Le Somnambulisme naturel et l’hypnotisme

LE
SOMNAMBULISME NATUREL
ET L’HYPNOTISME

I. Les Magnétiseurs jugés par eux-mêmes, nouvelle enquête sur le Magnétisme animal, par M. G. Mabru. — II. Histoire du merveilleux dans les temps modernes, par M. L. Figuier. — III. Traité complet du Magnétisme animal, par M. Le baron Dapotet. — IV. Mémoire sur le Somnambulisme et le Magnétisme animal, par M. Le général Noizet. — V. De la Catalepsie, par M. T. Puel. — VI. Dernières communications faites à l’Académie des Sciences et à la Société médico-psychologique sur l’hypnotisme et le somnambulisme naturel.



La multiplicité des phénomènes dont l’univers se compose n’est qu’apparente; les forces physiques, toutes nombreuses qu’elles semblent, ne sont que des manifestations diverses des mêmes principes, toujours actifs, mais dont les effets varient suivant leur mode d’application et la durée de leur action. Réciproquement le phénomène le plus simple exige le concours d’une multitude de ces actions variées prises par nous pour autant de forces distinctes. Donc il n’y a pas de fait isolé dans la nature, de fait en désaccord avec l’ordre général. Tout phénomène est une des conséquences des lois universelles. Ces lois, si elles ne sont pas également connues dans la complexité de leurs applications, les faits que nous avons continuellement sous les yeux nous en indiquent au moins le caractère et la marche. Aussi les esprits critiques, élevés à l’école de l’expérience scientifique, se refusent-ils à accepter ces systèmes spéculatifs et ces théories du surnaturel qui impliquent dans l’univers l’existence de phénomènes en désaccord avec les principes qui le régissent. Un fait de ce genre est-il proclamé, la science le soumet à son examen et prouve bientôt qu’il faut n’y reconnaître que l’effet de forces analogues à celles qui interviennent dans les phénomènes déjà observés, mais qui agissent alors d’une manière différente.

Cette remarque trouve son application dans ce que l’on a dit du magnétisme animal ou mesmérisme. Tant que la réalité des phénomènes n’avait point été suffisamment établie, tant qu’une expérimentation sévère n’avait pas mis en garde contre la fraude et l’illusion, la prétention des magnétiseurs de produire un ordre de faits contraires aux lois physiologiques fut traitée avec dédain par les savans, car cette prétention constituait à elle seule un légitime motif de suspicion; mais du jour où quelques-uns des faits magnétiques furent soumis à une observation sérieuse et vérifiés par des esprits prudens, ce qui se présentait avec l’apparence du merveilleux n’offrit bientôt plus que de nouveaux effets à enregistrer de la part des agens qui président à la sensibilité et à la vie. Alors le magnétisme animal entra dans une voie vraiment scientifique, et une partie des obscurités qui l’enveloppent encore fut dissipée.

Cette révolution est toute récente, elle ne fait véritablement que commencer. Après trois quarts de siècle de charlatanerie et d’illuminisme[1], des phénomènes singuliers, de prime abord étranges, ont été éclairés par la physiologie et la pathologie, et tout le cortège de merveilleux dont on les avait entourés s’est évanoui pour laisser place à des actions nerveuses qu’il s’agit maintenant d’étudier sous leurs diverses formes et à tous les degrés d’intensité. Les communications récentes faites à l’Institut au sujet de l’hypnotisme, en promettant à la science des aperçus nouveaux, sont venues confirmer les idées que certains physiologistes s’étaient faites du véritable caractère du somnambulisme artificiel. Nous allons essayer de résumer l’histoire de ces événemens scientifiques, qui ont commencé comme tant d’autres par une période de fables et de chimères, et dont le premier résultat doit être de nous faire mieux juger de l’étendue et de la variété des phénomènes de la vie.


I.

Un des premiers observateurs qui aient entrepris avec une complète bonne foi, et suivant une méthode toute rationnelle, des expériences sur le magnétisme animal, le docteur Alexandre Bertrand, comprit fort bien que les phénomènes de cet ordre, s’ils existent, ne sauraient être des faits à part, des manifestations où la nature se contredit elle-même. Dans deux ouvrages publiés il y a maintenant plus de trente ans, il entreprit de rechercher à quel ordre de faits physiologiques et pathologiques se rattachaient les effets étranges qu’il avait observés. Il reconnaissait tout ce qu’il y a de ridicule et d’arbitraire dans la théorie d’un fluide magnétique animal que Mesmer prétendait identifier à ce que l’on appelait jadis fluide électrique, et dont ce rêveur substituait l’intervention aux actions qui résultent du jeu de notre économie. Il trouva dans ce qui avait été rapporté des possédés du démon, et en particulier des religieuses de Loudun, des prophètes protestans des Cévennes, des convulsionnaires de Saint-Médard, et d’autres singularités historiques, la preuve que le somnambulisme artificiel n’est qu’une forme de l’extase cataleptique, affection rare, mais positive, qui se produit de temps à autre épidémiquement. C’est à peu près la thèse que vient de reprendre M. Louis Figuier dans son Histoire du merveilleux. Pour que ce rapprochement fût tout à fait décisif, il eût fallu avoir sous les yeux et observer à nouveau ces curieuses épidémies mentales. Les uns n’y voyaient que de la folie et rattachaient aux troubles intellectuels qui sévissent parfois comme une contagion ce qui semblait au docteur Bertrand une affection spéciale et un désordre particulier; les autres, prévenus par les fraudes et les supercheries qu’ils avaient surprises dans les exercices de somnambulisme auxquels on les avait fait assister, ne cherchaient qu’illusion et charlatanerie dans les possessions, l’enthousiasme des camisards et les convulsions produites au tombeau du diacre Paris. Quelque sérieuses et sincères que fussent les observations de Bertrand, de Georget, et de divers médecins convaincus de la réalité du magnétisme animal, on devait cependant se tenir en garde contre des entraînemens auxquels de grands esprits n’ont souvent pas échappé. Sans parler de Swedenborg, qui associait des connaissances minéralogiques et physiques positives aux idées les plus chimériques et aux illusions les plus incroyables sur les phénomènes de la nature, d’autres savans ont été le jouet de leur propre imagination en présence d’un semblant de merveilleux. Descartes tenait pour chose sérieuse les rêveries des rose-croix, et il voulut s’affilier à leur société. Un célèbre naturaliste allemand, le compagnon du capitaine Cook, George Forster, avoue être lui-même tombé pendant un temps dans toutes les extravagances de l’illuminisme et de l’alchimie. Le fin et spirituel observateur Ramond ne sut pas d’abord se défendre contre les impostures de Cagliostro, et Arago se laissa quelques instans abuser par la vue d’une prétendue fille électrique, Angélique Cottin. Ainsi, sans faire injure aux hommes éminens qui avaient admis la réalité des effets du somnambulisme artificiel, on pouvait encore supposer que leurs expériences n’étaient pas absolument concluantes. La difficulté pour vérifier l’exactitude des faits, c’est que les phénomènes qui appartiennent au système nerveux, évidemment en jeu dans le magnétisme animal, ne se présentent jamais avec une constance et une. régularité qui permettent d’en bien saisir les conditions et la loi. Rien n’est plus mobile et plus capricieux que les affections névropathiques. Ce qui agit aujourd’hui peut n’agir pas demain. La maladie nerveuse est un vrai Protée qui se transforme de minute en minute, et chaque cas d’hystérie, d’hypocondrie, s’offre avec un caractère différent qui se modifie à toute heure. Il en est de même de l’aliénation mentale; les symptômes psychiques en sont extraordinairement multiples et divers. Chaque folie a son genre de délire particulier. La grande objection que l’on adresse au magnétisme animal, et que reproduit M. Mabru dans un livre destiné à le combattre, n’est donc pas concluante. Sans doute, s’il existait, comme l’avancent les magnétiseurs de profession, un fluide magnétique animal auquel se rapportent tous les faits de l’ordre intellectuel et moral, nous devrions retrouver dans sa distribution et son mode d’action la même constance qu’on observe dans l’électricité et le magnétisme terrestre; mais cette théorie chimérique ne saurait soutenir un long examen : c’est, comme l’a montré M. Mabru, un tissu d’extravagances et de contradictions. La question n’est pas là : il s’agit de vérifier des faits physiologiques et pathologiques dont l’irrégularité ne peut éveiller notre scepticisme, puisque les affections dont ils dépendent sont elles-mêmes capricieuses et variables dans leurs symptômes.

Il y a dans le magnétisme animal un premier fait qui s’est trop souvent vérifié pour qu’on en puisse raisonnablement contester la réalité, c’est le sommeil et l’insensibilité. Or nous rencontrons, en dehors des phénomènes provoqués par ses pratiques, des maladies ou des états dans lesquels s’observent des phénomènes tout semblables. Bien que la catalepsie soit une maladie peu commune, on en a étudié aujourd’hui trop de cas pour qu’il y ait du doute sur le caractère qui lui est propre. L’homme est pris d’une sorte de saisissement, il devient subitement immobile et insensible; sa volonté se retire ou cesse de pouvoir commander à ses membres, qui gardent dès lors la position qu’ils avaient au moment de l’invasion du mal, ou dans laquelle on les laisse placés. Si la maladie est très prononcée, on a beau donner aux jambes, aux bras, à la tête, les attitudes les plus forcées, leur imposer les conditions d’équilibre les plus difficiles à conserver, le corps demeure presque indéfiniment dans cette position fatigante. Le cataleptique n’est point en proie à la fièvre; son économie intérieure ne semble pas réellement troublée; les battemens du cœur, la respiration, les mouvemens de l’intestin s’exécutent comme dans l’état normal; les muscles seuls deviennent incapables de déplacemens spontanés, et subissent, à la manière des corps inertes, l’impulsion des forces extérieures. La catalepsie peut être plus ou moins complète ; elle reparaît par intermittence, et débute quelquefois sans phénomènes précurseurs. L’intelligence s’engourdit, mais cet engourdissement est fréquemment précédé de rêves pénibles et d’un véritable délire. L’homme peut donc accidentellement tomber dans un sommeil fort analogue à celui qui se produit sous l’influence des procédés usités par les magnétiseurs, et si l’on doit garder des doutes sur la réalité du somnambulisme présenté par quelques sujets de profession, le fait en lui-même n’offre rien du moins qui soit en désaccord avec ce qui s’observe chez certains malades.

Voilà pour le sommeil. Passons à l’insensibilité. Il est constant que des somnambules respirent impunément de l’ammoniaque très concentré, se laissent pincer, chatouiller, piquer et même blesser, sans manifester la moindre douleur et donner le plus léger signe de sensibilité. Un célèbre chirurgien, M. Jules Cloquet, déclare avoir extirpé une tumeur au sein droit d’une femme plongée dans un sommeil magnétique, sans qu’il ait observé chez elle le moindre sentiment de douleur. Depuis, en 1846, les docteurs Loysel et Gibon, de Cherbourg, ont fait l’ablation d’une glande cancéreuse à une femme endormie par un magnétiseur, et qui est demeurée insensible pendant toute l’opération. L’année suivante, un médecin de Poitiers pratiquait une opération également douloureuse sur une somnambule qui ne manifesta pas plus de sensibilité. Ces faits, bien que parfaitement attestés, avaient cependant soulevé quelques doutes; mais depuis la découverte des anesthésiques, ce qui paraissait un miracle est devenu un phénomène journalier. Par l’action toxique, prudemment employée, de l’éther sulfurique, du chloroforme, de l’amylène, on détermine une insensibilité complète, et l’on reproduit maintenant en quelques minutes ce qui excitait, il y a vingt ans, l’étonnement du docteur Cloquet. Dans le sommeil amené par l’inhalation des anesthésiques reparaissent presque les mêmes circonstances que dans la catalepsie. L’insensibilité des somnambules, pas plus que le relâchement de leurs muscles, la perte de leur volonté, n’est donc en contradiction avec la physiologie, et si l’usage des toxiques donne lieu aux phénomènes de la catalepsie et de l’hystérie, pourquoi les mêmes phénomènes nerveux ne seraient-ils pas engendrés par d’autres procédés?

Le sommeil profond et l’insensibilité, points de départ du somnambulisme artificiel, n’en sont pas les effets les plus singuliers. Outre ces phénomènes, il se produit souvent encore un développement particulier, une exaltation de la sensibilité, une surexcitation des facultés intellectuelles. C’est ici que nous entrons dans le domaine de ce que l’on a appelé le merveilleux du magnétisme.

Depuis longtemps, on avait constaté chez les hystériques des effets nerveux du même ordre que ceux qu’on rapporte au sommeil magnétique. Le vulgaire, toujours disposé à faire intervenir le surnaturel pour expliquer ce qui sort des phénomènes qui lui sont familiers, voyait, comme les magnétiseurs, du merveilleux dans tous ces effets. L’hystérie est assurément l’une des maladies les plus bizarres qui se puissent rencontrer. La personne qui en est attaquée passe tour à tour d’un état d’anéantissement total, dont l’apparence peut être même celle de la mort, à une surexcitation prodigieuse qui imprime aux sens un degré de finesse et d’acuité inconnu dans l’état normal. Chez les éthérisés mêmes, certains sens, avant d’être engourdis, passent aussi par une période de surexcitation. L’ouïe par exemple, comme l’a observé le professeur Gerdy, assez émoussée déjà pour ne plus percevoir les mots articulés, entend cependant les sons avec un retentissement qui en double et triple l’intensité. Le bruit le plus léger faisait éprouver à la somnambule cataleptique décrite par M. Le docteur Puel une sorte de secousse électrique. Ce développement soudain et inaccoutumé de la sensibilité nerveuse a été pris pour un don particulier. On a supposé que ces hystériques étaient inspirés par les esprits ou lutines par le démon. Comme il leur suffisait de la plus légère sensation pour être avertis de la présence d’une personne ou d’un objet, comme leur ouïe et leur vue s’étendaient fort loin, on admettait qu’ils étaient doués d’une véritable divination, d’une vertu prophétique. Ce qui confirmait les esprits superstitieux dans cette opinion, c’est que les malades, durant leur accès, montrent une puissance de mémoire, une facilité et une clarté d’élocution tout à fait extraordinaires. En proie à des hallucinations, à des visions habituellement en rapport avec les idées qui les préoccupent, ou provoqués par les sensations internes et bizarres qui se produisent chez eux, ils racontent d’un ton inspiré et convaincu ce qu’ils ont vu pendant leur délire, et ces récits étaient jadis acceptés comme autant de révélations. Les chroniqueurs et les annalistes du moyen âge sont remplis de faits de cette sorte, que l’on retrouve également dans l’antiquité et chez les peuples sauvages. L’intelligence est dans une si étroite dépendance du système nerveux que des troubles profonds n’affectent jamais celui-ci sans qu’un délire, presque toujours associé au développement excessif de certaines facultés intellectuelles, ne se produise consécutivement. C’est ce qu’on observe tous les jours dans l’aliénation mentale. On est étonné de la force de mémoire de certains fous, de leur loquacité, qui arrive parfois jusqu’à l’éloquence. Van Swieten a cité le cas d’une jeune couturière qui n’avait jamais manifesté les moindres dispositions pour la poésie, et qui se mit à faire des vers dans le délire de la fièvre. M. Michéa remarque que, dans l’espèce de folie appelée excitation maniaque, les analogies de mots, les similitudes de consonnances se présentent si rapidement à l’esprit du malade qu’il a une extrême facilité à faire des calembours et se rappelle plutôt les vers que la prose. Le Tasse se sentait plus inspiré dans ses accès de folie que pendant ses intervalles lucides. Et M. Michéa observa lui-même à l’hospice de Bicêtre un garçon boucher qui, dans un accès de manie, se mit à débiter des passages de la Phèdre de Racine; il ne l’avait lue cependant qu’une fois, et après avoir recouvré son bon sens, il n’en put retrouver un seul vers. Érasme affirme avoir entendu un jeune homme de Spolète qui, dans un délire provoqué par la présence de vers intestinaux, parlait couramment l’allemand, dont il n’avait qu’une faible teinture. Des gens simples et ignorans, saisis d’une monomanie religieuse, d’une folie raisonnante, font preuve d’une connaissance des textes sacrés et des matières théologiques qui a lieu de surprendre. Les citations qu’ils ont entendues dans un sermon, les oraisons qui ont frappé leurs oreilles pendant l’office divin leur reviennent tout à coup à l’esprit, et ils les savent distribuer à propos dans des discours qui ont tout le ton de l’inspiration. Coleridge, en sa Biographie littéraire, a rapporté l’exemple d’une servante folle qui, bien que complètement illettrée, répétait des sentences grecques tirées d’un père de l’église qu’elle avait accidentellement entendu lire à haute voix par le pasteur au service duquel elle se trouvait.

Ce développement extraordinaire de la mémoire a été signalé chez les somnambules magnétiques. Déjà dans le sommeil simple, en rêve, nous retrouvons le souvenir d’objets, de figures, de passages d’auteurs qui durant la veille semblait totalement effacé. Chez les somnambules naturels, ce ravivement du souvenir est encore plus prononcé. Un médecin italien, Pezzi, rapporte que son neveu, sujet à des accès de somnambulisme, avait un jour cherché à se rappeler un passage d’un discours sur l’enthousiasme dans les beaux-arts. Ses efforts avaient été impuissans; tombé dans un de ses accès, non-seulement il retrouva le passage tant cherché, mais il cita le volume, la page, l’alinéa. Et puisque je parle des somnambules naturels, je ferai remarquer qu’on a bien souvent rencontre dans leurs réponses cette même précision, cette même propriété de termes et jusqu’à cette éloquence observée dans le langage d’une foule d’hystériques. Le somnambule naturel rêve en action : il marche, il agit, il converse sous l’empire du songe qui l’occupe, et dans lequel les sensations externes, comme dans plusieurs rêves ordinaires, interviennent à titre d’élémens générateurs. Somnambules et hystériques, cataleptiques et extatiques, ont tous leurs visions ou leurs songes, reflets plus ou moins complets de leurs sensations et de leurs idées. Le même phénomène se produit dans l’emploi des anesthésiques ; les personnes soumises à l’éthérisation ont presque toujours des rêves qui sont liés à l’état physiologique ou pathologique dans lequel elles se trouvent. Lors des premières expériences qui furent tentées en France sur les inhalations éthériques, un célèbre chirurgien, M. Laugier, ayant fait respirer à une jeune de fille de dix-sept ans, qu’il devait amputer de la cuisse, un mélange d’air et de vapeur d’éther, cette jeune fille, d’un esprit évidemment mystique, tomba dans une véritable extase. Réveillée après l’opération, elle se plaignit d’être revenue parmi les hommes, et rapporta que pendant son sommeil elle avait vu Dieu et les anges. Il n’est pas jusqu’aux animaux qui n’éprouvent le même effet, et le docteur Sandras a remarqué que des chiens auxquels il avait fait respirer du chloroforme poussaient des cris et faisaient des gestes indiquant clairement qu’ils étaient tourmentés par des songes ou une sorte de délire. Plus récemment, l’emploi de l’amylène a donné lieu aux mêmes observations. Des jeunes filles traitées par le docteur Robert furent prises d’un délire singulier, accompagné de cris, de rires et de sanglots. On connaît d’ailleurs les visions extatiques que procurent l’opium et le hachisch.

Il est donc tout naturel que le somnambulisme artificiel, qui amène un état nerveux analogue à celui qui s’observe dans l’hystérie, la catalepsie, le somnambulisme naturel, et par suite dans l’inhalation des anesthésiques, reproduise des effets du même genre. Aussi n’y a-t-il rien de merveilleux dans ce qu’on a rapporté, chez les personnes magnétisées, de l’hyperesthésie ou surexcitation des sens, du ravivement de la mémoire et des visions, qui sont parfois dans un rapport assez exact avec ce que le somnambule pouvait savoir ou sentir de la réalité des faits. C’est faute d’apprécier le caractère du phénomène que les esprits enthousiastes, de même que le crédule public du moyen âge, ont été chercher des explications surnaturelles. Dans ces phénomènes, déjà fort singuliers par eux-mêmes, il suffit d’exagérer un peu la dose d’étrangeté pour arriver au merveilleux, et, sous l’empire de l’étonnement provoqué par des phénomènes inattendus, on ajoute comme à son insu dans la balance de son esprit le surpoids qui la fait trébucher du côté de l’absurde. Les effets du magnétisme animal sont à ce point liés aux affections nerveuses qui ont été rappelées plus haut, qu’ils débutent souvent de la même façon. Un grand adepte de la doctrine, M. Le baron Dupotet, esprit peu critique, mais sincère, nous apprend que les personnes qu’on commence à magnétiser sont fréquemment saisies de convulsions assez prolongées. Or c’est précisément ce qui a lieu dans l’emploi des anesthésiques et ce qui constitue un des symptômes fondamentaux de l’hystérie. Plusieurs personnes soumises à l’inhalation de l’éther sont tombées dans une sorte d’épilepsie ou de fureur, et j’ai eu moi-même occasion d’observer le fait chez des personnes magnétisées. L’an dernier, le tribunal de Douai était appelé à juger une affaire dans laquelle il s’agissait d’une affection épileptiforme déterminée par l’emploi du magnétisme animal.

Pour achever de se convaincre de l’étroite parenté des faits magnétiques et de ceux de la pathologie nerveuse, il n’y a qu’à étudier le somnambulisme naturel. Dès le principe, on avait été frappé des ressemblances qui existent entre l’état où est plongé le magnétisé et celui qu’offrent les somnambules proprement dits. C’est même cette ressemblance qui fit conclure à l’identité des deux phénomènes et conduisit à étendre le nom de somnambulisme à l’état magnétique. Cette confusion nuisit beaucoup aux progrès des connaissances positives sur les effets du magnétisme animal. Comme il était plus facile de magnétiser des individus que de trouver et d’observer des personnes saisies par un véritable accès de somnambulisme, toute l’attention se porta sur ce qu’on appela le somnambulisme artificiel, et l’on négligea le somnambulisme naturel ou essentiel, Alexandre Bertrand ramena l’attention sur ce dernier état, mais il se borna à recueillir dans les livres des faits qui n’avaient point été soumis à un suffisant contrôle, non pas que ces faits doivent être tenus pour apocryphes, mais ceux qui les ont rapportés n’avaient pas noté les circonstances importantes, décisives pour l’appréciation de la véritable nature du phénomène. Un autre expérimentateur sérieux, M. Le général du génie Noizet, n’a fait dans son mémoire que reproduire les mêmes témoignages. « Je n’ai parlé du somnambulisme naturel, écrit-il, que parce qu’il est connu de tout le monde. » Cela est inexact, car rien n’avait été moins étudié que cet état, bien que beaucoup de gens en discourent par ouï-dire. On s’était borné à des constatations superficielles, on n’avait presque jamais cherché à vérifier par quelle voie les sensations arrivent au somnambule. Dernièrement une société médicale fondée en vue du progrès de la pathologie mentale, la Société médico-psychologique, a fait du somnambulisme naturel le sujet d’une nouvelle enquête et de recherches spéciales. Il est résulté de certaines communications que cet état, tout étrange qu’il est, n’implique pas un renversement des lois physiologiques. Déjà on avait proposé diverses théories plutôt fondées sur une conception a priori que sur des observations positives. On reconnaissait bien dans les actes du somnambule, comme dans le rêve, un ravivement excessif de la mémoire; mais ce phénomène ne suffit pas pour rendre compte de tous les actes. Quelques exemples vont nous en convaincre. Le célèbre somnambule Castelli traduisait dans ses accès de l’italien en français, et cherchait ses mots dans le dictionnaire. Un pharmacien somnambule, dont l’histoire est racontée par le professeur Soave de Pavie, se relevait la nuit pour préparer ses médicamens, et quand il était embarrassé, il allait consulter les ordonnances des médecins déposées dans un tiroir. Quelque puissante que soit la mémoire, il est impossible d’admettre que Castelli sût par cœur et page par page le dictionnaire italien-français, que l’apothicaire de Pavie relût simplement en pensée des ordonnances déjà gravées dans son esprit. Ainsi les somnambules voient, et cependant leur œil reste insensible à la lumière; ils n’aperçoivent rien de ce qui les entoure, et poursuivent dans un monde réel l’accomplissement d’idées imaginaires. Ce fait accrédita l’opinion que le somnambule sent, perçoit par d’autres voies, d’autres organes que les gens éveillés; mais c’est là une pure supposition, et l’observation a établi déjà depuis longtemps que dans l’état de somnambulisme naturel tous les sens ne sont pas fermés. Sans parler du tact, qui est notoirement assez développé, l’ouïe n’est manifestement que dans un engourdissement imparfait, comme il arrive fréquemment dans le sommeil simple; car la personne endormie fait parfois intervenir dans ses rêves les bruits qui viennent frapper son oreille. Plusieurs somnambules sont même sensibles à l’action de la lumière. Castelli, ayant éteint la chandelle placée sur sa table pendant son travail, fut à tâtons la rallumer dans la cuisine. Cependant, si l’œil continue de voir, sa faculté visuelle n’est certainement pas toute semblable à la nôtre, puisque les somnambules s’acquittent dans les ténèbres des travaux les plus difficiles, et marchent avec assurance sur les toits et les gouttières, où pendant le jour ils auraient grand’peine à se conduire tout éveillés.

Le docteur Michéa a fait remarquer qu’il suffit pour expliquer ce phénomène d’admettre une légère modification dans l’appareil visuel. La faculté de voir dans l’obscurité n’est pas un fait inouï. Les hiboux, les rats, les chats ont la rétine si impressionnable qu’ils distinguent nettement les objets de nuit; il est bien d’autres animaux dont les habitudes nocturnes impliquent la même faculté. Il suffit donc d’une surexcitation de l’organe de la vue analogue à cette surexcitation de l’ouïe qui fait percevoir à l’hystérique les bruits les plus légers, pour que notre œil acquière une faculté que possèdent d’autres êtres. Ne sait-on pas que les personnes atteintes de nyctalopie ne peuvent voir que dans les ténèbres? La dilatation considérable de la pupille a été justement constatée chez les somnambules, et il n’est pas dès lors nécessaire de recourir à une transposition des sens pour expliquer les actes qu’ils accomplissent dans leurs songes. La vue n’est point d’ailleurs le seul organe surexcité; le tact qu’on trouve déjà si délicat chez les aveugles de naissance vient, comme la mémoire, en aide à la vue, et ce sens participe aussi de l’hypéresthésie des autres.

L’étude du somnambulisme naturel montre que ce n’est au fond qu’un songe en action, un de ces sommeils dans lesquels les sens continuent de transmettre certaines impressions, les membres et la voix d’obéir à la volonté, ainsi que cela s’observe dans des sommeils agités où l’on parle et gesticule. Le somnambule agit conformément aux images qui se déroulent devant son imagination, et absorbé en elles, il ne voit, il n’entend que pour rapporter à son rêve ce qui frappe sa vue ou son oreille surexcitée. Si on lui parle, il répond en suivant le cours de ses idées et, ainsi que le rêveur, sans comparer les visions dont il est dominé aux objets réels qui lui en révéleraient la nature fantastique. C’est ce qui se produit dans le somnambulisme magnétique. La personne magnétisée n’entend que la voix de son magnétiseur; elle demeure étrangère à tout ce qui se passe autour d’elle. Elle est, comme le somnambule naturel, absorbée dans une idée, dans un acte, et voilà pourquoi l’un et l’autre y apportent une extrême précision. Aussi les somnambules vont-ils jusqu’à faire, endormis, ce qu’ils ne sauraient exécuter éveillés; le développement de leur mémoire se rattache vraisemblablement aussi à cette concentration absolue de l’attention sur un seul objet.

En résumé, si le somnambulisme naturel implique une plus grande activité nerveuse, ou même lorsqu’il est associé à la catalepsie, à l’hystérie, un état maladif, il n’en est pas moins une forme particulière du sommeil, et le somnambulisme artificiel n’est à son tour qu’une forme plus développée et spéciale du somnambulisme naturel. C’est ce qu’a fort bien constaté le général Noizet, qui reconnaît dans ces trois états trois degrés d’un même phénomène.

Ainsi envisagé, le somnambulisme perd son caractère merveilleux et rentre dans un ordre de phénomènes dont il nous permet de compléter l’explication. Ces données nous amènent en même temps à réduire à leur juste valeur les faits les plus étranges entre ceux qu’avaient rapportés les magnétiseurs, et comme ces faits ont tour à tour provoqué une incrédulité absolue et une folle superstition, il est bon de s’y arrêter un instant afin de chercher si un fond de vérité ne s’y trouve pas défiguré par la crédulité et le mensonge.

Les somnambules naturels ne voient pas, ainsi qu’on l’avait avancé, sans l’intervention de l’appareil visuel. On croyait de même, d’après des observations inexactes[2], que les magnétisés distinguent par le creux de l’estomac, par l’occiput, par le front et jusque par le bout des doigts. Alexandre Bertrand avait admis le fait. Voici l’origine de l’erreur : les somnambules, comme les hystériques, lorsqu’ils sont en proie à une violente crise nerveuse dont ils rapportent surtout le siège à l’épigastre, s’imaginent, ainsi que bon nombre d’hallucinés, éprouver des sensations en des parties de leur corps qui n’en sont nullement affectées. C’est là un phénomène de sympathie maladive analogue à ce qu’éprouvent les jeunes filles atteintes de chlorose, et qui croient, au bruit du sang circulant dans leurs artères et réagissant fortement sur leur ouïe, entendre des chants harmonieux. La preuve que l’on voulait tirer du somnambulisme naturel en faveur de la transposition des sens dans l’état magnétique s’évanouit d’ailleurs, vérification attentive faite du phénomène.

Voilà pour un premier prodige; passons à un second. On a beaucoup parlé de la prévision des somnambules magnétiques. L’origine de cette croyance doit être cherchée dans les visions, les rêves plus ou moins en rapport avec la réalité qu’ont les cataleptiques et les somnambules, et dans lesquels, avec un peu de complaisance, on a pu trouver une sorte d’intuition du passé, du lointain ou du futur. De ces prétendues prophéties, il n’y en a aucune qui se soit sérieusement réalisée. M. Mabru nous en fournit des spécimens curieux peu faits pour recommander l’esprit et le jugement des somnambules, si tant est que somnambules il y eût, car le plus souvent ces diseuses de bonne aventure aux gages d’un charlatan sont beaucoup plus éveillées que les assistans. Il est un autre genre de prévisions sur lequel on a de préférence insisté, et qui sert de prétexte pour exploiter de crédules malades. C’est la vision à travers le corps d’autrui, l’intuition thérapeutique, la prévision des remèdes. Ce sont là de pures chimères qui trouvent peut-être leur explication dans un sentiment parfois assez exact qu’ont des malades devenus somnambules du traitement qui leur convient. Bien des personnes souffrantes présentent le même instinct, manifeste d’ailleurs chez les animaux, sans être douées pour cela de facultés magnétiques; mais la prétention de guérir les infirmités et les douleurs de malheureux qui n’obtiennent rien de la médecine est trop favorable aux intérêts de certains magnétiseurs pour qu’ils en confessent l’inanité. Ces somnambules, qui possèdent, dit-on, la science médicale infuse, n’ont pu découvrir un seul spécifique, et se traînent dans les voies battues du Codex sans le comprendre.

De l’aveu des observateurs sérieux et sincères, la connaissance des maladies se réduit chez les somnambules à la conscience plus ou moins claire des modifications organiques qui s’opèrent ou se préparent en eux. C’est là un phénomène dont le magnétisme animal ne saurait réclamer le monopole. Dans bien des maladies, et surtout dans les maladies nerveuses, la conscience de la crise qui va se produire se révèle d’une manière frappante; mais ce sentiment, plus souvent vague que précis, n’est en réalité qu’un premier symptôme. Des aliénés, des hystériques, prédisent leur accès; les épileptiques reconnaissent fréquemment, à un malaise précurseur, l’invasion prochaine de la crise. Que cette faculté de prévoir les changemens qui vont s’opérer dans l’organisme soit plus prononcée chez des personnes telles que les somnambules, dont la sensibilité est surexcitée, cela se conçoit, sans qu’on ait besoin de supposer un don prophétique particulier. D’ailleurs, si, dans quelques cas, les somnambules prédisent exactement l’instant où surviendra ou cessera une crise d’une certaine nature, il leur arrive aussi de se tromper grossièrement, de l’aveu même des adeptes du magnétisme animal, et ils ne prévoient jamais les circonstances indépendantes ou accessoires qui peuvent avancer, arrêter ou retarder l’invasion du mal ou le moment de la guérison. Ces prédictions, quelquefois surprenantes par leur exactitude, tiennent d’ailleurs aussi à un sentiment prononcé du temps, qui a été constaté par des observateurs de bonne foi, le général Noizet en particulier, et tout récemment par le docteur Puel chez une cataleptique dont il a soumis l’observation à l’Académie de médecine. Le sommeil ordinaire nous fournit des exemples d’un pareil sentiment. Certaines personnes ne se réveillent-elles pas précisément à l’heure qu’elles ont arrêtée dans leur esprit? Les animaux, qui n’ont ni montres ni horloges, possèdent aussi le même instinct, et tel chien de ma connaissance sait avec la dernière précision à quelle heure on lui apportera son dîner. C’est là une nouvelle analogie entre le sommeil et l’état somnambulique, bonne à noter ; toutefois le fait en lui-même demande encore une dernière vérification.

Le souvenir se présente non-seulement avec une extrême vivacité dans l’état somnambulique, mais il s’exerce d’une crise à l’autre de telle façon qu’on voit le somnambule accomplir, dans un certain accès, des actes qui sont la conséquence de ceux qu’il avait commencés durant l’accès précédent, quoique pendant l’intervalle lucide la notion en fut complètement oubliée. Ce fait singulier a été observé de la manière la plus concluante par MM. Archambault et Meslet sur une somnambule naturelle, cataleptique et hystérique. En proie, pendant ses accès, à une monomanie de suicide qui disparaissait durant la veille, et dont elle n’avait pas même alors l’idée, elle achevait, dans des crises successives, de préparer les moyens de se donner la mort. De même, chez les somnambules magnétisés, le souvenir des réponses données dans un accès précédent, effacé pendant l’intervalle, revient avec une extrême lucidité. Un fait tout semblable se passe pour les rêves, et j’ai moi-même poursuivi en songe une suite d’actes imaginaires commencés dans des rêves précédens, et que je me rappelais fort bien alors, quoique éveillé je les eusse totalement oubliés. Ce curieux phénomène a beaucoup contribué à faire admettre que l’état somnambulique est une existence intellectuelle à part qui nous transporte dans un monde impénétrable à la pensée de l’homme éveillé; mais il ne faut chercher en ceci qu’un ravivement de souvenirs du même ordre que ceux que j’ai déjà indiqués. Enfin plusieurs observateurs affirment avoir constaté, dans des cas, il est vrai, rares, et pour des idées très simples, une communication de la pensée du magnétiseur au magnétisé. J’avoue que le fait me paraît fort problématique; mais ce que je dirai plus loin de l’hypnotisme fera comprendre comment un phénomène de cette nature, s’il était démontré, trouverait encore une explication qui ne nécessiterait aucune des relations surnaturelles que l’on a voulu en conclure.


II.

On vient de voir que les faits vraiment avérés du somnambulisme artificiel n’offrent rien d’incompatible avec ceux que fournit l’observation médicale, et pour ce motif on n’a pas de raisons d’en contester la possibilité; mais si ces phénomènes sont possibles, et rentrent dans la catégorie de ceux qu’on a maintes fois constatés, se produisent-ils réellement par l’emploi des procédés dont les magnétiseurs font usage? Si le fluide magnétique est une entité chimérique, comment ces passes et ces gestes singuliers qu’on appelle magnétisation peuvent-ils amener un état voisin de la catalepsie, et déterminer artificiellement une faculté telle que le somnambulisme, qui semble idiosyncrasique? Cette seconde question se présente ici naturellement, et la réponse que l’on y doit faire sert de contre-épreuve à la précédente vérification.

Bien des personnes reconnaissaient la possibilité et la réalité de certains phénomènes magnétiques, mais elles niaient absolument que la magnétisation y fût pour quelque chose. Elles observaient que les procédés dont les magnétiseurs font usage sont extrêmement divers et sans connexité bien sensible entre eux, que la faculté dite magnétique agit très différemment sur les individus et n’aboutit le plus souvent à aucun résultat; elles en concluaient que la cause véritable des phénomènes est l’impression faite sur l’imagination de l’individu magnétisé. Ceux qui tombent dans l’état somnambulique sont déjà presque toujours en proie à une affection nerveuse ou possèdent un tempérament très impressionnable. Sous l’empire d’une préoccupation, d’une sorte d’attente craintive, ils finissent par entrer dans une véritable crise hystérique ou cataleptique, et l’on rapporte au magnétisme animal des effets nerveux simplement dus à la maladie passagère qui se déclare.

Cette opinion est assurément plausible, et elle s’appuie sur des observations en apparence décisives. Un partisan enthousiaste du magnétisme animal dont j’ai déjà invoqué le témoignage, le baron Dupotet, rapporte que, s’étant placé près de certaines personnes persuadées qu’il allait les magnétiser, il les vit tomber dans l’état somnambulique, quoiqu’il n’eût employé aucun procédé de magnétisation et n’en eût pas même la pensée. Ce serait donc une pure influence de l’imagination qui produirait tous les résultats du magnétisme. Quelques magnétiseurs, le célèbre abbé Faria par exemple, n’ont eu recours pour endormir leurs malades qu’à la seule force de la volonté; il les regardait fixement, et au seul mot de dormez, le sommeil s’emparait d’eux. On peut facilement, j’en conviens, abuser un magnétiseur si confiant dans la vertu de son regard; mais le général Noizet lui-même déclare avoir subi l’influence de ce terrible dormez. A peine l’eut-il entendu qu’un voile épais se répandit sur ses yeux; une défaillance s’empara de lui, accompagnée d’une sueur légère et d’une forte oppression à l’estomac; toutefois, quoiqu’il ait répété l’expérience, l’émotion n’alla point jusqu’au sommeil. Tout cela ressemble certainement beaucoup à des effets de l’imagination, et quand on compare la différence profonde qui sépare les procédés de Mesmer de ceux de M. de Puységur, on est frappé de la similitude des résultats déterminés par des méthodes si diverses, et l’on se trouve naturellement porté à ne voir dans le magnétisme, comme dans les opérations du magicien, qu’un moyen de frapper les esprits et de les préparer à toutes les illusions.

Toutefois il faut craindre ici de se payer de mots. Comme l’ont demandé avec raison les défenseurs du magnétisme animal, qu’est-ce qu’agir sur l’imagination? en quoi cela consiste-t-il, et cette expression n’aurait-elle pas une élasticité qui dispenserait d’aller au fond du phénomène? Il est évident que toutes les fois qu’un fait psychologique se produit en nous, il s’accomplit un fait physiologique correspondant. Le délire du fébricitant, comme l’hallucination du maniaque, tient à un certain trouble dans l’action cérébrale et nerveuse, qui, pour n’être pas encore défini et connu, n’en a pas moins son caractère particulier. Que l’imagination soit frappée, cela peut être, mais que se passe-t-il dans notre économie lorsqu’un pareil phénomène psychologique a lieu ? Les récentes observations faites sur l’hypnotisme vont nous fournir la réponse.

Il y a quinze ans, un médecin de Manchester, le docteur James Braid, qui s’occupait de magnétisme, découvrit un procédé nouveau pour jeter ses patiens dans le sommeil somnambulique. Il prenait un objet brillant, un porte-lancette par exemple, et le tenait devant la personne qu’il se proposait d’endormir, à une distance de 30 centimètres environ des yeux, dans une position telle que celle-ci pût avoir le regard constamment fixé sur le porte-lancette présenté un peu au-dessus du front; il invitait le patient à ne plus penser qu’à l’objet tenu de façon à offusquer sa vue. Voici ce qui se produisait alors. Les pupilles de la personne soumise à l’expérience, après s’être un instant contractées, se dilataient fortement, les yeux affectaient ensuite une sorte de mouvement de fluctuation; puis le sommeil cataleptique se déclarait, les sens et certaines facultés mentales entraient dans une exaltation singulière, les muscles affectaient une extrême mobilité; enfin à cette période de surexcitation succédait une période de torpeur et d’immobilité avec insensibilité.

Dernièrement deux médecins, MM. Azam et Broca, ont expérimenté à l’hôpital Necker, sur de jeunes femmes qu’ils voulaient opérer, le procédé décrit par Braid. Le succès a été complet : les malades sont tombées dans une anesthésie manifeste; leurs membres avaient pris la rigidité cataleptique, et restaient insensibles aux pincemens et aux piqûres, en sorte que l’opération a pu être pratiquée sans douleur. Ce n’est qu’après avoir enlevé le corps brillant de devant les yeux et à l’aide d’une friction légère qui y fut faite, d’une insufflation d’air froid, à plus de vingt minutes après le début de l’accès cataleptique, que l’une des malades fut réveillée. Ce procédé de réveil est, comme on voit, tout semblable à celui dont usent les magnétiseurs à l’égard de leurs somnambules.

N’y a-t-il là encore qu’une influence d’imagination? Cela paraît difficile. Certainement un effet pathologique s’est produit; mais voici qui va nous en convaincre davantage. M. Michéa a expérimenté sur des poules et des coqs auxquels il maintenait la tête, et sur le bec desquels il avait, à partir de la racine, tracé une ligne droite avec du blanc d’Espagne. L’oiseau était placé sur un banc de bois peint en vert ou sur du carreau que touchait son bec, et la ligne blanche était prolongée assez loin sur ce carreau ou ce banc. Au bout de quelques minutes, l’animal, qui avant l’opération se raidissait fortement sur ses pattes et avait les yeux très moitiés, commençait à clignoter les paupières, puis ses muscles se relâchèrent, l’anesthésie et la catalepsie se déclarèrent; le gallinacé ne sentait plus les pincemens et les piqûres d’aiguille. Le réveil fut généralement annoncé par un léger cri de l’animal, qui reprit ses mouvemens et chercha à s’échapper. Cette expérience curieuse avait déjà été décrite, il y a plus de deux siècles, par le père Kircher, sous le nom d’actinobolisme, dans son Ars magna) mais l’explication qu’en propose le savant jésuite est inadmissible. M. Guerry l’a retrouvée également consignée, avec des détails qui ne permettent pas de se méprendre, dans un ouvrage aujourd’hui fort rare, les Deliciœ physico-mathematicœ de Daniel Schwenter, publié en 1636. La chose était aussi connue des bateleurs, qui se la transmettaient comme un secret magique pour endormir à volonté les coqs.

En présence de pareilles expériences plusieurs fois répétées, il n’est plus possible d’admettre un simple effet de l’imagination, il y a quelque chose de plus. Sans doute un véritable vertige se produit par suite de la fixité du regard ébloui, et ce vertige, il y a déjà longtemps qu’on l’avait constaté, et que la superstition s’en était emparée. Dans la première moitié du XVIe siècle, des moines du mont Athos s’imaginaient, après être restés longtemps les yeux tournés vers leur nombril et l’esprit absorbé dans cette contemplation, apercevoir la lumière divine dont Jésus-Christ était environné sur le Thabor. On les appela pour cette raison omphalopsychiques ou ombilicains ; le singulier procédé qu’ils employaient pour apercevoir Dieu avait été déjà préconisé au Xie siècle par un abbé du monastère de Xérocerque à Constantinople, Siméon, dans son Traité spirituel. Il y est fait mention de l’espèce de sommeil ainsi produit et des visions obtenues de la sorte.

C’est donc par la fixité du regard sur un objet de nature à attirer notre attention et à impressionner notre rétine, par l’absorption de la pensée dans cette contemplation, qu’un vertige, suivi de catalepsie, se déclare. Dans l’opinion des physiologistes, cette pratique a pour effet d’amener une hypérémie ou pléthore du cerveau, qui est la source du phénomène. On voit de même l’afflux du sang dans le cerveau, accompagné d’une certaine surexcitation nerveuse, déterminer différens accidens névropathiques. Chez les jeunes filles ou les femmes dont la circulation et les fonctions périodiques ne sont pas convenablement réglées, l’hystérie n’a pas d’autre cause. L’attention excessive amène toujours un peu d’hypérémie cérébrale. Le docteur Baillarger a cité l’exemple d’un jeune homme qui tombait en épilepsie dès qu’en lisant, un mot venait à l’embarrasser et provoquait de sa part plus d’attention que de coutume. Une trop vive impression sur la rétine produit le même effet, et le docteur Piorry a rapporté qu’une jeune fille devint épileptique pour avoir regardé fixement le soleil. Ainsi que l’a fait observer un célèbre physiologiste italien, M. Tigri, dans une note adressée récemment à l’Académie des Sciences, les procédés mis en usage par les magnétiseurs ont les mêmes effets que l’hypnotisation, puisqu’on prescrit au patient de tenir le regard constamment dirigé sur les yeux du magnétiseur, placé ordinairement plus haut que lui, attendu qu’il est debout, et le magnétisé couché ou assis. Cette attitude détermine chez le dernier un strabisme convergent prolongé, qui, joint à l’attention qu’on lui recommande de garder, le jette dans un état de vertige identique à celui qu’ont obtenu Braid et ses imitateurs, vertige qui a pour conséquence la catalepsie.

Les pratiques mises en usage pour magnétiser ne sont donc point illusoires; elles ont leur effet, mais cet effet ne se produit pas de la manière que supposent les défenseurs du magnétisme animal. Toute la vertu qu’elles possèdent tient à ce qu’elles déterminent une attention excessive, qui aboutit, chez des organisations nerveuses délicates, à un état hystérique ou cataleptique. Voilà pourquoi il n’y a de sujets propres à être magnétisés que ceux qui sont facilement impressionnables ou dont les nerfs sont déjà malades. L’hypnotisme ne réussit aussi que chez les personnes de pareille constitution. Les anesthésiques même n’agissent pas également sur tous les tempéramens, et il est des personnes complètement rebelles à l’action de l’éther et de l’amylène. Si l’impressionnabilité est telle que le regard suffise à provoquer le vertige, quand ce regard est, comme celui de l’abbé Faria, doué d’une vivacité et d’une force qui troublent ou effraient, l’œil du magnétiseur jouera le même rôle que le porte-lancette ou la plaque de métal poli. C’est ce qui paraît avoir eu lieu pour les religieuses de Loudun; le regard d’Urbain Grandier les jetait hors d’elles-mêmes, et tous les phénomènes de la catalepsie et de l’hystérie se déclarèrent chez elles une fois qu’elles* eurent longtemps contemplé sa figure, sous l’empire d’un mélange de frayeur ou d’amour bien fait pour bouleverser leur faible imagination.

Ajoutons qu’une fois la maladie nerveuse déclarée, elle se propage par imitation. Tous les médecins savent que les affections de ce genre sont contagieuses pai* la vue seule. L’épilepsie, l’hystérie, la folie se gagnent de la sorte. Hecker a écrit l’histoire de ces curieuses épidémies, qui se sont surtout développées sous l’influence des croyances superstitieuses, et dont le docteur Calmeil a tracé un intéressant tableau, à partir de la renaissance, dans son ouvrage De la Folie. Dernièrement, dans le nord de l’Irlande, une affection convulsive, accompagnée d’hallucinations, s’est déclarée avec des symptômes fort analogues à ceux qu’on a si souvent décrits. L’imagination frappée par des prédications fanatiques, de malheureuses jeunes filles sont tombées dans des accès de catalepsie qu’on a pris pour des extases surnaturelles et des communications de la Divinité. Au reste, il n’est personne qui n’ait constaté la même influence de l’exemple pour ce spasme nerveux qu’on nomme bâillement. Le somnambulisme naturel peut aussi prendre le caractère d’une contagion, car de récentes observations établissent l’étroite affinité de cet état avec l’hystérie et la catalepsie. Pezzi rapporte que son neveu fut saisi d’accès de somnambulisme à la suite de lectures prolongées sur cette bizarre affection, et bientôt après le domestique qu’il avait commis à sa garde en fut à son tour atteint.

Les rêves ou visions qui se manifestent durant les crises de presque toutes ces névropathies ne naissent certainement pas capricieusement. Ils sont dans un rapport étroit avec les sensations particulières de l’hystérique ou du somnambule, ils reflètent les préoccupations de son esprit et surtout les modifications qui s’opèrent dans son organisme. Suivant J. Braid et M. Azam, ils peuvent être provoqués, chez les hypnotisés dont les sens acquièrent une acuité singulière, par les mouvemens qu’on leur fait exécuter, ou même les idées qu’on leur suggère. J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’observer qu’en répondant à une personne endormie et qui parle pendant son sommeil, on amène sa pensée sur des objets qui sont pour elle le sujet de nouveaux songes. Un fait analogue peut se produire chez les somnambules. Ainsi s’expliquerait le phénomène de la suggestion attesté par des personnes dignes de foi et ce que l’on a appelé communication de la pensée. L’attitude donnée aux somnambules engendrerait chez eux certaines visions qui se trouveraient dès lors en conformité avec l’idée du magnétiseur qui la leur a fait prendre. C’est assurément par un influx semblable de l’état physique sur le cerveau que l’on voit des ivrognes ou des personnes éthérisées avoir constamment dans leurs hallucinations les mêmes illusions, les mêmes préoccupations délirantes. On peut aussi rappeler cette maison de Tropea en Calabre dans laquelle fut caserne un régiment français, local bas et malsain où l’on rêvait généralement d’un chien noir, quand on y passait la nuit. L’influence physique et morale de cette habitation ramenait chez chaque dormeur le même état physiologique, partant le même songe. La folie paralytique est presque invariablement liée à des idées de grandeur et de richesse qui ont fait attribuer à la première phase de cette maladie le nom de monomanie ambitieuse. C’est là une preuve nouvelle de la dépendance où sont certaines hallucinations de désordres particuliers du cerveau et du système nerveux.

Ces correspondances significatives expliquent les sympathies et rendent possible la production concomitante des mêmes idées chez des personnes d’organisation analogue, ou placées dans les mêmes conditions physiologiques. Si, comme l’a remarqué Adam Smith, la sympathie vient moins du spectacle de la passion que de la vue des circonstances qui l’excitent, à plus forte raison doit-elle naître d’un rapport dans les modifications de l’économie, d’une sorte d’harmonie préétablie entre deux tempéramens soumis à des influences physiques et psychologiques identiques, et l’on n’a pas besoin de recourir à une mystérieuse transmission des pensées pour expliquer comment la même image s’offre simultanément à deux imaginations ; mais on va plus loin. Au dire des expérimentateurs, j’entends parler des expérimentateurs sérieux, tels que le général Noizet et le docteur Puel, le magnétiseur peut suggérer au somnambule une opinion, une véritable idée délirante dont celui-ci demeure quelque temps dominé ; en un mot, il lui envoie un rêve à volonté. La vérification de ce phénomène est délicate, car il est toujours facile d’abuser le magnétiseur et deux hommes d’esprit, grands partisans du magnétisme animal, Deleuze et Puységur, paraissent avoir été plus d’une fois mystifiés de la sorte. Cependant, si le fait vient à être définitivement établi, nous ne devons voir encore là qu’une extension du phénomène auquel se rapportent les faits ci-dessus énoncés.

Ainsi que le remarque le général Noizet, il existe des personnes d’une organisation et d’une sensibilité telles qu’il suffit de leur rappeler fortement l’idée de certaines modifications de leur être pour que ces modifications se produisent en elles. C’est ce qui peut avoir lieu dans le somnambulisme, alors que les nerfs sont en proie à une incroyable surexcitation. J’ai cité plus haut l’exemple du bâillement. On sait que la seule idée de bâiller le provoque. Chez les hypocondriaques, les hystériques, on voit la douleur naître et le symptôme se manifester par la seule influence de la conviction que le mal existe. Les exemples de personnes persuadées qu’elles avaient telle ou telle affection morbide, et en présentant bientôt les symptômes, ne sont pas rares. Il a suffi de calmer leur esprit, de détourner leur attention, pour faire disparaître le mal. Si donc, comme l’avancent les observateurs que je viens de nommer, des paralysies imaginaires ont été provoquées chez des somnambules et même chez des personnes placées simplement sous l’empire d’une forte impression, ainsi que cela se passait dans le salon de l’abbé Faria, c’est que l’esprit réagissait assez sur le cerveau et le système nerveux pour y produire des sensations de même nature que celles qui seraient résultées d’une cause réellement morbide. Tout cela expliquerait comment les somnambules ont besoin de la foi pour être influencés, non que cette foi soit un sauf-conduit que réclame le charlatanisme, mais parce que cette foi est la condition même qui établit une relation plus étroite entre l’imagination et l’organisme.

Cependant, qu’on ne l’oublie pas, le phénomène de la suggestion n’est pas encore un fait suffisamment démontré, et il est de la prudence, avant de se prononcer, d’attendre des expériences plus concluantes. On ne peut encore, dans l’état actuel des connaissances, donner une explication de toutes les circonstances qui accompagnent l’hypnotisme; mais la manière dont il se produit, les phénomènes qu’il détermine, le rattachent à l’ensemble de ces maladies qui ont pour caractère l’exaltation et l’hébétude presque simultanées des sens. C’est un sommeil nerveux provoqué, comme la catalepsie somnambulique, par un vertige, et qui livre la sensibilité aux désordres et aux bizarreries inséparables de toutes les affections névropathiques.

Ainsi ce qu’on pourrait appeler le naturalisme du somnambulisme artificiel et l’efficacité des pratiques employées par les magnétiseurs sont des faits qui ressortent maintenant d’études plus sérieuses et plus critiques. Les phénomènes constatés n’ont rien à faire avec les miracles et la magie. Ils rentrent dans l’ordre régulier, bien qu’accidentel, des choses, car les accidens ont leurs lois comme les faits journaliers. Ils ne dérangent point les notions que l’observation et l’expérimentation nous fournissent, mais ils en agrandissent le champ. Ce n’est pas dans les nuages et les régions plus élevées encore du surnaturel qu’ils nous transportent; ils nous laissent sur le terrain ferme des phénomènes terrestres, le seul où nous sachions nous diriger. Je conviens que ce terrain est parfois monotone et fatigant; il est semé de ronces et de pierres. On est souvent tenté de le quitter pour s’élancer dans l’espace et se livrer au libre essor de l’imagination; mais, cède-t-on à la tentation, on retombe lourdement, comme Simon le Magicien, et la raison s’ébranle dans la chute, si elle ne périt pas tout entière. Les théories psychologiques qu’on a prétendu échafauder sur les spéculations mystico-magnétiques sont des entreprises de ce genre, toujours imprudentes, bien souvent funestes. Le tort des adeptes du magnétisme animal a été de les associer à des observations dont elles compromettaient la valeur.

L’homme, une fois les yeux tournés vers l’infini, qu’il ne peut ni saisir ni comprendre, ne perçoit jamais que ses propres sensations. Il regarde comme dans un miroir grossissant, qui lui renvoie sa propre image. Les hallucinations du songe, de la catalepsie, de l’extase et du somnambulisme sont comme les tables tournantes et parlantes, qui ne répondent que ce qu’on a déjà dans la pensée, dans la crainte ou dans l’espoir. Certainement il existe en nous autre chose que cette matière inerte et inintelligente qui sera la proie des vers et se décomposera en une poudre imperceptible; mais le principe mystérieux qui nous anime, il intervient aussi bien dans les actes de la veille que dans ceux du sommeil, soit cataleptique, soit magnétique. Bien plus, dans ce dernier état, l’âme devient davantage le jouet de l’imagination et des sens, puisque la volonté est passive. Notre esprit subit forcément l’influence des images que font naître les mouvemens spontanés de la fibre cérébrale ou nerveuse. Nous rentrons jusqu’à un certain point par le sommeil dans la vie instinctive, insciente d’elle-même, qui est celle des animaux. La raison, cette conquête sublime de l’expérience, ce produit achevé du jugement, nous échappe alors ou ne nous envoie quelque lueur que pour nous jeter dans l’incertitude sur le véritable caractère des visions qui nous possèdent. Enfin notre personne perd le sentiment de son identité, l’une des plus fortes preuves que le moi est distinct d’un organisme sans cesse renouvelé et transformé, car au réveil le somnambule et parfois le songeur oublient tout, et il leur semble qu’un autre individu a dit et fait tout ce qu’on leur rapporte d’eux-mêmes.

Ce n’est donc pas dans ces états étranges où l’homme redevient un être instinctif, une sorte d’automate, que Dieu, la raison suprême et éternelle, se révèle à nous, car à ce compte l’animal serait plus près que l’homme de la Divinité. Il faut chercher autre chose dans le somnambulisme. Ce phénomène nous instruit de certains rapports étroits de l’organisme et de l’intelligence, de certains moyens de mettre à découvert la toute-puissance d’une économie troublée et malade sur l’imagination, qui demande au corps les élémens de ses créations quand l’esprit cesse de les lui fournir par sa régulière et externe activité. Le magnétisme animal est aussi un moyen de rendre au système nerveux un ton qui lui manque ou de calmer une surexcitation qui l’épuisé. Il a été employé par bien des médecins comme moyen curatif dans des affections névropathiques pour lesquelles la thérapeutique ordinaire était impuissante. Il a procuré des soulagemens à l’excès de la douleur, et un sommeil réparateur après des crises prolongées; il a suppléé en quelques cas à l’emploi des anesthésiques. Ce sont là autant de titres à notre reconnaissance.

Éclairer l’homme sur la nature des ressorts auxquels obéit son organisme, adoucir ses souffrances, voilà assurément des vertus que bien des philosophies n’ont pas, et dont bien des sciences se font honneur. Elles commandent pour le magnétisme animal autre chose que ce dédain indifférent que l’on affiche pour les charlatans, mais qui ne saurait se justifier, dès que des hommes sérieux et honnêtes viennent nous soumettre des faits dont l’étude les a depuis longtemps occupés.


ALFRED MAURY.

  1. Voyez l’article de M. L. Peisse, dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars 1842.
  2. Voyez, sur la prétendue vision des somnambules à travers les corps opaques et l’effet supposé de l’occlusion des yeux, la Médecine et les Médecins, par M. Peisse, t. Ier, p. 98 et suiv.