Le Poème de la Sibérie/04

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 238-240).
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IV

LES MORTS


Et le chaman traversa avec Anhelli les déserts de la Sibérie, où étaient les prisons.

Et ils aperçurent les visages tristes et sombres de quelques prisonniers qui regardaient le ciel à travers les barreaux.

Et auprès d’une de ces prisons, ils rencontrèrent des hommes qui portaient des cercueils. Le chaman les arrêta et ordonna d’ouvrir les cercueils.

Or, quand on eut ôté le couvercle, Anhelli tressaillit en voyant que les morts étaient encore enchaînés et il dit :

Chaman, je crains que ces martyrs ne ressuscitent pas.

Réveille quelqu’un d’entre eux, car tu as le don des miracles : réveille ce vieillard à barbe blanche et à cheveux blancs, car il me semble que je l’ai connu vivant.

Et le chaman, le regardant d’un air sévère, dit :

Que demandes-tu donc ? Que je le ressuscite ? Et toi tu le tueras de nouveau. Oui, je le ressusciterai deux fois, et deux fois il recevra de toi la mort.

Mais qu’il soit fait selon ton désir, afin que tu apprennes que la mort nous préserve des douleurs qui allaient fondre sur nous, et qui nous ont trouvés morts.

À ces mots, le chaman regarda le vieillard qui était dans le cercueil et dit :

Lève-toi !

Et le corps enchaîné se dressa et s’assit examinant ceux qui l’entouraient, comme un homme à demi éveillé.

Anhelli le reconnut et dit :

Salut, homme puissant jadis dans les conseils et sage parmi les sages.

Quel motif, dans ta prison, t’a décidé à t’avilir devant le pouvoir et à faire cet aveu de ta faute dont nous avons entendu parler ?[1]

Pourquoi as-tu renié ton cœur et ton passé ? Est-ce que les supplices t’ont ôté la raison et la mémoire[2] ? Qu’as-tu fait ?

Tu nous as nui, car aujourd’hui les peuples étrangers nous disent : Voilà que vos chefs se renient eux-mêmes et changent de sentiments à l’égard de leur nation, et les humbles seuls persistent dans leur constance.

Cette constance des petits n’est que de l’obstination, quand les premiers du peuple reconnaissent leur erreur et n’espèrent pas même de pardon.

Et quand Anhelli eut ainsi parlé, la parole du chaman s’accomplit : le ressuscité poussa un gémissement et mourut de nouveau.

Le chaman lui dit :

Tu l’as tué, Anhelli, en répétant des médisances et des calomnies qu’il ignorait avant sa mort.

Je vais donc le ressusciter une seconde fois, mais garde-toi de lui donner la mort de nouveau.

À ces mots, il éveilla le mort : celui-ci se redressa dans le cercueil, les yeux ouverts et pleins de larmes.

Et Anhelli lui dit :

Pardonne-moi, car je ne savais pas que je répétais des mensonges et des calomnies.

Je t’ai vu avec ton frère dans le conseil : j’ai vu vos deux têtes toujours ensemble, et pareilles par leur blancheur à deux colombes qui s’abattent ensemble sur le millet.

Oui, vous vous abattiez comme deux colombes sur l’urne des projets pour en faire sortir la graine des lois ; et sur les rebuts de votre travail, les passereaux se réunissaient en gazouillant.

Pardonne-moi, si je vous compare à ces oiseaux de Dieu, à des choses de peu de valeur, mais ainsi le veut votre candeur et votre simplicité.

Ô infortunés ! Ainsi l’un de vous cherche le repos dans un cimetière de Sibérie, et l’autre dort sous les roses et les cyprès de la Seine ! Pauvres colombes, séparées l’une de l’autre et mortes toutes deux !

À ces mots, le ressuscité s’écria : — Mon frère ! Et il se recoucha dans le cercueil et mourut.

Et le chaman dit à Anhelli :

Pourquoi lui as-tu parlé de la mort de son frère ? Encore un instant et il aurait appris cela de Dieu même, il aurait rencontré son frère bien-aimé dans les régions célestes.

Mais, soit ! Qu’on referme ce cercueil, et qu’on le porte au cimetière ; et toi, ne me demande plus de réveiller ceux qui se reposent dans le sommeil de la mort.


NotesModifier

  1. Allusion à quelque patriote accusé alors de s’être rétracté dans sa prison.
  2. Cela est arrivé quelquefois.