Le Piccinino/Chapitre 15

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XV.

AMOUR ROMANESQUE.

« Mais, se disait encore Michel, les patriciens sont-ils tous de même dans ce pays-ci ? L’âge d’or règne-t-il à Catane, et n’y a-t-il que les valets qui conservent l’orgueil du préjugé ? »

L’intendant venait de passer près de lui et de le saluer d’un air triste et accablé. Sans doute il avait été réprimandé, ou il s’attendait à l’être.

Michel traversa le vestiaire, résolu à s’en aller, lorsqu’il trouva Pier-Angelo occupé à tenir la douillette d’un vieux seigneur à perruque blonde, qui cherchait ses manches en tremblotant. Michel rougit à ce spectacle et doubla le pas. Selon lui, son père était beaucoup trop débonnaire, et l’homme qui se faisait servir ainsi donnait un démenti formel aux conjectures qu’il venait de faire sur la noble bonté des grands.

Mais il n’échappa point à l’humiliation qu’il fuyait. « Ah ! s’écria Pier-Angelo, le voilà, monseigneur ! Tenez, vous me demandiez s’il était beau garçon, vous voyez !

― Eh ! certes, il est fort bien tourné, ce drôle-là ! dit le vieux noble en se plaçant devant Michel, et en le toisant de la tête aux pieds, tout en roulant sa douillette autour de lui. Eh bien ! je suis très-content de ta peinture en décor, mon garçon ; je l’ai remarquée. Je le disais à ton père, que je connais depuis longtemps : tu mériteras un jour de lui succéder dans la possession de sa clientèle, et, si tu ne cours pas trop la prétentaine, tu ne seras jamais sur le pavé, toi ! Du moins, si cela t’arrive, ce sera bien ta faute. Appelle-moi ma voiture ; dépêche-toi : il fait un petit vent frais, cette nuit, qui n’est pas bon quand on sort d’une cohue étouffante.

― Mille pardons, Excellence, répondit Michel furieux, je crains cette brise pour moi-même.

― Que dit-il ? demanda le vieillard à Pier-Angelo.

― Il dit que la voiture de Votre Excellence est devant la porte, répondit Pierre, qui se tenait à quatre pour ne pas éclater de rire.

― C’est bien ; je le prendrai à la journée chez moi, avec toi, quand j’aurai de l’ouvrage à te donner.

― Ah ! mon père ! s’écria Michel dès que le vieux seigneur fut sorti, vous riez ! cet homme inepte vous traite comme un valet, et vous vous prêtez à cet office en riant !

― Cela te fâche, répondit Pierre, pourquoi donc ? Je ris de ta colère et non du sans-gêne du bonhomme. N’ai je pas promis d’aider les domestiques de la maison en toutes choses ? Je me trouve là, il me demande sa douillette, il est vieux, infirme, bête, trois raisons pour que j’aie compassion de lui. Et pourquoi le mépriserais-je ?

― Parce qu’il vous méprise, lui !

― Selon toi, mais non selon l’idée qu’il se fait des choses de ce monde. C’est un vieux dévot, jadis libertin. Autrefois, il corrompait les filles du peuple ; aujourd’hui il fait l’aumône aux pauvres mères de famille. Dieu lui pardonnera ses vieux péchés sans nul doute. Pourquoi serais-je plus collet-monté que le bon Dieu ? Va, la différence que la société établit parmi les hommes n’est ni si réelle ni si sérieuse que tu crois, mon enfant. Tout cela s’en va a volo, peu à peu, et si ceux qui ont le cœur chatouilleux se raidissaient moins, toutes ces barrières ne seraient bientôt plus que de vaines paroles. Moi, je ris de ceux qui se croient plus que moi, et je ne me fâche jamais. Il n’est au pouvoir d’aucun homme de m’humilier, tant que je suis en paix avec ma conscience.

― Savez-vous, mon père, que vous êtes invité à dîner demain chez le marquis de la Serra ?

― Oui, c’est convenu, répondit tranquillement Pier-Angelo. J’ai accepté, parce que cet homme n’est pas ennuyeux comme la plupart des grands seigneurs. Ah ! qu’il faudrait me payer cher pour me décider à passer deux heures de suite avec certains d’entre eux ! Mais le marquis est homme d’esprit. Veux-tu venir avec moi chez lui ? N’accepte qu’autant que cela te plaira, Michel, entends-tu bien ? Il ne faut se gêner avec personne, si l’on veut garder la franchise du cœur. »

Il y avait bien loin apparemment de l’idée que Pier-Angelo se faisait de l’honneur d’une pareille invitation à celle que Michel s’était forgée de son entrée triomphante dans le monde. Enivré d’abord de ce qui lui semblait être de l’amour chez la princesse, puis, étourdi de la bienveillance du marquis, qui atténuait le prodige sans l’expliquer, enfin, irrité de l’insolence de l’homme à la douillette, il ne savait plus où se prendre. Ses théories sur les victoires du talent tombaient devant la simplicité insouciante de son père, qui acceptait tout, l’hommage et le dédain, avec une gratitude tranquille ou une gaieté railleuse.

Aux portes du palais, Michel rencontra Magnani, qui se retirait aussi. Mais, au bout de cent pas, les deux jeunes gens, ranimés par l’air matinal, résolurent, au lieu de s’aller coucher, de tourner la colline et de contempler le lever du jour qui commençait à blanchir les flancs de l’Etna. Arrivés à mi-côte, sur une colline intermédiaire, ils s’assirent sur un rocher pittoresque, ayant à leur droite la villa Palmarosa, tout éblouissante encore de lumières et retentissante des sons de l’orchestre ; de l’autre, la fière pyramide du volcan, avec les régions immenses qui montent en gradins de verdure, de rochers et de neiges jusqu’à son sommet. C’était un spectacle étrange et magnifique. Tout était vague dans cette perspective infinie, et la région piedimonta se distinguait à peine de la zone supérieure, dite région nemorosa ou silvosa. Mais, tandis que l’aube, reflétée par la mer, glissait en lueurs pâles et confuses sur le bas du tableau, la cime du mont dessinait avec netteté ses déchirures grandioses et ses neiges immaculées sur l’air transparent de la nuit, qui restait bleu et semé d’étoiles sur la tête du géant.

Le calme sublime, l’imposante sérénité de ce pic voisin de l’empyrée, contrastaient avec l’agitation répandue dans les alentours du palais. Cette musique, ces cris des valets et ce roulement des voitures semblaient, en face de l’Etna paisible et muet, un résumé dérisoire de la vie humaine en face de l’abîme mystérieux de l’éternité. À mesure que le jour augmenta, les cimes pâlirent encore, et la splendide banderole de fumée rougeâtre qui avait traversé le ciel bleu, devint bleue elle-même et se déroula comme un serpent d’azur sur un fond d’opale.

Alors, le tableau changea d’aspect, et le contraste se trouva renversé. Le bruit et le mouvement s’apaisaient rapidement vers le palais, et les horreurs du volcan devenaient visibles ; ses aspérités redoutables, ses gouffres béants, et toutes les traces de désolation qu’il avait imprimées au sol, de son cratère jusqu’à ses pieds, jusque bien au delà de la place d’où Michel et Magnani le contemplaient, jusqu’à la rade enfin, où Catane se trouve enfermée par de nombreux blocs de lave noire comme l’ébène. Cette nature terrible semblait bravée et insultée par les phrases rieuses que l’orchestre ne jouait plus que mollement et par les clartés mourantes qui couronnaient le frontispice du palais. Par instants, la musique et la lumière des flambeaux semblaient vouloir se ranimer. Des danseurs acharnés forçaient sans doute les ménétriers à secouer leur engourdissement. Les bougies consumées enflammaient peut-être leurs collerettes de papier rose. Il est certain qu’on eût dit, de cet édifice lumineux et sonore, que l’insouciante gaieté de la jeunesse y luttait contre l’accablement du sommeil ou les langueurs de la volupté, tandis que l’impérissable fléau de ce pays superbe envoyait dans les airs sa fumée ardente, comme une menace de destruction qu’on ne braverait pas toujours en vain.

Michel-Ange Lavoratori était absorbé par la vue du volcan, Magnani avait plus souvent les yeux fixés sur la villa. Tout à coup il laissa échapper une exclamation, et son jeune ami, suivant la direction de ses regards, vit une forme blanche qui semblait flotter comme un point dans l’espace. C’était une femme qui marchait lentement sur la terrasse escarpée du palais.

― Elle aussi, s’écria involontairement Magnani, contemple le lever du jour sur la montagne. Elle aussi rêve et soupire peut-être !

― Qui ? demanda Michel, dont l’esprit s’était un peu raidi contre sa propre chimère. As-tu d’assez bons yeux pour voir d’ici si c’est la princesse Agathe ou sa camériste qui prend le frais sur les balcons ? »

Magnani cacha sa tête dans ses deux mains et ne répondit point.

« Ami, reprit Michel, frappé d’une subite divination, veux-tu être sincère avec moi ? La grande dame dont tu es épris, c’est madame Agathe !

― Eh bien, pourquoi ne l’avouerais-je pas ? répondit le jeune artisan avec un accent de profonde douleur : peut-être me repentirai-je tout à l’heure d’avoir livré à un enfant que je connais à peine, un secret que je n’ai pas laissé pressentir à ceux qui devraient être mes meilleurs amis. Il y a apparemment une raison fatale à ce besoin d’épanchement qui m’entraîne tout à coup vers toi. Peut-être que c’est l’heure avancée, la fatigue, l’excitation que m’ont causée cette musique, ces lumières et ces parfums : je ne sais. C’est peut-être plutôt parce que je sens que tu es ici le seul être capable de me comprendre, et assez fou toi-même pour ne pas trop railler ma folie. Eh bien, oui, je l’aime ! je la crains, je la hais et je l’adore en même temps, cette femme, qui ne ressemble à aucune autre, que personne ne connaît et que je ne connais pas moi-même.

― Je ne te raillerai certainement pas, Magnani ; je te plains, je te comprends et je t’aime, parce que je crois sentir une certaine similitude entre toi et moi. Moi aussi, je suis excité par les parfums, la vive clarté de ce bal, et cette bruyante musique de danse qui a quelque chose de si lugubre pour mon imagination, à travers sa fausse gaieté. Moi aussi, je me sens exalté et un peu fou dans ce moment-ci. Je me figure qu’il y a un mystère dans la sympathie que nous éprouvons l’un pour l’autre…

― Parce que nous l’aimons tous les deux ! s’écria Magnani, hors de lui. Eh bien, Michel, je l’ai deviné dès le premier regard que tu as jeté sur elle ; toi aussi tu l’aimes ! Mais toi, tu es aimé ou tu le seras, et moi je ne le serai jamais !

― Aimé, je serai aimé, ou je le suis déjà ! Que dis-tu là, Magnani ? tu parles dans le délire.

― Écoute, il faut que tu saches comment ce mal s’est emparé de moi, et tu comprendras peut-être ce qui se passe en toi-même. Il y a cinq ans, ma mère était malade. Le médecin qui la soignait par charité l’avait presque abandonnée ; son état semblait désespéré. Je pleurais, la tête dans mes mains, assis à l’entrée de notre petit jardin, qui donne sur une rue presque toujours déserte, et qui se perd dans la campagne à la limite du faubourg. Une femme, enveloppée d’une mante, passa près de moi et s’arrêta : « Jeune homme, me dit-elle, pourquoi t’affliges-tu ainsi ? que peut-on faire pour soulager ta peine ? » Il faisait presque nuit, son visage était caché ; je ne voyais pas ses traits, et le son de sa voix, d’une douceur extrême, m’était inconnu. Mais, à sa prononciation et à son attitude, je sentais que ce n’était pas une personne de notre classe.

― Madame, lui répondis-je en me levant, ma pauvre mère se meurt. Je devrais être auprès d’elle ; mais, comme elle a toute sa connaissance, et que je suis à bout de mon courage, je suis venu pleurer dehors, afin qu’elle ne m’entendît pas. Je vais la rejoindre, car c’est lâche de pleurer ainsi…

― Oui, dit-elle, il faut avoir assez de courage pour en donner à ceux qui se débattent dans l’agonie. Va retrouver ta mère ; mais avant, dis-moi, tout espoir est-il perdu ? n’a-t-elle pas de médecin ?

― Le médecin n’est pas revenu aujourd’hui, et je comprends qu’il n’y a plus rien à faire.

« Elle me demanda le nom du médecin et celui de ma mère, et, quand elle eut entendu ma réponse : « Quoi ! dit-elle, le mal a donc bien empiré cette nuit ? car, hier soir, il me disait encore qu’il espérait la sauver.

« Ces paroles, qui lui échappèrent dans un mouvement de sollicitude, ne m’apprirent pourtant pas que c’était la princesse de Palmarosa qui me parlait. J’ignorais alors ce que bien des gens ignorent encore aujourd’hui, que cette femme charitable payait plusieurs médecins pour les pauvres gens de la ville, des faubourgs et de la campagne ; qu’enfin, sans jamais paraître et sans vouloir recueillir la récompense de ses bonnes œuvres dans l’estime et la reconnaissance d’autrui, elle s’occupait, avec une assiduité étonnante, de tous les détails de nos maux et de nos besoins.

« J’étais trop absorbé par ma douleur pour faire à ses paroles l’attention que j’y portai depuis. Je la quittai ; mais, en entrant dans la chambre de ma pauvre malade, je vis que la dame voilée m’avait suivi. Elle s’approcha, sans rien dire, du lit de ma mère, prit sa main qu’elle tint longtemps dans les siennes, se pencha sur son visage, consulta son regard, son souffle, et me dit ensuite à l’oreille : Jeune homme, votre mère n’est pas si mal que vous croyez. Il y a encore de la force et de la vie chez elle. Le médecin a eu tort de désespérer. Je vais vous l’envoyer, et je suis sûre qu’il la sauvera.

― Quelle est donc cette femme ? demanda ma mère d’une voix affaiblie ; je ne vous reconnais pas, ma chère, et pourtant je reconnais tout mon monde ici.

― Je suis une de vos voisines, répondit la princesse, et je viens vous dire que le médecin va venir.

« Elle sortit, et aussitôt mon père s’écria : Cette femme, c’est la princesse Agathe ! je l’ai bien reconnue.

« Nous ne pouvions en croire mon père ; nous supposions qu’il se trompait, mais nous n’avions pas le loisir de nous consulter beaucoup là-dessus. Ma mère disait qu’elle se sentait mieux, et bientôt le médecin arriva, lui donna de nouveaux soins, et nous quitta en nous disant qu’elle était sauvée.

« Elle l’était en effet ; et, depuis, elle a toujours dit que la femme voilée qu’elle avait vue à son lit de mort, était sa sainte patronne, qui lui était apparue au moment où elle la priait, et que le souffle de cet esprit bienheureux lui avait rendu la vie par miracle. On n’ôterait pas cette pieuse et poétique idée de l’esprit de ma bonne mère, et mes frères et sœurs, qui étaient alors des enfants, la partagent avec elle. Le médecin n’a jamais voulu avoir l’air de comprendre ce que nous lui disions quand nous lui parlions d’une femme en mazzaro noir, qui n’avait fait qu’entrer chez nous et sortir, en nous annonçant sa visite et le salut de ma mère.

« On dit que la princesse exige de tous ceux qu’elle emploie à ses bonnes œuvres un secret absolu, et on ajoute même que sa modestie à cet égard est poussée presque à l’état de manie. Pendant bien des années, son secret a été gardé ; mais, à la fin, la vérité perce toujours, et, à l’heure qu’il est, plusieurs personnes savent qu’elle est la providence cachée des malheureux. Vois pourtant l’injustice et la folie des jugements humains ! Quelques-uns disent, parmi nous, qu’elle a commis un crime, qu’elle a fait un vœu pour l’expier ; que sa noble et sainte vie est une pénitence volontaire et terrible ; qu’au fond, elle hait tous les hommes au point de ne vouloir échanger aucune parole de sympathie avec ceux qu’elle assiste ; mais que la peur du châtiment éternel la force à consacrer ainsi sa vie aux œuvres de charité.

« C’est affreux, n’est-ce pas, de juger ainsi ? Voilà pourtant ce que j’ai entendu dire, bien bas il est vrai, par de vieilles matrones réunies autour de ma mère pendant la veillée, et ce que répètent parfois des jeunes gens, frappés de ces étranges suppositions. Pour moi, j’étais bien persuadé que je n’avais pas vu un fantôme, et, quoique mon père, craignant de perdre la protection de la princesse, s’il trahissait son incognito, n’osât plus affirmer que ce fût elle qui nous était apparue, il l’avait dit d’abord avec tant de naturel et d’assurance que je n’en pouvais pas douter.

« Dès que ma mère fut en voie de guérison, j’allai offrir au médecin le paiement de ses soins ; mais, chez lui, comme chez le pharmacien du quartier, mon argent fut refusé. À mes questions, ils répondirent, selon la leçon qui leur a été faite, qu’une secrète association de riches et pieuses personnes les indemnisait de leurs peines et de leurs dépenses. »