Le Secret (Collins)/Livre IV/5

Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 223-238).


CHAPITRE V.

Adieux joués par Mozart.


Après sa dernière repartie à l’adresse de M. Munder, l’oncle Joseph ne prononça plus une parole, sauf pour prendre très-cordialement congé de Betsey, jusqu’au moment où sa nièce et lui se retrouvèrent sous les murs est de Porthgenna-Tower. Il fit halte, arrivé là, jeta encore un regard sur l’édifice, et ses lèvres s’ouvrirent enfin.

« Ma pauvre enfant, disait-il, je suis désolé !… vraiment désolé. Voilà, comme on dit en Angleterre, de la mauvaise besogne. »

Croyant qu’il faisait allusion à la scène qui venait d’avoir lieu dans la chambre de la femme de charge, Sarah lui demanda pardon de l’avoir exposé à une altercation avec un personnage aussi redouté que l’était M. Munder.

« Non… vous vous trompez !… s’écria-t-il… Je ne pensais nullement à ce gros homme et à ses gros mots… Il m’avait impatienté, je ne le puis nier… mais tout ceci est bien loin, maintenant… Je l’ai repoussé de moi, lui et ses gros mots, comme j’écarte du pied ce caillou qui se trouve sur ma route. Ce n’est ni de vos Munder, ni de vos femmes de charge, ni de vos Betzi que je parle maintenant… C’est de quelque chose qui vous touche, et moi aussi par conséquent, de beaucoup plus près… En marchant, je vous dirai ce dont il s’agit, car je vois à votre physionomie, Sarah, que vous resterez inquiète et craintive aussi longtemps que nous serons dans le voisinage de cette maison-cachot… Allons, donc ; je suis prêt à marcher… Voilà le sentier… Retournons chercher par là le petit bagage que nous avons laissé à l’auberge, tout au bout de cette grande solitude livrée au vent.

— C’est cela, cher oncle, ne perdons pas notre temps. Marchons vite ! ne craignez pas de me fatiguer… Je suis bien plus forte, à présent. »

Ils reprirent le même sentier par lequel, quelques heures auparavant, ils étaient arrivés à Porthgenna-Tower. Ils avaient à peine fait cent pas lorsque Jacob, l’aide-jardinier, sa houe sur l’épaule, sortit furtivement par quelque brèche du côté nord de l’enclos. Le soleil venait de se coucher ; mais un beau restant de jour était épandu sur la vaste surface de la grande plaine dénudée, et Jacob, avant de les suivre, laissa le vieillard et sa nièce s’éloigner davantage des bâtiments. Les instructions de la femme de charge portaient, sans plus, qu’il eût à ne pas perdre de vue ces deux voyageurs. S’il les voyait s’arrêter pour regarder en arrière, il devait aussitôt faire halte, lui aussi, et donner çà et là deux ou trois coups de houe, comme s’il était occupé sur la lande. Stimulé par la promesse d’une belle pièce de six pence dans le cas où il exécuterait fidèlement les ordres reçus, Jacob les repassait dans sa mémoire, ne quittait pas de l’œil les deux étrangers, et se promettait bien de ne pas laisser échapper la prime entrevue.

« Maintenant, reprit l’oncle Joseph, tout en marchant, je vais vous dire ce qui me contrarie si fort… Je suis fâché que nous ayons fait ce voyage, couru nos petits dangers, empoché notre petite semonce, le tout… pour rien. Le mot que vous m’avez dit à l’oreille, au moment où je vous faisais revenir à vous (et ceci eût été bien plus tôt fait, par parenthèse, si les stupides habitants de la maison-cachot eussent apporté l’eau plus vivement), ce mot n’était certes pas grand’chose. Mais il a suffi pour me prouver que notre voyage ici demeure sans résultat. Je puis m’en taire, je puis faire bonne mine à ce jeu, je puis me tenir discrètement pour satisfait de ce mystère dans lequel je marche les yeux bandés, et certes bien hermétiquement clos ; mais il n’en est pas moins avéré pour moi que la chose à laquelle vous attachiez, en partant, la plus grande importance, est aussi la chose que vous n’êtes point parvenue à obtenir. Je ne sais rien de plus, mais ceci, je le sais ; et je vous répète que nous avons fait là une mauvaise besogne… Il n’y a pas à s’en dédire… C’est bien cela, c’est bien ce qu’on entend par cette expression familière. »

Tandis qu’il achevait, à sa manière toujours un peu originale, cette profession de foi sympathique, la crainte, la méfiance, l’inquiétude, qui jusqu’alors avaient altéré la douceur naturelle des yeux de Sarah, firent place à une expression d’affectueuse mélancolie qui sembla leur rendre toute leur beauté.

« Ne vous affligez pas à cause de moi, cher oncle ! lui dit-elle, s’arrêtant, et, de la main, par un mouvement très-doux, enlevant quelques grains de poussière tombés sur le collet de son habit… J’ai tant souffert, et souffert si longtemps, que les désappointements les plus pénibles me sont devenus légers.

— Je ne veux pas vous entendre parler ainsi ! s’écria l’oncle Joseph ; ce sont pour moi des coups insupportables, que de semblables discours tenus par vous. Vous ne devez plus connaître de désappointements… non !… vous n’en aurez plus à subir, et c’est moi qui le dis, moi Buschmann, Joseph le Têtu, moi, Buschmann la Mule.

— Le jour où les désappointements auront cessé pour moi, ce jour-là, mon oncle, n’est pas loin de nous. Encore un peu de temps donné à l’attente, encore un peu de patience. Or j’ai appris à patienter et à espérer vainement. Craintes et revers, revers et craintes, telle a été ma vie depuis que je suis femme, et à cette vie je suis maintenant tout à fait accoutumée. Si vous êtes surpris, et vous devez l’être, de voir que je n’ai pas su rentrer en possession de la lettre pendant que je tenais les clefs de la chambre aux Myrtes, et alors que personne n’était là pour m’empêcher d’y pénétrer, rappelez-vous l’histoire de ma vie toute entière ; elle vous servira d’éclaircissement. Craintes et revers, revers et craintes… je ne vous en pourrais dire autre chose… vous révéleront tout ce qu’il y a eu de vrai dans cette carrière troublée… Avançons, mon oncle, avançons ! »

La résignation empreinte dans sa voix et dans ses gestes, tandis qu’elle s’exprimait ainsi, était véritablement celle du désespoir. Elle lui donnait un aplomb, une assurance qui, aux yeux de l’oncle Joseph, la métamorphosaient à ne la pas reconnaître. Aussi la regardait-il, maintenant, avec une terreur à peine déguisée.

« Non, lui dit-il… n’avançons pas davantage !… Revenons plutôt dans cette maison-cachot… Essayons de quelque autre plan… Trouvons un autre moyen d’arriver à cette lutine de lettre… Je m’inquiète peu des Munder, des femmes de charge et des Betzi, moi !… Je ne m’inquiète que d’une chose, c’est de vous procurer ce dont vous avez envie, et de vous ramener chez nous, aussi tranquille que je le suis moi-même… Allons, retournons !

— Il est trop tard, maintenant.

— Comment, trop tard !… Ah ! maison du diable ! vieille enfumée ! horrible cachot, que je te hais ! s’écria l’oncle Joseph, jetant un coup d’œil à l’horizon et montrant ses deux poings à Porthgenna-Tower.

— Trop tard, mon oncle, répéta Sarah… Trop tard, parce que l’occasion est perdue… Trop tard, parce que, se représentât-elle à moi, je n’oserais plus approcher de la chambre aux Myrtes. Mon dernier espoir était que je pourrais changer la cachette de cette lettre ; et ce dernier espoir, je ne l’ai plus. Ma vie n’a donc plus qu’un objet… À l’atteindre vous pouvez m’aider, mais je ne saurais vous dire comment, à moins que vous ne consentiez à me suivre immédiatement, à moins que vous ne me parliez plus de retourner à Porthgenna-Tower. »

L’oncle Joseph allait recommencer ses instances. Sarah l’arrêta au milieu d’une phrase commencée, en lui posant la main sur l’épaule, et en lui montrant, sur les bruyères en pente qu’ils avaient laissées derrière eux, un point qu’elle signalait à son attention.

« Regardez ! disait-elle ; il y a quelqu’un là-bas, sur le sentier. Est-ce un enfant ou un homme ? »

L’oncle Joseph, regardant aux clartés du crépuscule, vit en effet, à peu de distance, une figure humaine. C’était celle d’un tout jeune garçon qui semblait occupé à creuser une rigole dans la lande.

« En marche ! en marche !… et tout de suite, dit Sarah, plus insistante que jamais, avant que le vieillard eût pu répondre à sa question. Je ne pourrai vous dire ce que j’attends de vous, cher oncle, que lorsque nous serons à l’auberge, loin de tous les regards, à l’abri de toutes les indiscrétions. »

Ils avancèrent jusqu’au point le plus élevé du grand plateau. Là ils s’arrêtèrent, et regardèrent encore derrière eux. La route qui leur restait à faire courait sur la pente des collines, et l’endroit où ils se trouvaient était le dernier d’où ils pussent jeter sur Porthgenna-Tower un dernier coup d’œil.

« Le petit bonhomme n’est plus en vue, » dit l’oncle Joseph, regardant la plaine qu’il dominait.

Les yeux de Sarah, plus jeunes et meilleurs que ceux de son oncle, confirmèrent la vérité de ce qu’il venait de dire. Dans toutes les directions, aussi loin que pût porter le regard, la solitude était complète. Avant de se remettre en marche, elle s’écarta de quelques pas et contempla longuement la tour du vieux manoir, qui se profilait en noir sur le ciel encore vaguement lumineux, et derrière laquelle, comme un mur sombre, s’étendait la mer immobile. « Plus jamais !… se disait-elle tout bas… Jamais, jamais, jamais plus ! » De là ses yeux, errant au hasard, se portèrent sur l’église et sur le cimetière enclos dans son mur d’enceinte ; on les découvrait à peine dans l’ombre qui s’épaississait à chaque minute. « Attends-moi quelque temps encore !… disait-elle, s’efforçant pour mieux voir, et pressant sa main contre sa poitrine, justement à l’endroit où était caché le petit livre de Cantiques… Ma route touche à son terme… Le jour n’est pas loin où je frapperai à la porte de ma demeure. »

Ses yeux étaient pleins de larmes et lui refusaient leur service. Elle rejoignit son oncle, et, suspendue à son bras, lui fit faire quelques pas sur le penchant du coteau ; puis, tout à coup, elle s’arrêta, comme prise d’une méfiance soudaine, et remonta vers la cime qu’elle venait de quitter. « Je ne suis pas bien sûre, disait-elle, répondant au regard surpris de son compagnon… je ne suis pas sûre que nous en ayons fini avec ce garçon qui travaillait sur la bruyère… »

Au moment où elle prononçait ces paroles, de derrière un des blocs de granit éparpillés au hasard dans toutes les directions, la même figure sortit. C’était bien le petit jardinier, et, comme devant, il se remit à creuser, sans que cette action pût s’expliquer ou se comprendre, le sol aride que ses pieds foulaient.

« Eh bien ! oui… je vois… je vois bien, disait l’oncle Joseph, à qui sa nièce montrait l’apparition par un mouvement assez marqué… C’est le même garnement… Et il creuse comme là-bas… Après, s’il vous plaît ? »

Sarah n’essaya même pas de répondre.

« Avançons ! dit-elle précipitamment ; arrivons à notre auberge, aussi vite que nous le pourrons. »

Ils virèrent de bord encore une fois, et descendirent le sentier ouvert devant eux. En moins d’une minute, ils avaient perdu de vue Porthgenna-Tower, la vieille église, et tout le paysage occidental. Et pourtant, bien qu’il n’y eût plus rien à voir derrière eux que la lande de plus en plus noire et vide, Sarah n’en fit pas moins halte, par intervalles, aussi longtemps que les ténèbres lui permirent de distinguer ce qui se passait derrière elle. Du reste, pas d’observations, aucune excuse pour les retards qu’elle occasionnait ainsi. Ce fut seulement en vue des réverbères de la petite ville, qu’elle cessa de regarder par-dessus son épaule, et qu’elle adressa la parole à son compagnon de route. Ce qu’elle lui dit alors équivalait à une simple recommandation de faire en sorte qu’ils eussent un salon à part où se retirer, dès qu’ils seraient arrivés là où ils devaient passer la nuit.

Leurs lits commandés à l’auberge, on leur servit à souper dans la plus belle pièce de la maison. Dès qu’on les eut laissés seuls, Sarah vint s’asseoir tout à côté du vieillard, et laissa tomber ces mots dans son oreille :

« Mon oncle… on nous a suivis, pas à pas, de Porthgenna-Tower jusqu’ici.

— Bah !… vraiment ?… Et qu’en savez-vous ? demanda l’oncle Joseph.

— Chut !… Parlez plus bas !… Il y a peut-être quelqu’un qui écoute à la porte… quelqu’un qui s’est glissé sous la fenêtre… Vous avez remarqué ce jeune garçon qui piochait la lande ?…

— Allons donc !… Comment, Sarah !… vous avez peur et vous voulez me faire peur d’un gamin pareil ?

— Oh !… pas si haut… pas si haut !… Un piége nous est tendu. Je m’en suis doutée, mon oncle, à peine étions-nous entrés à Porthgenna-Tower… Maintenant, j’en suis parfaitement sûre… Que pouvaient signifier toutes ces paroles échangées à voix basse entre la femme de charge et l’intendant, lorsque nous sommes arrivés dans le premier vestibule ?… J’avais l’œil sur eux, et suis certaine qu’ils parlaient de nous… Ils n’étaient, il s’en faut bien, ni assez surpris de nous voir, ni assez surpris de ce que nous avions à leur dire… Ne vous moquez pas, cher oncle !… ceci est un danger réel, et non pas une vaine fantaisie de mon cerveau… Les clefs… rapprochez-vous de moi… les clefs des chambres du nord, on y a mis de nouvelles étiquettes. Les portes y ont été toutes numérotées… pensez donc !… Pensez à tous ces chuchotages quand nous sommes entrés, à tous ces chuchotages encore, plus tard, dans la chambre de la femme de charge… quand vous vous êtes levé pour partir… Vous avez dû remarquer combien la conduite de cet homme a changé, après que la femme de charge lui eut parlé… Certainement, ceci vous a frappé comme moi… Ils nous ont laissé entrer, ils nous ont laissé sortir trop facilement… Oh ! non, non, je ne me trompe pas… Ils avaient, pour nous laisser entrer et sortir ainsi, quelque motif que nous ignorons… À défaut d’autre indice, la présence de cet enfant qui nous suivait sur la lande ne le dit-elle pas assez haut ?… Je l’ai vu s’attacher à nos pas, absolument comme je vous vois… Ce n’est pas sans raison que je m’effraye, pour le coup… Aussi sûr que nous sommes deux dans cette chambre, il existe un piége que nous tendent les habitants de Porthgenna-Tower.

— Un piége !… un piége !… Et comment ?… Et pourquoi ?… Et à quelle occasion ? demanda l’oncle Joseph, exprimant son ébahissement par un geste qui consistait à se passer rapidement les deux mains devant les yeux.

— Ils veulent me faire parler… ils veulent me suivre… ils veulent savoir où je vais… ils veulent m’interroger, répondit-elle avec un tremblement nerveux… Vous n’avez pas oublié, mon oncle, ce que je vous ai dit de quelques paroles insensées qui me sont échappées au chevet de mistress Frankland… J’aurais dû me couper vingt fois la langue avant que de les lui laisser proférer… Elles ont fait un mal horrible… j’en suis certaine… oui, déjà elles ont fait un horrible mal… Je me suis rendue suspecte… Si mistress Frankland réussit à me retrouver, je serai certainement interrogée… Et la voilà sur mes traces… On va s’informer de nous ici… Il faut donc absolument qu’on ignore où nous irons en quittant cette auberge… Il ne faut pas que les gens d’ici puissent répondre aux questions qu’on leur fera sur notre compte… Oh ! cher oncle, à tout prix, et quelque parti que nous prenions, assurons-nous de ceci !

— Fort bien, dit le vieillard, secouant la tête en homme tout à fait content de lui… Si ce n’est que cela, mon enfant, tranquillisez-vous ; je m’en charge. Quand vous serez couchée, je manderai l’aubergiste, et je lui dirai : « Dès demain, monsieur, procurez-nous une petite voiture qui nous mette sur le passage de la diligence pour Truro. »

— Non !… mille fois non ! Ce n’est pas ici que nous devons prendre une voiture.

— Mais si !… mille fois si !… Nous prendrons la voiture ici, parce que je veux, avant toute chose, m’assurer de l’aubergiste… Écoutez bien… Je lui dirai : « Si, après notre départ, vous voyez arriver des gens aux regards curieux, aux questions indiscrètes… eh bien ! monsieur, c’est moi qui vous en prie, ne soufflez mot… » Puis, je clignerai de l’œil, je poserai mon doigt comme vous voyez là, le long de mon nez, je lancerai un petit éclat de rire significatif, et, cric, crac ! voilà l’aubergiste de notre bord… l’affaire est bâclée.

— Il ne faut pas nous fier à l’aubergiste, mon oncle ; il ne faut nous fier à personne… C’est à pied que, demain, nous partirons d’ici… et encore faudra-t-il bien regarder si personne ne nous suit… Tenez !… voici justement une carte du Cornouailles accrochée à ce mur… Les moindres routes, les chemins de traverse y sont marqués. Nous pouvons, d’avance, arrêter la direction que nous prendrons… Une nuit de repos me rendra toute la force nécessaire, et nous n’avons pas de bagage dont nous ne puissions nous charger… Vous n’avez que votre havre-sac : je n’ai que le petit sac de nuit que vous m’avez prêté… Nous pouvons faire à pied six, sept, et même dix milles au besoin, avec les temps de repos… Venez par ici !… étudiez cette carte… je vous en prie, étudiez-la ! »

Tout en protestant contre l’abandon de son beau plan, qu’il déclarait et croyait être, en effet, parfaitement adapté aux difficultés de la situation, l’oncle Joseph consentit à examiner la carte, de concert avec sa nièce. On y voyait tracé, un peu au delà de la petite ville où ils étaient en ce moment, un chemin de traverse coupant à angle droit, dans la direction du nord, la grande route qui mène à Truro, et menant à une autre route, qui, d’après la grosseur du trait à elle consacré, devait être une route à diligences. Celle-ci traversait une ville assez importante pour que son nom fût imprimé en lettres capitales. Heureuse de cette découverte, Sarah proposa de suivre à pied le chemin de traverse (qui, sur la carte, ne semblait guère avoir plus de cinq à six milles de long), et de ne monter en voiture qu’une fois arrivés à la ville en question, chef-lieu probable d’un district inconnu. En adoptant cette marche, ils devaient rompre toute piste, à leur sortie de la petite ville qu’ils allaient quitter, à moins cependant qu’ils ne fussent suivis à pied, comme ils l’avaient déjà été sur la lande. Pour le cas où se présenterait une difficulté de ce genre, Sarah ne voyait qu’un remède praticable, qui était de s’attarder à dessein sur la route jusqu’à la tombée de la nuit, et de s’en rapporter à l’obscurité pour déjouer la vigilance de la personne chargée de savoir où ils allaient.

L’oncle Joseph secoua les épaules, d’un air résigné, quand sa nièce lui exposa pour quelles raisons elle désirait continuer à pied leur voyage :

« Il faudra, disait-il, une fois ce parti pris, piétiner beaucoup dans la poussière… beaucoup regarder derrière nous… épier, surveiller de tous côtés… faire mille tours et détours… Ceci n’est pas, à beaucoup près, aussi facile, mon enfant, que, nous étant assurés préalablement de l’aubergiste, de nous prélasser à notre aise sur les coussins de la diligence… Mais, puisque vous le voulez, ainsi soit-il !… Votre volonté, Sarah… votre volonté… je ne me permettrai pas d’y contredire jusqu’à ce que nous soyons de retour à Truro, et que nous nous soyons remis des fatigues de notre voyage.

Votre voyage, alors, sera fini, mais non le mien. »

Ce peu de mots suffit pour changer la physionomie du vieillard. Ses yeux se fixèrent sur sa nièce, avec l’expression du reproche ; ses joues rosées perdirent leur teinte joyeuse, ses mains si mobiles retombèrent inertes à ses côtés.

« Sarah, dit-il d’une voix basse et calme, qui ne ressemblait en rien à sa voix ordinaire… Sarah, est-ce que vous aurez bien le cœur de me quitter encore une fois ?

— Demandez-moi si j’aurai le courage de rester dans le pays de Cornouailles… Voilà, mon oncle, la question qu’il faut me faire. Si je n’avais à consulter que mon cœur, oh ! que je serais heureuse de vivre sous votre toit, d’y rester, avec votre aveu, jusqu’au dernier jour de ma vie !… Mais tant de repos et de bonheur n’entre pas dans le lot qui m’est échu… La crainte que j’ai d’être interrogée par mistress Frankland me chasse de Porthgenna, me chasse du Cornouailles, me chasse de votre foyer… Celle de voir découvrir la lettre n’est peut-être pas aussi terrible pour moi que celle de subir un pareil interrogatoire… J’ai déjà dit ce que je ne devais pas dire… Si je me retrouve en présence de mistress Frankland, il n’est rien qu’elle ne puisse tirer de moi… Oh ! mon Dieu !… penser que cette bonne et charmante jeune femme, qui partout, autour d’elle, porte le bonheur, n’est pour moi qu’un sujet de crainte… J’ai peur devant ses yeux chargés de pitié… J’ai peur quand sa douce voix vibre à mon oreille… J’ai peur quand sa douce main effleure la mienne… Oui, mon oncle, quand mistress Frankland viendra visiter Porthgenna, les enfants eux-mêmes feront foule autour d’elle : toute créature, en ce pauvre village, se sentira attirée par l’éclat lumineux de sa beauté, de sa bonté, comme par l’éclat radieux du soleil lui-même… Et moi !… moi seule parmi tant d’êtres vivants… il faut que je l’évite comme si sa présence donnait la mort. Le jour où elle entrera dans le Cornouailles est précisément le jour où j’en dois sortir… le jour où il faudra que, vous et moi, nous nous disions adieu. N’ajoutez rien à tant d’amertume en me demandant si j’aurai le cœur de vous quitter… Pour l’amour de ma mère qui n’est plus, oncle Joseph, croyez à ma reconnaissance… croyez que, si je vous quitte encore une fois, c’est moins que jamais à ma volonté que j’obéis. »

Elle se laissa tomber, parlant ainsi, sur un sofa placé près d’elle, posa sa tête, avec un long soupir découragé, sur l’un des coussins, et n’ajouta plus un mot.

Les pleurs s’amassaient sous les paupières de l’oncle Joseph, tandis qu’il s’asseyait auprès de sa nièce. Il lui prit la main, qu’il flattait et tapotait tour à tour, comme s’il eût eu un enfant à calmer :

« Je supporterai ceci de mon mieux, murmurait-il faiblement… et je ne dirai plus rien… Quand je serai resté seul, vous m’écrirez au moins quelquefois, n’est-il pas vrai ?… Pour l’amour de la pauvre mère qui n’est plus, vous accorderez bien quelques heures à l’oncle Joseph ?… »

Elle se retourna de son côté, et lui jeta les deux bras autour du cou, laissant éclater une énergie de passion qui contrastait merveilleusement avec la réserve ordinaire de son caractère.

« Je vous écrirai souvent, disait-elle… je vous écrirai sans cesse, murmurait-elle, la tête appuyée sur la poitrine du vieillard… Si jamais je suis ou dans l’inquiétude, ou en quelque péril, vous le saurez certainement… »

À ces mots, elle s’arrêta toute troublée, confuse, comme effrayée d’elle-même, de sa liberté de paroles et de gestes. Ses bras s’ouvrirent, et, se détournant, elle cacha sa tête dans ses deux mains. Dans ce simple mouvement se révélait (et avec quelle saisissante éloquence !) le tyrannique empire de la retenue qu’elle s’était toujours imposée depuis qu’elle était femme.

L’oncle Joseph se leva de son canapé, et lentement se promena par la chambre, de long en large, çà et là, regardant sa nièce, mais sans lui adresser la moindre parole. Quelques minutes passées, le domestique vint mettre le couvert du souper. L’interruption arrivait à propos, puisque Sarah se trouvait ainsi forcée de reprendre quelque empire sur elle-même. Aussitôt après le souper, l’oncle et la nièce se quittèrent pour le reste de la nuit, sans échanger une seule parole relative à leur séparation ultérieure.

Lorsqu’ils se retrouvèrent ensemble, le lendemain matin, le vieillard n’avait pas encore retrouvé sa sérénité ordinaire. Il essayait bien de causer aussi gaiement que d’habitude ; mais dans sa voix, dans ses gestes, dans ses allures, il y avait un sérieux, une réserve étranges. Le cœur de Sarah souffrait à le voir aussi tristement préoccupé de leur séparation future. Elle voulut hasarder quelques mots de consolation et d’espoir ; mais il les repoussa par un de ces gestes de main qui lui étaient familiers, et qui caractérisaient l’originalité de ses façons exotiques. Puis il sortit pour aller régler le compte de l’aubergiste.

Peu après le déjeuner, à la grande surprise des gens de l’hôtel, nos deux voyageurs reprirent pédestrement leur voyage, l’oncle Joseph, havre-sac au dos, et sa nièce portant à la main son sac de nuit. Arrivés au tournant qui allait les conduire au chemin de traverse, tous deux s’arrêtèrent, tous deux regardèrent en arrière. Cette fois ils n’aperçurent rien qui pût leur causer la moindre inquiétude. Pas une créature humaine ne se montrait sur le grand chemin, qu’ils n’avaient pas quitté depuis leur départ de l’auberge.

« La route est libre, dit l’oncle Joseph, au moment où ils débouchaient sur le chemin de traverse… Quoi qu’il en soit de nos aventures d’hier, à présent, au moins, personne ne nous suit.

— C’est-à-dire que nous ne voyons personne, répondit Sarah,… mais il n’est pas jusqu’aux bornes de ces bas côtés qui ne m’inspirent quelque méfiance… Avant de nous estimer en sûreté, mon oncle, regardons souvent par-dessus notre épaule… Plus j’y pense, et plus me fait peur le piége que nous ont tendu ces gens de Porthgenna-Tower.

— À nous, Sarah ?… Pourquoi donc me tendraient-ils un piége ?

— Parce qu’ils vous ont vu avec moi… Vous aurez bien moins à redouter d’eux quand nous serons séparés… Et voilà, mon oncle, une raison de plus pour supporter patiemment les angoisses de cette séparation.

— Est-ce que vous irez loin, bien loin, Sarah, quand vous m’aurez ainsi quitté ?

— Je n’oserai m’arrêter que lorsque je me sentirai perdue dans ce ténébreux océan qu’on appelle Londres… Épargnez-moi ce triste regard… Je n’oublierai pas ce que j’ai promis ; vous recevrez exactement de mes lettres… J’ai des amis (non pas des amis tels que vous, mais des amis, cependant), chez lesquels je puis aller. À Londres seulement, je me sentirai protégée contre toute poursuite. Le danger est grand… oh ! oui, c’est un grand danger !… Par ce que j’ai vu à Porthgenna, je sais que mistress Frankland se propose déjà de me découvrir… Et l’intérêt qu’elle peut prendre à cette espèce de chasse sera décuplé, j’en suis certaine, lorsqu’elle apprendra, elle l’apprendra positivement, ce qui s’est passé hier dans le vieux manoir… Si par hasard on vous relançait jusqu’à Truro, prenez bien garde, ô mon oncle… prenez bien garde à ce que vous ferez… prenez bien garde aux réponses qu’ils essayeront de vous arracher.

— Ils ne m’arracheront aucune réponse, mon enfant… Mais dites… car je ne veux ignorer aucune des chances qui peuvent vous ramener près de moi… si mistress Frankland venait à trouver la lettre,… que feriez-vous, dites ? »

À cette question, la main de Sarah, qui jusqu’alors reposait, inerte, sur le bras de son oncle, car ils marchaient côte à côte, l’étreignit par un mouvement soudain : « Alors même que mistress Frankland entrerait dans la chambre aux Myrtes, dit-elle, s’arrêtant et regardant de tous côtés autour d’elle avec une sorte d’effroi, elle peut fort bien ne pas trouver la lettre… cette lettre est pliée sous un si petit volume… elle est dans une cachette peu susceptible d’être devinée.

— Mais enfin… si elle la trouve ?

— Si elle la trouve, il y aura plus de motifs que jamais pour mettre des milles et des milles entre elle et moi. »

Elle répondait ainsi, les deux mains sur son cœur, et le comprimant comme s’il eût été sur le point d’éclater. Une crispation presque insensible serpenta rapidement sur ses traits ; ses yeux se fermèrent, tout son visage se couvrit d’une rougeur intense, et, immédiatement après, redevint d’une pâleur extrême. À plusieurs reprises, sur son front où perlait une sueur abondante, elle passa un mouchoir qu’elle venait de tirer de sa poche. Le vieillard qui, voyant sa nièce faire halte, s’était imaginé qu’elle avait aperçu quelqu’un derrière eux, et venait de regarder dans cette direction, se rendit compte de ce dernier mouvement, et lui demanda si elle avait trop chaud. Elle secoua la tête, et reprit son bras pour continuer à marcher ; mais elle respirait péniblement, du moins à ce qu’il imagina. En conséquence il lui proposa de s’asseoir au bord du chemin pour se reposer un peu ; mais elle répondit simplement : « Pas encore ! » Ils marchèrent une demi-heure de plus ; alors ils regardèrent de nouveau derrière eux, et de nouveau ne voyant personne, ils s’assirent sur un banc au bord de la route, pour reprendre quelques forces.

Après deux autres haltes, ils arrivèrent à l’extrémité du chemin de traverse. Sur la grande route où il les avait conduits, ils furent rejoints par un charretier qui s’en revenait à vide, et qui leur offrit de les prendre « à bord » jusqu’à la ville prochaine. Il acceptèrent avec reconnaissance, et, après une demi-heure de voyage, arrivés à destination, se firent descendre devant le principal hôtel. Informés là qu’il était trop tard pour prendre la diligence, ils louèrent une voiture qui les conduisit à Truro, où ils arrivèrent assez tard dans la soirée. Pendant tout ce voyage, depuis qu’ils avaient quitté le chef-lieu du district jusqu’au moment où, selon le désir manifesté par Sarah, on les descendit devant le bureau des diligences de Truro, ils n’avaient rien vu qui pût leur donner le moindre soupçon d’être suivis ou espionnés ; pas une des personnes qu’ils avaient vues dans les endroits habités, ou de celles qu’ils avaient rencontrées sur les routes, n’avait semblé prendre à eux plus d’intérêt que n’en inspire toute espèce de voyageurs.

Il était cinq heures du soir quand ils entrèrent dans le bureau des diligences pour s’informer des moyens de se rendre du côté d’Exeter. On leur répondit qu’une voiture partirait à une heure de là, et qu’une autre traverserait Truro le lendemain dès huit heures du matin.

« Vous ne partirez certainement pas ce soir ? dit l’oncle Joseph avec l’accent de la prière… Vous attendrez bien jusqu’à demain pour vous reposer auprès de moi ?

— Je ferai bien mieux de partir, cher oncle, pendant qu’il me reste un peu de courage. »

Telle fut la triste réponse de Sarah.

« Mais vous êtes si pâle, si fatiguée, si faible…

— Je ne serai jamais plus forte que je ne suis maintenant. Tenez, ne mettez pas mon cœur de moitié dans vos instances !… Il est déjà bien assez dur, sans cela, de vous quitter. »

L’oncle Joseph soupira et n’ouvrit plus la bouche. Sa nièce le suivit, de rue en rue, jusqu’à son modeste domicile. Le joyeux ouvrier, toujours derrière le comptoir, polissait un morceau de bois, absolument dans la même attitude où Sarah l’avait vu en arrivant à Truro, et lorsqu’elle jetait son premier regard dans le magasin de son oncle. Cet honnête travailleur avait de bonnes nouvelles : l’ouvrage allait bien, les commandes arrivaient ; mais l’oncle Joseph écoutait d’un air distrait le compte rendu de son employé, et celui-ci le vit se diriger vers le petit salon du fond sans que le moindre reflet du sourire habituel eût déridé cette candide physionomie. « Pourquoi ai-je un magasin ? Pourquoi toutes ces commandes ? Tout cela m’empêche de partir avec vous, dit-il à Sarah quand ils se retrouvèrent seuls… Ah ! vraiment, de tout ce voyage, il n’y a eu de bon que le départ… Asseyez-vous, mon enfant, et reposez-vous… Il faut bien que je tâche de prendre mon parti, et je vais vous faire du thé. »

Lorsque le plateau fut sur la table, il quitta l’appartement, et y revint, après une courte absence, un panier à la main. Quand le porteur de la diligence vint chercher les bagages, il ne laissa pas comprendre le panier parmi les objets que cet homme enlevait ; mais il le déposa entre ses jambes et l’y garda précieusement, tandis qu’il versait le thé dans la tasse de sa nièce.

La boîte à musique pendait encore, à côté de lui, dans son enveloppe de cuir. Dès que le thé fut versé, il déboucla la courroie, enleva la chemise, et posa la boîte sur la table, à portée de sa main. Ses regards hésitants erraient du côté de Sarah, tandis qu’il exécutait cette petite manœuvre. Il se pencha en avant, ses lèvres tremblant un peu, ses mains se jouant au hasard autour de l’enveloppe vide qui maintenant reposait sur ses genoux. Et enfin, d’une voix basse, inégale :

« Voulez-vous entendre un petit chant d’adieu de Mozart ? lui dit-il… Il se passera bien du temps, ma pauvre Sarah, d’ici à ce qu’il puisse vous jouer quelque chose : un petit chant d’adieu, ma chérie, avant que vous partiez… »

Sa main se glissa, furtivement, de l’enveloppe de cuir sur la table, et la boîte se remit à jouer le même air que Sarah, le jour de son arrivée du Somersetshire, avait entendu déjà ; le même que l’oncle Joseph écoutait, au moment où elle était entrée dans son petit salon. Mais que de douloureux échos réveillaient maintenant ces simples notes ! quelles tristes ressouvenances du passé cette petite mélodie plaintive appelait et agglomérait dans le cœur de la pauvre femme !… Sarah ne put trouver le courage de lever les yeux sur le vieillard… Ils lui auraient révélé qu’elle pensait aux jours où cette boîte, le trésor du brave homme, jouait le même air qu’ils écoutaient maintenant, au chevet de l’enfant agonisant qu’il était sur le point de perdre.

Le ressort d’arrêt n’étant pas poussé, la mélodie, une fois achevée, recommença immédiatement ; mais cette fois, après les premières mesures, les notes se succédèrent l’une à l’autre plus lentement ; l’air devint de moins en moins reconnaissable ; il n’y eut bientôt plus que trois notes en jeu, séparées par de longues pauses ; et enfin ces notes même se turent. La petite chaîne qui mettait en mouvement tout le mécanisme s’était déroulée d’un bout à l’autre ; le chant d’adieu de Mozart s’arrêta soudain comme une voix qui se brise.

Le vieillard tressaillit, regarda sa nièce d’un air sérieux, et jeta l’enveloppe sur la boîte, comme s’il voulait dérober celle-ci à sa vue. « La musique cessa ainsi, se murmurait-il à lui-même, et dans sa langue natale, lorsque mourut le petit Joseph… Ne vous en allez pas ! ajouta-t-il brusquement en anglais avant que Sarah eût eu, pour ainsi dire, le temps de s’étonner du singulier changement survenu dans sa voix et dans son attitude… Ne vous en allez pas !… Réfléchissez bien !… restez avec moi.

— Je ne suis pas libre, mon oncle, de ne vous point quitter… Vrai comme j’existe, je ne le suis pas… Vous ne m’accusez pas d’ingratitude, j’espère ?… À ce moment suprême, dites-moi, pour me consoler, qu’il en est ainsi. »

Il serra silencieusement sa main, et l’embrassa sur les deux joues. « J’ai le cœur gros à votre sujet, Sarah, lui dit-il, la crainte m’est venue que, si vous quittez maintenant l’oncle Joseph, ce ne soit pas pour votre bien.

— Je ne suis pas libre, répéta-t-elle tristement… Il faut vous quitter.

— En ce cas, il est grand temps de partir. »

L’incertitude et la crainte qui avaient assombri sa physionomie au moment où la musique s’était achevée à l’improviste, semblèrent y jeter une ombre encore plus épaisse, quand il eut prononcé ces paroles. Il prit le panier qu’il avait jusqu’alors si soigneusement conservé à ses pieds, et passa devant sa nièce, guide silencieux.

Ils arrivèrent tout juste à temps. Le cocher montait sur son siége, comme ils se présentaient à la porte du bureau. « Dieu vous garde, chère enfant, et vous réunisse bientôt à moi saine et sauve ! Prenez ce panier sur vos genoux : ce sont quelques petites provisions de voyage. » La voix lui manqua sur cette parole, et Sarah sentit qu’il posait les lèvres sur la main qu’elle lui avait tendue. L’instant d’après, la portière fut fermée, et, à travers ses larmes, elle l’entrevit vaguement parmi les oisifs groupés pour regarder partir la voiture.

À quelque distance de la ville, ses larmes taries lui permirent de regarder ce que renfermait le panier. C’était un pot de marmelade et une cuiller de corne, une petite boîte à ouvrage incrustée, prise parmi celles du magasin, un morceau de fromage qui semblait étranger, un gâteau français, et une petite somme d’argent roulée dans du papier, avec ces mots pour suscription : Ne vous fâchez pas ! de la main de l’oncle Joseph. Sarah referma le panier, et tira son voile sur son visage. Elle n’avait pas, jusqu’à ce moment, ressenti toute l’amertume de la séparation. Oh ! qu’il lui semblait pénible de se sentir bannie de l’asile où voulait la retenir l’unique ami qu’elle se connût ici-bas !

Pendant que cette pensée la préoccupait, le vieillard fermait justement la porte de son salon désert ; son regard se posait sur le plateau à thé, sur la tasse vidée par Sarah, et il se redisait en sa langue maternelle :

« Oui… la musique s’est ainsi arrêtée lorsque mourut le petit Joseph ! »