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Sommaire

IModifier

L’homme arriva au village vers les sept heures ; il faisait grand jour encore parce qu’on était en été.

L’homme était maigre, il était petit ; il boitait un peu ; il portait sur le dos un sac de grosse toile grise.

Il n’y eut point d’étonnement pourtant parmi les femmes qui causaient entre elles devant les maisons, quand elles le virent venir, et les hommes, occupés dans les granges ou les jardins, à peine s’ils levèrent la tête ; sûrement que ça devait être un ouvrier de campagne en quête d’ouvrage, comme on en voit souvent passer dans le pays.

Quelques-uns ont une faux au bout du manche de laquelle ils attachent leur baluchon, d’autres portent leurs bottes pendues autour du cou ; il y en a des vieux, des jeunes, des grands, des petits, des moyens, des gras, des pas gras ; quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, on sait assez qu’ils ne valent pas cher. C’est toujours cette même mauvaise graine de soûlons et de fainéants ; avec ça querelleurs, capricieux, portés sur la bouche ; alors on les laisse passer, voilà tout.

Un de plus, voilà tout ; il faisait très beau, il faisait tout rose, il y avait ce soir-là, on peut le dire, du contentement dans les cœurs. Outre le beau temps qui durait, l’année s’annonçait comme devant être une bonne année ; les vignes d’en bas venaient bien, on avait déjà eu de l’herbe en abondance, le foin ne manquerait pas non plus, et, pour ce qui est du froment, qui commençait seulement à changer de couleur, rarement on l’avait vu si dru, si bien fourni, si fort de tige. Raisons de se réjouir, n’est-ce pas ? quand même il ne faut pas trop se fier aux choses, mais le contraire serait pis peut-être, et à trop s’en méfier on les découragerait.

On vit les hommes revenir des champs ; ils s’abordaient, la pipe à la bouche, ou, s’appelant de loin, échangeaient des plaisanteries, tandis qu’autour de la fontaine, les filles éclataient de rire à tout moment.

Dans le ciel qui avait verdi, des petits nuages passaient ; c’est cent cinquante, c’est deux cents maisons qui sont là, se serrant autour d’une église à clocher carré, c’est un palier dans la montagne. C’est sept ou huit cents habitants, logés un peu haut, si on veut, mais bien abrités contre les vents du nord et ceux du sud, par deux chaînes parallèles, entre lesquelles s’allonge une vallée qu’ils dominent ; et il y avait dans ce village l’organisation de tous les villages : un président, trois ou quatre municipaux, un conseil de commune, un secrétaire du conseil, deux boutiques ; il y avait, devant l’église, une assez grande place où les hommes, le dimanche, se réunissaient après la messe.

Toutes les cheminées s’étaient mises à fumer ; on sait bien ce que ça veut dire. Quand il fait rose ainsi sur les grands rochers en haut de la montagne et qu’en bas les cheminées fument, c’est que l’heure de la soupe ne va plus tarder.

Sur tous les chemins des gens s’en venaient, se dirigeant vers le village ; les rues étaient pleines de monde, il passait pas mal de mulets ; ainsi, dans la joie d’un beau soir, et même les barrières en bois sec des jardins semblent reprendre vie, ça va, ça vient ; et une odeur de soupe sort par les portes ouvertes, où on voit les femmes qui se tiennent penchées sur le foyer dans les cuisines.

L’homme cependant était entré à l’auberge. Il n’y avait personne dans la salle à boire ; il avait été s’asseoir dans le fond. Il avait déposé son sac sous le banc. Il s’accouda, il attendit qu’on vînt. Ce fut le patron qui vint, un nommé Simon. Il demanda à l’homme :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Donnez-moi un demi de vin. Et j’aimerais bien aussi avoir quelque chose à manger.

Il ne fit pas beaucoup de façons, comme on voit ; Simon n’en fit guère davantage. Simon alla chercher du pain et du fromage, qu’il apporta sur une assiette avec un demi de vin blanc.

Une grosse lampe de cuivre, pas encore allumée, pendait au plafond ; il commençait à faire sombre. L’homme mangeait sans se presser, comme on fait quand on n’a pas très faim, mais il faut bien se nourrir, et c’est l’heure. Il toussa un peu, il semblait enrhumé. Il bougeait lentement ses mâchoires sous l’espèce de barbe courte qu’il avait, une barbe pas plus longue au menton que sur les joues, et dont on ne distinguait pas bien la couleur. Il semblait qu’il eût les yeux gris, mais la chose n’était pas sûre, parce qu’ils étaient petits et enfoncés. On remarquait pourtant qu’il avait le nez de travers. Et, ce qu’on remarquait également, c’est que sa peau pendait en gros plis autour de son cou, de ses mains et de sa figure, et paraissait moins une peau qu’une espèce de vêtement supplémentaire qu’il aurait porté par-dessous les vrais et qu’il aurait pu ôter, comme on ôte son habit.

Il y avait bien ainsi quelque chose d’un peu inquiétant dans son aspect, mais il ne semblait pas s’en douter, ni en ressentir la moindre gêne. Bien au contraire, son maintien était assuré ; il avait l’air parfaitement calme. C’était un de ces hommes qui, où qu’ils se trouvent, semblent être chez eux, comme s’ils s’étaient dit une fois pour toutes : « On me prendra comme je suis. » Et il continua donc de boire et de manger, jusqu’à ce que son assiette et sa chopine fussent vides, sur quoi il bourra sa pipe ; – la nuit venait tout à fait.

Simon rentra dans la salle à boire ; il tira un tabouret de dessous une des tables. Il monta dessus. Il frotta l’allumette contre son pantalon.

On vit le feu prendre lentement à la mèche encrassée et la petite flamme mit assez longtemps à en faire le tour.

Des lampes Congo, ça s’appelle, on en voit dans tous les villages, l’abat-jour est de porcelaine blanche bon marché, le récipient de cuivre est percé, au milieu, d’un trou, par où s’établit un courant d’air qui active la combustion.

— Vous n’avez pas encore l’électricité par ici ?

Simon souffla dans le verre avant de le remettre en place :

— Non, pas encore ; et puis on n’en a pas besoin.

— C’est vrai, dit l’homme ; avec ces inventions on se complique inutilement la vie. C’est comme leurs chemins de fer, dit-il. Moi, j’aime mieux mes jambes ; et puis elles me coûtent moins cher.

Il se mit à rire ; Simon, lui, ne riait pas, parce qu’il était assez méfiant de caractère et long à se livrer, surtout à des inconnus.

D’ailleurs, la porte s’était ouverte et, l’un après l’autre, trois hommes entrèrent. Ils regardèrent et virent que quelqu’un était là, mais firent comme s’ils ne l’avaient pas vu ; et, après un bonsoir jeté à Simon, s’assirent tous les trois à la même table, dans l’angle opposé de la pièce. Simon était descendu à la cave, sans qu’ils eussent eu besoin de lui rien commander : il connaissait leurs habitudes. Et déjà tout l’air de la salle avait commencé à bleuir, s’épaississant de plus en plus, – dans quoi la lampe pâlissait et rétrécissait sa lumière, comme un petit œil qui se ferme.

C’est que d’autres hommes encore étaient arrivés et de toutes ces pipes sortait une grosse fumée, celle de ces âpres tabacs un peu humides, pas hachés fin, des boutiques de villages, où le paquet coûte deux sous et dessus se voit l’image en noir d’un beau militaire, en habit à plastron, l’arme au pied.

Les conversations s’étaient engagées. Bientôt on ne s’entendit plus, parce que le ton des voix s’était élevé. On discutait maintenant, on se disputait presque ; de temps en temps, quelqu’un donnait un coup de poing sur la table, à la suite de quoi venait un silence, puis le bruit recommençait.

L’homme profita d’un de ces silences : « Pardon, Messieurs ! »

Tout le monde se tourna vers lui.

On l’avait oublié, il reparut brusquement devant vous ; il n’avait point quitté sa place, où étaient sa chopine et son assiette vides. Il y eut de l’étonnement. Mais il n’en parut nullement troublé :

— Excusez-moi, si je vous dérange ; j’aurais un petit renseignement à vous demander.

On voyait qu’il savait vivre. Et la gêne ne fut pas pour lui, elle fut plutôt pour les autres, d’où ils ne seraient point sortis peut-être si Lhôte, le maréchal ferrant, n’eût été là, parce qu’heureusement plus alluré et plus adroit à s’exprimer.

Ce fut lui qui prit la parole.

— Dites seulement, et on verra bien si on peut vous le donner, votre renseignement.

— Je vous remercie, dit l’homme.

Puis, ayant réfléchi :

— C’est que voilà, ça va peut-être vous surprendre. Je viens de loin, et vous ne me connaissez pas. On a été si longtemps sur les routes qu’on ne se rappelle même plus les pays par où on a passé. Et, d’ordinaire, quand j’arrive dans un endroit, c’est pour repartir tout de suite. Mais, ce soir, comme je montais chez vous, je ne sais pas ce qui m’a pris ; je me suis dit :

« Si tu te reposais un peu ? Tu as assez couru, tu commences à t’essouffler, tu prends de l’âge. Pourquoi ne t’arrangerais-tu pas pour t’installer dans le pays ? »

Il parlait posément, sortant ses mots l’un après l’autre, comme on sortirait des écus en vue d’une somme à payer et les empilant devant lui ; il se tut ensuite, puis brusquement :

— Vous n’auriez pas besoin d’un cordonnier, par chez vous ?

La proposition étonna, il faut bien le dire : on le connut assez au silence qui l’accueillit. Ça n’est pas tellement l’habitude que le premier passant venu vienne vous déclarer qu’il s’installe chez vous. Ces gens, on ne connaît ni leur père, ni leur mère ; on ne sait même pas leur nom. On crache de côté quand on les voit venir – et ils passent, et on a craché, voilà tout. Mais il y avait quelque chose, chez cet homme, qu’il n’y avait pas chez tout le monde : pourquoi pas, pensaient-ils, pourquoi pas, après tout ? Et ils se regardaient les uns et les autres, attendant que Lhôte parlât.

Et Lhôte, en toute autre occasion, aurait sans doute répondu, lui aussi : « Passez votre chemin ! » il répondit juste le contraire.

— Comme ça se trouve ! On vous aurait demandé de venir que vous ne seriez pas venu plus à propos. Il n’y a pas trois jours que le vieux Porte est mort : et c’est hier qu’on l’a enterré. Et on était bien ennuyés, rapport à savoir qui prendrait sa place, vu qu’il était cordonnier comme vous, et sa boutique est à louer. Seulement (ici Lhôte parut hésiter)…seulement il faudrait y mettre la somme, oh ! pas grand-chose, mais ça monterait bien dans les trois cents francs quand même, vu qu’il y a les outils et un terme qui n’est pas payé.

L’homme dit :

— Ça me regarde…

Il se tut. Il recommença (mais plus bas, et comme s’il se parlait à lui-même) :

— Bien entendu qu’il faudra de l’argent : j’y ai pensé, j’en ai…

Puis, haussant de nouveau la voix :

— Et quand est-ce qu’on pourrait aller voir ?…

— Demain matin, dit Lhôte.

Et les autres :

— Oh ! quand vous voudrez ! Le propriétaire n’attend que ça

Ils parlaient tous à la fois, ayant fini par se défaire de leur timidité et aussi de leur méfiance :

— Même que c’est une jolie boutique, dit l’un d’eux, et bien située…

— Et que la clientèle est faite, dit un autre.

— Et qu’on a beau n’être pas riche, dit un troisième, on paie comptant par chez nous.

— Merci, Messieurs (l’homme alors toucha l’aile de son chapeau), merci surtout à vous là-bas, la barbe noire.

Lhôte :

— Je m’appelle Lhôte, je suis maréchal ferrant.

— Eh bien, Monsieur Lhôte…

Alors il frappa avec le fond de son verre sur la table :

— Hé ! patron.

Comment se fit-il que tout eût changé si rapidement ? mais, rien qu’à la façon dont Simon se hâta de venir, on put voir combien l’homme avait déjà gagné en importance.

— Trois litres pour ces messieurs, et ce que vous avez de meilleur !

Là ce fut le grand coup, ces trois litres, à quoi personne ne s’attendait. Il y eut tellement de surprise, au premier moment, que personne, pas même Lhôte, ne songea à remercier ; avaient-ils seulement bien entendu ? trois litres ! et ils n’étaient que huit, et pour la peine qu’ils avaient eue, encore ! Fallait-il que l’homme fût riche, ou généreux ! De toute façon, ils n’en revenaient pas. Et ce fut seulement quand le patron reparut, portant les trois litres demandés, qu’ils retrouvèrent leurs idées.

Le patron posa les trois litres sur la table ; ils dirent tous ensemble, les uns : « Oh ! merci », les autres : « Vous êtes bien bon ! » puis personne ne parla plus. Et il fallut que Lhôte une fois de plus intervînt, avec une proposition à laquelle chacun applaudit :

— On ne sait pas bien s’exprimer, nous autres, mais vous nous feriez plaisir en venant trinquer avec nous.

Ce disant, il se tournait de côté, et tout le monde à présent reprenait :

— C’est ça, venez, vous nous feriez plaisir.

L’autre ne fit pas de difficultés : « Le plaisir sera pour moi », avait-il dit ; et il se leva, il prit place à côté de Lhôte. Et ainsi ils se trouvèrent tous réunis autour de la même table, où ils étaient bien un peu serrés, mais on aime à se sentir les coudes dans les moments d’expansion.

On remplit les verres, la conversation devint générale. Ils étaient dix ensemble, y compris le patron, et il ne tarda pas à y avoir cette bonne chaleur qui résulte de l’introduction du vin, comme quand un rayon de soleil tombe l’hiver sur la terre durcie par la gelée. L’homme s’était mis à leur parler du pays, et combien le pays tout de suite lui avait plu, ils en furent agréablement caressés dans leur amour-propre. On a beau en dire tout le mal qu’on veut, on a du goût dans le cœur pour la terre qui est la vôtre. On l’aime jusque dans la haine qu’on lui porte, on ne la quitte guère que forcé, et c’est pour y revenir dès qu’on peut.

— Alors, c’est vrai, vous vous plairez chez nous ? Nous aussi, on sera contents de vous avoir

Et l’homme maintenant leur posait des questions : combien d’habitants ? sept ou huit cents ; quels métiers ? guère de métiers, c’est tout paysan, par chez nous ; qui était curé, qui était président de commune ? et ainsi de suite ; ils répondaient, ils eurent à faire ; puis commencèrent les choses un peu salées, qui sont le second étage du vin.

Le tout dura jusqu’à dix heures. À ce moment l’homme demanda à Simon s’il n’aurait pas une chambre pour la nuit. Simon répondit qu’il en avait une.

Il fallait seulement qu’il allât la préparer. Il dut pour cela monter à l’étage. Et ce fut pendant qu’il était monté que Lhôte enfin hasarda une question qu’il avait depuis longtemps au bout de la langue :

— Excusez-moi si je suis indiscret, mais on aimerait tous savoir à qui on doit cette bonne soirée parce qu’on a eu du plaisir, ça n’est pas pour dire, on a eu beaucoup de plaisir…

L’homme :

— Si je comprends, vous aimeriez bien savoir mon nom.

Lhôte :

— Si on n’était pas indiscret…

Alors l’homme :

— Mon père s’appelait Branchu ; c’est un nom facile à se rappeler… Branchu, comme qui dirait Cornu…

C’était un nom facile à se rappeler, en effet, bien qu’il n’y en eût point de cette espèce dans le pays.

On entendait Simon aller et venir dans la chambre du premier ; il avait appelé sa femme pour qu’elle vînt l’aider à faire le lit.



IIModifier

Rendez-vous avait été pris pour le lendemain matin ; la chose s’arrangea sans peine.

C’était dans une petite rue qui, partant de l’église, allait, par un grand demi-cercle, rejoindre, du côté du nord, la route qui coupait le village en deux ; la maison n’avait qu’un rez-de-chaussée, n’étant qu’un simple cube de pierre et qui n’était même pas neuf.

Lhôte accompagnait le nommé Branchu.

Ils allèrent heurter à une maison voisine où habitait le propriétaire qui était un vieux.

Il toussait ; il disait en regardant Branchu d’en dessous :

— Ah ! c’est vous qui voulez louer ? C’est que j’ai déjà eu tant d’ennuis avec le précédent locataire !

Là-dessus, il commença à se plaindre, à se plaindre de ce précédent locataire, qui s’appelait Porte et il buvait tout ce qu’il gagnait. Et le malheur était encore que, quand Porte rentrait soûl, tout le monde savait à quoi s’en tenir, tellement il faisait de bruit, poussant de grands soupirs, se lamentant tout haut : « Porte, Porte, tu es maudit ! il y a un poison en toi qui détruit tout, même la joie. Et tu vas chercher la joie dans le vin, mais à peine l’as-tu trouvée que tu la sens qui t’abandonne, et tu retournes à ton chagrin. Il y a un poison en toi, mon pauvre Porte. Tu ne devrais plus boire, tu n’en as plus la force !… Mon Dieu, mon Dieu… Mon Dieu, mon Dieu !… »

Ainsi criait-il longuement ; puis les soupirs recommençaient et les frappements de poitrine. On ne pouvait plus fermer l’œil. Heureusement qu’il était mort.

— Et alors, reprenait le vieux bavard, vous comprenez ; ce qu’il me faudrait, cette fois, c’est un locataire tranquille… Il y a aussi que Porte me devait trois mois de loyer… Et puis (jetant alors à Branchu un regard de côté), il faudrait qu’on me paie une année d’avance, sans quoi j’aimerais mieux ne pas louer du tout… ça ferait cinq cents francs pour l’année, plus les deux cent cinquante francs qui me sont dus ; cinq cents et puis deux cent cinquante ça ferait sept cent cinquante.

Il bredouillait un peu. Branchu fut beau à voir. (Encore faut-il savoir que le loyer avait été doublé, Porte ne payant en réalité que vingt-cinq francs par mois.) Il prit son portefeuille, en tira huit billets :

— Voilà huit cents francs ; payez-vous.

Le vieux tendit la main, la retira ; on voyait que sa main tremblait.

C’est que l’argent est rare chez nous ; on n’y voit guère de ces papiers à images.

Et le vieux tendait de nouveau la main, et, de nouveau, la retirait ; mais Branchu :

— Tenez, je vous dis. Et quant à savoir si je suis tranquille, vous n’avez qu’à me regarder.

Pour le coup, le vieux était décidé. Il prit les huit billets, les compta, les recompta, les compta de nouveau, les plia en deux, les mit dans sa poche ; et, comme à regret :

— Je vous redevrais donc… je vous redevrais cinquante francs…

Mais alors Branchu :

— Ils sont à vous. Gardez-les !

On conçoit assez que, dans des conditions pareilles, la suite des négociations n’offrit pas de difficultés. Tout de suite la clef fut trouvée, et déjà Branchu était entré, suivi du vieux, qui s’empressa d’aller ouvrir les contrevents.

— Voilà, vous êtes chez vous. J’espère que vous vous y plairez ; c’est convenable, vous voyez, et pas de meilleure situation pour un métier comme le vôtre…

Convenable, c’était une façon de parler. Il n’y avait qu’une grande pièce sur le devant, une autre petite sur le derrière. Et il semblait bien que Porte eût dû laisser du moins une paillasse et des outils ; mais il n’y avait trace dans la pièce ni de paillasse, ni d’outils. Le vide de la main, voilà ce que c’était, sauf une affreuse saleté et une épouvantable odeur, sauf aussi quelques objets inutilisables : une caisse crevée, des bouteilles, des déchets de cuir, un chapeau sans ailes, une paire de bretelles. Et Lhôte avait bien un peu honte, mais Branchu, lui, ne semblait nullement déçu ; il dit : « C’est juste ce qu’il me faut. »

Alors le vieux, encouragé :

— Il y a bien encore un peu de désordre, mais un bon coup de balai, et il n’y paraîtra plus.

Telle fut au total la scène, après quoi Branchu mena Lhôte boire un verre et tout de suite après se mit en quête d’un maçon. Il fit les nettoyages lui-même, ayant emprunté une brouette au propriétaire, qui se crut obligé de s’offrir à l’aider ; mais Branchu refusa. Bientôt le maçon arrivait ; la première chose qu’il fit fut de passer les murs au lait de chaux, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Il peignit ensuite la porte ; il recouvrit le sol (qui était de terre battue) d’un carrelage de ciment.

Restaient les plafonds ; ils furent passés aussi en peinture.

Mais la merveille des merveilles fut, quelques jours après, un samedi soir que tout le village était venu voir où on en était des réparations : au-dessus de la fenêtre, une belle enseigne pas encore sèche était accrochée, où on lisait en lettres jaunes sur fond bleu :


BRANCHU

CORDONNIER À FAÇON


À gauche, en guise d’ornement, il y avait une bottine de dame en cuir rouge ; à droite, une botte d’homme en cuir noir, qui se tenait toute raide en l’air avec sa tige, comme s’il y avait eu une forme dedans.

On admira beaucoup l’enseigne, jamais on n’en avait vu une si belle dans le pays. Branchu devait l’avoir peinte lui-même, et sans doute en cachette, car personne ne l’avait vu y travailler. Sûrement qu’il voulait vous faire la surprise ! Quel drôle d’homme ! D’où est-ce qu’il avait tant d’argent ?

On discutait là-dessus, quand justement il se montra, venant de l’auberge, parce qu’il y logeait toujours, et c’était que le menuisier, à qui il avait commandé les meubles, ne les lui avait pas apportés encore.

Les uns, en le voyant venir, firent mine de s’éloigner ; d’autres eurent l’air de ne pas l’apercevoir (certains malgré tout restaient méfiants), plusieurs néanmoins s’avancèrent. Il leur tendit la main. Et, comme on le félicitait au sujet de son enseigne :

— Voilà, dit-il, j’ai beaucoup hésité. J’aurais peut-être mieux fait de peindre le fond en rouge… Couleur de flamme, c’est ma couleur.

Et pour la première fois il se mit à rire.



IIIModifier

À quelques jours de là, le menuisier apporta les meubles ; le lundi suivant, Branchu s’absenta. Personne ne le vit partir.

Il ne rentra que le samedi ; un homme l’accompagnait, l’homme menait un mulet par la bride.

La bête était tout en sueur, elle avait le mors blanc d’écume comme si elle avait fait une longue course au soleil ; et Branchu aida l’homme à descendre du bât les paquets qui furent d’abord deux gros sacs, puis une sorte de sacoche en cuir de forme plate, où il devait y avoir des objets de fer, à en juger d’après le bruit qu’elle faisait.

Le tout fut entré dans la pièce de devant, où l’établi était déjà installé, et celui que tout le monde connaissait maintenant sous le nom de Branchu paya l’homme du mulet, ce qui fit 55 fr. 30. Là-dessus, l’homme s’en retourna, non sans s’être pourtant arrêté à l’auberge, où il raconta qu’il était de Borne-Dessous, qui est une petite ville dans la vallée ; et il ne cacha pas, d’ailleurs, que, ce que son mulet avait transporté ce jour-là, c’étaient des cuirs de diverses sortes et toutes les espèces de marchandises dont a besoin un cordonnier qui s’établit.

Il disait vrai, comme on le vit dès le lendemain, qui fut le jour que Branchu ouvrit boutique. Partout, des peaux pendaient aux murs ; l’établi était couvert d’outils neufs, marteaux, tranchets, alênes ; il y avait de la poix dans un pot, et des clous plein des boîtes et aussi des chevilles.

Lui-même se tenait assis sur une espèce de chaise basse, sans dossier, et, bien qu’il fût de très bonne heure encore, ayant assujetti devant lui une petite enclume à bout rond, il tapait dessus avec son marteau.

Il faisait beau temps ce jour-là ; le soleil, qui se levait justement, régnait en haut de la montagne, d’où montaient, comme en fuite, vers les sommets du ciel, des petits nuages tout ronds ; mais on met sa main sur ses yeux, s’il faut, et d’ailleurs ce soleil ne semblait pas incommoder Branchu : vêtu de neuf, avec un beau tablier de toile verte tout neuf et une chemise de flanelle coton à rayures dont les manches étaient troussées, il avait l’air tout heureux au contraire de la lumière et du beau temps.

Voilà un homme content, on se dit, et c’est rare ; enfin un cordonnier convenable, on se dit ; plus très jeune, mais qu’est-ce que ça fait ? et d’ailleurs pas très vieux non plus, et qui a l’air d’être en santé et de ne pas marchander sa peine.

Beaucoup de gens allaient et venaient dans la ruelle ; ils pensaient : « Ça nous change du père Porte ; quel vieux dégoûtant c’était là ! »

Il faut dire que cette ruelle est une des plus fréquentées du village : hommes, femmes, enfants, tout le temps il y passe du monde ; midi n’avait pas encore sonné que personne n’ignorait plus que Branchu s’était mis au travail.

Pourtant il s’écoula bien quatre ou cinq jours avant que la pratique vînt. On a ceci dans l’esprit qu’on veut voir, et, avant de se lancer même dans la plus petite commande, on aime assez à s’assurer de l’opinion des autres gens. De la prudence, n’est-ce pas ? Branchu eut donc tout le temps d’achever une belle paire de bottines à claque vernie qu’il pendit à un des montants de la fenêtre.

Elles firent envie à beaucoup de filles, ces bottines ; elles étaient pourtant toujours pendues à leur clou, quand, un matin, Lhôte arriva avec une paire de bottes, et il dit : « Il faudra me les ressemeler. »

Ce fut lui qui vint le premier, pour des raisons de politesse : il n’eut pas à s’en repentir. Le soir déjà, ses bottes étaient prêtes. Il demanda ce qu’il devait. Deux francs. C’était bien la moitié de ce qu’on payait d’ordinaire : même que Lhôte fut inquiet, et se hâta de rentrer chez lui, afin d’examiner l’ouvrage de plus près.

Il n’en pouvait croire ses yeux : le cuir était de la meilleure qualité.

Il essaya ses bottes, jamais il ne s’était senti si bien dedans.

C’est pourtant étonnant, n’est-ce pas ? de payer si peu et d’être si bien servi ; voilà des bottes que je porte depuis quatre ans ; elles ont l’air de bottes neuves, et encore qu’il me les a cirées avec un cirage, on ne sait pas avec quoi il est fait, mais il brille tellement qu’on en a mal aux yeux.

La meilleure réclame, c’est le client lui-même qui s’en charge. On le vit bien : dès le lendemain, de nombreuses personnes se présentèrent, et même, avant la fin de la semaine, les bottines à boutons n’étaient plus à leur place.

Ce fut Virginie Poudret qui en fit l’acquisition (si acquisition est bien le mot), mais l’envie avait été la plus forte, et le dimanche allait venir. Enfin elle se décida. « Le mieux, c’est que personne ne sache rien, se dit-elle, à cause de mes amies ; elles n’ont pas osé, tant pis pour elles ! moi, j’oserai. Il ne me mangera pas, cet homme ! »

Elle arriva vers les midi, c’est-à-dire au moment où il n’y a personne dans les rues. « Combien ce sera ? dit Branchu. Mademoiselle, m’avez-vous regardé ? »

Il reprit :

— On n’est pas un Juif… Et puis quand on est jolie comme vous êtes…

Il recommença :

— Je vous les donne !

Virginie devint toute rouge mais l’autre lui tendait les bottines ; il fallut bien qu’elle les prît. Branchu tint même beaucoup à les lui essayer en personne et, s’étant mis à genoux devant elle, il lui ôtait déjà ses souliers.

Vieux pauvres souliers sans forme que c’était, tantôt rouges de rosée, tantôt gris comme des cailloux, et une ficelle leur sert de cordon, – quel changement ce fut pour Virginie quand elle eut ces bottines aux pieds. Elles lui allaient à la perfection. Comme Branchu disait, elles semblaient faites sur mesure. Et, lorsque Virginie, son paquet sous le bras, s’en retourna chez elle, drôlement, dans son cœur de fille, il lui semblait déjà s’estimer davantage, et une fierté lui venait.

Pourtant elle ne se vanta de rien jusqu’au dimanche, et assista à la messe de dix heures avec toutes les autres filles sans qu’on se fût douté de ce qui allait se passer. Après la messe, on se réunit sur la place où l’ombre d’un très vieux tilleul (il a, prétend-on, plus de trois cents ans) était une chose agréable par ces temps de grandes chaleurs. Virginie approchait et toutes ses amies se trouvaient déjà réunies : elle n’eut qu’à trousser sa jupe.

« Regardez-moi ça ! » disaient les unes. « Est-ce possible ? » disaient les autres. « Se croit-elle pourtant belle !… C’est dommage que la tête ne ressemble pas aux pieds ! » Mais on sentait qu’elles riaient jaune.

Et quelques-unes aussi se fâchèrent tout à fait et, haussant les épaules, se mirent à regarder ailleurs ; – la plupart, toutefois, plus curieuses encore que jalouses, s’approchèrent de Virginie : « Combien les as-tu payées… dis ? Est-ce bien celles qu’on avait vues ensemble ?… Quel joli pied elles te font ! Est-ce qu’elles ne sont pas trop petites ? Elles ne te gênent pas un peu ? »

Ainsi venaient des tas de questions ; et, pendant ce temps, dans un groupe voisin, Lhôte faisait admirer ses bottes : « Deux francs, je vous dis, pas un sou de plus ! »

On devine qu’ainsi la réputation de Branchu ne fut pas longue à s’établir : il eut bientôt plus d’ouvrage que n’en auraient pu abattre trois bons ouvriers ordinaires ; comment s’y prenait-il pour en venir à bout tout seul ?

Mais il en venait à bout tout seul, bien que la chose fût à peine croyable, et personne n’avait à se plaindre de lui, et toujours ces prix plus que bas : « Naturellement, disait-on, il se rattrape sur la quantité ; seulement faut-il qu’il soit leste ! » Alors on admirait, parce que c’était admirable, et on a du respect pour les mains du bon ouvrier.

Branchu, du reste, savait s’y prendre pour entretenir l’amitié des gens : il ne se passait pas de semaine qu’il ne fît une invitation ou deux à l’auberge. Boire à crédit est une chose qui n’est pas faite pour déplaire. Et enfin, comme on aurait pu s’étonner à la longue de ne rien savoir de lui, il avait eu soin de se mettre à raconter peu à peu sou histoire : qu’il était né très loin, quelque part, à la plaine, d’un père et d’une mère qu’il n’avait pas connus ; qu’il avait été élevé par des méchantes gens qui le faisaient coucher sur un tas de copeaux ; qu’un jour il n’avait plus tenu chez eux et il s’était sauvé pendant la nuit ; et alors avait commencé pour lui toute une longue vie errante, où, dès qu’il avait gagné un franc, il achetait pour un franc de petits objets faciles à vendre et les revendait un franc vingt ; et ainsi avait fini par mettre une modeste somme de côté, mais il l’avait bien gagnée, et honnêtement gagnée, car on s’use terriblement à courir ainsi les routes ; « et mes pieds se sont amincis d’un bon centimètre à la longue, comme si on les avait frottés avec du papier de verre ! »

Quoi d’étonnant qu’à un moment donné, il en eût assez de toujours changer de place ? Mais « me voilà bien content, maintenant, à cause que je suis chez des amis. »

— Ça c’est vrai !

Et, comme quelques-uns ajoutaient : « Mais, votre métier de cordonnier, où est-ce que vous l’avez appris ? » – « Ah ! parfaitement, disait-il, j’ai oublié de vous le dire ; c’est en Allemagne. »

— En Allemagne !



IVModifier

Il n’y avait qu’un seul homme au village qui continuât à dire : « Méfiez-vous. » Et il détournait la tête quand il passait devant chez Branchu.

C’était un nommé Lue ; et il est vrai que ce Luc passait pour n’avoir plus sa tête. Il avait étudié pour être prêtre, puis notaire, mais on ne lui avait jamais connu aucun métier ; et il vivait chez une sœur qui l’avait recueilli, sans quoi il eût crevé de faim.

Il passait ses journées à lire dans des gros livres, ou bien se promenait dans le village, s’arrêtant devant chez les gens pour les rappeler, comme il disait, « au respect des Commandements » ; sa grosse barbe, ébouriffée, sortait de dessous un chapeau melon crevé, qu’il enfonçait jusqu’aux oreilles ; il portait une espèce de longue redingote effrangée ; les gamins lui jetaient des pierres.

On le voyait alors s’arrêter et il se retournait en leur faisant le poing.

C’était un de ces hommes, comme on en voit beaucoup, qui, n’ayant point trouvé à se situer dans la vie, ont sauté dans l’imaginaire, d’où ils redescendent vers vous avec des paroles obscures, des gestes désordonnés. Mais ils n’effraient personne. Ils n’étonnent même plus, à la longue. Ils ne sont bons qu’à faire rire.

De sorte que, quand Luc se mit à attaquer Branchu, les gens haussèrent les épaules et on lui conseilla d’aller crier plus loin.

Il n’en criait que davantage.

Or, il y avait au village un second cordonnier, nommé Jacques Musy, qui était un pauvre garçon toujours malade, triste, les joues creuses, très maigre, tout voûté, et souvent sa boutique restait fermée plusieurs jours de suite, parce qu’il ne pouvait pas travailler. C’est assez dire qu’il lui arrivait fréquemment de vous faire attendre l’ouvrage et, s’il n’en avait encore jamais manqué, c’est qu’on avait pitié de lui. Seulement la pitié, chez l’homme, est un sentiment du dimanche : elle est comme ces beaux habits qu’on ne met pas tous les jours. Quand on sut que Branchu travaillait si bien et à si bon compte, Jacques Musy fut délaissé. Il avait beau ne plus quitter sa boutique, ne se levant même pas de dessus sa chaise basse, parce qu’il voyait bien de quoi il était menacé : plus personne n’entrait chez lui. Il regardait, il voyait sur la place les petites filles jouer au paradis et à l’enfer, poussant du pied une pierre plate dans des carrés tracés avec un bâton sur le sol ; une heure sonnait, une autre heure ; plus une seule paire de bottines ne se trouvait posée sur la planche où il les rangeait autrefois. Il patienta quinze jours, trois semaines ; on se demandait de quoi il vivait. Un beau matin, sa boutique resta fermée. Sans doute qu’il était malade, mais personne ne s’inquiéta de lui. Deux ou trois jours passèrent encore. Et ce fut par hasard qu’une voisine le trouva pendu derrière sa porte, le quatrième jour, je crois, et il faut bien dire qu’il sentait déjà, et il avait la figure toute noire.

On ne sonna pas les cloches pour lui ; on l’enterra comme une bête dans un coin. Et déjà il aurait été oublié, et l’évènement lui-même aurait été vite oublié, parce que, des pendus, chez nous, on en voit plus qu’on ne voudrait, si Luc n’avait profité de l’occasion, parlant plus haut, avec plus d’assurance :

— Vous voyez !

On lui disait :

— Qu’est-ce qu’on voit ?

— Si j’avais tort ou non quand je vous disais de vous méfier. Voilà que Jacques Musy est mort.

— Jacques Musy, qu’est-ce que ça veut dire ? Ce qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres. Ça s’est toujours vu, ça se verra toujours.

Il y a ainsi une façon de se résigner à la vie qui est peut-être la sagesse ; Luc n’en continuait pas moins de crier, et secouait la tête en s’en allant par les chemins.




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