Le Poème de la Sibérie/17

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 265-266).
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XVII

LA RÉSURRECTION DES PEUPLES


Du milieu de l’obscurité qui survint alors se leva comme une grande aurore boréale, comme un incendie dans les nuages.

Et la lune, fatiguée, descendit dans le ciel en feu comme une blanche colombe qui le soir vient se poser sur une chaumière empourprée par le soleil couchant.

Éloa s’assit sur le corps du trépassé ; une étoile mélancolique brillait dans ses cheveux épars.

Et soudain, du milieu de l’aurore enflammée, s’élança un guerrier à cheval ; il était tout armé et s’avançait avec un galop formidable.

La neige s’écartait devant la poitrine de son cheval, comme l’onde écumante devant un navire.

Dans la main du guerrier était un étendard sur lequel flamboyaient trois lettres de feu[1].

Et ce guerrier, s’étant approché du cadavre, cria d’une voix retentissante : — Ici était un soldat : qu’il se lève !

Qu’il monte à cheval, je le conduirai plus vite que l’ouragan là où il pourra se réjouir au milieu des combats.

Voilà que les nations ressuscitent et que les villes sont pavées de cadavres ; le peuple triomphe !

Au bord des fleuves ensanglantés, sur les balcons de leurs palais se tiennent les rois pâles, serrant autour de leurs poitrines leurs manteaux d’écarlate pour les protéger contre les balles qui sifflent et contre l’ouragan de la vengeance populaire.

Leurs couronnes s’envolent de leurs têtes comme les aigles du ciel : les crânes des rois sont à nu.

Dieu lance sa foudre sur leurs têtes blanchies, sur leurs fronts découronnés.

Que celui qui a une âme se lève ! Qu’il vive ; car voici le temps de vivre pour les forts !

Ainsi parla le guerrier, et Éloa, se levant de dessus le cadavre dit : — Guerrier, ne l’éveille pas, car il dort !

Il fut choisi pour offrir son cœur même en sacrifice. Guerrier poursuis ta course, ne réveille pas.

C’est moi qui répondrai en partie si son cœur n’a pas été aussi chaste qu’une source pure, aussi virginal qu’un lis de printemps.

Ce corps m’appartient, ce cœur était à moi. Guerrier, ton cheval s’impatiente : poursuis ta course !

Et le guerrier de feu s’éloigna avec un grand bruit, semblable à celui de l’ouragan. Et Éloa s’assit sur le corps du trépassé.

Et l’ange se réjouit en voyant que son corps ne s’était pas réveillé à l’appel du guerrier et qu’il dormait déjà.

Juliusz Slowacki.
(Traduit du polonais par Louis Léger.)


NoteModifier

  1. Le mot polonais LUD, qui vent dire peuple.