Le Pourquoi

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Le Libertaire N°25, 17 Aout 1860
par Joseph Déjacque

Le Pourquoi


Le Libertaire a laissé passer plusieurs mois sans paraître ; il doit à ses lecteurs l’explication de son silence.

D’abord son rédacteur est depuis deux ans constamment seul ou presque seul à porter le fardeau de la rédaction[1]. Et 24 numéros mensuels, 24 feuilles marquées à l’estampille de l’idée nouvelle sont une lourde charge pour un prolétaire obligé de travailler manuellement le jour et à ravir à ses heures de nuit le temps de penser et d’écrire, de remplir les douze colonnes d’un journal, si petit soit-il, avec le nerf et la logique qui conviennent à qui parle au nom de la plus grande et de la plus infinie des causes, en ton nom individuel et social. Liberté !

L’hiver est pour lui, ouvrier ou esclave blanc, la saison du chômage. Mais le chômage ne crée guère que d’apparents loisirs : l’inquiétude du lendemain, le manque du nécessaire quotidien, les allées et venues pour découvrir de l’ouvrage, tout cela paralyse le travail du cerveau, bien que ce soit quelquefois un stimulant à d’âcres revendications des droits de l’être humain.

L’été, c’est autre chose. Quand l’ouvrage donne, il lui faut en profiter, ne pas perdre une minute, sous peine de porter atteinte à son existence du lendemain ; car si le maître a besoin de bras, et que l’ouvrier ne réponde pas avec empressement à l’appel le jour suivant, il sera remplacé par un autre salarié d’une obéissance plus passive ; et, quand il voudra reprendre l’outil et retourner à l’atelier, il lui sera répondu comme à la cigale : Vous avez chanté hier, eh bien, dansez maintenant ! On ne saurait vivre, ni comme penseur ni comme manœuvre, en dansant devant le buffet. Aussi, le rédacteur du Libertaire est-il pour le moment harassé de fatigue physique, et par conséquent incapable de penser et d’écrire. C’est pour lui l’heure de la moisson ; et, moissonneur de l’industrie, il abat le plus de besogne qu’il peut ; il sue, au temps des chaleurs, à glaner quelques dollars tombés de la gerbe d’or du planteur industriel, son maître, afin de se préserver, s’il est possible, au temps du chômage, de la faim et du froid. Mais cette sueur ne sera pas entièrement perdue pour le grand œuvre révolutionnaire ; il la recueille en imagination dans cette fiole qui s’appelle le cerveau. Et, l’hiver venu, quand le maître aura changé les travaux forcés de l’ouvrier en loisirs forcés, il espère bien transformer les laborieux pleurs de ses membres en gouttes d’encre typographique, et en éclabousser encore, comme d’une liqueur corrosive, la vieille et monstrueuse société. Quand la grappe de raisin a fermenté dans la cuve, elle produit le vin, ce rouge fluide qui échauffe et vivifie ; quand la grappe de sueurs (sueurs rentrées, et vendangées par d’autres) a fermenté sous le crâne du forçat de l’atelier, elle produit l’idée libertaire, cet autre fluide de feu. Qui a bu de ce fluide boira d’une soif inextinguible.

J’ai parlé des loisirs et des travaux forcés, mais ces deux excès contraires ne sont pas les seuls qui mettent entrave à la production du cerveau. Il en est, hélas ! des milliers d’autres...

Et puis, n’est-ce donc rien, pour celui qui met ses veilles au service d’une idée, de voir le peu de succès de ses efforts, la lenteur avec laquelle cette idée se développe au sein des masses ? N’est-il pas permis d’avoir son quart-d’heure de découragement, de se sentir honteux et confus d’écrire dans un siècle et pour des générations comme les nôtres ; quand on voit l’Europe entière et l’Amérique républicaine n’avoir d’yeux que pour suivre les mouvements des hommes de poings ou de sabre, des [Heenan] et des Bonaparte, des Sayers et des Garibaldi, de tous ces échappés des temps passés, ces revenants de la force brutale, ces olympiens de la civilisation en décadence. O vile multitude, hommes et peuples crétins, romains du parterre renouvelés des cirques païens, tas de brutes à qui il faut toujours des tigres ou des zou-zous[2] pour vous émouvoir le cœur, allez ! battez des mains devant Dog-John-Bull et Dog-Jonathan ; vautrez-vous à plat-ventre devant le nain Bonaparte et proclamez le géant ; criez vivat pour ce Garibaldo-Garibaldi, bandit de roman sans grande idée sociale, mousquetaire de roi qui a pour historiographe le “marquis de la Pailleterie,” et qui depuis deux ans qu’il a tiré du fourreau sa longue épée, n’a su que conduire à [l’abatoire] la généreuse jeunesse italienne, la décimant au nom de la papauté d’Emmanuel[3], la détournant de la révolution prolétarienne au profit de l’immonde engeance des exploiteurs de nations. Quant à moi, je ne me sens dans le gosier que des sifflets pour tous ces Franconis héroïques, ces pugilistes au bras de fer, pour ce bravo sicilien surtout, donnant à la liberté, qu’il invoque et dont il porte le masque, un coup de poignard en restaurant sur le trône fumant du Bomba l’antique et l’exécrable dictature. O acteurs et claqueurs de toutes scènes de sang et de ruses, de carnage et d’intrigues politiques... hommes hébétés ! animaux stupides ! !...

L’éditeur du Libertaire, lors de la fondation de cette feuille, avait surtout pour but la publication de l’Humanisphère[4]. L’Humanisphère terminé, il pouvait considérer sa tâche comme finie. Néanmoins, il a continué la lutte jusqu’à ce jour, en violentant ses forces physiques et mentales, afin de conserver plus longtemps à la cause de la révolution sociale un de ses rares organes. Pour cela, il n’a épargné ni veilles ni argent, cumulant les sacrifices comme d’autres cumulent les bénéfices. Sans égard pour sa santé absente, sans tenir compte de sa faiblesses individuelle, il a été tout à la fois le rédacteur, le gérant, le plieur et le porteur du journal, et aussi son plus zélé, son plus considérable actionnaire. Aujourd’hui, comme un terrain qui a beaucoup produit et qui a besoin d’une année de repos pour recouvrer sa fécondité, il aurait besoin d’un temps de répit pour se remettre de ses vingt-cinq mois d’enfantement continu et faire jaillir de son front de nouvelles manifestations de l’idée. D’ailleurs, le journalisme n’est pas dans ses aptitudes ; écrire une fois par mois, remplir un cadre même exigu est une contrainte, qui ne va pas à son tempérament anarchiste. Sa plume rebelle réclame sa liberté, la liberté sans laquelle il n’est point de production sérieuse. Aussi, sans pouvoir affirmer que le Libertaire reparaîtra ou ne reparaîtra pas (car si j’ai peine à le faire vivre, il me répugne de le laisser mourir), suis-je plus que jamais à la veille d’abandonner le journal pour des brochures, genre de publication qui convient mieux à ma pensée insoumise et vagabonde.

Ce que j’aurais désiré avant de quitter mon poste, ce que je voudrais, c’est qu’à défaut du Libertaire, un groupe de socialistes entreprit, à New-York, la publication d’un nouvel organe révolutionnaire. Etant aux mains d’un plus grand nombre, il risquerait moins de péricliter et pourrait peut-être paraître en anglais et en français, car un journal missionnaire de la révolution universelle, exclusivement rédigé en français, est presque une anomalie dans un pays où l’on ne parle et où on ne lit guère que l’anglais. J’ai, en vain, tenté de faire mon œuvre, de forme individuelle, une œuvre de forme collective, de rallier à mon initiative des collaborateurs des deux sexes et de diverses langues. Je ne veux pas récriminer là-dessus. Mais, dites-moi, socialistes de New-York, vous récuserez-vous toujours sous un prétexte ou sous un autre, et ne ferez-vous rien pour la propagande ? Le Libertaire se taisant, resterez-vous sans voix ? ne lui donnerez-vous pas un successeur ? Là où les forces d’un seul succombent, les forces combinées de plusieurs triomphent. Songez-y, se taire quand il y a utilité à parler, quand celui qui était sur la brèche vous montre ses fatigues, ses blessures, et vous dit : Je suis momentanément hors de combat ; se taire, ce serait plus qu’une faute, ce serait un crime, le crime de trahison. Le droit, le devoir, dans les circonstances actuelles surtout, est de militer publiquement de la parole ; et vos pensées, ces cartouches mentales, dorment en paquets au fond du sac ; vos plumes reposent aux faisceaux de l’inaction. Rompez les faisceaux et en main la plume ! Feu de l’idée ! En avant pour l’érection et la rédaction d’une nouvelle feuille socialiste, batterie de liberté...

Les enfants d’une autre époque, les Barra, les Vials, savaient combattre en hommes ; hommes devant qui ma voix râle d’enrouement comme un tambour de bataille au soir d’une rude journée, ne savez-vous combattre qu’en enfants ?

Socialistes de New-York, êtes-vous des hommes ? avez-vous du cerveau ? avez-vous du cœur ? Montrez-le !

Le rédacteur du Libertaire a sué sang et eau ; il a le cerveau comme les bras courbaturé. Ce n’est pas l’opiniâtreté qui lui manque pour rester debout dans l’arène ; mais, le soir, les paupières du travailleur se ferment malgré lui, ses membres défaillent de lassitude : Remplacez-le par de plus valides ; fondez un autre engin d’anarchie pour tonner de nouveau contre l’ennemi. Et si vous voulez de sa plume ébréchée, de son bras en écharpe, de son front bandelé et non encore cicatrisé ; si vous voulez de lui pour faire nombre dans vos rangs ; il en est ! cœur, cerveau et bourse.

Sa collaboration, au contraire, vous déplaît-elle ? Faites sans lui ! Mais faites, fils de l’enfer social : qu’au solo du démon répondent le cœur des démons.

Joseph Déjacque, Le Libertaire N°25, 17 Aout 1860

Note et référenceModifier

  1. Même son de cloche à Bruxelles, du côté du Bien-Être Social et du Prolétaire.
  2. Diminutif de "zouaves", corps de troupe coloniale formé lors de la conquête de l’Algérie, et qui participe aux guerres de Crimée et d’Italie.
  3. Victor-Emmanuel II (1820-1878), roi de Piémont-Sardaigne, deviendra roi du nouveau royaume d’Italie en 1861.
  4. "Utopie anarchique", qui a été publiée dans les 16 premières livraisons du Libertaire, de juin 1858 à août 1859.