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Le Parnasse contemporain/1876/L’Apologie du sire Pugnaire de Faucancourt

Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsIII. 1876 (p. 342-355).




LOUIS-XAVIER DE RICARD

————

L’APOLOGIE

DU SIRE

PUGNAIRE DE FAUCANCOURT

(Fragment)

I


Madame Catherine avait certes raison
De les faire égorger ainsi. — La trahison
N’est point crime mais bien vertu, quand on l’emploie
Au service de Dieu qui l’accepte avec joie.
Car la foi n’est plus due à qui n’a plus la Foi.
— Sont-ils hommes ceux-là qui n’ont Pape ni Roi,
Et qui mettent la sainte Église en pillerie ?
Le David, dont la main veille à la bergerie,
Ne doit-il, de sa fronde, écarter ces gloutons
Qui rampent tout autour pour happer ses moutons,
Et sur eux assouvir leur grande convoitise ?
Les méchants sangliers, qui ravagent l’Église,

(Non sangliers mais porcs qui grognent contre Dieu)
N’est-ce notre devoir de les passer au feu,
Pour faire de leur sang ripaille au Populaire ?
Jésus tient leur martyre aimable à sa colère ;
Car si le sang de ses aimés, versé pour lui,
Est un exquis encens dont il est esjoui,
Mieux encore, le sang des Races Philistines
Doit-il d’un encens cher caresser ses narines !

Et c’est pourquoi j’attends, sans un cœur étonné,
Le Jugement, par qui je serai pardonné :
Mais, pour que Dieu ne mette en oubli mon grand zèle
A laver mes péchés au sang de l’Infidèle ;
Et pour que ma vieillesse, inhabile aujourd’hui
A tous les bons combats que j’ai tentés pour lui,
Se rajeunisse un peu dans ma vigueur ancienne ;
Et pour qu’aussi le siècle à venir se souvienne
Du métier où, jadis si fier et si puissant,
J’ai sué pour mon Dieu le meilleur de mon sang,
Je veux, comme l’a fait plus d’un grand Capitaine,
Raconter, comme il sied, l’aventure hautaine
De nos cimiers, luisant parmi les tourbillons
Fauves des bataillons mêlés aux bataillons ;
L’armure que la fleur rouge du sang décore ;
Et nos félines paix, plus farouches encore
Que la guerre pompeuse et pleine de grands bruits ;
Je dirai le baiser insidieux des Nuits
Amoureuses, blessant à mort mieux que l’épée ;
Et l’Hérésie, enfin câlinement trompée

A l’appel caressant du sourire royal,
Avec ses nobles gens, avec son amiral,
Ses scribes, ses prêcheurs et toute sa canaille
De meurt-de-faim, de va-nu-pieds, de rien qui vaille,
Niant Dieu, polluant les images des Saints…
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je dirai la Révolte, avec son Populaire
Reniflant la bêtise et râlant la colère,
Et pullulant en noirs assauts tumultueux :
— Meutes de paysans, Croquants du midi, Gueux
Hollandais, tous brigands guidés par leurs ministres
Pâles, roides et noirs, hâves pédants sinistres,
S’entassant en orage autour des hauts châteaux ;
Grondant au fond des bois avec le bruit des eaux
Qui d’un bond furieux ont emporté leurs digues ;
Ou, renards efflanqués, rôdant par leurs garrigues
Qu’un vorace soleil ronge jusqu’au rocher,
Morne désert livide où l’on voit s’attacher
La lèpre opiniâtre et rousse des yeuses :
Je dirai ces pays de Languedoc, — joyeuses
Revanches de Jésus contre un peuple entêté,
Qui fut vaincu toujours et toujours indompté,
Et qui menace encor, même à l’heure où nous sommes !
— Rasés d’arbres, rasés de villes, rases d’hommes,
Et charnier, encombré de débris, pourrissant,
Infect, dans des odeurs d’incendie et de sang !

— : Soyez mes avocats aux Assises divines,
Mes bras, qui prîtes part à ces belles ruines !


II


Ayant, cinq ans, toujours assaillants, assaillis,
Couru, meurtri, fouillé, navré tout le pays
D’Anduze à Montpellier et de Toulouse à Nîmes,
Revenant de piller Sommières, nous nous mîmes,
Tout repus de courir l’aventure, à chercher,
Chemin faisant, une aire où nous pussions nicher
Et rire sûrement en sortant des Batailles ;
Nous avions, en passant, taquiné les murailles
De maint gros bourg hargneux, hérissé de bourgeois
Armés, nous regardant passer, et qui, parfois,
Daignaient nous saluer de quelque arquebusade.
Après mainte mêlée, après mainte escalade,
De nuit, à quelque vieux château noir et grognon,
Mornes, diminués de plus d’un compagnon,
Nous parvînmes enfin (sans dessein de le prendre)
Jusque vers Montpellier, qui n’a pas su défendre
Contre les Loups, terreur de son troupeau chrétien,
Saint Roch le bon patron, aidé de son bon chien !
— Or d’aucuns, accusant déjà, par lassitude,
La solde trop avare et le travail trop rude,
Et leur sang, dépensé pour rien, dans maint estrif ;
Objurguant, courroucés, ce chemin déceptif
Qu’on leur avait promis si joyeux, à son terme,

D’un bon gîte bien sûr, qu’un mur solide enferme,
Plein de rire, de vin, de femmes et de chant ;
Nous fîmes halte alors, vers le soir, au penchant
De l’âpre escarpement d’un roc qui se ruine
— Au bas — en une crau resserrée, où l’Ondine
Du Lez, sous la rumeur vague des joncs fléchis,
Froisse, sur ses galets limpides et blanchis,
Le remous de son eau vigoureuse et sereine.
Là, dit-on, fut jadis une ville Romaine,
Rocaille maintenant, où se tord l’olivier ;
Nous y tînmes conseil pendant un jour entier,
Aguettés par les gars de Castelnau, village
Assez gros, dont plus d’un convoitait le pillage :
Mais, ceux de Montpellier nous serrant de trop près,
Nous levâmes le camp la nuit, en gens discrets,
Décidés à tenter un peu plus loin fortune.
Lors, remontant le Lez, sombre et clair sous la lune,
Qui luisait, puissamment claire comme un acier,
Ma bande, à pas sournois côtoyant Montferrier,
— Brusque et blanc, que la nuit blanche, qui nous abuse
Escarpe encor plus âpre en sa lueur diffuse,
Ondoyante en vapeurs humides dans le bas, —
S’arouta pour gravir au caume de Roubas,
Puis, laissant Saint-Gély-du-Fesc, à notre droite,
Nous entrâmes au bois de Valène.
Nous entrâmes au bois de Valène. O benoîte
Sainte Vierge ! C’était là que vous réserviez
La fin de leur exode à vos bons Soudoyers,
Qui ne furent de rien ménagers, ni de peines,

Ni de fatigues, ni du sang chaud de leurs veines,
Pour venger votre Chair consacrée, où voulut
Naître et mourir Celui qui fut notre Salut !
C’est l’exquise vertu, dont votre Lys mystique
Parfume en tous ses plis votre chaste tunique,
Qui mène à leur Espoir vos fidèles servants !
Elle nous acénait dans les rameaux fervents
De la forêt sonore, où les sombres pinèdes
Dressaient, drus et pressés, leurs arbres aux fûts raides,
Odorants, et remplis d’un souffle qui chantait !
Nous sortîmes enfin du bois : — l’aube montait,
S’étalant dans le ciel, envahi sans secousse,
Vague, et noyée encore en une écume rousse.
— Murles ! Murles, là-bas ; et voici qu’au dessus,
Vers la droite, colosse aux vieux membres ossus,
Étirant, sur un mont, ses murailles brutales,
Et l’orgueil crénelé de ses tours féodales,
Brusquement délabré par un assaut récent,
Un Château qui semblait veuf de son Maître absent,
Souleva devant nous sa masse, où les épreuves
Guerrières s’attestaient par cent blessures neuves !
Nous courons tôt-battant au gîte enfin trouvé ;
Et nous l’eûmes meilleur que nous n’avions rêvé,
Ne nous ayant coûté que d’entrer pour le prendre !
Certe, ils l’avaient surpris, sans qu’il pût se défendre,
Ceux qui l’avaient, avec tant de haine, navré !
Grand vaincu, tout poissé de sang, défiguré
Du noir baiser de la fumée, et qui t’ennuies
Des taches, dont le vil ruissellement des pluies

A maculé le haut honneur de tes vieux murs !
Qui, jadis érigeais pesamment tes blocs sûrs,
Cuirassés d’arrogants défis à la défaite ;
Hélas ! tu n’entends plus, dans de fiers bruits de fête.
Le fer joyeux chanter, ni les lourds escadrons
Hennir dans les clameurs superbes des clairons,
Ni tes Reîtres tinter de tonnantes armures !
Ores, rongé par l’herbe, et plein de vils murmures
Et d’un bruit qui pullule affreusement vivant,
Tu ne retentis plus que des assauts du vent,
Antre fauve, — où l’affreux tumulte des tempêtes
Engouffre, en mugissant, son noir troupeau de bêtes !
Reçois-nous ! Sois notre hôte : — Adopte-nous pour tiens !
— Et revivant l’horreur de tes forts jours anciens,
Renais, pour nous, puissant et fier, comme naguère,
Et renfle tes poumons aux rumeurs de la Guerre !


III


— Or nous étions en mil cinq cent septante-trois.
L’an qui suivit le grand Triomphe de la Croix !…

Tous mes soudards et moi vivions sans trop de peine :
Six mois s’étaient déjà passés dans ce domaine
A guerroyer très-bien et piller encor mieux ;

Quand, par un soir très-clair de lune, un homme vieux,
Si gueux et haillonneux qu’on n’en peut voir de pire,
Entra dans le Château, tranquille. — Sans rien dire
Il s’assit gravement : et je vis que ses yeux
Cherchaient sur les murs nus les portraits des Aïeux.
Il dit « Où donc sont-ils ?… Ils sont avec les autres ! »
Alors comme un chrétien, qui dit ses patenôtres,
Il murmura tous bas qu’on l’avait laissé seul,
Demandant quelle main roulerait son linceul,
Et lui mettrait un doigt pieux sur la paupière.

— « Oh ! je me coucherai, seul et nu, sur la pierre,
Et ce sera la nuit, et les astres feront
Descendre en un baiser son âme sur mon front ;
Elle viendra chercher l’âme de son vieux père :
La prendra dans ses bras, comme fait une mère
De son enfant qui dort et sourit en dormant,
Et l’ira déposer devant Dieu, doucement ! »
Puis comme un idiot, il se mit à sourire,
Doux et les yeux fermés, tels que, dans leur martyre,
Bien heureux et remplis de Dieu présent, sont peints
Aux vitraux, Nosseigneurs les Anges et les Saints.

Or, ceci me déplut très-fort qu’un infidèle
Profanât sur ses traits l’image de leur zèle ;
Je m’approchai du vieux — que j’avais reconnu.
— « Çà, l’on n’est donc pas mort, et l’on est revenu,
— Lui dis-je en me signant — pour vexer de pratiques
Infernales, les bons serviteurs Catholiques,

Et détourner les cœurs des regrets pénitents ! »
Mais, sans me regarder, il répondit « — J’attends !

— « Va ! tu n’attendras pas longtemps ! » et, j’eus l’envie
D’arracher à ce vieux le reste de sa vie ;
Et, déjà, je visais l’endroit où le frapper,
Mais j’arrêtai ma main, inquiet d’usurper
Sur les desseins de Dieu qui, sans doute, n’oublie
Cet homme, et ne le fait durer dans la folie,
Qu’afin de se payer, selon son équité,
Du mal que ce méchant vieillard a suscité ;
Et, pour ce, ne veut pas que la Mort le délivre
Des tourments qu’il endure au châtiment de vivre !

Puis, étendant la main, il cria :
Puis, étendant la main, il cria : — Dieu puissant !
Il pleut du sang ! Il pleut du sang ! Il pleut du sang !
Oh ! le pauvre homme a froid sous cette horrible pluie !
Sans vêtement, n’ayant personne qui l’essuie
De ce sang, qui s’englue à ses vieux cheveux blancs,
Et se colle, en caillots, à ses membres tremblants !…
O Pécheur ! que ton pied est lourd sur cette terre !
Dieu qui, du haut azur, te regarde en colère
Tient celui-là pour bon serviteur, très prudent,
Qui marcha, les pieds nus, vers le buisson ardent.
Et, pour ses pieds ferrés, le reître est anathème !
— Car la Terre est divine et très-sainte : Dieu l’aime
Pour tous les os des siens, qui pourrissent dedans,
Et s’apprêtent au Jour de la Gloire, abondants

En germes, qui naîtront dans la saison future,
Et qu’il recueillera lors de la moisson mûre !
La Terre est sainte, et Dieu l’aime comme un époux
Aime d’un grand respect et d’un amour très-doux
Sa femme, bon sillon, qui porte noble graine
En son sein que travaille une semence humaine !
Et la Terre rendra les morts qu’elle a reçus,
Indignés de nos pieds qui leur marchent dessus…
Et la Fille, là-haut même, se désespère
De sentir sur son cœur le talon de son Père ! »

Alors, s’agenouillant :
Alors, s’agenouillant : — « Venez à mon secours,
Dieu très-bon ! Abrégez la terreur de mes jours,
Ou faites si léger le pauvre homme qui pleure,
Que la terre, insensible à son pas qui l’effleure,
Et si molle de sang qu’elle est fange aujourd’hui,
Ne rougisse ses pieds et n’enfonce sous lui ;
Et, surtout, ne palpite, encor toute empourprée,
Comme une pauvre chair fraîchement massacrée ! »

Lors, il me vit : — hagard il me fixa longtemps,
Et son âme vaguait dans ses yeux hésitants :
Puis, ses poils blancs s’étant dressés sur son front blême :
— « Ah ! c’est toi, cria-t-il, en arrière, anathème !
Tout rempli de Satan, ton œil sombre qui luit
Est comme un feu follet qui flambe dans la nuit,
Familier des tombeaux et des endroits funèbres
Où la terre pourrit des os dans les ténèbres,

Sinistre, et s’engraissant de nos morts bien-aimés !
— « Sous le mystère noir des grands bois diffamés
Où pleure, à la vesprée, au son navrant des cloches,
La clameur des troupeaux de Damnés, qui sont proches,
Va, rougi de ce sang qui t’habille de feu !
— Sans repos, la colère éternelle de Dieu
Chasse Cain ployé, terrible et solitaire !
Le doux pasteur Abel est couché sur la terre,
Et la terre a crié sous son corps étendu.
Le sang fumant n’est pas un vil encens perdu,
Mais, dans le chaud soleil, monte en rouge buée
Au Dieu farouche, assis là-haut dans la nuée :
Et l’Œil du cher martyr, grand ouvert sous le ciel,
Fixe éternellement le Regard Éternel !…

« Imbécile assassin ! Tu te dis, à cette heure,
Que ta besogne faite aurait été meilleure
Si ta main, — trop pressée à craindre les témoins, —
Eût retourné ce corps sur la face, ou, du moins,
Entassé pesamment le secret de la terre
Sur ce sang qui s’élève et ne veut pas se taire,
Et cet œil grand ouvert ardant vers Dieu toujours ! »
Tu te dis : — « Les échos de la Terre sont sourds :
Elle n’a pas d’oreille et n’a pas de prunelle :
Donc, elle n’entend pas le sang qui pleure en elle,
Et ne voit pas non plus les blessures des corps ;
Mais la Terre répond : « J’entends et vois les Morts,
Et je sens vivre en moi leurs amours et leurs haines,
Comme j’ouïs germer les semences prochaines ;

Pour parler au Vengeur j’ai mille et mille voix
Dans les flots de la mer et les feuilles des bois,
Et, quoi que vous tentiez, vous ne ferez pas taire
Le cri du sang versé dans l’âme de la Terre ! »
Caïn ! Caïn ! entends monter vers l’Éternel,
L’angoisse filiale et fumante d’Abel !

« Mais, cependant, Seigneur ! vos volontés soient faites !
S’il vous plaît de livrer vos Confesseurs aux bêtes,
Comme au temps des Césars et des faux dieux païens,
Oh ! du moins, faites-moi mourir avec les miens !
Et sois doux au vieillard, vieux soldat de ta cause,
Qui ne peut plus, ici, t’être utile à grand’chose ;
Car ses mains tremblent trop ; et son esprit éteint
Erre, comme un fantôme, en son corps qui se plaint.
A défaut de ceci, Dieu très-bon que j’implore,
Obscurcis sous ta main cet œil qui voit encore,
Et crève de tes doigts cette oreille, par où
J’entends tant de clameurs qu’elles me rendent fou !
Fais la nuit dans mon corps pour mieux m’éclairer l’âme !
Car je ne veux plus voir la main du Reître infâme,
L’emprisonnant dans la caverne des voleurs,
Teindre ton doux Jésus du sang de ses meilleurs,
Si qu’ils font de ton Fils, mort pour notre franchise.
Un Cardinal pourpré de leur sanglante Église ! »

Il se tut, le menton incliné sur le sein ;
Puis, d’un coup, se dressant : —
Puis, d’un coup, se dressant : — « Le tocsin ! Le tocsin !

Cria-t-il. « Ah ! pitié pour mes pauvres oreilles !
Qui donc, ici, s’apprête à des Noces Vermeilles,
Et va rentrer, joyeux, une main sur le flanc,
Guidant, du bout du doigt, l’Épousée au front blanc ?…
Ma fille, elle était belle, et de fleurs adornée
Comme une soleilleuse et fraîche matinée.
Et sa petite main devait, le lendemain,
Se poser, devant Dieu, dans une forte main,
Celle d’un bon soldat du Christ, sûre et fidèle.
Ils étaient là tous deux : lui, souriant, près d’elle,
D’un sourire où l’amant se mêlait à l’époux ;
Elle, le regardant d’un long regard très-doux,
Comme en ont, sous les bois pleins d’ombre, les gazelles !
Et moi, vieillard heureux, je lui rêvais des ailes
Candides, palpitant dans un air lumineux ;
Et son front, éclatant de l’or de ses cheveux,
Avait autour de lui des gloires d’auréole !
Et les harpes du ciel chantaient dans sa parole !
Quiconque eût vu ce couple, angélique et mortel,
Se fût agenouillé comme devant l’Autel,
Et, d’un œil presque humain, le Lion du Prophète
Sur leurs genoux unis aurait posé sa tête !
Mais Dieu ne laisse pas s’égarer dans les Chiens
L’âme des grands lions qu’il garde pour les Siens :
Il réserve à ceux-là, sur les pavés des rues,
Des pâtures de sang et de chairs toutes crues… »

« Ils sont entrés, alors, farouches et hurlants,
Et leurs poings, arrachant à plein mes cheveux blancs,

Ont traîné dans mon sang l’honneur de ma vieillesse !
Et celui-ci — dont l’œil rit d’une fauve ivresse —
Piétinait mon enfant massacrée, embrassant
Dans la mort son époux qui l’inondait de sang ;
Et dans ce sang, coulant à flots de la poitrine,
Ses cheveux d’or flottaient, comme une algue marine
Sur les flots d’une mer sombre, que le Soleil
Déclinant ensanglante à l’horizon vermeil.
Alors, des bras hideux, me prenant sous l’aisselle,
M’ont soulevé de terre et fait marcher sur Elle,
Et des mains ont forcé mes pieds à s’y poser,
Horreur ! — et j’ai senti ses lèvres me baiser,
Baiser ces pieds, rougis dans son sang adorable !
Ah ! si Dieu m’a laissé vivre, si misérable,
S’il prolonge mes jours parmi mes assassins,
C’est qu’il sait ce qu’il veut et qu’il a ses desseins ! »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Castelnau-sur-le-Lez. — Mas-du-Diable. 1875.