Le Portugal au XIXe siècle

Le Portugal au XIXe siècle


LE PORTUGAL


AU DIX-NEUVIEME SIECLE




La situation de l’Espagne, les vicissitudes de sa fortune, les causes de ses calamités présentes, ont été longuement examinées par nous avec l’attention que l’on doit à un grand intérêt national[1]. Nous croyons avoir rendu palpable la solidarité de la France et du royaume dont il lui appartient de fixer le sort et de terminer les longues tortures. A cette question s’en lie une autre, secondaire sans doute par son importance relative, mais qu’il faut néanmoins connaître pour suivre le mouvement des idées dans la Péninsule aussi bien que l’enchaînement des principales transactions européennes. La question portugaise est l’appendice obligée de la question espagnole. Elle aussi est féconde en hauts enseignemens, quoique en l’exposant on ne puisse espérer d’être soutenu par la même curiosité sympathique.

Depuis vingt ans, le Portugal étale aux yeux du monde un spectacle de scandale que ne relève ni l’importance des intérêts, ni la grandeur du théâtre, ni l’énergie des passions. Cette terre d’héroïsme, à laquelle tant de lointains royaumes apportaient en tribut leurs diamans et leurs parfums, et qui, selon le chantre inspiré par les derniers reflets de sa gloire, brillait à l’extrémité de l’Europe comme sa couronne[2], aujourd’hui, dépouillée de ses richesses et de sa puissance, sortie du vieux régime de féodalité claustrale sans être assez forte pour opérer sa transformation par les idées contemporaines, se tient immobile entre le passé et l’avenir, dans une sorte d’apathie profonde.

En vain les révolutions se sont-elles succédé, en vain une constitution en détrône-t-elle une autre, le pays regarde et laisse faire, opposant sa force d’inertie aux novateurs sans prêter un plus énergique concours aux rétrogrades. Depuis la première révolution de Porto, en 1820, jusqu’aux mouvemens récens de Lisbonne, le peuple portugais s’est presque toujours effacé dans les querelles, plus longues que sanglantes, où s’est décidé son sort. On a vu les lois fondamentales changer tour à tour au gré des casernes et des palais. Dix ans durant, des intrigues et des conspirations, dont le pays semblait accepter les résultats avec indifférence, se nouèrent autour d’une femme qui, vouant à la haine les restes d’une vie épuisée par d’autres passions, empoisonna les derniers jours d’un époux débonnaire, et poussa jusqu’à la révolte et au parjure un prince qui n’eût été qu’un homme vulgaire par l’intelligence comme par le cœur, si sa mère ne lui avait soufflé l’énergie de son indomptable volonté.

Jean VI terminant dans les larmes, au royal monastère de Mafra, une vie dont sa famille lui avait fait un long supplice, défendant l’intégrité de ses états contre l’un de ses fils, sa liberté, si ce n’est son existence, contre l’autre ; de mystérieux poignards frappant dans la nuit les amis personnels de l’infortuné monarque ; une jeune princesse courant les mers en quête d’une couronne que son oncle et son fiancé lui dispute ; deux frères se disputant à main armée un royaume épuisé ; ces scènes que l’impassibilité nationale fait peut-être ressortir davantage, reportent la pensée vers les sérails d’Orient et les sombres palais des rois mérovingiens. On a quelque peine à se persuader que tout cela se passe en pleine Europe. Mais à l’impression d’étonnement vient bientôt s’en joindre une autre. En étudiant avec quelque soin la longue série de ces évènemens, en en cherchant la racine dans l’histoire et le génie du pays, on ne tarde pas à s’apercevoir que l’avenir de ce peuple ne lui appartient pas, que sa cause est l’accessoire d’une autre cause. On sent que l’indépendance du Portugal, qui fut long-temps l’œuvre de son courage, ne tient désormais qu’à la défaillance de l’Espagne, et que l’unité sera le résultat final du mouvement péninsulaire, comme il en est manifestement le principe. Rien ne semble, en effet, plus propre à dénationaliser une contrée que les évènemens consommés en Portugal : à cet égard, les convenances dynastiques, les traités de commerce et d’alliance, les casus fœderis ou autres stipulations diplomatiques, ne prévaudront pas dans un avenir plus ou moins éloigné contre la force des choses.

Jusqu’à quel point la France est-elle intéressée dans les affaires de ce pays, quel est le véritable caractère des événemens qui s’y développent, où en est la civilisation politique du Portugal ? questions dont la solution présuppose l’étude des deux élémens qui le partagent d’une manière encore plus tranchée que l’Espagne même. Ce pays est couvert de ruines impossibles à restaurer, mais solides encore. A côté d’elles se sont développées des influences modernes sans les pénétrer et sans les atteindre. Nous essaierons d’apprécier la valeur des unes et des autres.

Le royaume de Portugal, débris de la grande monarchie sarrasine, s’éleva au XIIe siècle, sous une maison issue du sang royal de France. Les victoires des Alphonses lui assurèrent, dès les premiers temps de sa fondation, cette unité qui manque encore à l’Espagne, et les conséquences de ce fait primordial ne pouvaient manquer de se faire sentir dans son régime intérieur et durant tout le cours de son histoire. De là cette force de cohésion qui lui permit de résister à la puissante monarchie voisine ; de là la teinte uniforme de ses mœurs et de ses idées, avec lesquelles tranchent seules celles des deux grandes cités commerciales.

On ne trouve pas en ce pays, comme en Espagne, ces vastes centres d’attraction provinciale, ces villes l’emportant toutes sur la capitale par la puissance des souvenirs et rivalisant avec elle d’influences et de richesses. On y chercherait vainement ces contrastes de mœurs et d’origine, qui, tout dangereux qu’ils soient au point de vue politique, n’en donnent pas moins au sol des Espagnes un charme indéfinissable. L’étranger qui parcourt les domaines des rois catholiques ne sort pas d’une province pour entrer dans une autre, sans respirer dans un monde et comme dans un siècle nouveau. Les pays basques ont leurs habitudes libres et guerrières, Burgos et les Castilles leurs mœurs graves et sérieuses, Madrid ses traditions de cour encore imposantes, Tolède sa science théologique, la Manche ses mœurs agricoles, l’Andalousie sa grace et ses plaisirs brillans comme son soleil, les villes maritimes leurs idées libérales et leur génie mercantile. Rien d’analogue en Portugal. De l’extrémité du Duero à la côte méridionale des Algarves, il n’est pas un coin de terre, Porto et Lisbonne exceptés, qui ne soit soumis aux mêmes influences, où la vie ne se colore d’une même teinte. Les jalousies provinciales n’ont opposé, en Portugal, nulle résistance aux tentatives de l’école libérale, et si celles-ci s’y sont si long-temps brisées contre des obstacles non moins invincibles que dans le royaume voisin, c’est à des causes fort différentes qu’il faut l’attribuer. Que faire, en effet, d’une population dont l’indolence forme le caractère distinctif, et qui, si elle ne se lève pas violemment, comme en Espagne, contre les réformateurs, les a toujours regardés faire avec une apathie cent fois pire qu’une opposition déclarée ? Accoutumé à des privations qui n’en sont pas pour lui, le Portugais végète plus qu’il ne vit sous un ciel doux et pur. Recevant de l’étranger les objets de sa consommation la plus usuelle, depuis le blé qui le nourrit, jusqu’aux grossiers vêtemens qui le couvrent, il les paie avec les grappes que le soleil mûrit au penchant de ses coteaux, et les fruits de l’oranger dont il respire le parfum, couché dans sa chétive cabane ou sur ses filets de pêcheur.

D’ailleurs ; cette population est encore dominée par une organisation féodale, que les réformes de ces derniers temps n’entament qu’à grand’peine, et dont les élémens sont complètement ignorés de l’Europe. C’est cet ordre de choses qu’il convient d’étudier en lui-même avant, d’apprécier les institutions, modernes que lui ont tour à tour superposées le génie despotique de Pombal, la révolution de 1820, la charte du 29 avril 1826, rétablie en 1832 pour disparaître de nouveau en 1836, devant la constitution de 1821.

Le droit public du Portugal fut celui de toute l’Europe féodale, et les cortès le promulguèrent pendant plusieurs siècles dans les grands comices de la nation. Lamego, Evora, Thomar, Coïmbre, Lisbonne, virent fréquemment se réunir ces assemblées souveraines, qui exerçaient, de concert avec les rois, et souvent contre eux, la plénitude du pouvoir national. Elles se composaient du roi, dont la mission était de les convoquer par un appel aux chambres municipales et aux membres nés de l’assemblée, des vassaux directs de la couronne, remplacés plus tard par les hidalgos titrés, des représentans du clergé réunis aux chefs des ordres militaires, des députés des villes auxquelles avait été reconnu le droit d’envoyer des procureurs du peuple, procuradores do povo.

Selon ce qui se passait dans les cortès de l’Espagne, aux états-généraux de la France, dans les parlemens de l’Angleterre et les diètes de l’Allemagne, rien n’était fixé, ni dans le mode des délibérations, ni sur les limites du pouvoir, ni sur l’époque obligée des convocations. Les causes qui, dans toute l’Europe, firent tomber en désuétude les franchises populaires vers la fin du XVe siècle, exercèrent une action analogue en Portugal.

Le génie du peuple s’étant exclusivement tourné vers la navigation et les lointaines conquêtes, d’immenses continens devinrent le théâtre de son héroïsme aventureux ; et, dans le grand mouvement qui couvrit de gloire le nom lusitanien, les rois purent facilement accroître un pouvoir qu’on songeait peu à contrôler. Pendant que Barthélemi Dias découvrait le cap des Tempêtes, salué par Jean II du nom de cap de Bonne-Espérance, pendant qu’Emmanuel-le-Fortuné voyait les portes de l’aurore tomber devant les Quines du Portugal, la noblesse, vivement attaquée par ce prince dans son pouvoir politique, était sans force pour le rappeler à l’observance des antiques coutumes, et l’orgueil national ne comprenait pas qu’il pût manquer quelque chose au peuple qui, triomphait à la fois à l’extrémité de l’Amérique et de l’Asie. Les convocations des cortès, devenues de plus en plus rares à partir du règne de Jean III, cessèrent peu à peu, et une junte, dite des trois états, reçut mission de suppléer la représentation nationale, dont partie des attributions finirent par aller se perdre dans une cour de justice, desembargo do Paco, au temps où le parlement de Paris se portait héritier des états-généraux de la monarchie française. La liberté du Portugal était morte avant que Philippe II rayât son nom de la liste des peuples en l’incorporant à l’Espagne.

Si une nouvelle monarchie portugaise sortit d’un complot heureux, si Jean V de Bragance reçut mission de continuer la série des vieux rois lusitaniens, l’Europe eût dû comprendre que le génie du Portugal était éteint pour ne jamais renaître. Une politique plus généreuse l’eût empêchée de soutenir un démembrement qui devait être si funeste aux deux peuples péninsulaires, en maintenant à Lisbonne un gouvernement qui, dès le lendemain de sa naissance, s’empressa d’abdiquer devant l’étranger. Les traités de 1641, 1654, 1661, le traité de commerce de 1703 avec l’Angleterre, furent en effet de prompts et authentiques témoignages de cette impuissance qui atteint un peuple aux sources mêmes de sa vie, et qui fait du nom de nation comme une dérision amère.

La guerre d’acclamation et la révolution de 1640, que la forfanterie portugaise a peintes sous les plus brillantes couleurs, firent moins ressortir l’énergie du Portugal que l’abaissement de l’Espagne. Il en fut de même de toutes les expéditions entreprises depuis cette époque ; elles constatèrent beaucoup moins les ressources du gouvernement de Lisbonne, que l’impéritie des généraux espagnols et les intrigues de l’Escurial. Si les milices et les ordonnances portugaises y firent souvent leur devoir avec bravoure, l’armée, composée de soldats implorant la charité publique à la porte des palais, commandée par des officiers servant à table en grande tenue, n’acquit une apparence d’organisation que par les soins de généraux étrangers dont la jactance et l’ingratitude lusitaniennes furent loin de reconnaître les services. La marine et l’industrie anéanties, le commerce livré au monopole de l’étranger, l’état protégé par des stipulations qui en faisaient une pure colonie britannique, le trône occupé par des princes imbéciles, telle était, dans le courant du dernier siècle, la situation de ce pays, écrasé par sa glorieuse renommée, et que soutenait seule la rivalité de la France et de l’Angleterre, en attendant que l’Espagne fût en mesure d’exécuter l’arrêt porté par la Providence.

Un homme entreprit d’arracher sa patrie à l’abîme. Sébastien Carvalho, marquis de Pombal, voulut être le Richelieu d’un autre Louis XIII, et crut qu’à sa voix sa patrie sortirait de son abaissement, comme Lisbonne elle-même de ses décombres. Mais le cardinal agissait sur une contrée où de grands ébranlemens avaient suscité l’esprit public ; il venait après la féodalité et après la ligue, ces âges de fer et de feu où la France se trempa pour de grandes choses : Pombal, au contraire, s’efforçait de remuer un sol appauvri, où la noblesse s’était éteinte dans l’hébètement intellectuel, où la classe moyenne, à peine en germe, était incapable de s’en porter héritière, où le peuple, qu’il n’essaya pas même d’atteindre dans l’intimité de sa vie, ne connut de son système et de lui que ses gibets et ses richesses. Richelieu initiant par le pouvoir absolu la France à l’égalité civile et administrative, eut la conscience distincte de tout ce qu’il voulut faire ou préparer ; il parut constamment s’oublier lui-même, et sut faire de ses plus mauvaises passions les instrumens de ses inflexibles desseins. Pombal, n’embrassant que vaguement son but, tâtonna dix ans pour l’atteindre ; ses mesures furent presque toujours contradictoires, quoique marquées au coin du même despotisme. Il écrasa la noblesse sans lui rien substituer, encouragea l’industrie après avoir partout organisé le monopole, se brouilla avec Rome, chassa les jésuites, réforma l’enseignement, contint l’inquisition, en faisant brûler pour son compte l’infortuné Malagrida, atteint d’hérésie touchant l’antéchrist et l’immaculée conception de sainte Anne ; il descendit quelquefois, au gré de ses haines, aux plus misérables arguties théologiques, pour s’appuyer bientôt après sur les plus redoutables principes des libres penseurs de son temps. Esprit confus et cœur de bronze, qu’il faut moins envisager pour sa gloire dans les détails de son ministère qu’au sein de la grande catastrophe où son génie sembla lutter contre les élémens et contre le ciel, évoquant une ville nouvelle du sein de ses ruines enflammées, imprimant au royaume, par la rigueur de ses châtimens, une épouvante plus profonde que celle qu’on éprouvait des plus terribles commotions de la nature.

Pombal supposait à sa patrie des ressources qu’elle n’avait plus ; le Portugal était devenu l’accessoire de ses colonies ; il ne pouvait échapper à l’Angleterre qu’en se rattachant à l’Espagne. D’ailleurs, la première condition pour régénérer ce pays, dans le sens des intérêts modernes, était de modifier profondément l’ensemble de son organisation municipale, débris du moyen-âge, qui, tout en ayant perdu sa vie intime, n’en est pas moins resté jusqu’aujourd’hui un invincible obstacle aux réformes. Il eût fallu commencer par refondre toute l’administration locale, et Pombal ne parut guère se préoccuper que des sommités. Ses efforts, presque tous concentrés sur Lisbonne, corrigèrent sans doute beaucoup d’abus, et plusieurs de ses créations sont à coup sûr très dignes d’éloges ; mais il ne remua pas le sol plus que ne l’ont fait depuis quelques années les réformateurs libéraux. L’organisation locale a survécu à Pombal, comme elle résiste encore aux partisans de la constitution de 1821 et de la charte de 1826. C’est donc là ce qu’il faut esquisser d’abord pour saisir la physionomie de ce coin de terre, et bien apprécier ces révolutions à la surface, dont un bataillon décide l’issue.

Le régime féodal étreint bien plus étroitement que l’Espagne, cette terre qui en a perdu sans doute le sens primitif, mais où toutes les existences semblent s’y lier encore. C’est ainsi qu’avant les évènemens de ces derniers temps, la puissance administrative et judiciaire était, comme au XIVe siècle, fondée sur le principe de la possession du sol. C’était comme suzerain que l’exerçait le roi lui-même, c’était en cette qualité que, sur la proposition d’un tribunal suprême de justice, il choisissait les magistrats municipaux, les corrégidors et les juizes de fora. Le même pouvoir appartenait aux vassaux immédiats de la couronne, aux seigneurs grands donataires, aux prieurés des ordres militaires, et même aux chefs des ordres religieux dans leurs domaines respectifs[3]. C’est ainsi qu’il y a quelques années à peine, et comme aux jours de Jean Ier, le général des moines de Saint-Bernard nommait à l’une des corrégidoreries du royaume, celle d’Alcobaça, et à tous les sièges des villas comprises dans son ressort.

Ces corrégidors, dont les attributions s’étendent sur des circonscriptions fort irrégulières (et nous pouvons encore, à cet égard, parler au présent), sont assistés de chambres municipales nommées d’après le même mode par le seigneur exerçant la juridiction territoriale. Ils sont en même temps le premier échelon de l’autorité administrative et judiciaire. Ces magistrats sont également chargés de la perception de l’impôt, et leurs opérations étaient si peu contrôlées de temps immémorial, que la plus grande partie des revenus de l’état, en proie à la plus honteuse dilapidation, ne rentrait que par abonnement annuel, dont les bases étaient arbitrairement fixées par les comptables. On comprend quelle devait être la puissance de fonctionnaires dépositaires de la plénitude du pouvoir administratif, judiciaire et financier, et quelles résistances les familles en possession quasi-héréditaire de ces fonctions locales ont dû apporter à des innovations dirigées contre elles-mêmes.

S’étonnera-t-on qu’en un pays où la bourgeoisie est peu nombreuse, où elle ne s’est élevée et ne se maintient qu’à l’ombre de la noblesse dont elle fait les affaires, et sous le nom de laquelle elle exerce des charges si despotiques et si lucratives ; s’étonnera-t-on que cette bourgeoisie soit assez peu disposée à échanger les profits réels d’une situation subordonnée contre des droits politiques dont elle ne se sent guère en mesure de profiter ? Combien de siècles les gens du tiers n’ont-ils pas été en France intendans et procureurs fiscaux de la noblesse, avant de se proclamer la nation à l’Assemblée constituante ! Aussi, est-ce dans cette classe, autant au moins que dans la haute aristocratie, que don Miguel a trouvé concours. Les cortès de 1828, qui l’appelèrent au trône, furent les organes et les derniers défenseurs d’un état de choses dont la corruption et la vénalité étaient, il est vrai, proverbiales, mais qui, au sein de cette indolente population, se maintenait par ses abus aussi solidement qu’un autre régime eût pu le faire par ses bienfaits.

L’organisation militaire du royaume reposait, comme son organisation municipale, sur des bases toutes féodales. Les régimens de milices, dans lesquels est de droit comprise toute la population, correspondaient aux divisions territoriales ; et selon les principes indiqués plus haut, les officiers étaient choisis de la même manière que les agens du pouvoir municipal. Des compagnies d’ordonnances marchaient directement sous les ordres du seigneur foncier, qui, de droit capitaine supérieur, capitaô mor, nommait les officiers subalternes sous l’approbation du roi. Cette organisation, qui met sous la main du pouvoir la totalité de la population était, selon l’observation du général Foy, dans sa belle Histoire de la guerre de la Péninsule, indispensable à un petit peuple appelé à combattre contre ses voisins à un contre cinq. Elle donne le secret de cette longue résistance dirigée jusqu’en 1834, par don Miguel, le dernier représentant des institutions antiques sur cette terre tellement couverte de leurs débris, que le soc de la charrue révolutionnaire s’émousse sans s’y enfoncer.

Si après cet aperçu on entamait avec quelque détail l’examen des établissemens ministériels proprement dits, on serait tout d’abord frappé du manque complet d’harmonie des vieilles institutions locales avec celles qui leur servent de couronnement ; les unes et les autres ne concordaient que par une vénalité et une lenteur d’exécution dont on trouve à peine des exemples dans les administrations les plus vicieuses de l’Europe, celles de l’Espagne et de la Sicile.

Une multitude vraiment effrayante de mesas, concelhos, juntas, alfandegas, auxquelles sont attachées des nuées d’oydores, contadores, veedores, escrivaos, commis de toutes les livrées dont notre personnel bureaucratique est loin de donner une idée, des juridictions à l’infini, la spécialité la plus ruineuse en même temps que la plus inutile, ce serait là le tableau de ce triste gouvernement où chacun vit d’abus, à commencer par la classe qui déclame le plus énergiquement contre eux.

Tel était le Portugal lorsque sonna pour lui l’heure des grands changemens. La main de Napoléon toucha le vieil édifice, qui, livré à lui seul, eût été incapable d’essayer la moindre résistance. Ce pays où l’empereur ne voyait qu’une colonie continentale de la Grande-Bretagne, sans nulle importance par lui-même, se vit menacé de servir de dédommagement à un prince dépossédé d’Étrurie et de devenir le prix des complaisances du vil favori qui gouvernait alors l’Espagne[4]. Bonaparte déclara que la maison de Bragance avait cessé de régner ; un lieutenant partit pour exécuter l’arrêt.

Le cabinet portugais reçut cette fois de l’Angleterre des secours qu’il en avait vainement réclamés, en s’appuyant sur les titres mêmes de son vasselage, lorsqu’il ne s’agissait que de ses intérêts propres. Sir Sydney Smith arbora son pavillon dans le Tage lorsque les premières colonnes françaises avaient déjà franchi la frontière. Un vaisseau britannique emporta dans un autre hémisphère le régent du royaume et sa vieille mère en démence, et les derniers regards du prince purent entrevoir à l’horizon le drapeau tricolore flottant, comme un sombre nuage, sur la tour élevée de Belem. La capitulation de Cintra, déterminée par l’issue de la bataille du Vimeiro, rendit au Portugal l’espoir de rester au nombre des nations ; mais en secouant le joug ennemi, on dut se résigner à en subir un autre, plus dangereux à coup sûr, sinon plus rude. Les champs du triste Portugal furent dépouillés de cultivateurs pour entretenir une armée, inutile désormais à son indépendance et commandée par des officiers anglais.

La paix européenne empira cet état de choses bien loin de le changer. Il fallut pourvoir à la fois aux exigences des deux capitales, Londres et Rio, aux besoins de la cour, définitivement fixée au Brésil. La franchise sans bornes concédée aux vaisseaux étrangers, dans les ports de cette ancienne colonie par le traité du 19 février 1810, anéantit pour jamais ce qui restait de commerce et d’industrie au Portugal. Argent, soldats, marine, tout s’écoulait vers Rio de Janeiro. Une armée portugaise dut reconquérir Monte-Video au profit de la nouvelle métropole. Il devint alors impossible de douter des projets de la cour, que la politique anglaise tendait à séparer du Portugal par l’immensité des mers. Le vieil honneur national se réveilla dans toutes les ames, et la haine publique se porta avec violence sur l’Angleterre. Chaque jour l’agitation croissait à Lisbonne, et les campagnes elles-mêmes, domptées par la misère, commençaient à sortir de leur apathie habituelle. Les imaginations frappées accueillaient les bruits les plus absurdes. Tantôt le Portugal était vendu à l’Angleterre ; tantôt il était cédé à l’Espagne, en compensation d’une partie du continent américain. Ce fut alors[5] qu’on découvrit une vaste conspiration tramée par un officier-général distingué. José Freyre et ses complices, dont les cendres furent jetées au vent avec un sombre appareil, payèrent de leur vie une tentative qui avait peut-être pour but d’établir des institutions démocratiques, mais dans laquelle le patriotisme portugais ne voulut voir qu’un noble et malheureux effort en faveur de l’indépendance nationale.

Cependant la régence qui administrait le pays sous la main du maréchal Beresford, put arrêter encore, mais pour bien peu de temps, l’essor de l’esprit public, et prévenir une catastrophe imminente à Lisbonne, avant que Quiroga et Riego n’eussent levé dans l’île de Léon l’étendart de l’insurrection espagnole.

Ce mouvement décida, sans doute, celui du Portugal ; mais il faut reconnaître que celui-ci, déterminé surtout par la haine de l’étranger, fut indépendant de l’autre dans son principe, quoique l’action de l’Espagne sur le royaume voisin se soit exercée dès-lors avec un ascendant qui n’a fait qu’augmenter depuis.

Le 24 août 1820, un cri d’indépendance partit de Porto et fut répété dans tout le royaume. Une junte provisoire, instituée par la garnison insurgée, se borna d’abord à proclamer la convocation d’un congrès général, pour régler le sort du royaume, veiller à la réparation des griefs sous l’expresse réserve du respect dû à la religion catholique et à la souveraineté de la maison de Bragance.

Ce début, signalé par une modération remarquable, n’alarma ni les opinions ni les intérêts d’aucun corps. Toutes les classes de la société ouvrirent leur cœur à l’espérance et adoptèrent d’enthousiasme un mouvement dont le seul but paraissait être de restaurer l’indépendance et la dignité de la nation. Vainement les régens essayèrent-ils la résistance. Leur voix impopulaire, écho des ordres de l’étranger, se perdit au sein de l’allégresse publique. Le 15 septembre, la garnison de Lisbonne adhéra au mouvement de Porto, et un gouvernement provisoire fut composé des hommes les plus considérables du royaume.

Mais il fallait aux chefs du mouvement autre chose que la restauration de la monarchie et des institutions nationales : ils voulaient un triomphe révolutionnaire. Trois mois à peine étaient passés depuis le mouvement de Porto, que la garnison de la capitale, à l’instigation d’Antoine de Silveira, depuis chef de l’insurrection miguéliste du Tra-os-Montes, se réunit tumultueusement, et proclama purement et simplement la constitution de Cadix, sous la réserve des modifications qui pourraient y être faites, à condition qu’elles fussent plus libérales.

Il y eut d’énergiques et nombreuses protestations mais le mouvement commencé ne recula plus. Le congrès, réuni sous ces auspices et sous la puissance des baïonnettes intelligentes, lutta avec les cortès espagnoles d’exaltation autant que d’imprévoyance. Cependant le but principal, le seul vraiment populaire de la révolution, était atteint par l’établissement du siège du gouvernement à Lisbonne et le retour du roi, auquel on présenta à signer, comme condition de son débarquement, les bases de l’impraticable constitution que les cortès souveraines venaient de décréter. Jean VI promit, signa, jura tout ce qu’on voulut. La résistance eût été vaine, et le moment n’était pas venu de trouver, pour renverser cette œuvre informe, une coopération active. On n’avait jusqu’alors fait que de la théorie. Aucune classe n’avait encore conçu d’alarmes sur le maintien des institutions dont l’exploitation faisait vivre l’homme de loi aussi bien que le gentilhomme.

Les cortès ne manquèrent pas aux conditions du programme imposé par les caporaux ; aussi cette constitution de 1821[6] ; redevenue, après douze ans d’oubli, la loi fondamentale actuelle du royaume, exagère-t-elle tous les principes, toutes les impossibilités consignées dans le code de Cadix.

Si le congrès s’était borné à décréter des généralités philosophiques, telles que la souveraineté du peuple (article 20), l’admissibilité de tous les citoyens aux emplois, sans autre distinction que leurs talens et leurs vertus (art. 13), la suprématie de l’intelligence (art. 14), la proportionnalité des peines aux délits (art. 12), etc., une telle profession de foi eût soulevé peu de résistances. Mais on prétendit déplacer les existences en attaquant cette masse d’intérêts de corps, qui, parce qu’elle repose sur des abus, n’en est que plus forte et plus compacte. Cette attaque se fit, d’ailleurs, mollement ; on ne sut ni se donner le mérite de respecter les droits acquis, ni s’engager hardiment dans la voie des réformes ; on ne fut audacieux qu’en paroles, ce qui est la pire espèce d’audace. Des dispositions législatives supprimèrent l’ancienne organisation municipale, judiciaire et financière. Les juridictions seigneuriales furent abolies, ainsi que les juridictions ecclésiastiques. On crut pouvoir remplacer tout le système provincial par une organisation géométriquement régulière. L’établissement du jury fut décrété pour les affaires criminelles et même civiles ; et l’on imagina de substituer aux vieilles camaras municipales des conseils électifs pour contrôler toutes les opérations des administrateurs locaux. On arrêta également l’établissement de trésoriers électifs, et d’un conseil de répartition, choisi d’après le même mode. L’on décréta (et ceci était plus grave encore par ses conséquences) que tous les biens de la couronne et des ordres retourneraient à la nation ; que l’on consacrerait à l’amortissement de la dette publique le produit de toutes les proprias et capellas de la couronne, de toutes les commanderies des ordres militaires, anéantissant ainsi d’un trait de plume les principales, l’on pourrait dire les seules ressources d’une noblesse perdue de dettes. On arrêta également la réunion au domaine public des biens, des prélatures, canonicats et autres bénéfices ecclésiastiques ; les corporations religieuses des deux sexes furent frappés d’un impôt double sur la totalité de leurs revenus. On arrêta l’extinction successive d’une foule de monastères, la prohibition des vœux nouveaux, etc.

Mais il était moins difficile d’arrêter toutes ces belles choses que de les mettre à exécution dans un pays où les cent députés qui les avaient conçues étaient à peu près les seuls à les comprendre. Si l’on ne vit pas, comme en Espagne, des soulèvemens populaires, si des moines ne parcoururent pas les campagnes armés du glaive et de la croix, c’est que la population portugaise agit rarement par des inspirations passionnées. Mais il est une force d’inertie plus difficile à vaincre qu’une résistance à main armée. Comment obtenir d’un peuple une coopération à laquelle il se refuse, et le déterminer à l’exercice de droits qu’il ne comprend pas ? Aussi les anciens corregidores et les juizes de fora restèrent-ils en fonction, parce que les ministres comprirent qu’il était impossible de les remplacer selon le mode décrété. Personne ne se présenta pour l’élection des chambres municipales ; personne ne voulut être juré. Les paysans portugais continuèrent à payer la dîme et les droits seigneuriaux, les couvens conservèrent leurs moines, et, malgré la prohibition légale, ils ne refusèrent aucun novice.

Que faire en un pays où les mœurs résistent si vivement aux lois, où les communications sont, presque partout, impraticables, où l’on manque enfin des premiers élémens de notre civilisation administrative ? L’armée était trop peu nombreuse pour appuyer par la force les mesures décrétées par le congrès : elle donnait déjà, d’ailleurs, des signes non équivoques du changement de ses dispositions. Les cortès durent donc se borner à savourer, du haut de leurs chaises curules, les éloges des journaux étrangers sur leur sagesse législative : elles se remirent, faute de mieux, à travailler à la constitution, qui ne fut terminée que la veille du jour où elle fut abolie.

En retraçant l’histoire de cette constitution, on semble écrire celle de la charte de don Pedro, dont la destinée fut de se briser, en 1828, contre certaines résistances, pour en rencontrer, en 1836, d’un ordre tout différent. En Portugal, où les théories politiques sont encore choses d’assez peu de valeur, il n’importe guère à la noblesse, au clergé, à la magistrature, qu’une constitution proclame la souveraineté du roi ou celle du peuple ; mais il leur importe fort qu’on respecte leur existence politique, et surtout qu’on ne leur enlève pas leurs ressources financières. Or nous verrons bientôt que, sous ce rapport, la charte brésilienne ne différait guère de la constitution imposée à Jean VI en 1821.

Cependant les répugnances du peuple et de l’armée allaient croissant. Ces dispositions étaient entretenues par l’activité de la reine, qui, après avoir refusé le serment à la constitution, conspirait ouvertement contre elle. Déjà le comte d’Amarante avait fait une tentative, dans le nord, à la tête de quelques régimens de milice. Les milices, en effet, par l’organisation au principe de laquelle on vient de remonter, devaient être les premières à se détacher d’une révolution qui menaçait tous les intérêts anciens, sans être assez forte pour en créer de nouveaux. Tout annonçait, en Portugal, une crise prochaine, avant même que nos troupes eussent renversé dans Cadix le boulevart de la constitution espagnole.

Un jour, l’infant don Miguel, dirigé par sa mère, se retire à Villa-Franca, au milieu des mêmes régimens qui, moins de trois années auparavant, avaient poussé, à Porto, le premier cri d’indépendance. En deux heures, le mouvement militaire est décidé, et dans aucune classe de la nation, la constitution ne trouve un bras pour la défendre.

Le roi manquait seul au milieu des troupes dont les clameurs inauguraient son absolu pouvoir ; des tentatives réitérées furent vainement faites auprès de lui avant de le déterminer à les rejoindre. Ses angoisses, dans cette occasion, furent publiques. Le faible Jean VI tremblait-il pour sa sûreté ? redoutait-il l’agonie du parti révolutionnaire ? Mais, au premier bruit du mouvement, les cortès avaient désespéré d’elles-mêmes, et la population tout entière secondait énergiquement la contre-révolution.

Une autre conjecture, qui circula dès-lors, acquit depuis tous les caractères de la certitude historique. Le roi ne pouvait ignorer que le mouvement de Villa-Franca n’avait pas pour but unique le renversement de la constitution, et qu’une trame était déjà nouée, au sein de sa famille, pour substituer une autre autorité à la sienne. Quoi qu’il en soit de ce fait, il caractérise à lui seul la triste situation d’un pays où les conjurations de cour font seules contrepoids aux complots de caserne, et où la nation accepte aujourd’hui, comme à cette époque, les résultats les plus contraires, sans plus de résistance que d’enthousiasme.

L’histoire n’offre pas un plus triste spectacle que celui des temps qui s’écoulèrent entre cette restauration et la mort du vieux monarque. Après le mouvement de Villa-Franca, Jean VI avait pris l’engagement spontané de préparer les bases d’une constitution nouvelle ; et, plus tard, la convocation des trois états du royaume fut formellement annoncée[7]. Le sens droit et la conscience de ce prince lui montraient cet engagement comme aussi nécessaire que sacré. Vingt fois des ordres furent donnés, vingt fois les menaces de sa famille et les intrigues diplomatiques en arrêtèrent l’effet. S’efforçant de maintenir dans son conseil un système de bascule, de satisfaire aux exigences des partis, et surtout des influences étrangères opposées, le roi promettait tour à tour d’accepter le joug de la France ou de l’Angleterre, à condition qu’on le défendit contre ses deux fils, l’un usurpateur de la plus belle moitié de ses états, l’autre qui conspirait sous l’œil même de son père.

C’était ainsi que ce prince, dans les angoisses de la défiance et de la terreur, passait des jours que n’eût point enviés le dernier de ses sujets. Absolu de nom, et toujours paralysé dans l’exercice de sa volonté royale, il faisait espérer chaque jour à l’Angleterre le renvoi de M. de Subserra, à la France celui de M. de Palmella. Il prenait avec cette dernière puissance, ainsi qu’avec les négocians de Lisbonne, l’engagement d’accorder enfin cette franchise du port, si impatiemment attendue ; mais son ministre des finances, grand pensionnaire d’Angleterre, qui préférait Gibraltar à Lisbonne, ne contresignait pas le décret, et le gardait en portefeuille. L’un de ses fils refusait d’ouvrir les lettres de son père, et chassait ses envoyés du territoire de son nouvel empire ; l’autre devenait l’idole de l’armée, et c’était en tremblant que le malheureux roi suivait les progrès d’une popularité qui eût dû être si douce à son cœur. Son épouse et ses filles chéries, les princesses d’Espagne, dont l’aînée surtout était l’objet de son orgueil et de sa plus tendre affection, avaient à peu près interrompu leurs rapports avec lui. Sa bienveillance était un titre et comme un signe de meurtre ; son ami, le marquis de Loulé, fut trouvé, baigné dans son sang, à la porte des appartemens royaux. Aussi vivait-il solitaire. Retiré dans son palais de Bemposta, ou dans le vaste monastère élevé par son aïeul Jean V, il ne puisait que dans les consolations religieuses quelque adoucissement à l’amertume de ses derniers jours.

Mais il dut épuiser la coupe jusqu’à la lie. Il vécut assez pour se voir prisonnier dans son propre palais, où la reine et son fils donnaient seuls des ordres. La fermeté du corps diplomatique, surtout celle d’un ambassadeur digne de la France[8], épargnèrent au Portugal les dangers, au monde le scandale d’une révolution, dont il eût été aussi difficile de déterminer le principe que d’assigner les conséquences. L’infant, instrument d’une tête plus puissante que la sienne, agit, en cette circonstance, avec une imprévoyance inexplicable. La journée du 30 avril fut, par lui, beaucoup plus consacrée à la haine qu’à l’ambition. Les prisons se remplirent des plus intimes et des plus sûrs amis du monarque ; déjà des préparatifs étaient faits pour dresser les échafauds, et l’on ne s’appuyait sur aucun fait, on ne faisait d’appel formel à aucune opinion, on ne recherchait le concours d’aucun intérêt ; c’était la politique de Constantinople transportée dans le sein de la chrétienté !

Il fut donné pourtant au triste Jean VI de régler, avant sa mort, les rapports politiques du Brésil et du Portugal, et il trouva quelques dédommagemens à la mortification que lui fit éprouver une concession nécessaire dans sa réconciliation avec l’un de ses fils, et le titre honoraire d’empereur qu’il fut autorisé à joindre à son interminable protocole. Le traité du 29 août 1825, dont on a prétendu faire, après coup, un prétexte d’équivoque relativement à la succession au trône de Portugal, n’en laissa d’abord aucune ni dans l’esprit du roi, ni dans l’opinion publique, sur les droits de successibilité réservés à don Pedro.

Si ces droits ne furent pas formellement mentionnés dans le traité, c’est qu’on craignit de les affaiblir en en faisant l’objet d’une stipulation diplomatique. Ils furent, à la date même des ratifications, reconnus et garantis à Lisbonne par un édit royal où la succession du royaume est formellement réservée à don Pedro d’Alcantara, prince royal du Portugal et des Algarves[9]. Jean VI n’indiqua jamais sous un autre titre l’empereur du Brésil. Les corps constitués en Portugal, aussi bien que tous les cabinets de l’Europe, n’entretinrent pas le moindre doute sur ce point. Aussi le vieux roi avait-il à peine clos les yeux, que la proclamation de don Pedro IV se fit sans nulle difficulté ni contestation, et qu’une députation partit pour Rio de Janeiro, afin de prendre les ordres du nouveau souverain.

Ici, du reste, nous n’entendons en rien prendre parti dans une controverse fort obscure et, après tout, fort peu importante en soi. La question de légitimité ne servit jamais, en effet, que de prétexte dans la longue et triste lutte qui s’ouvrit bientôt après. Si les droits de don Pedro, et, par suite de son abdication, ceux de dona Maria II étaient consacrés par l’unanime adhésion de l’Europe, si l’infant don Miguel les sanctionna lui-même en toute occasion par de nombreuses déclarations écrites et verbales, et à Vienne comme à Lisbonne, par ses sermens, on ne pourrait toutefois méconnaître ce qu’il y eut de plausible dans les argumens mis plus tard en avant par les partisans de ce prince. Nous nous bornerons à exposer brièvement l’état d’une question généralement mal éclairée et qui pourrait bien encore occuper l’Europe.

Les miguélistes arguaient, comme on sait, des lois fondamentales du Portugal contre lesquelles ne pouvait prévaloir aucune stipulation diplomatique ; à ce point de vue, les objections étaient graves, et les titres de don Pedro semblaient devenir contestables.

Personne n’ignore que c’est dans les actes des cortès de Lamego, qui réglèrent, à l’origine même de la monarchie, l’ordre de succession à la couronne, que l’on a cherché une incompatibilité entre la qualité d’empereur du Brésil et celle de roi de Portugal. Disons d’abord qu’on peut s’étonner de voir le parti qui, en 1823 et 1824, conspira contre Jean VI, pour empêcher la convocation des trois ordres, et qui témoignait un si vif repoussement contre les institutions fondamentales de la monarchie lusitanienne, s’appuyer sur elles quelques années plus tard pour faire consacrer les droits de don Miguel. Mais une contradiction de plus dans la logique des partis n’est pas chose à laquelle il faille s’arrêter. Il faut enfin tâcher d’oublier que Jean VI mourut le 10 mars 1826, et que ce fut à la fin d’août seulement qu’on prit soin d’ouvrir l’histoire pour contester le titre de don Pedro IV, parce que dans l’intervalle une charte constitutionnelle était arrivée à Lisbonne. Quoi qu’il en soit, il est certain que les cortès de Lamego ont décidé qu’aucun prince étranger ne pouvait prétendre à la couronne, et qu’elles ont pris, pour prévenir la violation de cette loi fondamentale, les dispositions les plus précises[10].

Cette disposition paraît, en effet, avoir pour conséquence d’écarter don Pedro, devenu en 1822 empereur du Brésil. Nous sommes loin de prétendre qu’il y ait une réponse parfaitement satisfaisante à cette objection. Il y a pourtant beaucoup à dire pour appuyer la décision spontanée du Portugal et de l’Europe. Il est d’abord constant qu’aucun des articles de la loi de Lamego ne prohibe la réunion de deux ou plusieurs couronnes indépendantes sur la tête du même souverain ; cette loi exige seulement qu’il soit Portugais pour régner en Portugal. En cela les cortès n’auraient-elles pas entendu dire seulement que le prince devait être Portugais par le sang, qualité appartenant incontestablement à don Pedro, né à Lisbonne, et que ne fait pas perdre la possession d’une autre souveraineté ? Ce prince n’était pas naturalisé étranger ; il n’avait jamais renoncé à sa qualité de Portugais. Or, cette considération est d’autant plus importante en ce qui touche le Portugal, que, d’après la législation civile de ce royaume, la naturalité ne dépend que du lieu et de la condition de la naissance, étant, du reste, aussi immuable que cette condition elle-même[11].

Un souverain ne peut-il pas, d’ailleurs, avoir deux nationalités à la fois ; n’en est-il pas toujours ainsi lorsque deux états sont réunis sous un même sceptre sans perdre leur existence distincte et séparée ? Guillaume IV n’était-il pas Hanovrien en Allemagne et Anglais en Angleterre ? Bien plus, le roi d’Espagne ne s’appelait-il pas alors Ferdinand VII en Castille et Ferdinand IV en Navarre ? Pourquoi don Pedro Ier n’eût-il pas été Brésilien à Rio et don Pedro IV Portugais à Lisbonne ? Un exemple plus frappant, un antécédent plus grave encore n’existe-t-il pas dans l’histoire même du Portugal ? Qu’on se rappelle qu’après la déchéance de Sanche II, les cortes reconnurent pour roi Alphonse III, quoiqu’il fût comte souverain de Boulogne, marié en France et même naturalisé Français ; mais il était Portugais par le sang, et cela leur suffit.

Quoi qu’il en puisse être, et sans s’arrêter à une discussion oiseuse, il est certain au moins en fait que tout les corps constitués en Portugal, aussi bien que toutes les cours étrangères, considérèrent d’abord l’abdication contenue dans la déclaration du 2 mai 1826 comme un acte essentiellement libre de don Pedro, déterminé seulement par le danger de conserver les deux royaumes avec une administration séparée. Dès-lors il pouvait attacher à son abdication en faveur de sa fille des conditions qui la résiliaient de droit par leur non-accomplissement. C’est ce qu’il fit en ne renonçant à ses droits en faveur de dona Maria II, que sous condition de prestation de serment à la charte qu’il venait d’octroyer et du mariage de cette princesse avec l’infant, son oncle.

Les actes de l’empereur arrivèrent successivement à Lisbonne, à commencer par celui qui instituait la nouvelle régence. La charte parut enfin, mais sous le patronage de l’étranger, portée par un homme dont le nom rappelait au Portugal des souvenirs de vasselage et d’humiliation[12].

Néanmoins, pendant quelques jours, la majeure partie de la haute noblesse fut dans la joie en voyant s’ouvrir devant elle la perspective d’une existence politique bien autrement importante que sa domesticité de cour. Tous les fidalgues ayant un titre de grandesse, c’est-à-dire tous les ducs, marquis et comtes, avec les archevêques et évêques, furent appelés à composer la nouvelle chambre des pairs.

Si cette organisation avait pour l’empereur et ses conseillers brésiliens, assez ignorans de l’état du Portugal, l’avantage de pouvoir, être faite en copiant l’almanach de la cour ; si elle contribua même à donner à cette pairie, pendant sa courte existence, une sorte d’unité et de force de résistance, elle n’en fut pas moins une des causes qui hâtèrent le plus la chute du gouvernement constitutionnel. La noblesse provinciale, très forte surtout dans les deux Beyra et le Traos-Montes, où elle exerce une bien autre influence que les titrés de cour, vit avec une universelle indignation cette ligne profonde de démarcation établie entre elle et la fidalgie. Les gentilshommes de province s’étaient toujours attachés à l’effacer, et la plupart d’entre eux, d’une noblesse aussi ancienne et plus pure que celle de tant de grands élevés par la faveur ou l’immoralité, se révoltèrent à l’idée de voir tel millionnaire, ennobli de la veille, siéger dans une chambre dont l’accès leur était interdit. C’est en très grande partie à cette cause que dut être attribuée la première insurrection miguéliste dans le nord du royaume, à laquelle un seul pair, le marquis de Chavès, prit une part active, et où il fut secondé par un si grand nombre de gentilshommes au titre de vicomtes, que l’insurrection du Tra-os-Montes n’est jamais désignée en Portugal que par le nom de : guerre des vicomtes.

Quand les premiers mouvemens d’amour-propre furent passés, et qu’on eut savouré plusieurs jours le plaisir de se sentir quelque chose et d’essayer son manteau de pair, on en vint à des réflexions plus sérieuses. L’on vit clairement que la charte royale était tout aussi menaçante que la constitution de 1821 pour la noblesse, la magistrature, le clergé, les ordres militaires, en un mot pour toutes les existences antiques. Il importait, en effet, fort peu qu’elle émanât d’une autre source, et qu’elle consacrât quelques principes différens, si les conséquences pratiques devaient être, les mêmes. Or, c’était là ce qu’on ne pouvait méconnaître à la simple lecture de ses dispositions.

Cette charte promettait une réforme de toute l’administration provinciale (art. 132) ; elle établissait des chambres municipales électives (art. 134 et 135), un nouveau système financier, fort bien entendu, du reste, et qui n’avait que le tort d’armer contre lui une foule d’intérêts. La charte établissait également le jugement par jury (art. 118), la publicité des procédures (art. 116) ; elle instituait des tribunaux de paix (art. 127), et substituait une organisation absolument nouvelle à l’antique hiérarchie judiciaire et seigneuriale. Elle stipulait qu’aux chambres seules appartiendrait la disposition des biens et des domaines de la couronne (art. 15), ajoutant qu’elles auraient le droit de prendre toutes les mesures convenables pour l’extinction de la dette publique (art. 15, § 12) ; et, pour ne laisser aucun doute sur la portée d’une pareille stipulation, la charte ajoutait qu’il était interdit au roi d’accorder pour l’avenir d’autres faveurs que des titres purement honorifiques, toutes les pensions à la charge de l’état dépendant de l’approbation de la législature (art. 75) ; elle prohibait le cumul des fonctions publiques, qui était la base et le principe de l’ancienne administration portugaise. Enfin, elle interdisait aux pairs du royaume tout autre emploi que ceux de ministres et de conseillers d’état (art. 131). C’est cette constitution que des soldats, que les trophées de la Granja empêchaient de dormir, ont déchirée naguère, comme trop peu libérale !

Ces dispositions, sérieusement exécutées, auraient sans doute produit, en Portugal, des résultats avantageux ; mais ce qu’on a dit de l’état intérieur du pays a déjà dû faire pressentir les obstacles, pour ne pas dire les impossibilités, qu’une telle réforme devait rencontrer devant elle. L’exécution de certains articles de la charte semblait réduire la noblesse à l’indigence ; car, ruinée par ses désordres et son faste de mauvais goût, elle ne se maintenait guère que par le produit de ses nombreuses commanderies, concédées aux titulaires par la couronne pour une ou plusieurs générations, et dont la charte faisait tout simplement un gage de la dette publique. De son côté, le clergé était blessé, sinon dans sa foi, du moins dans son existence et son autorité politique. La bourgeoisie provinciale surtout, en possession héréditaire des charges de magistrature et d’administration, devait renoncer à tout ce qui créait depuis si long-temps son importance et sa fortune.

Pour mettre en vigueur un pareil système, et pour trancher ainsi dans le vif, il fallait une main de fer ou une révolution. Or, don Pedro, éloigné de deux mille lieues de sa capitale, manquait également et de force morale et de puissance militaire. Il fallait être aussi aveuglé que l’était l’empereur par l’attrait des théories et l’amour propre d’auteur, pour espérer obtenir de tels résultats par la coopération des corps même les plus intéressés à les prévenir. Les hommes de 1820 ne s’y trompèrent pas : ils comprirent dès l’abord que la charte ne pouvait triompher que par eux des obstacles qu’elle allait rencontrer. Aussi, seuls entre tous, l’adoptèrent-ils avec ardeur, et cette adoption même la discrédita promptement dans une partie de la noblesse et du haut clergé, qui paraissait disposée à la soutenir.

Dès l’ouverture de la session, la chambre des pairs laissa percer ses inquiétudes et son refroidissement. Toutes les mesures proposées au sein de la chambre des députés pour obtenir des lois complémentaires de la charte, et pour la mise à exécution de ses dispositions principales, furent rejetées sans exception par l’autre branche du pouvoir législatif. Tout en protestant de leur attachement à la jeune reine et à l’empereur, son auguste tuteur ; tout en faisant même de temps à autre des professions de foi constitutionnelles, les pairs repoussèrent constamment, par leurs votes, des mesures qui, à vrai dire, n’étaient guère plus sincèrement souhaitées par bon nombre de députés, attachés par leur position et leurs intérêts à l’ancien ordre de choses, et dont l’inquiète prévoyance n’isola jamais la constitution de toutes ses conséquences administratives et financières.

Ainsi périssait la charte, ainsi se préparait la restauration miguéliste. A la session de 1828, que la contre-révolution devait clore si promptement, les pairs prirent une attitude encore plus hostile à toutes les réformes, et la plus grande partie de la chambre des députés parut elle-même céder au découragement profond que faisait naître la perspective d’un changement prochain dans le gouvernement. L’infante Isabelle-Marie n’avait été investie de la régence qu’à raison de la minorité de son frère. Or, les lois portugaises fixent la majorité à vingt-quatre ans, et l’infant don Miguel allait bientôt atteindre cet âge. Les termes mêmes de la charte lui conféraient la régence, et c’était donner une force immense au parti miguéliste, que de violer des droits évidens.

D’un autre côté, on ne se dissimulait pas à Lisbonne les dangers dont la présence de ce prince dans le royaume menaçait le frêle édifice constitutionnel. On savait que don Miguel n’était pas homme à reculer devant un parjure, et nul n’ignorait le terrible ascendant qu’exerçait sur sa volonté l’inflexible énergie de sa mère. Une foule d’hommes attachés au régime constitutionnel, qui, au 30 avril, avaient cru voir luire leur dernier jour, annonçaient hautement qu’ils quitteraient le Portugal au moment où don Miguel y reparaîtrait comme régent, leur vie ne pouvant y être en sûreté. Enfin, l’opinion générale à Lisbonne admettait une incompatibilité absolue entre le régime constitutionnel et la régence de l’infant, opinion qui ne pouvait manquer d’être comprise et partagée par le corps diplomatique. Cependant les cabinets les moins favorables à la diffusion des principes constitutionnels repoussaient comme immorale et désastreuse l’idée d’une contre-révolution en Portugal. Leur erreur fut seulement de croire que le renversement de la charte brésilienne pourrait se faire par des voies régulières et des modifications successives, sans attenter à la souveraineté de dona Maria II, reconnue par toute l’Europe. Ces dispositions étaient celles qu’aspirait à faire naître dans l’ame de l’infant M. le prince de Metternich, aux yeux duquel les droits de la jeune reine empruntaient un caractère inviolable de sa qualité de fille de l’archiduchesse Léopoldine.

En général, les cabinets se montraient, comme on peut le supposer, de fort bonne composition sur le sort d’une charte dont le voisinage était, pour la cour de Madrid, un sujet d’appréhensions continuelles, et par suite un embarras sérieux pour la France. Mais ils n’entendaient pas céder sur des droits consacrés par des conventions diplomatiques, et que don Miguel n’avait fait nulle difficulté de sanctionner en toute occasion, désavouant spontanément tout ce qui s’était tramé en son nom. Le ministre autrichien conseilla donc au jeune prince, qu’une décision de son frère venait de mettre en possession de la régence avec le titre de lieutenant-général du royaume, de se montrer, avant tout, sujet soumis, sauf à laisser la charte sécher sur pied, comme les arbres exotiques, qui meurent faute de culture. A Londres, le duc de Wellington, qui venait d’arriver au ministère, ne dut guère donner des conseils différens. La tombe s’était refermée sur M. Canning, et le concours énergique que l’Angleterre avait un instant prêté au parti constitutionnel en Portugal ne devait pas être continué par son successeur. Avant le départ de l’infant pour Lisbonne, le ministère britannique avait arrêté le rappel des troupes anglaises, seul point d’appui de la charte, seule protection des hommes compromis pour elle.

Beaucoup d’indices font supposer que l’infant quitta Londres à peu près résolu à suivre la marche prudente qui lui avait été tracée à Vienne. Il n’entrait pas alors dans sa pensée de violer le serment qu’il allait ratifier sous des formes si solennelles à celui qu’il avait librement reconnu pour son souverain, à la jeune enfant qu’il avait acceptée pour épouse. Mais comment cette tête ardente et faible eût-elle résisté à ce délire de joie populaire qui l’accueillit à son débarquement[13], à l’entraînement de ces vœux qui déjà perçaient de toutes parts, aux cris de vive le roi don Migguel Ier ! comment se défendre, lui, homme de dissimulation et de rancune silencieuse, qui avait tant de désirs à satisfaire et de vengeances à exercer, de l’irrésistible ascendant de cette femme, douée par la nature d’une immense puissance pour haïr et pour souffler en d’autres cœurs le feu de ses mortelles inimitiés ? Deux fois, son fils avait été l’exécuteur presque passif de ses inflexibles volontés ; à vingt-quatre ans, il se retrouvait sous sa main comme un roseau pliant, tel qu’un être incapable de lutter contre son génie. Elle ne tarda pas à fixer les irrésolutions de l’infant, à le déterminer à entrer sans crainte et sans remords dans la voie qui s’ouvrait pour monter à ce trône disputé.

Le 26 février, des salves de toutes les batteries du Tage avaient annoncé au Portugal et à l’Europe le serment prêté par don Miguel, sur les saints évangiles, à don Pedro et à la charte. Le lendemain, le lieutenant-général régent du royaume composait un ministère dont le choix indiquait d’avance le prochain avenir réservé à la constitution et rendait facile le développement des projets ultérieurs. Une opposition impuissante tenta d’abord de se produire à la chambre des députés ; mais toute force morale se retirait graduellement du corps constitutionnel. Les acclamations à don Miguel Ier, roi absolu ! devenaient à chaque instant plus fréquentes. Interdites d’abord, elles furent, le second jour, ostensiblement soudoyées par la reine et par la cour. Quelques membres des deux chambres essayèrent en vain de protester par des propositions d’adresses contre des projets qu’on ne dissimulait plus. Celle des députés avait perdu tout espoir de conjurer l’orage, et ses membres les plus importans ne songeaient plus qu’à fuir une capitale que de grands désordres ne pouvaient manquer d’ensanglanter. La chambre des pairs, sans voir tout entière avec plaisir le changement de souveraineté, abonda dans un sens qui consacrait ses intérêts de fortune et de caste. Un décret[14] cassa la chambre des députés, et dès ce moment l’infant accueillit ouvertement les députations des villes et municipalités par lesquelles il était supplié d’abolir la charte et de prendre le titre de roi, d’après la vieille loi de Lamego, de nouveau sanctionnée par les états de Lisbonne, en 1641, lors de l’érection de la maison de Bragance. Ces adresses furent soutenues par des mouvemens militaires qui éclatèrent en même temps sur divers points, à Coïmbre, Setuval, Viana, Bragance.

L’infant répondit que cet objet devait être discuté par les cortès du royaume. Un décret publié con a real rubrica[15] convoqua le clergé, la noblesse et les communes, et les ambassadeurs quittèrent Lisbonne au moment où les derniers transports anglais s’éloignaient de la rade. Les élections eurent lieu partout sous l’empire d’une exaltation trop énergique pour permettre même à l’opposition de s’y montrer. Le mouvement miguéliste, un instant arrêté par la redoutable insurrection militaire de Porto, se continua dès-lors avec une sorte de régularité imposante. Le procureur de la couronne et le procureur des cortès exposèrent alternativement le droit antique du royaume, et un vote unanime éleva l’infant don Miguel sur le trône des Alphonses et des Emmanuels[16].

On ne saurait douter que cet acte ne fût conforme aux vœux de la très grande majorité numérique. Les acclamations qui le suivirent constatent trop qu’en repoussant un système d’innovations administratives et politiques pour ressusciter le régime sous lequel il végétait depuis deux siècles, cette assemblée exprima les véritables sentimens du Portugal. La couronne que le peuple de Lisbonne plaça au front de don Miguel, fut une couronne nationale, et la souveraineté populaire sacra ce prince de son sceau redoutable. Il convient d’ajouter, d’ailleurs, quelle qu’ait été l’origine tumultueuse de cette assemblée, que ses membres, pour les trois états, étaient, à quelques exceptions près, les hommes les plus importans du clergé, de la noblesse et de la magistrature provinciale.

Par un contraste qui caractérise à lui seul la situation des esprits et des intérêts dans les deux royaumes de la péninsule, l’aristocratie ralliée, en Espagne, à la cause d’Isabelle II, appuya presque tout entière, en Portugal, l’avènement de don Miguel[17]. Celui-ci délivrait, en effet, la noblesse provinciale d’une pairie odieuse dès que l’accès lui en était interdit ; et, d’un autre côté, en compensation d’une importance politique à laquelle la grandesse portugaise renonça vite, il lui rendait sécurité pour sa fortune, bien plus étroitement liée qu’en Espagne au maintien du régime absolu.

A l’exception de la division qui s’insurgea à Porto, et dont la révolte fut promptement apaisée, l’armée suivit le mouvement lorsqu’elle ne le provoqua pas. Appuyé sur elle, sur la noblesse et sur le peuple, n’inspirant pas à la masse de la bourgeoisie provinciale les antipathies qu’un tel ordre de choses soulèverait en France, don Miguel n’avait donc contre lui que le commerce et la finance de la capitale et de Porto avec un certain nombre d’hommes politiques, dont la fuite avait rendu l’opposition sans danger. Appuyé chaleureusement par l’Espagne, assuré d’obtenir bientôt une reconnaissance déjà arrêtée en principe par les plus importantes d’entre les cours, et que l’Angleterre elle-même se bornait à marchander en la mettant au prix d’une amnistie, ce prince semblait régner dans les conditions les plus favorables pour justifier à la fois aux yeux du monde et sa vie antérieure et le vieux régime dont il était le représentant.

Cependant ce règne fut atroce ; il épouvanta l’Europe ; il fut pour le Portugal le signal de la ruine et de la désolation. C’est d’abord la banque qui succombe[18] ; puis, les emprunts forcés et les confiscations remplissent les caisses publiques sans suffire aux besoins même les plus urgens. L’échafaud se dresse, le pays se dépeuple, et les cachots s’emplissent, à ce point que deux ans après l’avènement de don Miguel, avant même qu’il eût à se défendre contre l’invasion pédriste, la cinquantième partie de la population du royaume était emprisonnée ou en fuite[19] ! C’était à la lettre l’opinion libérale tout entière ; car, en Portugal, cette opinion n’excède guère ce chiffre premier exemple peut-être d’un emprisonnement en masse que la loi des suspects avait conçu plutôt qu’elle ne l’avait réalisé.

Que si maintenant les hommes de conscience, à quelque école qu’ils appartiennent, se prennent à réfléchir à cette longue série de violences et de proscriptions exercées dans la pleine possession du pouvoir matériel, il est impossible qu’ils ne puisent pas là de graves enseignemens. Voici un pays où, à part une minorité presque imperceptible quant au nombre, toutes les classes, soit conviction, soit routine, adhèrent à un certain système de gouvernement, et pourtant ce système, avant même que don Pedro eût débarqué en Europe et menaçât le Portugal, ne peut se maintenir qu’à l’aide de rigueurs inouies dans les annales des peuples civilisés. L’autorité de don Miguel n’était méconnue que par une poignée d’hommes réfugiés sur un rocher des Açores et par quelques proscrits vivant à l’étranger du pain de la charité publique, que déjà cette autorité était tyrannique comme un pouvoir faible et précaire. D’où vient cela, si ce n’est que la majorité numérique ne suffit pas pour faire prévaloir certaines idées lorsqu’elles sont rayées par la Providence du livre de l’avenir ? Agis mourant pour faire revivre les lois de Lycurgue, Brutus immolant un grand homme à la liberté patricienne, Saint-Just rêvant, sous les échafauds, de la Grèce et de Rome, terribles exemples de l’impuissance et du danger des anachronismes, exemples que don Miguel de Bragance a confirmés à sa manière et à son tour !

Mais on va voir ce gouvernement aux prises avec des dangers plus immédiats, et cette lutte révélera mieux que tout le reste l’état de ce triste pays.

Chassé du trône impérial par le parti national, qui s’obstinait à le proclamer Portugais alors qu’on le considérait comme Brésilien à Lisbonne, don Pedro Ier avait ressenti au-delà des mers le contrecoup des trois journées[20]. L’espérance de reconquérir un royaume pour sa fille lui rendit plus facile l’abandon du sien, et cette reine-enfant traversa une seconde fois l’Atlantique à la poursuite d’une couronne qui devait si souvent blesser son jeune front. Si jamais les annales de l’Europe s’obscurcissaient au point de ne dessiner que quelques rares figures dans la nuit lointaine des âges, on accueillerait sans nul doute, comme le plus expressif et le plus gracieux des mythes, cette double et faible personnification de la régénération péninsulaire. Isabelle et Marie appartiendraient de droit à l’histoire de la palingénésie sociale. Puissent-elles être l’une et l’autre un symbole de renaissance !

Ce fut dans les affaires du Portugal que la politique de la monarchie de 1830 eut occasion de se dessiner pour la première fois. L’expédition de M. l’amiral Roussin, provoquée par des évènemens dans lesquels, il faut le dire, tous les torts n’étaient pas du côté du gouvernement de don Miguel, offrait une dangereuse occasion de propagande. Le ministère du 13 mars sut l’éviter. Il sut obtenir satisfaction[21] sans se compromettre dans des affaires entièrement en dehors de nos intérêts nationaux et de la sphère de notre influence naturelle et légitime. Le drapeau tricolore flottant le long des quais de Lisbonne sans déterminer d’insurrection, constatait en même temps et la faiblesse de l’opinion libérale en Portugal et l’énergique modération du ministère Périer.

Aussi, bien qu’accueilli avec faveur en France, don Pedro n’y trouva-t-il pour ses vues sur le Portugal qu’un concours réservé. L’Angleterre, alors dans toute la ferveur de la réforme, put et dut se montrer plus décidée dans une question qui lui appartient par une prescription de deux siècles. Ce n’est pas, du reste, que don Miguel ne fût tout prêt à se livrer à elle, et que les vues d’émancipation nationale dont ses partisans lui faisaient très gratuitement honneur dans la presse parisienne eussent le moindre fondement. On a déjà dit que sous l’administration du duc de Wellington, à laquelle l’infant était fort disposé à faire hommage lige de sa couronne, la négociation n’avait été arrêtée que par l’amnistie, exigée à Londres comme affaire d’honneur, et regardée à Lisbonne comme incompatible avec l’existence du gouvernement ; mais après la révolution de juillet, le parti whig, établi aux affaires, ne pouvait conserver don Miguel à Lisbonne : c’eût été renoncer à toute action politique sur la Péninsule. Aussi don Pedro trouva-t-il en Angleterre un appui dont il ne tarda pas à profiter pour son expédition de Belle-Isle.

Rien ne constate mieux que l’histoire de cette campagne de deux années le double aspect de la situation du Portugal : d’une part, l’adhésion presque générale au pouvoir absolu ; de l’autre, l’impuissance du pouvoir absolu à se défendre énergiquement, lorsqu’il est aux prises avec une idée plus vivante.

Entré à Porto sans coup férir[22], bien muni d’argent et fort de l’appui moral de deux grandes puissances, l’auteur de la charte de 1826, qui venait la rendre au Portugal après quatre longues années de souffrances, semblait pourvoir compter sur des insurrections locales et de nombreuses défections militaires. Telle était sans doute sa ferme espérance en même temps que l’attente générale de l’Europe. Cependant cette espérance et cette attente furent complètement trompées : nul ne bougea. L’armée de ligne presque entière resta fidèle à don Miguel ; les milices, soumises aux influences territoriales, vinrent de toutes parts rejoindre ses drapeaux, et l’expédition pédriste était à peine débarquée qu’il la bloquait dans Porto, réduit aux dernières extrémités.

Si, après de longs mécomptes, le duc de Bragance vit tout à coup changer la fortune, on doit moins l’attribuer à la destruction de la flotte miguéliste[23], et à la diversion si heureusement conduite par le duc de Terceire dans les Algarves, qu’à la direction nouvelle soudainement imprimée aux affaires d’Espagne. Et c’est ici que les deux causes viennent se confondre étroitement, comme pour laisser prévoir leur solution commune et définitive.

Quoi qu’il en soit, en même temps que le parti libéral restait isolé et sans concours, le parti absolutiste, toutes dévouées que lui fussent les masses, n’en recevait qu’un appui nul et sans efficacité. Avec une armée de trente mille hommes et un nombre double de milice exercée, don Miguel ne sut point parvenir à chasser du territoire portugais, ou même à forcer derrière les remparts d’une place médiocre, un chétif corps de sept mille hommes, ramas d’indigènes et d’étrangers stipendiés. Le nombre combattait pour lui, mais sans énergie, sinon sans courage, soit lassitude des révolutions, soit fatale prescience d’une résistance inutile.

M. de Zéa avait été conduit à rompre toute relation avec don Miguel, près duquel s’était naturellement réfugié le prétendant espagnol après le testament de Ferdinand VII. Le premier acte du ministère Martinez de la Rosa, et c’était là une inspiration à la Périer, fut de faire passer la frontière à un corps d’armée de douze mille hommes[24]. Cet acte fut décisif, bien moins encore à raison du poids qu’il jetait dans la balance des forces respectives que parce qu’il constatait aux yeux de tous la subordination désormais inévitable et chaque jour plus étroite de la question portugaise à la question espagnole.

Don Miguel n’essaya pas même une résistance qu’au dire de tous sa situation militaire lui permettait d’essayer encore. Il quitta le Portugal[25], emportant dans l’exil, avec les sombres souvenirs de sa jeunesse, des espérances que, de nos jours, de brutales sympathies populaires ne sauraient suffire à réaliser.

La politique française, aux phases diverses de cette longue crise, ne dévia pas de la ligne où elle s’était d’abord placée. Ne s’engageant pas positivement dans une question qui n’avait pour lui qu’un intérêt général, le ministère dut se borner à encourager don Pedro par quelques secours, fort inférieurs du reste à ceux que son antagoniste recevait d’une autre source. Mais lorsque le trône de dona Maria II fut relevé, un bruit se répandit en Europe qu’un projet d’alliance avait été conçu qui aurait été traversé par un caprice de jeune fille ; et cette conjecture sembla tirer quelque consistance de la froideur témoignée à la jeune reine lorsqu’elle quitta la terre de France, qui jusqu’alors lui avait été si hospitalière. En ne discutant un tel projet que comme une pure hypothèse, on aurait lieu sans doute de rendre grace à la bonne fortune de la France des obstacles devant lesquels il aurait avorté. Se créer en Portugal des intérêts complètement factices, s’engager d’avance contre les éventualités d’avenir qui peuvent modifier la situation territoriale de la Péninsule d’une manière aussi heureuse pour ses deux peuples qu’utile à l’influence française ; inquiéter sans motif l’Angleterre en tentant à Lisbonne ce que nous n’avons le droit de vouloir qu’à Madrid, c’eût été se créer des embarras gratuits, auxquels la France n’eût trouvé qu’une compensation dérisoire dans le droit concédé à l’un de ses princes de se tenir sur les marches d’un trône sans y monter.

Pour quiconque avait suivi d’ailleurs les évènemens, pour qui avait pu apprécier le caractère portugais, singulier mélange de mobilité et d’apathie, qui, à de longs jours de calme, fait succéder de soudaines et inexplicables colères, il était d’avance démontré que l’établissement d’un régime constitutionnel régulier rencontrerait dans ce pays de très longs et très redoutables obstacles. Aussi ne nous a-t-il pas été possible de lire sans sourire, dans les discours officiels de la jeune reine et les exposés de ses ministres, peu après la délivrance du territoire, l’annonce de plans merveilleux pour restaurer soudain le crédit, l’industrie, l’agriculture, l’instruction publique, etc.

Si, dans les prévisions financières, on confessait un déficit égal au tiers au moins des recettes[26], on ne déclarait pas moins que, par suite de l’établissement d’un gouvernement représentatif, la richesse publique allait suivre une progression tellement rapide, qu’il n’y avait pas à s’en préoccuper un instant. Les cortès n’allaient-elles pas pouvoir disposer d’une masse énorme de biens nationaux et de la couronne ; une foule de commanderies n’allaient-elles pas faire retour au trésor public, et la refonte du vieux système de perception n’aurait-elle pas bientôt doublé toutes les recettes ? Devant un si brillant avenir, il fallait faire face à tout par le crédit, sans qu’il fût nullement nécessaire d’augmenter les charges publiques. Bien plus, selon le ministère, le gouvernement devait prendre l’initiative de toutes les grandes entreprises ; aussi ne réclamait-il rien moins que l’autorisation législative d’intéresser dès ce moment le trésor, jusqu’à concurrence d’un dixième au moins dans toutes les spéculations d’utilité publique ayant pour objet d’ouvrir des routes, de creuser des canaux, de fonder des banques provinciales, etc., etc. ; magnifique programme, qu’on eût regardé comme fort hardi à Paris, et qui parut tout simple à Lisbonne.

Malheureusement cette année 1835, qui devait voir se réaliser tant de merveilles, fut signalée par une anarchie parlementaire et ministérielle sans exemple, et qui, dans ce moment même, paraît être plus vivace que jamais. Des cabinets furent formés, dissous, refondus en moins de temps qu’il n’en faudrait pour exposer les motifs de ces changemens ; une jeune reine se complut à jouer aux quatre coins ministériels avec tous ses caprices et sa mobilité de femme ; la chambre, ne sachant ni ce qu’on en attendait, ni ce qu’elle voulait, réclamait la dissolution pour demander quelque chose ; la populace de Lisbonne criait mort à Palmella, et les provinces écoutaient sans comprendre.

Quant à M. Carvalho, il en était pour ses théories. Si la vente des propriétés nationales, livrées à bas prix et à longs termes, couvrit les plus indispensables dépenses, la congrue à payer aux ecclésiasques dépossédés, l’obligation d’entretenir aux frais de l’état une foule d’établissemens d’instruction publique et de charité, jusqu’alors sustantés par l’église, la nécessité de suppléer par des pensions au produit des commanderies, sous peine de voir la haute noblesse mendier dans les antichambres de la reine ; enfin, et avant tout, cette indifférence glaciale de l’opinion contre laquelle se brisaient les plus beaux projets de réforme, et qui laissait le champ libre aux démagogues comme aux miguélistes, tout cela assombrissait un horizon qu’on avait d’abord fait tout d’azur, et laissait prévoir de prochaines perturbations.

Lorsque l’émeute de la Granja eut rendu à l’Espagne cette constitution que ses plus fervens adorateurs ont mis tant de bonne volonté à modifier, les évènemens de septembre, en Portugal, purent être considérés comme inévitables. Il ne fallait plus qu’un bataillon, ressource qui n’a manqué à aucun parti dans ce pays, où l’on se met périodiquement à la fenêtre pour voir passer le pouvoir nouveau, porté sur les baïonnettes des prétoriens. La constitution de 1821 était sans doute en 1836 fort inconnue du Portugal, où elle n’avait produit que des discours ampoulés. La charte de don Pedro, encore qu’elle n’eût pas de profondes racines, se présentait au moins comme un monument consacré par de longues souffrances. On ne pouvait pas lui objecter comme à l'estatuto real de Marie-Christine d’être un essai fort incomplet et fort timide ; il devançait, en effet, de plus d’un siècle les mœurs et les idées du pays, et c’était par là, nous l’avons vu, qu’il avait une première fois succombé. Et cependant lorsque cette charte fut attaquée par un peloton de cette même armée, qui pendant deux ans avait versé son sang pour elle, la loi fondamentale de la monarchie ne rencontra pas un défenseur ! Et, par un contraste inattendu, on vit la garde nationale, c’est-à-dire le commerce de Lisbonne, prêter à l’œuvre de 1821, contre les projets si mal habilement combinés, il est vrai, de la cour, un appui dont l’énergie a pu surprendre, puisque c’est la première fois que le Portugal l’accorde à l’une ou à l’autre de ses constitutions politiques.

Pour comprendre ceci, il faut d’abord faire une large part à la susceptibilité nationale, blessée par la sotte apparition de quelques centaines de soldats étrangers, jetés sans but sur le quai de Belem, alors qu’il eût fallu répandre quelques mille livres sterling dans la foule en se tenant coi sur ses vaisseaux. Il faut surtout se rendre compte des irrémédiables souffrances d’une grande capitale commerciale, qui ne correspond plus à rien depuis que le malheureux Portugal, privé de sa principale colonie, a cessé de compter au nombre des grands états. Une irritation produite par des évènemens dont ce pays ne saurait se relever, et que la vieille antipathie du peuple confond avec sa haine contre la Grande-Bretagne, une prépondérance de plus en plus puissante, exercée par l’élément espagnol, telle est la double clé avec laquelle on pénètre, à bien dire, dès à présent, dans l’avenir de ce peuple.

La conduite prudente et réservée de la France, dans les dernières crises du Portugal, déterminera, on doit le croire, sa politique constante à l’égard de ce pays. Elle y conservera invariablement son attitude d’observation, en n’appréciant les évènemens du Portugal que dans leurs rapports avec la question espagnole, sans y rechercher une prépondérance aussi impossible qu’inutile. Le Portugal appartient à l’alliance anglaise par ses intérêts politiques, et sa dépendance n’est pas désormais moins obligée sous le rapport commercial. La nature, il faut le dire, l’a décidée bien plus encore que les traités ne la consacrent.

« L’objet de tout commerce, disait le publiciste le plus judicieux du dernier siècle, est de vendre le plus qu’on peut ; et, pour cela, il faut nécessairement traiter avec la nation qui peut le moins se passer de nos importations et qui en consomme une quantité prodigieuse. Ce ne pourrait jamais être le cas de la France ; elle a des vins, des sels, des fruits, et de toutes sortes de denrées à revendre. Que lui vendrait le Portugal ? Rien, ou presque rien. Donc il ne pourrait la payer qu’en espèces ou en matière ; donc il ne lui resterait pas, au bout de vingt ans, une cruzade ; donc l’intérêt mercantile ne saurait jamais engager le Portugal à se rapprocher de la France, et à lui accorder, pour son commerce, la préférence ou même l’égalité avec l’Angleterre[27]. »

Aujourd’hui que l’émancipation du Brésil a privé le Portugal d’une importation de 100,000,000 fr., et que ce royaume, descendu au rang des états les plus pauvres de l’Europe, est dans l’impossibilité d’augmenter avec nous la masse de ses transactions, qui ne montent pas, importations et exportations comprises, à plus de 2,000,000 de francs[28], il est de toute évidence que les observations de Favier sont plus fondées que jamais.

Du reste, pour peu qu’on ait respiré un instant aux bords du Tage cet air de décomposition et de ruine, il devient manifeste que cette bande étroite de territoire, peuplée de trois millions d’hommes, séparée de l’Espagne malgré les plus étroites affinités de race, de foi et d’intérêts, tend à reprendre une position plus conforme à celle que lui destina la nature. Lorsqu’à la fin du XVIe siècle, le Portugal tomba sous la main de Philippe II, les souvenirs de sa prépondérance maritime et commerciale étaient trop récens pour que la domination espagnole n’y fût pas envisagée comme un joug insupportable. Et néanmoins n’est-il pas évident que, depuis 1640 jusqu’à nos jours, ce pays a complètement manqué de génie et d’impulsion propre, et qu’il n’a conservé en Europe qu’une existence analogue à celle que les rivalités politiques maintiennent à la Porte ottomane ? Aujourd’hui ses héroïques souvenirs ne vivent plus que dans des proclamations déclamatoires ; l’intérêt colonial a cessé de diviser les deux nations péninsulaires, dont l’avenir repose également sur le travail, sur la réforme des mœurs et celle des lois régulatrices de l’ordre civil. Si les préjugés anti-espagnols sont tenaces encore dans la population des bateliers du Tage, les hommes politiques de tous les partis ont depuis long-temps contracté, dans le malheur et l’exil, d’étroites relations. Peut-être serait-il facile de prouver, par des faits peu connus, que dans plus d’une circonstance la réunion des deux couronnes était le fond de la pensée des opinions les plus contraires. Sous quelles formes pourrait s’opérer cette réunion ? Les deux peuples s’établiraient-ils dans des rapports analogues à ceux qui, malgré des préventions également violentes, ont fini par unir la Suède et la Norvège ? questions accessoires, partie contingente des choses qu’aucune prévision sérieuse ne peut encore devancer.

La mission de la France en ce pays, doit, ce semble, consister à venir en aide à ce mouvement, lorsqu’il aura la conscience bien précise de lui-même, mais sans le devancer par des intrigues et des actes imprudens. En Portugal, comme partout, nous servirons nos intérêts en nous montrant, non les fauteurs, mais les auxiliaires des véritables tendances nationales. Ce pays ne peut accepter notre influence que lorsque, sous celle de l’Espagne régénérée par nous, une nouvelle ère s’ouvrira pour lui ; c’est là l’œuvre des années, peut-être des siècles. Semons donc à Madrid pour recueillir un jour à Lisbonne ; semons nos idées et versons, s’il le faut, notre sang sur cette belle terre des Espagnes, dont les épreuves n’épuiseront pas la fécondité ; prêchons-lui d’exemple l’ordre dans la liberté, la religion dans le travail et dans les lumières ; puis, si ces peuples revêtent jamais une vigueur et une jeunesse nouvelle, appelons les fils des Pélage et des Alphonse Henriquez à la conquête et au partage de ce monde africain, devenu notre domaine. Que l’Espagne s’y régénère de ses tristes luttes par des combats auxquels applaudiront du haut des cieux ses héroïques ancêtres ; que le Portugal aille y chercher les reliques de don Sébastien, et que les trois nations catholiques conquièrent à la civilisation de la croix cette terre que, dans la chute imminente du grand empire d’Islam, la Providence leur désigne comme le but de leurs travaux et l’objet de leur récompense.


LOUIS DE CARNÉ.

  1. L’Espagne au XIXe siècle, numéros du 1er octobre, 15 novembre et 15 décembre 1836.
  2. …Quasi cume de cabeca
    De Europa Ioda, o reino lusitano.
    (Os Lusiadas, III, XX.)
  3. Le régime municipal subit, en Portugal, des vicissitudes analogues à celles qu’il a traversées dans toute l’Europe méridionale. Emmanuel lui porta les premiers coups ; Jean III, qui, à l’exemple de Ferdinand et d’Isabelle, réunit à la couronne les grandes maîtrises d’Avis, de Saint-Jacques et du Christ, continua ces empiétemens. Mais l’ensemble s’en est maintenu jusqu’à l’invasion de don Pedro, et a créé dans toute la magistrature, sans exception, une opposition énergique aux tentatives constitutionnelles dont les cortès actuelles de 1837, toutes constituantes qu’elles soient, sont loin d’avoir triomphé. On peut consulter avec fruit, sur l’organisation administrative du Portugal, l’ouvrage de M. Balbi, le dictionnaire de M. Mignano, le livre de M, J. Liberato Freyre de Carvalho, etc.
  4. Traité secret de Fontainebleau du 29 octobre 1807,
  5. En 1817.
  6. Ainsi désignée parce que les bases en furent arrêtées le 9 mars 1821. Cette constitution ne fut terminée que dans les derniers mois de l’année suivante.
  7. Proclamations du 31 mai et du 3 juin 1823.
  8. M. le baron Hyde de Neuville.
  9. Édit perpétuel, donné à Mafra le 15 novembre 1825. Voyez aussi la lettre patente du 13 mai de la même année. (Exposé des droits de sa majesté très fidèle dona Maria II, avec les pièces justificatives et les documens à l’appui. Paris, 1830 ; Bobée et Hingray ; in-4°.)
    Les personnes qui pourraient avoir la curiosité de se fixer sur cette question de droit, auraient à consulter un ouvrage de M. A. da Sylva-Lopez-Rocha. Elles devraient lire dans un sens opposé l’exposé du procureur des cortès de 1828, Jose-Accursio das Neves, et l’assento de cette assemblée.
  10. Voici le texte de cette célèbre loi de Lamégo : « Sit ista lex in sempiternum, quod prima filia regis accipiat maritum de Portugalle, ut non veniat regnum ad extraneos, et si sponsaverit cum principe extraneo non sit regina, quia nungnam volumus nostrum regnum ire for de Portugalensibus, qui nos suâ fortitudine reges fecerunt, sine adjutorio alieno per suam fortitudinem et cum sanguine suo. » (Exposé des droits, etc., 167.)
  11. Ordenaçâo do reino, liv. II, tit. LV.
  12. Sir Charles Stuart, ministre d’Angleterre en Portugal lors de l’invasion française, avait fait partie de la régence instituée par le prince régent pour gouverner le royaume en son nom. Ce même agent diplomatique fut nommé, en 1825, par le roi Jean VI, son ambassadeur au Brésil, où il cumulait de la façon la plus étrange deux caractères et deux nationalités. Un tel fait en dit plus que tous les autres sur l’indépendance politique du Portugal.
  13. 22 février 1828.
  14. 12 mars 1828.
  15. 6 mai.
  16. 11 juillet 1828.
  17. Des quatre-vingt-dix pairs nommés par don Pedro, quatorze seulement s’abstinrent de signer l’acte d’acclamation du 11 juillet.
  18. La banque de Lisbonne fut la seule création de la révolution de 1820 qui survécut à sa chute. Elle rendit pendant plusieurs années les plus grands services au Portugal ; mais, à l’avènement de don Miguel, elle dut suspendre ses paiemens.
  19. Cette assertion, dont nous ne garantissons pas du reste la parfaite exactitude, appartient au journal the Courier, qui, d’après des documens recueillis à cette époque, calcula qu’au 1er juillet 1831, 26,270 personnes avaient été jetées dans les cachots, 1,600 déportées en Afrique, 37 exécutées ; 5,000 étaient contumaces ; à quoi il faut joindre 13,700 émigrés : total 46,604. Ajoutons que ce calcul, qu’on peut trouver reproduit dans l’Annuaire pour 1831, était fait avant la conspiration militaire du 22 août, par suite de laquelle une cour martiale fit fusiller quarante soldats seulement du 2ème régiment de ligne.
  20. L’empereur abdiqua en faveur de son fils, don Pedro II, le 7 avril 1831.
  21. L’escadre française força l’entrée du Tage le 11 juillet 1831.
  22. 9 juillet 1832.
  23. Bataille du cap Saint-Vincent, gagnée par l’amiral Napier, 5 juillet 1833.
  24. 16 avril 1834.
  25. 12 juin 1834.
  26. Présentation du budget de 1835 par le ministre des finances, M. Carvalho,
  27. Favier, Politique de l’Europe, tome II, art. XI.
  28. Le Commerce au XIXe siècle, par M. Moreau de Jonnès, tom. II, chap. Ier, § II.