Le Parc de Mansfield/XXII

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 122-137).

CHAPITRE XXII.

L’importance de Fanny augmenta par le départ de ses cousines. Elle, était devenue la seule jeune femme qu’il y eût dans le salon ; on devait nécessairement faire plus d’attention à elle qu’auparavant, et la question, « où est Fanny ? » commença à se faire entendre fréquemment.

Sa présence n’avait pas acquis plus de prix à Mansfield seulement, mais il en fut de même au presbytère. Elle devint une personne bien venue, et invitée dans cette même maison où elle était entrée à peine deux fois depuis la mort de M. Norris ; et dans les jours sombres de novembre, sa société fut très-agréable à miss Crawford. Ses visites, qui avaient d’abord commencé par hasard, furent continuées à la sollicitation des habitans du presbytère.

Fanny ayant été envoyée dans le village par sa tante Norris pour quelque commission, avait été surprise auprès du presbytère par une pluie violente. On l’aperçut des fenêtres de la maison cherchant un abri sous un chêne voisin, et elle fut forcée, malgré sa répugnance, de se rendre à l’invitation qu’on lui fit d’entrer. Elle avait d’abord refusé un domestique ; mais lorsque le docteur Grant vint lui-même la chercher avec un parapluie, elle n’eut d’autre parti à prendre que d’entrer dans la maison le plutôt possible. La vue de miss Price fit le plus grand plaisir à miss Crawford, qui dans ce moment regrettait vivement de voir ses projets de promenade dans la matinée, dérangés par le mauvais temps. Elle s’empressa auprès de Fanny, lui donna des vêtemens secs, et la conduisit dans sa chambre pour s’entretenir avec elle, en attendant que la pluie cessât. Les deux sœurs étaient si obligeantes pour Fanny, qu’elle aurait été charmée de cette visite, si elle n’avait eu la crainte que la pluie ne continuât, et que la voiture et les chevaux du docteur Grant ne fussent mis à sa disposition ; ce dont elle était menacée.

Le temps cependant commença à devenir moins mauvais, quand Fanny remarquant une harpe dans la chambre, fit quelques questions sur cet instrument, qui témoignaient son désir de l’entendre. Elle avoua qu’elle ne l’avait point encore entendu depuis qu’il était à Mansfield, ce dont miss Crawford s’étonna. Celle-ci mit la plus grande complaisance à satisfaire Fanny, et charma son oreille jusqu’à ce que la pluie ayant cessé tout à fait, Fanny prit congé des deux sœurs, et revint à Mansfield, après avoir été vivement invitée par elles de renouveler souvent sa visite, et de venir entendre la harpe de nouveau.

Telle fut l’origine de l’espèce d’intimité qui s’établit entre miss Crawford et Fanny quinze jours après le départ de Maria et de Julia, intimité qui, de la part de miss Crawford, provenait d’un besoin de distraction, et qui pour Fanny avait peu de réalité. Elle allait voir miss Crawford tous les deux ou trois jours ; et quoiqu’elle n’eut pas d’affection pour elle, quoiqu’elle ne pensât nullement comme elle, sa conversation lui plaisait cependant ; elle y trouvait une sorte de charme qui lui rendait ses visites au presbytère infiniment agréables. Elles se promenaient ensemble dans une plantation que madame Grant avait fait faire, s’asseyaient quelquefois sur un banc dépourvu dans ce moment de son ombrage, et venaient ensuite chercher la cheminée, quand un vent trop froid chassait les feuilles jaunies autour d’elles.

« Cette plantation est charmante, disait Fanny ; toutes les fois que j’y viens, je suis surprise de sa beauté. »

« Oui ; cela sied assez bien à cette demeure-ci. Avant d’être venue à Mansfield, je n’aurais pas imaginé qu’un ministre de campagne pût aspirer à avoir une pareille plantation ; et à dire la vérité, ce que j’y trouve de plus curieux, c’est de m’y voir, comme disait le fameux doge à Louis XIV. Si quelqu’un m’avait dit, il y a un an, que ce serait là ma demeure, et que les mois s’y écouleraient successivement, je ne l’aurais certainement pas cru. Voilà près de cinq mois que je suis ici, et je n’en ai jamais passé de plus paisibles. »

« Peut-être trop paisibles pour vous ? »

« J’aurais dû le penser, et cependant (en disant cela ses yeux s’animaient) je n’ai jamais joui d’un été aussi heureux. Mais on ne peut pas dire où cela conduira. »

Le cœur de Fanny battit vivement : elle ne put prononcer un seul mot ; miss Crawford continua :

« Je suis beaucoup plus réconciliée avec une résidence à la campagne que je ne l’aurais imaginé ; je suis même portée à croire que l’on peut passer six mois de l’année à la campagne d’une manière très-agréable, quand on y est avec de certains accessoires. Une maison élégante, au centre de liaisons de famille, donnant lieu à une suite d’engagemens continuels, composant la première société du voisinage… ; et après de pareils amusemens, un tête à tête avec la personne que l’on trouve la plus agréable dans le monde… Ce tableau n’a rien d’effrayant, n’est-il pas vrai, miss Price ? Avec une maison comme celle-là, on n’a pas besoin d’envier la nouvelle madame Rushworth ? »

« Envier madame Rushworth ! » fut tout ce que Fanny essaya de dire.

« Ne soyons pas sévères pour madame Rushworth, dit miss Crawford en riant ; car je prévois que nous lui devrons de brillantes parties l’été prochain à Sotherton. Les plus grands plaisirs de l’épouse de M. Rushworth, doivent être de donner les plus beaux bals du pays. »

Fanny garda le silence, et miss Crawford se mit aussi à réfléchir, lorsqu’en levant les yeux tout à coup elle s’écria : « Ah ! le voilà ! » Ce n’était point M. Rushworth, c’était Edmond qui venait vers elle avec madame Grant. « Voilà ma sœur et M. Bertram, dit miss Crawford ; que je suis aise que l’aîné de vos cousins soit parti, pour qu’Edmond redevienne M. Bertram ! Il y a quelque chose de si humble, de si ressemblant à la qualité d’un jeune frère dans ces mots, M. Edmond Bertram, que je déteste ce simple titre.

« Ah ! combien nous sentons différemment ! s’écria Fanny. Pour moi, le titre de M. Bertram est froid, ne signifie rien, n’a aucun caractère ; cela annonce un gentleman, et voilà tout. Mais il y a de la noblesse dans le nom d’Edmond ; c’est un nom héroïque, qui rappelle des rois, des princes, des chevaliers ; il semble que ce nom respire un esprit de chevalerie. »

« J’accorde que le nom est bien par lui-même, et lord Edmond, ou sir Edmond résonne à merveille ; mais M. Edmond ressemble à M. Jean, à M. Thomas. » Un moment après Edmond les joignit. Il fut charmé de les trouver ensemble ; c’était la première fois qu’il les voyait ainsi. L’amitié entre deux personnes qui lui étaient si chères, était précisément ce qu’il avait désiré ; et, malgré son amour pour miss Crawford, il croyait que Fanny n’était pas celle des deux amies qui devait gagner le plus à cette liaison.

Ils se promenèrent ensemble pendant quelque temps, la température étant extraordinairement douce pour le mois de novembre.

« Voilà des plantes que Robert, notre jardinier, laisse exposées à l’air, dit madame Grant, parce qu’il se repose sur la douceur de la saison. Mais je suis sûre qu’il viendra tout à coup un vent de bise qui les gélera toutes.

« Ce sont les contrariétés que l’on éprouve à la campagne. »

« Marie, chacun a les siennes, et quand j’irai vous voir à Londres, je vous trouverai peut-être avec les vôtres. »

« Je serai trop riche, je pense, pour m’occuper de la négligence de mes gens. Un grand revenu est la meilleure recette que je connaisse pour le bonheur. Toutes les plantes du monde peuvent être détruites par la bise, sans que cela vous touche en rien. »

« Vous voulez être très-riche ? » dit Edmond, avec un regard dans lequel Fanny trouvait une grande signification.

« Certainement. N’êtes-vous pas dans ce cas-là ? Ne le sommes-nous pas tous ? »

« Je ne puis vouloir ce qui n’est pas en mon pouvoir. Miss Crawford peut bien choisir le degré de richesse qui lui plaît davantage. Pour moi, mon intention est seulement de n’être pas pauvre. »

« C’est-à-dire que, par votre modération et votre économie, vous voulez soumettre vos besoins à vos revenus ? C’est un plan très-convenable pour une personne de votre âge ! Soyez honnête et pauvre tant qu’il vous plaira ; mais je ne vous porterai point envie. Je ne crois pas même que je vous en respecte davantage. J’avoue que mon respect est beaucoup plus grand pour ceux qui sont honnêtes et riches. »

« Je ne réponds rien sur votre degré de respect pour l’honnêteté, d’après la richesse ou la pauvreté. Je ne veux pas être pauvre ; la pauvreté est exactement ce à quoi je veux me soustraire. Mais l’honnêteté est autre chose, et je voudrais ne pas vous la voir rabaisser. »

« Je ne la rabaisse pas ; je voudrais l’élever. L’obscurité ne me déplaît pas, quand elle peut conduire à la distinction. »

« Et comment cela peut-il être ? Comment du moins mon honnêteté peut-elle me conduire à quelque distinction ? »

Cette question embarrassa un peu miss Crawford, qui, après un moment de silence, dit : « Oh ! vous devriez être dans le parlement, ou avoir pris parti dans l’armée il y a dix ans. »

« Ce dernier parti n’est pas beaucoup de mon goût : quant au parlement, il faut que j’attende que l’on forme une chambre spéciale pour les cadets qui ont peu de revenu. Non, miss Crawford, ajouta-t-il plus sérieusement ; il y a des distinctions que je serais malheureux de penser ne pouvoir obtenir, mais elles sont d’un caractère différent. »

Miss Crawford ne répondit qu’en riant à cette observation ; et dans ce moment la cloche de Mansfield se faisant entendre, Edmond commença à se rappeler que sa mère avait demandé où était Fanny, et qu’il était venu au presbytère pour la ramener à Mansfield.

On revint au presbytère ; et le docteur Grant, qui se trouvait dans le vestibule au moment où Edmond et Fanny prenaient congé de madame Grant et de miss Crawford, invita Edmond à venir dîner avec lui le lendemain. Madame Grant se tourna aussitôt vers Fanny, et la pria de lui faire le plaisir de venir avec Edmond. Cette attention était si nouvelle pour Fanny, qu’elle fut toute surprise et embarrassée. Elle répondit « qu’elle ne présumait pas que cela lui fût possible, » en regardant Edmond pour connaître son opinion ; mais Edmond, charmé de cette invitation pour Fanny, dit qu’il ne pensait pas que sa mère eût besoin d’elle, et engagea Fanny à accepter. Elle ne le fit cependant que conditionnellement, et dit à madame Grant que si elle ne lui faisait rien savoir de contraire, ce serait signe qu’elle pourrait avoir le plaisir de venir le lendemain.

Les deux cousins retournèrent ensemble à Mansfield. Edmond, après quelques paroles pour témoigner son contentement de l’invitation que Fanny avait reçue, devint pensif, et leur route se fit en silence.