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Sommaire

IModifier

Tout fut calme, les jours qui suivirent, à cause qu’on approchait de la Noël. Il y avait du bonheur dans la maison des Amphion, et, comme les cloches sonnaient et le carillon dans le ciel balançait la bonne nouvelle, eux, assis devant le foyer, s’entretenaient de leur bonheur, Joseph et Héloïse Amphion. Décidément, le ventre d’Héloïse grossissait. Il n’y avait là rien, d’ailleurs, qui pût surprendre, elle en était à son sixième mois. Mais Joseph avait peine à y croire, depuis le temps qu’il attendait, trois ans qu’ils étaient mariés, et ils avaient tout essayé, même ils avaient fait le printemps d’avant un pèlerinage à Sainte-Claire.

Il disait :

— Vilaine Héloïse ! moi qui te maudissais déjà, à cause de ta sécheresse, et, sais-tu, si tu avais continué, je ne t’aurais plus aimée, ça n’aurait plus été possible ! Donne-moi vite un baiser…

Il jeta du bois dans le feu d’où monta une grande flamme ; et, contre le mur noir de suie, des petites étoiles s’allumaient.

Elle lui avait donné un baiser (deux même, s’il voulait, disait-elle), pendant que, dans le silence du ciel, comme quand les enfants sortent de l’école, les notes du carillon se bousculaient hors du clocher.

Une fois de plus, ils reprenaient leur vie passée, leur inutile vie passée, bien que l’amour l’eût embellie, mais, quand une chose vous manque, c’est comme si tout vous manquait à la fois. Heureusement que c’était du passé, sans quoi l’amour lui-même n’y eût pas résisté à la longue. « C’est vrai, reprenait-il, en la regardant, j’avais beau serrer les poings, je sentais bien que je t’en voulais. Elle est raide, la pente du mécontentement ; mais tu m’as repêché d’en bas, à cause de ton beau gros ventre… Encore un baiser ! »

C’était bien le dixième et plus. On connaissait le charme des soirées. Les longues bûches de hêtre pas écorcé, mises en croix, vous jettent une lueur au visage, où on se connaît. On ne s’était jamais si bien vu. On remet une bûche. Août, septembre, octobre, novembre, décembre, ça fait cinq mois.

Alors, on continue ; à ces cinq mois, on n’a qu’à en ajouter quatre : janvier, février, mars, avril, on fait presque le tour de l’année : ce sera pour quand les oiseaux commenceront à chanter et il y a des petites pointes vertes aux haies, comme si des ongles leur poussaient.

Là était leur bonheur qu’ils vivaient en avant d’eux-mêmes et ainsi ils sortaient d’eux-mêmes. Ils avaient jusqu’alors tourné le dos à la fenêtre ; voilà que le jour entrait de nouveau.

Et, à présent que le jour entrait, toute sorte de projets leur venaient, tellement de projets, tellement d’inventions qu’ils en avaient pour des heures et des heures, encore n’arrivaient-ils jamais à en faire le tour. Est-ce que ce serait un garçon, par exemple, ou une fille ?

Il disait :

— Moi, n’est-ce pas ? bien sûr, j’aimerais mieux que ce soit un garçon ; pourtant, si c’était une fille, je m’en contenterais bien.

Elle disait :

— Pour moi, ça sera comme tu voudras ; pourvu que tu sois content, je serai contente.

Il se mettait à rire, il disait : « Est-ce vrai ? » Elle hochait la tête. Il disait : « Est-ce vrai ? Héloïse, est-ce vrai ? »

Puis :

— Eh bien, supposons qu’il vienne un garçon, quel nom est-ce qu’on va lui donner ?

— Il faudrait regarder dans le calendrier.

Il alla chercher le calendrier. Il s’agissait maintenant de savoir la date. Elle finissait par dire : « Cherche du 15 au 25. »

— Le 15, disait-il, c’est saint Paterne.

— Oh ! pas Paterne, disait-elle.

— Le 16, c’est saint Fructueux.

Elle secouait la tête.

— Le 17, c’est saint Anicat… Le 18, saint Parfait… Le 19, la Quasimodo… Le 20, saint Gaspard…

Il pensait : « Est-ce que je m’en vais continuer toute la soirée ? » Mais le 21 venait la Saint-Anselme.

— Ça, dit-elle, c’est un nom que j’aime… Il faut qu’il naisse le 21.

— Je veux bien, mais si c’est une fille ?…

Et de nouveau elle fut arrêtée, elle ne savait plus, il cherchait des expédients, il dit : « Il nous faudra regarder dans un autre calendrier, il n’y a pas toujours les mêmes saints » ; ils s’embrassèrent, ils se mirent à rire ; ils recommençaient à discuter ; puis ils n’eurent plus besoin de rien se dire parce qu’elle s’était assise sur ses genoux.

Bonheur du fond du cœur, il n’y a quand même que toi ; le reste n’est que du remplissage. Les mots qu’on dit, les petits rires, les gestes, les baisers mêmes, tout ça, c’est des choses en l’air ; on regarde plus profond. On y voit un beau bébé à grand front, à grosses joues. Là est la vraie base où bâtir, le mur d’en bas, la pierre d’angle. Il a beau être tout petit, cet enfant, c’est sur lui que tout repose, et il faut être sérieux quand on construit sa maison. Même, tout à coup, Héloïse devint triste ; Joseph lui demanda ce qu’elle avait ; le savait-elle seulement ? mais une ombre passa sur elle, comme quand, sans qu’on ait vu venir le nuage, il se met à faire gris devant vous sur le chemin.

Heureusement qu’il commençait à se connaître aux petits malaises des femmes, il l’obligea à se coucher. Le lendemain, qui était la veille de Noël, elle allait tout à fait bien. Ils assistèrent à la messe de minuit, après quoi ils eurent leurs parents chez eux et leur offrirent du vin chaud, où on met du sucre et deux ou trois bâtons de cannelle, et des clous de girofle, et même du poivre.

Noël passa ; puis vint le Nouvel-An.



IIModifier

Il faut voir comment c’est dans les villages en cette saison. Après les temps qu’on peut aller librement partout, voilà les chemins qui se ferment. On montre la montagne vraie. C’est triste, la montagne, en hiver. Il y a bien ce moment de Noël où comme une clarté descend du ciel sur nous : sitôt qu’il est passé, on retombe aux ténèbres, avec les chambres basses, et l’air qu’on y respire est un air fort de goût. Dehors, c’est le brouillard ; pour peu qu’il fasse beau, le froid reprend. Et, comme on n’a rien à faire dehors, sauf les quelques-uns qui montent au bois, avec des cordes et des haches, le mieux encore est de rester chacun dans sa maison en tâchant de tuer la longueur des journées. Le bétail à soigner, voilà toute l’occupation qu’on a. À part quoi, on trouverait bien des réparations à faire ; un contrevent tient mal, la fourche ou le râteau aurait besoin d’un manche neuf, mais une paresse est en vous. On se dit : « À quoi bon ? » Et on est là dans son gilet à manches, en grosse laine brune tricotée, à regarder par la fenêtre, à se chauffer au coin du feu ou à essayer de lire le journal. Pendant ce temps, les enfants crient. Beaucoup ont des mouchoirs noués autour de la tête, parce qu’ils ont mal aux dents.

La bonne influence s’était éloignée ; il y eut de nouveau des batailles, le ménage Clinche allait de mal en pis. Vainement la femme faisait-elle toutes les concessions : plus elle cherchait à arranger les choses, plus son mari devenait exigeant. Le pouce de Baptiste, qu’on croyait guéri, se mit à donner ; il se plaignait de douleurs dans le bras, et une boule s’était formée sous son aisselle. Constant Martin, de la boutique, fit faillite. Lude avait déplacé toutes ses bornes, et se trouvait ainsi avoir presque doublé la superficie de son bien.

Lude ne s’en sentait pas pourtant l’esprit plus en repos. On ne fait pas un pas qu’il ne faille en faire deux. On n’est jamais tellement riche qu’on ne puisse s’imaginer plus riche encore. Et il avait bien maintenant de la terre, mais alors c’est de l’argent qu’on veut avoir, du bel argent liquide en écus et pièces d’or.

C’est ainsi que le 6 de ce même mois de janvier, il était encore monté aux Essaims qui était son tout dernier pré, un grand pré, mais à l’herbe maigre, parce que situé trop haut dans la montagne, et il s’était montré particulièrement généreux, cette fois-là, envers lui-même, ayant déplacé les bornes de telle façon qu’un bon tiers au moins des deux prés voisins y avait passé. On s’en apercevrait sans doute, même c’était plus que probable : il ne s’en préoccupait pas. Pour un peu, il eût même souhaité qu’on découvrît tout. À cause de la neige fraîche où demeurait écrite en noir, comme des lettres font des phrases, toute la suite de ses pas, il avait fait un grand détour. Mais, une fois cette précaution prise, il n’avait plus cherché à se cacher. Il y avait en lui un drôle de mélange de toute espèce de sentiments comme quand on met dans un tonneau des vins de diverses sortes : fierté, honte, faux aplomb, de la peur, de l’entrain, des accablements ; au total un affreux désordre. Il avait mis des grandes guêtres, ses yeux brillaient sous son chapeau tiré très bas ; malgré qu’il fît froid, son long cou sortait nu de sa veste de grosse laine. Et il le tendait en avant, rentrant chez lui dans la neige qui était profonde et où il enfonçait quelquefois jusqu’à mi-cuisses. Qu’est-ce qu’il faudrait pour qu’on soit heureux ? Dix francs par jour ? Mettons-en quinze tout de suite. Et encore ça ne suffirait pas. Car il ne faudrait pas qu’on fût obligé de les gagner : il faudrait que ces quinze francs vinssent d’eux-mêmes, à date fixe, comme ce que les riches appellent leurs rentes : c’est de l’argent qui a des égards pour vous ; il se présente à vous le chapeau à la main. Alors, je me sentirais un homme. Il ne s’apercevait pas que la nuit venait : d’ailleurs il n’était plus très éloigné du village. Mais tout à coup l’aspect des choses avait changé. L’éclairage gris d’un reste de jour derrière les nuages avait fait place à une lumière verte qui venait on ne savait d’où, vu l’absence de lune et d’étoiles ; et elle semblait venir de dedans la neige, comme si celle-ci était devenue transparente, sur quoi étaient des objets noirs par grands blocs mal délimités. Plus bas venaient les toits basculés du village ; ils figuraient assez un énorme tas de cailloux où le clocher était comme un bâton planté dedans. Et, quoique Lude y vît assez pour se conduire, il ne s’y reconnaissait plus, passant par moment la main sur ses yeux, mais sûrement que c’est dans ma tête que tout ça se passe et que c’est clans ma tête que tout est basculé. Il se mit à rire, il ne croyait plus à son rire. Il ne tarda pas à voir paraître sa maison. Une lampe était allumée dans la cuisine. Et sa femme, vu l’heure tardive, devait l’attendre : pourtant quelque chose l’empêchait d’entrer. Il s’approcha de la fenêtre et, se collant au mur, avança la tête, un peu. La petite Marie était assise au bout de la table devant un livre et ses lèvres bougeaient. Bien sûr que ce livre était un de ses livres d’école et qu’elle apprenait son devoir ; on la voyait épeler avec application chaque mot ; puis, arrivée au bout de la phrase, elle fermait les yeux et se la récitait à elle-même, alors elle se redressait. La lampe, pendue au plafond, éclairait doucement son front rond aux cheveux tirés, où, à l’endroit de son plus fort bombement, il y avait une lumière. Tout était parfaitement calme, parfaitement comme toujours. Le feu brûlait sur le foyer, les assiettes attendaient autour de la soupière. Et Jean Lude voyait tout cela, et il ne se décidait pas à entrer.

Il s’était vivement rejeté en arrière quand sa femme était entrée dans la cuisine, ayant. peur d’être aperçu par elle ; il retrouva autour de lui cette étrange lueur verte de la neige, plus sombre seulement à cause de la clarté de la lampe dont ses yeux étaient tout à coup privés. Il ne pouvait pas rester où il était, il le voyait bien, mais où aller et qu’entreprendre ? Il avait d’abord, comme il sentait, une décision à prendre ; il avait besoin de gagner du temps. Il fit le tour de la maison et entra dans la remise, où il s’installa sur une vieille charrue très basse, de sorte que ses genoux venaient à la hauteur de sa figure. Alors sa tête descendit toute seule. Il la logea où il fallait. Seigneur notre Dieu, faites que nous soyons délivrés, même si nous devons pour cela persévérer dans le mal. Lorsqu’on est dans un tunnel, qu’on aille en avant, qu’on aille en arrière, peu importe, l’essentiel est qu’on en sorte. Il serra les dents, il lui venait des imaginations terribles. On entre la nuit dans les maisons, on a eu soin d’ôter ses souliers, il y a une vieille qui dort, on dérange à peine le lit : qui est-ce qui penserait qu’elle n’est pas morte de mort naturelle ? Mais, près de là, dans une armoire, sous une pile de draps, le portefeuille est gonflé de billets !… Bon ! c’est ça, il allait mieux, il releva la tête, il respira fortement ; et puis il vit qu’il n’y avait ni vieille ni portefeuille ; il y avait seulement devant lui la nuit qui entrait en plus clair par la porte entr’ouverte de la remise ; il se laissa retomber en avant.

C’est ainsi qu’il ne prit point garde tout de suite à ce bruit de pas qui venait.

— Tiens, dit une voix, je pensais bien te trouver là…

On venait sans hésitation, mais l’ombre était épaisse à l’intérieur de la remise et ce ne fut qu’au son de la voix que Lude devina qui parlait. Il eut froid dans le dos. Mais c’est qu’il fait froid, en effet ; et, d’ailleurs, celui qui est là, je n’ai rien à craindre de lui. C’est un nommé Criblet, surnommé Serpent, pour la raison qu’il est tout en longueur et pour sa fausseté aussi ; seulement on sait assez qu’il ne compte guère, ayant roule jusqu’au plus bas sur la pente de la boisson Et Jean Lude :

— Que veux-tu ?

L’autre :

— Rien.

Il y eut un silence ; peut-être que l’autre allait s’en aller. Mais la drôle d’idée, quand même, de venir me chercher dans cette remise, où personne ne m’a vu entrer

— Dis donc, Criblet !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Comment savais-tu que j’étais ici ?

— C’est que j’ai des yeux, dit Criblet.

Il riait, il se mit à dire : « Je suis bien content de ta question, elle me facilite les choses. »

Il se tut, il reprit :

— J’aime à me promener. J’ai été me promener. J’ai été regarder les pierres…

— Hein ? dit Lude et le souffle lui manqua.

Mais l’autre n’eut pas l’air de s’en apercevoir.

— Il y en a de toutes les espèces ; il y en a des grandes, il y en a des petites ; il y en a qui sont trop lourdes, il y en a qu’on peut soulever… On les prend comme ça dans ses deux mains, on tire dessus…

— Tais-toi ! cria Lude.

L’autre dit : « Tu vois. »

Et il se mit alors à rire tout doucement : « Je pensais bien qu’on s’entendrait. » C’est réglé comme du papier à musique. On n’a pas à avoir peur, quand on dit la vérité. On dit : « Les pierres sont légères », et ensuite on dit ce qu’on veut, parce qu’il disait maintenant :

— Combien d’argent as-tu chez toi ?

Lude ne se défendit point, il ne songea même pas à mentir, il dit tout de suite : « Je dois avoir deux ou trois cents francs. »

— Va les chercher.

Les premiers seront les derniers, dit l’Écriture. Lude sentait qu’il n’était plus ferme sur ses jambes. Il entra dans la maison ; Adèle voulut parler, il lui défendit de parler. Il passa dans la chambre. Il revint, elle le regardait, il lui dit : « Je te défends de me suivre », et, ayant pris la clef qui pendait à un clou, il ferma la porte à clef derrière lui.

Il revint à la remise, il se sentait toujours très faible. Criblet bougea dans l’ombre devant lui ; il toussotait comme quand on commence un rhume. Lude avait sorti l’argent de sa poche. Il dit à Criblet :

— C’est cent francs.

— Ça va bien, dit Criblet, et Criblet les lui prit (on ne distinguait toujours rien, et il n’y avait toujours rien que sa voix), mais les mains de Lude étaient vides.

On vit ce long corps se dresser de nouveau dans l’ouverture de la porte : Criblet s’arrêta, fit demi-tour :

— Merci bien !

Il toussota encore une fois, puis il dit : « Quand on n’aura plus rien, on reviendra. »

Il était loin, le bruit de ses pas se tut : quant à moi, est-ce que je rêve ? Non ! je ne rêve pas. Ah ! mon Dieu ; il a eu connaissance de mon secret, il peut faire de moi ce qu’il veut, parce qu’il connaît mon secret. Lude s’affaissa d’abord comme si on lui avait coupé les jambes. Mais presque aussitôt il se remit debout. Il sentit un feu s’allumer en lui et que son sang se mettait à bouillir, parce que c’était trop injuste. Il sortit, il était poussé par la colère. Il se trouva que Criblet ne s’était pas encore éloigné de beaucoup. Lude n’eut qu’à le suivre, il marchait derrière Criblet. « Je le tiens ! » pensait-il. Il n’y avait personne, et on y voyait très suffisamment, à cause de cette lumière verte dans quoi Criblet allait et Lude le suivait. Il regardait sous le chapeau, c’est là qu’il lui fallait viser, y atteignant du premier coup et d’un seul saut comme le chat. Il avait raison tout à l’heure : pas moyen de rester dans le tunnel ; mais il avait fait un progrès. À mesure qu’on s’avance dans le mal, le mal nous quitte, on l’use, on se débarrasse de lui. Et il s’était encore singulièrement rapproché de Criblet, sans que l’autre parût s’être douté de rien.

Il put choisir le bon moment. Le choc fut si violent que Criblet tomba la figure en avant et Lude tomba par-dessus lui, sans que ses mains se fussent desserrées.

« Je le tiens ! je le tiens ! ça y est ! »

Or, c’est Lude qui était sur le dos à présent, les mains de Criblet autour de son cou, le genou de Criblet sur sa poitrine.

Ils avaient roulé tous les deux dans la neige, où ils avaient creusé un grand trou en tombant ; Criblet souriait avec un côté de la bouche :

— Tu n’es plus rien, mon pauvre Lude !

Criblet se secoua comme un chien qui sort de l’eau ; des morceaux de neige tombaient de dedans ses oreilles.

— Ce que c’est tout de même que de n’être plus soutenu !

Puis, haussant la voix :

— Hé ! vous autres, criait-il, venez voir, si ça vous amuse ! (Et un écho dans le village lui renvoyait chacune de ses paroles.) Venez voir où ça mène de trop aimer le bien d’autrui.

Et il allait continuer sans doute, mais Lude à ce moment d’un coup de reins se redressa ; et, sans que Criblet eût d’ailleurs tenté de le retenir, il se sauvait droit devant lui, dans la nuit, à travers champs.



IIIModifier

Le lendemain matin il faisait du soleil. Les nuages, pendant la nuit, s’étaient défaits de devant la lune. Ils passent rapidement dessus, laquelle est là qui les élime comme la pierre fait d’un filet ; et, quand enfin le jour se lève, on la voit, toute pâle et ronde, être seule dans le ciel bleu.

Joseph s’était levé de très bonne heure, parce qu’il devait aller travailler au bois ; Héloïse s’était levée en même temps que lui.

Il lui avait dit :

— Dans l’état où tu es, tu aurais mieux fait de rester au lit.

— Il ne manquerait plus que ça.

C’était une bonne douce petite femme bien travailleuse.

Donc, quoi qu’il eût pu faire, elle avait allumé le feu, mis de l’eau dans le coquemar, moulu le café, préparé les tasses : lui, pendant ce temps, rangeait dans un sac ses provisions. Finalement ils se trouvèrent assis en face l’un de l’autre, ayant entre eux la grande cafetière de métal, où se faisait entendre, de distance en distance, le petit bruit des gouttes qui tombaient dans le récipient.

Une lampe était allumée ; il regardait sa femme, elle avait les joues toutes marbrées de bleu.

Il se leva.

— Écoute, promets-moi que tu te recoucheras sitôt que je serai parti.

Elle le promit, il s’en alla tranquille. Un groupe d’hommes l’attendait sous la croix : ils se mirent en route tous ensemble.

Longtemps, de derrière les carreaux, elle suivit la petite troupe des yeux, puis elle pensa à aller se remettre au lit, comme elle avait promis de faire ; mais est-ce qu’on va se coucher quand justement le soleil se lève ? et mon ouvrage, qui le fera ? et puis, se disait-elle, Joseph n’en saura rien.

Elle ne se recoucha donc point ; elle se sentait très gaie et pleine d’entrain, maintenant. On chante toutes les chansons qu’on sait. L’enfant lui tenait compagnie.

Quelquefois, il lui donnait un coup de pied, alors elle se redressait et faisait la grimace, mais tout de suite après elle se remettait à sourire. Qu’il bouge, qu’il se tourne, qu’il vous fasse mal, c’est tant mieux, puisque c’est signe qu’il est vivant. Plus on souffre à cause de lui, plus on l’aime. Elle considérait son ventre en se demandant : « Pauvre petit, est-ce qu’il a seulement la place ? Il n’a point d’air, il ne voit rien, il n’entend rien, il ne mange rien : c’est bien naturel qu’il se venge. » Et une grande pitié lui venait en même temps qu’un grand bonheur, parce qu’il n’y avait plus qu’à prendre patience. « Donne-moi tous les coups de pied que tu voudras, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai ! »

C’est pourquoi, à présent, elle aimait tant à être seule ; même les voisines se plaignaient d’elle, disant qu’elle devenait fière, mais c’est que j’ai quelqu’un qui me tient compagnie, et le temps passe bien trop vite pour que j’aille le perdre à bavarder, comme autrefois.

Jamais seule, et le temps s’en va ; déjà dix heures. Elle ôta son tablier, elle le pendit à un clou, alla faire un bout de toilette ; puis, s’étant enveloppée dans un châle, ayant noué autour de sa tête un fichu de laine noire à bord brun, elle partit pour la boutique, l’autre, pas celle de Martin, parce que Martin avait fait faillite, comme on a vu.

Il s’était mis à faire un grand soleil, où on voyait le chemin recouvert de neige gelée luire comme un chaudron bosselé ; des petites flammes pointues bougeaient partout à la pointe des pieux qui soutiennent les barrières ; les toits avaient une pente bleue, l’autre d’argent.

Elle vit qu’il y avait beaucoup de femmes autour de la fontaine, et cela l’ennuya un peu, parce qu’on allait l’arrêter, mais elle s’était déjà trop avancée pour pouvoir rebrousser chemin. Elle continua donc, allant à petits pas, précautionneusement ; dès que les femmes la virent venir, elles coururent à sa rencontre. Et elles lui racontèrent que Lude s’était sauvé.

Là était la grande nouvelle qui, tout le matin, avait circulé dans le village, d’où la raison de tout ce monde, et les femmes à présent entouraient Héloïse : pensez donc, il a disparu, sa femme le cherche partout ; et il paraît, à ce que dit Criblet, qu’il a bien fait de se sauver, ce voleur ; il allait la nuit déplacer ses bornes. Et Criblet prétend qu’il est possédé. Criblet dit qu’il sentait le soufre !

Ainsi allaient et venaient les paroles ; – ce fut la journée des évènements.

Mais, elle, parmi tout ce bruit, gardait son air de tous les jours. Notre raison de vivre est ailleurs, n’est-ce pas ? Elle se trouva donc bientôt avoir dépassé la fontaine ; la boutique n’était plus loin. Et Brouque, le marchand, avec sa grande barbe noire (un homme, lui, qui parlait peu et même, ce jour-là, il n’ouvrit pas la bouche), eut vite fait de lui peser son sel. Ensuite il y eut la farine. Cela fit deux paquets de deux livres chacun qu’elle serra dans son panier ; puis paya, puis sortit, et il faisait beau.

Les femmes discutaient toujours autour de la fontaine ; elle prit par la rue de derrière.

Là, tout était beaucoup plus calme ; on n’apercevait guère que les passants habituels. Il y avait d’abord quelques fenils, puis deux ou trois maisons d’habitation, puis la boutique de Branchu ; à cet endroit, la rue faisait un coude. Cette rue, elle aussi, était couverte d’une épaisse couche de neige gelée ; il fallait, là aussi, qu’Héloïse fît attention. Elle allait si lentement qu’une de ses amies, nommée Julie, n’eût pas besoin de se presser pour la rejoindre. Elles causèrent un instant.

— C’est quand même incroyable ! disait Julie, un homme à qui, jusqu’à présent, personne n’avait jamais rien eu à reprocher ! Un gentil garçon ! Qui était heureux, qui aimait sa femme ! À quoi est-ce qu’il peut bien avoir pensé ?

Héloïse disait : « Oui… oui… » ; elles se quittèrent. Mais, au lieu de rentrer chez elle, Julie resta sur le chemin.

« J’étais restée là, racontait-elle plus tard, parce que ça m’amusait de la voir marcher comme ça, et puis j’étais un peu fâchée. C’est cet air distrait qu’elle avait. Je pensais : « Comme elle est changée ! » N’est-ce pas ? On s’était connues toutes petites. Je me disais :

« On ne la reconnaîtrait pas ; quelle belle courge elle a sous sa jupe ! l’attache du tablier ne tient plus. » Et il gelait fort, n’est-ce pas ? C’est pourquoi elle allait doucement, levant un peu le bras pour garder l’équilibre. Il y en a qui mettent des pions de bas sur leurs souliers. Elle allait cependant, il s’est bien passé cinq minutes. Et c’est juste au moment qu’elle arrivait devant chez Branchu, je me rappelle tout, et même qu’elle avait tourné la tête pour regarder dans la boutique. C’est juste à ce moment ; elle s’est arrêtée. Elle s’est rejetée en arrière, comme si elle allait tomber sur le dos ; elle a jeté un grand cri. C’est un de ces cris, voyez-vous, qui ne vous sortent plus du tuyau de l’oreille. Je me suis mise à courir ; je l’ai trouvée qui se roulait par terre, en se tenant le ventre des deux mains… »



IVModifier

Ils l’avaient étendue sur un brancard ; deux devant, deux derrière, un drap jeté sur elle, pesamment ils étaient venus. On l’avait mise dans son lit. On avait vite été chercher la sage-femme et le curé ; ils étaient arrivés trop tard. C’était un beau garçon pourtant.

Ils le regardaient, s’étonnant de le voir déjà si gros, si formé ; ils disaient : « Quel dommage ! un mois ou deux de plus, et on aurait pu le sauver. » Mais est-ce que vraiment on aurait pu le sauver ? il était déjà mort quand il était sorti du ventre de sa mère.

Heureusement qu’Héloïse n’en savait rien. Les soins des femmes, leurs voix, les tisanes, les linges chauds, aucune de ces choses ne parvenait plus jusqu’à elle. Elle était ailée ailleurs, elle était allée dans une autre vie ; quelqu’un avait eu pitié d’elle. Et maintenant elle riait, elle était gaie. Si bien qu’on se disait : « Tant mieux ! » et en même temps : « Comme c’est triste ! elle qui avait tant attendu et le bonheur venait enfin ! »

Il y avait partout des groupes arrêtés ; et on entendait :

— Impossible !

— J’ai pourtant des yeux, ou quoi ?

— Comment est-ce que ça s’est passé ?

— On n’en sait rien.

— C’était pourtant une femme robuste !

— Bien sûr.

— Elle n’était pas malade ?

— Jamais elle ne s’était mieux portée.

— peut-être que son panier était trop lourd… Ou bien elle s’est fatiguée ?

On hochait la tête, ce n’était pas ça.

Le boulanger Tronchet, tout petit et tout rond, roula hors de chez lui comme une boule blanche ; l’aiguille sur le cadran bleu marqua midi. On sonna la grosse cloche. Etienne, fils d’Etienne, petit-fils d’un troisième Etienne, était en ce temps-là sonneur ; les deux autres Etienne avaient été sonneurs. Petit-fils et fils de sonneurs, on a les cloches dans le ventre. Il sonna parfaitement bien. Il y avait une femme qui coupait dans un saladier des betteraves conservées, elle avait les mains toutes rouges. Elle cria quelque chose par la fenêtre à une voisine, laquelle lui cria des choses. Plus loin, sur un perron, au bas duquel un mulet est arrêté, cet homme, vu de dos, a une veste de laine. Et un grand malaise venait. Est-ce qu’on n’a pas remarqué pie ! vilain nuage est monté au ciel, il doit bien y avoir deux heures, et il continue à se tenir sur le soleil ?

Longtemps on a mis des chiffres sous des chiffres ; il faut bien pour finir qu’on fasse le total. Et, reprenant toutes ces choses une à une, ils commençaient à être effrayés, chacun faisant le calcul à part soi. Musy pendu, le pouce de Baptiste, les enfants atteints par le croup, les femmes tombées du haut mal, les bêtes qui avaient crevé, les garçons qui s’étaient battus, et Lude, à présent, et puis Héloïse : ça n’est quand même pas naturel !

On cherche à faire voir un cheminement qui se fait. Est-ce que vous sentez, quand vous respirez, parmi le goût frais de l’air, une fine odeur de vanille ? C’est l’odeur de la fumée du bois de mélèze. Il y a ce bois rouge dont on fait les crayons. Son principe résineux, en même temps que cette bonne odeur, étend subtilement au-dessus du village une espèce d’apparence bleue, où les toits peu à peu s’embrouillent, tandis qu’on voit bouger en haut des cheminées des espèces de petits drapeaux…

Joseph cependant était descendu. On avait été le chercher. Tout de suite il voulut le voir. On n’osait pas le lui montrer. Mais il se fâcha si fort qu’on dut céder finalement.

Il avait gardé son chapeau sur la tête, il sentait encore la forêt. Il ramenait l’odeur d’en haut, une odeur de mousse et d’écorce, et le froid d’en haut restait pris dans les plis de ses vêtements. Il s’approcha du lieu où on avait posé l’enfant, qui était couvert d’une toile. On souleva la toile.

Au bout d’un moment, il demanda :

— Est-ce que le curé est arrivé à temps ?

— Non, il n’est pas arrivé à temps.

— Alors, il est perdu pour le ciel.

Il parlait d’une voix sourde, il dit : « Pas même ça !… pas même ça !… » « Mon Dieu ! dit-il, pauvre petit ! » « Pauvre petit ! reprenait-il, quel mal est-ce qu’il a fait, quand même, pour qu’il soit tellement puni ? Ou bien est-ce nous qui avons péché ?… »

Mais il avait beau chercher, il ne trouvait pas quelle faute il avait bien pu commettre ; et on voyait son dos peu à peu s’affaisser, comme, quand survient le dégel, un talus qui s’éboule.

Il n’avait pas encore demandé des nouvelles de sa femme. Tout à coup, il dit : « Et, elle, où est-ce qu’elle est ? »

On le mena dans la chambre. Il n’avait pas franchi la porte qu’elle se mit à rire, mais on l’avait prévenu : « Elle a la fièvre, tu comprends ? »

S’il comprit, on ne le sut pas, il se tenait debout devant le lit. Elle ne le regarda point. Où elle regardait, c’était en dehors de ce monde. Le reflet de la fièvre était comme un petit trait blanc sur le globe de son œil. Il y avait déjà un long moment qu’elle ne bougeait plus ; ses bras étaient allongés de chaque côté de son corps comme s’ils n’étaient pas à elle. Elle ne parlait plus du tout. Et lui, alors, qu’est-ce qu’il allait faire ? Est-ce qu’il allait éclater en sanglots, est-ce qu’il allait se jeter sur elle ? allait-il lui prendre la main ? Il ne fit rien de tout cela. Il était venu, il la considéra, puis il dit : « Ce n’est plus elle. On me l’a changée. »

Puis, avec colère : « Qui est-ce qui me l’a changée ? cependant qu’il frappait du pied et ses mâchoires se serraient.

On l’avait pris par les épaules : « Joseph ! disait-on, calme-toi ! »

Mais il recommençait :

— Qui est-ce qui me l’a changée ? Qui est-ce qui me l’a changée ?

Il était revenu avec les autres dans la cuisine, on approcha un banc, il s’y laissa tomber. Il pendait là dans ses habits qui semblaient devenus trop larges. On lui parlait, il ne semblait pas entendre ; on l’appelait, il ne répondait pas. Le gros Hugues Communier s’approcha de lui, et, lui posant la main sur l’épaule :

— Voyons, Joseph, tu n’es pas un homme. Ta femme pourrait avoir besoin de toi.

Il leva vers lui deux yeux vides ; sa bouche resta fermée. Il haussa les épaules comme pour répondre :

« Qu’est-ce que j’y peux ? Moi non plus je ne suis plus rien. »

De sorte que le changement n’en fut que plus brusque, parce que tout à coup il dit :

— Écoute, Communier.

Il continua :

— J’aimerais bien savoir comment la chose est arrivée.

Communier fut tout content.

Il se mit alors à tout raconter, montrant comme quoi Héloïse était sortie de chez elle vers les dix heures, qu’elle avait une commission à faire, qu’elle s’était arrêtée à causer près de la fontaine, enfin tout ce qu’on a vu :

— Pour rentrer, elle a pris par la rue de derrière…

À cet endroit, Joseph leva la tête.

— Elle a causé de nouveau avec Julie. C’est tout de suite après que ça s’est passé…

— Où est-ce que c’était ?

— Juste devant chez le nouveau cordonnier.

Joseph s’était mis debout ; il dit : « Je savais bien » ; il n’avait plus rien de commun avec le Joseph d’un moment avant. Quelque chose s’était tendu dans sa figure, où les traits reprenaient leur place. Une rougeur lui vint aux joues ; ses yeux brillèrent :

— Je pensais bien !

Et, tendant la main, d’une voix forte :

— Nous sommes punis de ne pas l’avoir écouté plus tôt. Lui seul a vu la vérité. Et maintenant, pour notre malheur, il est mort…

Et, comme on lui demandait : « Qui ça ? »

— Luc, bien sûr

On n’avait pas compris tout de suite ; mais peu à peu on se rappela ce que Luc avait dit, quand il prophétisait ; qui sait s’il n’avait pas vu juste ? Ainsi va le progrès que c’est en un point, tout d’abord, que telle ou telle idée prend forme, mais l’exemple est contagieux. Déjà ils étaient six à la partager, cette idée ; c’étaient les six qui se trouvaient avec Joseph. Il y avait le grand Communier, Meyru, Brandon, Tonnerre, les deux frères Jan ; ils dirent à Joseph :

— On va avec toi !

— On sera calmes pour commencer, dit Joseph. Mais pour peu qu’il ne réponde pas comme on l’entend, pour peu seulement qu’il hésite…

Il n’alla pas plus loin, mais il leva le poing et on sentait en lui une résolution terrible…

C’est de cette façon que les sept hommes se mirent en route, pendant que les femmes continuaient de s’empresser autour de la malade. Ils n’eurent pas un long chemin à faire ; une centaine de mètres au plus. Ils allaient entre les petites barrières penchées des jardins, ils furent bientôt au tournant : la belle enseigne bleue et ses deux peintures se virent.

Joseph s’avança le premier ; Branchu était chez lui. Joseph heurta aux carreaux. Et les gens qui accompagnaient Joseph avaient un peu peur qu’il ne cédât trop vite à la colère et ne se laissât aller dès les premiers mots aux injures, peut-être même aux coups, mais là encore leur étonnement fut grand. Car Branchu avait tout de suite ouvert la fenêtre, demandant à Joseph ce qu’il désirait ; et voilà que Joseph ne sut pas que répondre.

C’est que tout était si calme dans la boutique ! Il y a là un homme qui est en train de cirer son ligneul ; il tourne vers nous une figure claire, il tourne vers nous les yeux de quelqu’un qui ne songe qu’à son travail. On heurte à sa fenêtre, il pose son marteau, il range son cuir sur une chaise : est-ce comme cela que se conduisent ceux qui ont quelque chose à se reprocher ?…

— Soyez assez bon pour entrer, disait Branchu à Joseph.

Puis, apercevant Communier et les autres :

— Et ces messieurs aussi, s’ils veulent bien me faire ce plaisir…

peut-être croyait-il qu’il s’agissait d’une commande. Joseph fut pris au dépourvu.

Il ne répondit rien, se contentant de secouer la tête ; et bientôt s’en revint, et les autres pareillement. Ils revinrent par la ruelle. Et, pendant qu’ils s’éloignaient, Branchu se tenait penché à sa fenêtre, l’air, lui aussi, de ne pas bien comprendre, l’air de se dire, lui aussi, que sans doute on s’était trompé.

Quatre heures sonnaient, dans du rose. Le gros nuage n’avait pas quitté le soleil. À mesure que le soleil s’avançait, il s’avançait pareillement et était dessus comme une paupière. Mais quelques-uns de ses rayons, qui dépassaient, avaient été frapper plus bas une brume amassée, d’où cette couleur partout répandue. Le grand clocher de pierre trempait dedans.

On voyait, derrière, une pente noire, dont le bout pointu, dressé dans le vide, surmontait de très haut le pays d’alentour ; à son sommet on apercevait une croix : c’est un vrai calvaire. Par les petits chemins qui y montent en serpentant, on imaginerait sans peine la foule des soldats, des curieux, et des Saintes Femmes. Mais il ne semble pas que Celui qu’elles suivent soit parmi nous, quoi que Lhôte puisse dire.



VModifier

Cœurs abandonnés que nous sommes, il n’y a plus de Présence pour nous.

Il y a seulement cette rumeur dans le village ; il y a seulement que dans la maison de Joseph une lampe s’est allumée ; il y a seulement qu’Héloïse a toujours plus de fièvre ; il y a seulement aussi que maintenant Joseph est seul dans la cuisine, et il cède de nouveau sous le poids de son chagrin.

Il entend ce rire qui vient, et les femmes disent des choses ; on n’a pas pensé à entretenir le feu, le feu s’éteint.

Il a encore tenu bon pendant un moment, puis un picotement s’est fait sentir au coin de ses paupières, il a poussé deux grands soupirs.

Et les larmes enfin lui sont venues, – silencieuses larmes d’homme, qu’il ne pense même pas à essuyer, en sorte qu’elles lui coulent le long du visage, tombant une à une sur son pantalon.




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