Le Secret (Collins)/Livre VI/4

Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 358-377).


CHAPITRE IV.

La fin du jour.


La nuit, prolongée par toutes les agitations qui empêchèrent nos gens de dormir, finit cependant par laisser arriver l’aurore ; et cette aurore apparut, radieuse comme l’espérance, car elle promettait de mettre fin aux anxiétés de Rosamond.

Le premier événement de la matinée fut l’arrivée de M. Nixon, invité à déjeuner, dès la veille, par ordre exprès de Léonard. Avant la fin de cette nouvelle entrevue, l’avoué était convenu avec M. et mistress Frankland de toutes les mesures préliminaires qu’il fallait prendre pour opérer la restitution du prix d’achat de Porthgenna-Tower, et il avait dépêché à Bayswater un messager chargé d’annoncer qu’il comptait, dans l’après-midi, rendre visite à Andrew Treverton, pour traiter avec lui de quelques affaires importantes relatives à la fortune personnelle laissée par feu son frère.

Vers midi, l’oncle Joseph vint prendre Rosamond à son hôtel, pour la conduire dans la maison où elle devait trouver sa mère malade.

Ce fut avec une exaltation manifeste qu’il décrivit, à peine entré, la merveilleuse amélioration survenue dans l’état de sa nièce depuis qu’il lui avait transmis, la veille au soir, le message affectueux dont il s’était chargé pour elle. Il déclara qu’immédiatement après il lui avait trouvé l’air d’une personne rassérénée, fortifiée, rajeunie ; que ce message lui avait procuré le sommeil le plus long, le plus paisible et le plus doux qu’elle eût goûté depuis bien des années ; et enfin, symptôme décisif de la victoire obtenue, que la bonne influence de ce message béni avait été constatée, il n’y avait pas plus d’une heure, par le médecin lui-même. Rosamond écouta tout ceci avec grande reconnaissance ; mais elle semblait, en proie à quelque préoccupation morale, n’y prêter qu’une demi-attention. Quand elle eut dit adieu à son mari et se trouva dans la rue, seule avec l’oncle Joseph, la pensée de cette entrevue, qui allait la mettre en face de sa mère, avait quelque chose qui la domptait, pour ainsi dire, nonobstant la résistance qu’elle essayait d’opposer à cette étrange sensation. Si, se rencontrant à l’improviste, et se reconnaissant par hasard, elle n’avait pas eu le temps de songer à ce qui se passerait entre elles, cette rencontre n’eût été, après tout, que le résultat naturel de la découverte du Secret. Mais, en l’état des choses, l’attente, l’inquiétude, les tristes récits du passé qui avaient rempli sa dernière journée, toutes ces circonstances avaient exercé sur le caractère de Rosamond, caractère tout d’élan, de subites impulsions, une sorte d’influence accablante. Dans son cœur, pas un mouvement qui ne fût de tendresse et de pitié sincères pour la mère qui lui était rendue ; et néanmoins elle éprouvait maintenant une sorte d’embarras vague qui peu à peu, à mesure qu’elle et son vieux guide arrivaient plus près du terme de leur petite course, était devenu une gêne bien positive, un malaise réel. Au moment de s’arrêter devant la porte où ils allaient frapper, elle eut le chagrin de se surprendre cherchant d’avance de quels mots il faudrait se servir tout d’abord, quelle contenance il faudrait garder, quels gestes se permettre, tout comme si elle allait se présenter à une personne absolument étrangère dont elle désirerait s’assurer la bonne opinion, et dont le bon accueil pourrait, à la rigueur, faire question.

La première personne qu’ils rencontrèrent, une fois la porte ouverte, fut le médecin. Sortant d’une petite chambre inoccupée au fond du vestibule, il s’avança vers eux, et sollicita quelques minutes d’entretien avec mistress Frankland. L’oncle Joseph, laissant Rosamond avec le médecin, monta l’escalier pour aller annoncer à sa nièce la visite qu’elle allait recevoir. Il le monta gaiement, et, avec une activité qu’eût pu lui envier un homme chargé de moitié moins d’années :

« Est-ce qu’elle va plus mal ? Est-ce que ma visite peut lui faire courir quelques dangers ? demanda Rosamond, que le docteur conduisait dans la petite pièce inoccupée.

— Tout au contraire, répondit-il. Elle est beaucoup mieux ce matin, et l’amélioration de son état, je le constate, est principalement due à l’influence calmante d’un message qu’elle a reçu de vous, hier au soir. C’est justement cette découverte qui m’a donné le désir de m’entretenir avec vous au sujet d’un symptôme tout à fait spécial à sa situation intellectuelle, lequel m’a singulièrement surpris et alarmé lorsque je le découvris pour la première fois, et qui n’a cessé, depuis lors, de me causer une certaine perplexité. Pour ne pas vous retenir ici trop longtemps, et pour me servir des expressions les plus claires, notre malade est victime d’une hallucination mentale fort extraordinaire dans son genre, et qui, autant que j’ai eu occasion de l’observer, se manifeste généralement à la chute du jour, lorsque la lumière peu à peu s’efface. En ces moments-là, ses yeux expriment l’idée qu’une certaine personne est entrée soudainement, dans la pièce qu’elle occupe. Ses regards, ses paroles s’adressent à ce personnage invisible, comme les nôtres, à vous ou à moi, s’adresseraient à quelqu’un debout devant nous et nous écoutant. Son oncle, ce bon vieillard, me dit qu’il a remarqué ceci pour la première fois lorsque, il y a peu de temps, elle vint le trouver, dans le Cornouailles, à ce que je crois me rappeler. Elle lui parlait de quelques affaires assez secrètes, lorsque, le soir venant, elle s’arrêta tout à coup, l’étonna par une question à brûle-pourpoint sur cette ancienne superstition qui fait regarder comme possible la réapparition des morts, et puis, l’œil fixé sur un recoin de la pièce, plus obscur que les autres, se mit à apostropher ces ténèbres, exactement dans les mêmes termes que je lui ai entendu employer là-haut. Si elle se figure être poursuivie par une apparition, ou si elle croit voir entrer chez elle une personne vivante, c’est ce que j’ignore ; et rien de ce que m’a dit son vieil oncle ne m’a mis à même d’éclaircir ce point… Pourriez-vous me fournir, à ce sujet, quelques lumières ?

— C’est pour la première fois que j’entends parler de ceci, répondit Rosamond, regardant le docteur avec une surprise, un effroi manifestes.

— Peut-être, reprit-il, la trouverez-vous plus communicative, plus disposée à s’expliquer là-dessus, que moi-même je ne l’ai trouvée. Si vous pouvez, aujourd’hui ou demain, combiner les choses de manière à vous trouver près de son lit quand arrivera le crépuscule, et si vous ne craignez pas que ce spectacle ait pour vous des inconvénients, je voudrais que vous pussiez la voir et l’entendre, pendant qu’elle est sous l’empire de cette illusion bizarre. J’ai vainement essayé, quant à moi, soit de détourner son attention, le moment venu, soit d’obtenir qu’elle me parlât, après l’accès, de ce qui le détermine, ou des émotions qu’il lui fait éprouver. Dans l’état de santé où elle est, j’attache un grand prix à débarrasser sa pensée de tout ce qui l’obscurcit ou l’oppresse, mais surtout à dissiper une hallucination aussi grave que celle dont je viens de vous faire connaître la nature. Si vous parvenez à combattre cette chimère, vous lui rendrez le plus signalé service, et seconderez singulièrement les efforts que je fais pour la ramener à la santé. Vous sentez-vous disposée à risquer l’expérience ? »

Rosamond promit, sans hésiter, de se consacrer tout entière à cette mission, ou à toute autre qui aurait pour objet le rétablissement de la chère malade. Le docteur, après l’avoir remerciée, la reconduisit dans le vestibule. L’oncle Joseph descendait l’escalier à ce moment-là même.

« Elle est préparée… et désire ardemment vous voir, murmura-t-il à l’oreille de Rosamond.

— Je suppose que je n’ai pas à vous rappeler de nouveau combien il est important de la maintenir dans le calme le plus complet, dit le docteur qui prenait congé. Je n’exagère rien, je vous assure, en disant que sa vie dépend de ce soin. »

Rosamond le salua en silence, et en silence suivit le vieillard qui, sur l’escalier, lui montrait le chemin.

Au second étage, devant la porte d’une chambre du fond, l’oncle Joseph fit halte.

« Elle est là ! dit-il à voix basse et avec émotion… Je vous laisse entrer seule… Il est mieux que, dans ce premier moment, vous soyez tête à tête… Je m’en vais, dans la rue, humer un peu de ce bon soleil, et penser à vous deux… Je reviendrai bientôt… Entrez !… que la bénédiction et la miséricorde de Dieu soient avec vous !… »

Il porta à ses lèvres la main de la jeune femme, puis redescendit d’un pas léger et muet.

Rosamond resta seule devant la porte. Au moment d’étendre la main pour y frapper, un tremblement passager la parcourut de la tête aux pieds. La même douce voix que jadis elle avait entendue dans sa chambre de malade, à West-Winston, répondit à son discret appel. Ces accents, en arrivant à son oreille, évoquèrent en ses souvenirs l’image de l’enfant qu’elle venait de quitter, et le battement fiévreux de ses veines se calma tout aussitôt. Elle ouvrit la porte et entra.

Ni l’aspect intérieur de la chambre, ni l’échappée de vue qu’on apercevait de la fenêtre, ni la décoration de la pièce, ni les meubles qui lui donnaient sa physionomie, rien enfin de ce qui s’offrait à ses yeux et, dans d’autres circonstances, aurait arrêté sa pensée observatrice, ne fit sur elle la moindre impression. Du moment où la porte fut ouverte, elle ne vit rien que les oreillers du lit, la tête qui reposait sur ces oreillers, et la figure tournée vers elle. Quand elle franchit le seuil, cette figure changea, les paupières s’abaissèrent, et les joues pâles s’animèrent tout à coup d’une brûlante rougeur.

Sa mère avait-elle donc honte de la regarder ?

Ce seul doute qui lui vint chassa loin d’elle, en un instant, toute méfiance d’elle-même, tout l’embarras, toute l’hésitation quant aux paroles à trouver, quant à la conduite à tenir, qui jusqu’alors avaient comme enchaîné ses généreux instincts. Elle courut vers le lit, souleva dans ses bras le pauvre corps amaigri et affaissé, et posa sur sa jeune et tiède poitrine la pauvre tête prématurément vieillie.

« Il était grand temps, ma mère, dit-elle, que je vinsse à mon tour vous soigner. »

Comme ces paroles débordaient de son cœur, elle le sentit se gonfler ; ses yeux aussi débordèrent ; elle ne pouvait plus parler.

« Ne pleurez point ! murmura timidement la voix faible et harmonieuse ; je n’ai pas le droit de vous attirer ici pour vous causer d’aussi pénibles émotions… Ne pleurez pas, ne pleurez pas !…

— Et vous, ne parlez pas ainsi !… Chut ! ma mère, taisez-vous !… Je ne ferai que pleurer si je vous entends me tenir un pareil langage, dit Rosamond… Oublions que nous avons été séparées ; appelez-moi par mon petit nom ; parlez-moi comme je parlerai plus tard à mon enfant, si Dieu m’accorde la grâce de le voir grandir… Dites : « Rosamond, » et surtout, demandez-moi de vous servir en quelque chose. »

Parlant ainsi, elle arrachait, dans son élan passionné, les rubans de son chapeau, et, le jetant sur le siége le plus proche :

« Tenez !… voici, sur la table, votre limonade… Dites-moi : « Rosamond, donnez-moi ce verre. » Dites ces mots simplement, ma mère… Dites-les, comme sachant d’avance que je dois y obéir. »

La malade répéta les mots que sa fille lui dictait, mais elle les répéta sans assurance… elle les répéta, comme étonnée, avec un sourire triste… et en prononçant le nom de Rosamond avec une lenteur particulière… prolongeant ainsi le bonheur qu’elle éprouvait à le sentir passer sur ses lèvres.

« Votre message m’a rendue si heureuse… votre message et le baiser que vous m’avez envoyé, ce baiser que votre fils avait reçu pour moi… dit-elle ensuite, quand Rosamond, après lui avoir donné sa limonade, se fut assise à son chevet, où elle ne bougeait plus… Votre pardon m’arrivait si gracieux et si tendre… C’est lui qui m’a donné le courage de vous parler comme je vous parle maintenant… Peut-être aussi mon mal m’a-t-il changée… Le fait est que je ne me sens ni effrayée ni gênée en face de vous, comme je devais l’être, me semblait-il, après le Secret par vous découvert, quand nous nous rencontrerions pour la première fois… Je serai bientôt, j’espère, en état de voir votre enfant… Ressemble-t-il à ce que vous étiez quand vous aviez son âge ?… S’il vous ressemble, il doit être remarquablement… remarquablement… » Elle n’acheva pas. « Penser à ceci, je le puis encore, ajouta-t-elle après un instant… mais je ferai mieux de n’en point parler… ou bien je vais me mettre à pleurer, et j’ai besoin d’en finir avec le chagrin. »

Pendant qu’elle prononçait ces paroles, pendant que ses yeux restaient fixés, avec une attention concentrée, sur le visage de sa fille, l’instinct invétéré de l’ordre se manifestait encore dans le mouvement mécanique de ses mains amoindries et sans force. Rosamond, le moment d’avant, venait de jeter sur le lit ses gants dont elle s’était débarrassée ; déjà sa mère les avait recueillis avec soin, et, tout en parlant, elle les lissait, elle les roulait ensemble, probablement sans le savoir.

« Répétez : Ma mère ! dit-elle, quand Rosamond, reprenant ses gants, l’eut remerciée de les avoir si bien arrangés… Jamais je ne m’étais entendu donner par vous ce doux nom… jamais… non, jamais… pas une seule fois depuis le jour où vous êtes née. »

Rosamond retint les larmes qui, de nouveau, lui montaient aux yeux, et redit le mot caressant que l’on réclamait ainsi d’elle.

« Je n’ai pas besoin d’autre bonheur que d’être ici, de vous voir là, et de vous entendre parler ainsi… Dites-moi, chère enfant, y a-t-il dans le monde entier une femme qui soit aussi belle que vous, et en même temps aussi bonne ? »

Elle s’arrêta là-dessus, essayant de sourire.

« Je ne sais plus regarder, maintenant, ces jolies lèvres roses, continua-t-elle, sans songer à tous les baisers qu’elles me doivent.

— Pourquoi m’avez-vous laissée m’arriérer si longtemps ? dit Rosamond, prenant la main de sa mère, comme d’habitude elle prenait celle de son enfant, et la posant de même sur son cou. Que n’avez-vous parlé la première fois que nous nous sommes vues, quand vous accouriez me soigner ? Ah ! que j’ai souvent regretté ceci en y songeant !… Ah ! ma mère !… n’est-ce pas que, dans mon ignorance, je vous ai fait de la peine ?… En vous rappelant ce qui s’était passé alors, n’avez-vous pas bien pleuré, dites-moi ?

— Vous, me faire de la peine ?… Toute ma peine, Rosamond, je ne l’ai due qu’à moi-même… nullement à vous… Chère et bonne enfant, avez-vous donc oublié ce que vous disiez ? « Ne soyez pas dur pour elle ! » Au moment où on me chassait, et bien justement, pour la peur que je vous avais faite, vous disiez à votre mari : « Ne soyez pas dur pour elle ! » Six petits mots, et pas davantage… Mais, depuis lors, combien m’a été douce la pensée que vous les aviez prononcés !… Et quand j’arrangeai vos cheveux, Rosamond, si vous saviez quelle envie j’avais de vous embrasser !… Et comme j’ai eu de la peine à m’empêcher d’éclater en pleurs lorsque je vous entendis, derrière les rideaux, souhaiter : « Bonne nuit » à votre enfant !… mon cœur m’étouffait… Revenue auprès de ma maîtresse, je vous défendis… Je ne voulais pas qu’on se permît un mot contre vous… J’aurais fait face à cent maîtresses, alors, et je leur aurais rompu en visière… Oh ! non, non, non… jamais vous ne m’avez fait de la peine, vous ! Ma pire douleur remonte à bien des années avant notre rencontre à West-Winston… Ce fut lorsque je quittai Porthgenna… Cette nuit affreuse où je me glissai jusqu’à votre nursery, et où je vous vis entourer de vos deux petits bras blancs le cou de mon maître… La poupée, que vous aviez mise au lit avec vous, était dans une de vos mains, et votre tête tout contre la poitrine du capitaine… Tenez, justement comme la mienne sur votre sein !… Oh ! Rosamond, qu’elle y est bien !… et quel bonheur !… J’entendis la fin de ce qu’il vous disait… Vous ne devez plus vous le rappeler ; vous étiez trop jeune… « Chut ! Rosette, chère enfant, disait-il, ne pleurez plus sur votre pauvre maman !… Pensez à votre pauvre papa !… Il a tant besoin que vous le consoliez !… » Voilà, chère fille aimée, voilà ce qui fut cruel… voilà le moment le plus amer de ma vie… Moi, votre mère, réduite à vous guetter furtivement, comme un espion… et à l’entendre vous dire, à vous, l’enfant que je n’osais avouer : « Pensez à votre pauvre papa !… » Vous savez, ma Rosamond, à qui je pensais au moment où il parlait ainsi. Mais comment lui révéler le Secret ? Comment lui remettre la lettre fatale, alors que, le matin même, la mort lui avait pris sa femme, et quand vous lui restiez, sa seule consolation. Vérités formidables qui retombaient sur mon cœur, tandis qu’il parlait, comme le rocher écrasant sous lequel est resté ce père que vous n’avez jamais vu.

— Ne parlons pas de tout ceci maintenant, dit Rosamond. Ne revenons plus sur le passé !… J’en sais tout ce qu’il est nécessaire que j’en sache, tout ce que je désire en savoir. Parlons de notre avenir, ma mère, et des temps plus heureux qui nous sont réservés. Parlons, tenez, de mon cher mari. Si je trouvais des mots pour le louer comme il doit être loué, pour le bénir comme il doit être béni, ce sont ceux-là que j’emploierais, ma mère, et dont vous voudriez vous servir après moi. Laissez-moi vous raconter ce qui se passa entre nous quand je lui donnai lecture de la lettre trouvée dans la chambre aux Myrtes… Oh ! oui, laissez-moi vous conter ceci ! »

Mise sur ses gardes par les dernières injonctions du docteur, lesquelles lui revenaient à la mémoire, et prise d’un tremblement secret, car, sous sa main, elle sentait battre le cœur de sa mère, à coups irréguliers, puissants, pénibles, et, sur le visage de sa mère, elle voyait succéder rapidement, tantôt à l’extrême pâleur un rouge ardent, tantôt à ce dernier une teinte livide, elle venait de se promettre qu’elle ne laisserait plus, dans leur entretien, place aux souvenirs des peines passées, des années sans joie ni espérance. Après avoir longuement raconté à sa mère tous les détails de la visite qui avait conduit à la découverte du Secret, et de l’explication qui avait suivi, elle la fit passer de là, sans transition, aux projets d’avenir formés par les jeunes époux, pour le temps où elle pourrait supporter les voyages ; au bonheur de retourner ensemble dans le Cornouailles, à la petite fête qu’on organiserait en passant à Truro, dans la maison de l’oncle Joseph ; au voyage qu’on ferait un peu plus tard jusqu’à Porthgenna… à moins, cependant, qu’on ne choisît un endroit où de nouveaux paysages, de nouvelles figures, aideraient à oublier tout ce qu’il fallait, autant que possible, mettre au rang des souvenirs perdus.

Rosamond parlait encore de tous ces sujets, sa mère l’écoutait encore, de plus en plus intéressée à chaque parole nouvelle, quand revint l’oncle Joseph. Il rapportait un panier de fleurs et un panier de fruits, qu’il déposa triomphalement au pied du lit de sa nièce.

« Je suis allé me chauffer un peu à ce bon soleil, chère enfant, lui dit-il, et j’ai laissé tout le temps nécessaire à votre figure pour qu’elle redevînt heureuse. C’est ainsi que je la voulais voir, à mon retour, et que je veux la voir, désormais, jusqu’à la fin de ma vie… Ah, Sarah !… vous ne le nierez pas… C’est moi qui vous ai trouvé le vrai médecin, ajouta-t-il gaiement, désignant Rosamond du regard… Elle vous a déjà remise en bonne voie… Donnez-lui un peu plus de temps, et ce docteur-là vous tirera de votre lit, les deux joues aussi roses, le cœur aussi léger, la langue aussi alerte que mes joues, mon cœur et ma langue… Regardez-moi un peu ces belles fleurs et ces bons fruits que je vous ai achetés… Voilà de quoi réjouir vos yeux et votre nez aussi… puis, ce qui vaut mieux, votre bouche… C’est aujourd’hui fête en notre logis, et il faut qu’il brille, brille, brille… ah ! mais… comme s’il était doré… Puis votre dîner qui va venir… Je l’ai vu sur le plateau… un amour de poulet, gras comme un chérubin… Et puis vous ferez un bon petit somme, que bercera la Berceuse de notre ami Mozart… et sur lequel je veillerai… jusqu’au moment où il faudra descendre chercher le thé de ma petite nièce, laquelle aura rouvert ses beaux yeux… Ah ! mon enfant, la belle chose que d’être enfin arrivés à ce jour de fête !… »

Les deux mains pleines de fleurs, et jetant à Rosamond un regard brillant, il se détourna du lit pour décorer la chambre à sa guise. Quant à sa nièce, sauf quand elle l’avait remercié de ses présents, elle n’avait pas cessé, tout le temps qu’il parlait, de contempler le visage de sa fille ; elle ne s’en rassasiait point. Et, lorsque le bon vieillard eut fini de bavarder, les premières paroles qu’elle prononça furent pour Rosamond toute seule.

« Pendant que je jouis ici de mon enfant, lui dit-elle, je vous garde impitoyablement loin du vôtre. Et je devrais pourtant être la dernière à vous tenir ainsi séparés trop longtemps. Retournez donc, ma chère, près de votre mari, près de votre fils. Laissez-moi, au milieu de mes douces pensées, rêver au bonheur qui m’attend désormais.

— Pour l’amour de votre mère, faites ce qu’elle vous dit là, reprit l’oncle Joseph, avant que Rosamond eût pu répondre… Le docteur assure qu’il lui faut du repos le jour, comme du repos la nuit. Et comment obtiendrai-je qu’elle ferme les yeux, si vous êtes là pour les lui tenir ouverts à vous regarder ? La tentation serait trop irrésistible. »

Rosamond comprit la justesse de ce conseil, et consentit à retourner à l’hôtel pour quelques heures, sous condition expresse que, dans la soirée, elle viendrait reprendre sa place au chevet maternel. Cet arrangement convenu, elle attendit encore assez longtemps que l’on eût apporté le repas dont avait parlé l’oncle Joseph, afin d’aider le bon vieillard à obtenir de la malade qu’elle voulût bien y faire honneur. Lorsque le plateau eut été enlevé, et quand elle eut confortablement disposé les oreillers du lit, Rosamond, enfin, put se décider à prendre congé.

Les bras de sa mère semblaient ne pouvoir se détacher de son cou… La joue de sa mère restait sur la sienne :

« Allez, ma chérie… partez maintenant !… Partez tout de suite, ou bien, devenue égoïste, je ne pourrai plus me séparer de vous, ne fût-ce que pour quelques heures, murmura la douce voix, plus harmonieuse que jamais… Ma Rosamond, à moi !… je ne trouve pas de mots pour vous bénir… Je n’en trouve point qui puissent exprimer, même faiblement, la reconnaissance que je vous dois… Le bonheur a été long à me venir… mais comme il m’arrive en abondance ! »

Ayant de franchir le seuil de la porte, Rosamond s’arrêta et jeta derrière elle un long regard. Table, cheminée, et jusqu’aux petites gravures accrochées au mur, resplendissaient de fleurs brillantes. La petite boîte à musique commençait les premières notes de la mélodie de Mozart. Déjà l’oncle Joseph avait repris auprès du lit son poste habituel, et le panier de fruits était sur ses genoux ; la figure pâle et fatiguée à laquelle l’oreiller servait de cadre était doucement éclairée par un sourire de paix ; le bien-être et le repos, heureusement amalgamés, composaient, si l’on peut s’exprimer ainsi, la physionomie de cette chambre de malade : et le tableau qu’elle offrait en ce moment aidait l’imagination de Rosamond à s’égarer paisiblement dans les prévisions d’un temps plus heureux.

Trois heures s’écoulèrent. La longue journée d’été allait achever son cours dans les splendeurs de l’occident, et le soleil, à son déclin, semblait, de ses derniers rayonnements, se faire une gloire dernière, lorsque Rosamond revint au chevet de Sarah Leeson.

Elle entra dans la chambre, à petit bruit. L’unique fenêtre qui l’éclairât donnait au couchant et du côté de la fenêtre était placé, près du lit, le fauteuil que l’oncle Joseph occupait au moment où elle était partie ; elle y retrouvait assis, à son retour, le gardien fidèle. Au moment où elle ouvrit la porte, elle posa un doigt sur ses lèvres en regardant du côté du lit. Sa main dans la main du vieillard, la pauvre malade était endormie.

Rosamond, en s’approchant sur la pointe des pieds, put constater que les yeux de l’oncle Joseph étaient ternes et fatigués. La gêne de la position qu’il occupait et qui lui rendait impossible le moindre mouvement, sous peine d’éveiller sa nièce, semblait commencer à le fatiguer. Rosamond, ôtant son chapeau et son châle, lui fit signe de se lever pour qu’elle pût prendre sa place.

« Si ! si ! murmura-t-elle, voyant qu’il branlait la tête en signe de refus, laissez-moi prendre ma faction pendant que vous irez dehors goûter un peu la fraîcheur du soir… N’ayez pas peur de la réveiller !… Sa main ne serre pas la vôtre… Elle y est simplement posée… Je vais subtilement glisser la mienne à la place… Vous verrez qu’elle ne s’en apercevra pas. »

Tout en parlant, elle glissait sa main sous celle de sa mère. L’oncle Joseph sourit, se leva de son fauteuil, et lui céda le poste qu’elle ambitionnait.

« Il faut toujours faire ce que vous voulez, disait-il. Ce n’est pas un vieux bonhomme comme moi qui pourrait vous tenir tête.

— Y a-t-il longtemps qu’elle est endormie ? demanda Rosamond.

— Depuis près de deux heures, répondit l’oncle Joseph… Mais ce n’était pas le bon sommeil que je lui voudrais… Celui-ci était agité par des rêves. Elle parlait… elle remuait sans cesse… Il n’y a guère que dix petites minutes qu’elle est tranquille comme vous la voyez.

— Vous laissez arriver trop de lumière, dit tout bas Rosamond tournant la tête du côté de la fenêtre, par laquelle pénétrait à flots la chaude et brillante lumière du ciel enflammé.

— Non !… non !… répliqua-t-il en toute hâte… qu’elle dorme ou veille, il lui faut toujours de la lumière : si je sors pour quelques moments, ainsi que vous le voulez, et si le crépuscule arrive avant que je ne sois rentré, allumez les deux flambeaux qui sont là sur la cheminée… Je tâcherai d’être ici auparavant… Mais si le temps me manque, et s’il lui arrive de se réveiller, de tenir un langage étrange, et de vous quitter des yeux pour regarder là-bas dans ce recoin de la chambre, rappelez-vous que les allumettes et les flambeaux sont ensemble sur la cheminée, et que plus tôt vous allumerez après la tombée de la nuit, mieux cela vaudra. »

À ces mots il se glissa vers la porte, sur la pointe des pieds, et sortit de la chambre.

Ses dernières recommandations rappelèrent à Rosamond ce qui s’était passé, le matin même, entre elle et le docteur. Elle jeta de nouveau vers la fenêtre un regard inquiet.

Le soleil s’abaissait justement derrière la cime des toits lointains. La chute du jour approchait.

Au moment où Rosamond reporta les yeux vers le lit, un frisson glacé passa sur elle. Un léger tremblement s’ensuivit, causé d’abord par cette sensation nerveuse, puis par le ressouvenir de cet autre frisson qui l’avait saisie dans la solitude de la chambre aux Myrtes.

Obéissant, peut-être, aux mystérieuses sympathies du toucher, la main de sa mère s’agita dans la sienne, et un trouble passager se manifesta sur la mélancolique immobilité de ce visage épuisé : ombre flottante d’un rêve… Les lèvres pâles s’entr’ouvrirent, s’écartèrent, se refermèrent en frémissant, se rouvrirent encore une fois… La respiration allait et venait péniblement, et de plus en plus pressée… La tête se mouvait sur l’oreiller, comme mal à l’aise… Les paupières s’entr’ouvrirent à demi : de faibles gémissements, sourds, inarticulés, se pressaient sur ses lèvres ; ils devinrent, peu après, des paroles indistinctes qui se précisèrent ensuite et finirent par être intelligibles. Elle prononçait ces mots :

« Jurez que vous ne détruirez pas ce papier !… Jurez que vous ne l’emporterez pas avec vous, si vous venez à quitter la maison. »

Ce qui suivit fut prononcé si vite, et à voix si basse, que l’oreille de Rosamond n’y put rien saisir. Un court silence vint ensuite. Puis la voix du rêve se fit entendre encore tout à coup, et parla plus haut.

« Où donc ?… où ? disait cette voix ; dans la bibliothèque ? dans le tiroir de la table ?… Arrêtez !… arrêtez !… dans le portrait du fantôme ?… »

Ces derniers mots jetèrent comme un flot de glace sur le cœur de Rosamond. Elle recula soudainement, avec un mouvement d’alarme… se maîtrisa, l’instant d’après, et s’inclina de nouveau vers l’oreiller. Mais il était trop tard : sa main, au moment où elle reculait, avait fait un mouvement brusque et saccadé… Sarah tressaillit, poussa un faible cri, et se réveilla les yeux agrandis par la terreur, une sueur abondante ruisselant sur son front.

« Mère ! s’écria Rosamond, la soulevant sur l’oreiller… Me voici revenue. Ne me reconnaissez-vous point ?

— Mère ? répéta Sarah d’une voix attristée et avec l’accent de l’interrogation… Mère ? »

Ce mot magique lui ayant été redit une seconde fois, le plaisir et la surprise rayonnèrent sur le visage de la malade, qui jeta ses deux bras autour du cou de sa fille :

« Oh ! ma Rosamond, dit-elle. Si j’avais pris la douce habitude de voir en face de moi, au moment de mon réveil, votre chère figure, je vous aurais bien plus tôt reconnue… en dépit de mon rêve… M’avez-vous réveillée, mon enfant, ou bien me suis-je réveillée de moi-même ?

— Je crains bien d’avoir à m’en accuser, mère.

— Ne parlez pas de « crainte, » mon enfant. Je me réveillerais avec joie du sommeil le plus doux que jamais femme ait goûté, pour voir votre charmante figure, et vous entendre me dire : « Maman. » D’ailleurs vous m’avez délivrée de la terreur où me tenait un de mes affreux rêves… Oh ! Rosamond, je suis convaincue que je vivrais heureuse de votre affection, si je pouvais seulement chasser de ma pensée les souvenirs de Porthgenna-Tower… oublier à jamais cette chambre où ma maîtresse est morte… et celle où j’avais caché la lettre…

— Essayez tout de suite, si vous m’en croyez… Parlons d’autres endroits où j’ai vécu… et où vous n’avez jamais passé… ou bien, chère mère, voulez-vous que je vous lise quelque chose ?… Avez-vous ici quelque livre qui vous plaise ? »

Elle regardait, en même temps, par-dessus le lit, sur la table qui était dans la ruelle ; sur cette table il n’y avait que quelques fioles de pharmacie, quelques-unes des fleurs de l’oncle Joseph dans un verre d’eau, et une petite boîte à ouvrage de forme oblongue. Elle regarda ensuite sur la commode placée derrière elle ; il n’y avait pas non plus le moindre volume sur ce meuble. Avant de se retourner du côté du lit, elle jeta un coup d’œil du côté de la fenêtre. Le soleil avait complètement disparu derrière les maisons ; le jour, décidément, touchait à sa fin.

« Oublier !… Ah ! oui !… si je pouvais oublier ! dit alors sa mère, qui soupira longuement et, de la main, frappait à petits coups le couvre-pied du lit.

— Êtes-vous assez bien, chère maman, pour vous distraire à quelque ouvrage ? demanda Rosamond en lui montrant la petite boîte oblongue. » Elle essayait ainsi de ramener l’entretien sur des sujets sans péril, ceux qui alimentent les conversations de chaque jour. « Quel ouvrage faites-vous en ce moment ?… Peut-on voir ? »

La figure de la malade perdit sa physionomie souffrante et comme affaissée. Un sourire vint de nouveau l’éclairer. « Je n’ai pas ici d’ouvrage commencé, dit-elle. Tous les trésors que j’avais au monde, avant le jour où vous êtes venue me voir, sont enfermés dans cette petite boîte. Ouvrez-la, ma chère, et regardez-y ! »

Rosamond, pour obéir à cet ordre, posa la boîte sur le lit de manière à ce que sa mère, sans se déranger, pût voir ce qu’elle allait faire. Le premier objet que lui fit découvrir cette espèce d’inventaire fut un petit volume, dont la reliure était très-fatiguée. C’était un vieil exemplaire des Hymnes de Wesley. Quelques brins de gazon desséchés étaient conservés entre ses pages. Sur l’un des feuillets blancs il y avait l’inscription suivante : « Ce livre appartient à Sarah Leeson. Donné par Hugh Polwheal. »

« Regardez bien ceci, lui dit sa mère… Il ne faut plus l’oublier… Quand le temps sera venu où je devrai vous quitter, Rosamond, vous placerez, de vos chères mains, ce petit volume sur mon cœur immobile… Entre ses pages, vous mettrez quelques cheveux de vous, et vous me ferez enterrer dans cette fosse du cimetière de Porthgenna, où il m’aura si longtemps, si longtemps attendue. Les autres objets que la boîte renferme vous appartiennent, Rosamond. Ce sont de petits souvenirs, furtivement enlevés çà et là, et qui me rappelaient mon enfant, alors que j’étais seule dans le monde pour moi devenu désert… Peut-être, dans bien des années, quand vos beaux cheveux bruns commenceront à devenir de la couleur des miens, en parlant à vos enfants de leur grand’mère, vous aimerez à leur montrer ces bagatelles qui lui ont été si précieuses. Et ne craignez pas de leur dire combien elle erra, combien elle a souffert… Car, en fin de compte, ces petites reliques parleront pour elle… La moindre d’entre elles leur dira combien vous avez été aimée de votre mère. »

Elle retira de la boîte, à ces mots, une feuille de papier blanc, proprement pliée, qui était placée sous le livre d’hymnes ; elle l’ouvrit, et montra à sa fille quelques feuilles d’ébénier des Alpes qui s’y trouvaient enveloppées. « Je les ai prises sur votre lit, Rosamond, le jour où je vins, inconnue, vous soigner à West-Winston… Lorsque j’eus appris le nom de la dame retenue à cette auberge, la tentation de tout risquer pour vous voir, vous et mon petit-fils, se trouva plus forte que moi… Je voulus prendre aussi dans la malle un de vos rubans… un ruban qui, certainement, avait entouré votre cou. Mais le docteur, à ce moment, vint à se rapprocher de moi et me fit peur. »

Elle replia le papier, le mit de côté sur la table, et de la boîte sortit une petite gravure, détachée des illustrations d’un carnet de poche. Cette image représentait une petite fille, en chapeau de paille à larges bords, assise au bord de l’eau et tressant une guirlande de marguerites. Comme dessin, ceci n’avait aucun mérite ; comme gravure, pas même celui d’être bien imprimé. Au-dessous, quelques mots crayonnés en caractères microscopiques : « Rosamond, la dernière fois où je l’ai vue. »

« Certes, vous étiez autrement jolie que cela, reprit Sarah ; mais encore y avait-il là dedans quelque chose qui m’aidait à me rappeler l’enfant adorée, telle que je l’avais vue à l’époque où je dus me séparer d’elle. »

La petite gravure alla rejoindre les feuilles d’ébénier ; Sarah prit alors, dans la boîte, une feuille évidemment détachée de quelque cahier, et pliée en deux. Il en tomba une mince bandelette de papier couverte de fins caractères imprimés. Ce fut ce que la malade examina d’abord : « L’annonce de votre mariage, Rosamond, dit-elle… Je m’amusais, quand j’étais toute seule, à lire et relire cet article de journal… et à essayer de me représenter comment vous étiez, et quelle toilette vous aviez ce jour-là… Si j’avais pu savoir d’avance à quelle église devait avoir lieu la cérémonie, je m’y serais certainement aventurée pour vous voir, vous et votre mari… mais cela ne me fut pas accordé… et peut-être dois-je en remercier le ciel, car, après cette joie ainsi dérobée, mes peines ne m’en auraient semblé, dans la suite, que plus difficiles à supporter… Je n’ai pas eu d’autres reliques venant de vous, Rosamond, que ce feuillet de votre premier cahier d’écriture… Votre bonne, à Porthgenna, s’était servie du reste, qu’elle déchirait au fur et à mesure pour allumer son feu. Un jour qu’elle n’avait pas l’œil sur moi, je pus m’emparer de ce dernier feuillet. Voyez !… vous n’en étiez pas encore à former vos lettres… rien que des barres et des liaisons… hélas ! que de fois je suis demeurée en contemplation devant ce méchant morceau de papier, et essayais de me figurer que je voyais votre petite main d’enfant voyager là-dessus, serrant, entre ses doigts aux bouts roses, la plume rebelle !… Je crois en vérité, chère adorée, que j’ai pleuré sur ce bout de papier, à lui seul, plus que sur tous mes autres gages de souvenir mis ensemble. »

Rosamond regarda du côté de la fenêtre, pour dissimuler les larmes qu’elle ne pouvait plus longtemps retenir.

Tandis qu’elle les essuyait à la dérobée, elle vit le ciel qui s’obscurcissait, et comprit que le crépuscule allait bientôt naître… Qu’elles étaient pâles et atténuées, les clartés du couchant !… Combien arrivait vite la chute du jour !

Quand elle se retourna du côté du lit, sa mère contemplait encore le feuillet qu’elle lui avait montré en dernier lieu.

« Cette bonne, qui allumait le feu avec vos cahiers d’écriture, continua-t-elle, se montra pour moi une véritable amie, en ces temps lointains où j’habitais Porthgenna. Elle permettait quelquefois que je vous misse au lit, Rosamond, et jamais ne me taquinait, jamais ne m’importunait de questions comme les autres gens… Sa bonté pour moi pouvait lui faire perdre sa place… Ma maîtresse avait toujours peur que je ne vinsse à trahir mon secret et le sien, si je hantais trop fréquemment la nursery ; elle avait donné des ordres pour qu’on m’empêchât d’y aller, attendu, disait-elle, que ce n’était point là ma place. Aucune autre femme de la maison n’était sous le coup d’une pareille consigne. Aucune autre ne trouvait autant de difficultés à vous embrasser, à jouer avec vous, qu’on en élevait pour moi !… Mais cette bonne, dont je vous parlais (Dieu l’aura bénie et protégée pour ceci), resta pourtant mon amie et ma complice… Bien souvent, alors que ma maîtresse me croyait dans ma chambre, clouée à mon ouvrage, je vous ai placée dans votre berceau, en vous souhaitant : « Bonne nuit. » Vous disiez bien que vous me préfériez votre bonne… mais jamais, cependant, vous ne vous fâchiez tout à fait contre moi… Jamais vous ne me refusiez, quand je vous demandais un baiser, de poser sur les miennes vos lèvres rieuses… »

Rosamond inclina doucement sa tête, qui se trouva ainsi posée sur l’oreiller, à côté de celle de sa mère… « Voyons chère maman, lui disait-elle d’une voix insinuante, pensez moins au passé !… Occupez-vous plutôt de l’avenir… Songez au temps où mon fils vous rendra tous ces lointains souvenirs dépouillés de leur amertume… au temps où vous lui enseignerez à poser ses lèvres sur les vôtres, comme jadis j’y posais les miennes.

— J’essayerai, Rosamond… mais songez donc que, pendant maintes et maintes années, mes seules pensées d’avenir ont été qu’un jour nous nous retrouverions au ciel… Si mes péchés me sont remis, comment nous y retrouverons-nous ?… Y serez-vous pour moi la petite fille d’autrefois ?… celle que je cessai de voir quand elle eut cinq ans ?… Je ne serais pas étonnée que la bonté de Dieu voulût me tenir compte de notre longue séparation ici-bas… Je ne serais pas étonnée que vous m’apparussiez, dans le monde où l’on est heureux, sous votre figure d’enfant, et que vous fussiez pour moi ce que vous auriez été pour moi sur la terre… un beau petit ange à porter dans mes bras… Si nous prions encore dans le ciel, ne serai-je pas chargée de vous apprendre vos prières… pour me consoler de ne pas vous les avoir apprises ici ?… »

Elle cessa de parler, sourit tristement, et, les yeux clos, s’abandonna aux rêves qui flottaient encore dans son intelligence à peine rassise. Pensant que peut-être, si rien ne la dérangeait, elle pourrait bien se rendormir, Rosamond ne bougeait plus et n’ouvrait plus la bouche. Ses yeux, fixés sur ce visage paisible, y constatèrent bientôt la décroissance lente et graduelle des clartés du jour… Assurée qu’elle ne se trompait point, elle regarda de nouveau vers la fenêtre. Les nuages de l’occident avaient perdu tous leurs reflets lumineux. La chute du jour était arrivée.

Au premier mouvement qu’elle fit dans son fauteuil, Rosamond sentit se poser sur son épaule la main de sa mère. En se retournant du côté du lit, elle vit fixés sur elle, et grands ouverts, les yeux de la malade… Elle les vit, et crut y distinguer une expression nouvelle, celle qui semble indiquer une absence momentanée des facultés pensantes.

« Que parlé-je du ciel ?… dit tout à coup la malade, murmurant comme entre ses dents, et fort bas, la face tournée du côté où l’obscurité se faisait… Qui me dit que j’irai jamais ?… Et pourtant, Rosamond, je n’ai pas violé le serment fait à ma maîtresse… Vous pourriez, au besoin, rendre témoignage que je n’ai pas anéanti la lettre, et que je ne l’ai pas emportée avec moi, venant à quitter la maison… J’ai voulu, c’est vrai, la tirer de la Chambre aux Myrtes… mais je ne voulais l’ôter de là que pour la cacher ailleurs… Je n’ai jamais songé à l’enlever de la maison… Je n’ai jamais voulu manquer à mon serment…

— Il va faire nuit, ma mère… Permettez que je me lève pour allumer les flambeaux. »

La main de Sarah remonta doucement le long du cou de sa fille, et s’y attacha plus étroitement que jamais.

« Je n’ai jamais juré de lui remettre la lettre, disait-elle… À la cacher, il n’y avait aucun crime… Vous l’avez trouvée, Rosamond, derrière un portrait ?… Un portrait qu’on disait être celui du fantôme de Porthgenna… Personne n’en savait la date… ni comment il était arrivé dans le manoir… Ma maîtresse l’avait en horreur, parce que cette figure peinte avait avec la sienne une bizarre analogie… Elle me dit un jour, peu après mon arrivée à Porthgenna, de le descendre du mur et de le détruire… J’eus peur d’obéir… Et c’est pour cela que, bien avant votre naissance, je le cachai dans la Chambre aux Myrtes… Vous avez dû trouver la lettre derrière ce tableau, Rosamond ?… N’était-ce pas, cependant, une bonne cachette ?… Personne encore n’avait découvert le portrait… Comment penser que quelqu’un trouverait la lettre cachée derrière ?

— Permettez-moi d’allumer, chère mère… Je suis sûre qu’un peu de lumière vous ferait plaisir.

— Non… pas à présent !… Donnez aux ténèbres le temps de s’accumuler là-bas, dans ce coin de la chambre… Soulevez-moi tout contre vous, et laissez-moi vous parler tout bas. »

Le bras passé autour du cou de Rosamond se raidit encore tandis qu’elle aidait sa mère à se soulever sur le lit. Les clartés pâlies que la fenêtre laissait passer tombaient en plein sur le visage de la malade et se réfléchissaient dans ses yeux égarés. « J’attends quelque chose qui vient, précisément à cette heure, avant qu’on n’allume les flambeaux, murmurait-elle bien bas, et d’une voix étouffée par la peur… Là-bas !… »

Et elle montrait, dans le voisinage de la porte, le coin de la chambre le plus éloigné.

« Ma mère… au nom de Dieu ! qu’avez-vous ?… Qu’est-il arrivé pour vous troubler ainsi ?

— Bien, bien… dites ainsi : « Ma mère ! » Si elle vient, elle ne restera pas, après vous avoir entendue m’appeler : « Ma mère ! » et quand elle verra que, en fin de compte, malgré qu’elle en ait, nous nous sommes retrouvées et nous nous aimons… Oh ! bonne, et tendre, et miséricordieuse enfant !… Si seulement vous pouviez me délivrer d’elle !… Combien d’années ne pourrais-je pas vivre encore !… Et que de bonheur à nous deux !…

— Ne parlez pas ainsi !… Ne me regardez pas ainsi !… Dites-moi tranquillement, chère et bien chère mère, tranquillement, sans vous troubler…

— Chut… chut !… je dois tout vous dire… Sur son lit de mort, elle m’a menacée, si je lui désobéissais… Elle disait que, de l’autre monde, elle reviendrait me hanter… Eh ! bien, Rosamond !… je lui ai désobéi… Elle a tenu sa promesse… oui, toujours, depuis ce moment, elle a tenu sa promesse… Voyez !… voyez là-bas !… »

Son bras gauche, tandis qu’elle répondait ainsi, était passé au cou de Rosamond. Elle tenait son bras droit étendu vers le coin de la chambre, et lentement, lentement, agitait sa main dans le vide.

« Voyez !… disait-elle… Voilà comme elle m’arrive toujours, alors que finit la journée… avec ce grossier vêtement noir que mes mains firent pour elle… avec ce même sourire qu’elle avait aux lèvres en me demandant si on la prendrait bien pour une domestique… Maîtresse ! maîtresse !… reposez, enfin !… Le Secret, maintenant, n’est plus à nous. Reposez !… Mon enfant m’est rendue… Reposez à jamais !… ne venez plus vous placer entre elle et moi !… »

Elle cessa de parler, rappelant avec effort dans sa poitrine le souffle qui lui manquait. Puis elle posa sa joue frémissante et fiévreuse contre la joue de sa fille… « Encore, encore !… Appelez-moi : « Ma mère ! » lui disait-elle tout bas… Prononcez ces mots à voix bien haute !… Ils la chasseront à jamais loin de moi !… »

Rosamond domina la terreur qui la faisait, en ce moment, trembler de la tête aux pieds, et articula les mots désirés.

Sa mère se pencha un peu en avant, toujours aspirant avec peine, et fouillant d’un regard avide l’ombre qui avait envahi paisiblement le fond de la chambre.

« Partie !… s’écria-t-elle tout à coup avec l’accent du triomphe. Oh ! Dieu de pitié ! Dieu bon !… Elle est enfin partie ! »

L’instant d’après, elle était agenouillée sur son lit. Pendant un moment, remplis d’émotion, ses yeux rayonnèrent dans la pénombre crépusculaire, beaux d’une beauté surhumaine, tandis qu’elle les fixait, avec un dernier regard d’amour, sur le visage de sa fille. « Ange chéri, saint amour de mon cœur, murmurait-elle… que de bonheur nous est réservé !… » Et, ces mots prononcés, elle enlaça ses deux bras autour du cou de Rosamond, qui sentit les lèvres de sa mère se poser pour la première fois sur ses lèvres.

Ce baiser se prolongea jusqu’au moment où la tête de Sarah, fléchissant peu à peu, retomba sur le sein de Rosamond… Il se prolongea jusqu’à l’instant ou la miséricorde de Dieu acheva son œuvre… et où le repos rentra pour jamais dans cette âme épuisée.