Le Poème de la Sibérie/03

Le Poème de la Sibérie
Revue Moderne52 (p. 236-238).
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III

LE POPE


Or, une nuit, le chaman éveilla Anhelli et lui dit : Ne dors pas, mais viens avec moi, car il se passe des choses importantes au désert.

Anhelli revêtit donc un manteau blanc et suivit le vieillard, et ils marchèrent à la lueur des étoiles.

Or, s’étant avancés non loin de là, ils aperçurent une troupe de petits enfants et d’adolescents déportés en Sibérie, qui se reposaient devant un feu.

Et au milieu de la troupe était assis un pope sur un cheval tartare, et il avait auprès de sa selle deux paniers avec du pain.

Et il se mit à instruire ces enfants suivant la nouvelle foi russe et suivant le nouveau catéchisme[1].

Et il faisait aux enfants des questions sacriléges, et les enfants lui répondaient avec force gentillesses, car il avait auprès de sa selle des paniers de pain : il pouvait les rassassier, et ils avaient faim.

Alors se tournant vers Anhelli, le chaman s’écria :

Dis ! n’a-t-il pas dépassé la mesure, ce prêtre qui sème de mauvaise graine et souille la pureté de ces jeunes âmes ?

Voilà que ces enfants ont déjà oublié de pleurer leurs mères, et qu’ils font fête au pain, comme des petits chiens, aboyant des choses impies et contraires à la foi.

Ils disent que le Tsar est le chef de la foi et que Dieu est en lui, et qu’il ne peut rien ordonner contre l’esprit saint, même quand il ordonne des choses criminelles, parce que l’esprit saint est en lui.

J’emploierai donc contre ce prêtre le feu céleste, pour le brûler et le faire périr aux yeux des enfants.

Et sitôt que le chaman eut prononcé les paroles de malédiction, le pope s’enflamma sur son cheval, et de sa poitrine sortirent des flammes qui se réunirent en l’air au-dessus de sa tête.

Et le cheval effrayé se mit à l’emporter tout brûlant dans les steppes, puis, frémissant d’horreur, il jeta loin de lui le cadavre réduit en charbons et resté sur la selle jusqu’au dernier moment.

Et sur ce corps calciné coururent des étincelles, comme ces petites flammes que l’on voit errer sur le papier brûlé et se diriger dans des sens opposés.

Le chaman s’approcha des enfants et dit :

Ne craignez point, Dieu est avec nous.

Le feu vous a effrayés comme des colombes endormies, mais vous dormiez dans une maison incendiée, et vos petits corps étaient déjà flétris.

Et les enfants tendaient leurs petites mains vers le vieillard en criant :

Vieillard, prends-nous avec toi !

Et le chaman dit :

Où vous conduirai-je ? Voilà que je m’achemine dans la route de la mort ; voulez-vous que je vous prenne et que je vous cache sous mon manteau, et que je vous tire ensuite du pan de ma robe pour vous offrir au Seigneur-Dieu ?

Les enfants lui répondirent :

Prends-nous, suis la grande route, et conduis-nous auprès de nos mères.

Et tous se mirent à crier avec orgueil :

Nous sommes Polonais ! conduis-nous dans notre patrie et vers nos mères.

Et le chaman pleurait en leur souriant.

Et il ne pouvait s’en aller, car une petite fille s’était endormie sur un pan de sa robe pendant qu’il parlait.

Et les Cosaques, en arrivant, regardèrent ce spectacle avec étonnement, et ils se mirent à chasser les enfants loin des deux étrangers, sans oser battre aucun d’eux, car ils se souvenaient du feu.

NoteModifier

  1. Allusion au fameux catéchisme de Vilna, publié en 1833 par ordre de l’empereur Nicolas, catéchisme qui assimile le tsar à Dieu, et qui faisait dire à Lamennais : « Cet homme a reculé les bornes du blasphème. »