Ouvrir le menu principal

Le Tempérament physique et moral d'après la biologie contemporaine

Le Tempérament physique et moral d'après la biologie contemporaine
Revue des Deux Mondes3e période, tome 118 (p. 272-304).

I. Alex. Stewart, Our tempéraments ; Londres, 1892. — II. Bernard Perez, le Caractère, de l’enfant à l’homme ; Paris, 1892. — III. Docteur Azam, Hypnotisme et double conscience ; le Caractère dans la santé et dans la maladie ; Paris, 1893. — IV. Docteur Féré, la Pathologie des émotions ; Paris, 1893. — V. Docteur Letourneau, Physiologie des passions ; Paris, 1878.


Les écrivains à qui l’on a donné le nom de moralistes et qui ont peint des caractères n’ont guère fait porter leurs observations, si fines et parfois si profondes, que sur l’homme en société. On a remarqué avec raison le fond « social » de la littérature, principalement en France : elle roule presque tout entière sur les rapports des hommes au sein du groupe dont ils font partie. La plupart des charmans tableaux de La Bruyère, par exemple, sont-ils autre chose que des portraits sociaux, tracés de main de maître, et peut-on dire qu’ils expriment de véritables « caractères ? » — « Giton a le teint frais, l’œil fixe et assuré, il parle avec confiance… il est riche. » — « Phédon a les yeux creux… il semble craindre de fouler la terre, il marche les yeux baissés, etc. ; il est pauvre. » C’est donc la hardiesse et la timidité résultant de la condition sociale que le grand peintre nous représente. « J’entends Théodecte de l’antichambre ; il grossit sa voix. Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi… Troïle est utile à ceux qui ont trop de bien, il leur ôte l’embarras du superflu, il sauve la peine d’amasser de l’argent, etc. » Nous sommes à la ville, à la cour, parmi les importans, les impudens, les flatteurs, les parasites, les bavards, les hypocrites, les beaux esprits ou les sots ; ce sont moins de vrais caractères que des masques : c’est le paraître plus que l’être. Surtout, où est l’être organique ? Descartes presque seul, avec son disciple Malebranche, y chercha l’origine profonde des passions et des mœurs.

En Allemagne, Kant, Schopenhauer, Lotze, Wundt et Bahnsen ont fourni les plus précieux élémens à la science nouvelle du caractère. En Angleterre, le dernier ouvrage que Stuart Mill voulait écrire était un traité sur ce sujet ; ce fut son ami Bain qui l’écrivit, avec un succès médiocre. Chez nous, récemment, M. Ribot, le docteur Azam, le docteur G. Le Bon et M. Bernard Perez, ont publié d’importantes études. Toutefois, est-on remonté jusqu’aux vrais principes, qui, selon nous, doivent être biologiques ? Il ne le semble pas. Si nous ne nous trompons, la connaissance du caractère devrait avoir pour première base la détermination de ce que Bacon et Leibniz ont appelé le « tempérament moral, » lui-même inséparable du tempérament physique. Entre l’action des choses ou des hommes sur nous et la réaction par laquelle nous y répondons, il y a toujours un intermédiaire : notre tempérament qui produit ce qu’on a si bien nommé notre « indice de réfraction mentale. » Le même rayon de lumière, traversant un milieu différent, changera de direction et se colorera de nuances variées.

Les docteurs Laycock, Cullen, Maudsley, se plaignent avec raison du peu qu’on a lait pour rendre scientifique la doctrine des tempéramens. Ce mot même de tempérament, dit Maudsley, n’est guère jusqu’à présent qu’un « symbole représentant des quantités inconnues, plutôt qu’un terme désignant des conditions définies. » Nous croyons, malgré l’extrême difficulté du sujet, qu’on peut aujourd’hui définir au moins les conditions fondamentales, les élémens dont les « quantités » combinées impriment à l’individu sa marque propre. Demandons d’abord à la biologie les derniers résultats de ses recherches et de ses découvertes ; sans doute y trouverons-nous une base solide. Nous essaierons ensuite de fonder sur cette base une classification naturelle des tempéramens.


I

Un progrès se produit de nos jours en biologie qui est digne de toute l’attention et que personne ne devrait ignorer. On sait comment naquit la grande et belle « théorie cellulaire, » qui considère le corps comme une colonie de cellules. La découverte de la cellule semblait le dernier mot de la biologie, mais, aujourd’hui, il est impossible de s’arrêter là : l’analyse de l’être vivant doit franchir un nouveau pas, et les efforts les plus persistans, dans ces dernières années, ont été dirigés en ce sens. L’attention a passé de la « forme » des cellules à la « structure » intime de leur matière vivante, qu’on appelle leur protoplasme. De là une théorie nouvelle, plus radicale que la théorie cellulaire, et qu’on pourrait nommer la « théorie protoplasmique. » A ce niveau qui, jusqu’à nouvel ordre, est le plus voisin du fond même de la vie, l’anatomie ou étude des structures, la physiologie ou étude des fonctions, deviennent inséparables. Toutes les structures anatomiques, d’un-côté, toutes les fonctions physiologiques, de l’autre, veulent être interprétées en « changemens constructifs et destructifs de la matière vivante elle-même ; » car la vie n’est qu’une construction et destruction perpétuelle ou, en d’autres termes, une intégration et désintégration. Figurez-vous un jet d’eau qui ne s’arrête jamais ; quoique à peu près constant dans ses apparences, il est formé par la montée et la descente des gouttes toujours renouvelées ; sa pointe, qui semble immobile, est dans une incessante agitation. Telle est la matière vivante, en montée et en descente continuelles. La série ascendante des changemens, étant synthétique et constructive, a reçu le nom de processus constructif (ou anabolique) ; la série descendante et analytique a reçu le nom de processus destructif (ou catabolique) [1]. Les deux séries de changemens peuvent se combiner à divers degrés ; ainsi se produisent les structures spécialisées et les fonctions spécialisées chez les êtres vivans, végétaux ou animaux. Toute l’anatomie et toute la physiologie consisteront désormais à découvrir, dans l’ensemble et dans le détail, les diverses relations des changemens assimilateurs et des changemens désassimilateurs, à établir ainsi le taux de la recette et de la dépense organiques, le bilan de la vie.

C’est, selon nous, le mode et la proportion des changemens constructifs et des changemens destructifs dans le fonctionnement de l’organisme qui produit le tempérament. Le tempérament est comme une destinée interne qui impose une orientation déterminée aux fonctions d’un être vivant, et il doit se formuler en termes de la constitution chimique prédominante, selon qu’elle donne la prépondérance à l’épargne ou à la dépense. La biologie entière deviendra, croyons-nous, la recherche du tempérament fondamental de chaque organisme ou partie d’organisme, lequel entraîne son mode spécial d’agir et de réagir. Le naturaliste poursuivra partout le rythme vital de l’intégration et de la désintégration, il devra tout interpréter en termes de changemens constructifs et destructifs. Du même coup, la science de la vie se trouvera rattachée aux sciences plus générales : mécanique, physique, chimie. L’intégration, en effet, a une direction centripète ; la désintégration est centrifuge ; l’une est un phénomène de concentration, l’autre d’expansion ; on retrouve donc dans le rythme de la vie l’antithèse plus générale des forces centripètes et des forces centrifuges, qui domine la théorie de l’attraction universelle et aussi la théorie de l’affinité. Le même contraste se manifeste dans toutes les phases et formes de la vie. Chaque cellule, par exemple, a des phases d’activité et de repos ; l’alternative de la veille et du sommeil en est la conséquence : la veille est une série de changemens centrifuges où la dépense domine, le sommeil est une série de changemens centripètes où la réparation domine.

Pour rendre sensible aux yeux l’importante théorie du protoplasme, les biologistes ont imaginé des tableaux qu’on peut résumer en quelques lignes. Divisez par la pensée le domaine de la vie en deux groupes de changemens fondamentaux : croissance et reproduction ; les changemens intégrateurs dominent dans la croissance ; les changemens désintégrateurs dominent dans la reproduction. Subdivisez à son tour la croissance en assimilation et désassimilation : les changemens intégrateurs dominent dans l’assimilation, les changemens désintégrateurs dans la désassimilation. Enfin, subdivisez la reproduction en élément féminin et élément masculin : les changemens intégrateurs dominent dans le premier, les changemens désintégrateurs dans le second. Vous avez ainsi, en résumé, l’histoire de la vie, et par cela même, selon nous, la classification naturelle des tempéramens, qui seule fournit la première assise d’une classification naturelle des caractères.

D’après ce qui précède, pour classer les tempéramens, nous devons considérer le rapport mutuel de l’intégration et de la désintégration dans l’organisme en général et dans le système nerveux en particulier. Nous aurons ainsi des tempéramens d’épargne et des tempéramens de dépense, les uns en prédominance d’intégration, les autres en prédominance de désintégration. Telle est, selon nous, la division fondamentale que commande la nature intime des changemens du protoplasme.

Du même coup, pour passer du physique au moral, nous rattachons à son vrai principe biologique la division ancienne des tempéramens sensitif et actif. Sentir, en effet, c’est recevoir et organiser une impression, par exemple, celle d’un coup, celle d’un éclair, celle d’un son subit. Dans les centres nerveux, où l’impression est recueillie et élaborée, il y a au premier moment une perturbation de l’équilibre des molécules, une usure et une dépense, mais cette perturbation est aussitôt suivie d’un réarrangement, par lequel tend à s’établir une harmonie entre l’intérieur et l’extérieur : grâce à cette élaboration, le dehors s’exprime dans le dedans et s’y imprime. C’est dire que, tout compte fait, les opérations constructives dominent dans la sensation et surtout dans la perception. Elles dominent aussi dans cette réaction générale qu’on appelle le plaisir ou la douleur, par laquelle l’organisme entier s’arrange pour s’adapter au nouveau milieu. Enfin, le résultat presque spontané des sensations et perceptions répétées, c’est une facilité acquise par le système nerveux à vibrer de nouveau de la même manière ; là est le fondement de l’habitude, qui elle-même est le fondement de la mémoire. L’habitude et la mémoire sont encore des phénomènes de croissance et d’organisation, qui, en conséquence, se rattachent au pouvoir de sentir. Au contraire, la volition et l’action musculaire sont manifestement une dépense d’énergie : dans les nerfs comme dans les muscles dominent alors les opérations destructives. Nous retrouvons donc, au-dessous des deux grandes fonctions psychiques, l’antithèse fondamentale entre l’acquisition et la dépense, entre « l’anabolisme » et le « catabolisme. »

Maintenant, y a-t-il incompatibilité de nature entre sentir fortement et agir ? Non sans doute. Chaque impression ressentie par la sensibilité, en effet, est un mouvement communiqué qui ne peut se perdre : il doit être restitué ou distribué d’une manière ou d’une autre. Or, la voie ordinaire que suit le mouvement de réaction, c’est celle de la détermination volontaire, se réalisant au dehors par le moyen des muscles. Nous sentons donc pour agir. Il n’en est pas moins vrai que, chez la plupart des individus, une des deux grandes fonctions l’emporte sur les autres. Par cela même, en vertu de la loi du balancement des organes, l’excès sur un point entraîne un manque sur d’autres points. Cela tient à ce que l’énergie totale de l’organisme est une quantité limitée. Cette quantité est-elle assez élevée et, de plus, partagée à peu près également entre l’intégration et la désintégration, entre les fonctions sensitives et les fonctions motrices, il y aura alors équilibre approximatif de la sensibilité et de l’activité. Mais si, à l’un des pôles, afflue un excédent considérable d’énergie, — par exemple au pôle sensitif, — il y aura chance pour qu’il y ait insuffisance d’énergie à l’autre pôle. L’organisme a son budget : obligé à des crédits excessifs, le voilà dépourvu pour d’autres dépenses. D’où vient, par exemple, que les tempéramens trop sensitifs sont ordinairement peu portés à l’action ? C’est que, outre la voie normale de l’action, il y en a deux autres par où peut se répandre et se distribuer l’énergie. La première est celle de la pensée : au lieu de se traduire en actions dans les membres, le sentiment peut s’employer à susciter des idées dans le cerveau. Quand Talma éprouvait quelque peine, il se mettait d’instinct, en vue de son art, à réfléchir sur les gestes par lesquels ses sentimens se manifestaient au dehors. Excellent moyen pour les métamorphoser en pensées froides ! Mais, d’ordinaire, les pensées suscitées par nos joies ou nos peines sont elles-mêmes agréables ou pénibles, ce qui engendre de nouveaux sentimens. De sorte qu’à la fin la sensibilité se dépense à se nourrir elle-même. C’est une sorte de tourbillon, de cyclone intérieur. Chez Rousseau, tous les sentimens s’amplifiaient de la sorte. « L’épée use le fourreau, voilà mon histoire. Mes passions m’ont fait vivre et mes passions m’ont tué. Quelles passions ? dira-t-on. Des riens, les choses du monde les plus simples, mais qui m’affectaient comme s’il se fût agi de la possession d’Hélène et du trône de l’univers. » — « Tout s’enrichit, disait aussi Diderot, tout s’exagère dans mes sentimens, dans mon imagination et dans mes discours. » Supposez un tempérament de ce genre, chez qui le système nerveux et le système musculaire ne soient pas en parfait équilibre, ou chez qui les fibres sensitives des nerfs aient plus de vitalité que les fibres motrices, vous aurez un homme plus porté à sentir qu’à agir et à faire effort. Son tempérament prendra une direction centripète plutôt que centrifuge ; il sera intégrateur plutôt que désintégrateur. De là les deux grandes classes d’hommes qu’on appelle les sensitifs et les actifs.


II

Le type sensitif et le type actif, à leur tour, doivent se subdiviser chacun en deux variétés. Cette subdivision n’est pas artificielle : elle découle nécessairement du principe même de notre classification. En effet, quoique le rapport mutuel de l’entretien et de la dépense dans l’organisme en général suffise à fournir les deux grands types fondamentaux, il est essentiel de considérer plus particulièrement ce même rapport dans le système nerveux. Ce système, en effet, est le régulateur destiné à maintenir dans tout le reste de l’organisme l’équilibre de la recette et de la dépense, comme aussi du sentir et de l’agir ; il est le balancier réglant les mouvemens de l’horloge. Mais ce balancier est lui-même plus ou moins bien réglé et proportionné : chez les uns, il est plus fort, chez les autres, plus faible ; chez les uns il va plus vite, chez les autres plus lentement ; ici, il prolonge son battement dans telle direction, là, dans la direction opposée. Et ces qualités ou défauts tiennent encore à la proportion plus ou moins heureuse qu’il réalise en lui-même entre les deux travaux inverses de l’intégration et de la désintégration. C’est cette proportion, selon nous, qui donne aux nerfs ce qu’on appelle leur ton, c’est-à-dire un état de tension moyenne (variable avec les individus), où les nerfs se trouvent constamment, même dans les momens où aucune impression extérieure ne les sollicite. Ils sont en effet toujours excités intérieurement. Dans la lyre animée, les cordes reçoivent sans cesse de petits chocs non-seulement sous l’influence du dehors, mais encore sous des actions venues du dedans : un courant perpétuel les traverse et les fait tressaillir.

Selon Henle, les tempéramens dépendraient uniquement du ton plus ou moins élevé qui appartient au système nerveux. Mais Henle n’a pas vu que la doctrine du « ton nerveux » doit se rattacher à la théorie plus générale de l’intégration et de la désintégration. En outre, le ton des nerfs demeure une chose vague tant qu’on ne le ramène pas à deux qualités essentielles : la vitesse et l’intensité de la vibration. C’est ce que Wundt a reconnu ; mais, lui non plus, il n’a pas rattaché ces qualités à la théorie générale des changemens du protoplasme. A notre avis, c’est encore le rapport mutuel de l’intégration et de la désintégration, soit dans la partie sensitive du système nerveux, soit dans la partie motrice, qui cause l’intensité et la vitesse plus ou moins grandes des vibrations nerveuses, avec les avantages et les inconvéniens qui en résultent.

M. Perez, récemment, a encore rétréci la doctrine de Wundt, semble-t-il, en ne considérant la vivacité, la lenteur et l’énergie que dans les mouvemens extérieurs. Il a cru trouver dans u les manifestations motrices » le fond même du caractère, et il a divisé l’humanité en trois grandes classes : les vifs, qui ont les mouvemens rapides, les lents, enfin les ardens, qui ont les mouvemens énergiques. D’abord, remarquerons-nous, ce ne sont point là de vrais « caractères, » mais des traits de tempérament physique, et encore des traits extérieurs. En outre, la classification proposée par M. Perez nous paraît avoir un défaut capital : elle repose tout entière sur de pures considérations de quantité, abstraction faite de la qualité. A quoi jugez-vous une mélodie ? Ce n’est pas seulement à l’intensité des sons et à leur rapidité ; il faut considérer leur rapport mutuel. Même dans un son isolé, c’est le timbre qui est distinctif, parce qu’il enveloppe, comme on sait, une combinaison d’harmoniques, dont les unes sont des consonances, les autres des dissonances. De même, ce qui est caractéristique dans une individualité, c’est son timbre moral. Les observations de M. Perez et celles mêmes de Wundt sur les vifs et les lents nous paraissent donc stériles, tant qu’on ne sait ni sur quelles qualités portent la vivacité ou la lenteur, l’énergie ou la faiblesse, ni quelles en sont les causes, ni quels effets s’en déduisent nécessairement. Voyez les portraits, d’ailleurs si intéressans, que M. Perez a introduits dans son livre, tels que ceux de Marmontel ou de Jules Vallès ; vous vous demanderez si les divers traits rassemblés là sont de vraies conséquences du caractère typique, ou de simples rencontres accidentelles. Par exemple, M. Perez décrit les ardens, — les Bonaparte entre autres, — comme ayant une forte sensibilité et une intelligence puissante, mais toujours avec une certaine tendance à « confiner leurs intérêts scientifiques dans la sphère des inclinations personnelles. » Ils sont nés pour l’action et la domination. Ils ont leur moi pour centre de toutes leurs actions. Ils sont impérieux jusque dans leurs tendresses : « voyez les billets de Bonaparte à Joséphine. » Bienfaisance, honnêteté, modestie ne sont chez eux que le voile d’une « personnalité irritable et vindicative ; » le foyer est incandescent et, « sous l’apparence tranquille et sérieuse, couvent de véritables orages. » — Mais comment, de l’ardeur, déduire tous ces traits, qui sont ceux de l’égoïste ? Ne peut-on être ardent et énergique dans les passions généreuses, tout autant que dans celles qui ont pour centre le moi haïssable ? De même on peut être un héros ou un gredin avec de la vivacité ou de la lenteur. Vos mouvemens ou vos actes sont-ils rapides, vous voilà classé parmi les vifs, qui, selon M. Perez, sont « légers. » Mais votre rapidité de mouvemens peut tenir à deux causes opposées : ou vous n’avez pas réfléchi, et alors vous méritez l’accusation de légèreté ; ou votre pouvoir de réflexion est rapide, vous avez du coup d’œil intellectuel, et vous n’êtes pas pour cela un homme léger. Le même résultat extérieur peut être produit par une qualité ou par un défaut de l’intelligence. On connaît ce compte-rendu laconique d’une séance du parlement anglais, que fit un homme d’esprit interrogé par la reine Elisabeth : « Que s’est-il passé ? — Deux heures. » En y ajoutant même le nombre et la rapidité des mots prononcés par les orateurs pendant ces deux heures, vous seriez encore assez peu renseigné sur le fond des choses.

En fait de mouvemens, ce sont ceux mêmes de l’organisme qu’il faut étudier, et non pas seulement dans leur vitesse et leur intensité, mais avant tout dans leur direction générale. Car c’est la direction qui importe : en toute chose, il faut considérer la fin. La direction générale de l’organisme, qui, nous l’avons vu, est ou intégrative, ou désintégrative, nous a donné les deux types primordiaux répondant aux sensitifs et aux actifs. Nous avons ainsi obtenu les deux « qualités » fondamentales du tempérament. L’intensité et la vitesse de la réaction interne ne nous fourniront que des subdivisions, mais naturelles et nécessaires. Une fois en possession de ce principe que la vitesse et l’énergie tiennent aux rapports de la dépense et de la réparation, tout peut s’expliquer et s’éclaircir. La direction, l’intensité et la vitesse des métamorphoses intimes de la substance vivante, et principalement de la substance nerveuse, deviennent alors les trois bases d’une classification naturelle des tempéramens.

Ces diverses qualités, en effet, ne se combinent pas au hasard : il y en a qui vont d’ordinaire ensemble. De là quatre combinaisons principales : en premier lieu, des sensitifs à réaction prompte, mais peu intense ; on second lieu, des sensitifs à réaction durable et intense ; en troisième lieu, des actifs à réaction prompte et intense, enfin des actifs à réaction lente et modérée. On verra tout à l’heure pourquoi ces combinaisons sont les plus simples et les plus fréquentes ; elles le sont tellement que les physiologistes et les psychologues, dès l’antiquité, les ont remarquées. Wundt déclare avec raison que l’antique division des quatre tempéramens provenait d’une observation délicate. Certes, nous ne pouvons aujourd’hui admettre les principes faux sur lesquels reposait cette classification : nous ne croyons plus aux quatre humeurs : sang, flegme, bile et atrabile, ni aux quatre principes : chaud, froid, sec et humide. Il n’en est pas moins vrai que les résultats purement empiriques des observations d’Hippocrate et de Galien sur les tempéramens sanguin et mélancolique d’une part, bilieux et flegmatique de l’autre, méritent, avec les rectifications et interprétations nécessaires, d’entrer comme élémens dans une classification scientifique ; mais il faut pour cela les rattacher par déduction aux principes fondamentaux de la biologie, qui peuvent seuls leur donner leur véritable sens.


III

Un premier type de tempérament depuis longtemps admis et dont il est impossible de mettre en doute la réalité, quoiqu’il ne se présente jamais à l’état pur, c’est celui qu’on a nommé le sensitif « sanguin. » Nous ne parlons pas du sanguin nerveux, mais de ces sanguins chez qui la réaction nerveuse, quoique prompte, est peu durable et peu intense. Dans la pratique, ce tempérament offre toujours quelque mélange et quelque correctif ; nous allons le déduire, en sa pureté tout abstraite, de nos principes généraux.

Chez le sensitif sanguin, les globules sont nombreux et rutilans dans les capillaires, tandis que chez le tempérament appelé par convention « bilieux, » qui est un type opposé et actif, les globules sont plus rares et d’une teinte plus sombre. Or, Claude Bernard a constaté que le degré d’avidité du sang pour l’oxygène résulte de la rapidité avec laquelle ses globules abandonnent leur oxygène aux tissus et se désintègrent ; en outre, cette rapidité plus ou moins grande se manifeste par la coloration plus ou moins noire du sang. Chez le sanguin, le sang n’est pas noir, mais rouge ; donc les globules n’abandonnent aux tissus qu’une portion restreinte de leur oxygène, et le sang reste fortement oxygéné. Donc encore, ajouterons-nous, il y a chez le sanguin prédominance de l’intégration sur la désintégration, qui demeure peu profonde.

On sait que le teint du visage et du corps est produit par la transparence du sang à travers la peau et par les pigmens, où l’on a reconnu des produits de désintégration. Un sang fortement intégré et oxygéné est rouge : le teint du sanguin doit donc être, en moyenne, rosé et fleuri. D’autre part, la désintégration n’étant pas active, les pigmens sont moins abondans et moins colorés : la peau doit donc être généralement blanche. La couleur des cheveux, pour la même raison, sera plus souvent claire que très sombre (nous ne parlons jamais que des moyennes). De même pour les yeux, dont le pigment peu foncé amènera de préférence la nuance bleue. Le cou sera plus généralement court et large, à cause de la forte nutrition et de la circulation abondante. La tête, pour la même raison, n’ira pas en s’amincissant par le bas, et elle sera plus souvent ronde ou carrée ; le nez sera fort et large. Le corps tout entier aura l’apparence d’un organisme bien nourri et même trop nourri. On voit que nous rattachons tous les signes extérieurs au même principe de la prédominance d’intégration, qui, psychologiquement, entraîne la direction sensitive plutôt qu’active.

Maintenant, cet excès général de nutrition et de circulation ne peut pas ne pas retentir sur le système nerveux. Henle prétend qu’il y a chez le sanguin une tonicité des nerfs très élevée ; mais il n’a pas distingué le ton des nerfs sensitifs et celui des nerfs moteurs. Cette distinction est pourtant capitale. En effet, l’excès même du mouvement nutritif dans l’organisme entier entraîne une réparation trop rapide dans les nerfs sensitifs, si bien que le mouvement de dépense, trop tôt compensé par le mouvement de recette, ne se communique pas aux fibres motrices ou se communique affaibli. Il y a donc disproportion entre cette sensibilité qui est vive et cette réaction motrice qui est faible : la tonicité n’est pas égale des deux côtés. Le courant général de la vie demeure en excédent d’intégration, au lieu de réussir à être proportionnellement « désintégrateur. » Aussi les nerfs, comme des cordes bien tendues, vibrent facilement et rapidement, mais ils reprennent trop tôt leur équilibre, par une sorte d’élasticité exagérée. Le cerveau, à son tour, tend à se décharger tout de suite et à dépenser sur le moment même, par les voies les plus faciles, l’ébranlement que les nerfs lui ont communiqué. Or, quelles seront les voies les plus faciles pour un tempérament dont la direction générale est vers la réintégration, non vers la dépense ? Ce seront les actes exigeant un effort peu soutenu ; ce seront, de préférence aux actes, les paroles, les gestes, les mouvemens de la physionomie ; ce seront enfin les émotions plus ou moins fugitives et peu profondes. C’est donc de ces côtés que réagira de préférence un tempérament plus porté à la réintégration de l’énergie qu’à sa dépense, et ayant de plus une trop grande rapidité de réaction. Chez un tempérament de ce genre, il n’y aura pas longue élaboration, ni, par conséquent, organisation très durable des phénomènes mentaux. Un certain temps est nécessaire et pour la pleine conscience et pour le souvenir. La « vitesse infinie de la pensée » est chose illusoire : la détermination de l’équation personnelle chez les astronomes avait déjà dissipé l’erreur ; les méthodes récentes de la psychologie physiologique ont permis de mesurer la vitesse moyenne des actes les plus élémentaires de l’esprit. Leur durée ne doit être ni trop grande ni trop petite, mais elle doit être d’autant plus grande que le phénomène mental est plus complexe, qu’il exige une plus longue élaboration dans les centres nerveux. Le retard entre l’excitation et la réaction n’est donc pas du temps perdu, comme on pourrait le croire ; il exprime l’élaboration subie le long du chemin par l’impression première. En interposant des résistances dans un circuit électrique, on peut obliger l’électricité à se traduire sous forme de lumière, de chaleur, de travail mécanique ; ainsi les retards du courant nerveux entraînent des traductions diverses, sous forme de pensée, de sentiment, de volonté.

Chez le tempérament trop exclusivement sanguin, les retards sont insuffisans et la réaction est trop rapide : de là le peu d’intensité et de durée dans les résultats. C’est le pendant de ces mémoires promptes à apprendre et non moins promptes à oublier, parce qu’elles n’ont pas eu besoin de grands efforts ni de longue réflexion. En outre, une impression nouvelle chassera bientôt l’ancienne, si bien que la rapidité du premier changement aura son corrélatif dans la rapidité d’un changement nouveau. Ainsi s’explique, chez les sensitifs à réaction trop prompte et trop peu intense, la mobilité des sentimens, qui a elle-même pour conséquence de rendre ces sentimens superficiels. Ils n’ont pas le temps de pénétrer l’être tout entier, d’éveiller de proche en proche leurs harmoniques, de se propager ainsi au loin et de communiquer leur ébranlement à toute la masse. C’est là, selon nous, la véritable explication de la « légèreté. » Il y a toujours, chez le sanguin pur, quelque chose qui rappelle l’enfance et la jeunesse. L’enfant, ayant surtout besoin de croître, a un tempérament en prédominance d’intégration : son teint rosé, sa peau blanche et ses cheveux blonds en sont des signes visibles ; il est donc avant tout sensitif. De plus, sa réaction est prompte, peu profonde et peu durable. Le tempérament sanguin est le tempérament normal de l’enfance.

Les autres traits classiques du type sanguin se déduisent des précédens. La vivacité de l’impression actuelle, jointe au peu de profondeur et de durée dans la réaction, fait que l’homme au « sang léger » vit surtout dans le présent. En quoi il ressemble encore à l’enfant et au jeune homme. Le passé est vite oublié ; quant à l’avenir, il exigerait, pour être représenté dans l’esprit, une réflexion trop longue et comme une fixation de ces sentimens qui vont trop vite. Par rapport à l’avenir, l’attitude ordinaire du sensitif prompt et peu profond est plutôt l’espérance, quoique son premier mouvement puisse être un excès de crainte. Oublieux du passé, le sanguin est debout aussitôt qu’abattu, mais c’est par tempérament, non par « caractère. » L’espoir courageux qui se relève toujours au nom de la raison et de la force morale est bien plutôt le partage de ceux qui n’oublient rien, qui se redressent non parce qu’ils ont déjà oublié qu’ils étaient abattus, mais parce qu’ils se souviennent de s’être déjà relevés, — et cela, pour tels motifs qui les tiendront debout quand même, tant que ces motifs n’auront pas cessé d’être, à leurs yeux, légitimes.

Les impressions douloureuses ne laissent point chez le sanguin de trace profonde, et le besoin d’impressions agréables a bientôt dissipé tout nuage : il est donc optimiste d’instinct. Porté à prendre tout par la bonne anse, il dirait volontiers, comme l’Henri V de Shakspeare :

Dans toute chose mauvaise il y a une essence de bien,
Pour les hommes qui savent la distiller ;
Ainsi nos mauvais voisins nous font lever de bonne heure :
Habitude salutaire et de bon ménager. Il en résulte, chez les sanguins, ce fonds d’humeur enjouée qu’on a toujours constaté. Comme ils glissent volontiers sur tout et que tout glisse sur eux, le sérieux des choses leur échappe : ils n’en cueillent que la fleur.

Au point de vue de l’activité, le sanguin léger en a une généralement superficielle et mobile. Selon la fine remarque de Kant, le travail le fatigue et il est toujours occupé, mais à ce qui est pour lui un jeu, parce que c’est là un changement et que la constance dans l’effort n’est pas son affaire.

Mettez un homme de ce genre en relation avec d’autres hommes, quels sont les sentimens qui, abstraction faite de sa volonté et de son intelligence, tendront chez lui à prévaloir par nature : les bienveillans ou les malveillans ? Tous les observateurs ont remarqué que les tendances bienveillantes dominent, pourvu qu’on entende par là une bienveillance un peu de surface, qui entraîne un bon mouvement instinctif, mais non, à elle seule, la bienfaisance durable et profonde. Quel en est le motif ? C’est que l’homme aux sentimens prompts aura aussi une sympathie prompte, puisque la sympathie est la vive représentation de ce que sentent les autres, entraînant chez nous-même un sentiment analogue. C’est un phénomène d’induction nerveuse, et les nerfs du sanguin sont immédiatement électrisés par induction. Il est vrai qu’il aura aussi une antipathie prompte, mais l’antipathie est un de ces sentimens dépressifs qui obligent à se replier sur soi et qui, en somme, sont désagréables. Or, la pente du sanguin est vers les sentimens excitans et « dynamogènes, » qui font aller de l’avant et, en définitive, apportent des plaisirs. Il sera donc plus enclin aux mouvemens de sympathie qu’à ceux d’antipathie. Mais, s’il n’a pas fait l’éducation de son caractère, sa sympathie n’aura pas beaucoup plus de durée ni de consistance que ses autres sentimens ; profitez-en sur l’heure : vous risquez de ne pas la voir se traduire plus tard en dévoûment effectif. Le sanguin léger ne se tourmente guère pour ses propres affaires ; comment se tourmenterait-il pour les vôtres ? Il rejette volontiers les fardeaux de la vie. C’est pour cela aussi que, chez lui, les promesses sont faciles et magnifiques ; il ne lui en coûte que de les faire et, au moment où il les fait, il en est pénétré : son imagination voit en tout le facile et l’agréable. Par malheur, il ne réfléchit pas s’il pourra tenir ce qu’il promet ; quand donc il s’agira de l’accomplir, ce sera une autre affaire : nouvelles pensées, nouveaux soucis. Les mêmes raisons expliquent un autre trait de ce caractère : « il est mauvais débiteur et demande toujours des délais, » dit Kant ; c’est qu’emprunter avec l’intention de rendre est facile ; mais rendre, voilà qui exige un dessein soutenu, dont est incapable l’homme toujours absorbé par l’impression présente.

En somme, les bonnes intentions tendent à dominer chez ce tempérament plus que les bonnes actions. Kant a encore raison de dire que le sanguin léger est un pécheur difficile à convertir : « Il se repentira vivement, mais ce repentir sera bientôt oublié. » Ce sera moins un remords de la volonté qu’un chagrin tout sensitif. Ces divers traits de physionomie sont donc reliés entre eux par un lien logique ; c’est partout la même qualité de sentiment spontané et rapide, expansif et diffusif, avec le même défaut de réflexion, de profondeur et de durée. Nous ne voulons pas dire que le sanguin soit fatalement voué à tous les défauts intellectuels et moraux que nous venons d’énumérer ; outre qu’on n’est jamais exclusivement sanguin, nous voulons simplement noter des dispositions instinctives qui, si elles ne sont pas contre-balancées par l’éducation, par une réaction constante de l’intelligence et de la volonté, feront verser l’individu du côté où il penche. C’est pour cela que nous parlons de « tempérament moral, » non de « caractère. » Le vrai caractère est œuvre d’intelligence et de volonté.


IV

Le second type de sensibilité est celui qui, tout en ressentant très vite une impression, réagit avec plus de durée et d’intensité, de manière à reprendre plus lentement son équilibre. Supposez un sang moins riche que celui du sanguin vif, avec un système nerveux très développé et peu de force musculaire. Vous avez le tempérament « nerveux. » Le mouvement intime de réintégration prédominera encore sur celui de dépense ; seulement, ce sera par l’effet non plus d’un trop-plein, mais d’un manque de vitalité. Ce qui caractérise le nerveux, c’est que la réintégration de ses nerfs, avec le retour à l’équilibre qui en est la suite, est trop lente, tandis que celle du sanguin est trop rapide. Chez le nerveux, qui est généralement un sanguin moins nourri et dont le ton vital est abaissé, le teint sera plus pâle, le sang étant moins riche. La physionomie sera expressive et mobile ; le sommeil léger, agité, peu réparateur. Les produits de désintégration, c’est-à-dire les pigmens, seront faibles et peu colorés ; de là, ordinairement, la blancheur de la peau, la couleur plutôt claire des yeux et des cheveux, qui d’ailleurs, selon Laycock, quand ils ne blanchissent pas vite, brunissent avec l’âge chez les nerveux actifs. Le cou sera plus généralement délicat et long, au lieu d’être gonflé par la nutrition. Le nez sera plutôt mince, avec des ailes très mobiles. Le corps sera svelte, souvent sec, rarement gras. Quant au visage, on a remarqué qu’il va parfois en s’amincissant par le bas, à partir d’un front large et élevé, ce qui peut donner à la figure une certaine ressemblance avec la forme d’un V. Cette forme s’accuse chez les nerveux qui vont jusqu’à la mélancolie. Selon nous, cette forme de visage tient à la prédominance des fonctions cérébrales, qui grossit le haut de la tête, et à l’affaissement des fonctions nutritives, qui en amincit le bas. On a donc bien ici un tempérament où la dépense extérieure est relativement faible et où l’intégration ralentie ne réussit pas à compenser assez vite la dépense interne.

Nous avons dit que, chez le nerveux, c’est un affaiblissement relatif et non plus, comme chez le sanguin, un excès de la nutrition générale qui est le point de départ. Cette différence entraîne des conséquences importantes. D’abord, les nerfs n’ayant pas autant de sang pour se réparer, il en résulte une diminution de l’énergie totale. Cette diminution fait que les excitations se dépensent presque entièrement dans les fibres sensitives, sans qu’il reste assez d’énergie pour passer aux fibres motrices, qui, d’ailleurs, ont perdu de leur ressort. En outre, dans les fibres sensitives elles-mêmes, les excitations atteignent plus tôt le point où la dépense n’est plus compensée par la recette ; elles deviennent ainsi trop vite excessives, épuisantes, et s’élèvent rapidement au point du thermomètre intérieur où commence l’échelle des peines. Le changement de position dans les molécules du cerveau étant dès lors plus notable et plus durable, les impressions subsistent davantage et ont, par cela même, le temps de pénétrer une plus grande portion de l’organisme. De là des sentimens qui vont se multipliant et s’exaltant, pour ne se calmer qu’avec peine. Enfin ces sentimens, ne se dépensant point d’ordinaire par la voie de l’action, saut dans les momens de surexcitation et d’activité spasmodique, se dépensent, — selon la loi plus haut énoncée, — à réveiller des idées ou à ébranler les organes internes, qui vibrent tous à l’unisson :

Mon cœur profond ressemble à ces voûtes d’église
Où le moindre bruit s’enfle en une immense voix [2].

C’est ce qui fait que ces tempéramens méritent par excellence le nom « d’émotionnels. » L’émotion, en effet, est produite par la diffusion de l’onde nerveuse dans les diverses parties de l’organisme. Elle est l’effet du consensus de nos organes ; c’est la conscience de l’enrichissement ou de l’appauvrissement de la vie collective en nous. Un tempérament sera donc d’autant plus émotionnel que ses sentimens auront plus de tendance à envahir non-seulement tout le cerveau, mais même tous les viscères. Et c’est ce qui arrive chez les nerveux. On sait que Malebranche, en lisant le Traité de l’homme de Descartes, ressentit un tel transport, « qu’il lui en prenait des battemens de cœur qui l’obligeaient quelquefois d’interrompre sa lecture. » Chez les nerveux, la sensibilité ne reste pas extérieure, comme chez le sanguin, mais devient toujours intérieure. De là un danger d’affaiblissement et de déséquilibre. Les sens externes, vue, ouïe, goût, tact, odorat, grâce à leur organisation raffinée et subtile, s’exercent sans entamer les réserves nécessaires à la vie et sont rarement réduits à emprunter au fonds commun ; par cela même, ces privilégiés sont rarement une cause de douleur et peuvent, en revanche, nous donner une grande variété de plaisirs sans nous épuiser. C’est qu’en eux les opérations destructives de la substance nerveuse sont presque immédiatement compensées par les opérations constructives, grâce à la richesse et à l’activité de la circulation sanguine dans les organes des cinq sens. Au contraire, les sensations qui viennent de nos viscères, de nos organes nutritifs, de nos organes respiratoires, des troubles de la circulation, de la température, etc., ont un caractère en quelque sorte vital, puisqu’elles correspondent à l’exaltation ou à la dépression des fonctions mêmes de la vie. C’est pourquoi, dans les viscères, toute perturbation est grave : ils côtoient toujours la souffrance, nous ne prenons de chacun d’eux une conscience distincte et vive que par la douleur. « Il n’y a guère, dit Maine de Biran, que les gens malsains qui se sentent exister ; ceux qui se portent bien, et les philosophes mêmes, s’occupent plus à jouir de la vie qu’à rechercher ce que c’est. Ils ne sont guère étonnés de se sentir vivre. La santé nous porte aux objets extérieurs : la maladie nous ramène chez nous. » Biran lui-même, qui était un nerveux, nous dit que, dès l’enfance, il s’étonnait de se sentir exister : « J’étais déjà porté comme par instinct à me regarder au dedans, pour savoir comment je pouvais vivre et être moi. » Ses traits fins et délicats comme ceux d’une femme, ses yeux bleus et son regard franc, son visage pâle et un peu amaigri, la distinction tout aristocratique de sa personne, annoncent une âme recueillie et bienveillante, un esprit méditatif. Il montre une tendance presque invincible « à se laisser vivre de la vie universelle, » à regarder « couler en lui le flot des impressions, sans rien faire pour modifier le cours changeant des événemens. » Aux champs, où il vit le plus qu’il peut, à la chambre, où le retiennent ses fonctions de questeur, « il agit peu, il regarde agir. » Il erre, dit-il lui-même, comme un somnambule dans le monde des affaires. Il est heureux quand le ciel rit, découragé quand le ciel se voile. Ses impressions se succèdent mobiles et ondoyantes. C’est dans sa conscience qu’il « note les variations atmosphériques [3]. » Cependant, ce sensitif contemplatif saura réagir contre son tempérament ; il se fera stoïcien, il divinisera l’effort, pour aboutir d’ailleurs à une sorte de mysticisme moral qui était bien en rapport avec sa nature. Nouvelle preuve que le tempérament n’est pas tout le caractère.

C’est sous le nom de mélancoliques que les anciens désignaient les nerveux. Ils voulaient indiquer par là une simple prédisposition, non un état habituel. Les nerveux purs n’étaient pas à cette époque aussi nombreux qu’aujourd’hui : leur nombre va croissant par l’effet de la civilisation, des nécessités de la lutte économique (surtout dans les villes), de l’hygiène vicieuse, du surmenage intellectuel et professionnel, que ne compense point un suffisant exercice du corps. Remarquons en outre que les nerveux, étant des plus variables, sont presque impossibles à enfermer dans une formule unique, parce que les nerfs et le cerveau sont l’organe de l’intelligence, qui est la diversité même. Un sanguin ressemble à un sanguin, un flegmatique à un flegmatique ; mais un nerveux ne ressemble pas à un autre et ne se ressemble pas à lui-même. Le seul trait commun, nous l’avons vu, c’est l’intensité et la durée de l’ébranlement nerveux, une fois produit. Il y a donc des nerveux gais et des nerveux tristes ; seulement les nerveux gais ont généralement eux-mêmes des accès de tristesse ; en outre, pour peu qu’ils s’affaiblissent et s’écartent de plus en plus du type sanguin, ils sont exposés à finir par être plus souvent tristes que joyeux. Nous venons de voir, en effet, que, par son retentissement exagéré dans les viscères, une sensibilité devenue trop intense, jointe à une activité déprimée, favorise déjà la production des sentimens pénibles : la mélancolie est l’exagération viscérale du tempérament émotionnel. Mais il y a encore une autre raison du danger que le nerveux court de devenir mélancolique si sa vitalité s’affaisse. Rappelons-nous que les peines, considérées en général, surpassent les plaisirs en général sous le rapport de l’intensité. La cause physiologique en est que les peines sont ordinairement produites par l’excès d’une excitation nerveuse qui, à son degré moyen d’intensité, serait agréable. Par exemple, une trop vive lumière blesse la vue, un son trop fort blesse l’oreille, une pression excessive, un coup, une blessure produit une perturbation violente, etc. La douleur correspond donc d’ordinaire à un degré d’intensité plus grand que le plaisir. Il y a sans doute aussi des peines qui naissent simplement d’un manque ou d’un besoin, et qui sont négatives. Mais ces sortes de peines, dans la vie de chaque jour, sont généralement moins fortes et moins fréquentes que les autres. Les plus vives de ce genre sont peut-être la faim et la soif, qui n’arrivent qu’exceptionnellement à produire des douleurs intenses. C’est donc l’usure excessive du système nerveux par des vibrations violentes qui cause les douleurs les plus vives et les plus tranchées. Dès lors, celui qui vit d’émotions, et d’émotions fortes, aura plus de chances d’avoir à la fin des souffrances que des plaisirs.

Ce n’est pas tout encore. Comme les sensations les plus vives sont celles qui s’associent le plus aisément entre elles, il en résulte que les souvenirs douloureux sont, toutes choses égales, plus faciles à réveiller et plus intenses que les souvenirs agréables. Un homme en pleine possession de ses forces, comme le sanguin, aura assez d’énergie pour faire affluer les courans nerveux dans les directions agréables et pour réagir contre tout ce qui le détournerait de cette voie ; mais, pour peu qu’il y ait dépression du système nerveux, cette dépression même étant déjà, accompagnée d’un vague sentiment de malaise, ce seront les idées de même nuance qui tendront à s’éveiller, c’est-à-dire les idées grises ou noires. En outre, le courant nerveux déprimé prendra la pente la plus facile, vers les souvenirs des sensations les plus intenses, qui précisément ont été en général des peines. L’individu se déprimera donc de plus en plus, et le champ de sa conscience ira s’assombrissant. « Une expérience vieille comme le monde, dit BL Ribot, prouve que les sensitifs souffrent plus d’un petit malheur qu’ils ne jouissent d’un grand bonheur. » On en voit maintenant les raisons. Mais cette loi ne s’applique pas, selon nous, à tous les sensitifs, ni même à tous les nerveux ; elle s’applique seulement aux nerveux dont la sensibilité est devenue excessive et dont l’activité vitale est faible. Quand cet état de déséquilibre est habituel, il en résulte que les nerfs se trouvent toujours disposés aux vibrations pénibles plutôt qu’aux agréables. En outre, la forme même et le rythme des vibrations étant altérés, on a des discordances au lieu d’harmonies, conséquemment encore une prédominance des sentimens pénibles sur les sentimens agréables.

C’est la conscience de leur tempérament dépressif qui fait que les nerveux alanguis et mélancoliques voient partout des difficultés, des sujets de crainte, au lieu d’avoir la belle confiance et les espoirs toujours renaissans du sanguin. Dans la théorie comme dans la pratique, le mélancolique est volontiers pessimiste. Est-ce à dire que le pessimisme soit tout entier une affaire d’humeur et de tempérament, une projection sur l’univers de l’assombrissement qui se fait dans le moi ? On l’a prétendu ; on n’a vu dans le pessimisme que le désordre des fonctions intérieures érigé en explication universelle, « l’hypocondrie systématisée. » Leopardi protestait énergiquement contre ceux qui expliquaient ainsi par son tempérament sa doctrine pessimiste ; et il n’avait pas tout à fait tort. Que les déprimés et les malades tendent à devenir pessimistes par humeur, cela est évident : la perspective qui leur est alors ouverte sur le monde est du côté triste, non du côté riant. Mais il n’en résulte pas que les peines qui frappent l’attention du pessimiste philosophe ne soient point réelles, tout comme sont réelles, d’ailleurs, les joies qui attirent l’attention de l’optimiste ; et la question de savoir si, dans le monde, la somme des maux l’emporte sur celle des biens reste tout entière. La valeur du monde est un problème de philosophie et de morale, non de physiologie et de médecine.

Par rapport aux autres hommes, l’humeur mélancolique peut, dans certains cas, entraîner un penchant à la misanthropie. On a voulu encore identifier pessimisme et misanthropie, mais le pessimiste n’est pas nécessairement misanthrope. Sans doute il est naturel que celui qui ne voit pas l’univers en beau ne voie pas l’humanité en beau ; mais, précisément pour cette raison, c’est ce grand et insaisissable coupable, l’univers, que le pessimiste philosophe rend responsable de la laideur morale des hommes, au même titre que de leur fréquente laideur physique. Plus conséquent que le misanthrope, il n’est pas sans savoir qu’il a été fait de la même argile que les autres hommes : il ne se met donc pas au-dessus d’eux ; s’i ne les admire pas, il ne s’admire pas davantage lui-même ; s’il plaint son sort, il plaint aussi le leur. La conséquence morale peut être, tout au fond de lui, la douceur philanthropique, la pitié, la bienveillance universelle. Théoriquement, le pessimisme de Schopenhauer aboutissait à cette philanthropie ; mais, en vertu de soi tempérament plutôt que de son système, Schopenhauer, personnellement, fut malveillant et misanthrope. Le misanthrope accuse bs hommes, comme si c’était leur faute ; dans son orgueil, il s’élève au-dessus d’eux, il voit les travers d’autrui au grand complet et ne voit pas les siens. Conséquence : il s’isole dans son moi, Alceste veut fuir dans un pays bien désert,

Où d’être homme d’honneur on ait la liberté. Si la gaîté des sanguins en fait plutôt des Philinte que des Alceste, c’est le contraire pour les nerveux tombés dans la mélancolie, qui tendent à se concentrer et à se fermer. Nous ne parlons, bien entendu, que des penchans ou mobiles sensibles, non de la misanthropie en action. Kant va jusqu’à dire à ce sujet : — « Celui qui se prive lui-même de la joie la souhaite difficilement aux autres. » — Goethe, à son tour, prétend que « la gaîté est la mère de toutes les vertus. » Le pasteur d’Hermas, un des vieux pères apostoliques, soutient que « la tristesse est sœur du doute, de l’hésitation et de l’irritation ; » que c’est la pire des dispositions et qu’elle afflige le Saint-Esprit. Il oublie, ainsi que Kant et Goethe, de distinguer entre les tristesses, qui, comme les joies, sont infinies en nombre et en qualité : il en est de désintéressées, il en est de hautes, qui n’en sont que plus poignantes. Celles-là sont sans doute capables d’affaiblir et parfois de briser ; mais, si elles tuent, c’est à la façon de ces maladies mortelles qui ne déshonorent point les malheureux qu’elles ont couchés en terre.

Maintenu dans de justes limites, le tempérament nerveux reste passionné et ardent sans être pour cela chagrin et malveillant. Joint à une intelligence supérieure, il fait le fond de la plupart des génies, surtout quand il s’associe soit à l’élément sanguin, soit à l’élément dit « bilieux. » Aristote a même prétendu que « tous les hommes éminens, soit dans.la philosophie, soit dans la politique, soit dans la poésie et les arts, ont le tempérament mélancolique. » Il voulait désigner par là, non pas nécessairement la tristesse, ni l’humeur chagrine, mais une sensibilité profonde et grave, faite pour ressentir longuement les émotions, jointe à une intelligence capable de saisir le côté sérieux ou même sombre de la vie. Au monument d’Albert, à Hyde-Park, sont sculptées cent soixante-neuf figures de poètes et d’artistes fameux. Ils ont un air évident de parenté, surtout les poètes, les musiciens et les peintres : cerveau développé, front élevé, au-dessous duquel le visage va diminuant, long cou, corps svelte. Le portrait de Sterne, par Reynolds, nous montre également un visage large par en haut et aminci par en bas, des yeux gris, vifs, un cou long, les ailes du nez minces, le visage pâle et le corps fluet : — A pale, thin person of a man, — dit Sterne de lui-même. Le génie poétique et artistique comporte toujours une forte dose de tempérament émotionnel. Le sentiment artistique, dit Stendhal, est proportionnel à l’aptitude à se passionner. — « Un homme sans passion, disait Léopold Robert, est incapable de faire un artiste. » — L’inspiration n’est d’ailleurs qu’une émotion au service d’une idée. On sait comment Rouget de l’Isle composa la Marseillaise : — « Les paroles, disait-il à Monnier, venaient avec l’air, l’air avec les paroles. Mon émotion était au comble, mes cheveux se hérissaient. J’étais agité d’une fièvre ardente, puis une abondante sueur ruisselait de mon corps, puis je m’attendrissais et des larmes me coupaient la voix. » — Écoutez Goethe lui-même, à qui l’on a fait une réputation de sérénité olympienne et même d’insensibilité, écoutez-le raconter comment il écrivait, dans le feu de l’inspiration poétique : — « Je courais quelquefois à mon pupitre sans prendre la peine de redresser une feuille de papier qui était de travers, et j’écrivais ma pièce de vers depuis le commencement jusqu’à la fin, en biais, sans bouger. A cet effet, je saisissais de préférence un crayon, qui se prête mieux à tracer des caractères, car il m’était quelquefois arrivé d’être réveillé de ma poésie de somnambule par le cri ou par le crachement de la plume, de devenir distrait et d’étouffer à sa naissance une petite production. » Mozart enfant avait une telle sensibilité auditive que le son d’une trompette lui donnait des convulsions. A chaque instant du jour, il disait aux personnes qui l’entouraient : M’aimez-vous bien ? et une réponse négative l’affligeait beaucoup. Sa physionomie extrêmement mobile, jamais en repos, exprimait sans cesse la peine ou le plaisir. Depuis l’âge de trois ans, il fallut le surveiller pour qu’il ne s’oubliât pas au clavecin. Ce passionné était incapable de gouverner ses affaires et eut toute sa vie besoin d’un tuteur.

L’excès dans les émotions et leur disproportion à leur cause implique un manque d’équilibre dans les actions constructives et destructives du système nerveux. Grétry ne pouvait sentir l’odeur des roses sans en être malade. La femme d’un apothicaire tombait en syncope à l’odeur de l’ipécacuanha. Hippocrate parle d’un certain Nicanor qui s’évanouissait au son d’une flûte. Il faut bien distinguer cette surexcitation morbide d’avec la sensibilité normale et régulière, qui tient à la qualité et à l’abondance du sang. Sanguis moderator nervorum. Quand le système nerveux est trop surexcité, il s’affaiblit, et plus il s’affaiblit, plus il est surexcitable. Voilà le cercle vicieux où se débat le nervosisme : la « banqueroute physique » est au bout.


V

Le tempérament actif est celui qui a tout ensemble la capacité et le besoin d’une grande dépense nerveuse et musculaire. Cette dépense étant une décomposition du protoplasme en élémens plus simples, le tempérament actif est celui qui est en prédominance de désintégration et qui peut suffire à ses dépenses. Selon que cette désintégration est rapide et intense, ou, au contraire, lente et modérée, on a deux types de tempérament actif ; et cette subdivision, on le voit, n’a rien d’artificiel. Ajoutons que, dans l’activité, la vitesse et l’intensité vont fort bien ensemble, tandis qu’elles se séparent souvent quand il s’agit de sensibilité. C’est que la sensibilité est l’action du dehors pénétrant en nous et n’y pouvant pénétrer très avant qu’à la condition d’avoir une certaine durée. Au contraire, l’activité motrice est notre propre énergie se détendant sur le dehors : plus la force qui lance la flèche est intense, plus son effet est rapide.

La grande énergie des échanges nutritifs chez les tempéramens dépensiers produit un afflux du sang dans toutes les parties de l’organisme, et avec le sang, un nouvel afflux de force motrice. En même temps, leur nutrition et leur circulation actives sont des « excitans » qui tendent à produire des décharges vers les muscles. Les cellules, étant sans cesse réintégrées et désintégrées, agissent et réagissent l’une sur l’autre, comme autant d’êtres vivans dont chacun tend à l’exaltation de sa fonction propre. Ce grand mouvement vital à l’intérieur diminue l’impressionnabilité aux choses du dehors, tout en portant à agir sur ces choses mêmes pour y dépenser le trop-plein de l’énergie.

Les actifs à réaction prompte et intense répondent assez à ce que les anciens appelaient le tempérament « colérique, » c’est-à-dire bilieux : mais il ne faut pas attribuer ici à la bile un rôle qu’elle n’a point. Chez les sanguins, le sang joue certainement un rôle dominateur ; chez les prétendus bilieux, la bile joue un rôle secondaire. Chez eux il y a rapide consommation d’oxygène ; le mouvement de nutrition intime est prompt et actif ; la dépense prédomine, mais le système musculaire a l’énergie nécessaire pour y suffire. Le sang est moins riche en globules que chez le sanguin et il est plus désoxygéné. On dit que les bilieux ont le « sang chaud ; » il est en effet naturel que l’intensité des échanges chimiques développe une certaine chaleur, qui se fait sentir surtout au cerveau. Carlyle, au lieu du mot tempérament, disait : ma température, Si la face du « bilieux » est d’ordinaire pâle, c’est précisément parce que son sang est vite désoxygéné par la prédominance de la désintégration ; si sa peau est souvent olivâtre et brune, c’est que le pigment, produit de désintégration, est abondant ; le même motif entraîne la couleur généralement noire et brillante des cheveux et des yeux. Le corps est robuste, mais sec. Tout traduit aux regards le mouvement intense des échanges vitaux. Dans les pays chauds, l’influence d’une ardente insolation précipite encore le mouvement nutritif intestin : de là ce tempérament bilieux ou nervo-bilieux si fréquent parmi les peuples du Midi et de l’Orient. Chez les actifs ardens, la rapidité des échanges nutritifs entraîne celle des fonctions digestives, ainsi qu’une respiration ample ; elle entraîne également le besoin d’un sommeil réparateur, qui ordinairement est profond. Les traits sont fortement accusés et mobiles ; la physionomie est caractéristique : parfois la fixité de la pensée, attachée énergiquement à son but, donne aux yeux une expression spéciale d’ardeur. Le système musculaire est le plus souvent solide ; l’embonpoint est assez rare, grâce à l’activité dépensière de l’organisme. Les émotions déterminent de la pâleur plutôt que de la rougeur, et souvent aussi elles retentissent sur le foie. C’est ce dernier fait qui avait frappé les anciens.

L’activité ardente, quand elle est poussée à un haut degré, prend le caractère explosif, qui peut, en face d’obstacles, aller jusqu’à la violence : de là, dans beaucoup de cas, le penchant à l’irascibilité. Certains caractères irritables ressemblent à ces personnes qu’un physicien a chargées d’électricité et dont on ne peut toucher même le bout du doigt sans en tirer une étincelle. « Mon domestique, dit Alfieri, entre pour arranger mes cheveux, comme à l’ordinaire, avant d’aller me coucher ; en me serrant une boucle avec son fer, il me tire un cheveu assez fortement ; sans dire un seul mot, je me lève, plus prompt que la foudre, je prends un chandelier et le lui lance à la figure. » Alfieri ne savait pas contenir l’explosion de sa passion. Devenu amoureux fou, « je me trouvai, dit-il, dans la dure et ridicule nécessité de me faire attacher sur une chaise pour m’empêcher de sortir de chez moi et de retourner chez ma maîtresse. Les attaches étaient cachées sous un grand manteau dans lequel j’étais enveloppé, et elles ne me laissaient libre que d’une seule main pour lire, écrire et me frapper la tête. » Michel-Ange était bilieux, violent, énergique, indomptable. Passionné pour son art, il mangeait à peine, se relevait la nuit pour travailler, souvent se jetait tout habillé sur son lit. Et il travaillait avec une rapidité qui touchait à la frénésie. « Il était entraîné, dit Benvenuto Cellini, par certaines fureurs admirables qui lui venaient en travaillant. » Blaise de Vigenère raconte qu’il vit Michel-Ange, sexagénaire, abattre plus d’écaillés d’un marbre très dur en un quart d’heure, que n’eussent pu faire trois jeunes tailleurs de pierre en trois ou quatre. « Il y mettait une telle impétuosité et force que je pensais que tout l’ouvrage dût s’en aller en pièces. »

Comme tout ce qui est explosif, l’activité des vifs trop impétueux est souvent d’une durée d’autant moindre que la décharge a été plus intense et plus rapide. Dans ces conditions, on conçoit que l’épuisement nerveux se produise bientôt, à moins qu’on ne soit doué, comme Michel-Ange, d’une constitution extraordinairement robuste, et qu’on ne soit soutenu par la passion de son art.

Lorsque le grand mouvement des échanges intimes qui caractérise les ardens n’aboutit pas à se décharger sur les muscles, il est obligé de se dépenser intérieurement dans le cerveau et les organes ; de là ces passions brûlantes et concentrées que l’on rencontre surtout dans le Midi ; ces colères refoulées à l’intérieur qui attendent pendant des années l’occasion de se satisfaire ; cet esprit vindicatif qui consume intérieurement et couve comme le feu sous la cendre :

Non sanguine and diffusive he,
But biliary and intense,

dit Carlyle.

En face des obstacles, les ardens ne sont pas hommes à céder, ayant toujours besoin de décharger leur énergie. Le courage de tempérament, — nous ne disons pas de raison et de caractère, — vient souvent de là. Il est dû, pour les neuf dixièmes, à la nature, et prend diverses formes selon les constitutions, mais il suppose toujours un ton élevé du système nerveux et une direction désintégrative plutôt qu’intégrative. Exhorter un homme naturellement lâche à être courageux, dit Bain, c’est perdre ses paroles. Vous pourrez bien, dans une circonstance donnée, l’animer en lui montrant qu’il n’y a aucun danger, et surtout en prenant vous-même un air d’assurance contagieuse, mais, dans le fond, il aura toujours peur. Chez les animaux, le courage est une qualité de nature, liée surtout au tempérament dépensier et moteur qui est la caractéristique des mâles.

En face des autres hommes, les ardens peuvent être enclins au despotisme. Il existe ce que Maine de Biran, songeant à Bonaparte, appelait des « despotes de nature, » qui, forts du sentiment qu’ils ont de leur grande « puissance radicale ou de tempérament, » dédaignent tous les moyens indirects d’agir sur leurs semblables : ils ne veulent ni convaincre l’intelligence, ni gagner le cœur ; ils fascinent et maîtrisent, c’est l’animal qui parle à l’animal et le jette à ses pieds ; dans tout tyran, il y a un dompteur. « Les genoux fléchissent naturellement lorsque le cœur se tait et se révolte ; les ordres sont exécutés sans que l’esprit et la volonté aient part à l’exécution. » Ainsi parlait le sous-préfet de Bergerac, qui devait bientôt, courageusement, signer avec Laîné l’adresse des cinq. Il avait, lui, le courage du nerveux et du cérébral, fait d’idées et de sentimens intérieurs, non de force explosive. Selon Kant, le tempérament « colérique » est le moins heureux de tous, « parce que c’est celui qui rencontre le plus d’opposition. » Mais cela est vrai seulement des volontés à forme violente et agressive. L’énergie intense de la volonté n’est pas en elle-même un obstacle au bonheur ; tout au contraire. En permettant de réagir contre la sensibilité, elle permet de diminuer les peines et de détourner l’attention vers des idées qui rassérènent. Le sentiment même de l’énergie engendre naturellement la confiance et l’espérance : c’est un ressort que rien n’abat. Aussi les volontés fortes et actives sont-elles plutôt disposées à l’optimisme qu’au pessimisme. Quand on s’est donné une tâche, imposé une œuvre, on n’a pas le temps de s’attarder aux rêveries mélancoliques et aux méditations découragées : on va devant soi et, en vivant, on sent le prix de la vie.


VI

Les anciens distinguaient un tempérament flegmatique fort, un autre faible. On peut, en effet, avoir de la volonté, mais froide et sans emportement ; la constitution physiologique comporte alors une certaine lenteur, qui, sans enlever la force, laisse place à la réflexion et au calme. C’est ce genre de tempérament flegmatique que nous opposons à l’énergie explosive et ardente du colérique.

Chez le flegmatique, la modération des échanges vitaux, malgré la prédominance relative de la désintégration, s’exprime par la tendance du corps à un certain empâtement ; le nez est large, le cou généralement court, le teint sans grande couleur et sans lustre ; les cheveux sont d’ordinaire légers, blonds ou d’un brun clair ; la barbe absente ou peu colorée ; les yeux gris ou verts, sans éclat. Si la complexion est cependant robuste et le système musculaire développé, ou si le cerveau est bien doué, vous aurez un actif, mais lent, lourd et difficile à émouvoir.

La lenteur du flegmatique actif a pour cause la moindre rapidité dans la dépense nerveuse, une désagrégation moins soudaine qui permet une réintégration progressive et parallèle. Ce travail de réintégration favorise, au lieu des actions explosives, les « inhibitions » ou arrêts, qui, selon nous, s’expliquent encore par la proportion et la distribution des deux travaux de recette et de dépense. Aussi l’actif lent et doué de a sang-froid » possède-t-il une volonté à direction inhibitoire plutôt qu’explosive. C’est dire qu’il se domine et est maître de lui-même. Le tonus moindre de ses nerfs fait, d’ailleurs, que leurs vibrations sont moins rapides et d’ondes moins courtes. Ainsi une corde de violon moins tendue a des oscillations plus longues et rend un son plus grave. Une certaine lenteur psychique, maintenue dans de justes limites, permet aux sentimens et idées antagonistes de se développer peu à peu par association et de contrebalancer l’impulsion du premier moment. Le flegmatique fort « s’échauffe doucement, dit Kant, mais garde plus longtemps sa chaleur. » Chez beaucoup d’hommes, ajoute-t-il, ce tempérament tient lieu de sagesse. Tous les projectiles qu’on lui lance en rebondissent comme d’un sac de laine. Le sang-froid joint à l’activité triomphe d’une foule d’obstacles. Même en ayant l’air de faire la volonté d’autrui, il met les autres d’accord avec lui. « Des corps d’un petit volume et d’une grande vitesse pénètrent dans ce qu’ils rencontrent ; d’autres d’une moindre vitesse, mais d’une plus grande masse, entraînent l’obstacle sans le briser. »

Emporté par son esprit de logicien, Kant se représente les divers tempéramens comme exclusifs l’un de l’autre. A l’en croire, si un tempérament était associé à un autre, ou bien ils se résisteraient, ou bien ils se neutraliseraient. Par exemple, le sang-froid du tempérament flegmatique est en opposition avec l’ardeur du tempérament colérique ; de même, l’humeur enjouée du sanguin léger et vif exclut le penchant aux idées sombres du mélancolique. Il n’y a donc pas, selon Kant, de tempérament composé ; « il y en a quatre en tout, comme il y a quatre figures du syllogisme déterminées parle moyen terme, » et « chacun d’eux est simple ; on ne peut dire à quoi serait propre un homme qui aurait un tempérament mixte. » Nous voilà donc tous renfermés dans quatre cases, comme les modes du syllogisme viennent se ranger dans les quatre figures ! Théorie artificielle qui provient de ce que la classification de Kant caractérise les tempéramens par leurs excès ou leurs défauts, sans remonter aux véritables causes physiologiques. Il est clair que la légèreté exclut le sérieux, que le calme exclut la colère, que la paresse exclut l’activité ; mais les qualités fondamentales dont ces défauts sont l’envers ne s’excluent point avec la même rigueur. S’il y a des combinaisons qui paraissent logiquement possibles et qui, psychologiquement ou physiologiquement, sont introuvables comme le dahlia bleu, il y en a d’autres aussi qui nous semblaient impossibles et que cependant la réalité nous offre : la nature n’est point esclave de notre logique incomplète et abstraite. De la sensation du bleu et de la sensation du jaune, la logique aurait-elle pu jamais déduire la sensation du vert ? L’étude des caractères a de ces surprises. Loin de soutenir avec Kant qu’il n’y a point de tempéramens composés, nous soutenons qu’il n’y a point de tempérament simple. Ce qui est introuvable, c’est un pur sanguin, un pur nerveux, etc. Pour qu’il y en eût, il faudrait qu’il pût exister, par exemple, une sensibilité sans volonté, une volonté sans sensibilité ni intelligence, etc. Au point de vue physiologique, il n’y a pas de dépense sans recette, il n’y a pas non plus d’intensité absolue, ni de vitesse absolue dans les échanges ; tout est relatif. Chaque tempérament est donc, comme le nom même l’indique, un mélange en proportions variables. Il y a des sanguins nerveux bien supérieurs au pur sanguin et au nerveux ; il y a des nerveux bilieux, des nerveux lymphatiques, etc. Quoique nous ayons pris le bilieux comme type relativement simple de l’actif ardent, on peut aboutir à l’activité par une autre voie, qui est la combinaison du tempérament sanguin avec le tempérament nerveux et avec un système musculaire développé. Les actifs du Nord, surtout les Celtes et Gaulois, rentrent pour une bonne part dans cette catégorie. Souvent aussi leur activité est faite du mélange des tempéramens sanguin, nerveux et flegmatique : cette résultante abonde chez les Anglais, les Hollandais et les Allemands. Les traits mêmes du visage et l’aspect du corps offrent toute sorte de mélanges. Des cheveux noirs et des yeux bleus ou gris, par exemple, un teint rosé avec un corps svelte, etc., indiquent les résultantes de diverses hérédités, qui impliquent une fusion de tempéramens.

Le tempérament complet et harmonieux est l’équilibre d’une intégration suffisamment rapide et intense avec une désintégration suffisamment rapide et intense. Quand le système sanguin, le système nerveux et le système musculaire sont également bien constitués et en accord, on a le tempérament dynamique par excellence. Mais où l’on a vu un tempérament mixte, nous voyons le tempérament normal, réalisant la véritable unité de la nature humaine. Une telle constitution aura une sensibilité à la fois vive et durable, une intelligence également vive et capable de réflexion, une mémoire suffisamment rapide et tenace, la décision et la constance de la volonté, une activité débordante et cependant capable de règle. Idéal, sans doute, mais dont on ne peut se rapprocher. A l’opposé de cette santé physique et psychique, qui est la vie fonctionnant à haute pression, vous avez les flegmatiques faibles ou lymphatiques, dont le ton vital est notablement bas, qui sentent difficilement et d’une manière obtuse, dont la pensée est engourdie, pour lesquels tout travail de corps et d’esprit est une peine. Ce sont les apathiques. Ils ont, eux aussi, un tempérament complet en son genre, mais dans le sens négatif et non plus positif. C’est l’insuffisance simultanée de la recette et de la dépense, sous le double rapport de l’intensité et de la rapidité. Leur existence se rapproche de la vie végétative [4].


VII

Au point de vue pratique, la science des tempéramens aurait une incontestable utilité pour la morale et la pédagogie. Comme il est indispensable à l’hygiéniste de connaître les divers tempéramens physiques, pour adapter ses prescriptions générales aux constitutions particulières, le moraliste doit de même approprier ses préceptes à la diversité des tempéramens moraux. Il serait naïf de s’imaginer que ce qui réussit pour l’un doive produire les mêmes effets sur les autres, comme Kingsley qui prêchait à tous les hommes, pour faire leur bonheur, l’étude des animaux marins. L’éducateur ne saurait appliquer des règles identiques à des natures d’enfans très diverses : la sévérité agit sur l’un, l’indulgence sur l’autre ; l’un a besoin surtout de craindre, l’autre d’aimer. Nous n’irons pas sans doute jusqu’à proposer, comme M. Stewart, de diviser les classes des écoles en quatre parties pour grouper ensemble les enfans de même tempérament et leur appliquer des méthodes spéciales ; mais il est certain que les éducateurs ignorent trop la physiologie des caractères, tout comme ils ignorent l’hygiène du travail intellectuel. Si les premiers éducateurs, qui sont les parens, connaissaient l’intime relation du tempérament physique et du tempérament moral, ils commenceraient à déchiffrer le naturel de leurs enfans dès leurs premières années et apprécieraient de mieux en mieux leurs aptitudes. Ils ne tomberaient pas dans l’erreur de tant de parens comme ceux de Ruskin. Sa mère l’avait « voué à Dieu avant sa naissance, en imitation d’Hannah. » En conséquence, dit-il, « je fus élevé par mon père et ma mère pour l’Église. Des années et des années après, mon père disait encore avec des larmes dans les yeux (les plus vraies et tendres larmes que jamais père ait versées) : — Il aurait été évêque ! »

Le tempérament a, tout le long de la vie, deux grandes influences que l’on ne devrait pas négliger, l’une sur le bonheur, l’autre sur la moralité même. Voulez-vous tirer l’horoscope d’une existence humaine, ce n’est pas dans les constellations célestes qu’il faut lire, mais dans les actions et réactions du système astronomique intérieur ; n’étudiez pas la conjonction des astres, mais celle des organes. La source des biens et des maux, disait Biran, est souvent en nous-mêmes [5]. Chaque organe, en effet, contribue à constituer le « sens du corps ; » chaque fonction contribue à le maintenir ou à le modifier ; la faim, la soif, le trouble de la digestion, les palpitations du cœur, l’effort, la fatigue, le chagrin, l’inquiétude, l’attente, etc. ; or, ce sont là les « coefficiens physiques » du bonheur. Leur faible intensité est compensée par leur nombre et par leur continuité : c’est le suffrage universel et perpétuel des organes et des cellules. Le cours de nos sentimens et celui de nos désirs sont déterminés, tantôt partiellement, tantôt entièrement, par la masse des petites sensations et impulsions internes qui constituent notre « disposition d’esprit, » permanente ou momentanée. L’influence du sens du corps, « moniteur indéfectible de la vie, » s’étend jusque sur notre intelligence et sur nos jugemens. Les psychologues et les moralistes, qui ne considèrent que les rapports visibles des idées entre elles pour expliquer leur succession, ressemblent à des physiciens qui ne calculeraient que le rapport des gouttes d’eau voisines dans un ruisseau descendant de la montagne : il faut mettre en ligne de compte la source qui alimente le ruisseau, la force qui l’entraîne dans telle direction, les rives qui l’endiguent, les obstacles qu’il rencontre. De même, la direction de nos pensées est déterminée par l’état général de notre sensibilité et de notre activité. Si vous ne considérez chaque idée qu’au point de vue intellectuel, vous verrez qu’elle peut s’associer à plusieurs autres, comme l’idée de Pierre Corneille peut s’associer à celle de ses tragédies, ou à celle de son frère Thomas, ou à celle de Richelieu, etc. Pourquoi donc, en fait, telle idée s’unit-elle à celle-ci, non à celle-là ? qu’est-ce qui détermine le cours de notre imagination, la « pente de la rêverie » ou même de la méditation ? C’est le lit de petites sensations organiques sur lequel coulent telles et telles perceptions distinctes, seules à la surface et seules éclairées :

Je rêve, et la pâle rosée
Sur les plaines perle sans bruit…
D’où viennent ces tremblantes gouttes ?
Il ne pleut pas, le temps est clair.
C’est qu’avant de se former toutes,
Elles étaient déjà dans l’air. Et de même, ajoute le poète, « on a les pleurs dans l’âme avant de les sentir aux yeux. » C’est souvent au fond de notre organisme qu’il faut chercher la vraie cause de notre tristesse ou de notre gaîté ; c’est dans l’intérieur de notre corps qu’il fait beau temps ou mauvais temps, c’est là qu’il y a des heures de sérénité et des heures d’orage. Nos diverses humeurs, dans l’obscurité des choses, nous les font voir de couleurs différentes, comme des feux changeans de Bengale dans la nuit ; mais, sous nos humeurs diverses, il y a une sorte d’humeur constante qui provient de notre tempérament même, des gains ou des pertes réalisés par notre vitalité. Il existe ainsi un bonheur physique et un malheur physique, qui ont leur origine dans le sens du corps. Nous avons vu, par exemple, que la belle humeur du sanguin a sa source dans son organisme, et elle trouve jusqu’à un certain point sa justification en elle-même. Comme dit Schopenhauer, celui qui est gai a toujours un motif de l’être par cela même qu’il l’est. Qu’un homme soit jeune, beau, riche, considéré, il faudra encore savoir s’il est gai ; en revanche, est-il gai, alors peu importe qu’il soit jeune ou vieux, bien fait ou bossu, pauvre ou riche. Ce que les Anglais ont exprimé par un truisme : « Qui rit beaucoup est heureux, et qui pleure beaucoup est malheureux. » L’homme de belle humeur ne se chagrine pas de l’insuccès et se réjouit de la réussite ; l’homme d’humeur morose, s’il réussit neuf fois sur dix, ne se réjouira pas des neuf succès et se chagrinera, dit encore Schopenhauer, pour la seule et unique fois où il n’aura pas réussi. Il est donc vrai de dire qu’il y a des élémens de bonheur qui dépendent de notre tempérament. Ce n’est pas une raison pour méconnaître l’incontestable influence du milieu et des circonstances, surtout celle de la raison et de la volonté, c’est-à-dire de ce qui constitue le vrai caractère.

Certains physiologistes sont allés jusqu’à soutenir que le tempérament détermine l’emploi qu’on fera de ses facultés cérébrales. C’est trop dire, et, ici encore, il faut faire la part des circonstances et du milieu ; mais il est certain que les goûts tiennent en grande partie à l’action continue du tempérament général et des organes particuliers qui ont un développement prédominant. Tout organe, en effet, dès qu’il est stimulé, engendre le besoin de la fonction : les yeux engendrent le besoin de regarder, les oreilles le besoin d’écouter ; et si l’organe est bien constitué, il fournit en même temps l’aptitude à la fonction. Telle partie du cerveau naturellement robuste entraînera donc tels et tels goûts naturels, tels et tels instincts, telles et telles capacités. De là les voluptueux de nature, les remuans et les indolens, les irritables et les patiens, les batailleurs et les pacifiques, les imaginatifs, les contemplatifs, les raisonneurs, etc. Qu’un organe ou système d’organes domine chez un homme : cerveau, muscles, viscères de la nutrition, organes de la génération, etc., le voilà marqué d’un trait particulier de constitution, qui subit toujours l’influence dominante du tempérament général, mais qui peut produire de notables variétés dans le caractère. Par exemple, le crâne d’un lymphatique peut contenir le cerveau d’un Cuvier : on a alors un penseur calme et méthodique, qui n’est point distrait dans ses travaux par une puissante impressionnabilité. A cerveau égal et bien développé, a-t-on dit, l’actif froid trouvera son bonheur dans les recherches paisibles de la science ou de l’érudition ; le nerveux s’occupera plus volontiers d’art, de poésie, de hautes spéculations philosophiques ; le sanguin dépensera au dehors son activité mobile et sera enclin aux plaisirs de toutes sortes ; le bilieux s’usera très souvent dans les âpres luttes de la vie, dans la recherche obstinée de la fortune ou des honneurs ; il sera ambitieux, parfois fanatique, amoureux violent ; s’il se consacre aux travaux intellectuels, il préférera fréquemment la littérature aux sciences : « il excellera à peindre en traits de feu, dans un style imagé, caractéristique, les passions souvent tristes qui l’ont agité [6]. » Byron, nerveux et bilieux, en est un exemple. Certes, il ne faut pas se perdre dans des inductions hasardées, ni dans des prédictions puériles. N’a-t-on pas prétendu qu’en fait de religion, le sanguin sera libre penseur, le colérique orthodoxe, le mélancolique superstitieux et le flegmatique indifférent ? Ce qui est vrai, c’est que la connaissance des tempéramens autorise certaines inductions, ou, si l’on veut, certains procès de tendance. On connaît le mot de César sur ses ennemis : « Je ne crains rien des hommes à embonpoint et à belle chevelure, je redoute bien plus ces hommes au teint jaunâtre et à la face maigre. » Ce furent en effet ses meurtriers.

Rien ne montre mieux l’étroite association des mêmes caractéristiques mentales avec les mêmes traits physiques de tempérament et de constitution que l’enquête bien connue de M. Gai ton sur les jumeaux, tantôt presque indiscernables même pour leur mère, tantôt aussi dissemblables qu’Ésaü et Jacob, tantôt complémentaires. Les jumeaux semblables ont le même tempérament, qui se développe de même. Ils aboutissent presque en même temps à contracter des maladies analogues, comme par une même évolution interne [7]. L’influence du tempérament sur la moralité est beaucoup plus indirecte que sur le bonheur, elle n’en est pas moins réelle. Si le caractère d’un homme offre les traits moraux d’un tempérament typique, vous pouvez en conclure qu’il en a les traits physiques et inversement. Étant connu le caractère d’un Tibère, d’un Loyola, d’un Calvin, d’un Bonaparte, on a pu affirmer qu’ils avaient l’empreinte bilieuse fortement accusée ; Louis XV devait être sanguin, Mozart est le type du nerveux, Gibbon celui du lymphatique [8]. La sagesse des nations a toujours remarqué l’analogie si fréquente du tempérament et de la conduite [9]. Le caractère est le produit de deux facteurs : l’action du tempérament et du milieu, la réaction de l’intelligence et de la volonté ; mais il y a tant d’intelligences et de volontés qui s’abandonnent ! Aussi la parole bien connue de Descartes est-elle toujours vraie : « La médecine et l’hygiène sont le principal moyen de rendre les hommes communément vertueux. » C’est par elles, en effet, qu’on peut agir sur la masse de l’humanité, plier d’avance la machine aux bonnes habitudes, extirper les vices par leur racine organique. S’inspirant de la même idée, Rousseau avait formé le projet d’un livre qui serait intitulé : « La morale sensitive ou le matérialisme du sage. » Il voulait sans doute désigner l’éducation du tempérament en vue de la moralité, c’est-à-dire l’hygiène et la médecine appliquées à faire de l’organisme même le docile serviteur de la raison. En vain Mme de Genlis raillait ce projet : — « Je n’ai jamais cru, disait-elle, que la vertu dépendit d’une bonne digestion. » — Rousseau n’en était pas moins fondé à croire qu’on sauverait à la raison bien des écarts, qu’on empêcherait de naître bien des vices, si l’on savait forcer l’économie animale à favoriser l’ordre moral qu’elle trouble si souvent. « Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l’obscurité, la lumière, les élémens, les alimens, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine et notre âme par conséquent ; tout nous offre mille prises presque assurées pour gouverner dans leur origine les sentimens dont nous nous laissons dominer. » Avec Descartes, Pascal et Rousseau, nous admettons la nécessité d’une morale appliquée à la vie sensitive et affective, agissant non par préceptes abstraits, mais par une influence concrète sur la partie matérielle de notre être. Incarner en quelque sorte la sagesse dans ses organes, ce serait là vraiment, croyons-nous, le « matérialisme du sage. »


ALFRED FOUILLEE.

  1. Voir l’article Physiologie, du docteur Michel Forster, dans l’Encyclopœdia Britannica ; voir aussi : docteur Burdon Sanderson, Presidential address to the British Association, 1889 ; Geddes et Thomson, l’Évolution du sexe.
  2. Guyau, Vers d’un philosophe.
  3. Voir M. Bertrand, le Sentiment de l’effort ; Paris, 1889 ; Alcan.
  4. On remarquera que la vraie classification doit être à divisions binaires au lieu d’être à divisions ternaires, comme la classification de M. Perez et celle même de M. Ribot. Chaque qualité fondamentale appelle son antithèse, et, par conséquent, la symétrie binaire s’impose.
  5. Voir M. Bertrand, la Psychologie de l’effort.
  6. Letourneau, Physiologie des passions.
  7. Moreau de Tours a soigné deux jumeaux physiquement semblables, atteints de la même folie, ayant des hallucinations identiques, avec les mêmes intervalles de répit aux mêmes époques. L’un était à Bicêtre, l’autre à l’hospice Sainte-Anne. Trousseau donnait ses soins à un jumeau pour une ophtalmie rhumatismale : — « En ce moment, lui dit le patient, mon frère, qui est à Vienne, doit avoir une ophtalmie de même nature que la mienne. » — Trousseau se récrie. Quelques jours après, une lettre de Vienne confirmait le fait. Dans neuf cas sur trente-cinq, M. Galton a constaté une étonnante similitude en ce qui concerne les associations d’idées : — « Ils font les mêmes remarques dans les mêmes occasions, commencent à chanter le même refrain au même moment, et ainsi de suite ; ou encore, l’un commence une phrase et l’autre la finit. » — Dans seize cas sur trente-cinq, les goûts étaient tout à fait identiques ; dans les dix-neuf restans, ils étaient très analogues, mais avec certaines différences. Un jumeau, dit M. Galton, se trouvant par hasard dans une ville d’Ecosse, achète un service de verres à Champagne pour faire une surprise à son frère. Celui-ci, étant en Angleterre, achète à la même époque un service semblable du même modèle pour faire une surprise à l’autre. — Quant aux jumeaux complémentaires, il y en a des exemples curieux, comme ces deux frères dont l’un était contemplatif, poétique et littéraire à un haut degré ; l’autre pratique, mathématicien et linguiste : — « A nous deux, disaient-ils, nous aurions fait un homme convenable. » — Dans un autre cas, l’un des jumeaux est tranquille, retiré en lui-même, lent, mais sûr ; de bon caractère, mais disposé au ressentiment quand on l’a blessé ; l’autre est vif, léger, va de l’avant, apprend et oublie vite. ; il est d’un tempérament prompt et irascible, mais il pardonne vite. Ils ont été élevés ensemble et n’ont jamais été séparés. » A ces traits, on reconnaît que les deux jumeaux se sont partagé les divers types de tempérament : l’un a pris pour lui le nerveux lymphatique (c’est-à-dire l’anabolisme et le catabolisme lents) ; l’autre a pris le sanguin colérique (l’anabolisme et le catabolisme vifs).
  8. Letourneau, Physiologie des passions.
  9. Un brave sermonnaire anglais en a cherché un peu loin des exemples, qui ne laissent pas d’être piquans. Il commente le chapitre de saint Luc où Jésus, se rendant à Jérusalem, récolte sur son chemin des disciples. Comme on avait refusé au Christ l’hospitalité dans une maison, deux de ses apôtres s’écrient : — « Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu du ciel descende et consume ces gens ? » — « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés ! » — répond Jésus. Certes, c’était de l’esprit colérique. Plus loin, un homme plein d’enthousiasme et de confiance en soi prend la belle résolution de suivre Jésus au bout du monde : — « Seigneur, j’irai partout où tu iras. » — Voilà le sanguin, qui parle avant d’avoir réfléchi. Et Jésus, pour faire tomber cette ardeur, lui dit que les renards ont des tanières, les oiseaux des nids, mais que le Fils de l’homme, lui, n’a pas même où reposer sa tête. — « Suis-moi, » — dit-il à un autre. Et celui-là répond : — « Permets-moi d’aller d’abord dire adieu aux gens de ma maison. » — Cet homme peu pressé et attaché à ses habitudes, c’est le flegmatique. Enfin, un dernier répond à Jésus : — « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord ensevelir mon père. » — A ce mélancolique affectueux, qui veut pleurer ceux qu’il a perdus, Jésus répond assez durement : — « Laisse les morts ensevelir les morts, et toi, va annoncer le royaume de Dieu. » — Tous les tempéramens peuvent fournir des apôtres, ou, tout au moins, des hommes honnêtes. Albert Dürer, très préoccupé des tempéramens et de leur expression extérieure, a donné un symbole de cette vérité dans sa dernière grande œuvre (à la Pinacothèque de Munich), qui représente les quatre tempéramens sanctifiés sous les traits de quatre apôtres. Saint Pierre, prompt à tout, même à tirer l’épée, prompt à marcher sur l’eau pour aller vers Jésus, — sauf à sentir ensuite sa foi tomber, et lui s’enfoncer à mesure, — prompt enfin à confesser son maître devant les juges, sauf à le renier bientôt après, saint Pierre pouvait assurément fournir le type du sanguin. L’ardent saint Paul, actif et volontaire, est un noble type de bilieux. Saint Marc fut-il vraiment flegmatique ? Je l’ignore ; quant au nerveux mélancolique, avec son cerveau exalté et son cœur passionné, c’est bien saint Jean. Ainsi s’ouvre à tous les tempéramens le « royaume de Dieu, », mais il faut savoir se rendre maître de son naturel pour en faire l’auxiliaire de la moralité même.