Le Parc de Mansfield/XII

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 188-200).


CHAPITRE XII.

Au mois de septembre, le retour du fils aîné de sir Bertram fut annoncé, d’abord au garde-chasse, et ensuite à Edmond. Il arriva bientôt à Mansfield plein de gaîté, attentif et galant auprès de miss Crawford, autant que la politesse le demandait, et lui donnant sur les courses de chevaux et sur les parties qu’il avait faites avec ses amis, des détails qui l’auraient amusée six semaines auparavant, mais qui ne servaient plus qu’à montrer qu’elle préférait le plus jeune frère au fils aîné.

Elle en était fort contrariée ; mais cela était ainsi ; et, loin de penser désormais à épouser l’aîné, elle n’avait d’autres prétentions à ses attentions, que celles qu’elle avait le droit d’en attendre, comme jolie femme. Sa longue absence de Mansfield lui avait démontré son indifférence pour elle, et d’après cela, il serait devenu possesseur de Mansfield ; et il aurait succédé à son père dans le titre de sir Thomas, qu’elle n’eût pas accepté sa main.

La saison de la chasse qui rappelait Thomas Bertram à Mansfield, fit aller aussi M. Crawford dans le comté de Norfolk. Sa maison d’Everingham ne pouvait se passer de lui au commencement de septembre. Il fut absent pendant quinze jours, qui parurent d’une longueur mortelle aux deux demoiselles Bertram. Mais comme il les trouvait belles, et qu’elles offraient un amusement à son esprit blâsé, il fut empressé de revenir à Mansfield au temps qu’il avait fixé pour son retour.

Maria, qui n’avait eu que M. Rushworth auprès d’elle, et qui avait été obligée de paraître donner de l’attention aux détails de sa chasse dans la journée, de sa jalousie contre ses voisins, de ses doutes sur leurs titres et autres choses semblables, avait regretté vivement l’absence de M. Crawford. Julia, comme n’ayant aucun engagement, croyait avoir le droit de la regretter bien plus vivement encore. Chacune des deux sœurs croyait être la favorite : Julia devait le penser d’après les insinuations de madame Grant, qui était portée à donner de la réalité à ce qu’elle désirait ; Maria formait son opinion d’après les insinuations de M. Crawford lui-même. Aussitôt qu’il fut de retour, tout reprit son cours accoutumé. Il était empressé avec les deux sœurs, de manière à se conserver dans les bonnes grâces de l’une et de l’autre, et il s’arrêtait au degré précis qui pouvait empêcher que l’on remarquât ses attentions.

Fanny était la seule personne qui trouvât quelque chose à blâmer dans sa conduite. Depuis le voyage de Sotherton, elle ne pouvait voir M. Crawford auprès de l’une ou de l’autre des deux sœurs, sans faire ses remarques, et rarement sans s’étonner de sa conduite et le blâmer. « Je suis étonnée, dit-elle à Edmond, son confident ordinaire, que M. Crawford soit revenu si promptement après être resté ici sept semaines entières. J’imaginais qu’il avait à visiter des lieux plus gais que Mansfield. »

« C’est à son avantage, répondit Edmond ; et cela fait plaisir à sa sœur. Elle n’aime pas à le voir errer sans cesse d’un lieu à un autre. »

« Comme il est bien venu auprès de mes cousines ! »

« Oui ; ses manières auprès des dames sont très-agréables. Je crois que madame Grant pense qu’il a de la préférence pour Julia ; je ne l’ai jamais remarqué, mais je désirerais que cela fût. »

« Si miss Bertram n’était pas engagée, dit Fanny d’un ton de réserve, je pourrais presque penser que quelquefois il l’admire plus que Julia. »

« Crawford a trop de bon sens pour rester ici, s’il se croyait en danger auprès de Maria, et je suis sans inquiétude pour elle, après les preuves qu’elle a données que sa sensibilité n’est pas vive. »

Fanny supposa qu’elle s’était trompée ; mais, malgré toute la soumission qu’elle avait pour l’opinion d’Edmond, elle retombait souvent dans le même doute. Elle entendit un soir une conversation de madame Norris et de madame Rushworth sur ce sujet, pendant que tous les autres jeunes gens dansaient. C’était un bal inattendu qui se composait de cinq couples, en y comprenant madame Grant, et un nouvel ami de M. Bertram qui était venu faire une visite à Mansfield.

« Je pense, dit madame Norris à madame Rushworth, en portant ses regards sur M. Rushworth et Maria qui allaient danser ensemble, que nous allons voir des visages joyeux maintenant ? »

« Oui, madame, répliqua l’autre avec un sourire grave ; il y aura quelque satisfaction pour nous maintenant, et je suis fâchée, je vous l’avoue, qu’ils aient été obligés de se séparer pendant la danse. Un jeune couple dans leur situation devrait être exempté des formes de politesse ordinaires. Je suis étonnée que mon fils n’en ait pas fait la proposition. »

« Il l’aura fait sans doute, madame ; M. Rushworth n’oublie rien. Mais la chère Maria a un tel sentiment des convenances et une si grande délicatesse, qu’elle cherche toujours à éviter d’attirer les regards par quelque particularité. Regardez-là en ce moment ; voyez comme sa physionomie est animée, et combien elle est différente de ce qu’elle était dans les deux dernières contre-danses ? »

Miss Bertram paraissait, en effet, très-heureuse ; ses yeux étincelaient de joie : elle parlait avec beaucoup de feu, car Julia et son danseur, M. Crawford, étaient tout près d’elle. Fanny ne se rappelait pas quel air elle avait eu pendant les deux contre-danses précédentes ; elle avait dansé elle-même avec Edmond, et n’avait point pensé à regarder ce qui se passait autour d’elle.

Madame Norris continua : « Il est infiniment agréable de voir la jeunesse goûter de pareils plaisirs, et des jeunes gens si bien assortis. Et que dites-vous, madame, de la possibilité d’un autre mariage ? M. Rushworth a donné un bon exemple. » Madame Rushworth, qui ne songeait qu’à son fils, ne devinait pas ce que madame Norris voulait dire. « Le couple au-dessus, dit celle-ci. Ne voyez-vous pas là quelques symptômes ? »

« Ah ! miss Julia et M. Crawford ? mais oui, ce serait un mariage très-convenable. Quel bien possède-t-il ? »

« Quatre mille livres sterling par an. »

« Très-bien. C’est un beau revenu ; il a fort bonne façon, et j’espère que miss Julia sera très-heureuse. »

« Ce n’est pas une chose arrangée encore. Nous n’en parlons qu’entre amis ; mais je ne doute point que cela ne soit. Il a pour Julia des attentions particulières. »

Fanny ne put en entendre davantage. M. Bertram venait de rentrer dans le salon, et quoiqu’elle aurait regardé comme un grand honneur d’être demandée par lui pour danser, cela pouvait cependant arriver. Il s’approcha du petit cercle où elle se trouvait ; mais au lieu de la demander pour la danse, il prit une chaise auprès d’elle, et se mit à lui parler d’un de ses chevaux qui était malade. Quand il eut parlé de son cheval, il prit une gazette, et regardant Fanny d’un air indolent, il lui dit : « Si vous voulez danser, Fanny, je me lèverai avec vous ? » Fanny refusa avec beaucoup plus de civilité, et dit qu’elle ne désirait pas danser. « J’en suis bien aise, dit-il d’un ton plus animé ; car je suis extrêmement fatigué. Je m’étonne que l’on puisse danser aussi long-temps : il faut qu’ils soient tous amoureux pour trouver du plaisir dans une pareille folie ; et je crois qu’ils le sont en effet ? Si vous les regardez, vous verrez qu’ils ont tous l’air de couples d’amans, à l’exception de Yates et de madame Grant ; et, entre nous, la pauvre femme doit mener une triste vie avec le docteur, et ne serait pas plus fâchée qu’une autre d’avoir un amant. » En disant ces mots, il s’aperçut que le docteur Grant lui touchait le coude. Il changea tout à coup la conversation, et s’adressant au docteur : « Voilà d’étranges affaires en Amérique, docteur Grant ! Quelle est votre opinion ? Je suis toujours bien-aise de connaître votre façon de penser sur les affaires publiques. » Fanny pouvait à peine s’empêcher de rire de l’embarras où se trouvait son cousin.

« Mon cher Thomas, dit madame Norris, puisque vous ne dansez pas, vous consentirez sans doute à faire un whist avec nous ? »

« J’en serais très-charmé, s’écria Thomas en se levant vivement ; mais je vais dans ce moment danser avec Fanny. Allons, venez donc, Fanny. En prenant sa main : Ne restez pas dans l’hésitation aussi long-temps, ou bien la danse finira. »

Fanny se leva aussi très-volontiers, quoiqu’elle ne pût ressentir beaucoup de gratitude envers son cousin. « Plaisante demande, en vérité ! lui dit-il d’un ton presque indigné, pendant qu’ils se rendaient vers les danseurs ; me mettre les cartes à la main pendant deux heures avec le docteur Grant et ma tante Norris, qui ne font que se quereller, et cette vieille madame Rushworth, qui n’entend pas plus le whist que l’algèbre ! Ma bonne tante devrait bien être moins empressée ; mais quand elle a mis quelque chose dans sa tête, rien ne peut l’arrêter. »