Le Piccinino/Chapitre 16

◄  XV.
XVII.  ►

XVI.

SUITE DE L’HISTOIRE DE MAGNANI.

« Mon cerveau commençait à travailler, dit Magnani, poursuivant son récit. À mesure que le chagrin qui m’avait accablé faisait place à la joie, ce qu’il y avait eu de romanesque dans mon aventure me revenait dans la mémoire. Les moindres détails s’y retraçaient et prenaient un charme enivrant. La voix douce, la stature élégante, la démarche noble, la main blanche de cette femme, étaient toujours devant mes yeux. Une bague d’une certaine forme qu’elle portait m’avait frappé, au moment où elle interrogeait le pouls de la pauvre agonisante.

« Je n’étais jamais entré dans le palais Palmarosa. Il n’est point ouvert aux étrangers ou aux curieux des environs, comme la plupart des antiques demeures de nos patriciens. La princesse y a vécu retirée et pour ainsi dire cachée depuis la mort de son père, n’y recevant que peu de personnes, n’en sortant que le soir et rarement. Il me fallait donc guetter et chercher l’occasion de la voir de près, car je voulais la voir avec les yeux que j’avais désormais pour elle. Je n’avais jamais désiré, jusque-là, de connaître ses traits, et, depuis dix ans, elle les avait si peu montrés, que les gens du faubourg les avaient oubliés. Quand elle sortait en voiture, les stores étaient baissés, et quand elle allait à l’église, elle était enveloppée de sa mantille noire jusqu’au-dessous du menton. C’était au point que l’on disait parmi nous que, après avoir été très-belle, elle avait eu au visage une lèpre qui la rendait si effrayante, qu’elle ne voulait plus se montrer.



Pier-Angelo occupé à tenir la douillette d’un vieux seigneur. (Page 37.)

« Tout cela n’était qu’un bruit vague, car mon père et d’autres ouvriers employés chez elle riaient de ces histoires et assuraient qu’elle était toujours la même. Mais ma jeune tête n’en était pas moins impressionnée de toutes ces rumeurs contradictoires, et à mon désir de voir cette femme se mêlait je ne sais quelle terreur qui me préparait insensiblement à la folie d’en devenir amoureux.

« Une particularité ajoutait encore à mon angoisse ardente. Mon père, qui allait souvent chez elle aider, comme simple ouvrier, le maître tapissier à lever et à poser les tentures, refusait de m’emmener avec lui à la villa Palmarosa, quoique j’eusse coutume de l’accompagner partout ailleurs. Il m’avait souvent payé de défaites dont je m’étais contenté sans examen ; mais quand j’eus pris un intérêt violent à pénétrer dans ce sanctuaire, il fut forcé de m’avouer que la princesse n’aimait pas à voir des jeunes gens dans sa maison, et que le maître tapissier les excluait avec soin quand il se rendait chez elle avec ses ouvriers.

« Cette bizarre restriction ne servit qu’à m’enflammer davantage. Un matin, je pris résolument mon marteau, mon tablier, et j’entrai au palais Palmarosa, portant un prie-dieu couvert de velours que mon père venait de terminer dans l’atelier du maître. Je le savais destiné à madame Agathe : je ne consultai personne, je m’en emparai, je partis.

« Il y a de cela cinq ans, Michel ! Le palais que tu vois aujourd’hui si brillant, si ouvert et si rempli de monde, était encore, il y a un mois, ce qu’il était à l’époque que je te raconte, ce qu’il avait été déjà depuis cinq ans qu’elle était libre et orpheline, ce qu’il sera peut-être de nouveau demain. C’était un tombeau où elle semblait s’être ensevelie vivante. Toutes les richesses aujourd’hui étalées aux regards, étaient enfouies dans l’obscurité et sous la poussière, comme des reliques dans un caveau funèbre. Deux ou trois serviteurs, tristes et silencieux, marchaient sans bruit dans les longues galeries fermées au soleil et à l’air extérieur. Partout, d’épais rideaux tendus devant les fenêtres, des portes rouillées qui ne tournaient plus sur leurs gonds, un air d’abandon solennel, des statues qui se dressaient, dans l’ombre, comme des spectres ; des portraits de famille qui vous suivaient du regard, d’un air de méfiance : j’eus peur, et pourtant j’avançai toujours. La maison n’était pas gardée comme je m’y attendais. Elle avait, pour sentinelles invisibles, sa réputation de tristesse inhospitalière et l’effroi de sa propre solitude. J’y portais l’audace insensée de mes vingt ans, la témérité funeste d’un cœur épris d’avance et courant à sa perte.



Je pleurais, la tête dans mes mains. (Page 39.)

« Par un hasard qui tient de la fatalité, je ne fus interrogé par personne. Les rares serviteurs de cette maison lugubre ne me virent pas, ou ne songèrent point à m’empêcher d’avancer, s’en remettant peut-être à quelque cerbère plus intime de la patronne, qui devait garder la porte de ses appartements, et qui, par miracle, ne s’y trouva point.

« L’instinct ou la destinée me guidaient. Je traversai plusieurs salles, je soulevai des portières lourdes et poudreuses ; je franchis une dernière porte ouverte, je me trouvai dans une pièce fort riche, où un grand portrait d’homme occupait un panneau en face de moi. Je m’arrêtai. Ce portrait fit passer un frisson dans mes veines.

« Je le reconnaissais d’après la description que mon père m’en avait faite, car l’original de ce portrait défrayait encore alors les histoires et les propos de notre peuple, beaucoup plus que les singularités de la princesse. C’était le portrait de Dionigi Palmarosa, le père de madame Agathe, et il faut que je te parle de cet homme terrible, Michel ; car peut-être ne l’as-tu pas encore entendu nommer dans ce pays, où on ne le nomme qu’en tremblant. Je m’aperçois aussi que j’aurais dû t’en parler plus tôt, car la haine et l’effroi qu’inspire sa mémoire t’auraient un peu expliqué la méfiance et même la malveillance dont, malgré toutes ses vertus, sa fille porte encore la peine dans l’esprit de certaines personnes de notre condition.

« Le prince Dionigi était un caractère farouche, despotique, cruel et insolent. L’orgueil de sa race le rendait presque fou, et toute marque de fierté ou de résistance chez ses inférieurs était punie avec une morgue et une dureté inconcevables. Vindicatif à l’excès, il avait, dit-on, tué de sa propre main l’amant de sa femme, et fait mourir cette malheureuse dans une sorte de captivité. Haï de ses pareils, il l’était encore plus des pauvres gens, qu’il secourait pourtant, dans l’occasion, avec une libéralité seigneuriale, mais avec des formes si humiliantes, qu’on se sentait avili par ses bienfaits.

« Tu comprendras mieux désormais le peu de sympathie qu’a conquis et recherché sa fille. Il me semble, moi, que la contrainte où elle a passé sa première jeunesse, sous la loi d’un père aussi détestable, doit nous expliquer la réserve de son caractère et cette espèce d’étiolement ou de refoulement prématuré de son cœur. Sans doute elle craint de réveiller bien des aversions attachées au nom qu’elle porte, en se communiquant à nous, et, si elle évite le commerce des humains, il y a à cela des motifs qui devaient exciter la compassion et l’intérêt des âmes justes.

« Un seul et dernier fait te fera connaître l’humeur du prince Dionigi. Il y a environ quinze ou seize ans, je crois (cela est resté vague dans mes souvenirs d’enfance), un jeune montagnard attaché à son service, poussé à bout par la rudesse de son langage, haussa, dit-on, les épaules, en lui tenant l’étrier pour descendre de cheval ; ce garçon était brave et probe, mais fier et violent aussi. Le prince le frappa outrageusement. Une haine profonde s’alluma entre eux, et l’écuyer (il s’appelait Ercolano), quitta le palais Palmarosa en disant qu’il savait le grand secret de la famille et qu’il serait bientôt vengé. Quel était ce secret ? Il n’eut pas le temps de le divulguer, et personne ne l’a jamais su ; car, le lendemain matin, on trouva Ercolano assassiné au bord de la mer, avec un poignard aux armes de Palmarosa, dans la poitrine… Ses parents n’osèrent demander justice, ils étaient pauvres ! »

Magnani en était là lorsque l’ombre pâle qu’ils avaient déjà vue errer sur la terrasse du palais, traversa de nouveau le parterre et rentra dans l’intérieur. Michel frémit de la tête aux pieds.

― Je ne sais pourquoi ton récit me fait tant de mal, dit-il. Je crois sentir le froid de ce poignard dans mon sein. Cette femme me fait peur. Une étrange superstition s’empare de moi… On n’est pas du sang des meurtriers sans avoir, ou l’âme perverse, ou l’esprit dérangé… Laisse-moi respirer, Magnani, avant d’achever ton histoire.

― L’émotion pénible que tu éprouves, les pensées sombres qui te viennent, reprit Magnani, tout cela eut lieu en moi à la vue du portrait de Dionigi ; mais je passai outre, je franchis une dernière porte ; l’escalier du casino s’offrit devant moi, et je me trouvai dans l’oratoire de la princesse ; j’y déposai le prie-dieu, je regardai autour de moi. Personne ! je n’avais pas de prétexte pour pénétrer plus loin ; l’hôtesse de cette triste résidence était sortie apparemment. Il fallait donc me retirer sans l’avoir vue, perdre le fruit de mon audace et ne retrouver jamais peut-être le courage ou l’occasion.

« J’imaginai de faire du bruit pour l’attirer, au cas où elle serait dans une chambre voisine, car j’étais bien dans son appartement, je n’en pouvais douter. Je pris mon marteau, je frappai sur les clous dorés du prie-dieu, comme si j’y mettais la dernière main.

« Mon stratagème réussit. ― Qui est là ? qui frappe ainsi ? dit une voix faible, mais avec une prononciation pure et nette qui ne me laissa aucun doute sur l’identité de cet accent avec celui de la femme mystérieuse, dont la voix n’avait cessé de vibrer en moi comme une ineffable mélodie.

« Je me dirigeai vers une portière de velours que je soulevai avec la résolution d’un dernier espoir. Je vis alors, dans une chambre richement décorée à l’ancienne mode, une femme couchée sur un lit de repos : c’était la princesse ; je l’avais réveillée au milieu de sa sieste.

« Ma vue lui causa un effroi inconcevable : elle sauta au milieu de la chambre, comme si elle voulait prendre la fuite. Sa belle figure, dont j’avais pu, pendant une seconde admirer la sérénité douce et un peu languissante, était bouleversée par une terreur puérile, inouïe.

« Le pas que j’avais fait en avant, je me hâtai de le faire en arrière. ― Que Votre Excellence ne s’effraie pas, lui dis-je ; je ne suis qu’un pauvre ouvrier tapissier, un maladroit, honteux de sa méprise. Je croyais Son Altesse à la promenade, et je travaillais ici…

― Sortez ! dit-elle, sortez !…

« Et, d’un geste où il y avait plus d’égarement et d’épouvante que d’autorité et de colère, elle me montra la porte.

« Je voulais me retirer, mais je me sentais enchaîné comme dans un rêve.

« Tout à coup je vis la princesse, qui s’était levée avec une animation extraordinaire, devenir pâle comme un beau lis ; sa respiration s’arrêta, sa tête se pencha en arrière, ses mains se détendirent. Elle serait tombée par terre, si, m’élançant vers elle, je ne l’eusse retenue dans mes bras.

« Elle avait perdu connaissance. Je la déposai sur son sofa ; éperdu que j’étais, je ne songeai point à appeler du secours. À quoi d’ailleurs eût servi de sonner ? Tout le monde dormait, ou vaquait à ses affaires dans cette maison où le silence et l’abandon semblaient être les seuls maîtres absolus. Que Dieu me le pardonne ! Vingt fois depuis j’ai été tenté d’entrer à son service comme valet !

« Te dire ce qui se passa en moi durant deux ou trois minutes que cette femme resta étendue et comme morte sous mes yeux, avec ses lèvres blanches et sèches comme de la cire vierge, ses yeux à demi ouverts, mais fixes et sans regard, ses cheveux bruns épais sur son front baigné d’une sueur froide, et toute cette beauté exquise, délicate, sans point de comparaison dans ma pensée, oh ! Michel, ce me serait impossible aujourd’hui. Ce n’était pas l’ivresse d’une passion grossière qui s’allumait dans mon vigoureux sang de plébéien. C’était une adoration chaste, craintive, délicate et mystérieuse comme l’être qui me l’inspirait. J’éprouvais comme un besoin de me prosterner devant la châsse d’une martyre trépassée, car je la croyais morte, et je sentais mon âme prête à quitter la terre avec la sienne.

« Je n’osais la toucher, je ne savais que faire pour la secourir, je n’avais point de voix pour appeler au secours. J’étais immobile dans mon anxiété, comme lorsqu’on se débat contre un songe terrible. Enfin, un flacon me tomba sous la main, je ne sais comment ; elle se ranima peu à peu, me regarda sans me voir, sans comprendre et sans chercher qui je pouvais être, se souleva enfin sur son coude et parut rassembler ses idées.

― Qui êtes-vous, mon ami, me dit-elle, en me voyant à genoux devant elle, et que demandez-vous ? vous paraissez avoir beaucoup de chagrin.

― Oh ! oui, Madame, je suis bien malheureux d’avoir ainsi effrayé Votre Altesse ; Dieu m’est témoin.

― Vous ne m’avez point effrayée…, dit-elle avec un embarras qui m’étonna. Est-ce que j’ai crié ?… Ah ! oui, ajouta-t-elle en tressaillant et en s’abandonnant encore à un sentiment de méfiance ou de terreur… Je dormais, vous êtes entré ici, vous m’avez fait peur… Je n’aime pas qu’on me surprenne de la sorte… Mais vous ai-je dit quelque chose d’offensant, que vous pleurez ?

― Non, Madame, répondis-je, vous vous êtes évanouie, et je voudrais être mort plutôt que de vous avoir causé ce mal.

― Mais je suis donc seule ici ? s’écria-t-elle avec un accent de détresse qui me navra. Tout le monde peut donc entrer chez moi pour m’insulter ? Elle se releva et courut à sa sonnette. Elle avait un air d’égarement désespéré. Ses paroles et son émotion m’étaient si douloureuses, que je ne songeais point à fuir. Cependant, si elle eût sonné, et si quelqu’un fût venu, on m’eût traité peut-être comme un malfaiteur. Mais elle s’arrêta, et ce qui se peignit sur son visage m’éclaira en un instant sur son véritable caractère.

« C’était un mélange de méfiance maladive et de bonté compatissante. Elle avait été si malheureuse dans sa première jeunesse, à ce qu’on dit ! Elle ne pouvait ignorer, du moins, l’atroce caractère de son père. Elle avait peut-être assisté à quelque meurtre dans son enfance. Qui sait quelles scènes de violence et d’épouvante ont caché les murailles épaisses de cette muette demeure ? Il n’y avait rien d’impossible à ce qu’il lui en fût resté quelque maladie morale dont je venais de voir un accès ; et, pourtant, que de douceur exprimait son regard, lorsqu’elle quitta le cordon de sa sonnette, vaincue apparemment par mon humble attitude et la tristesse qui m’accablait !

― Vous êtes entré ici par hasard, n’est-ce pas ? me dit-elle. Vous ne saviez pas que j’ai le caprice de ne pas aimer les nouveaux visages… ; ou bien, si vous le saviez, vous avez eu le courage d’enfreindre ma défense, parce que vous avez éprouvé quelque malheur que je puis adoucir ? Je vous ai vu quelque part, j’ai un vague souvenir de vos traits… Votre nom ?

― Antonio Magnani. Mon père travaille ici quelquefois.

― Je le connais ; il a quelque aisance. Est-il donc malade ? endetté ?

― Non, Madame, répondis-je ; je ne demande point l’aumône, quoique vous soyez la seule personne au monde de qui je l’accepterais peut-être sans rougir. J’ai désiré depuis longtemps vous voir, non pour vous implorer, mais pour vous bénir. Vous avez sauvé ma mère, vous me l’avez guérie ; vous vous êtes courbée sur son chevet, vous m’avez rendu l’espoir et à elle la vie… Cela est certain ! vous ne vous en souvenez certainement pas ; mais moi je ne l’oublierai jamais. Que Dieu vous rende le bien que vous m’avez fait ! Voilà tout ce que je voulais dire à Votre Altesse, et, à présent, je me retire, en la suppliant de ne gronder personne, car toute la faute vient de moi seul.

― Et je ne dirai à personne que, malgré mes ordres, vous êtes entré dans ma maison, reprit-elle. Votre maître et votre père vous en blâmeraient. Ne dites pas non plus, par conséquent, que vous m’avez vue si effrayée devant vous. On dirait que je suis folle, on le dit déjà, je crois, et je n’aime pas beaucoup qu’on parle de moi. Quant à vos remerciements, je ne les mérite pas. Vous vous êtes trompé, je n’ai jamais rien fait pour vous, mon enfant.

― Oh ! je ne me trompe pas, Madame ; je vous aurais reconnue entre mille. Le cœur a des instincts plus profonds et plus sûrs que les sens. Vous ne voulez pas qu’on devine vos bienfaits ; aussi ce n’est pas de cela que je vous parle. Je ne songe pas à vous remercier d’avoir payé le médecin : non, vous êtes riche, donner vous est facile. Mais vous n’êtes pas obligée d’aimer et de plaindre ceux que vous assistez. Pourtant vous m’avez plaint en me voyant pleurer à la porte de la maison où ma mère agonisait, et vous avez aimé ma mère en vous penchant vers son lit de douleur…

― Mais, mon enfant, je vous répète que je ne connais pas votre mère.

― C’est possible ; mais vous saviez qu’elle était malade, vous avez voulu la voir, et la charité était dans votre âme, ardente à ce moment-là, puisque votre regard, votre voix, votre main, votre souffle, l’ont guérie avec la soudaineté du miracle. Ma mère l’a senti, elle s’en souvient ; elle croit que c’est un ange qui lui est apparu ; elle vous adresse ses prières, parce qu’elle croit que vous êtes dans le ciel. Mais moi, je savais bien que je vous trouverais sur la terre, et que je pourrais vous remercier.

« La physionomie froide et contenue de madame Agathe s’était attendrie comme involontairement. Elle s’éclaira un instant d’un chaud rayon de sympathie, et je vis qu’un trésor de bonté luttait encore dans cette âme souffrante contre je ne sais quelle misanthropie douloureuse. ― Allons ! dit-elle avec un sourire divin, je vois, du moins, que tu es un bon fils, et que tu adores ta mère. Fasse le ciel qu’en effet je lui aie porté bonheur ! mais je crois que c’est Dieu seul qui mérite des actions de grâces. Remercie-le et adore-le, mon enfant, il n’y a que lui qui connaisse et soulage certaines douleurs, car les hommes ne peuvent pas grand’chose les uns pour les autres. Quel âge as-tu ?

« J’avais alors vingt ans. Elle écouta ma réponse, et, me regardant, comme si elle n’avait pas encore fait attention à mes traits : ― C’est vrai, dit-elle, vous êtes moins jeune que je ne croyais. Tu peux revenir travailler ici quand tu voudras. Me voici habituée à ta figure, elle ne m’effraiera plus ; mais, une autre fois, ne me réveille pas en sursaut en frappant ainsi à mes oreilles, car j’ai le réveil triste et peureux. C’est ma maladie !

« En disant ces mots, et, tandis qu’elle me suivait des yeux jusqu’à la porte, ses yeux exprimaient cette pensée intérieure : « Je ne t’offre pas mon assistance dans la vie, mais je veillerai sur toi, comme sur tant d’autres, et je saurai te servir à ton insu ; et je m’arrangerai de manière à ne plus entendre tes remerciements. »

« Oui, Michel, voilà ce que disait cette figure à la fois angélique et froide, maternelle et insensible ; énigme fatale, que je n’ai pu sonder davantage, et que je devine aujourd’hui moins que jamais ! »