Le Poème de la Sibérie/14

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 260-261).
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XIV

MORT DES EXILÉS


Or, vers le temps où la terre commence à tourner le dos au soleil et s’endort dans les ténèbres.

Jéhovah appela devant son trône deux de ses immortels chérubins et dit : — Allez dans les plaines de la Sibérie.

Et en considérant la splendeur divine, les anges comprirent quelle était la volonté du seigneur, et ils descendirent dans les plaines ténébreuses après avoir dépouillé leur éclat.

Et ils arrivèrent à l’endroit où s’élevait la maison des exilés ; mais ils n’en trouvèrent aucune trace : l’ouragan l’avait renversée.

Et sur un millier d’hommes il en restait à peine une dizaine : ils étaient pâles et affreux à voir.

Et, en s’approchant, les anges virent qu’ils étaient assis près d’un grand bûcher sur lequel gisait un cadavre.

Ils reculèrent d’horreur et dirent : — Hommes, que faites-vous ? Offrez-vous donc des sacrifices aux dieux des enfers ?

Le plus vieux leur répondit : — Oui, vraiment, nous sacrifions un cadavre, et le dieu auquel nous l’offrons, s’est la Famine !

Nous avons établi l’égalité parmi nous ; ce n’est à aucun maître, à aucun roi d’ici-bas, mais au sort que nous obéissons. Et qu’avions-nous à faire avec nos entrailles et les nids de serpents qui nous les déchiraient[1] ?

Dieu s’est-il souvenu de nous et nous a-t-il accordé de mourir dans notre patrie, de reposer dans la terre qui nous a donné le jour ?

Non ! il a fait de nous un peuple de Caïns, un peuple de Samoyèdes : qu’il soit maudit !

Ainsi parla cet homme, et il essuya ses lèvres d’où dégouttait un sang frais. Et les anges répliquèrent :

Convertissez-vous et priez Dieu ; car nous allons vous montrer le signe de sa colère, le même qui était jadis le signe de sa clémence.

Et ces hommes se mirent à rire bruyamment, ne sachant pas qu’ils parlaient avec des anges, et ils dirent : — Quel est ce signe ?

Et les anges, étendant la main, leur montrèrent un grand arc-en-ciel qui s’étendait, lumineux, sur toute une moitié du ciel assombri, et dirent : — Le voici !

Et un immense effroi saisit ces anthropophages à la vue de ce météore si brillant et si beau que Dieu faisait paraître en signe de sa colère.

Et leurs lèvres étaient béantes, et leurs langues noires comme du charbon, et leurs yeux vitreux ne pouvaient se détourner des célestes couleurs.

Et dans leur étonnement ils prononcèrent le nom du Christ et tombèrent morts.


NoteModifier

  1. Les tortures de la faim.