Le Parc de Mansfield/VI

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 91-109).


CHAPITRE VI.

M. Bertram partit pour B***. Miss Crawford se prépara à trouver un grand vide dans la société qu’il venait de quitter ; et, dînant bientôt après à Mansfield, elle reprit sa place accoutumée au centre de la table, s’attendant bien à une grande différence dans le plaisir qu’elle trouvait auparavant avec les mêmes convives. Edmond, en comparaison de son frère, n’avait pas un mot à dire. Le premier service eut lieu sans qu’elle proférât une parole, sans qu’elle racontât quelque anecdote plaisante, sans qu’elle parlât de son amie A… de son amie B… Elle se borna à trouver quelque amusement à observer M. Rushworth qui, au bout de la table, paraissait pour la première fois à Mansfield depuis l’arrivée de Crawford : il avait été voir un de ses amis dans le voisinage, qui avait fait faire récemment des embellissemens sur ses terres par un homme de l’art. Il était revenu la tête pleine de ce sujet, et très-impatient de faire exécuter sur sa propriété des embellissemens du même genre. Il ne pouvait parler d’autre chose quoiqu’il n’y entendît rien. Ce sujet de conversation avait déjà été longuement traité dans le salon, et il fut encore repris à table. Il s’adressait évidemment à miss Bertram, dans tout ce qu’il disait, et cherchait à obtenir son approbation ; et quoique miss Bertram manifestât dans son air le sentiment qu’elle avait de sa supériorité sur l’intelligence de M. Rushworth, le nom de Sotherton, et les idées qu’elle attachait à cette superbe propriété, lui donnaient une sorte de complaisance à écouter M. Rushworth, et l’empêchaient de paraître désobligeante pour lui. Madame Norris s’empressait d’approuver tout ce que disait M. Rushworth sur les changemens qu’il voulait faire exécuter à Sotherton. Lady Bertram l’engageait à faire des plantations ; et M. Rushworth assurait qu’il ferait le plus grand cas de leurs observations. Il voulut partir de là pour faire un compliment à lady Bertram ; mais il s’embarrassa tellement dans sa soumission au goût de sa seigneurie, sa disposition à suivre les avis des dames, et l’insinuation qu’il y en avait une sur-tout à laquelle il voulait plaire, qu’Edmond fut obligé de venir à son secours en offrant du vin. Mais M. Rushworth, quoique parlant peu ordinairement, avait encore beaucoup de choses à dire sur un sujet qui lui tenait si fort à cœur. « Mon ami Smith, dit-il en reprenant la même conversation, n’a guère qu’une centaine d’acres dans son terrain, ce qui n’est pas bien considérable, et il est étonnant que l’on ait pu faire de tels embellissemens dans un si petit espace. À Sotherton, nous avons bien sept cents acres sans compter les prairies ; de sorte que, si on a pu faire tant de choses chez Smith, nous ne devons pas nous désespérer. Il a fait abattre deux ou trois grands arbres qui étaient auprès de la maison, ce qui donne une perspective étonnante, cela me fait penser qu’il faudra sans doute que nous abattions l’avenue de Sotherton, l’avenue qui conduit de la façade du midi au sommet de la montagne. » Et en disant cela, il s’adressait à miss Bertram ; mais miss Bertram crut devoir répondre : « L’avenue ! je ne me la rappelle pas. Je connais très-peu Sotherton. »

Fanny, qui était assise vis-à-vis d’Edmond en face de miss Crawford, et qui avait écouté tout ce qui s’était dit, regarda Edmond et lui dit à demi-voix :

« Jeter bas une avenue ! quel dommage ! cela ne vous fait-il pas penser à Cooper lorsqu’il dit : « Beaux arbres renversés, je pleure votre sort non mérité. »

Edmond sourit et répondit : « Je crains que l’avenue n’ait un mauvais sort, Fanny ! »

« J’aimerais bien voir Sotherton avant qu’elle fût abattue. J’aimerais à voir ce château avec son aspect d’antiquité, tel qu’il existe aujourd’hui ; mais je ne crois pas que cela puisse être. »

« Vous n’y êtes jamais allé ? Non ; vous ne le pouviez pas ; malheureusement c’est un peu trop loin pour une course à cheval. Je voudrais que nous puissions y aller. »

« Oh ! ce que je dis n’a aucune importance : si je vois ce château quelque jour, vous me direz ce qu’on y aura changé. »

« Je présume, dit miss Crawford, que Sotherton est une ancienne construction qui a quelque grandeur. Y a-t-il un style particulier d’architecture ? »

« Le château, répondit Edmond, a été bâti du temps d’Elisabeth. C’est un bâtiment vaste, régulier, construit en briques, lourd, mais d’un aspect assez imposant, et où il y a beaucoup d’appartemens assez commodes. Il est mal placé, dans une des parties les plus basses du parc, et, à cet égard, il n’est pas favorable à des embellissemens. Mais les bois sont beaux, et il y a un ruisseau dont je crois que l’on peut tirer un bon parti. M. Rushworth a raison, à ce que je pense, de vouloir donner à sa demeure un air moderne, et je ne doute point qu’il ne le fasse avec beaucoup de succès. »

Miss Crawford écouta avec soumission, et se dit à elle-même :

« C’est un homme bien né, son ton est excellent. » Edmond continua : « Je ne veux pas influencer M. Rushworth ; mais si j’avais un lieu à embellir, je ne voudrais pas en confier le soin à un homme salarié. J’aimerais mieux un degré moindre de beauté, pourvu qu’elle fût de mon propre choix. J’aimerais mieux avoir à me reprocher les fautes que j’aurais faites, que les siennes. »

« Pour moi, dit miss Crawford, je n’ai aucun goût pour ces sortes de choses ; que lorsque je les vois devant mes yeux ; et si j’avais une propriété à la campagne, j’aimerais assez trouver quelqu’un qui lui donnât des embellissemens autant qu’il le pourrait faire pour mon argent, et je ne regarderais jamais cette besogne qu’elle ne fût achevée. »

« Je serais charmée, dit Fanny, de suivre les progrès de tout cela. »

« Parce que vous avez été élevée de manière à y prendre goût, répondit miss Crawford : cela n’est entré pour rien dans mon éducation. Il y a trois ans, l’amiral, mon très-honoré oncle, acheta une maison de campagne à Twickenham, pour que nous y allassions passer l’été. Ma tante et moi nous la trouvâmes ravissante : mais attendu qu’elle était très-jolie, il fallut bientôt regarder comme nécessaire de l’embellir ; et pendant trois mois nous fûmes dans la boue et le désordre sans pouvoir trouver un sentier sablé pour nous promener, ni un banc pour nous asseoir. Henri diffère de moi : il aime ce genre d’occupation. »

Edmond fut fâché d’entendre miss Crawford, qu’il était disposé à admirer, parler si légèrement de son oncle. Cela n’était pas d’accord avec ses idées, et il garda le silence jusqu’à ce que miss Crawford eût changé de conversation.

« M. Bertram, lui dit-elle avec un aimable sourire, j’ai reçu enfin des nouvelles de ma harpe ; j’ai appris qu’elle est arrivée à Northampton en bon état. » Edmond en exprima sa satisfaction, et parla de la harpe comme de son instrument favori, en disant qu’il espérait que miss Crawford lui permettrait de l’écouter. Fanny n’avait jamais entendu de harpe : elle désirait aussi vivement goûter ce plaisir.

« Je serai très-satisfaite de jouer pour vous deux, dit miss Crawford, du moins aussi long-temps que vous pourrez aimer à m’écouter. Maintenant, M. Bertram, si vous écrivez à votre frère, je vous prie de lui dire que j’ai reçu ma harpe. Il m’a entendue tellement la regretter !… Vous pourrez ajouter que je vais préparer mes airs les plus mélancoliques pour son retour, pour être en harmonie avec ses sentimens, car je suis sûre que son cheval perdra la course. »

« Si j’écris, je dirai tout ce que vous m’ordonnerez d’écrire ; mais, pour le moment, je ne prévois aucune occasion pour le faire. »

« Quels singuliers frères êtes-vous donc ? vous ne vous écrivez que dans les nécessités les plus urgentes ; et quand vous prenez la plume pour dire que tel cheval est malade, ou que tel parent est mort, cela est toujours écrit avec le moins de mots possibles. Vous n’avez qu’un style parmi vous ; je sais cela parfaitement. Henri, qui est à tous égards un excellent frère pour moi, n’a jamais tourné la feuille d’une lettre en m’écrivant. « Chère Marie ! je viens d’arriver ; Bath paraît être rempli, et tout est comme à l’ordinaire. Votre dévoué, etc. » Voilà le véritable style d’un homme ; c’est là une lettre complète pour un frère. »

« Quand ils sont éloignés de leur famille, dit Fanny en rougissant, à cause de William, ils peuvent aussi écrire de longues lettres. »

« Miss Price a un frère en mer, dit Edmond, qui est un excellent correspondant, ce qui fait qu’elle vous trouve trop sévère à notre égard. »

« Ah, ah ! le frère de miss Price est au service du Roi ! »

Fanny aurait bien voulu qu’Edmond eût donné les renseignemens que miss Crawford demandait ; mais comme il gardait le silence, Fanny fut obligée de prendre la parole pour expliquer la situation de son frère. Sa voix était animée en parlant de sa profession et des voyages qu’il avait faits. Elle ne put mentionner le nombre des années depuis lesquelles il était éloigné d’elle, sans que des larmes ne vinssent humecter ses paupières. Miss Crawford dit avec politesse qu’elle lui désirait de l’avancement

« Savez-vous quelque chose du capitaine de mon cousin, du capitaine Marshall ? dit Edmond. Vous devez avoir beaucoup de connaissances dans la marine ? »

« Oui, parmi les amiraux, répondit miss Crawford ; mais (avec un air de grandeur) nous connaissons très-peu les rangs inférieurs. Les capitaines peuvent être de très-braves gens, mais ils ne nous appartiennent pas. Je pourrais vous parler de tous les amiraux ; vous dire leurs pavillons, leurs grades, leur solde, leurs brigues, leurs jalousies : ma demeure chez mon oncle m’a mise à même d’en connaître un grand nombre ; ils sont tous assez insignifians, je vous assure. »

Edmond devint grave de nouveau, et dit seulement : « C’est une noble profession ! »

« Oui, la profession est assez bonne sous deux conditions : si elle fait acquérir de la fortune, et s’il y a de la modération dans la dépense de cette fortune. Mais enfin cette profession ne me plaît pas ; elle ne m’a jamais présenté une forme aimable. »

Edmond revint à la harpe, et fut charmé d’avoir l’espérance d’entendre miss Crawford sur cet instrument.

Les autres convives avaient continué de s’entretenir de l’embellissement des terres, et madame Grant ne put s’empêcher de s’adresser à son frère sur ce sujet, quoique ce fût l’enlever à miss Julia. « Mon cher Henri, n’avez-vous rien à dire sur ce sujet ? Vous avez vous-même fait des embellissemens ; et d’après ce que j’ai entendu dire d’Everingham, cette terre peut être comparée avec toutes les maisons de campagne d’Angleterre. Il est vrai que les beautés naturelles en sont grandes ; il y a un si heureux mouvement de terrain, de si beaux bois ; que ne donnerais-je pas pour revoir cette maison ! »

« Rien ne me serait plus agréable que d’avoir votre opinion là-dessus, répondit Crawford ; mais vous trouveriez peu de chose qui fût digne de vos idées actuelles. L’étendue est presque nulle ; et quant aux embellissemens, j’ai eu si peu de choses à faire que je ne puis en parler. J’aurais préféré avoir plus de besogne. »

« Vous aimez cette sorte d’occupation ? » dit Julia.

« Excessivement. Je suis disposé à envier à M. Rushworth d’avoir tant de bonheur devant lui. J’ai dévoré le mien. »

« Les personnes qui voient rapidement, prennent leur résolution promptement et agissent de même, dit Julia ; mais au lieu d’envier le sort de M. Rushworth, vous pourriez l’aider de vos conseils. »

Madame Grant appuya fortement sur cette dernière idée ; et comme miss Bertram la saisit avec autant de promptitude, et y donna son approbation en disant qu’il valait beaucoup mieux consulter des amis désintéressés que de se mettre à la merci d’hommes qui faisaient leur profession de ces sortes de travaux, M. Rushworth s’empressa de prier M. Crawford de lui donner son assistance ; et M. Crawford, après avoir parlé comme il le devait faire de son peu d’habileté, mit ses services à sa disposition. M. Rushworth demanda alors à M. Crawford de lui faire l’honneur de venir à Sotherton et d’y accepter un lit. Mais madame Norris, qui semblait lire dans l’esprit de ses nièces et deviner le peu d’approbation qu’elles donnaient à un plan qui éloignait M. Crawford, se hâta de mettre un amendement à la proposition, « Il n’y a point de doute, dit-elle, de l’acceptation de M. Crawford ; mais pourquoi ne ferions-nous pas une petite partie ? Il y a ici plus d’une personne qui s’intéresse à vos embellissemens, et qui serait charmée d’entendre l’opinion de M. Crawford sur le lieu même. Pour moi, il y a long-temps que je désire faire une nouvelle visite à votre mère ; pendant que je resterais quelques heures avec elle, vous autres jeunes gens vous examineriez le terrain, et nous reviendrons dîner ici plus tard qu’à l’ordinaire ; ou bien si votre mère le voulait, nous dînerions à Sotherton et reviendrions au clair de lune. M. Crawford nous conduirait, mes nièces et moi, dans sa calèche. Edmond pourrait aller à cheval, et Fanny resterait ici avec vous, ma sœur. »

Lady Bertram ne fit aucune objection. Chacun de ceux qui étaient compris dans le voyage s’empressa de l’approuver, excepté Edmond, qui entendit tout sans rien dire.