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Vogue la gualère (dist Panurge) tout va bien. Frère Ian ne faict rien là. Il se appelle frère Ian faictneant, & me reguarde icy suant & travaillant pour ayder à cestuy home de bien Matelot premier de ce nom. Nostre ame ho. Deux motz : mais que ie ne vos fasche. De quante espesseur sont les ais de ceste nauf ?

Elles sont (respondit le pilot) de deux bons doigtz espesses, n’ayez paour.

Vertus Dieu (dist Panurge) nous sommes doncques continuellement à deux doigtz près de la mort. Est ce cy une des neuf ioyes de mariage ? Ha nostre ame, vous faictez bien mesurant le peril à l’aulne de paour. Ie n’en ay poinct, quand est de moy. Ie m’appelle Guillaume sans paour. De couraige tant & plus. Ie ne entends couraige de brebis. Ie diz couraige de Loup, asceurance de meurtrier. Et ne crains rien que les dangiers.

Comment par frère Ian Panurge est declairé avoir eu paour sans cause durant l’oraige.

Chapitre XIIII.



Bon iour Messieurs, dist Panurge, bon iour trestous. Vous vous portez bien trestous, Dieu mercy & vous ? Vous soyez les bien & à propous venuz. Descendons. Hespalliers hau, iectez le pontal : approche cestuy esquif. Vous ayderay ie encores là ? Ie suys allouy & affamé de bien faire & travailler, comme quatre bœufz. Vrayement voycy un beau lieu, & bonnes gens. Enfans avez vous encores affaire de mon ayde ? N’espargnez la sueur de mon corps, pour l’amour de Dieu. Adam, c’est l’home, nasquit pour labourer & travailler, comme l’oyseau pour voler. Nostre Seigneur veult, entendez vous bien ? que nous mangeons nostre pain en la sueur de nos corps : non par rien ne faisans, comme ce penaillon de moine que voyez, frère Ian qui boyt, & meurt de paour. Voycy beau temps. A ceste heure congnois ie la response de Anacharsis le noble philosophe estre veritable, & bien en raison fondée, quand il interrogé, quelle navire sembloit la plus sceure, respondit : celle qui seroit on port.

Encores mieulx, dist Pantagruel, quand il interrogé des quelz plus grand estoit le nombre, des mors ou des vivens ? demanda. Entre les quelz comptez vous ceulx qui navigent sus mer ? Subtilement signifiant que ceulx qui sus mer navigent, tant près sont du continuel dangier de mort, qu’ilz vivent mourans, & mourent vivens. Ainsi Portius Cato disoit de troys choses seulement soy repentir. Sçavoir est, s’il avoit iamais son secret à femme revelé : si en oiziveté iamais avoit un iour passé : & si par mer il avoit peregriné en lieu aultrement accessible par terre.

Par le digne froc que ie porte, dist frère Ian à Panurge, couillon mon amy, durant la tempeste tu as eu paour sans cause & sans raison. Car tes destinées fatales ne sont à perir en eau. Tu seras hault en l’air certainement pendu : ou bruslé guaillard comme un père. Seigneur voulez vous un bon guaban contre la pluie ? Laissez moy ces manteaulx de Loup & de Bedouault. Faictez escorcher Panurge, & de sa peau couvrez vous. Ne approchez pas du feu, & ne passez par davant les forges des mareschaulx, de par Dieu. En un moment vous la voyriez en cendres. Mais à la pluie exposez vous tant que vouldrez, à la neige, & à la gresle. Voire par Dieu, iectez vous au plonge dedans le profond de l’eau, ià ne serez pourtant mouillé. Faictez en bottes d’hyver : iamais ne prendront eau. Faictez en des nasses pour apprendre les ieunes gens à naiger. Ilz apprendront sans dangier.

Sa peau doncques, dist Pantagruel, seroit comme l’herbe dicte Cheveu de Venus, laquelle iamais n’est mouillée ne remoytie : tousiours est seiche, encores qu’elle feust on profond de l’eau tant que vouldrez. Pourtant est dicte Adiantos.

Panurge mon amy, dist frère Ian, n’aye iamais paour de l’eau, ie t’en prie. Par element contraire sera ta vie terminée.

Voire (respondit Panurge) Mais les cuisiniers des Diables resuent quelque foys, & errent en leur office : & mettent souvent bouillir ce qu’on destinoit pour roustir, comme en la cuisine de céans les maistres Queux souvent lardent Perdris, Ramiers, & Bizets, en intention (comme est vraysemblable) de les mettre roustir. Advient touesfoys que les Perdris aux chous, les ramiers aux pourreaulx, & les bizets ilz mettent bouillir aux naveaulx. Escoutez beaulx amys. Ie proteste davant la noble compaignie, que de la chappelle vouée à monsieur S. Nicolas entre Quandé & Monssoreau, i’entends que sera une chappelle d’eau Rose : en laquelle ne paistra vache ne veau. Car ie la ietteray au fond de l’eau.

Voylà, dist Eusthenes, le guallant : Voylà le guallant : guallant & demy. C’est verifié le proverbe Lombardique. Passato el pericolo, gabato el santo.

Comment après la tempeste Pantagruel descendit es isles des Macræons.

Chapitre XXV.



Svs l’instant nous descendismez au port d’une isle laquelle on nommoit l’isle des Macræons. Les bonnes gens du lieu nous repceurent honnorablement. Un vieil Macrobe (ainsi nommoient ilz leur maistre eschevin) vouloit mener Pantagruel en la maison commune de la ville pour soy refraischir à son aise, & prandre sa refection. Mais il ne voulut partir du mole que tous ses gens ne feussent en terre. Après les avoir recongneuz, commenda chascun estre mué de vestemens, & toutes les munitions des naufz estre en terre exposées, à ce que toutes les chormes feissent chère lie. Ce que feut incontinent faict. Et Dieu sçayt comment il y fut beu & guallé. Tout le peuple du lieu apportoit vivres en abondance. Les Pantagruelistes leurs en donnoient d’adventaige. Vray est que leurs provisions estoient aulcunement endommaigées par la tempeste præcedente. Le repas finy Pantagruel pria un chascun soy mettre en office & debvoir pour reparer le briz. Ce que feirent, & de bon hayt. La reparation leurs estoit facile, par ce que tout le peuple de l’isle estoient charpentiers & tous artizans telz que voyez en l’Arsenac de Venise : & l’isle grande seulement estoit habitée en troys portz, & dix Parœces, le reste estoit boys de haulte fustaye, & desert comme si feust la forest de Ardeine.

A nostre instance le vieil Macrobe monstra ce que estoit spectable & insigne en l’isle. Et par la forest umbrageuse & deserte descouvrit plusieurs vieulx temples ruinez, plusieurs obelisces, Pyramides, monumens & sepulchres antiques, avecques inscriptions & epitaphes divers. Les uns en letres Hieroglyphicques, les aultres en languaige Ionicque, les aultres en langue Arabicque, Agarène, Sclavonique, & aultres. Des quelz Epistemon feist extraict curieusement

Ce pendent Panurge dist à frère Ian. Icy est l’isle des Macræons, Macræon en Grec signifie vieillart, home qui a des ans beaucoup.

Que veulx tu (dist frère Ian) que i’en face ? Veulx tu que ie m’en defface ? Ie n’estoys mie on pays lors que ainsi feut baptisée.

A propous (respondit Panurge) Ie croy que le nom de maquerelle en est extraict. Car maquerellaige ne compète que aux vieilles, aux ieunes compète Culletaige, Pourtant seroit ce à penser que icy feust l’isle Maquerelle original & prototype de celle qui est à Paris. Allons pescher des huitres en escalle.

Le vieil Macrobe en languaige Ionicque demandoit à Pantagruel comment & par quelle industrie & labeur estoit abourdé à leur port celle iournée en laquelle avoit esté troublement de l’air, & tempeste de mer tant horrificque. Pantagruel luy respondit que le hault servateur avoit eu esguard à la simplicité & syncère affection de ses gens : les quelz ne voyageoient pour guain ne traficque de marchandise. Une & seule cause les avoit en mer mis, sçavoir est studieux desir de veoir, apprendre, congnoistre, visiter l’oracle de Bacbuc, & avoir le mot de la Bouteille, sus quelques difficultez proposées par quelqu’un de la compaignie. Toutesfoys ce ne avoit esté sans grande affliction & dangier evident de naufraige. Puys luy demanda quelle cause luy sembloit estre de cestuy espovantable fortunal, & si les mers adiacentes d’icelle isle estoient ainsi ordinairement subiectes à tempeste, comme en la mer Oceane sont les Ratz de Sanmaieu, Maumusson, & en la mer Mediterranée le gouffre de Satalie, Montargentan, Plombin, Capo Melio en Laconie, l’estroict de Gilbathar, le far de Messine, & aultres.

Comment le bon Macrobe raconte à Pantagruel le manoir & diſcession des Heroes.

Chapitre XXVI.



Adoncques respondit le bon Macrobe. Amys peregrins icy est une des isles Sporades, non de vos Sporades qui sont en la mer Carpathie : mais des Sporades de l’Ocean, iadis riche, frequente, opulente, marchande, populeuse & subiecte au dominateur de Bretaigne. Maintenant par laps de temps & sus la declinaison du monde, paouvre & deserte comme voyez. En ceste obscure forest que voyez longue & ample plus de soixante & dix huict mille Parasanges est l’habitation des Dæmons & Heroes. Les quelz sont devenuz vieulx. & croyons plus ne luisant le comète presentement, lequel nous appareut par trois entiers iours precedens, que hier en soit mort quelqu’un. Au trespas duquel soyt excitée celle horrible tempeste que avez pati. Car eulx vivens tout bien abonde en ce lieu & aultres isles voisines : & en mer est bonache & serenité continuelle. Au trespas d’un chascun d’iceulx ordinairement oyons nous par la forest grandes & pitoyables lamentations, & voyons en terre pestes, vimères & afflictions, en l’air troublemens & tenèbres : en mer tempeste & fortunal.

Il y a (dist Pantagruel) de l’apparence en ce que dictez. Car comme la torche ou la chandelle tout le temps qu’elle est vivente & ardente luist es assistans, esclaire tout autour, delecte un chascun, & à chascun expose son service & sa clarté, ne faict mal ne desplaisir à persone. Sus l’instant qu’elle est extaincte, par sa fumée & evaporation elle infectionne l’air, elle nuist es assistans & à un chascun desplaist. Ainsi est il de ces ames nobles & insignes. Tout le temps qu’elles habitent leurs corps, est leur demeure pacificque, utile, delectable, honorable : sus l’heure de leur discession, communement adviennent par les isles & continent grands troublemens en l’air, tenèbres, fouldres, gresles : en terre concussions, tremblemens, estonnemens : en mer fortunal & tempeste, avecques lamentations des peuples, mutations des religions, transpors des Royaulmes, & eversions des Republicques.

Nous (dist Epistemon) en avons naguières veu l’experience on decès du preux & docte chevalier Guillaume du Bellay, lequel vivant, France estoit en telle felicité, que tout le monde avoit sus elle envie, tout le monde se y rallioit, tout le monde la redoubtoit. Soubdain après son trespas elle a esté en mespris de tout le monde bien longuement.

Ainsi (dist Pantagruel) mort Anchises à Drepani en Sicile la tempeste donna terrible vexation à Æneas. C’est par adventure la cause pourquoy Herodes le tyrant & cruel roy de Iudée soy voyant près de mort horrible & espoventable en nature (car il mourut d’une Phthiriasis mangé des verms & des poulx, comme paravant estoient mors L. Sylla, Pherecydes Syrien præcepteur de Pythagoras, le poëte Gregeoys Alcman, & aultres) & prevoyant que à sa mort les Iuifz feroient feu de ioye, feist en son Serrail de toutes les villes, bourguades, & chasteaulx de Iudée tous les nobles & magistratz convenir, soubs couleur & occasion fraudulente de leurs vouloirs choses d’importance communicquer pour le regime & tuition de la province. Iceulx venuz & comparens en persones feist en l’hippodrome du Serrail reserrer. Puys dist à sa sœur Salomé, & à son mary Alexandre. Ie suys asceuré que de ma mort les Iuifz se esiouiront, mais si entendre voulez, & executer ce que vous diray, mes exèques seront honorables, & y sera lamentation publicque. Sus l’instant que seray trespassé, faictez par les archiers de ma guarde, es quelz i’en ay expresse commission donné, tuer tous ces nobles & magistratz, qui sont céans reserrez. Ainsi faisans toute Iudée maulgré soy en deuil & lamentation sera, & semblera es estrangiers, que ce soyt à cause de mon trespas : comme si quelque ame Heroique feust decedée. Autant en affectoit un desesperé tyrant, quand il dist. Moy mourant la terre soyt avecques le feu meslée, c’est à dire, perisse tout le monde. Lequel mot Neron le truant changea disant, moy vivent : comme atteste Suetone. Ceste detestable parole, de laquelle parlent Cicero lib. 3. de Finibus. & Senecque lib. 2. de Clemence, est par Dion Nicæus, & Suidas attribuée à l’empereur Tibère.

Comment Pantagruel raisonne sus la dicession des ames Heroicques : & des prodiges horrificques qui præcedèrent le trespas du feu seigneur de Langey.

Chapitre XXVII.



Ie ne vouldroys (dist Pantagruel continuant) n’avoir pati la tormente marine, laquelle tant nous a vexez & travaillez, pour non entendre ce que nous dict ce bon Macrobe. Encores suys ie facilement induict à croyre ce qu’il nous a dict du comète veu en l’air par certains iours præcedens telle dicession. Car aulcunes telles ames sont tant nobles, precieuses, & Heroicques, que de leur deslogement & trespas nous est certains iours davant donnée signification des cieulx. Et comme le prudent medicin voyant par les signes prognosticz son malade entrer en decours de mort, par quelques iours davant advertist les femme, enfans, parens, & amis du decès imminent du mary, père, ou prochain, affin qu’en ce reste de temps qu’il a de vivre, ilz l’admonnestent donner ordre à sa maison, exhorter & benistre ses enfans, recommander la viduité de sa femme, declairer ce qu’il sçaura estre necessaire à l’entretenement des pupilles, & ne soyt de mort surprins sans tester & ordonner de son ame & de sa maison : semblablement les cieulx benevoles comme ioyeulx de la nouvelle reception de ces beates ames, avant leur decès semblent faire feux de ioye par telz comètes, & apparitions meteores. Les quelles voulent les cieulx estre aux humains pour prognostic certain & veridicque prediction, que dedans peu de iours telles venerables ames laisseront leurs corps & la terre. Ne plus ne moins que iadis en Athenes les iuges Areopagites ballotans pour le iugement des criminelz prisonniers, usoient de certaines notes scelon la varieté es sentences : par q signifians condemnation à mort : par T absolution : par A ampliation : sçavoir est, quand le cas n’estoit encores liquidé. Icelles publiquement exposées houstoient d’esmoy & pensement les parens, amis, & aultres curieulx d’entendre quelle seroit l’issue & iugement des malfaicteurs detenuz en prison. Ainsi par telz comètes, comme par notes ætherées disent les cieulx tacitement. Homes mortelz si de cestes heureuses ames voulez chose aulcune sçavoir, apprandre, entendre, congnoistre, preveoir touchant le bien & utilité publicque ou privée, faictez diligence de vous representer à elles, & d’elles response avoir. Car la fin & catastrophe de la comœdie approche. Icelle passée, en vain vous les regretterez.

Font d’adventaige. C’est que pour declairer la terre & gens terriens n’estre dignes de la presence, compaignie & fruition de telles insignes ames, l’estonnent & espovantent par prodiges, portentes, monstres, & aultres precedens signes formez contre tout ordre de nature. Ce que veismes plusieurs iours avant le departement de celle tant illustre, genereuse, & heroicque ame du docte & preux chevalier de Langey duquel avez parlé.

Il m’en soubvient (dist Epistemon) & encores me frissonne & tremble le cœur dedans sa capsule, quand ie pense es prodiges tant divers & horrificques les quelz veismes apertement cinq & six iours avant son depart. De mode que les seigneurs de Assier, Chemant, Mailly le borgne, Sainct Ayl, Villeneusve Laguyart, maistre Gabriel medicin de Savillan, Rabelays, Cohuau, Massuau, Maiorici, Bullou, Cercu, dict Bourguemaistre, François Proust, Ferron, Charles Giraud, François Bourré, & tant d’aultres amis, domesticques, & serviteurs du deffunct tous effrayez se reguardoient les uns les aultres en silence sans mot dire de bouche, mais bien tous pensans & prevoyans en leurs entendemens que brief seroit France privée d’un tant perfaict & necessaire chevallier à sa gloire & protection, & que les cieulx le repetoient comme à eulx deu par proprieté naturelle.

Huppe de froc (dist frère Ian) ie veulx devenir clerc sus mes vieulx iours. I’ay assez belle entendouoire, voie. Ie vous demande en demandant, comme le Roy à son sergent, & la Royne à son enfant, ces Heroes icy & Semidieux des quelz avez parlé, peuvent ilz par mort finir ? Par nettre dène ie pensoys en pensaroys qu’ilz feussent immortelz, comme beaulx anges, Dieu me le veueille pardonner. Mais ce reverendissime Macrobe dict qu’ilz meurent finablement.

Non tous (respondit Pantagruel). Les Stoiciens les disoient tous estre mortelz, un excepté, qui seul est immortel, impassible, invisible. Pindarus apertement dict es deesses Hamadryades plus de fil, c’est à dire plus de vie, n’estre fille de la quenoille & filasse des destinées & Parce iniques, que es arbres par elles conservées. Ce sont chesnes, des quelz elles nasquirent scelon l’opinion de Callimachus, & de Pausanias in Phoci. Es quelz consent Martianus Capella. Quant aux Semidieux, Panes, Satyres, Sylvains, Folletz, Ægypanes, Nymphes, Heroes, & Dæmons, plusieurs ont par la somme totale resultante des aages divers supputez par Hesiode compté leurs vies estre de 9720 ans : nombre composé de unité passante en quadrinité, & la quadrinité entière quatre foys en soy doublée, puys le tout cinq foys multiplié par solides triangles. Voyez Plutarche on livre de la Cessation des oracles.

Cela (dist frère Ian) n’est poinct matière de breviaire. Ie n’en croy si non ce que vous plaira.

Ie croy (dist Pantagruel) que toutes ames intellectives sont exemptes des cizeaulx de Atropos. Toutes sont immortelles : Anges, Dæmons, & Humaines. Ie vous diray toutes foys une histoire bien estrange, mais escripte & asceurée par plusieurs doctes & sçavans Historiographes à ce propous.