Le Piccinino/Chapitre 35

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XXXV.

LE BLASON.

L’ennemi vraiment redoutable, s’il eût voulu l’être, de la famille Lavoratori était donc le Piccinino ; mais Mila ne s’en doutait point, et Fra-Angelo comptait sur cet élément d’héroïsme qui faisait, si l’on peut ainsi dire, la moitié de l’âme de son élève. Le bon religieux n’était pourtant pas sans inquiétude ; il avait espéré qu’il le reverrait bientôt et qu’il pourrait s’assurer de ses dispositions ; mais il l’avait attendu et cherché en vain. Il commençait à se demander s’il n’avait pas enfermé le loup dans la bergerie, et si ce n’était pas une grande faute que de s’associer aux gens capables de faire ce qu’on ne voudrait pas faire soi-même.

Il se rendit à la villa Palmarosa, à l’heure de la sieste, et trouva Agathe disposée à goûter les douceurs de ce moment d’apathie si nécessaire aux peuples du Midi.

« Soyez tranquille, mon bon père, lui dit-elle, mon inquiétude s’est dissipée avec la nuit. Au point du jour j’étais si peu rassurée sur les intentions de votre élève que j’ai été moi-même m’assurer qu’il n’avait point égorgé Michel cette nuit. Mais l’enfant dormait paisiblement, et le Piccinino était sorti avant l’aube.

― Vous avez été vous informer vous-même, Madame ? Quelle imprudence ! Et que dira-t-on dans le faubourg d’une telle démarche ?

― On n’en saura jamais rien, je l’espère. J’ai été seule et à pied, bien enveloppée du mazzaro classique [1] ; et si j’ai été rencontrée par quelqu’un de ma connaissance, à coup sûr je n’ai pas été reconnue. D’ailleurs, mon bon père, je n’ai plus de craintes sérieuses. L’abbé ne sait rien.

― Vous en êtes sûre ?

― J’en suis très-sûre, et le cardinal est aussi incapapable de se rien rappeler que le docteur me l’affirmait. L’abbé n’en a pas moins de mauvais desseins. Croiriez-vous qu’il suppose que Michel est mon amant ?

― Et le Piccinino le croyait ? dit le moine effrayé.

― Il ne le croit plus, répondit Agathe. J’ai reçu ce matin un billet de lui, où il me donne sa parole que je puis me tenir tranquille ; que, dans la journée, l’abbé sera en son pouvoir, et que, jusque-là, il saura l’occuper si bien qu’aucun de nous n’en entendra parler. Je respire donc, et n’ai plus qu’un embarras, c’est de savoir comment je me délivrerai ensuite de l’intimité du capitaine Piccinino, qui menace de devenir trop assidu. Mais nous y aviserons plus tard : à chaque jour suffit son mal ; et si, après tout, il me fallait en venir à lui dire la vérité… Vous ne le croyez pas homme à en abuser, n’est-ce pas ?

― Je le sais homme à faire semblant de vouloir profiter et abuser de tout ; mais ayez le courage de le traiter toujours comme un héros de franchise et de générosité, vous verrez qu’il voudra l’être et qu’il le sera en dépit du diable. »

La princesse et le capucin causèrent encore longtemps et se mirent mutuellement au courant de tout ce qu’ils savaient. Après quoi, Fra-Angelo se rendit au faubourg pour lever la consigne de Magnani, lui donner un nouveau rendez-vous de la part d’Agathe, et le remplacer pour escorter Michel-Ange et son père au palais de la Serra ; car, malgré tout, Fra-Angelo n’aimait point l’idée qu’ils eussent à se trouver seuls dans la campagne, tant qu’il n’aurait pas vu lui-même le fils du Destatore.

Nous suivrons ces trois membres de la famille Lavoratori chez le marquis, et nous laisserons Mila attendre avec anxiété la visite du moine, tandis que Magnani, travaillant sur la galerie en face d’elle, était loin de se douter qu’après lui avoir demandé son assistance, elle guettait l’occasion de se dérober à ses regards. Elle avait promis à son père d’aller dîner chez son amie Nenna aussitôt qu’elle aurait lavé et repassé un voile qu’elle disait lui être indispensable pour sortir. Tout se passa comme son ami inconnu le lui avait annoncé. Elle vit le moine à la fontaine et n’eut pas besoin de feindre une grande terreur d’être surprise, car elle se demandait avec angoisse ce que Magnani penserait d’elle si, après ce qu’elle lui avait raconté, il l’apercevait causant de bonne volonté avec ce misérable.

Pour se dispenser de lui parler et de regarder son affreux visage, elle lui jeta un papier écrit qu’il lut avec transport, et il s’éloigna en lui envoyant des baisers qui la firent frémir de dégoût et d’indignation.

À ce moment même son père, son frère et son oncle, bien loin de soupçonner les périls auxquels la pauvre enfant allait s’exposer pour eux, entraient dans le palais de la Serra. Cette riche demeure, plus moderne que celle de Palmarosa, dont elle n’était séparée que par leurs grands parcs respectifs et un étroit vallon couvert de jardins et de prairies, était remplie d’objets d’art, de statues, de vases et de magnifiques peintures, que M. de la Serra y avait rassemblés avec un intérêt de connaisseur sérieux et éclairé. Il vint lui-même au-devant des Angelo, leur serra la main affectueusement, et, en attendant que le repas fût servi, il les promena dans sa noble résidence, leur montrant et leur expliquant, avec courtoisie et avec autant d’esprit que de sens, les chefs-d’œuvre dont elle était ornée. Pier-Angelo quoique simple ouvrier ornateur (adornatore), avait le goût et l’intelligence du beau dans les arts. Il était sensible à toutes ces merveilles qu’il connaissait déjà, et ses réflexions naïves et profondes animaient la conversation la plus sérieuse au lieu de la faire déroger. Michel fut d’abord un peu gêné devant le marquis ; mais, remarquant bientôt combien le naturel et l’abandon de son père étaient de bon goût et avaient de mérite aux yeux d’un homme de sens comme le marquis, il se sentit plus à l’aise ; enfin, lorsqu’il se trouva devant une table couverte de vermeil, parée et fleurie avec autant de soin que s’il se fût agi de traiter d’illustres convives, il oublia ses préventions, et causa avec autant de charme et d’aisance que s’il eût été le propre fils ou le neveu de la maison.

Une seule chose le tourmenta étrangement pendant ce dîner : c’était la figure et l’attitude qu’il supposait aux valets du marquis ; je dis qu’il supposait, parce qu’il n’osait point lever les yeux sur eux. Il avait mainte fois dîné à la table des riches, lorsqu’il était à Rome, surtout depuis que, son père résidant à Catane, il n’y avait plus eu pour lui de vie de famille qui le retînt dans son intérieur et qui le détournât de rechercher la société des jeunes élégants de la ville. Il ne redoutait donc aucun affront pour lui-même ; mais, comme c’était la première fois qu’il voyait son père invité avec lui, chez un patricien, il souffrait mortellement de l’idée que les laquais pouvaient hausser les épaules et passer brutalement les assiettes à cet honnête vieillard.

Au fait, il pouvait y avoir un sentiment de colère et de dédain chez ces laquais, qui avaient vu tant de fois Pier-Angelo sur son échelle dans ce même palais, et qui l’avaient traité de pair à compagnon.

Néanmoins, soit que le marquis les eût prévenus par quelques mots de bienveillante et honorable explication propre à flatter et à consoler l’amour-propre chatouilleux de cette classe d’hommes, soit que Pier-Angelo fût tellement sympathique à tous ceux qui le connaissaient, que des valets même dérogeassent en sa faveur à leur morgue habituelle, ils le servirent avec beaucoup de déférence. Michel s’en aperçut enfin lorsque son père, se retournant vers un vieux valet de chambre qui remplissait son verre, lui dit avec bonhomie :

« Grand merci, mon vieux camarade, tu me sers en ami. Allons, je te rendrai cela dans l’occasion ! »

Michel rougit et regarda le marquis, qui souriait d’un air satisfait et attendri. Le vieux serviteur souriait aussi à Pier-Angelo d’un air d’intelligence et d’amitié.

Après que le dessert fut enlevé, le marquis fut averti que messire Barbagallo, le majordome de la princesse, l’attendait dans une des salles du palais pour lui montrer un tableau. Ils le trouvèrent en conférence avec Fra-Angelo, dont la sobriété et l’activité ne s’arrangeaient point d’une longue séance à table, et qui leur avait demandé de pouvoir faire un tour de promenade aussitôt après le premier service.

Le marquis s’approcha d’abord seul de Barbagallo pour s’informer s’il n’avait rien de particulier à lui dire de la part de la princesse ; et, quand ils eurent échangé à voix basse quelques paroles qui ne parurent avoir aucune importance, à en juger par leurs physionomies, le marquis revint vers Michel, et, passant son bras sous le sien :

« Vous aurez peut-être quelque plaisir, lui dit-il, à voir mes portraits de famille, qui sont dans une galerie séparée, et que je n’ai pas songé à vous montrer. Ne soyez pas effrayé de cette quantité d’aïeux qui se trouvent rassemblés chez moi. Vous les parcourrez d’un coup d’œil, et je vous arrêterai seulement devant ceux qui sont dus au pinceau de quelque maître. Au reste, c’est une intéressante collection de costumes, bonne à consulter pour un peintre d’histoire. Mais, avant d’y entrer, donnons un regard à celui que maître Barbagallo nous présente, et qu’il vient de déterrer dans les greniers de la villa Palmarosa. Mon cher enfant, ajouta-t-il à voix basse, accordez un salut à ce pauvre majordome, qui se confond en révérences devant vous, honteux, sans doute, de sa conduite envers vous au bal de la princesse. »

Michel remarqua enfin les avances du majordome et y répondit sans rancune. Depuis qu’il était réconcilié avec sa condition et avec lui-même, il se sentait revenu de sa susceptibilité et pensait, comme son père, qu’aucune impertinence ne peut atteindre l’homme qui possède sa propre estime.

« Ce que je présente à Votre Excellence, dit ensuite le majordome au marquis, est un Palmarosa fort endommagé : mais, quoique l’inscription eût presque entièrement disparu, j’ai réussi à la rétablir, et la voici sur un morceau de parchemin.

― Quoi ! dit le marquis en souriant, vous avez pu lire ici que ce matamore était capitaine sous le règne du roi Manfred, et qu’il avait accompagné Jean de Procida à Constantinople ? C’est admirable ! Quant à moi, je lis l’inscription originale avec les yeux de la foi !

― Vous pouvez être assuré que je ne me trompe pas, reprit Barbagallo. Je connaissais parfaitement ce brave capitaine, et il y a longtemps que je cherchais à retrouver son portrait. »

Pier-Angelo éclata de rire.

« Ah ! vous avez vécu de ce temps-là ! dit-il : je vous savais plus vieux que moi, maître Barbagallo, mais je ne vous croyais pas capable d’avoir vu nos Vêpres siciliennes.

― Que ne les ai-je vues, moi ! dit Fra-Angelo en soupirant.

― Il faut que je vous explique l’érudition de messire Barbagallo et l’intérêt qu’il prend à ma galerie de famille, dit le marquis à Michel. Il a passé sa vie à ce travail de patience, et personne ne connaît comme lui les généalogies de la Sicile. Ma famille est alliée dans le passé à celle de la princesse de Palmarosa, et encore plus à celle des Castro-Reale de Palerme, dont vous avez sans doute entendu parler.

― J’en ai entendu parler beaucoup hier, répondit Michel en souriant.

― Eh bien ! me trouvant le dernier héritier naturel de cette famille, après la mort du célèbre prince surnommé il Destatore, tout ce qui fut recueilli pour moi de cette succession, dont je m’occupai fort peu, je vous assure, fut une collection d’ancêtres que je ne voulais même pas déballer, mais que messire Barbagallo, amoureux de ces sortes de curiosités, prit le soin de débarbouiller, de classer lui-même et de suspendre en bon ordre dans la galerie que vous allez voir. Déjà, dans cette galerie, outre mes aïeux directs, je possédais bon nombre des aïeux de la ligne de Palmarosa, et la princesse Agathe, qui ne prise pas ce genre de collections, m’envoya tous les siens, pensant qu’il valait mieux les réunir dans un seul local. Ç’a été pour maître Barbagallo l’occasion d’un long et minutieux travail, dont il s’est tiré avec honneur. Allons, venez tous, car j’ai bien des personnages à présenter à Michel, et il aura besoin, peut-être, de l’assistance de son père et de son oncle pour tenir tête à tant de morts.

― Je me retire pour ne pas importuner vos Seigneuries, dit maître Barbagallo après les avoir accompagnés jusqu’à la galerie pour y déposer son capitaine sicilien ; je reviendrai une autre fois pour mettre mon tableau en place ; à moins pourtant que M. le marquis ne souhaite que je fasse à maître Michel-Ange Lavoratori, dont je suis le très humble serviteur, aujourd’hui et toujours, l’histoire des originaux des portraits qui sont ici.

― Comment, monsieur le majordome, dit Michel en riant, vous connaissez l’histoire de tous ces personnages ? Il y en a plus de trois cents !

― Il y en a cinq cent trente, Seigneurie, et non-seulement je connais leurs noms et tous les événements de leur vie, avec la date précise, mais encore je sais les noms, le sexe et l’âge de tous les enfants qui sont morts avant que la peinture ait retracé leurs traits pour les transmettre à la postérité. Il y en a eu trois cent vingt-sept, y compris les morts-nés. Je n’ai négligé que ceux qui n’ont pas pu recevoir le baptême.

― Cela est merveilleux ! reprit Michel ; et, puisque vous avez tant de mémoire, à votre place, j’aurais mieux aimé apprendre l’histoire du genre humain que celle d’une seule famille.

― Le genre humain ne me regarde pas, répondit gravement le majordome. Son Excellence le prince Dionigi de Palmarosa, père de la princesse actuelle, ne m’avait pas investi de la fonction d’enseigner l’histoire à ses enfants. Mais, comme j’aimais à m’occuper, et que j’avais beaucoup de temps de reste, dans une maison où l’on n’a jamais donné ni festins ni fêtes depuis deux générations, il me conseilla, pour m’amuser, de résumer l’histoire de sa famille éparse dans une foule de volumes in-folio manuscrits, que vous pourrez voir dans la bibliothèque de Palmarosa, et que j’ai tous examinés, compulsés et commentés jusqu’à un iota.

― Et cela vous a-t-il amusé, en effet ?

― Beaucoup, maître Pier-Angelo, répondit gravement le majordome au vieux peintre qui le raillait.

― Je vois, reprit Michel ironiquement, que vous n’êtes pas un économe ordinaire, Seigneurie, et que vous êtes plus cultivé que vos fonctions ne l’exigeaient.

― Mes fonctions sans être brillantes ont toujours été fort douces, répondit le majordome, même du temps du prince Dionigi, qui n’était doux pour nul autre que pour moi. Il m’avait pris en considération et presque en amitié, parce que j’étais un livre ouvert qu’il pouvait consulter à toute heure sur ses ascendants. Quant à la princesse sa fille, comme elle est bonne pour tout le monde, je ne puis qu’être heureux auprès d’elle. Je fais à peu près tout ce que je veux, et il n’y a qu’une chose qui me chagrine de sa part : c’est qu’elle ait renoncé à sa galerie de famille, qu’elle ne consulte jamais son arbre généalogique, et qu’elle ne daigne rien connaître à la science du blason. Le blason est pourtant une science charmante et que les dames cultivaient autrefois avec succès.

― Maintenant, cela rentre dans les attributions des peintres en décor et des doreurs sur bois, dit Michel en riant de nouveau. Ce sont des ornements heureux dont les vives couleurs et le caractère chevaleresque plaisent aux yeux et à l’imagination : voilà tout.

― Voilà tout ? reprit l’intendant scandalisé ; pardon, Seigneurie, ce n’est pas là tout. Le blason, c’est l’histoire écrite en hiéroglyphes ad hoc. Hélas ! un temps viendra bientôt, peut-être, où l’on ne saura pas mieux lire cette écriture mystérieuse que les caractères sacramentels qui couvrent les tombes et les monuments de l’Égypte ! Pourtant, que de choses profondes et ingénieusement exprimées dans ce langage figuré ! Porter sur un cachet, sur un simple chaton de bague toute l’histoire de sa propre race, n’est-ce pas le résultat d’un art vraiment merveilleux ? Et de quels signes plus concis et plus frappants les peuples civilisés se sont-ils jamais servis ?

― Ce qu’il dit n’est pas sans un fond de raison et de bon sens, dit le marquis à demi-voix en s’adressant à Michel. Mais tu l’écoutes avec un dédain qui me frappe, jeune homme. Eh bien ! dis tout ce que tu penses ; j’aimerais à le savoir, à comprendre si tu es bien fondé à te railler de la noblesse avec un peu d’amertume, comme tu m’y sembles porté. Ne te gêne point ; je t’écouterai avec autant de calme et de désintéressement que ces morts qui nous contemplent avec des yeux ternes, du fond de leurs cadres noircis par le temps.

  1. Manteau de soie noire qui enveloppe la taille et recouvre la tête.