Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/III/9

Lecomte (p. 460-469).


IX

LE PACTE.



Ainsi que le lecteur a pu en juger par les quelques mots échangés entre Villaréal et Harris, lorsque le docteur s’était présenté à l’hôtel de Bedford square pour soigner la comtesse, ce dernier était l’un des chefs du fenianisme et il avait une grande influence dans les meetings.

C’était à lui que l’association devait son organisation extrêmement ingénieuse et prudente.

Il avait fait adopter une division en un grand nombre de sociétés secrètes, distinctes les unes des autres, appelées Centres et ayant chacune un chef nommé head centre.

Les chefs de chacune de ces fractions se connaissaient et communiquaient entre eux, mais les membres de chaque Centre n’avaient de rapport qu’avec leur propre chef, de sorte qu’en cas de surprise ou de trahison, il n’y avait de compromis qu’un Centre ou même seulement quelques individus isolés.

C’est ce qui était arrivé en 1867, lorsque les mesures sommaires adoptées en Irlande pour la suppression de la révolte et surtout la suspension de la loi d’habeas corpus rejetèrent les plus dangereux conspirateurs dans la Grande-Bretagne, où ils étaient plus à l’abri.

L’assassinat du policeman Brett, tué au moment où il reconduisait en prison deux chefs fenians, Kelly et Deasy, donna lieu à l’arrestation de Gould, Parkin et Allen ; mais ces trois hommes, qui furent condamnés à mort et pendus, moururent sans faire aucune révélation.

Il est probable qu’ils ne savaient que fort peu de chose de l’organisation des Centres.

Quelques semaines plus tard, Barrett, qui avaient tenté de sauver le chef Burke en renversant la muraille de la prison de Clerkenwell, marcha également à l’échafaud sans trahir les siens, et le gouvernement comprit dès ce moment qu’il avait affaire à un ennemi d’autant plus redoutable qu’il était presque invisible, grâce à cette division dont nous venons de parler.

Aussi l’Angleterre fut-elle prise d’une telle panique qu’elle s’arma contre ce terrible adversaire qui se glissait partout.

Dans les villes manufacturières, on organisa des constables, c’est-à-dire des agents volontaires destinés à venir en aide à la police régulière, en cas de besoin.

À Londres, les enrôlements s’élevèrent en quelques jours à plus de quarante mille.

On fit plus encore : les magasins d’armes devinrent l’objet d’une surveillance tout spéciale ; et comme on n’ignorait pas qu’il se trouvait un grand nombre de fenians parmi les ouvriers des ports, on doubla les postes dans tous les arsenaux.

Le gouvernement enfin n’oublia pas ce moyen qui lui réussit toujours si bien : celui des primes aux délateurs, mais cette fois ce fut en pure perte ; il ne lui fut livré aucun chef, et le docteur Harris continua à vivre à Londres sans éveiller les soupçons et en préparant lentement et patiemment sa revanche.

Depuis deux ans, il était parvenu à reconstituer la vaste association, mais les réunions des différents chefs ou heads centres étaient rares et seulement lorsqu’il s’agissait de prendre quelque mesure énergique.

Or, une assemblée de ce genre s’était tenue peu de jours avant la nuit où nous avons rencontré les quatre ouvriers de M. Berney.

Il y avait été décidé un mouvement général qui devait se produire, selon les villes où il éclaterait et selon les disposition de la population.

À Manchester, Liverpool, Newcastle, Birmingham, ainsi qu’à Londres, il ne pouvait être question que d’une grève des ouvriers, grève qui, grâce à l’exaspération des esprits, finirait bien, les chefs l’espéraient du moins, par le pillage et l’incendie des manufactures les plus importantes ; mais en Irlande, le mouvement devait être exclusivement révolutionnaire, dans le but unique et bien défini d’arriver à la séparation du troisième royaume et à la proclamation de la République.

C’était la première de ces décisions seule que les heads centres avaient communiquée aux membres de leurs sections respectives, et dans le meeting de Clerkenwell, auquel avaient assisté les ouvriers de M. Berney, le docteur Harris avait obtenu, au milieu des hourrahs, la promesse d’une grève générale pour la semaine suivante.

Il s’en rapportait à la misère et aux émissaires qu’il possédait dans toutes les grandes usines pour que la démonstration cessât bientôt d’être pacifique.

Ainsi, chez M. Berney, qui employait près de deux mille ouvriers, il avait à ses ordres Welly et Cromfort. Il les avait chargés d’entraîner James dans le mouvement, certain que Tom suivrait son ami.

Seulement, il ne savait pas qu’il pût exister quelque rapport que ce fût entre ces deux âmes damnées et le comte de Villaréal.

Il avait souvent aperçu ce dernier dans les meetings, et sa physionomie sévère et sombre l’avait effrayé, car il l’avait pris d’abord pour quelque manufacturier ; mais après s’être assuré que l’étranger ne jouait aucun rôle de ce genre, il avait fini par se convaincre que c’était pour son compte personnel qu’il courait ainsi les plus affreux quartiers, soit dans un but d’étude, soit pour l’accomplissement de quelque œuvre mystérieuse dont il avait cherché vainement à se rendre compte.

Cependant le hasard avait fini par les réunir si souvent tous les deux dans des endroits les plus improbables, que le docteur Harris était décidé à profiter de la première occasion qui lui serait offerte pour demander franchement une explication à son inconnu, lorsque justement il se trouva en sa présence, alors qu’il croyait n’être allé chez le comte de Villaréal que pour les soins de son ministère.

Puis, dans cette courte entrevue, ces deux hommes, ainsi que nous l’avons vu, marchèrent, à l’égard l’un de l’autre, d’étonnements en étonnements, comme si, par quelque coïncidence dont ils ne pouvaient encore se rendre compte, le destin eût décidé qu’ils devaient s’unir dans une même pensée.

Le docteur était sorti de l’hôtel de Bedford square pénétré de l’importance qu’il y avait pour lui à gagner la confiance de l’étranger.

Il lui avait envoyé alors ce curieux manuscrit où Villaréal avait pu lire l’infamie de ce colonel Maury qu’il paraissait tant haïr, et, après avoir fait quelques visites, il était rentré chez lui vers onze heures, afin d’attendre le comte qui lui avait donné rendez-vous à minuit.

Il ne s’en fallait que de quelques minutes que cette heure fût arrivée, lorsqu’il entendit sonner à sa porte.

Pensant que c’était l’étranger, il s’était avancé jusque dans son antichambre ; mais là il se trouva en face de Yago, qu’il reconnut immédiatement, non-seulement parce que celui-ci l’avait introduit auprès de madame de Villaréal, mais encore parce qu’il l’avait souvent rencontré en compagnie de son maître.

Au signe que lui fit le domestique, Harris comprit qu’il avait à lui parler en secret et il l’introduisit dans son cabinet de travail.

— Docteur, lui dit Yago, dès qu’ils furent seuls, monsieur le comte n’a pas oublié le rendez-vous qu’il vous a donné, mais il vous serait reconnaissant de vouloir bien venir le prendre à l’hôtel. Il s’excusera lui-même. Il m’a chargé de vous accompagner ; sa voiture est en bas.

Cela était parfaitement indifférent à Harris de se rendre chez Villaréal ou de le recevoir chez lui.

Un instant après, il montait dans la voiture de l’étranger, petit coupé noir sans chiffre ni armoiries, et il se dirigeait vers Bedford square en remontant Drury lane, où demeurait le docteur.

Seulement, à l’étonnement d’Harris, après avoir traversé Russell street, puis la place, la voiture continua sa course pour s’arrêter à deux ou trois cents mètres plus loin que l’hôtel, dans une rue écartée et le long de la grille d’un de ces grands parcs si nombreux dans l’intérieur même de Londres.

— Pardonnez-moi, docteur, dit Yago, qui avait sauté à terre, de vous avoir amené de ce côté ; mais si vous voulez me suivre, nous allons néanmoins regagner l’hôtel.

— Par où vous voudrez, dit le médecin décidé à ne s’étonner de rien.

La voiture avait disparu et Yago longeait le mur du parc.

Le docteur le suivit.

Arrivés à une petite porte percée en pleine grille, le domestique s’arrêta ; et après s’être assuré que personne ne passait dans la rue, il glissa dans une serrure presque invisible une clef microscopique.

La porte s’ouvrit pour se refermer aussitôt derrière eux.

Le parc était ombragé de grands arbres ; la nuit y était extrêmement épaisse.

Cependant, on pouvait encore s’y diriger, et Harris, tout en suivant Yago, put se rendre compte de la topographie de ce terrain.

Selon son appréciation, il devait s’étendre, sinon jusqu’à l’hôtel du comte de Villaréal, du moins jusqu’à la rue qui en longeait les écuries.

Après avoir marché cinq minutes à peine, Yago ouvrit la porte d’une serre et tous deux y pénétrèrent.

Le mulâtre pria le docteur de lui donner la main, afin qu’il le conduisît à travers les caisses de fleurs, car les ténèbres étaient complètes autour d’eux, et ils arrivèrent ainsi aux premières marches d’un escalier qui menait sous le lieu où ils se trouvaient.

Une fois au milieu de cet escalier, Yago alluma une petite lanterne dont il était muni.

Ils purent alors marcher plus hardiment.

À l’une des extrémités de ce sous-sol était un immense calorifère destiné à chauffer toute la serre.

Le domestique, qui précédait toujours le docteur, ne s’arrêta qu’auprès de ce calorifère.

— C’est ici, lui dit-il, que M. le comte m’a chargé de vous faire ses excuses ; car, pour entrer à l’hôtel, nous allons prendre une route peu commode. Tenez, la voici.

Il avait ouvert la large bouche du poêle et il se préparait à y disparaître.

— Allez, dit Harris tranquillement, je vous suis.

Et, imitant Yago, il courba la tête et se glissa par l’ouverture dont, à la prière du mulâtre, il tira ensuite la porte derrière lui.

Il s’aperçut alors, à la lumière de la lampe, que ce calorifère avait une autre porte solide, plus large, habilement dissimulée dans la maçonnerie et donnant dans la muraille contre laquelle il paraissait construit.

Cette porte ouverte, il distingua un passage souterrain dans lequel il s’engagea, à la suite de son étrange conducteur.

Il y avait fait vingt pas à peine qu’il comprit, au bruit des voitures qu’il entendait au-dessus de sa tête, qu’il passait sous la rue qui séparait l’habitation de Villaréal du parc.

Quelques instants après, il remontèrent un escalier d’une trentaine de marches et pénétrèrent dans l’hôtel de Bedford square, par une petite porte dissimulée dans la muraille d’une salle basse des communs.

Il ne restait plus à Harris qu’à traverser la cour pour gagner le vestibule du pavillon d’habitation.

Le comte de Villaréal l’attendait dans son cabinet de travail.

— Pardon, dit-il en allant au-devant de lui, du singulier chemin que je vous ai fait prendre pour entrer chez moi ; mais il vous prouve, plus que toutes les explications, la confiance aveugle que j’ai en vous.

— Je vous remercie, comte.

— À cette heure, poursuivit Villaréal, pour tout le monde je suis rentré chez moi en voiture depuis plus d’une heure. Personne ne doit pouvoir surveiller mes sorties. Grâce à ce passage que vous avez suivi, je puis, comme vous le voyez, aller et venir sans craindre les indiscrets. J’ai fait louer au comte de Mercy le parc que vous avez traversé. Il est censé servir à l’élevage de nombreux troupeaux et j’ai seul le droit d’y pénétrer. Quant à ce passage, il n’y a que vous, Yago et moi qui le connaissons. Ceux qui l’ont creusé ne savaient ni où ni pour qui ils travaillaient.

— C’est parfait, comte, je vous que vous avez parcouru mon manuscrit.

— Je n’en ai pas passé une ligne.

— Qu’en dites-vous ?

— Que sir Arthur est bien le misérable que je supposais, et que je comprends votre haine si vous êtes lié de parenté ou d’amitié avec cet ami dont il a fait l’instrument de sa cupidité et de son infamie.

— Avec vous, comte, je ne ferai pas de diplomatie ; je vais mettre, d’un mot, ma vie et mon honneur entre vos mains. Cet Albert Moore, c’est moi !

— Vous !

— Moi-même.

— Ah ! je saisis tout alors, et je crois que nous pourrons nous entendre.

— Je le pense aussi, lorsque vous saurez surtout quelles ont été les conséquences affreuses de cette nuit horrible, conséquences que je n’ai connues que plus tard, car, frappé d’une balle bien dirigée, j’ai été plusieurs mois entre la vie et la mort.

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Il a pillé et brûlé ma demeure.

— Sir Arthur avait voulu se défaire en même temps de sa femme et du complice involontaire de son crime ?

— Oui, c’était là son double but, et furieux de ne l’avoir atteint qu’en partie, il intenta contre moi une action criminelle dont le résultat fut ma condamnation à cinq années de prison. Vous comprenez que je ne pus invoquer aucune circonstance atténuante, et que je dus me taire pour ne pas me rendre encore plus odieux à mes juges qui auraient traité de fable la machination de sir Arthur. J’eus donc le maximum de la peine. Je ne quittai l’hôpital que pour le travail forcé, moi qui étais si habitué à ne rien faire. Ah ! vous dire les tortures que j’ai subies pendant ces cinq années et la haine qui s’est amassée dans mon cœur, cela serait impossible !

— Je vous crois, docteur.

— Eh bien ! cette haine et ces tortures devaient grandir encore à ma sortie de prison, car j’appris que la malheureuse femme pour laquelle mon ivresse et ma passion brutale avaient été sans pitié, avait été condamnée elle-même. Puis, devenue folle alors à la suite de tous ces événements terribles, la digne et pure créature fut enfermée dans une maison d’aliénés, où elle mit au monde un enfant, fruit de mon odieux et lâche attentat.

— Une fille, n’est-ce pas ?

— Oui, une fille ! Comment le savez-vous ?

— Je vous le dirai plus tard.

— Dès que je fus libre, je me mis à la recherche de ma pauvre victime, mais toutes mes démarches furent vaines. J’appris seulement que lady Maury s’était échappée avec son enfant de la maison où elle était séquestrée. Personne ne put me dire ce qu’elle était devenue.

— Et sir Arthur Maury ?

— Le misérable devait échapper à ma vengeance. Poursuivi par le mépris public, car on avait fini par deviner qu’il y avait au fond de ce drame conjugal quelque infamie ignorée, il avait dû fuir. Grâce à la fortune nouvelle que lui avait donnée son crime, il avait acheté un régiment et pris du service aux Indes. Depuis deux ans il était parti. Il avait laissé à Londres les enfants du premier lit qu’il n’avait pu ruiner, protégés qu’ils étaient par leur grand-père, le comte d’Esley, et il n’avait emmené avec lui que la fille aînée de sa seconde femme, cette petite Ada dont les cris s’étaient mêlés aux gémissements de sa mère durant cette nuit horrible dont vous avez lu le récit. Sachant qu’il arriverait un jour où il aurait à rendre compte à cette enfant de la fortune de la pauvre Betsy, sir Arthur, sans pitié pour sa jeunesse, l’avait emmenée pour lui faire partager sa vie aventureuse, et peut-être dans l’espoir secret qu’elle succomberait sous le climat meurtrier de l’Hindoustan et qu’il en hériterait comme il avait hérité de la mère.

— Continuez, docteur, continuez, dit Villaréal dont les yeux brillaient d’une joie qu’il ne cherchait pas à contenir.

— Désespéré, torturé par le remords dès que je connus les conséquences de mon crime, je ne songeai plus qu’à m’exiler. Mon père était mort pendant ma détention, rien ne me retenait en Angleterre. Je partis pour l’Amérique ; mais le malheur avait fait de moi un tout autre homme. Je repris au Canada les études médicales que j’avais abandonnées pour le club et la taverne, et, dix ans plus tard, j’étais presque célèbre sous le nom du docteur Harris. Cependant, le souvenir de lady Maury me poursuivait toujours ; il s’y joignait le souvenir de son enfant, de mon enfant, et je me décidai à revenir à Londres. J’y retrouvai facilement les fils de sir Arthur, et, ne voulant pas m’adresser moi-même à eux, je leur envoyai une personne de confiance pour les questionner au sujet de leur belle-mère. Oh ! mes misérables chassaient bien de race ! ils étaient bien du sang de leur père ! Au lieu de m’aider à retrouver lady Maury, ils ne surent qu’insulter à sa mémoire et mettre tout en œuvre pour rendre mes démarches inutiles.

— Mais ils avaient une sœur.

— Oui, miss Ellen, une bonne et charmante créature à laquelle je n’hésitai pas à m’adresser. Elle me seconda de tout son pouvoir, et j’avais en elle tout espoir, car nous étions parvenu à savoir que lady Maury avait été recueillie par un nommé Thompson ; mais miss Ellen mourut subitement il y a quelques mois, et je n’ai pu découvrir l’adresse de cet homme, chez qui ma victime et mon enfant son peut-être servantes.

— Ce Thompson demeurait dans Dog’s lane, dans la Cité ?

— C’est vrai ! Comment savez-vous cela ? dit Harris au comble de la stupeur.

— Parce que, docteur, la comtesse de Villaréal est miss Ada Maury.

— La comtesse ! miss Ada ! Ah ! quel pressentiment ! mais je n’avais osé m’y arrêter. Mais vous, comte, qui êtes-vous donc ?

— Avez-vous suivi, docteur, les diverses révoltes des Indes ? continua le comte en répondant à cette question par une autre question.

— Oui, avec anxiété, car chaque échec que nos institutions recevaient là-bas, apportait ici son contre-coup et faisait prévoir qu’il arriverait bientôt un moment favorable pour soulever le peuple accablé de misère et de honte !

— Alors, vous approuviez cette guerre sanglante d’une nation qui voulait soulever le joug ?

— Elle était pour moi la guerre sainte !

— Sous quelque forme qu’elle se traduisit ?

— Sous quelque forme ! Un peuple a le droit de tout faire pour reconquérir son indépendance. Après la victoire seulement, son devoir est d’être humain et généreux.

— Vous n’ignorez pas alors la lutte mystérieuse et terrible de certaines sociétés occultes contre la domination anglaise, sociétés qui ont ensanglanté le sol de l’Inde, sans profit malheureusement pour la liberté.

— Ces sociétés, telles que celles des Thugs, n’avaient pas de chefs assez intelligents pour comprendre vers quel but devaient tendre leurs efforts. Leur guerre était une guerre de pillage, dans un intérêt tout personnel, ainsi que l’ont prouvé les débats de ce procès de Madras, où les malheureux ont été trahis par un des leurs.

— Et si ce chef dont vous parlez avait compris que l’Inde, grâce à ces mystérieux assassins, ne marchait qu’à sa perte, car leurs attentats soulevaient l’indignation de l’humanité toute entière ; si ce chef n’avait trahi, vendu les siens que pour faire croire à la disparition de la secte et pour mieux dissimuler une organisation plus réelle de résistance, organisation qu’il rêvait depuis longtemps ; si ce chef enfin que le gouverneur colonial retint en prison malgré la promesse qu’il lui avait faite de la liberté, n’était mort qu’en léguant à son fils l’héritage de ses projets et de sa haine ?

— Est-ce possible ? Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire, Harris, que Feringhea avait laissé un fils, un fils qui fut élevé par un serviteur fidèle, adopté par un des radjahs les plus puissants du Dekkan et instruit à vingt-cinq ans de la mission qui lui était réservée. Ce fils s’appelait Nadir, et c’est moi.

— Vous, comte de Villaréal ?

— Oui, moi, aujourd’hui, comte de Villaréal et le Vengeur, car par une étrange fatalité, je n’ai pas seulement à venger ma race de la tyrannie de l’Angleterre, mais j’ai aussi contre sir Arthur, contre le colonel Maury, des motifs de haine qui ne le cèdent pas aux vôtres.

— Vous ?

— Il m’a aussi emprisonné, il a fait pendre l’homme qui était mon second père, il a pillé et brûlé ma demeure, il a fait de moi le complice des assassins de mon frère bien-aimé. Ah ! notre but et nos haines sont bien les mêmes. Seulement j’ai été plus heureux que vous, car j’ai déjà réussi en partie. J’ai découvert l’adresse de ce Thompson et j’ai retrouvé la malheureuse lady Maury.

— Et son… mon enfant ?

— Votre fille vit aussi et je sais où elle demeure.

— Dites-vous vrai, comte ? Ah ! ma vie toute entière vous appartient.

— Dans une heure vous aurez vu lady Maury et votre fille.

— Partons alors, partons et pardonnez-moi cette impatience, mais il y a dix ans que j’attends pour m’humilier devant cette malheureuse.

— Changeons d’abord de costume ; dans la tenue où nous sommes nous serions mal reçus là où je vais vous conduire.

— Oui, vous avez raison, et cela d’autant plus que, cette première visite faite, vous m’accompagnerez à votre tour. Je crois qu’il se passera cette nuit même dans Londres des choses auxquelles on ne s’attend pas. Or il est bon que vous voyiez de vos propres yeux ce que je puis lorsque je le veux, et ce qu’est le peuple livré à lui-même.

Quelques instants après ces étranges confidences, Villaréal et le docteur, vêtus comme des matelots du commerce, en pantalons et en vareuses de laine, sortaient de l’hôtel de Bedford square par le passage souterrain et le parc.

Yago les attendait avec une voiture à l’angle de la rue.

Il les conduisit jusqu’à l’entrée de Spitalfields, et les laissant ensuite poursuivre leur route à pied, il prit le chemin de l’hôtel de Saphir.

La jeune femme dont Villaréal avait évité de parler trop longuement à Harris, car ce dernier devait apprendre trop tôt ce qu’elle était devenue ; la jeune femme, en ce moment même et pour obéir aux instructions qui lui avaient été données, recevait ses adorateurs et se disposait à retenir dans son salon, après ses autres invités, les fils du colonel Maury et leur ami Edgar Berney.