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Œuvres complètes (1552)
Alphonse Lemerre (2 : Le Tiers Livre, Le Quart Livrep. 425-428).

Comment Pantagruel descendit en l’isle des Papefigues.

Chapitre XLV.



Au lendemain matin recontrasmes l’isle des Papefigues. Lesquelz iadis estoient riches & libres, & les nommoit on Guaillardetz, pour lors estoient paouvres, mal heureux, & subiectz aux Papimanes. L’occasion avoit esté telle. Un iour de feste annuelle à bastons, les Bourguemaistres, Syndicz & gros Rabiz Guaillardetz estoient allez passer temps & veoir la feste en Papimanie, isle prochaine. L’un d’eulx voyant le protraict Papal (comme estoit de louable coustume publicquement le monstrer es iours de feste à doubles bastons) luy feist la figue. Qui est en icelluy pays signe de contempnement & derision manifeste. Pour icelle vanger les Papimanes quelques iours après sans dire guare, se mirent tous en armes, surprindrent, saccaigèrent, & ruinèrent toute l’isle des Guaillardetz : taillèrent à fil d’espée tout home portant barbe. Es femmes & iouvencaulx pardonnèrent avecques condition semblable à celle dont l’empereur Frederic Barberousse iadis usa envers les Milanois.

Les Milanois s’estoient contre luy absent rebellez, & avoient l’Imperatrice sa femme chassé hors la ville ignominieusement montée sus une vieille mule nommée Thacor à chevauchons de rebours : sçavoir est le cul tourné vers la teste de la mule, & la face vers la croppière. Frederic à son retour les ayant subiuguez & resserrez feist telle diligence qu’il recouvra la celèbre mule Thacor. Adoncques on mylieu du grant Brouet par son ordonnance le bourreau mist es membres honteux de Thacor une Figue præsens & voyans les citadins captifz : puys crya de par l’Empereur à son de trompe, que quiconques d’iceulx vouldroit la mort evader, arrachast publicquement la Figue avecques les dens, puys la remist on propre lieu, sans ayde des mains. Quiconques en feroit refus, seroit sus l’instant pendu & estranglé. Aulcuns d’iceulx eurent honte & horreur de telle tant abhominable amende : la postpousèrent à la craincte de mort : & feurent penduz. Es aultres la craincte de mort domina sus telle honte. Iceulx avoir à belles dens tiré la Figue, la monstroient au Boye apertement disans. Ecco lo fico.

En pareille ignominie, le reste de ses paouvres & desolez Guaillardetz feurent de mort guarantiz & saulvez. Feurent faicts esclaves & tributaires & leurs feut imposé nom de Papefigues : par ce qu’au protraict Papal avoient faict la Figue. Depuys celluy temps les paouvres gens n’avoient prosperé. Tous les ans avoient gresle, tempeste, peste, famine, & tout malheur, comme eterne punition du peché de leurs ancestres & parens.

Voyans la misère & calamité du peuple, plus avant entrer ne voulusmes. Seulement pour prendre de l’eaue beniste & à Dieu nous recommander, entrasmes dedans une petite chapelle près le havre ruinée, desolée, & descouverte, comme est à Rome le temple de sainct Pierre. En la chapelle entrez & prenens de l’eaue beniste, apperceusmes dedans le benoistier un home vestu d’estolles, & tout dedans l’eaue caché, comme un Canart au plonge, excepté un peu du nez pour respirer. Au tour de luy estoient troys prebstres bien ras & tonsurez, lisants le Grimoyre, & coniurans les Diables.

Pantagruel trouva le cas estrange. Et demandant quelz ieux c’estoient qu’ilz iouoient là, feut adverty que depuys troys ans passez avoit en l’isle regné une pestilence tant horrible que pour la moitié & plus, le pays estoit resté desert, & les terres sans possesseurs. Passée la pestilence, cestuy home caché dedans le benoitier, aroyt un champ grand & restile, & le semoyt de touzelle en un iour & heure qu’un petit Diable (lequel encores ne sçavoit ne tonner ne gresler, fors seulement le Persil & les choux, encor aussi ne sçavoit ne lire, n’escrire) avoit de Lucifer impetré venir en ceste isle des Papefigues soy recreer & esbatre, en laquelle les Diables avoient familiarité grande avecques les hommes & femmes, & souvent y alloient passer temps. Ce Diable arrivé au lieu s’adressa au Laboureur, & luy demanda ce qu’il faisoit. Le paouvre home luy respondit qu’il semoit celluy champ de touzelle, pour soy ayder à vivre l’an suyvant.

Voire mais (dist le Diable) ce champ n’est pas tien, il est à moy, & m’appartient. Car depuys l’heure & le temps qu’au Pape vous feistez la figue, tout ce pays nous feut adiugé, proscript, & abandonné. Bled semer toutesfoys n’est mon estat. Pourtant ie te laisse le champ. Mais c’est en condition que nous partirons le profict.

Ie le veulx, respondit le Laboureur.

I’entens (dist le Diable) que du profict advenent nous ferons deux lotz. L’un sera ce que croistra sus terre, l’aultre ce que en terre. Le choix m’appartient, car ie suys Diable extraict de noble & antique race, tu n’es qu’un villain. Ie choizis ce que sera en terre, tu auras le dessus. En quel temps sera la cuillette ? A my Iuilet, respondit le Laboureur.

Or (dist le Diable) ie ne fauldray me y trouver. Fays au reste comme est le doibvoir. Travaille villain, travaille. Ie voys tenter du guaillard peché de luxure les nobles nonnains de Pettesec, les Cagotz & Brissaulx aussi. De leurs vouloirs ie suys plus que asceuré. Au ioindre sera le combat.