Le Parc de Mansfield/XLII

Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome III et IVp. 57-69).

CHAPITRE XLII.

La famille Price allait partir le lendemain pour se rendre à l’église, lorsque M. Crawford parut de nouveau ; il venait, non pour l’empêcher d’exécuter ce projet, mais pour s’y joindre. On l’invita à venir à la chapelle de la garnison, ce qui était précisément l’intention qu’il avait eue. Ils se mirent alors tous en marche ensemble.

La famille paraissait en ce moment avec un aspect qui lui était favorable. Elle tenait de la nature une beauté non médiocre, et le dimanche elle paraissait dans tous ses atours. Fanny avait toujours du plaisir à voir sa famille dans cet état le dimanche, et cette fois ce plaisir était augmenté ; sa pauvre mère ne paraissait point trop indigne de la sœur de lady Bertram, comme les autres jours. Le cœur de Fanny était souvent affligé en remarquant le contraste qui existait entre les deux sœurs, et en voyant que les circonstances avaient mis tant de différence entre elles, tandis que la nature en avait mis si peu ; mais le dimanche, madame Price, qui était aussi belle que lady Bertram, et qui avait quelques années de moins, avait un très-bon air. Entourée de ses enfans, elle se reposait des fatigues et des soins de la semaine écoulée.

M. Crawford fit en sorte de ne point être séparé de la famille à la chapelle, et, après les prières, il raccompagna sur les remparts. Il se chargea particulièrement des demoiselles Price, et il en tenait une sous chaque bras avant que Fanny eût pu remarquer comment cela s’était fait. La journée était extrêmement belle ; quoique l’on fût encore au mois de mars, l’on jouissait de l’air doux d’avril et d’un soleil brillant, couvert seulement pendant peu d’instans par quelques légers nuages. Tous les objets prenaient un aspect si beau par l’effet de ce ciel pur, les vaisseaux de Spithead, les îles qui sont derrière, et les vagues de la mer qui se brisaient et rejaillissaient contre les remparts avec un bruit majestueux, formaient une combinaison de charmes si agréables pour Fanny, qu’elle oubliait que son bras reposait sur celui de M. Crawford.

Il était aussi sensible qu’elle à la beauté du jour et à celle de la vue que l’on avait de dessus les remparts. Le même sentiment, le même goût les tenait souvent quelques minutes dans l’admiration, appuyés sur les crénaux ; et, en remarquant que M. Crawford n’était pas Edmond, Fanny était obligée de s’avouer à elle-même qu’il n’était point indifférent aux charmes de la nature, et qu’il savait très-bien exprimer l’admiration qu’ils lui causaient. Elle se laissait aller de temps en temps à une tendre rêverie dont M. Crawford profitait pour contempler son visage. Le résultat de ses regards, fut qu’il crut remarquer que, quoique sa figure fût aussi enchanteresse que jamais, elle avait cependant un peu moins de fraîcheur. Quoique Fanny l’assurât qu’elle se trouvait très-bien, il fut persuadé que son séjour actuel ne lui était pas agréable, et il la pressa de prendre la résolution de retourner à Mansfield.

« Voilà un mois que vous êtes ici, » lui dit-il.

« Non, non pas tout à fait un mois ; il n’y aura que quatre semaines demain que j’ai quitté Mansfield. »

« Vous êtes bien exacte dans vos calculs. J’appellerais cela un mois. »

« Je ne suis arrivée ici qu’un mardi au soir. »

« Et ne comptez-vous pas faire une visite de deux mois ? »

« Oui, mon oncle a parlé de deux mois ; j’espère que cela ne sera pas moins. »

« Et comment devez-vous retourner à Mansfield ?

« Je ne sais pas. Je n’ai rien entendu dire sur ce sujet à ma tante. Peut-être dois-je rester ici plus long-temps. Il ne me conviendrait pas de vouloir partir au terme exact de deux mois. »

M. Crawford, après un moment de réflexion, dit : « Je sais de quelle manière on agit envers vous à Mansfield ; je sais que vous pouvez être laissée d’une semaine à l’autre, si votre oncle sir Thomas ne peut venir lui-même, ou vous envoyer la femme de chambre de votre tante, sans déranger les arrangemens faits pour les trois mois suivans. Mais cela ne doit pas être. Deux mois sont une absence suffisante ; six semaines même seraient assez. Je considère l’état de la santé de votre sœur, dit-il en s’adressant à Susanne ; je crois que le séjour de Portsmouth lui est défavorable ; il lui faut de l’exercice et l’air des champs. Et s’adressant de nouveau à Fanny : Si donc vous vous trouviez moins bien que de coutume, veuillez l’indiquer à ma sœur, et aussitôt, elle et moi nous viendrons pour vous ramener à Mansfield. Vous savez quel plaisir cela nous fera ? »

Fanny le remercia ; mais elle essaya de prendre la chose en riant.

« Je parle très-sérieusement, répliqua-t-il, comme vous le savez bien, et j’espère que vous ne dissimulerez pas la moindre disposition à être incommodée. À la vérité, vous ne le ferez pas aussi long-temps que vous écrirez à Marie, car je sais que vous ne pouvez écrire une chose qui ne soit pas vraie. »

Fanny le remercia de nouveau, mais son embarras avait augmenté au point de l’empêcher de savoir ce qu’elle devait répondre. Leur promenade se trouvait heureusement à sa fin. M. Crawford l’accompagna jusqu’à la porte de sa maison, et, sachant que la famille Price allait dîner, il annonça être attendu ailleurs.

« Je désirerais que votre santé fût meilleure, dit-il à Fanny, en la retenant après que les autres personnes de la maison furent rentrées. Ne puis-je donc faire quelque chose qui vous soit agréable à Londres ? J’ai le projet de retourner bientôt à Norfolk. Je ne suis pas content de Maddison. C’est un homme entendu que je ne voudrais pas déplacer, pourvu qu’il ne cherche pas à me déplacer moi-même. Ce serait plus que de la simplicité que d’être dupé par un homme qui n’a aucun droit de me faire sa dupe. N’est-il pas vrai ? Dois-je y aller ? me le conseillez-vous ?

« Moi ! vous donner un conseil ! vous savez très-bien ce qui est juste. »

« Oui, quand vous me donnez votre opinion, je sais toujours ce qui est juste. Votre jugement est ma règle à cet égard. »

« Oh non ! ne dites point cela. Nous avons tous en nous un meilleur juge, qui, si nous le consultons, nous conseille mieux que tout autre. Adieu ! je vous souhaite un bon voyage demain. »

« N’avez-vous aucun message à me donner ? »

« Mes amitiés à votre sœur, s’il vous plaît ; et si vous voyez mon cousin Edmond… je vous prie de lui dire que, que… je présume que j’aurai bientôt de ses nouvelles. »

« Certainement ; et s’il est paresseux ou négligent, j’écrirai ses excuses moi-même. »

Il ne put en dire davantage, Fanny étant obligée de ne pas rester plus long-temps. Il pressa sa main, la regarda, et partit. Il s’éloigna pour aller passer trois heures du mieux possible, avec un ami, jusqu’à ce que le dîner le plus délicat qu’une hôtellerie de premier rang pût fournir, leur fût servi ; et Fanny se mit immédiatement à la table modeste qui l’attendait.

Leur sort avait un caractère très-différent, et si Crawford eût soupçonné combien miss Price éprouvait de privations, outre celle de l’exercice, dans la maison paternelle, il se serait étonné que sa physionomie n’en fût pas plus altérée. Le peu de soin que l’on observait pour la table de sa mère, l’obligeait souvent de renoncer aux mets qui étaient le plus de son goût, et à se borner à manger quelques biscuits qu’elle envoyait chercher dans la soirée par ses frères. Après avoir passé son jeune âge dans les petits soins de Mansfield, il était trop tard pour qu’elle pût s’accoutumer aux rudesses de Portsmouth ; et, quoique sir Thomas, s’il eût tout connu, eût pu penser que sa nièce, exposée à languir de corps et d’esprit, était dans une position qui devait lui faire apprécier les avantages que M. Crawford lui offrait, il aurait cependant craint de pousser cette expérience plus loin, de peur que Fanny ne perdît la vie au milieu de sa guérison.

Fanny fut abattue tout le reste du jour. Quoique assurée de ne pas revoir M. Crawford, elle ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la tristesse. Il s’était séparé d’elle avec quelque chose qui ressemblait à de l’amitié. Il semblait à Fanny qu’elle venait d’être abandonnée de tout le monde ; et, en pensant que M. Crawford allait se trouver fréquemment avec Marie et Edmond, elle éprouvait, en dépit d’elle-même, une sorte d’envie qu’elle se reprochait.

Les scènes qui l’entouraient n’étaient pas propres à relever son courage. Depuis six heures du soir jusqu’à dix heures, une réunion d’amis de M. Price fit retentir la maison de bruyans éclats, excités par les vapeurs du punch. L’amélioration que Fanny avait cru remarquer dans M. Crawford, était ce qui lui offrait le plus d’agrément dans ses réflexions Ne pensant pas à l’effet du contraste, elle était persuadée qu’il était devenu beaucoup plus doux et plus attentif pour les autres que précédemment. Il était si inquiet pour sa santé, il paraissait prendre tant d’intérêt à son bonheur, qu’elle croyait pouvoir supposer qu’il se désisterait de vouloir l’épouser, puisque cette union ne lui offrait que de l’affliction.