Le Parc de Mansfield/V

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 82-90).


CHAPITRE V.

Les jeunes gens des deux familles se plurent mutuellement. La beauté de miss Crawford ne nuisait point à celle des demoiselles Bertram ; elles étaient trop belles pour être fâchées qu’une autre femme qu’elles fût favorisée des dons de la nature. Elles furent presqu’aussi charmées que leurs frères, de la vivacité des yeux noirs de miss Crawford et de sa gentillesse générale. Si elle eût été grande, parfaitement bien faite, cela aurait pu tirer à conséquence : mais telle qu’elle était, il ne pouvait y avoir de comparaison, et les demoiselles Bertram convenaient volontiers que miss Crawford était une jolie personne, tandis qu’elles étaient les deux plus belles jeunes femmes du pays.

Son frère ne leur parut pas beau. La première fois qu’elles le virent, elles le trouvèrent brun et tout simple. Mais il y avait cependant de la distinction dans son air et de la grâce dans ses manières. À la seconde entrevue, il ne parut plus si simple ; son air avait tant de noblesse, il avait de si belles dents et il était si bien fait, que l’on ne pouvait plus le regarder comme un homme ordinaire ; et après la troisième entrevue, après que l’on eut dîné au presbytère, il fut trouvé l’homme le plus agréable que les deux sœurs eussent connu, et il leur plut également. L’engagement contracté par miss Bertram faisait que la conquête d’Henri Crawford appartenait de droit à Julia, ce que celle-ci sentait très-bien ; et avant qu’une semaine se fût écoulée, elle était toute disposée à s’éprendre d’amour pour lui.

Les idées de Maria sur ce sujet étaient plus confuses. Elle pensait qu’elle ne faisait aucun mal en trouvant M. Crawford aimable. Chacun connaissait sa situation, se disait-elle ; M. Crawford devait veiller sur lui-même ; mais M. Crawford ne croyait point être dans quelque danger. Les demoiselles Bertram étaient dignes de plaire, mais il n’avait d’autre projet en ce moment que de leur plaire un peu lui-même.

« J’aime infiniment les demoiselles Bertram, ma sœur ! dit-il en venant de les reconduire à leur voiture après le dîner du presbytère. Ce sont de très-élégantes et très-agréables personnes. »

« Elles le sont en effet, répondit madame Grant, et je suis charmée de vous entendre parler ainsi. Mais Julia est celle qui vous plaît davantage ? »

« Oh oui ! Julia est celle qui me plaît le plus. »

« Mais, parlez-vous franchement ? car miss Bertram est regardée en général comme la plus belle. »

« Je le crois aussi. Elle a tous les traits plus délicats, et je préfère son air. Mais j’aime mieux Julia. Miss Bertram est certainement la plus belle et je la trouve la plus agréable ; mais j’aimerai toujours mieux Julia, parce que vous me l’ordonnez. »

« Je sais, Henri, que vous finirez par l’aimer mieux. »

« Ne vous dis-je pas que je l’aime mieux d’abord ? »

« Et en outre miss Bertram est engagée. Souvenez-vous-en, mon cher frère : son choix est fait. »

« Oui ; et je l’aime davantage à cause de cela. Une femme engagée est toujours plus agréable qu’une autre qui ne l’est pas. Elle est contente d’elle-même ; elle n’a plus de soucis, et elle sent qu’elle peut faire usage de tous ses moyens de plaire sans soupçon. Avec une femme engagée il n’y a rien à redouter. Elle ne peut faire aucun mal. »

« M. Rushworth est un très-bon jeune homme et c’est un grand mariage pour miss Bertram. »

« Mais miss Bertram ne s’en soucie guère : voilà ce que vous pensez de votre intime amie. Je ne pense pas comme cela moi ; je suis certain que miss Bertram est très-attachée à M. Rushworth. Je l’ai lu dans ses yeux quand il a été question de lui. Je pense trop bien de miss Bertram pour croire qu’elle veuille donner sa main sans y joindre son cœur. »

« Allons ! allons, dit madame Grant, je vois que vous avez besoin que j’entreprenne votre guérison. Restez avec nous, et nous vous ferons perdre vos mauvaises idées. »

Henri Crawford et sa sœur étaient très-disposés à rester au presbytère. Marie trouvait la maison fort à son gré, et Henri n’était pas moins disposé à prolonger sa visite. Il n’avait eu l’intention que de passer quelques jours auprès de madame Grant ; mais Mansfield lui promettait des plaisirs, et il n’avait rien en ce moment qui l’appelât autre part. Madame Grant était charmée de ce qu’ils fussent avec elle, et le docteur Grant en était aussi on ne peut plus satisfait. Une jeune et jolie femme ; parlant agréablement et volontiers, était une société précieuse pour un homme d’un caractère indolent, et sortant peu de sa maison, tel que le docteur Grant.

L’admiration des demoiselles Bertram pour M. Crawford, était plus vive que celle de miss Crawford pour les habitans de Mansfield. Elle reconnaissait toutefois que les deux fils Bertram étaient de très-beaux jeunes gens, tels que l’on en rencontrait peu souvent à Londres, et que l’aîné sur-tout avait des manières très-distinguées : il avait beaucoup fréquenté Londres, et avait plus de vivacité et de galanterie qu’Edmond. Il devait en conséquence être préféré, et sa qualité d’aîné n’était pas à dédaigner. Miss Crawford avait eu, à ce qu’elle croyait, un pressentiment qu’elle aimerait mieux l’aîné.

Mais les courses de chevaux appelèrent Thomas Bertram à B*** peu de jours après le commencement de cette liaison. Il devait rester absent plusieurs semaines. Il engagea vivement miss Crawford à venir assister aux courses. On parla de former une nombreuse partie, mais cela se borna à la conversation.

Et Fanny, que devenait-elle ? Quelle opinion avait-elle des nouveaux venus ? Paisible, échappant à l’attention générale, elle payait son tribut d’admiration à la beauté de miss Crawford ; mais, comme elle continuait à trouver M. Crawford un homme très-ordinaire, en dépit de ses deux cousines, elle n’en parlait jamais.