enfantin audacieux. Eh bien ! et lui-même? il n’a donc jamais été pape, il n’a donc jamais béni de mariage, il n’a clone jamais prophétisé, il n’a jamais envoyé aucun de ses disciples à la recherche de la femme libre? Si M. Auguste Comte a fait quelques folies, il les a faites sans fracas, sans tumulte; il les a faites à huis clos, sèchement, tristement, solitairement. Il n’avait pas la folie audacieuse. Orgueilleux et dominateur comme tous les sectaires, il n’avait pour rallier les fidèles autour de lui que l’autorité de sa parole et la sympathie intellectuelle qu’il inspirait. M. Enfantin n’ose pas le damner tout à fait; il prie Dieu pour son âme. «Que Dieu l’éclaire !» dit-il. Oui, qu’il lui donne sa lumière, c’est la seule chose qu’il désirait, et il l’a toujours cherchée de bonne foi. Qu’il lui donne sa lumière, et à vous, monsieur, comme à nous tous, son pardon !

Je ne crois pas cependant, malgré tout, que M. Enfantin sache haïr, ou, pour mieux exprimer ma pensée, je ne veux pas le croire; mais j’oserais affirmer en revanche qu’il a une excellente mémoire, et qu’il ne sait pas oublier. Il se rappelle ceux qui n’ont pas voulu accepter son autorité ou reconnaître sa papauté, et il s’exprime sur leur compte avec une onction acerbe et en même temps papelarde tout à fait caractéristique. Il faut voir le beau dédain dont il accable par exemple MM. Jean Reynaud, Pierre Leroux et Carnot, qui sans doute dans des temps reculés n’ont pas voulu croire à sa divinité; au bout de trente ans, il s’en souvient encore. « Jean Reynaud, Pierre Leroux et Carnot, ces trois idolâtres de l’esprit et de la liberté,….. ces trois fanatiques de l’esprit et de la liberté, ces trois hommes de savoir, sont, comme on dit, arrivés au pouvoir; mais ministre, conseiller d’état, représentant, ils n’ont pas su émettre et réaliser une seule idée pratique... Reynaud s’est enfui de la terre où l’on travaille, pour aller se promener dans les étoiles, où il flâne en rêvant. Ce bon Leroux, pauvre écureuil en cage, tourne dans son circulus ! Carnot continue son ministère de l’instruction publique par l’instruction privée de ses enfans, très bien ornés de grec et de latin, et décorés, je crois, d’x et d’y comme leur grand-père. Enfin vous (le docteur Guépin), vous enlevez des cataractes, mais non celles du Nil ou autres du même genre, telles que Suez ou Panama.» Je me demande de quel droit M. Enfantin le prend si haut avec ces messieurs, lesquels en définitive possèdent le privilège incontestable de l’inviter à la modestie. Ce n’est certainement pas au nom de sa supériorité d’intelligence que M. Enfantin peut parler sur ce ton, car ces messieurs sont ses égaux, sinon ses supérieurs. Les idées de M. Jean Reynaud sur la vie éternelle sont peut-être chimériques et hypothétiques, mais elles sont beaucoup plus élevées que celles de M. Enfantin, et elles ont le mérite inappréciable de n’être pas exprimées dans l’insupportable jargon qui distingue la très audacieuse et dans ma pensée très coupable lettre adressée à Charles Duveyrier. Pour ce qui regarde M. Leroux, je ferai observer à M. Enfantin que le pauvre écureuil tourne aujourd’hui dans la cage de l’exil, et que ni le circulus ni la triade ne l’ont probablement enrichi. Je reconnais aux gens heureux le droit incontestable de ne pas plaindre les malheureux, mais ce droit leur impose un devoir, qui est de les oublier tout à fait, et M. Enfantin n’a-t-il pas manqué à ce devoir? Je ne sais pourquoi d’ailleurs il a tant de mépris pour le circulus et la triade. La fameuse formule : sensation, sentiment, connaissance, vaut bien la nouvelle triade inventée par M. Enfantin : le cerveau, laboratoire de la pensée, — l’organe de la génération, laboratoire du fait, — communiant entre eux par la moelle épinière, qui représente l’amour. Quant au circulus, je le retrouve perpétuellement dans les théories de M. Enfantin, et jusque dans ses idées sur la vie éternelle. Le docteur Guépin enlève des cataractes, mais en vérité je ne vois pas qu’il y ait là matière à raillerie : c’est un talent utile, pratique, et que M. Enfantin, grand utilitaire, devrait au moins apprécier. Il reproche à son antagoniste de ne pas avoir percé l’isthme de Suez; mais à la rigueur on peut se passer du percement de l’isthme, tandis qu’on ne peut pas se passer de la faculté de voir clair. Enfin ces hommes de savoir, une fois arrivés au pouvoir, n’ont su émettre ni réaliser aucune idée pratique; bien loin de les condamner pour ce fait, nous les en remercions au contraire, et nous demanderions volontiers au ciel de frapper M. Enfantin de la même impuissance pratique. Fasse Dieu qu’il ne soit pas plus écouté aujourd’hui que ces hommes de savoir ne l’ont été il y a quelques années ! Où en serions-nous si on avait essayé de réaliser la triade, le circulus et la religion de Ciel et terre? et où irons-nous si la société continue à exagérer l’importance de l’industrie, et à réhabiliter la chair outre mesure? Utopistes pour utopistes, je préfère ces hommes de savoir à M. Enfantin, car ils ont l’intelligence plus élevée, et ils sont peut-être plus inoffensifs.

Vous aurez remarqué sans doute cette épithète méprisante : hommes de savoir, et cette autre qualification plus méprisante encore : idolâtres fanatiques de l’esprit et de la liberté, — sous lesquelles M. Enfantin pense écraser ses adversaires. Au premier abord, on se demande quel si grand mal il y a donc à être un homme de savoir, un idolâtre de l’esprit et de la liberté! Ce sont là de belles idolâtries, et qu’on peut recommander sans crainte que les idolâtres tombent jamais dans la superstition et le fétichisme: mais, en réfléchissant un peu, on arrive à comprendre le sens véritable de ces paroles. M. Enfantin a des haines secrètes, latentes, qui se dissimulent habilement, mais qui cependant commettent assez d’imprudences pour se laisser apercevoir et saisir. Ce grand harmoniste, qui est venu dans le monde pour faire cesser la guerre du cerveau contre le cervelet et proclamer la sainteté des organes sexuels, a rêvé une société fondée sur le fatalisme de la nature. Tout ce qui se rapproche de ce fatalisme, l’instinct animal, la crédulité, la force, lui va à merveille; mais tout ce qui s’en éloigne, la volonté, la raison, la liberté, la force morale, le gêne fort. En conséquence, il déteste l’intelligence de toute son âme. M. Enfantin vous parlera tant que vous voudrez des droits de la science ; il vous inventera, si vous y tenez, des triades triangulaires, beaux-arts, science, industrie; ce sont là des formules commodes sous lesquelles se cache sa véritable pensée. Au fond, il n’admet qu’une seule classe d’hommes, celle qui compose la troisième caste de l’Inde. Il a rêvé une société d’artisans commandée par une hiérarchie de contre-maîtres, ayant à sa tête un prince de l’industrie. Voilà son rêve favori : une société d’artisans, de producteurs, travaillant du haut en bas de l’échelle sociale à des objets d’utilité pratique, heureux de recevoir en échange de leur travail matériel la plus grande sommée de bonheur matériel possible. Ce serait en effet une société très facile à gouverner, très soumise, très obéissante, peu exigeante, et qui ne troublerait pas la royauté du prophète de vaines demandes libérales. Panem et circenses, telle serait en deux mots la charte du peuple et de son despote; mais si une seule âme libre venait à entrer dans cette république de castors, adieu le rêve de M. Enfantin! Il est bon par conséquent de ravaler autant que possible les facultés idéales de l’homme : la guerre excentrique qu’il poursuit contre le cerveau n’a pas d’autre raison d’être. Déclarons donc que la volonté est une reine tyrannique, la raison une usurpatrice, la liberté un mythe, le savoir une idolâtrie, l’amour des choses de l’esprit un fanatisme ! En pratiquant habilement ce système jésuitique, on peut arrivera étouffer tous les intérêts élevés de l’homme, et amener les peuples à un engourdissement matériel qui rendra impossible toute révolte morale.

J’ai toujours été surpris du degré de haine qu’il avait fallu nourrir contre l’intelligence pour inventer la fameuse formule : à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. Cette formule, qui semble à première vue l’expression d’un libéralisme exagéré, n’est au fond que l’expression d’une des pensées les plus tyranniques que je connaisse. Jamais le désir d’exploitation de l’homme par l’homme n’a été plus ingénieusement et plus artificieusement dissimulé. Lorsque cette formule se produisit, d’honnêtes libéraux prirent la peine de demander qui serait juge des capacités, et comment on pourrait établir l’échelle des œuvres. Le mot de capacité, expression brutale et déshonorante qui assimile l’intelligence à une mesure matérielle, suffit pour laisser deviner d’après quels principes les intelligences seraient classées, et quels genres de services seraient principalement estimés. Chacun serait coté évidemment d’après ses œuvres matérielles, palpables ; quant aux services indirects, — les plus nombreux et les seuls profitables que l’homme rende à l’homme, — ils resteraient sans récompense. Ainsi, lorsque quelqu’un de ces rêveurs sur lesquels M. Enfantin verse à flots son inoffensive ironie, M. Jean Reynaud par exemple, se présentera pour être classé devant le grand-lama, et que celui-ci lui demandera : Où sont tes œuvres ? que pourra-t-il répondre ? J’ai rêvé tout le jour aux âmes bienheureuses qui habitent les étoiles, et ce songe a été pour moi une grande consolation et un grand espoir. Je ne demande pas mieux que de le continuer, si vous voulez m’en donner les moyens. — Ah ! vraiment lui répondra-t-on, tu quittes la terre où l’on travaille (sic), pour aller flâner (sic) en rêvant dans les étoiles. Demande ta nourriture aux habitans de Sirius, qui sont pour toi, à ce qu’il paraît, une compagnie supérieure aux habitans de la terre[1]. À M. Leroux, qui « tourne comme un écureuil dans le circulus, » M. Enfantin dira : « Vous avez un joli talent, il ne s’agit que de l’utiliser d’une manière pratique ; pourquoi ne feriez-vous pas tourner la broche dans les cuisines de nos excellences les capacités industrielles ? » Voilà donc à quel régime seraient soumises les capacités dans la société Enfantin et compagnie ! Enfin, que vous dirai-je ? la haine de cet homme contre l’intelligence va si loin, qu’il décerne le titre de poète à M. Méry, auteur des Vierges de Lesbos! Est-il possible, mon Dieu, que la haine soit aussi implacable?

Elle s’exprime bien mieux encore, cette haine, dans la manière dont il comprend la réhabilitation de la chair, et à ce propos je ferai remarquer à M. Enfantin que cette doctrine, qu’il croit neuve et originale, a été soutenue avant lui et avant son maître par un plus grand harmoniste qu’il ne le sera jamais, par un homme d’un génie sain et d’une intelligence admirablement compréhensive. M. Enfantin a-t-il jamais lu et médité un certain chef-d’œuvre intitulé les Années d’apprentissage et les Années de voyage de Wilhelm Meister? Si par hasard il ne connaît pas ce livre, je l’engage à le lire : cette lecture lui sera profitable à beaucoup d’égards, et, entre autres services, elle pourra lui enseigner la modestie. Il y verra comment on peut être un prophète, un voyant, un sage inspiré, sans faire aucun bruit inutile, et sans avoir envie de révéler sa qualité de prophète à tous les badauds qui passent. Il y verra qu’on peut recevoir les visites de l’esprit universel avec une joie tranquille et une grande dignité de maintien, comme on reçoit les visites d’un prince ami. Il y apprendra encore comment on doit en toutes choses garder une mesure convenable, que l’erreur n’est après tout que l’exagération d’une vérité, et que la vérité consiste dans un rapport exact entre les choses contraires. Quand il aura lu ce livre, il sera plus convaincu peut-être que jamais de la sainteté de la matière, mais il ne sera plus tenté de célébrer cette sainteté en sermons burlesques et macaroniques.

Il y a des sujets qu’on ne peut aborder sans une grande candeur d’esprit, sans une grande convenance de langage et une grande modération de logique : la question des droits de la chair est de ce nombre. Goethe reconnaît ces droits, mais avec quelle haute raison et quelle parfaite mesure! Comme sa pensée glisse légèrement, et avec quelle délicatesse et quelle netteté elle trace la ligne imperceptible qui sépare la moralité de l’immoralité, ce qui est légitime de ce qui ne l’est pas! Pour Goethe, les droits de la chair ne sont pas une théorie, ils sont un fait. Pour l’homme moral, les relations de l’esprit avec la matière constituent non pas une religion, mais un art. Comment ne respecterions-nous pas la matière? N’est-ce pas elle qui nous permet de comprendre l’esprit, dentelle est la manifestation sensible? n’est-elle pas notre auxiliaire le plus puissant dans la recherche de la sagesse et du bonheur? Sans doute elle est sacrée cette chair, puisqu’elle est le temple de l’esprit, puisqu’elle nous a été donnée pour montrer l’âme? Elle est sacrée, puisqu’elle nous révèle dans ses formes l’idée de beauté. Elle est sacrée, puisqu’elle est le lien sympathique qui rattache l’homme à l’homme, l’organe par lequel les âmes communiquent entre elles. Cependant nous devons l’aimer comme une bonne mère, et non comme une maîtresse, car, trop idolâtrée, elle a la puissance de troubler et de détruire notre bonheur. Nous devons la respecter et non l’adorer, car elle n’est pas l’esprit, mais seulement la manifestation symbolique de l’esprit. « Ce n’est pas le plaisir qui est un mal, c’est l’asservissement de la volonté au plaisir. » Il est beau d’entendre ainsi les questions. Je plains ceux qui ne comprennent pas ce grand chef-d’œuvre, le livre le plus profond sous sa forme à demi frivole que notre siècle ait produit. C’est le code du bonheur sérieux, la Bible des sages mondains, et tout sage dans notre temps est et sera forcément un mondain, c’est-à-dire un homme vivant au milieu des hommes, partageant la vie commune de l’humanité. Si donc M. Enfantin doit continuer à prêcher la réhabilitation de la chair, je lui conseille de lire attentivement Wilhelm Meister. S’il profite bien de sa lecture, il apprendra comment on doit s’exprimer sur ces questions. Alors il s’écriera peut-être noblement comme Novalis : «Il n’y a qu’un temple dans l’univers, c’est le corps de l’homme. Rien n’est plus sacré que cette noble forme. Se courber devant l’homme est un hommage rendu à cette révélation par la chair. Nous touchons le ciel, lorsque nous touchons une main humaine. » Et il ne lui prendra plus fantaisie d’écrire des bouffonneries physiologiques aussi déplacées que les suivantes : « L’organe de la génération et ses appendices excréteurs sont les frères du cerveau et de ses appendices excréteurs, de même l’œsophage n’est pas plus noble que l’anus, les poumons que la vessie, les alimens ingurgités que ceux qui sont normalement expulsés, les cheveux que les poils. Minerve que Vénus, Apollon qu’Hercule, le père Félix faiseur de discours spirituels que tel ou tel faiseur de chemins de fer. »

M. Enfantin pourrait répliquer qu’il a exprimé, confusément il est vrai, quelques-unes des idées de Wilhelm Meister. Peut-être; mais il les a mal exprimées, sans profit pour personne, et au grand scandale de plusieurs. Or une vérité mal énoncée équivaut à une erreur, et par conséquent ce qui est vrai dans la bouche de Goethe devient faux dans la bouche de M. Enfantin. J’ai toujours été convaincu de la vérité de cette maxime tant contestée : tant vaut l’homme, tant vaut la doctrine. Je suis en cela de l’avis de M. Renan, toutes les doctrines doivent être représentées par les individualités les plus distinguées possible, principalement, ajouterai-je, les doctrines qui roulent sur des sujets délicats. Je reconnais bien au baron d’Holbach le droit de parler après Spinoza, mais non pas pour me gâter Spinoza; je reconnais à M. Enfantin le droit de parler après Goethe, mais non pas pour me gâter les idées de Goethe.

L’harmonie que M. Enfantin prétend avoir établie entre la matière et l’esprit est à peu près harmonique comme la tour de Babel et la confusion des langues. Ce n’est pas seulement la matière qui réclame ses droits, c’est chaque partie de la matière; chaque organe vient à son tour présenter ses titres de noblesse et dire au despotique cerveau : De quel droit te prétends-tu souverain? Il semble qu’on assiste à la carmagnole effrénée d’un sans-culottisme physiologique inconnu jusqu’à ce jour. Le cervelet, le foie, la rate, les poumons et le cœur, accompagnés de la plèbe des organes que nous ne nommerons pas ici, dansent autour de sa majesté le cerveau en chantant un féroce ça ira! Ils accablent leur monarque d’humiliations et d’injures, et lui reprochent dans les termes les moins voilés la servitude où il les tient. Puis, après cette manifestation révolutionnaire, ils s’en vont célébrer les fêtes de la communion du moi avec le non-moi par la sainte assimilation et la sainte excrétion. Vous plairait-il d’écouter un de leurs cantiques : « Ne soyons donc pas si petites-maîtresses, nous, enfans du Dieu universel! nous frères de notre non-moi qui nous nourrit et que nous nourrissons! Est-ce que le saint lait de nos mères, est-ce que... sacré de nos pères ne sont pas aussi du fumier? Adorez, adorez, lier Sicambre : votre Dieu est dans cette hostie. Ecce corpus Domini. Oui, la terre chante o salutaris hostia ! quand elle germe, végète et se couvre de verdure sous l’influence fécondante du fumier dont la nourrissent tous les êtres organisés, depuis l’homme jusqu’à la plante. » Ce sont là les mouvemens d’enthousiasme de M. Enfantin, mais il est tout aussi curieux à contempler dans ses momens de tranquillité. Après ces véhémentes oraisons jaculatoires, il entre dans un état de recueillement tout à fait grotesque. « Je reviens maintenant avec plus de calme, avec sérénité religieuse, au tube élémentaire et alimentaire... Mon cher docteur, nous parlons physiologie, nous en parlons religieusement, nous pouvons donc aborder saintement la digestion, la transpiration, les sécrétions et les excrétions, et nous occuper avec un égal respect des deux extrémités du tube élémentaire, sur lequel et autour duquel l’homme tout entier a été divinement organisé. » Je bornerai là ces citations, que le lecteur, je le crains, trouvera déjà trop abondantes, quoique toutes ces belles choses soient au fond beaucoup plus puériles que scandaleuses. Je conseille à M. Enfantin de soigner sa phraséologie, car elle rendrait ridicule la vérité elle-même. A quel propos applique-t-il l’épithète de saintes aux fonctions de la nature? de quel droit rend-il emphatique cette bonne ménagère pratique et cette savante chimiste, la nature? Les fonctions de la nature ne sont pas plus saintes qu’elles ne sont impies, pas plus nobles qu’elles ne sont ignobles; elles sont naturelles, c’est-à-dire fatales et nécessaires. Voilà les véritables épithètes qui leur conviennent. L’homme les trouve souvent répugnantes, et quelquefois s’en détourne avec horreur. A-t-il tort? Non, car elles sont répugnantes en effet; la preuve en est dans les soins minutieux et délicats dont le civilisé entoure l’accomplissement de la plupart d’entre elles, que ne rendrait pas plus agréables l’épithète de sainte prodiguée à profusion. Mais la nature se moque de nos préférences et de nos répugnances, car ses lois, dont notre organisme tout entier n’est qu’une des nombreuses applications, existent au dehors et au-dessus de nous, et elle les applique, ces lois, fatalement, nécessairement, en nous et par nous, indifféremment pour nous et contre nous.

M. Enfantin m’a permis de vérifier une fois encore une observation faite depuis longtemps : il n’y a pas dans le monde de l’esprit de plus frappant contraste que celui qui existe entre les prétentions des utopistes et les ressources dont ils disposent. Ils nous paraissent originaux et excentriques; mais, si on analysait avec soin le caractère de cette excentricité, on verrait qu’elle vient non pas de ce qu’ils comprennent plus de choses, mais de ce qu’ils comprennent moins de choses que les autres hommes. Leur originalité consiste dans la pauvreté de leur pensée. On croirait au moins qu’en leur qualité de prophètes ils brillent par l’imagination: erreur, il n’y a rien de moins riche que l’imagination d’un utopiste. Et puis ils gâtent tout ce qu’ils touchent, et trouvent moyen d’amoindrir les plus belles choses. Vous leur donnez Spinoza, ils vous rendent le Système de la Nature; vous leur donnez Jean-Jacques Rousseau, ils vous rendent la fête de l’être suprême. Il en est ainsi de M. Enfantin. Ce beau prophète jouit du singulier privilège d’enlaidir tout ce qu’il touche. Il affirme à plusieurs reprises qu’il sent vivre en lui saint Paul, Turgot et Condorcet; je plains ces illustres morts. Quel péché ont-ils donc commis contre l’esprit pour être enfermés dans ces limbes? Il n’y a pas jusqu’aux intuitions de génie de son maître Saint-Simon, — la société considérée comme un organisme vivant, l’idée d’une organisation scientifique de la société, la nécessité d’une alliance entre le sentiment religieux et les sciences naturelles, — qu’il ne trouve moyen d’appauvrir. M. Enfantin est panthéiste, si tant est que sa pensée se rattache sérieusement à un système quelconque; eh bien! son panthéisme se présente sous la forme la plus puérile, la plus grossière, la plus primitive qui se puisse imaginer. Il nous ramène à l’enfance des sociétés, et prêche à grand renfort de mauvaises formules scientifiques un fétichisme comparable au fétichisme symbolique des anciens Egyptiens. « Insensé qui croyez que Dieu est le caillou que vous foulez aux pieds, l’herbe que mangent vos chevaux! » écrivait un grand panthéiste à un jeune homme qui se méprenait sur le sens de ses doctrines. M. Enfantin comprend le panthéisme à la manière de ce jeune lecteur. Ce n’est pas seulement l’universelle substance et les éternelles lois du monde qu’il adore; non, c’est chaque partie de la matière prise isolément, chaque molécule animée, chaque fonction naturelle. Il reproche à M. Reynaud d’adorer les étoiles; mais il fait beaucoup mieux : il adore sous toutes ses formes le non-moi qui le nourrit, il adore la respiration, il adore la digestion, il adore la génération, et cela doublement, dans la fonction par laquelle la vie s’entretient et s’exerce en lui, et dans l’organe par lequel la fonction s’accomplit. Voilà la portée de cet esprit qui prend envers autrui des allures si hautaines! Il se moque du circulus, et il nous ramène à la métaphysique des tribus sauvages, aux cultes équivoques de l’Egypte et aux religions de Babylone!

Je n’ennuierai pas le lecteur des théories physiologiques de M. Enfantin; on a pu s’apercevoir que la science de M. Enfantin brave dans ses mots, sinon l’honnêteté, au moins toute pudeur bête (sic). Lisez, si vous en avez le courage, cette longue lettre où l’honnête docteur Guépin est si malmené pour avoir affirmé, en sa qualité de phrénologue, la prédominance du cerveau sur les autres organes humains. Vous y verrez qu’il est temps enfin de faire cesser la guerre entre le pape, représenté par le cerveau, et l’empereur, représenté par le cervelet : ce sont deux puissances ennemies qui doivent être réunies par l’amour. Cette union serait facile, si on rendait au tronc la justice qui lui est due, et que jusqu’à présent on lui a toujours refusée; mais le temps approche où il sera enfin désubalternisé (un joli mot!). Une trinité sainte existe dans l’homme : le cerveau, siège et laboratoire de la pensée; l’organe de la génération, siège du fait; la moelle épinière, qui participe de l’un et de l’autre, et les réunit par les liens d’une amoureuse sympathie. Sachez aussi que l’âme humaine a été créée androgyne, c’est-à-dire mâle et femelle, et que cette divine harmonie est troublée depuis longtemps par la querelle du cerveau, représentant le sexe mâle, et du cervelet, représentant le sexe femelle. Par là s’explique aussi le divorce qui a trop longtemps duré entre l’homme, qui raisonne pédantesquement par le cerveau, et la femme, qui crie sensuellement par le cervelet... Vous en avez assez, n’est-il pas vrai? Je m’arrête.

Ces remarquables démonstrations scientifiques, qui ne brillent pas précisément par la lumière, ne m’ont prouvé qu’une seule chose: c’est que M. Enfantin était fort ingrat envers le cerveau. C’est par mon cerveau que je l’ai compris, et Dieu sait quelle complaisance il a déployée : il est vrai qu’à la fin il a trouvé une récompense inespérée dans l’incroyable lettre adressée à M. Charles Duveyrier. Ces dissertations en effet sont couronnées par l’exposition des idées de M. Enfantin sur la vie éternelle, idées peu neuves, mais en revanche ténébreuses, et enveloppées d’une solide cuirasse en galimatias décuple, à laquelle peuvent seules se comparer l’écorce de la noix de coco et la carapace de la tortue. Cependant, lorsqu’on a fendu l’écorce du coco, on trouve une eau rafraîchissante, et lorsqu’on a séparé la tortue de sa carapace, on en fait un potage réellement délicieux, qui doit être apprécié de M. Enfantin. Voyons un peu si les idées de M. Enfantin sur la vie éternelle valent l’eau du coco et le potage à la tortue. J’aurai la témérité de résumer ces idées dans les trois propositions suivantes : 1° M. Enfantin croit à l’éternité moléculaire, à l’immortalité atomistique de chacune des parcelles de son être physique; 2° il croit à l’éternité idéale de sa vie intellectuelle: il vivra éternellement dans les œuvres qu’il aura faites, dans les idées qu’il aura semées, dans le bien à venir que ces œuvres et ces idées produiront, dans les hommes qui en auront recueilli les bénéfices. 3° L’âme individuelle est-elle éternelle? M. Enfantin n’a pas l’air d’y croire pour les autres hommes, mais il y croit fermement pour lui. Il a déjà vécu dans le passé, il vivra éternellement dans l’avenir. « Je crois à la perpétuité de ma personnalité à travers les siècles, dans le passé et dans l’avenir; j’ai foi que j’ai vécu et que je vivrai éternellement en Dieu éternel, puisque et comme j’y vis en ce moment même, surtout que j’ai été, suis et serai un organe spécial, défini, personnifié, individualisé de sa vie éternelle. »

Cette dernière proposition est, comme on voit, de beaucoup la plus originale; M. Enfantin se sacre pape pour les siècles des siècles. Pour éclairer cette belle idée, il l’a flanquée d’un commentaire qui est la partie la plus curieuse et la seule vraiment récréative du livre. Il paraît qu’aux beaux temps du saint-simonisme, en 1830, M. Charles Duveyrier, bien connu depuis par ses divertissans vaudevilles, se sentit quelques scrupules sur les doctrines de M. Enfantin. Il refusait de croire que M. Enfantin fut saint Paul, puisqu’il ne pouvait pas lier son présent Enfantin à son passé saint Paul. M. Enfantin répondit à cette hérésie par une lettre extraordinaire que je vous présente comme un vrai chef-d’œuvre. Au premier abord cependant, elle ne frappe que par la perfection du délire; mais à la seconde lecture on en aperçoit la vraie beauté, et elle vous apparaît comme un modèle admirable de blague métaphysique. Elle pourrait être le sujet de nombreuses réflexions, je n’en prendrai que le côté divertissant. Dans cette lettre, M. Enfantin professe donc cette doctrine qu’il est saint Paul et qu’il est Enfantin ; il est un être fini, mais il a, par privilège spécial, la puissance de manifestation de l’être infini : il est un et multiple à la fois. « Enfantin qui naît et qui meurt n’est donc que la manifestation dans le temps et dans l’espace de l’Enfantin éternel ; mais l’Enfantin éternel contient toutes ses manifestations : aucune d’elles ne saurait donc être anéantie... » Le passage le plus extraordinaire de cette lettre est celui où il représente M. Charles Duveyrier marié, puis mort, et revivant dans le second mari de sa femme, de sorte que M. Duveyrier se trouve dans cette situation unique, exceptionnelle et fort piquante, d’être le mari de sa veuve. Je ne veux pas priver le lecteur de ce joli morceau d’éloquence : « Je le sais, tu crois, parce qu’elle ne touchera qu’une seule main, parce qu’elle ne verra près d’elle à l’autel qu’un seul homme, parce qu’elle n’entendra dans cet heureux instant qu’une seule voix, qu’elle dira : Charles n’est plus là, Jules seul existe! Et moi, je te dis encore que tu ne connais pas la vie, que tu ne connais pas l’amour. Charles et Jules, manifestations d’un même être, ont vécu séparés, sous des formes distinctes; Charles et Jules s’aimaient, s’unissaient chaque jour de plus en plus; ils seront unis un jour sous une seule forme : Jules deviendra Charles et Jules, Charles et Jules ne feront qu’un ; mais ce nouveau Jules sera aussi un nouveau Charles, car l’ancien Jules et l’ancien Charles se trouveront en lui; il sera l’ancien Jules développé par la vie, mais il sera aussi l’ancien Charles régénéré par la mort, et l’un et l’autre auront conscience de leurs progrès, car tous deux vivront encore, puisqu’ils vivaient, et le nouveau Jules n’est que leur union; il ne les a pas plus confondus qu’il ne les a anéantis : tous trois vivent et vivront éternellement. » C’est incontestable, et voilà qui est clair!

Après la belle tirade qu’on vient de lire, M. Enfantin s’arrête tout essoufflé pour reprendre haleine et s’écrie : «Je me fatigue, Charles, à te faire de la métaphysique sur moi, toi, nous, sur avenir, passé, présent. » Et moi aussi je me fatigue à le suivre et à l’écouter. M. Enfantin est quelquefois divertissant, je n’en disconviens pas; mais l’hilarité qu’il procure est de courte durée et fait place à des sentimens d’une nature plus pénible. Après avoir ri tout mon soûl, je me sens subitement envahi par la défiance, et j’ai envie de m’écrier : De qui se moque-t-on ici? il ne faut cependant pas avoir une trop mauvaise opinion de la nature humaine, ni trop compter sur la crédulité générale. Rien n’est blessant comme l’incertitude morale où vous laissent les incohérences de langage de certaines personnes. On finit par ne plus savoir quoi penser ni d’eux ni de soi-même. On se demande instinctivement si on n’est pas en réalité plus bête qu’on ne le supposait. Ce sentiment d’incertitude, je le répète, est malsain, équivoque; il serait dangereeux de l’éprouver trop souvent. M. Enfantin nous promet une nouvelle édition de son testament sur la vie éternelle, revue, corrigée et augmentée de divers codicilles; je lui promets de ne pas le lire : je n’aime pas à recevoir deux fois de suite une humiliation. Amen.


EMILE MONTEGUT.

  1. M. Jean Reynaud a le bonheur d’être riche, à ce qu’il paraît ; mais selon M. Enfantin, ni sa capacité, ni ses services ne mériteraient cette rémunération, et il le fait assez durement sentir en passant par la petite phrase suivante : « Reynaud, dégoûté de la terre, je ne sais pourquoi, car il est du nombre des privilégiés pour qui la terre travaille et auxquels elle donne un grain qu’ils n’ont pas semé….. »