Le Paris d’un parisien

L’Ermitage, vol. 34, 1906
Paul Léautaud

Le Paris d’un parisien




À VAN BEVER


On ne connaît pas Paris, même les Parisiens, et le dire n’est pas nouveau. On connaît le quartier où l’on est né, celui où l’on habite, celui où l’on a ses affaires, et c’est tout. Le reste est comme de lointaines provinces où l’on ne s’aventure que très par hasard, à l’occasion d’un enterrement, ou un dimanche de spleen. Combien de gens à rentes, j’en suis sûr, qui habitent la rive gauche, n’ont jamais vu la Bourse, comme d’autres, qui habitent la rive droite et que passionne pourtant l’art dramatique, ignorent tout de l’Odéon. Il en est même, dans certains coins, qui ne sont pas sortis de leur rue dix fois dans leur vie, et pour qui Paris s’arrête à l’horizon de leur fenêtre. Pour d’autres, tout autre quartier que le leur est un lieu presque imaginaire, dont ils ne parlent que par ouï-dire, et sans aucun intérêt. Il faut louer, d’ailleurs, cette paresse, cette incuriosité, ce croupissement. Ce sont eux qui forment et qui marquent chaque Parisien à la ressemblance de son quartier, et qui mettent dans les physionomies, dans les allures, et jusque dans les façons de s’habiller cette diversité qui fait si distinct, par exemple, l’habitant des environs du Luxembourg, du fidèle locataire du quartier de l’Europe.

Ce que je dirai surtout, c’est que très peu de gens savent jouir de Paris. Il n’y a qu’à regarder autour de soi, dans les rues, pour en juger, et je ne parle pas, bien entendu, des provinciaux, que l’étalage de Potin suffît à éblouir, ni des étrangers, qui sont tout à fait excusables. Je parle des Parisiens, les vrais, et les autres. Le flâneur, qu’on dit y être si fréquent, y est au contraire très rare, j’entends le vrai flâneur, si difficile à définir, et qui n’a rien de commun avec le badaud qu’émerveille un omnibus en panne, une dame écrasée, ou la sortie des sociétaires de la Comédie-Française. Presque tous, ils ont un chemin, le même depuis des années, et qu’ils sont arrivés à faire, l’habitude aidant, sans plus rien regarder, ou les yeux insensibles. Les mains dans les poches ou les bras ballants, le nez parterre, en l’air ou dans un journal, autant de fois par jour qu’il le faut, ils vont et reviennent, un peu pantins, très automates, et c’est le lendemain comme la veille. Au point qu’il n’est pas très sûr qu’ils ne posent pas, chaque jour, les pieds aux mêmes endroits. Il peut y avoir autour d’eux de la lumière, des pierres historiques à n’en plus finir, des nuances d’atmosphère jamais les mêmes, des individus on ne peut plus spirituels, et par-dessus le tout, un ciel unique au monde, s’ils s’en doutent ils ne s’en doutent guère et paraissent plutôt ne pas s’en douter. Et pourtant, tout ce qu’on découvre, l’aspect quasi-surprenant des maisons, le paysage presque inconnu d’une rue, la couleur jusqu’alors jamais remarquée de tout un quartier, lorsqu’on sait s’arrêter, et regarder, et sentir, ne serait-ce qu’en passant ! Rien qu’une affiche, au flanc d’une vieille maison, éclatant de toute sa couleur et de ses lettres énormes, sous le soleil, après la pluie ! Ou une simple rue, vue d’une certaine façon, par exemple la rue des Saints-Pères, vue de tout à fait en bas, et d’une impériale d’omnibus ! Il n’est pas jusqu’aux boutiques qui ne soient un ravissement parleur diversité. En donnerai-je une idée, en attendant d’en parler plus longuement ? Par exemple, celle des quartiers tranquilles, éclairées modestement, propres, très peu troublées par la vente, et qui donnent envie d’entrer s’y reposer un peu, à côté des bonnes têtes qu’on y voit. Ou d’autres, comme celles des marchands de poissons du quai du Louvre. La vie mystérieuse que de vivre dans ces boutiques ! On se fait une idée de l’épicerie, de la boulangerie, de la boucherie, etc., de presque tous les commerces. Mais celui-là ! Il semble qu’on doive y avoir la sensation de vivre sous l’eau, dans une cloche marine. Toute cette eau autour de soi, enfermée dans du verre, et pleine de poissons qui s’agitent sans cesse ! C’est gris, vert, moussu, plein d’une humidité qui vous pénètre déjà du dehors. Quel changement, si l’on passe aux boutiques des quartiers chics, pleines de glaces qui multiplient leur mobilier à perte de vue, et où des gens très soignés manient des choses chères, sous les yeux de clients qui les regardent à peine ! Et il en est ainsi à l’infini, en tout et pour tout, et ce n’est jamais le même aspect, ni le même paysage, ni la même couleur. Au contraire, de perpétuels changements, selon l’heure qu’il est, le temps qu’il fait, et la saison. Tel quartier doit être vu le matin, au printemps. Tel autre à midi, en plein été. Tel autre encore durant la langueur de l’automne, vers cinq heures du soir. Tel autre, enfin, la nuit, en hiver, dans la claire sécheresse du froid. A celui-ci, il faut la pluie, à celui-là le dur soleil, à celui-là encore la silencieuse neige ; et encore tout cela est-il variable au possible. Le vrai, c’est qu’il n’y a rien de fixe. Le même quartier, simplement à cause d’une rue très différente d’une autre, peut demander, pour être vu, tout ensemble le matin et le soir, le soleil et la pluie. Ce n’est pas pour rien que Paris, comme on l’a dit, est la ville où l’on retrouve en petit tous les pays du monde, et il est intéressant toujours, à quelque moment que ce soit, et dans n’importe quelle saison. Le tout est de l’aimer et de savoir le regarder.

C’est ce que je vais essayer de montrer ici, moi qui l’aime tant, et qui le sens jusqu’à l’émotion, oui jusqu’à avoir la gorge serrée, quelquefois, de je ne sais quel trouble, devant tel ou tel de ses paysages, de ses recoins, les fameux comme les plus modestes, les très historiques comme les plus récents. Ce que je raconterai amusera peut-être quelques flâneurs comme moi, quelques-uns de ces êtres de plus en plus rares qui aiment à traîner par les rues, l’air endormi mais voyant tout, d’allure pressée mais l’esprit toujours en arrière, accroché à un détail ou à une rêverie, et dont on ne sait ce qu’ils sont le plus, du raffiné ou du gavroche. Et puis, Paris change si vite ! Il y a même à ce sujet deux vers un peu connus, qui prouvent qu’il y a longtemps que cela dure :

 
Le vieux Paris n’est plus ; la forme d’une ville
Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel,


et au moment où nous sommes on le dérange encore avec tant d’entrain qu’il est peut être grand temps d’en fixer quelques tableaux. Il est même à craindre qu’un jour le Parisien ne puisse plus dire qu’il vit dans le pays de ses pères, tant on l’aura changé du tout au tout. Les mœurs aussi s’en mêlent, et il n’est pas jusqu’à certains petits métiers bien parisiens, les, derniers qui avaient résisté, qui ne disparaissent petit à petit, comme les décrotteurs et les commissionnaires, en attendant le tour des allumeurs de becs de gaz, ce qui ne tardera pas. Ah ! le cher, l'unique Paris, où l’on est bercé dans les rues, et même un peu chez soi, par des airs de romances chantonnés ou sifflotés, les injures des cochers, les cris des marchands, et le tumulte des véhicules les plus divers ! « Je l’aime jusque dans ses verrues ! » disait Montaigne. Et Gœthe : « Chaque pas sur un pont, sur une place, rappelle un grand passé, et à chaque coin de rue s’est déroulé un fragment de l’histoire. » Et Madame de Staël : « Mon cher ruisseau de la rue du Bac ! » Et combien d’autres encore, si je voulais. D’ailleurs, bien mieux qu’eux, sans se vanter, celui qui écrit ces lignes a laissé un peu de son cœur, — l’esprit, on le garde soigneusement pour soi, — dans presque tous les coins de la grande ville. Là il est né, d’un père et d’une mère gens de théâtre, et auxquels il se doute bien qu’il ne dût pas faire grand plaisir. Là il a été en nourrice, chez une si excellente femme que, rentré à la maison paternelle, il voulait sans cesse y retourner. Là il a grandi, commencé à regarder la vie, à l’apprendre, à l’aimer, avec ses formes et ses lumières jamais les mêmes, et à retenir, petit garçon plein de rêverie, dans ses yeux et sous son jeune front, des images qui l’attendrissent encore. Après un intervalle de cinq au six affreuses années passées dans des banlieues, il a été, à tels et tels autres endroits, d’abord un adolescent sauvage et renfermé à l’excès, attiré vers la gloire et l’amour sans trop savoir ce que c’était, et d’une franchise ridicule, puis un jeune homme élégiaque et romanesque, jusqu’au cou dans les livres, puis encore un autre jeune homme, un peu amélioré, mais ayant encore augmenté ses lectures, ce qui l’amenait à jouer en imagination les personnages les plus divers. Vaste débauche d’idées, où il se cherchait jusqu’à la fièvre ! Quelle souplesse, entre parenthèses, et peut être pas très drôle, il y a prise, et quel : « Ah ! je connais cela ! » on ne peut plus distingué, pour pas mal de livres ! Là, enfin, il a commencé à être lui, c’est-à-dire à se désintéresser de tout ce qui n’était pas son plaisir, s’aimant plus que tout au monde, uniquement occupé de ce qui l’avait touché. Il y a déjà quelque temps de cela, et il espère bien continuer. De plus, un peu partout dans Paris, depuis son enfance jusqu’à maintenant, il a connu des gens, et des plus divers, des honnêtes et des équivoques, des remarquables et des stupides, des célèbres et des ignorés. Un peu partout aussi, il a fait l’amour comme il a pu, c’est-à-dire pas très fort, avec des créatures également très diverses, belles amies de quelque temps ou bonnes filles d’une unique fois, et toujours en pensant aux détails à noter. Partout enfin il a vécu, un moment ou des jours. Que de fois je me suis fait attraper, aux époques de basoche, parce que j’avais mis des heures à aller à deux pas, ou une journée à faire une course de deux heures ! Et pourtant je n’étais jamais bien loin, je veux dire bien loin de l’endroit où je devais être. Seulement, au lieu de repartir tout de suite, je m’étais arrêté un peu, à jouir paresseusement du paysage, ou assis sur un banc, à repasser avec délices tout ce que me rappelait le quartier. Que de fois aussi il m’arrive de m’arrêter, en me promenant, n’ayant plus d’yeux et d’âme, soudainement, que pour mon Paris, ce qui m’en est visible comme ce qui m’en est caché, là où toute ma vie se sera déroulée ! Les larmes m’en viennent presque. Un jour je ne les verrai plus, me dis-je, toutes ces choses qui me sont si chères ! Bref, un vrai pariste, pour me servir d’un mot — mauvais — du président Hénault dans une lettre à Mademoiselle de Lespinasse. Premiers souvenirs, premières lectures, premières maîtresses, premières littératures, et le flot des gens connus et semés en route, comme c’est loin, tout cela, et si près aussi, et quel sourire à y songer, les jours de mauvaise santé ! Je vais vraiment m’amuser en les évoquant au fur et à mesure de mes promenades dans Paris. Encore des souvenirs, dira-t-on peut-être ? Un si jeune homme, pourtant ! Eh bien, et après ? Je ne suis pas encore très vieux, c’est entendu, mais la vie file si vite, et dix ans, cinq ans, un an même, c’est si considérable, quand on y pense. Je ne m’en cache pas. Souvent, déjà, il m’arrive d’être pris d’émotion à la vue de certains jeunes gens, de certaines jeunes filles, aux yeux encore clairs et ingénus. Fronts charmants, jeunesse, comme déjà je les regarde avec envie ! Dire qu’on a eu tout cela et qu’on l’a gâché, comme si c’était éternel. Et puis, je l’ai dit, je suis un grand égoïste et rien ne m’intéresse que ce qui me touche d’une façon ou d’une autre. Il me faudrait raconter ces promenades dans Paris sans rien dire des souvenirs qu’elles me rappellent, choses et gens, en toute liberté, que je préférerais ne pas écrire. Je n’en suis du reste pas réduit à cette extrémité, puisque j’écris. Je n’en tiens pas moins à donner un petit avertissement très amical, à tout hasard. Je suis ainsi fait, que lorsque je parle des gens que je connais, je deviens facilement tendre. Il se peut aussi qu’au plus fort de mon travail, ou même aux endroits les plus faibles, un peu d’émotion me prenne, que je saurai mal dissimuler. Qu’on ne s’en fâche pas, au moins, si l’on n’est pas de mon avis. Il sera si facile, d’ailleurs, d’en rire de son côté, et je m’en amuserai tant moi-même, tout le premier, derrière mes feuillets !

Comme ce premier morceau finit mal, vont dire les connaisseurs.



PAUL LÉAUTAUD.