Le Poème de la Sibérie/07

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 244-247).
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VII

LES MINES DE LA SIBÉRIE


Et le chaman dit :

Désormais nous ne ferons plus de miracles, nous ne montrerons plus la force divine qui est en nous, mais nous pleurerons ; car nous sommes arrivés chez des peuples qui ne voient pas le soleil.

Et il n’est pas besoin de leur donner la science, car le malheur ne les a que trop instruits ; et nous ne leur donnerons pas non plus l’espérance, car ils ne croiraient pas ; dans le décret qui les a frappés était écrit : Pour jamais !

Voici les mines de la Sibérie !

Marche doucement, car cette terre est pavée d’hommes endormis. Entends-tu ? ils respirent bruyamment, et quelques-uns d’entre eux gémissent et parlent en rêvant.

L’un rêve de sa mère, l’autre de ses sœurs et de ses frères, celui-ci de sa maison et de celle que son cœur aimait, et des champs où les épis se courbaient devant lui comme devant leur seigneur, et ils sont heureux pendant leur sommeil ; mais ils s’éveilleront.

Dans d’autres mines hurlent les criminels : mais celle-ci est le tombeau des patriotes, et elle est pleine de silence.

Les chaînes retentissent ici d’un bruit lugubre, et sous ces voûtes sont divers échos ; et parmi ces échos il en est un qui répète : Je vous plains !

Tandis que le chaman s’apitoyait sur ces infortunés, des gardiens et des soldats entrèrent avec des lances pour éveiller les dormeurs : c’était l’heure du travail.

Tous se levèrent donc de terre, et ils s’éveillèrent, et ils marchaient comme des brebis, tête basse, hormis un seul qui ne se leva point, car il était mort en dormant.

Alors Anhelli s’approcha de ceux qui allaient au travail avec des marteaux, et demanda à l’un d’entre eux à voix basse quel était ce mort et à quelle maladie il avait succombé.

Le prisonnier, tout pâle, lui répondit :

L’homme dont tu me parles était prêtre ; je l’ai connu : dans notre patrie, il confessait ma femme et mes enfants.

Et quand survint la guerre, il monta à cheval pieds nus, la croix à la main, et quand le feu s’ouvrait, il se tenait devant les bataillons criant : Pour la patrie ! Pour la patrie !

Et l’évêque le fit appeler devant lui et le livra aux bourreaux, mais avant qu’il ne le dépouillât de son caractère sacré, la crosse échappa de ses mains, et il s’évanouit.

Et les bourreaux saisirent l’homme de Dieu, et le revêtirent d’un étroit vêtement de bure où ils ne le firent entrer qu’à grand’peine ; car c’était un homme de forte taille, et il restait sans haleine comme une chose inanimée.

On l’emmena donc aux mines, et il faisait semblant d’être gai, mais je voyais bien qu’il était pâle et triste.

Le désespoir le prit, et il séchait comme un vieil arbre. Un jour je m’approchai de lui en disant :

Au nom du seigneur ! pourquoi te désoles-tu ?

Et il me répondit d’un ton mystérieux, comme un homme égaré :

J’ai oublié les paroles de ma prière.

Et m’ayant fait signe de me taire, il s’éloigna.

Et ensuite je le vis qui prenait dans l’obscurité du plomb oxydé et qui mangeait ce poison.

Et au bout de quelques jours une teinte de brique se répandit sur son visage, et sa chair s’affaissait sur ses os comme la toile mouillée d’une tente, et ses yeux étaient brillants.

Et aujourd’hui je ne sais comment il est mort, car je dormais à côté de lui, et je n’ai pas même entendu un soupir.

Si vous avez du cœur, plaignez-le, car c’était un honnête homme.

Alors Anhelli se retourna vers le chaman et dit : C’est un suicide !

Mais le chaman se voila la face, et ramassant un morceau de plomb, il répliqua :

C’est ce plomb qui est un assassin et un mauvais conseiller. Car il disait : Prends-moi et mange-moi : je suis la fin et le repos !

Ce plomb est un imposteur, car il se donnait à cet homme pour Dieu, qui seul apaise les souffrances et calme les cœurs pour l’éternité.

Maudit soit celui qui au plus léger souffle tombe à terre et se brise semblable à une colonne ébranlée !

Mais devant l’ouragan, il est permis de tomber, et l’on plaindra celui qui tombe.

Au surplus, que peut-il arriver ? Qu’on vous refuse une place dans un cimetière consacré ? Qui sait comment dorment les morts dans une terre non bénie ?

Et pourtant il est meilleur de mourir au milieu d’une troupe d’enfants et de petits-enfants qui vous pleurent, d’apercevoir du lit funèbre les arbres printaniers, et d’avoir une mort tranquille.

Quand le chaman eut ainsi parlé, les misérables l’entourèrent et dirent :

Tu parles bien, tu es un homme de cœur, et peut-être un envoyé de Dieu.

Sache donc qu’il y a cinq jours un rocher est tombé et a obstrué une galerie où travaillait un vieillard avec ses cinq fils, et les gardiens ne veulent pas faire sauter ce rocher, ils disent : C’est un trop long travail : qu’ils meurent !

Et chaque jour nous nous tenons devant ce rocher, écoutant s’ils vivent encore : nous n’entendons rien dans la caverne, pas même un gémissement.

Si tu es un homme du Seigneur, ôte la pierre ; peut-être le père ou quelqu’un de ses enfants vit-il encore.

Épouvante au moins nos bourreaux en délivrant ces hommes, autrement ils mourront de faim.

Ils amenèrent donc le chaman vers ce rocher, et il se fit un grand silence. Le chaman leva les yeux au ciel et pria.

Et il s’éleva un vent souterrain qui renversa le rocher de sorte qu’on aperçut un antre sombre et profond, et nul n’osait y pénétrer.

Le chaman prit une lampe et entra dans la caverne en marchant sur les pierres éparses ; avec lui entrèrent Anhelli et les prisonniers.

Et ils virent un affreux spectacle : le père était étendu sur le corps de son plus jeune fils, comme un chien qui appuie les pattes sur un os, et qui est irrité.

Et les yeux ouverts de ce vieillard brillaient comme du verre, et les quatre autres cadavres gisaient auprès de lui amoncelés l’un sur l’autre.

Le chaman à cette vue dit : Qu’ai-je fait ? Voilà le père qui vit et les enfants qui sont morts[1] ! Pourquoi ai-je prié ?

À ces mots il sortit de la galerie, et la moitié de la foule le suivit.

NoteModifier

  1. L’imagination de Słowacki se plaît à ces images mélancoliques. Rien de plus navrant que son poème Ojciec zadumnionich (le Père des Pestiférés), lamentable récit d’un père à qui la peste a successivement enlevé ses neuf enfants.