Le Piccinino/Chapitre 27

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XXVII.

DIPLOMATIE.

« Comment se fait-il, chère princesse, dit le bandit d’un ton dégagé, dès qu’il se vit bras dessus bras dessous avec Agathe, que vous commettiez l’imprudence de vouloir me faire parler de Michel en présence d’un sigisbée aussi précieux que le marquis de la Serra ? Votre Altesse oublie donc une chose : c’est que si je sais les secrets de la villa Ficarazzi, je sais apparemment aussi ceux du palais Palmarosa, puisque l’abbé Ninfo exerce une surveillance assidue sur ces deux résidences ?

― Ainsi, capitaine, dit la princesse en essayant de prendre aussi un ton dégagé, l’abbé Ninfo vous a vu avant moi, et, pour tâcher de vous mettre dans ses intérêts, il vous a fait toutes ses confidences ? »

Agathe savait fort bien à quoi s’en tenir à cet égard. Certes, si elle n’eût pas découvert que l’abbé avait déjà recherché l’appui du Piccinino pour faire enlever ou peut-être assassiner Michel, elle n’eût pas cru nécessaire de recourir au Piccinino pour faire enlever l’abbé. Mais elle se garda bien de laisser pressentir son véritable motif. Elle voulut que l’amour-propre du bandit fût flatté de ce qu’il pouvait regarder comme un premier mouvement de sa part.

― De quelque part que me viennent mes renseignements, dit le Piccinino en souriant, je vous fais juge de leur exactitude. La dernière fois que le cardinal est venu voir Votre Altesse, il y avait à la grille de votre parc un jeune homme, dont les traits distingués et l’air fier contrastaient avec des vêtements poudreux et usés par un long voyage. Par quel caprice le cardinal s’attacha-t-il à examiner ce jeune homme et à vouloir s’enquérir de lui ? c’est ce que l’abbé Ninfo lui-même ne sait point et m’a chargé de pénétrer, s’il est possible. Il y a une chose certaine : c’est que la manie qui, depuis longtemps, possède le cardinal de s’enquérir du nom et de l’âge de tous les gens du peuple dont la figure le frappe, a survécu à la perte de son activité et de sa mémoire. C’est comme une inquiétude vague qui lui reste de ses fonctions de haute police, et, par ses regards impérieux, il fait comprendre à l’abbé Ninfo qu’il ait à interroger et à lui rendre compte. Il est vrai que lorsque l’abbé lui montra ensuite le résumé écrit de ses interrogations, il parut n’y prendre aucun intérêt : de même que, toutes les fois que l’abbé l’importune de ses demandes indiscrètes ou de ses questions insidieuses, Son Éminence, après avoir lu les premiers mots, ferme les yeux d’un air courroucé, pour montrer qu’elle ne veut pas être fatiguée davantage. Peut-être Votre Altesse ne savait-elle pas ces détails, dont le docteur Recuperati n’est jamais témoin ; car, pendant le peu d’heures de sommeil qu’il est permis à ce bon docteur de goûter, la surveillance des serviteurs dévoués, dont Votre Altesse a su entourer le cardinal, n’est pas telle que le Ninfo ne s’introduise auprès de lui, pour le réveiller sans façon et lui placer devant les yeux certaines phrases écrites dont il espère un heureux effet. Le cardinal, ainsi éveillé, a, grâce à la souffrance et à la colère, un instant de lucidité plus grande que de coutume ; il lit, paraît comprendre et essaie de murmurer des mots dont quelques syllabes sont intelligibles pour son persécuteur ; mais aussitôt après il retombe dans un nouvel accablement, et la faible lumière de sa vie est usée et amoindrie d’autant plus.



Il se trouva bientôt dans la campagne et distingua deux hommes sur un sentier. (Page 77.)

« Ainsi, s’écria la princesse indignée, de flatteur et d’espion, ce scélérat s’est fait le bourreau et l’assassin de mon malheureux oncle ! Vous voyez bien, monsieur le capitaine, qu’il faut l’en délivrer au plus vite, et qu’il n’est pas besoin d’autre motif pour me faire désirer qu’il soit éloigné de nous.

― Pardon, Madame, répondit l’obstiné bandit. Si je ne vous avais pas informée de ces choses, vous auriez des motifs plus personnels encore, que vous ne voulez pas me dire, mais que je me suis fait dire par le Ninfo. Je ne m’engage jamais dans une affaire sans la connaître à fond, et il m’arrive parfois, comme vous voyez, d’interroger les deux parties. Permettez donc que je poursuive mes révélations, et j’espère qu’elles amèneront les vôtres.



Mais elle eut à peine fait trois pas. (Page 79.)

« L’abbé Ninfo n’avait pas beaucoup examiné ni beaucoup interrogé le quidam qui se trouvait à la grille du parc de Votre Altesse. Au bout d’un instant, voyant le cardinal conserver de cette rencontre une sorte d’agitation, comme si cette figure eût réveillé en lui des souvenirs qu’il ne venait point à bout de rassembler et d’éclaircir (car Son Éminence s’épuise souvent, à ce qu’il paraît, à ce douloureux travail d’esprit), l’abbé revint sur ses pas, et examina le jeune homme avec soin. Le jeune homme avait des raisons pour se préserver, car il se moqua de l’abbé, qui le prit définitivement pour un pauvre diable et lui fit même l’aumône. Mais, deux jours après, l’abbé, espionnant chez vous, sous le déguisement d’un ouvrier employé aux préparatifs de votre bal, découvrit aisément que son quidam était un brillant artiste, très-choyé et très-employé par Votre Altesse, et nullement en position d’accepter un tarin à la porte d’un palais, puisqu’il est le fils d’un artisan aisé, Pier-Angelo Lavoratori.

« L’abbé ne manqua pas, la nuit qui suivit cette découverte, de placer devant les yeux de monsignor Ieronimo une bande de papier qui contenait cette dénonciation en grosses lettres. Mais, à force de vouloir stimuler les dernières cordes de l’instrument, l’abbé les a brisées. Le cardinal n’a pas compris. Les noms de Pier-Angelo et de Michel-Angelo Lavoratori ne lui ont offert aucun sens. Il murmura un jurement énergique contre le Ninfo qui troublait son sommeil… ― Ainsi, ajouta le Piccinino avec une malice insinuante, les craintes que Votre Altesse éprouve, ou feint d’éprouver à l’égard de Pier-Angelo, sont tout à fait dénuées de fondement. Si le cardinal a autrefois poursuivi ce brave homme comme conspirateur, il l’a si bien oublié que l’abbé Ninfo lui-même ne songe pas à réveiller le souvenir d’une affaire qu’il ignore, et qu’aucune dénonciation de sa part ne menace, quant à présent, votre protégé…

― Je respire, dit la princesse en laissant le bandit prendre sa main dans la sienne, et même en répondant à la pression de cette main avec une préoccupation généreuse. Vos paroles me font du bien, capitaine, et je vous bénis de la confiance que vous me témoignez en me révélant la vérité. Toute ma crainte était là, en effet ; mais, puisque le cardinal ne se souvient de rien, et que l’abbé ignore tout, je m’en remets à votre sagesse pour le reste. Tenez, capitaine, je crois que voici ce qui reste à faire. Trouvez, dans votre génie, un moyen de vous emparer du testament, et faites-le savoir à l’abbé, afin qu’il ne songe plus à persécuter le digne docteur, et occupez l’abbé de manière à ce qu’il laisse mourir en paix mon malheureux oncle. Ce sera terminer diplomatiquement une affaire où j’ai tremblé qu’il n’y ait du sang répandu pour de misérables intérêts d’argent.

― Votre Excellence va bien vite ! reprit le Piccinino. L’abbé n’est pas si facile à endormir sur un autre point, qu’il m’est impossible, malgré mon respect, ma crainte et mon embarras, de passer sous silence.

― Parlez ! parlez ! dit Agathe vivement.

― Eh bien, puisque Votre Altesse m’y autorise et ne veut pas comprendre à demi-mot, je lui dirai que l’abbé Ninfo, tout en cherchant des intrigues politiques qu’il n’a pu découvrir, a mis la main sur une affaire d’amour dont il a fait son profit.

― Je ne comprends pas, dit la princesse avec un accent de candeur qui fit tressaillir l’aventurier. « Le Ninfo m’aurait-il joué, pensa-t-il, ou bien cette femme est-elle de force à lutter contre moi ? Nous verrons bien. »

― Madame, dit-il d’un ton mielleux, en attirant et en retenant contre sa poitrine la belle main d’Agathe, vous allez me haïr… Mais il faut bien que je vous serve malgré vous en vous éclairant. L’abbé a découvert que Michel-Ange Lavoratori était introduit tous les jours, à certaines heures, dans les appartements réservés de votre casino ; qu’il ne mangeait point avec vos gens ni avec les autres ouvriers, mais avec vous, en secret ; enfin, que s’il faisait sa sieste, c’était entre les bras de la plus belle et de la plus aimable des femmes qu’il se reposait de ses travaux d’artiste.

― C’est faux ! s’écria la princesse ; c’est une infâme calomnie. J’ai traité ce jeune homme avec la distinction que je croyais devoir à son talent et à ses idées. Il a mangé avec son père dans une pièce voisine, et il a fait la sieste dans ma galerie de peinture. L’abbé Ninfo n’a pas bien observé, car il aurait pu vous dire que Michel, accablé de fatigue, a passé deux ou trois nuits dans un coin de ma maison…

― Il me l’a dit aussi, répondit le Piccinino, qui ne voulait jamais avoir l’air d’ignorer ce qu’on lui apprenait.

― Eh bien, monsieur de Castro-Reale, reprit Agathe d’une voix ferme et en le regardant en face, le fait est certain ; mais je puis vous jurer sur l’âme de ma mère et sur celle de la vôtre, et Michel pourrait vous faire le même serment, que ce jeune homme ne m’avait encore jamais vue avant le jour du bal où son père me l’a présenté pour la première fois, en présence de deux cents ouvriers. Je lui ai parlé durant le bal, sur l’escalier du palais, au milieu de la foule, et M. de la Serra, qui me donnait le bras, lui a fait, ainsi que moi, compliment de ses peintures. Depuis ce moment-là, jusqu’à celui où nous sommes, Michel ne m’avait pas revue ; demandez-le-lui à lui-même ! Capitaine, vous n’êtes pas un homme qu’on puisse tromper ; faites usage de votre clairvoyance, et je m’en rapporte à elle. »

En présence d’une déclaration si nette, et faite avec l’assurance que peut seule donner la vérité, le Piccinino frémit de plaisir, et pressa si fort contre son sein la main d’Agathe, qu’elle pressentit enfin les sentiments du bandit. Elle eut un moment de terreur, auquel vint se joindre un souvenir affreux. Mais elle comprit, d’un seul coup d’œil, toute l’étendue du péril qui avait menacé Michel, et, remettant à un moment plus favorable d’aviser à sa propre sûreté, elle se promit de ménager l’orgueil de Carmelo Tomabene.

« Quel intérêt, s’écria celui-ci, l’abbé Ninfo avait-il donc à nous débiter cette étrange histoire ? »

Agathe crut comprendre que l’abbé avait deviné l’extravagante passion dont elle voyait enfin le bandit possédé pour elle, et qu’il avait voulu stimuler sa vengeance par cette délation. « S’il en est ainsi, pensait-elle, je me servirai des mêmes armes que toi, misérable Ninfo, puisque aussi bien tu me les avais fournies d’avance.

« Écoutez, capitaine, reprit-elle ; vous qui connaissez si bien les hommes, et qui plongez si aisément dans les replis de la conscience, n’avez-vous point découvert qu’à tous ses vices apparents l’abbé joignait un dévergondage effréné d’imagination ? Croyez-vous qu’il se soit borné à convoiter mon héritage ? et ne vous a-t-il pas laissé entrevoir que ce n’est pas seulement à prix d’argent qu’il tenterait de m’en revendre une partie, s’il parvenait à s’en emparer ?

― Oui ! s’écria le Piccinino avec un accent très-sincère cette fois ; j’ai cru m’apercevoir des désirs et des espérances révoltantes de ce monstre de laideur et de concupiscence. L’incrédulité qu’il affecte pour la résistance possible d’une femme, en pareil cas, est la consolation qu’il cherche à se donner quand il songe à sa laideur physique et morale. Oui, oui, je l’avais pressenti, malgré son hypocrisie. Je ne dirai pas qu’il vous aime, lui ; ce serait profaner le mot d’amour ; mais il vous veut, et il est jaloux. Jaloux, lui ! Ah ! c’est encore un mot trop relevé ! La jalousie est la passion des âmes jeunes, et la sienne est décrépite. Il soupçonne et déteste tout ce qui vous entoure. Enfin, il a rêvé un moyen infernal de vous vaincre : pensant bien que le désir de racheter votre héritage ne suffirait pas, et supposant que vous aimiez ce jeune artiste, il a résolu de s’en faire un otage pour vous contraindre à lui racheter à tout prix la vie et la liberté de Michel-Angelo.

― J’aurais dû m’attendre à cela, répondit la princesse baignée d’une sueur froide, mais affectant un calme dédaigneux. C’est donc vous, capitaine, qu’il a voulu associer à une entreprise digne de ces hommes qui se consacrent au plus hideux de tous les métiers, et dont le nom est si honteux qu’une femme ne saurait le prononcer dans aucune langue. Il me semble que vous devez à cette marque de confiance de M. l’abbé Ninfo un châtiment un peu sévère ! »

Agathe avait touché fort juste. Les vues infâmes de l’abbé, qui jusque-là n’avaient excité que le mépris ironique du jeune bandit, se présentèrent à ses yeux comme un outrage personnel et allumèrent en lui la soif de la vengeance. Tant il est vrai que l’amour, même dans une âme sauvage et sans frein, réveille le sentiment de la dignité humaine.

« Un châtiment sévère ! dit-il d’une voix profonde avec des dents contractées, il l’aura ! ― Mais, ajouta le bandit, ne vous inquiétez plus de rien, Signora, et daignez remettre votre sort entre mes mains, sans arrière-pensée.

― Mon sort est tout entier dans vos mains, capitaine, répondit Agathe ; ma fortune, ma réputation et la vie de mes amis : trouvez-vous que j’aie l’air inquiet ? »

Et elle le pénétra d’un regard où la prudence supérieure de la femme forte l’inspira si bien, que le Piccinino subit le prestige et s’aperçut que le respect et la crainte se mêlaient à son enthousiasme. « Ah ! femme romanesque, pensa-t-il, tu en es encore à croire qu’un chef de brigands doit être un héros de théâtre ou un chevalier du moyen âge ! Et me voilà forcé de jouer ce rôle vis-à-vis de toi pour te plaire ! Eh bien, je le jouerai. Rien n’est difficile à celui qui a beaucoup lu et beaucoup deviné.

« Et pourquoi ne serais-je pas réellement un héros ? se disait-il encore, tout en marchant silencieusement auprès d’elle, en pressant de son bras tremblant le bras de cette femme qu’il croyait si confiante. Si je n’ai pas daigné l’être jusqu’à présent, c’est que l’occasion ne s’en offrait point et que ma grandeur eût été ridicule. Avec une femme comme celle-ci, le but est digne de l’œuvre, et je ne vois pas qu’il soit si difficile d’être sublime quand la récompense doit être si douce. C’est un calcul d’intérêt personnel plus élevé, mais non pas moins positif et moins logique que les autres. »

Avant de se poser complétement en chevalier de la princesse, il voulut en finir avec un reste de méfiance, et cette fois il fut presque naïf en cherchant à s’en guérir.

« La seule faiblesse que je me connaisse, dit-il, c’est la crainte de jouer un rôle ridicule. Le Ninfo voulait me faire jouer un rôle infâme, il en sera puni ; mais si Votre Altesse aimait réellement ce jeune homme… ce jeune homme aurait aussi à se repentir de m’avoir trompé !

― Comment l’entendez-vous ? répondit Agathe en l’amenant dans le rayon de lumière que projetait sur le jardin le lustre de son boudoir ; j’aime réellement Michel-Angelo, Pier-Angelo, Fra-Angelo, comme des amis dévoués et des hommes estimables. Pour les soustraire à l’inimitié d’un scélérat, je donnerais tout l’argent qu’on me demanderait. Mais regardez-moi, capitaine, et regardez ce jeune homme qui rêve derrière cette fenêtre. Trouvez-vous qu’il y ait un rapport possible d’affection impure entre nos âges et nos situations dans la vie ? Vous ne connaissez pas mon caractère. Il n’a jamais été compris de personne. Sera-ce vous enfin qui lui rendrez justice ? Je le souhaite, car je tiens beaucoup à votre estime, et je croirais la mériter fort peu, si j’avais pour cet enfant des sentiments que je craindrais de vous laisser deviner. »

En parlant ainsi, Agathe qui avait quitté le bras du Piccinino, le reprit pour rentrer dans le boudoir ; et le bandit lui sut un tel gré de cette marque d’intimité confiante, dont elle voulait rendre Michel et le marquis témoins jusqu’au bout, qu’il se sentit enivré et comme hors de lui.