Le Siége de Constantine

Le Siége de Constantine


LE SIÉGE


DE CONSTANTINE.




I.



Comme un coursier qui sent l’aiguillon des batailles,
Vers Cirtha la Numide, aux mauresques murailles,
Va, cours, vole, mon chant, sur tes ailes d’airain.
En rasant de l’Atlas les épaules d’ébène,
Réveille de ton cri sous la neige africaine
Les morts décapités qui bordent le chemin.

Comme un brûlant simoun, enfant de la tempête,
Éprouve sur leurs gonds les portes du prophète,
Et de Ghelma vengé dessèche le cyprès,
Dans la nuit fais gémir le désert homicide ;
Fais descendre la soif dans la citerne aride,
Et pâlir le croissant au front des minarets.

Que l’enfant de Tunis entende ta menace,
Que l’iman, sur la foi du nuage qui passe,
Dans ses cieux haletans cherche en vain Mahomet.
Plus acéré qu’un dard, plus rapide qu’un rêve,

Va, cours, porte à Cirtha le message du glaive ;
Et dis dans la mosquée à l’oreille d’Achmet :
« Lion de Constantine, à l’épaisse paupière,
Demain il faut quitter ta royale tanière.
Le chasseur a tendu son filet sous tes pas.
Dey de Mauritanie, il faut quitter ta proie,
Femmes, divans, trésors, tentes d’or et de soie,
Et la ville aux cent tours qui rugit dans l’Atlas.

Voici que défiant la nuit du cimeterre,
Les morts de Manssourah se soulèvent de terre,
Ils font sur la montagne un signe à l’horizon.
Tout un peuple les suit, et les têtes coupées,
S’entrechoquant dans l’ombre à l’éclair des épées,
Dans leurs cages de fer ont murmuré ton nom. »


II.


Ainsi comme un coursier que son maître abandonne,
Comme un hardi simoun, dernier fils de l’automne,
Mon chant se précipite au-devant des combats.
Mais toi, peuple de France, à l’oreille superbe,
Parmi tes courtisans qui rampent comme l’herbe,
Incliné sous ton char, je te dirai plus bas :

Aussitôt que d’avril l’haleine printannière
Réjouira l’aiglon dans la tiède bruyère,
De tes dissensions étouffe les cent voix.
Remets dans le fourreau le glaive des paroles ;
Laisse là le sophisme, et ses flèches frivoles
Dormir dans le vide carquois.

Sitôt que verdira le vieux chêne des Gaules,
Quitte l’âtre enfumé. De tes lourdes épaules
Secoue en murmurant l’outrage des hivers.
Retrempe dans l’acier ton esprit qui se rouille ;
Mais garde d’emporter ta honteuse quenouille

Et tes pensers bourgeois aux numides déserts.

Épouse, au lieu des mots, les vaillantes épées,
Vierges au front d’azur, de crêpe enveloppées,
Qui seules, parmi toi, réjouissent les cieux.
Les canons muselés t’appellent sur leur trace ;
Quitte l’or pour le fer, et revêts la cuirasse
Et le courage des aïeux.


III.


Ta route vers Cirtha d’ossemens est marquée.
Là, sous son double mur, au pied de sa mosquée,
La reine du désert s’assied sur un tombeau.
Autour de ses flancs noirs un noir rocher serpente ;
Un pont couvre l’abîme, et sous l’arche béante
L*eau du torrent bondit ainsi qu’un lionceau.

Évite la vallée où l’embûche est tendue.
Qu’au bout de l’horizon la vedette perdue
Éprouve le sentier en marchant devant toi.
Imite le lion que le serpent enlace ;
Il veille sur ses flancs, mais des plis de sa face,
Il protège à son front sa couronne de roi.

Que la marche soit lente et la bataille ailée.
Aux abois des canons, que la porte ébranlée
Reconnaisse son hôte et s’ouvre en gémissant.
Sur ses gonds de granit, si la porte est rebelle,
Dans la brêche suspends le pied de ton échelle
Au pied des minarets qui glissent dans le sang.

Souviens-toi d’épargner, au jour de ta victoire,
Femmes, enfans, vieillards, vierges au sein d’ivoire,
Et ceux qui baigneront tes genoux de leurs pleurs.
Que l’épée aisément pardonne au cimeterre.

Le courage a partout le courage pour frère ;
Le lâche périt seul et n’a point de vengeurs.


IV.


Si ton bras obéit à la voix du poète,
Sous les tentes des beys ta récompense est prête.
Le myrte desséché sur ton front renaîtra.
La terre de Juba te rendra tes semailles ;
Et, le soir des batailles,
Les morts t’applaudiront sur le haut Manssoura.

Tu marîras en paix, symbole d’alliance,
Au dattier africain la vigne de Provence.
De ses fruits d’or, Calpé remplira tes boisseaux ;
Et d’encens et d’ivoire, et de gomme odorante,
Sur les chameaux de Tyr la caravane errante
Gorgera tes vaisseaux.

Loin des noires cités et du giron des femmes,
Parmi les vents, les flots, le tumulte des rames,
Ton esprit grandira sur l’abîme entr’ouvert.
Tu feras ton butin, au flanc des monts arides,
Au seuil des Thébaïdes,
Des immenses pensers qui dorment au désert.

Du passé trop long-temps éternisant l’injure,
Les peuples, ameutés autour de ta ceinture,
Deux fois t’ont retranché les Alpes et le Rhin.
Des Alpes vers l’Atlas ta barrière recule ;
Dès demain tu t’assieds aux colonnes d’Hercule
Sur deux piliers d’airain.

Que l’État, hardiment relevé de sa chute,
Colosse rhodien qui grandit dans la lutte,
Mette un pied dans Toulon et l’autre en Orient ;

De ses deux flancs de bronze il joindra les deux rives,
Et des flottes captives
Les grands mâts toucheront aux genoux du géant.

Alors, quand de l’Euxin, aux brumes éternelles,
Le czar, heurtant du front l’orgueil des Dardanelles,
Tentera d’autres cieux et de plus tièdes mers,
Un signe de ta main renverra le Barbare
Frissonner, les pieds nus, sur son trône tartare,
Aux confins des hivers.

Edgar Quinet.