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Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsIII. 1876 (p. 112-114).
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PHANOR


Ami, n’épuise pas ton flacon de genièvre :
Quand on boit, le coup d’œil n’est pas sûr au tiré.
Viens ! je sais les retraits où se tapit le lièvre,
Viens ! J’entends les perdrix chanter dans le fourré.

Les guêtres au mollet ! Boucle ta carnassière !
Le gibier tiendra bien par ce temps chaud et clair.
C’est l’heure où les vieux coqs flânent dans la bruyère,
Nous nous mettrons au vent, — et Phanor a du flair !

Le bon chien ! Du regard il te gronde et te flatte.
Son fouet impatient et dur bat le plancher…
Il gratte en gémissant la porte de sa patte…
Mais tu ne comprends pas ! il revient se coucher.


Oui, le sommeil est doux et la chaleur est lourde,
Mais le lièvre est au gîte — et tu marches sans bruit…
Ton fusil ! Le genièvre est déjà dans la gourde…
Et la crosse au soleil, qui la chauffe, reluit !

Les métayers ont fait hier lever une bande
De cailleteaux dodus, en coupant le maïs :
Nous les retrouverons sur le bord de la lande.
Alerte, compagnon, et battons le pays !

Lorsque nous aurons bien fouillé mont et vallée,
Quand Phanor haletant n’aura plus de jarret,
Que sa langue pendra de sa gueule essoufflée
Et qu’il hésitera pour tomber à l’arrêt,

Je sais là-bas, à l’ombre, une fontaine fraîche
Qui sort en frissonnant d’un bouquet de cresson :
Tu désaltéreras — d’un trait — ta gorge sèche,
Et puis Phanor et moi nous te ferons raison.

La source, un peu plus loin, s’épanouit en flaque.
Là viennent, jupe au vent et cheveux en fouillis,
Les laveuses d’Aza dont le battoir qui claque
Fait sauter, par moments, l’écho dans les taillis !

Dans la mare Phanor s’abattant ventre à terre
Les éclaboussera d’un flot — mal à propos ;
Elles crîront bien fort ! Et, pour les faire taire,
Nous, nous embrasserons les belles en sabots.


Nous rentrerons enfin au logis par les vignes
Que rasent, vers le soir, les engoulevents gris…
En suivant les sentiers tracés entre les lignes,
Car la grappe est sacrée — et le vin hors de prix.

Lève-toi, compagnon, lève-toi ! Phanor jappe
Et flaire ton fusil qui se rouille au repos.
Margari veut, dimanche, un civet sur la nappe :
Les guêtres au mollet ! La carnassière au dos !