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Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsIII. 1876 (p. 210-212).



ULTIMA VERBA


La vie et la douleur m’ont appris la sagesse,
La voici : l’amour est mortel.
Il meurt même avant nous, et l’homme, en sa détresse,
N’a point d’ennemi plus cruel.

Qu’est-ce donc que la vie ? amertume et torture,
Doute et désespoir, tour à tour !
Mais le plus grand des maux que nous fit la Nature,
Et le plus fatal, c’est l’amour !

L’amour est un combat entre l’homme et la femme,
Qui rive au vaincu le vainqueur.
Tendresse et volupté, nous dit-on ; — lutte infâme !
L’un l’autre, on s’y mange le cœur.

D’où vient-on ? où va-t-on ? Questions sans réponse ;
Le ciel reste sourd à nos cris ;
Et le sphinx de la vie en nous raillant enfonce
Ses griffes dans nos flancs meurtris.

La Nature, mêlant l’ivresse à la souffrance,
De l’homme ardente à se jouer,
Pour leurrer ses douleurs lui donne l’espérance,
L’amour pour se perpétuer.


Créer, tel est son but, but fatal et sinistre :
Indifférente à nos tourments,
Dans cette œuvre sans fin l’amour est son ministre,
Nous, ses aveugles instruments.

La femme autant que l’homme est victime et complice
Du Maître imposé par le sort.
L’un de l’autre on aggrave à l’envi le supplice
Qui n’a de terme que la mort.

La femme, c’est cette ombre à nos pas attachée :
Courez vers elle, elle vous fuit ;
Fuyez-la, vous voyez la vipère alléchée
Derrière vous qui vous poursuit.

Aime, on te trahira ; sois sincère et fidèle,
On se rira de ta candeur.
La femme change ; l’onde est moins mouvante qu’elle :
Que ferait-elle de ton cœur !

Change et trompe à ton tour ! aime et trompe sans cesse !
Torture qui sait torturer !
Brise la coupe après en avoir bu l’ivresse !
Fais pleurer pour ne pas pleurer !

Et voilà donc la vie ! un échange adultère
De mensonge et de trahison !
L’enfer à deux au lieu de l’Éden sur la terre !
Au lieu de miel, l’âcre poison !


Et voilà donc la vie ! et c’est là ce qu’on nomme
Bonheur, ivresse, volupté !
Néant amer ! ô cœur misérable de l’homme !
Inénarrable vanité !

Mourons ! — Suprême asile et suprême assistance,
O Mort, contre un joug détesté,
Viens donc, viens m’affranchir du mal de l’existence,
O Mort auguste, ô liberté !