Le Parc de Mansfield/Texte entier

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (4p. at-245).





LE PARC


DE MANSFIELD.


I.









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CET OUVRAGE SE TROUVE AUSSI AU DÉPÔT


DE MA LIBRAIRIE,


Palais-Royal, galeries de bois, nos 265 et 266


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LE PARC


DE MANSFIELD,


OU


LES TROIS COUSINES,



PAR L’AUTEUR DE RAISON ET SENSIBILITÉ,

OU LES DEUX MANIÈRES D’AIMER ; D’ORGUEIL
ET PRÉJUGÉ, etc.



TRADUIT DE L’ANGLAIS,


PAR M. HENRI V******N.


TOME PREMIER.



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PARIS,


J. G. DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,


rue des Petits-Augustins, n°5 (ancien hôtel de Persan).


1816.





LE PARC
DE MANSFIELD,
ou
LES TROIS COUSINES.


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CHAPITRE PREMIER.


Il y a une trentaine d’années, miss Maria Ward, de la petite ville d’Huntingdon, n’ayant que sept mille livres sterling pour fortune, eut le bonheur de captiver sir Thomas Bertram, propriétaire du parc de Mansfield dans le comté de Northampton, et de se trouver par-là élevée au rang d’épouse d’un baronet, avec tous les agrémens et l’importance d’une belle maison et d’un grand revenu. Tout Huntingdon se récria sur les avantages d’un tel mariage ; l’oncle de miss Maria lui-même, qui était un homme de robe, reconnut qu’elle aurait dû posséder trois mille livres sterling de plus pour pouvoir y prétendre avec quelque raison. Elle avait deux sœurs qui, aussi jolies qu’elle, paraissaient devoir se ressentir de son élévation ; mais il n’y a pas dans le monde autant d’hommes d’une grande fortune, que de jolies femmes qui les méritent. Miss Ward, l’aînée des sœurs de miss Maria, après avoir attendu cinq ou six ans, fut obligée de s’attacher au révérend monsieur Norris, ami de son beau-frère, qui n’avait que fort peu de biens ; et miss Fanny, la plus jeune des trois sœurs, fut encore plus mal partagée. Le mariage de miss Ward ne fut pas toutefois désavantageux : sir Thomas s’étant trouvé heureusement à même de procurer à son ami le presbytère de Mansfield, et monsieur et madame Norris commencèrent leur carrière de félicité conjugale avec un revenu de près de mille livres sterling par an. Mais miss Fanny se maria tout à fait contre le gré de sa famille, en s’unissant à un lieutenant de marine, sans éducation, sans fortune, et sans aucune protection. Elle pouvait difficilement faire un plus mauvais choix. Sir Thomas avait le désir de voir toutes les personnes qui étaient liées à sa famille dans une situation respectable, et il aurait volontiers cherché à améliorer celle de la sœur de lady Bertram ; mais avant qu’il eût trouvé quelque moyen d’y réussir, une rupture absolue entre les deux sœurs avait eu lieu. Pour s’épargner des remontrances inutiles, miss Fanny, devenue madame Price, n’avait point écrit à sa famille au sujet de son mariage, qu’après l’avoir contracté. Lady Bertram, qui était d’un caractère singulièrement tranquille et indolent, se serait volontiers contentée d’abandonner sa sœur et de n’y plus penser ; mais madame Norris avait un esprit d’activité qui ne put être satisfait qu’après qu’elle eut écrit une longue lettre pleine de reproches, pour lui représenter la folie de sa conduite et la menacer de toutes les conséquences fâcheuses qui pourraient en résulter. Madame Price fut piquée et courroucée. Une réponse qui renfermait les deux sœurs dans ses plaintes amères, et qui contenait des réflexions peu respectueuses sur l’orgueil de sir Thomas, à qui madame Norris ne manqua pas de communiquer cette lettre, interrompit toute communication entre madame Price et ses sœurs pendant un espace de temps considérable.

La distance entre leurs demeures était si grande, et leur position dans le monde était si différente, que, pendant onze ans, les uns et les autres ignorèrent à peu près mutuellement leur existence. Il n’y eut que madame Norris qui, de temps en temps, annonçât avec humeur à sir Thomas, qui en était surpris, que sa sœur Fanny était encore accouchée d’un autre enfant. Au bout de onze ans cependant, madame Price ne put se résoudre à conserver plus long-temps de l’orgueil et du ressentiment, et à perdre une liaison de famille qui pouvait lui donner de l’assistance. Des enfans en grand nombre, et qui pouvaient se multiplier encore, un mari incapable de prendre un service actif, mais qui n’en était pas moins enclin aux plaisirs de la table, et un très-faible revenu pour subvenir à l’entretien de sa famille, déterminèrent madame Price à rechercher, à regagner l’affection des amis qu’elle avait si inconsidérément négligés. Elle écrivit en conséquence à lady Bertram, et peignit ses regrets et sa situation de manière à la disposer, ainsi que son époux, à une réconciliation. Elle était sur le point d’accoucher de son neuvième enfant, et après avoir rappelé cette circonstance et imploré leur protection pour l’enfant attendu, elle ne cachait point combien les huit autres pourraient avoir besoin de leur appui par la suite. Son aîné était un garçon de dix ans, plein d’ardeur et de bonne volonté, et qui désirait déjà ardemment d’avoir une carrière à suivre. Mais que pouvait-elle faire pour lui ? S’il pouvait par la suite être utile à sir Thomas dans ses possessions d’Amérique, tous les emplois lui seraient bons, ou bien il prendrait la carrière de la marine pour les Indes orientales, si cela paraissait plus convenable à sir Thomas.

Cette lettre ne fut point sans effet. Elle rétablit la concorde et l’affection entre les différens membres de la famille. Sir Thomas envoya en réponse un avis amical et des assurances de bienveillance, lady Bertram envoya de l’argent et un trousseau d’enfant, et madame Norris écrivit la lettre.

Ce furent-là les suites immédiates de la démarche de madame Price ; mais au bout d’un an, il en résulta pour elle un avantage plus important. Madame Norris faisait observer souvent à sir Thomas et à lady Bertram qu’elle ne pouvait bannir de sa pensée sa pauvre sœur et sa nombreuse famille, et elle finit par dire qu’elle serait charmée de voir que l’un de ses enfans fût élevé à Mansfield. « Que serait-ce d’avoir soin entr’eux de la fille aînée de madame Price, âgée de neuf ans, et arrivée à une époque de la vie qui demandait plus d’attention que sa pauvre mère ne pouvait lui en donner ? L’embarras et la dépense ne seraient rien, comparés à la bonté de cette action. » Lady Bertram accueillit sur le champ cette proposition. « Je crois que nous ne pouvons mieux faire, dit-elle aussitôt ; envoyons chercher l’enfant. »

Sir Thomas ne pouvait donner son consentement si subitement. Il fit des objections ; il hésita. C’était une charge sérieuse. En prenant cet enfant, il fallait lui donner une éducation convenable, autrement ce serait une cruauté que de l’ôter à sa famille. Il pensait à ses quatre propres enfans, à ses deux fils, à l’amour entre cousins, etc. Mais il n’eut pas plutôt entrepris d’établir ses objections, que madame Norris l’interrompit en répondant à toutes, qu’il les eût faites ou non.

« Mon cher sir Bertram, je vous comprends à merveille, et je rends justice à la générosité et à la délicatesse de vos réflexions, qui sont entièrement d’accord avec votre conduite : je pense comme vous, que l’on doit tout faire pour l’établissement d’un enfant que l’on a en quelque sorte adopté. Comme je n’ai point d’enfans, il n’y a qu’à ceux de mes sœurs que je puisse vouloir laisser mon bien ; et je suis sûre que M. Norris est trop juste… Mais vous savez que je n’aime pas à me vanter. Ne soyons pas effrayés par une bagatelle. Que la jeune fille reçoive une bonne éducation, et qu’elle soit introduite convenablement dans le monde, et il y a dix à parier contre un, qu’elle trouvera un bon établissement sans qu’il en coûte rien à aucun de nous. Il suffit qu’elle soit votre nièce, sir Thomas, pour qu’elle soit vue favorablement dans tout le voisinage. Je ne dis pas qu’elle deviendra aussi belle que ses cousines ; j’ose même dire qu’elle ne le deviendra pas ; mais tant de favorables circonstances la serviront dans ce pays, qu’il y a toute sorte de probabilité qu’elle formera un excellent mariage. Vous pensez à vos fils… ; mais ce que vous craignez ne peut arriver. Élevés ensemble, ils se regarderont comme frères et sœurs. Cela est moralement impossible, je ne connais aucune preuve de ce que vous redoutez. C’est même le seul moyen de prévenir une semblable liaison. Supposez qu’elle devienne une jolie personne, et que dans sept ans d’ici elle soit vue pour la première fois par Thomas ou Edmond ? j’ose dire qu’il y aurait quelque mésaventure à redouter. Mais, élevés ensemble, quand bien même elle aurait la beauté d’un ange, elle ne leur paraîtra jamais qu’une sœur. »

« Il y a beaucoup de choses vraies dans ce que vous dites, répliqua sir Thomas ; je suis loin de vouloir m’opposer, sur de frivoles prétextes, à un plan qui convient aussi bien à nos situations mutuelles. Je veux dire seulement qu’il ne faut pas l’adopter légèrement ; et que, pour rendre cette action profitable à madame Price, nous devons assurer à l’enfant, ou nous regarder comme obligés de lui assurer une pension convenable, si cet établissement que vous prévoyez si promptement n’avait pas lieu.

« Je vous entends parfaitement, s’écria Mme Norris ; vous êtes la générosité même, et nous serons toujours d’accord sur ce point. Vous savez que je suis toujours prête à faire tout ce que je puis pour le bonheur de ceux que j’aime ; et quoique je ne ressente pas pour cette petite fille la centième partie de l’attachement que j’ai pour vos enfans, je me haïrais moi-même si j’étais capable de la négliger. N’est-elle pas la fille de ma sœur ? et pourrais-je la voir manquer de quelque chose tant que j’aurais un morceau de pain à lui donner ? Mon cher sir Thomas, avec tous mes défauts, j’ai un bon cœur, et pauvre comme je suis, je me refuserais plutôt le nécessaire que de manquer de générosité. Ainsi, j’écrirai demain à ma pauvre sœur, si vous le voulez, et je lui ferai la proposition dont nous venons de parler. Aussitôt que ce sera une chose décidée, je me charge de faire venir l’enfant à Mansfield ; vous n’aurez aucun embarras à cause de cela. Vous savez que je ne regarde pas à ma peine. J’enverrai Nanny à Londres pour cet objet. Elle descendra chez son cousin le sellier, et l’enfant lui sera envoyé dans ce lieu. On peut aisément trouver à Portsmouth des personnes respectables allant à Londres par les voitures publiques, auxquelles madame Price confiera sa fille. »

Sir Thomas ne fit plus d’objections ; il blâma seulement le plan d’envoyer Nanny. Un moyen plus honorable et moins économique ayant été arrêté pour le voyage de l’enfant, la chose fut regardée comme arrangée, et l’on jouit d’avance des plaisirs d’un projet si bienveillant. Ces plaisirs, en stricte justice, n’auraient pas dû être les mêmes pour les différens intéressés dans cette affaire ; car sir Thomas était résolu d’être le protecteur réel de l’enfant, et madame Norris n’avait pas la moindre intention de faire les plus petits frais pour son entretien. Elle avait assez de bienveillance pour marcher, parler, donner des avis, et personne ne savait mieux qu’elle dicter aux autres la libéralité. Mais son amour pour l’argent était égal à sa passion pour donner des conseils, et elle s’entendait aussi bien à conserver sa bourse qu’à dépenser celle des autres. Comme elle avait fait un mariage au-dessous des prétentions qu’elle avait eues, elle avait jugé devoir adopter d’abord une conduite économe, et ce qui avait commencé par une mesure de prudence, était devenu ensuite une chose de choix.

Quand on reprit ce sujet, les vues de madame Norris se découvrirent entièrement ; et lorsque lady Bertram lui demanda tranquillement : « Ma sœur, l’enfant ira-t-il d’abord chez vous ; ou viendra-t-il chez nous ? » sir Thomas entendit avec quelque surprise madame Norris lui répondre qu’elle était dans l’impossibilité de prendre aucune part personnelle à cette charge. Il avait jugé que ce serait une addition convenable aux habitans du presbytère, et que cette jeune fille serait une compagne très-désirable pour une tante qui n’avait point d’enfants ; mais il reconnaissait qu’il s’était entièrement abusé. Madame Norris allégua le mauvais état de la santé de M. Norris, qui lui rendait le bruit insupportable, et qui nécessitait, quand il avait ses accès de goutte, qu’elle ne bougeât pas d’auprès de lui.

« Alors, il sera mieux que ma nièce vienne ici, dit lady Bertram froidement. Après une courte pause, sir Thomas ajouta avec dignité : « Oui, que notre maison soit la sienne. Nous ferons notre devoir envers elle, et elle aura du moins l’avantage d’avoir des compagnes de son âge, et une institutrice. »

« Cela est très-vrai, s’écria madame Norris, et ce sont deux considérations importantes. Ce sera la même chose pour miss Lee d’avoir trois jeunes filles à instruire au lieu de deux. Je voudrais seulement pouvoir être plus utile ; mais vous voyez que je fais ce que je puis. Je ne suis pas de ces gens qui craignent leur peine. Nanny ira chercher la petite, quoique cela me gênera un peu. J’espère que ce sera une bonne fille, et qu’elle sera sensible au bonheur d’avoir de tels amis. »

« Si ses dispositions étaient réellement mauvaises, dit sir Thomas, nous ne pourrions, à cause de nos enfans, la garder dans notre maison ; mais il n’y a aucune raison pour craindre un si grand mal. Nous devons nous attendre à ce qu’elle soit fort ignorante, à ce qu’elle ait des sentimens peu élevés et des manières communes ; mais ce ne sont pas là des défauts incurables. Si mes filles eussent été plus jeunes qu’elle, j’aurais fait une attention extrême à cette introduction auprès d’elles d’une nouvelle compagne ; mais dans l’état où sont les choses, je crois qu’il n’y a rien à craindre pour mes filles, et qu’il y a tout à espérer pour leur jeune cousine, dans cette association. »

« C’est exactement là ce que je pense, dit madame Norris, et ce que je disais ce matin à mon mari. Il suffira que l’enfant soit avec ses cousines pour recevoir de l’éducation ; si miss Lee ne lui apprenait rien, ses cousines seules leur enseigneraient à être bonne et intelligente. »

« J’espère, dit lady Bertram, qu’elle ne tracassera pas mon pauvre petit singe. Il n’y a que peu de temps que j’ai obtenu de Julie qu’elle le laissât tranquille. »

« Nous rencontrerons quelques difficultés, madame Norris, dit sir Thomas, relativement à la distinction qu’il y aura à faire entre les jeunes personnes, quand elles prendront de l’âge, et pour faire sentir à mes filles ce qu’elles sont ; sans qu’elles regardent cependant leurs cousines trop au-dessous d’elles, tout en se rappelant qu’elle n’est pas une miss Bertram. Je désire qu’elles soient unies d’amitié, sans vouloir autoriser aucun degré d’arrogance de la part de mes filles ; mais cependant elles ne peuvent pas être égales. Leur rang, leur fortune, leurs droits seront toujours différens. C’est un point fort délicat, et vous devrez nous aider dans nos efforts pour suivre exactement la meilleure ligne de conduite à suivre. »

Madame Norris fut entièrement disposée à seconder sir Thomas ; et quoiqu’elle convînt avec lui que c’était une chose très-difficile, elle lui fit espérer qu’entre eux ce serait aisément exécuté.

Le lecteur croira facilement que madame Norris n’écrivit pas en vain à sa sœur. Madame Price fut étonnée que l’on eût choisi une fille, tandis qu’elle avait tant de beaux garçons ; mais elle n’en accepta pas moins l’offre avec reconnaissance, assurant ses sœurs que sa fille avait un heureux caractère, de bonnes dispositions, et qu’elle ne mériterait jamais qu’on la renvoyât. Elle la représenta comme étant un peu délicate et faible ; mais elle espérait que le changement d’air lui ferait un bien remarquable. Pauvre femme ! elle pensait probablement que le changement d’air ne serait pas moins avantageux à plusieurs autres de ses enfans !


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CHAPITRE II.

La petite fille fit son long voyage heureusement ; madame Norris alla au-devant d’elle à Northampton, pour avoir l’agrément de la présenter à son beau-frère et à sa sœur, et de la recommander à leur bonté.

Fanny Price avait, à cette époque, dix ans accomplis ; et quoiqu’au premier aspect elle n’eût rien de remarquable pour la beauté, elle n’avait rien aussi qui pût déplaire à ses parens. Elle était petite pour son âge ; elle avait peu de carnation. Sa timidité était extrême ; mais son air, quoique craintif, n’avait rien de vulgaire : sa voix était douce, et quand elle parlait, sa contenance était aimable. Sir Thomas et lady Bertram la reçurent avec beaucoup de bonté ; et le premier, voyant combien elle avait besoin d’encouragement, essaya de paraître moins grave. Lady Bertram, sans prendre tant de peines, ni dire beaucoup de paroles, se contenta de regarder sa jeune nièce avec un sourire bienveillant, et lui parut à ce moyen moins imposante que son époux.

Tous les enfans étaient au logis. Ils accueillirent la petite cousine avec affabilité et gaîté, sur-tout les fils, qui, âgés de dix-sept ans et de seize ans, et grands pour leur âge, paraissaient à Fanny être des hommes. Les deux filles, qui étaient plus jeunes, étaient plus embarrassées à cause des remarques peu judicieuses que leur père avait cru devoir leur faire sur leur conduite avec leur cousine. Mais elles avaient trop l’habitude de la société et des louanges pour éprouver rien qui ressemblât à de la timidité ; et leur confiance en elles-mêmes augmentant par le peu de hardiesse de leur cousine, elles furent bientôt en état d’examiner ses traits et son habillement avec une paisible indifférence.

Les enfans de sir Thomas étaient remarquables par les avantages qu’ils tenaient de la nature. Les garçons étaient très-bien, et les filles véritablement belles. Tous étaient précoces dans leur taille, ce qui faisait entre eux et leur cousine une différence pour leurs personnes, comme l’éducation en faisait une autre dans l’aisance de leurs manières. Il n’y avait que deux ans entre la plus jeune des filles et Fanny. Julia Bertram n’avait que douze ans, et Maria, l’aînée, n’en avait que treize. La petite Fanny cependant, était aussi malheureuse que possible. Effrayée de tout, honteuse d’elle-même, et soupirant après la maison qu’elle avait quittée, elle ne pouvait lever les yeux, proférait à peine quelques paroles et était toujours prête à pleurer. Madame Norris lui avait parlé pendant toute la route de Northampton à Mansfield, de son étonnant bonheur, de la reconnaissance extraordinaire qu’elle en devait avoir, ainsi que de la bonne conduite qu’elle devait tenir. Son chagrin s’était augmenté par l’idée de sa dépendance d’autrui. La fatigue du voyage l’accablait aussi. En vain sir Thomas lui fit-il quelques caresses ; en vain madame Norris prédit-elle qu’elle serait une bonne fille ; en vain lady Bertram lui sourit-elle et la fit-elle s’asseoir sur son sopha avec elle et son petit singe ; en vain lui présenta-t-on des gâteaux de toutes les espèces ; elle pouvait à peine manger quelques morceaux sans que ses larmes vinssent l’interrompre. Le sommeil paraissait être ce dont elle avait le plus besoin, on la mit au lit pour finir ses chagrins.

« Voilà un commencement qui ne promet pas beaucoup, dit madame Norris, lorsque Fanny eut quitté le salon. Après tout ce que je lui ai dit pendant la route, j’aurais cru qu’elle se serait mieux conduite. Je désire qu’il n’y ait pas un peu d’apathie dans son caractère. Sa pauvre mère y était très-portée. Cependant, nous devons avoir de l’indulgence pour un enfant de son âge. Le regret qu’elle a d’avoir quitté sa maison, n’est pas à son désavantage ; car c’était sa maison, malgré tout ce qui y manque : elle ne peut pas encore comprendre ce qu’elle gagne à en changer. Ainsi donc, il faut de la modération en toutes choses. »

Il fallut toutefois plus de temps que madame Norris ne l’avait cru pour réconcilier Fanny avec la nouveauté du parc de Mansfield, et l’accoutumer à son éloignement de toutes les personnes avec lesquelles elle était habituée à vivre. Sa sensibilité était très-vive, et l’on y faisait trop peu d’attention à Mansfield.

Le jour de fête accordé aux filles de lord Bertram, pour qu’elles se liassent davantage avec leur cousine, produisit entre elles peu d’intimité. Les deux sœurs prirent une idée peu favorable de Fanny, en sachant qu’elle n’avait jamais étudié la langue française ; et quand elles virent qu’elle était peu frappée du duo qu’elles eurent la complaisance de chanter pour elle, se bornant alors à lui donner quelques-uns de leurs plus anciens jouets, elles la laissèrent à elle-même et s’occupèrent de ce qui leur plaisait davantage pour le moment.

Fanny, soit qu’elle fût auprès ou loin de ses cousines ; soit qu’elle fût dans la chambre d’études, dans le salon ou dans le jardin, était également malheureuse, parce que tout lui inspirait de la crainte. Le silence de lady Bertram glaçait son cœur ; la gravité des regards de sir Thomas la rendait interdite, et les leçons de madame Norris l’effrayaient. Ses cousines la mortifiaient par leurs réflexions sur sa timidité. Miss Lee s’étonnait de son ignorance, et les femmes de chambres se moquaient de ses vêtemens. Lorsqu’à tous ces sujets de chagrin elle y ajoutait le souvenir des frères et des sœurs pour lesquels elle avait toujours été une compagne importante, son cœur éprouvait un découragement qu’elle ne pouvait surmonter.

Une semaine s’était écoulée sans que l’on eût soupçonné, d’après l’air tranquille de Fanny, qu’elle finissait toutes ses journées par des larmes, lorsqu’elle allait chercher les bienfaits du sommeil. Un matin, elle fut surprise pleurant dans sa chambre, par son cousin Edmond, le plus jeune des fils de sir Bertram.

« Ma chère petite cousine, dit-il avec toute la douceur d’un excellent naturel, qu’avez-vous ? » et s’asseyant auprès d’elle, il s’efforça d’apprendre le sujet de sa douleur. « Êtes-vous malade ? quelqu’un est-il fâché avec vous ? Julia et Maria vous ont-elle querellée ? » À toutes ces questions, il n’obtint long-temps pour réponse que non, non du tout ; non, je vous remercie. Mais il persévéra, et aussitôt qu’il eut nommé dans les sujets de chagrin de Fanny, sa séparation de la maison paternelle, il reconnut, par le redoublement de ses larmes, qu’il en avait découvert le motif : il essaya de la consoler. »

« Vous êtes fâchée d’avoir quitté votre mère, ma chère petite Fanny, dit-il, et cela prouve la bonté de votre cœur ; mais vous devez songer que vous êtes ici avec des parens et des amis qui vous aiment et qui désirent vous rendre heureuse. Allons-nous promener dans le parc, et vous me direz tout ce que vous vous rappelez de vos frères et de vos sœurs. »

Dans cette conversation, Edmond apprit que le frère que Fanny regrettait le plus était William ; il était plus âgé qu’elle d’un an. C’était son compagnon, son ami. William avait été fâché qu’elle fût partie, il lui avait dit qu’il souffrirait beaucoup de son absence. « Mais William vous écrira, j’en suis certain. » Oui, il m’a promis de le faire ; mais il m’a dit de lui écrire la première. » « Et quand lui écrirez-vous » ? Fanny baissa la tête, hésita, et répondit qu’elle ne savait pas, qu’elle n’avait point de papier.

« Si c’est là toute la difficulté, je vous donnerai tout ce qu’il vous faudra. Seriez-vous bien aise, d’écrire à William ? « Oh ! oui. »

« Eh bien, venez avec moi dans la chambre du déjeûner, nous trouverons là tout ce qu’il faudra. »

« Mais, mon cousin…, la lettre ira-t-elle à la poste ?

« Oui, je vous assure, elle ira avec les autres lettres ; et, comme votre oncle l’affranchira, elle ne coûtera rien à William. »

« Mon oncle ! » répéta Fanny avec un air effrayé.

« Oui, quand vous aurez écrit votre lettre, je la donnerai à mon père pour qu’il l’affranchisse. »

Fanny trouva que c’était une grande hardiesse ; mais elle ne fit plus d’objections. Ils allèrent ensemble dans le salon du déjeûner, où Edmond disposa le papier de Fanny avec toute la complaisance que son frère William aurait pu y mettre, et probablement avec plus d’adresse. Il resta avec elle tout le temps qu’elle mit à écrire sa lettre, l’aidant dans son orthographe, et de tous les petits soins qui pouvaient lui être utiles. Quand elle eut fini, il écrivit lui-même ses complimens d’amitié pour William, et il lui envoya une demi-guinée sous le cachet. La sensibilité de Fanny fut vivement excitée par cette bienveillance : elle se croyait incapable d’exprimer ses sentimens, mais son air et quelques mots sans art témoignaient toute sa reconnaissance, et son cousin commença à la trouver un objet intéressant : il lui parla davantage, et, d’après tout ce qu’elle dit, il fut convaincu qu’elle avait un cœur sensible et un vif désir de bien faire. Il reconnut qu’elle avait droit à ce qu’on eût des attentions pour elle, par la grande délicatesse avec laquelle elle envisageait sa situation, et par son extrême timidité ; il ne lui avait jamais fait aucune peine, mais il voyait qu’elle avait besoin d’une bonté plus positive ; et, dans cette vue, il commença d’abord par tâcher de dissiper les craintes que lui inspiraient tous les habitans de Mansfield ; il lui conseilla de jouer avec Maria et Julia, et d’être aussi gaie qu’elle le pourrait.

À partir de ce jour, Fanny se trouva plus agréablement ; elle sentait qu’elle avait un ami, et la bonté de son cousin Edmond lui donna du courage ; le lieu lui parut moins extraordinaire, les personnes lui devinrent moins formidables, et, s’il y en avait parmi elles qu’elle ne pouvait cesser de craindre, elle commença du moins à connaître leurs manières d’être, et comment il fallait agir pour s’y conformer. Son extrême timidité qui avait été gênante pour les autres, et d’un mauvais effet pour elle-même, se dissipa. Elle ne fut plus épouvantée de paraître devant son oncle, et la voix de sa tante Norris ne la fit plus tressaillir au dernier degré. Elle devint une compagne pour ses cousines, qui la trouvaient quelquefois agréable, et elles ne tardèrent pas à avouer que Fanny avait un assez bon caractère.

Edmond avait toujours la même bonté pour elle, et elle n’avait à endurer de la part de Thomas que cette sorte de gaîté qu’un jeune homme de dix-sept ans croit souvent devoir employer à l’égard d’un enfant de dix ans. Il entrait dans la vie plein d’ardeur, et avec toutes les dispositions libérales d’un fils aîné qui se sent né pour seulement dépenser et jouir. Ses égards pour sa petite cousine étaient en rapport avec sa situation ; il lui faisait de très-jolis petits présens, et riait d’elle.

Comme l’apparence et l’esprit de Fanny s’étaient améliorés, sir Thomas et madame Norris s’applaudissaient de leur plan bienveillant, et ils étaient très-disposés à penser que, quoique Fanny fût encore loin de montrer beaucoup d’intelligence, elle avait cependant d’heureuses dispositions, et paraissait ne pas devoir leur causer d’embarras.

Fanny savait seulement lire, travailler et écrire ; on ne lui avait rien appris de plus, et, comme ses cousines trouvaient qu’elle ignorait beaucoup de choses qui leur étaient familières, elles la jugèrent extrêmement stupide. Pendant deux ou trois semaines, il ne fut question dans le salon que de l’ignorance de Fanny. « Chère maman, disait Maria ou Julia, ma cousine ne peut pas rassembler la carte d’Europe ; ma cousine ne peut nommer les principales rivières de la Russie ; ma cousine n’a jamais entendu parler de l’Asie mineure. »

« Ma chère, répliquait madame Norris, cela est très-mal ; mais vous vous ne devez pas attendre que tout le monde soit aussi avancé en instruction que vous l’êtes. « Ma tante, je vous dirai une autre chose de Fanny qui montre combien elle est stupide ; elle ne paraît point envieuse d’apprendre la musique ni le dessin. »

« Certes, ma chère, cela est très-stupide en effet, et cela montre un grand manque de génie et d’émulation : cependant, tout considéré, il est peut-être bien qu’elle pense ainsi, car, quoique votre père ait la bonté de la faire élever avec vous, il n’est nullement nécessaire qu’elle soit aussi accomplie que vous l’êtes. Au contraire, il est à désirer qu’il y ait entre vous de la différence. »

Tels étaient les conseils que madame Norris donnait à ses nièces pour leur former l’esprit. Il n’était pas étonnant d’après cela qu’elles manquassent de générosité et de modestie, quoiqu’elles eussent des talens naissans et une instruction précoce. Sir Thomas, ne s’apercevait pas de ce qu’il y avait à blâmer en elles, parce que, quoiqu’il fût un père tendre, la gravité de son caractère empêchait ses filles de parler librement devant lui.

Lady Bertram ne donnait pas la plus légère attention à leur éducation ; elle n’avait aucun temps à donner à de pareils soins : elle passait ses journées sur un sopha, habillée avec élégance, occupée de quelque travail d’aiguille, pensant plus à son singe qu’à ses enfans, mais très-tendre cependant pour ceux-ci quand ils ne la gênaient pas. Sir Thomas était son guide pour tout ce qui avait de l’importance, et, dans les intérêts plus petits, c’était sa sœur qui la dirigeait.

Fanny, avec toute son ignorance et sa timidité, était fixée cependant à Mansfield, et, prenant de l’attachement pour sa nouvelle résidence, elle croissait auprès de ses cousines sans être malheureuse. Maria ni Julia n’avaient pas précisément un mauvais naturel ; et quoique Fanny fût souvent mortifiée par la manière dont elles agissaient avec elle, l’opinion qu’elle avait de ses droits était trop peu élevée pour qu’elle s’en offensât.

À l’époque ou Fanny était venue à Mansfield, lady Bertram, par indolence autant que pour le soin de sa santé, avait renoncé à aller habiter sa maison à Londres où elle se rendait ordinairement chaque printemps. Elle resta entièrement à la campagne, laissant sir Thomas assister au parlement avec le plus ou le moins d’agrément qu’il pouvait trouver à être éloigné d’elle. Les demoiselles Bertram continuèrent en conséquence à exercer leur mémoire et cultiver leur esprit à la campagne, et devinrent tout à fait grandes. Leur père les trouvait aussi bien qu’il pouvait le désirer, et il augurait qu’elles feraient de respectables alliances. Son fils aîné était étourdi et extravagant, il lui avait déjà donné du mécontentement ; mais ses autres enfans ne lui promettaient que de la satisfaction. Le caractère d’Edmond, son bon sens, sa justesse d’esprit annonçaient qu’il ferait honneur à sa famille et la rendrait heureuse ainsi que lui-même. Il était destiné à la carrière du clergé.

Sir Thomas, au milieu des soins qu’il donnait à sa famille, n’oubliait pas celle de madame Price. Il pourvoyait libéralement à l’éducation et à la carrière de ses fils à mesure qu’ils devenaient assez âgés pour prendre un état, et Fanny, quoique totalement séparée de sa famille, était charmée d’apprendre tout ce que sir Thomas faisait pour elle. Dans le cours de plusieurs années, elle n’avait goûté que rarement le plaisir d’être avec William. Elle n’avait vu aucun autre de ses parens ; mais William qui, peu de temps après le départ de Fanny de Porstmouth avait pris la carrière de la mer, avait été invité à venir passer une semaine dans le Northampton avec sa sœur. On peut s’imaginer avec quel plaisir le frère et la sœur se revirent, et avec quel chagrin ils se séparèrent. Heureusement cette visite avait eu lieu à l’époque des fêtes de Noël ; Edmond revenait du collége ces jours-là, et il parla avec tant de raison à Fanny sur ce que la profession de William exigeait et sur les avantages qui pouvaient résulter pour lui de leur séparation, qu’il la lui fit trouver moins pénible. L’affection d’Edmond ne lui manquait jamais ; quand il quitta le collége d’Eton pour aller à Oxford, il conserva les mêmes dispositions pour Fanny. Il était toujours fidèle à son amitié pour elle, essayant de faire ressortir ses bonnes qualités, lui donnant ses conseils, ses consolations, ses encouragemens.

Ses attentions pour elle étaient de la plus haute importance pour le perfectionnement de son esprit et l’augmentation de ses plaisirs. Il reconnaissait qu’elle était intelligente, qu’elle avait autant de facilité d’esprit que de bon sens, et un amour pour la lecture qui, bien dirigé, est seule une éducation. Miss Lee lui apprit la langue française et lui fit répéter chaque jour une leçon d’histoire ; mais c’était Edmond qui lui indiquait les livres qui charmaient ses heures de loisir ; il encourageait son goût, il rectifiait son jugement, il lui rendait ses lectures utiles en lui parlant de ce qu’elle avait lu, et il augmentait son goût pour l’instruction par des éloges judicieux. En retour de semblables services, elle l’aimait plus que toute autre personne au monde, à l’exception de William ; son cœur était partagé entre eux deux.


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CHAPITRE III.

Le premier évènement de quelque importance qui eut lieu dans la famille, fut la mort de M. Norris, qui arriva lorsque Fanny atteignit l’âge de quinze ans. Il devait en résulter nécessairement quelques changemens : madame Norris, en quittant le presbytère, demeura quelque temps à Mansfield, et alla ensuite habiter une petite maison qui appartenait à sir Thomas dans le village. Elle se consola de la perte de son mari en réfléchissant que sa dépense serait diminuée.

Le presbytère devait appartenir par la suite à Edmond, et si M. Norris fût mort quelques années plutôt ; cette cure aurait été donnée à quelque ami qui l’aurait occupée jusqu’à ce qu’Edmond eût été en âge de recevoir les ordres ; mais l’extravagance de Thomas avait été si grande avant que cette époque fût arrivée, qu’il fallut changer ces dispositions et se contenter pour Edmond d’une autre cure moins considérable.

Sir Thomas fit à cette occasion de fortes remontrances à son fils aîné. Celui-ci les écouta avec quelque confusion et quelque regret ; mais il tâcha d’y échapper aussi promptement qu’il le pût faire, et s’en consola en pensant que ses dettes n’étaient pas de moitié aussi considérables que celles de quelques-uns de ses amis.

Après la mort de M. Norris, la cure fut dévolue à M. le docteur Grant, qui vint en conséquence résider au presbytère de Mansfield, et qui, âgé seulement de quarante-cinq ans, paraissait devoir conserver sa place long-temps.

Il avait une femme plus jeune que lui de quinze ans, mais il n’avait point d’enfans. Ils furent représentés suivant la coutume, dans le voisinage, comme des gens aimables et respectables.

L’époque était venue où sir Thomas s’attendait que sa belle sœur prendrait sa nièce avec elle. Son état de veuve et l’âge de Fanny semblaient rendre cette réunion on ne peut plus convenable. Quelques pertes récentes faites aux Indes occidentales et les dépenses folles de son fils aîné, faisaient désirer à sir Thomas de n’être plus chargé de l’entretien de Fanny. Il croyait cet arrangement tellement naturel, qu’il en parla à sa femme comme d’une chose arrêtée ; et, dès que lady Bertram se trouva avec Fanny, elle lui dit tranquillement : « Eh bien, Fanny ! vous allez nous quitter et vivre avec ma sœur. En serez-vous contente ? »

Fanny fut trop étonnée pour ne pas faire répéter les mêmes paroles à sa tante. « Moi vous quitter ! » dit-elle » « Oui, ma chère. De quoi vous étonnez-vous ? vous avez été cinq ans avec nous, et ma sœur a toujours eu l’intention de vous prendre chez elle aussitôt que M. Norris serait mort. »

Cette nouvelle fut aussi désagréable à Fanny qu’elle lui était inattendue. Elle n’avait jamais reçu de témoignages d’amitié de sa tante Norris, et elle ne pouvait l’aimer.

« Je serai très-fâchée de m’en aller, » dit Fanny d’une voix timide.

« Oui, je le crois. Cela est assez naturel ; car je pense que vous avez été aussi peu tourmentée dans cette maison, qu’aucune personne dans le monde. »

« J’espère que je ne suis pas une ingrate, ma tante, » dit Fanny modestement.

« Non, ma chère, je ne le suppose pas ; je vous ai toujours trouvée une très-bonne fille. »

« Et je ne vivrai plus ici de nouveau ? »

« Non ma chère. Mais vous n’en aurez pas moins une agréable résidence. Peu vous importe d’être dans une maison ou dans l’autre ? »

Fanny quitta l’appartement avec un cœur attristé. Aussitôt qu’elle vit Edmond, elle lui fît part de son chagrin. « Mon cousin, dit-elle, il arrive quelque chose qui me fait de la peine ; et, quoique vous m’ayez souvent dit que je devais me réconcilier avec des choses qui me déplaisaient d’abord, je crois que vous penserez comme moi cette fois-ci. Je vais vivre entièrement auprès de ma tante Norris. »

« Vraiment ! »

« Oui, ma tante Bertram vient de me l’apprendre ; c’est une chose décidée : je dois quitter le parc de Mansfield et aller à la maison de ma tante. »

« Eh bien, Fanny, si ce plan ne vous déplaisait pas, je le trouverais excellent. »

« Oh ! mon cousin ! »

« Ma tante agit comme une femme sensible, en désirant vivre avec vous. Elle choisit une amie et une compagne exactement telle qu’elle doit le faire, et je suis bien aise que son amour pour l’argent ne soit pour rien dans cette affaire ; j’imagine, Fanny, que vous n’êtes pas trop fâchée d’aller auprès d’elle ? »

« Pardonnez-moi, je ne puis trouver cela agréable : j’aime cette maison-ci, et tout ce qui s’y trouve. Je n’aimerai rien dans l’autre ; vous savez combien je suis peu dans les bonnes grâces de ma tante Norris ? »

« Elle a été de même avec nous tous ; elle n’a jamais su se rendre agréable aux enfans. Mais aujourd’hui vous êtes d’un âge à être traitée autrement. Il me semble qu’elle se conduit déjà mieux à votre égard ; et quand vous serez sa seule compagne, vous obtiendrez nécessairement de l’importance à ses yeux. »

« Je ne puis jamais avoir quelque importance pour qui que ce soit. »

« Et par quelle raison ? »

« Par une infinité de raisons : ma situation, mon ignorance, ma timidité. »

« Croyez-moi, Fanny, vous vous servez d’expressions qui ne vous conviennent point ; par-tout où vous serez connue vous exciterez de l’intérêt ; vous avez du bon sens, vous avez un aimable caractère, et je suis certain que vous avez un cœur reconnaissant qui vous portera toujours à montrer votre gratitude de la bonté que l’on vous témoignera. Je ne connais aucune meilleure qualité pour une amie et une compagne. »

« Vous avez trop d’indulgence, dit Fanny en rougissant à chaque louange qu’Edmond lui donnait. Comment puis-je vous remercier d’une opinion aussi flatteuse pour moi ? Ah ! mon cousin, si je quitte cette maison-ci, je me rappellerai votre bonté jusqu’au dernier moment de ma vie. »

« En vérité, Fanny, vous parlez comme si vous partiez pour deux cents lieues ; mais songez donc que vous serez presque aussi rapprochée de nous qu’auparavant. Nous nous réunirons tous les jours, et la seule différence qu’il y aura, sera que madame Norris, en vous ayant auprès d’elle, sera forcée de vous rendre justice. »

Fanny soupira, et dit : « Je ne puis voir comme vous ; mais je dois croire que vous pensez d’une manière plus juste que moi, et je vous suis très obligée de ce que vous cherchiez à me réconcilier avec ce que je ne puis empêcher. »

Ainsi se termina cette conversation. Fanny aurait bien pu s’épargner le chagrin que le projet dont elle venait de parler à Edmond lui avait causé, car madame Norris n’avait pas la moindre intention de la prendre avec elle. Lady Bertram s’en assura bientôt. « Je pense, ma sœur, dit-elle à madame Norris, que nous n’aurons plus besoin de miss Lee quand Fanny ira vivre avec vous ? »

« Vivre avec moi ! chère lady Bertram ! » s’écria madame Norris presque en tressaillant.

« Je pensais que c’était une chose arrangée avec sir Thomas ? »

« Jamais, jamais je n’ai dit une syllabe de cela à sir Thomas. Fanny vivre avec moi ! c’est la dernière chose au monde à laquelle je penserais. Bon Dieu ! que pourrais-je faire avec Fanny ? Moi, pauvre veuve, dont les esprits sont abattus, Je devrais prendre soin d’une jeune fille de quinze ans ! Sir Thomas est trop mon ami pour vouloir me charger d’un pareil fardeau. Je ne me refuse pas à cet embarras par un motif d’économie : mon objet, lady Bertram, est d’être utile à ceux qui viennent après moi ; c’est pour le bien de vos enfans que je conserve ce que j’ai ; je n’ai personne qui m’intéresse davantage, et je voudrais bien pouvoir leur laisser quelque chose qui fût digne d’eux. »

« Vous êtes bien bonne, mais ne vous gênez pas à cause de cela ; ils sont sûrs d’avoir de la fortune ; sir Thomas y pourvoira. »

« Tant mieux : je veux dire seulement que mon seul désir est d’être utile à votre famille. Ainsi, lorsque sir Thomas vous reparlera d’envoyer Fanny chez moi, vous pourrez lui dire que ma santé et ma situation d’esprit s’opposent entièrement à ce que cela ait lieu ; et de plus, que véritablement je n’ai pas un lit à lui donner, car je veux avoir une chambre à offrir à un ami. »

Lady Bertram, en répétant cet entretien à son mari, le convainquit qu’il s’était trompé sur les vues de sa belle-sœur. Il ne fut plus question d’envoyer Fanny chez elle ; sir Thomas réfléchissant que tout ce qu’elle possédait était réservé à sa famille, ne songea plus à la contrarier pour cet objet. Fanny apprit bientôt qu’elle avait eu tort de s’affliger pour ce projet, et la joie qu’elle ressentit de le voir détruit, consola Edmond de ce que les avantages qu’il en avait attendus pour Fanny fussent évanouis.

M. et Mme Grant, montrant des dispositions amicales et sociables, donnèrent beaucoup de satisfaction aux diverses personnes de leur voisinage. Ils avaient leurs défauts, et madame Norris sut bientôt les découvrir. Le docteur Grant aimait beaucoup la table, et madame Grant, au lieu d’user d’économie, payait un cuisinier aussi cher que celui de Mansfield. Madame Norris ne tarissait point sur les prodigalités du presbytère.

Depuis un an, ils étaient l’objet de ses remarques, quand un évènement qui survint dans la famille changea le sujet des conversations de madame Norris et de lady Bertram. Sir Thomas jugea convenable à ses intérêts d’aller lui-même à Antigoa ; et, pour mieux arranger ses affaires, il emmena son fils aîné avec lui, afin de le détacher de quelques liaisons pernicieuses. Ils quittèrent l’Angleterre, en présumant être absens pendant une année.

La nécessité de cette mesure, sous le rapport pécuniaire, et l’espérance de l’utilité quelle aurait pour son fils, consolèrent sir Thomas de ce qu’il quittait sa famille et ses filles, sur-tout au moment le plus important de leur vie : il ne pouvait pas se fier entièrement dans lady Bertram pour le remplacer ; mais, avec l’active attention de madame Norris et le jugement d’Edmond, il crut pouvoir partir sans craindre aucun mauvais résultat de son absence.

Lady Bertram ne fut nullement satisfaite du départ de son mari ; mais elle ne conçut aucune alarme sur sa santé, étant du nombre de ces personnes qui regardent les difficultés ou les dangers comme ayant de l’importance suivant le degré où leurs individus y sont exposés.

Les filles de sir Thomas étaient à plaindre dans cette occasion, non pas à cause de leur chagrin, mais plutôt parce qu’elles n’en éprouvaient point. Elles n’avaient aucune affection pour leur père ; il n’avait jamais paru l’ami de leurs plaisirs, et son absence malheureusement leur était très-agréable : elles sentaient qu’elles allaient être leurs maîtresses absolues, et que toute indulgence leur serait accordée. Fanny éprouvait à peu près les sensations de ses cousines ; mais son caractère plus tendre lui faisait se les reprocher comme une ingratitude, et elle s’affligeait de ce qu’elle ne pouvait s’affliger. « Sir Thomas avait tant fait pour elle et pour ses frères ! Il partait peut-être pour ne plus revenir ; comment le voir partir sans répandre une larme ? c’était une honteuse insensibilité. » Il lui avait dit de plus, dans la matinée, qu’elle pourrait voir William dans le cours de l’hiver, et il l’avait chargée de lui écrire et de l’inviter de venir à Mansfield aussitôt que l’on apprendrait que l’escadre à laquelle il appartenait serait arrivée en Angleterre. Quelle bonté ! quelle attention ! mais il avait fini son discours d’une manière qui avait été une triste mortification pour Fanny. « Si William, avait-il dit, vient à Mansfield, j’espère que vous serez à même de le convaincre que les années qui se sont écoulées depuis que vous êtes séparés, ne se sont pas passées inutilement pour votre instruction, quoique je craigne qu’il ne trouve sa sœur, à l’âge de seize ans, aussi peu avancée pour son éducation que lorsqu’elle en avait dix. » Fanny pleura amèrement, à cause de cette réflexion, lorsque son oncle fut parti ; et ses cousines, en lui voyant les yeux rouges, l’accusèrent d’être une hypocrite.


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CHAPITRE IV.

Le fils aîné de sir Thomas Bertram avait passé si peu de temps avant son départ à la maison paternelle, que l’on ne pouvait s’apercevoir de son absence ; et lady Bertram fut bientôt étonnée de voir comment les choses suivaient leur cours accoutumé, malgré l’absence de son mari, et comment Edmond le remplaçait en parlant à l’intendant, en écrivant au procureur, et lui épargnant tous les embarras de l’administration de sa maison.

On reçut bientôt la nouvelle de l’heureuse arrivée des deux voyageurs à Antigoa. L’hiver vint, et se passa sans que sir Thomas annonçât son retour. Les nouvelles qu’il donnait continuaient à être très-bonnes.

Les demoiselles Bertram étaient alors pleinement établies parmi les belles du voisinage ; et comme elles joignaient à la beauté des talens brillans, des manières naturellement aisées et polies, elles faisaient l’objet de l’admiration de leur tante, madame Norris. Lady Bertram n’allait point en public avec ses filles ; elle était trop indolente pour aller jouir de leurs triomphes ; cette agréable charge était confiée à sa sœur, qui ne désirait rien tant qu’une aussi honorable représentation, et qui trouvait fort commode de jouir des plaisirs de la société sans avoir besoin de louer une voiture.

Fanny ne prenait aucune part aux fêtes de la saison ; mais elle trouvait une grande jouissance à être une compagne utile pour sa tante Bertram, quand toute la famille était dehors ; et comme miss Lee avait quitté Mansfield, elle était devenue naturellement nécessaire à lady Bertram dans les soirées où il y avait un bal ou une partie. Elle lui parlait, elle l’écoutait, elle lui faisait une lecture ; et la tranquillité de ces soirées, sa sécurité parfaite dans ce tête-à-tête, rendaient ces momens extrêmement agréables pour elle. Elle aimait à entendre ses cousines lui raconter ce qui s’était passé au bal, lui dire avec qui Edmond avait dansé. Mais elle avait une idée trop peu élevée de sa situation pour imaginer qu’elle pût jamais être admise à partager ces amusemens, et elle en écoutait le détail sans penser qu’elle y pût prendre aucun autre intérêt. L’hiver se passa agréablement pour elle. Quoique William ne fût pas venu en Angleterre, l’espoir de le revoir bientôt avait adouci le regret de la prolongation de son absence.

Le printemps et l’été se passèrent sans que sir Thomas revînt. Au mois de septembre, des circonstances défavorables étant survenues qui reculaient encore la conclusion de ses affaires, il se détermina à renvoyer son fils en Angleterre ; et à rester seul à Antigoa, pour y terminer ses opérations. Thomas arriva en bonne santé, et donna les meilleures nouvelles de celle de son père. Madame Norris tira un mauvais augure de ce que sir Thomas se fût ainsi séparé de son fils ; de tristes pressentimens l’assiégeaient, et pour y échapper, elle venait chaque jour dîner au parc de Mansfield. Mais le retour des plaisirs de l’hiver ne fut pas sans effet, et bientôt madame Norris ne fut plus occupée qu’à surveiller les destinées de sa nièce aînée. « Si le pauvre sir Thomas était condamné à ne plus revenir, se disait-elle, ce serait une consolation que de voir la chère Maria bien mariée. Elle pensait souvent à cela, sur-tout quand elle voyait dans les cercles où elle se trouvait, quelques jeunes gens d’une grande fortune, parmi lesquels elle en avait remarqué un qui venait d’hériter d’une des propriétés les plus belles et les plus considérables du pays.

M. Rushworth fut frappé de la beauté de miss Bertram dès la première fois qu’il l’aperçut ; et comme il était disposé à se marier, il crut éprouver de l’amour. C’était un jeune homme lourd, n’ayant qu’un bon sens vulgaire ; mais comme il n’y avait rien de désagréable dans sa figure, miss Bertram fut charmée de faire sa conquête. Maria Bertram ayant atteint l’âge de vingt-un ans, commençait à penser que le mariage était un devoir ; et comme en épousant M. Rushworth elle aurait la jouissance d’un revenu plus considérable que celui de son père, ainsi qu’un hôtel à Londres, ce qui était un point capital, il lui devint évident qu’elle devait épouser M. Rushworth, si cela lui était possible. Madame Norris mit beaucoup de zèle pour effectuer ce mariage ; et entr’autres moyens qu’elle employa pour y parvenir, elle chercha à faire naître une intimité avec la mère de M. Rushworth, qui vivait avec lui. Elle détermina même lady Bertram à faire dix milles d’une route assez mauvaise, pour aller lui rendre une visite du matin. Madame Rushworth annonça elle-même que son fils désirait beaucoup se marier, et déclara que de toutes les personnes qu’elle avait vues, miss Bertram lui avait paru, par ses aimables qualités, la plus susceptible de faire le bonheur de son fils. Madame Norris accepta le compliment, admira le discernement de madame Rushworth en distinguant Maria, qui, en effet, dit-elle, était sans aucun défaut, était un ange et tellement entourée d’admirateurs, qu’elle pouvait être difficile dans son choix. Mais autant que madame Norris pouvait en juger d’après une si courte connaissance, M. Rushworth paraissait être précisément le jeune homme qui pouvait la mériter et lui inspirer de l’attachement.

Après avoir dansé ensemble à un certain nombre de bals, les jeunes gens justifièrent ces opinions ; et avec la réserve convenable pour l’absence de sir Thomas, un engagement fut pris entre les deux familles, à leur satisfaction mutuelle et à celle de tout le voisinage, qui depuis plusieurs semaines avait décidé que M. Rushworth devait épouser miss Bertram.

Il fallait un délai de quelques mois avant que le consentement de sir Thomas pût être reçu ; mais comme on ne doutait point qu’il ne fût charmé de cette union, les deux familles se fréquentèrent habituellement, et la seule mesure de mystère qui fut adoptée, fut que madame Norris dirait partout que c’était une affaire dont il ne fallait pas parler pour le présent.

Edmond était le seul de la famille qui ne vît pas favorablement ce mariage. Toutes les représentations de sa tante ne pouvaient lui faire trouver dans M. Rushworth une liaison à rechercher. Il ne pouvait nier que sa sœur ne dût mieux juger que personne de son propre bonheur ; mais il aurait désiré qu’elle ne l’eût point basé sur un grand revenu ; et il disait souvent de M. Rushworth : « Si ce jeune homme n’avait pas douze mille livres sterlings de rente, ce serait un très-stupide garçon. »

Sir Thomas toutefois fut très-satisfait d’une alliance si avantageuse, et dont il n’entendait dire que des choses agréables. Il envoya son consentement aussi promptement que possible. La seule condition qu’il y mit, fut que le mariage ne serait célébré qu’à son retour en Angleterre, qui devait avoir lieu incessamment. Il écrivait en avril, et il avait l’espoir de terminer heureusement toutes ses affaires à Antigoa avant la fin de l’été.

Telle était la situation des choses à Mansfield, au mois de juillet ; et Fanny venait d’atteindre sa dix-huitième année, lorsque la société du village fut augmentée de deux personnes : le frère et la sœur de madame Grant, monsieur et miss Crawford, enfans de la mère de madame Grant par un second mariage. Ils étaient jeunes l’un et l’autre et fort riches. Le fils avait une belle propriété dans le comté de Norfolk, la fille avait vingt mille livres sterling. Madame Grant les avait aimés tendrement dans leur enfance ; mais comme peu de temps après son mariage, leur mère commune était morte, et qu’ils avaient été confiés alors à un frère de leur père, elle les avait à peine vus depuis cette époque. Ils avaient trouvé une agréable maison dans celle de leur oncle, nommé l’amiral Crawford. L’amiral aimait vivement son neveu, et sa femme avait la même amitié pour sa nièce ; mais madame Crawford étant venue à mourir, sa protégée fut obligée d’aller habiter une autre maison. L’amiral Crawford était un homme d’une conduite peu régulière, qui, au lieu de chercher à retenir sa nièce, fut bien aise qu’elle s’éloignât, pour qu’il pût loger sa maîtresse dans sa propre maison. Ce fut à cela que madame Grant dut la demande que lui fit sa sœur de venir demeurer avec elle, demande qui fut aussi bien accueillie d’un côté qu’elle était pressante de l’autre. Madame Grant n’avait point d’enfans, et éprouvait le besoin d’avoir un peu de variété dans son genre de vivre. L’arrivée d’une sœur qu’elle avait toujours aimée, lui fut donc très-agréable ; sa seule crainte était que Mansfield ne parut un peu triste à une jeune personne accoutumée aux plaisirs de Londres.

Miss Crawford partageait un peu cette appréhension, et ce n’avait été qu’après avoir essayé vainement de persuader à son frère d’habiter avec elle sa maison de campagne, qu’elle s’était résolue à venir chez sa sœur. Henri Crawford avait une aversion insurmontable pour tout domicile fixe, et toute restriction de société. Il ne pouvait satisfaire sa sœur sur un point de cette importance ; mais il l’accompagna avec la plus grande complaisance dans le comté de Northampton, et s’engagea à être à ses ordres aussitôt quelle lui écrirait qu’elle se déplairait dans cette nouvelle situation.

Le premier abord fut satisfaisant réciproquement. Miss Crawford trouva une sœur tendre, sans affectation ; un beau-frère qui avait tout l’air d’un gentleman, et une maison commode et bien tenue. Madame Grant reçut dans ceux qu’elle espérait aimer mieux que jamais, un jeune homme et une jeune personne de l’apparence la plus avantageuse. Marie Crawford était très-jolie ; Henri, sans avoir de la beauté, avait un air noble et agréable. Leurs manières étaient vives et enjouées, et madame Grant les jugea immédiatement propres à réussir par-tout. Elle était charmée de les voir l’un et l’autre ; mais Marie était sa favorite. N’ayant jamais été dans le cas de se glorifier de sa propre beauté, elle était enchantée de pouvoir tirer vanité de celle de sa sœur. Elle n’avait pas attendue qu’elle fût arrivée pour penser à lui faire former un mariage convenable, et ses vues s’étaient fixées sur Thomas Bertram. Le fils aîné d’un baronet n’était pas un parti trop avantageux pour une jeune personne ayant vingt mille livres sterling, avec toutes les grâces et l’élégance que madame Grant apercevait en elle ; et comme madame Grant s’épanchait facilement, Marie avait à peine passé trois heures auprès d’elle, qu’elle lui fit part de tous ses plans.

Miss Crawford fut charmée de trouver une famille de cette importance dans son voisinage, et ne fut nullement fâchée du projet de sa sœur et du choix qu’elle avait fait. Le mariage était son objet, pourvu qu’il fût avantageux ; et comme elle avait vu M. Bertram à Londres, elle ne trouvait pas plus d’objection à faire sur sa personne que sur le rang qu’il avait dans la société. En conséquence, tout en ayant l’air d’en plaisanter, elle y pensa sérieusement. Le plan fut bientôt répété à Henri.

« Et maintenant, ajouta madame Grant, j’ai pensé à compléter entièrement cette affaire. Je voudrais vous fixer tous les deux dans ce pays ; c’est pourquoi, Henri, il faut que vous épousiez la plus jeune des demoiselles Bertram ; une jeune fille innocente, belle, d’un aimable caractère, qui vous rendra très-heureux. »

Henri s’inclina et la remercia.

« Ma chère sœur, dit Marie, si vous pouvez persuader à Henri de se marier, il faut que vous ayiez l’adresse d’une française. Tout ce que l’habileté anglaise a pu faire y a échoué. Trois de mes intimes amies se sont consumées d’amour pour lui successivement. Toutes les peines que l’on a prises pour lui persuader de se courber sous le joug du mariage sont inconcevables ; c’est le plus inconstant papillon que l’on puisse imaginer. Si les demoiselles Bertram ne veulent pas avoir le cœur tourmenté, il faut qu’elles évitent Henri. »

« Mon frère, dit madame Grant, je ne veux pas croire cela de vous. »

« Et vous avez bien raison, répondit Crawford. Vous aurez plus d’indulgence que Marie. Je suis défiant, et ne veux pas risquer mon bonheur dans un moment de précipitation. Personne n’a une plus haute idée du mariage que moi, et je crois qu’un poëte a eu raison de le nommer le dernier don du ciel. »

« Voyez-vous comme, il sourit en parlant ainsi, dit miss Crawford. Je vous assure qu’il est détestable. Les leçons de l’amiral l’ont tout à fait perdu. »

« Je crois dit madame Grant, que lorsque les jeunes gens montrent peu d’inclination pour le mariage, c’est qu’ils n’ont pas encore rencontré l’objet qu’ils doivent aimer. »

Le docteur Grant félicita en riant miss Crawford de ses sentimens.

« Je n’en suis point honteuse, dit miss Crawford ; je voudrais que chacun se mariât quand on trouve à s’unir convenablement. Je n’aime point que l’on se marie sans y réfléchir ; mais aussitôt qu’on le peut faire avec avantage, il ne faut pas en laisser échapper l’occasion. »


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CHAPITRE V.

Les jeunes gens des deux familles se plurent mutuellement. La beauté de miss Crawford ne nuisait point à celle des demoiselles Bertram ; elles étaient trop belles pour être fâchées qu’une autre femme qu’elles fût favorisée des dons de la nature. Elles furent presqu’aussi charmées que leurs frères, de la vivacité des yeux noirs de miss Crawford et de sa gentillesse générale. Si elle eût été grande, parfaitement bien faite, cela aurait pu tirer à conséquence : mais telle qu’elle était, il ne pouvait y avoir de comparaison, et les demoiselles Bertram convenaient volontiers que miss Crawford était une jolie personne, tandis qu’elles étaient les deux plus belles jeunes femmes du pays.

Son frère ne leur parut pas beau. La première fois qu’elles le virent, elles le trouvèrent brun et tout simple. Mais il y avait cependant de la distinction dans son air et de la grâce dans ses manières. À la seconde entrevue, il ne parut plus si simple ; son air avait tant de noblesse, il avait de si belles dents et il était si bien fait, que l’on ne pouvait plus le regarder comme un homme ordinaire ; et après la troisième entrevue, après que l’on eut dîné au presbytère, il fut trouvé l’homme le plus agréable que les deux sœurs eussent connu, et il leur plut également. L’engagement contracté par miss Bertram faisait que la conquête d’Henri Crawford appartenait de droit à Julia, ce que celle-ci sentait très-bien ; et avant qu’une semaine se fût écoulée, elle était toute disposée à s’éprendre d’amour pour lui.

Les idées de Maria sur ce sujet étaient plus confuses. Elle pensait qu’elle ne faisait aucun mal en trouvant M. Crawford aimable. Chacun connaissait sa situation, se disait-elle ; M. Crawford devait veiller sur lui-même ; mais M. Crawford ne croyait point être dans quelque danger. Les demoiselles Bertram étaient dignes de plaire, mais il n’avait d’autre projet en ce moment que de leur plaire un peu lui-même.

« J’aime infiniment les demoiselles Bertram, ma sœur ! dit-il en venant de les reconduire à leur voiture après le dîner du presbytère. Ce sont de très-élégantes et très-agréables personnes. »

« Elles le sont en effet, répondit madame Grant, et je suis charmée de vous entendre parler ainsi. Mais Julia est celle qui vous plaît davantage ? »

« Oh oui ! Julia est celle qui me plaît le plus. »

« Mais, parlez-vous franchement ? car miss Bertram est regardée en général comme la plus belle. »

« Je le crois aussi. Elle a tous les traits plus délicats, et je préfère son air. Mais j’aime mieux Julia. Miss Bertram est certainement la plus belle et je la trouve la plus agréable ; mais j’aimerai toujours mieux Julia, parce que vous me l’ordonnez. »

« Je sais, Henri, que vous finirez par l’aimer mieux. »

« Ne vous dis-je pas que je l’aime mieux d’abord ? »

« Et en outre miss Bertram est engagée. Souvenez-vous-en, mon cher frère : son choix est fait. »

« Oui ; et je l’aime davantage à cause de cela. Une femme engagée est toujours plus agréable qu’une autre qui ne l’est pas. Elle est contente d’elle-même ; elle n’a plus de soucis, et elle sent qu’elle peut faire usage de tous ses moyens de plaire sans soupçon. Avec une femme engagée il n’y a rien à redouter. Elle ne peut faire aucun mal. »

« M. Rushworth est un très-bon jeune homme et c’est un grand mariage pour miss Bertram. »

« Mais miss Bertram ne s’en soucie guère : voilà ce que vous pensez de votre intime amie. Je ne pense pas comme cela moi ; je suis certain que miss Bertram est très-attachée à M. Rushworth. Je l’ai lu dans ses yeux quand il a été question de lui. Je pense trop bien de miss Bertram pour croire qu’elle veuille donner sa main sans y joindre son cœur. »

« Allons ! allons, dit madame Grant, je vois que vous avez besoin que j’entreprenne votre guérison. Restez avec nous, et nous vous ferons perdre vos mauvaises idées. »

Henri Crawford et sa sœur étaient très-disposés à rester au presbytère. Marie trouvait la maison fort à son gré, et Henri n’était pas moins disposé à prolonger sa visite. Il n’avait eu l’intention que de passer quelques jours auprès de madame Grant ; mais Mansfield lui promettait des plaisirs, et il n’avait rien en ce moment qui l’appelât autre part. Madame Grant était charmée de ce qu’ils fussent avec elle, et le docteur Grant en était aussi on ne peut plus satisfait. Une jeune et jolie femme ; parlant agréablement et volontiers, était une société précieuse pour un homme d’un caractère indolent, et sortant peu de sa maison, tel que le docteur Grant.

L’admiration des demoiselles Bertram pour M. Crawford, était plus vive que celle de miss Crawford pour les habitans de Mansfield. Elle reconnaissait toutefois que les deux fils Bertram étaient de très-beaux jeunes gens, tels que l’on en rencontrait peu souvent à Londres, et que l’aîné sur-tout avait des manières très-distinguées : il avait beaucoup fréquenté Londres, et avait plus de vivacité et de galanterie qu’Edmond. Il devait en conséquence être préféré, et sa qualité d’aîné n’était pas à dédaigner. Miss Crawford avait eu, à ce qu’elle croyait, un pressentiment qu’elle aimerait mieux l’aîné.

Mais les courses de chevaux appelèrent Thomas Bertram à B*** peu de jours après le commencement de cette liaison. Il devait rester absent plusieurs semaines. Il engagea vivement miss Crawford à venir assister aux courses. On parla de former une nombreuse partie, mais cela se borna à la conversation.

Et Fanny, que devenait-elle ? Quelle opinion avait-elle des nouveaux venus ? Paisible, échappant à l’attention générale, elle payait son tribut d’admiration à la beauté de miss Crawford ; mais, comme elle continuait à trouver M. Crawford un homme très-ordinaire, en dépit de ses deux cousines, elle n’en parlait jamais.


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CHAPITRE VI.

M. Bertram partit pour B***. Miss Crawford se prépara à trouver un grand vide dans la société qu’il venait de quitter ; et, dînant bientôt après à Mansfield, elle reprit sa place accoutumée au centre de la table, s’attendant bien à une grande différence dans le plaisir qu’elle trouvait auparavant avec les mêmes convives. Edmond, en comparaison de son frère, n’avait pas un mot à dire. Le premier service eut lieu sans qu’elle proférât une parole, sans qu’elle racontât quelque anecdote plaisante, sans qu’elle parlât de son amie A… de son amie B… Elle se borna à trouver quelque amusement à observer M. Rushworth qui, au bout de la table, paraissait pour la première fois à Mansfield depuis l’arrivée de Crawford : il avait été voir un de ses amis dans le voisinage, qui avait fait faire récemment des embellissemens sur ses terres par un homme de l’art. Il était revenu la tête pleine de ce sujet, et très-impatient de faire exécuter sur sa propriété des embellissemens du même genre. Il ne pouvait parler d’autre chose quoiqu’il n’y entendît rien. Ce sujet de conversation avait déjà été longuement traité dans le salon, et il fut encore repris à table. Il s’adressait évidemment à miss Bertram, dans tout ce qu’il disait, et cherchait à obtenir son approbation ; et quoique miss Bertram manifestât dans son air le sentiment qu’elle avait de sa supériorité sur l’intelligence de M. Rushworth, le nom de Sotherton, et les idées qu’elle attachait à cette superbe propriété, lui donnaient une sorte de complaisance à écouter M. Rushworth, et l’empêchaient de paraître désobligeante pour lui. Madame Norris s’empressait d’approuver tout ce que disait M. Rushworth sur les changemens qu’il voulait faire exécuter à Sotherton. Lady Bertram l’engageait à faire des plantations ; et M. Rushworth assurait qu’il ferait le plus grand cas de leurs observations. Il voulut partir de là pour faire un compliment à lady Bertram ; mais il s’embarrassa tellement dans sa soumission au goût de sa seigneurie, sa disposition à suivre les avis des dames, et l’insinuation qu’il y en avait une sur-tout à laquelle il voulait plaire, qu’Edmond fut obligé de venir à son secours en offrant du vin. Mais M. Rushworth, quoique parlant peu ordinairement, avait encore beaucoup de choses à dire sur un sujet qui lui tenait si fort à cœur. « Mon ami Smith, dit-il en reprenant la même conversation, n’a guère qu’une centaine d’acres dans son terrain, ce qui n’est pas bien considérable, et il est étonnant que l’on ait pu faire de tels embellissemens dans un si petit espace. À Sotherton, nous avons bien sept cents acres sans compter les prairies ; de sorte que, si on a pu faire tant de choses chez Smith, nous ne devons pas nous désespérer. Il a fait abattre deux ou trois grands arbres qui étaient auprès de la maison, ce qui donne une perspective étonnante, cela me fait penser qu’il faudra sans doute que nous abattions l’avenue de Sotherton, l’avenue qui conduit de la façade du midi au sommet de la montagne. » Et en disant cela, il s’adressait à miss Bertram ; mais miss Bertram crut devoir répondre : « L’avenue ! je ne me la rappelle pas. Je connais très-peu Sotherton. »

Fanny, qui était assise vis-à-vis d’Edmond en face de miss Crawford, et qui avait écouté tout ce qui s’était dit, regarda Edmond et lui dit à demi-voix :

« Jeter bas une avenue ! quel dommage ! cela ne vous fait-il pas penser à Cooper lorsqu’il dit : « Beaux arbres renversés, je pleure votre sort non mérité. »

Edmond sourit et répondit : « Je crains que l’avenue n’ait un mauvais sort, Fanny ! »

« J’aimerais bien voir Sotherton avant qu’elle fût abattue. J’aimerais à voir ce château avec son aspect d’antiquité, tel qu’il existe aujourd’hui ; mais je ne crois pas que cela puisse être. »

« Vous n’y êtes jamais allé ? Non ; vous ne le pouviez pas ; malheureusement c’est un peu trop loin pour une course à cheval. Je voudrais que nous puissions y aller. »

« Oh ! ce que je dis n’a aucune importance : si je vois ce château quelque jour, vous me direz ce qu’on y aura changé. »

« Je présume, dit miss Crawford, que Sotherton est une ancienne construction qui a quelque grandeur. Y a-t-il un style particulier d’architecture ? »

« Le château, répondit Edmond, a été bâti du temps d’Elisabeth. C’est un bâtiment vaste, régulier, construit en briques, lourd, mais d’un aspect assez imposant, et où il y a beaucoup d’appartemens assez commodes. Il est mal placé, dans une des parties les plus basses du parc, et, à cet égard, il n’est pas favorable à des embellissemens. Mais les bois sont beaux, et il y a un ruisseau dont je crois que l’on peut tirer un bon parti. M. Rushworth a raison, à ce que je pense, de vouloir donner à sa demeure un air moderne, et je ne doute point qu’il ne le fasse avec beaucoup de succès. »

Miss Crawford écouta avec soumission, et se dit à elle-même :

« C’est un homme bien né, son ton est excellent. » Edmond continua : « Je ne veux pas influencer M. Rushworth ; mais si j’avais un lieu à embellir, je ne voudrais pas en confier le soin à un homme salarié. J’aimerais mieux un degré moindre de beauté, pourvu qu’elle fût de mon propre choix. J’aimerais mieux avoir à me reprocher les fautes que j’aurais faites, que les siennes. »

« Pour moi, dit miss Crawford, je n’ai aucun goût pour ces sortes de choses ; que lorsque je les vois devant mes yeux ; et si j’avais une propriété à la campagne, j’aimerais assez trouver quelqu’un qui lui donnât des embellissemens autant qu’il le pourrait faire pour mon argent, et je ne regarderais jamais cette besogne qu’elle ne fût achevée. »

« Je serais charmée, dit Fanny, de suivre les progrès de tout cela. »

« Parce que vous avez été élevée de manière à y prendre goût, répondit miss Crawford : cela n’est entré pour rien dans mon éducation. Il y a trois ans, l’amiral, mon très-honoré oncle, acheta une maison de campagne à Twickenham, pour que nous y allassions passer l’été. Ma tante et moi nous la trouvâmes ravissante : mais attendu qu’elle était très-jolie, il fallut bientôt regarder comme nécessaire de l’embellir ; et pendant trois mois nous fûmes dans la boue et le désordre sans pouvoir trouver un sentier sablé pour nous promener, ni un banc pour nous asseoir. Henri diffère de moi : il aime ce genre d’occupation. »

Edmond fut fâché d’entendre miss Crawford, qu’il était disposé à admirer, parler si légèrement de son oncle. Cela n’était pas d’accord avec ses idées, et il garda le silence jusqu’à ce que miss Crawford eût changé de conversation.

« M. Bertram, lui dit-elle avec un aimable sourire, j’ai reçu enfin des nouvelles de ma harpe ; j’ai appris qu’elle est arrivée à Northampton en bon état. » Edmond en exprima sa satisfaction, et parla de la harpe comme de son instrument favori, en disant qu’il espérait que miss Crawford lui permettrait de l’écouter. Fanny n’avait jamais entendu de harpe : elle désirait aussi vivement goûter ce plaisir.

« Je serai très-satisfaite de jouer pour vous deux, dit miss Crawford, du moins aussi long-temps que vous pourrez aimer à m’écouter. Maintenant, M. Bertram, si vous écrivez à votre frère, je vous prie de lui dire que j’ai reçu ma harpe. Il m’a entendue tellement la regretter !… Vous pourrez ajouter que je vais préparer mes airs les plus mélancoliques pour son retour, pour être en harmonie avec ses sentimens, car je suis sûre que son cheval perdra la course. »

« Si j’écris, je dirai tout ce que vous m’ordonnerez d’écrire ; mais, pour le moment, je ne prévois aucune occasion pour le faire. »

« Quels singuliers frères êtes-vous donc ? vous ne vous écrivez que dans les nécessités les plus urgentes ; et quand vous prenez la plume pour dire que tel cheval est malade, ou que tel parent est mort, cela est toujours écrit avec le moins de mots possibles. Vous n’avez qu’un style parmi vous ; je sais cela parfaitement. Henri, qui est à tous égards un excellent frère pour moi, n’a jamais tourné la feuille d’une lettre en m’écrivant. « Chère Marie ! je viens d’arriver ; Bath paraît être rempli, et tout est comme à l’ordinaire. Votre dévoué, etc. » Voilà le véritable style d’un homme ; c’est là une lettre complète pour un frère. »

« Quand ils sont éloignés de leur famille, dit Fanny en rougissant, à cause de William, ils peuvent aussi écrire de longues lettres. »

« Miss Price a un frère en mer, dit Edmond, qui est un excellent correspondant, ce qui fait qu’elle vous trouve trop sévère à notre égard. »

« Ah, ah ! le frère de miss Price est au service du Roi ! »

Fanny aurait bien voulu qu’Edmond eût donné les renseignemens que miss Crawford demandait ; mais comme il gardait le silence, Fanny fut obligée de prendre la parole pour expliquer la situation de son frère. Sa voix était animée en parlant de sa profession et des voyages qu’il avait faits. Elle ne put mentionner le nombre des années depuis lesquelles il était éloigné d’elle, sans que des larmes ne vinssent humecter ses paupières. Miss Crawford dit avec politesse qu’elle lui désirait de l’avancement

« Savez-vous quelque chose du capitaine de mon cousin, du capitaine Marshall ? dit Edmond. Vous devez avoir beaucoup de connaissances dans la marine ? »

« Oui, parmi les amiraux, répondit miss Crawford ; mais (avec un air de grandeur) nous connaissons très-peu les rangs inférieurs. Les capitaines peuvent être de très-braves gens, mais ils ne nous appartiennent pas. Je pourrais vous parler de tous les amiraux ; vous dire leurs pavillons, leurs grades, leur solde, leurs brigues, leurs jalousies : ma demeure chez mon oncle m’a mise à même d’en connaître un grand nombre ; ils sont tous assez insignifians, je vous assure. »

Edmond devint grave de nouveau, et dit seulement : « C’est une noble profession ! »

« Oui, la profession est assez bonne sous deux conditions : si elle fait acquérir de la fortune, et s’il y a de la modération dans la dépense de cette fortune. Mais enfin cette profession ne me plaît pas ; elle ne m’a jamais présenté une forme aimable. »

Edmond revint à la harpe, et fut charmé d’avoir l’espérance d’entendre miss Crawford sur cet instrument.

Les autres convives avaient continué de s’entretenir de l’embellissement des terres, et madame Grant ne put s’empêcher de s’adresser à son frère sur ce sujet, quoique ce fût l’enlever à miss Julia. « Mon cher Henri, n’avez-vous rien à dire sur ce sujet ? Vous avez vous-même fait des embellissemens ; et d’après ce que j’ai entendu dire d’Everingham, cette terre peut être comparée avec toutes les maisons de campagne d’Angleterre. Il est vrai que les beautés naturelles en sont grandes ; il y a un si heureux mouvement de terrain, de si beaux bois ; que ne donnerais-je pas pour revoir cette maison ! »

« Rien ne me serait plus agréable que d’avoir votre opinion là-dessus, répondit Crawford ; mais vous trouveriez peu de chose qui fût digne de vos idées actuelles. L’étendue est presque nulle ; et quant aux embellissemens, j’ai eu si peu de choses à faire que je ne puis en parler. J’aurais préféré avoir plus de besogne. »

« Vous aimez cette sorte d’occupation ? » dit Julia.

« Excessivement. Je suis disposé à envier à M. Rushworth d’avoir tant de bonheur devant lui. J’ai dévoré le mien. »

« Les personnes qui voient rapidement, prennent leur résolution promptement et agissent de même, dit Julia ; mais au lieu d’envier le sort de M. Rushworth, vous pourriez l’aider de vos conseils. »

Madame Grant appuya fortement sur cette dernière idée ; et comme miss Bertram la saisit avec autant de promptitude, et y donna son approbation en disant qu’il valait beaucoup mieux consulter des amis désintéressés que de se mettre à la merci d’hommes qui faisaient leur profession de ces sortes de travaux, M. Rushworth s’empressa de prier M. Crawford de lui donner son assistance ; et M. Crawford, après avoir parlé comme il le devait faire de son peu d’habileté, mit ses services à sa disposition. M. Rushworth demanda alors à M. Crawford de lui faire l’honneur de venir à Sotherton et d’y accepter un lit. Mais madame Norris, qui semblait lire dans l’esprit de ses nièces et deviner le peu d’approbation qu’elles donnaient à un plan qui éloignait M. Crawford, se hâta de mettre un amendement à la proposition, « Il n’y a point de doute, dit-elle, de l’acceptation de M. Crawford ; mais pourquoi ne ferions-nous pas une petite partie ? Il y a ici plus d’une personne qui s’intéresse à vos embellissemens, et qui serait charmée d’entendre l’opinion de M. Crawford sur le lieu même. Pour moi, il y a long-temps que je désire faire une nouvelle visite à votre mère ; pendant que je resterais quelques heures avec elle, vous autres jeunes gens vous examineriez le terrain, et nous reviendrons dîner ici plus tard qu’à l’ordinaire ; ou bien si votre mère le voulait, nous dînerions à Sotherton et reviendrions au clair de lune. M. Crawford nous conduirait, mes nièces et moi, dans sa calèche. Edmond pourrait aller à cheval, et Fanny resterait ici avec vous, ma sœur. »

Lady Bertram ne fit aucune objection. Chacun de ceux qui étaient compris dans le voyage s’empressa de l’approuver, excepté Edmond, qui entendit tout sans rien dire.


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CHAPITRE VII.

« Eh bien, Fanny, dit Edmond le jour suivant, comment trouvâtes-vous miss Crawford hier ? »

« Très-bien. J’aime à l’entendre parler ; elle m’amuse, et elle est si jolie, que j’ai beaucoup de plaisir à la regarder. »

« C’est principalement sa physionomie qui est attrayante ; mais n’y a-t-il rien eu dans sa conversation que vous ayez blâmé ? »

« Ah ! il me semble qu’elle n’aurait pas dû parler de son oncle comme elle l’a fait ; j’ai été toute étonnée. Cet oncle avec lequel elle a demeuré pendant tant d’années, et qui traite le frère de miss Crawford comme son fils, à ce qu’on dit ; je n’aurais pas cru qu’elle en eût parlé ainsi. »

« J’ai bien pensé que vous en auriez été frappée ; cela n’était point convenable. »

« Et j’y trouve même de l’ingratitude. »

« De l’ingratitude ! c’est peut-être trop dire. Il est à présumer que l’amiral n’a pas beaucoup de droits à sa reconnaissance, et que c’est à la femme de l’amiral que miss Crawford en doit plutôt qu’à lui. »

« Et peut-être comme elle a été entièrement élevée par sa tante, madame Crawford, elle n’a pas reçu d’elle des notions précises sur les égards qui étaient dus à l’amiral.

« Votre remarque est juste. Oui, nous devons croire que les légers défauts de miss Crawford doivent être attribués à la manière dont elle a été élevée. Son esprit est si vif, qu’il saisit tout ce qui lui présente une idée amusante. Je suis bien aise que vous l’ayez jugée à peu près comme moi. »

Il y avait toutefois une différence dans cette manière de juger miss Crawford entre Edmond et Fanny. Edmond était très-disposé à lui vouer une sorte d’admiration qui ne pouvait être partagée par Fanny. La harpe arriva, et ajouta encore à la beauté, aux grâces, aux charmes de miss Crawford, car elle jouait de cet instrument avec un goût particulier. Edmond était chaque jour au presbytère pour entendre son instrument favori. Chaque matinée se terminait par une invitation pour la matinée suivante ; miss Crawford n’était pas fâchée d’avoir un auditeur, et tout allait le mieux possible.

Une jeune femme jolie, aimable, vive, tenant une harpe aussi élégante qu’elle-même, placée auprès d’une fenêtre qui s’ouvrait sur un jardin, présentant un gazon entouré d’arbres et d’arbrisseaux ornés du plus beau feuillage que l’été pouvait leur donner, c’en était assez pour émouvoir le cœur d’un jeune homme sensible. La saison, la scène, l’air, tout était favorable à la tendresse et au sentiment. Aussi Edmond, après avoir joui pendant une semaine des charmes d’une pareille société, était-il passablement amoureux. Et quoiqu’il ne fût ni un homme du monde, ni un fils aîné, et qu’il ignorât l’art de la flatterie et des aimables riens, il commençait à être agréable à Marie Crawford. Elle trouvait un charme dans sa sincérité, dans sa candeur, dans son intégrité. Toutefois elle ne cherchait pas à approfondir ces dispositions de bienveillance. Il lui plaisait pour le moment ; elle aimait à le voir auprès d’elle, cela lui suffisait.

Fanny ne pouvait être surprise qu’Edmond fût chaque matin au presbytère. Elle aurait été charmée d’y aller aussi pour entendre la harpe, sans être aperçue. Mais elle s’étonnait qu’Edmond fut presque toujours avec miss Crawford, sans qu’il ne remarquât plus rien de ce ton léger et inconsidéré qu’il avait d’abord blâmé en elle. La première peine réelle que miss Crawford occasionna à Fanny fut le résultat de l’inclination qu’elle témoigna pour apprendre à monter à cheval à l’exemple des jeunes personnes du parc de Mansfield. Edmond s’empressa de l’encourager dans ce désir, et lui offrit son propre cheval parfaitement dressé, et qui était celui dont Fanny se servait. Cette proposition fut faite par Edmond, sans qu’il crût qu’il en résultât la moindre peine pour Fanny. Le cheval devait seulement être mené au presbytère une demi-heure avant qu’elle fût prête à faire sa promenade accoutumée ; et Fanny fut pénétrée de reconnaissance de ce qu’Edmond lui demandât la permission de faire cet arrangement.

Miss Crawford fit son premier essai sans inconvénient pour Fanny. Edmond, qui avait présidé à tout, revint avec le cheval avant que Fanny et le vieux cocher qui l’accompagnait ordinairement quand elle faisait sa promenade sans ses cousines, fussent prêts à partir. Le second jour ne se passa pas tout à fait aussi innocemment. Miss Crawford prenait tant de plaisir à l’exercice du cheval, qu’elle ne savait comment l’interrompre. Vive, hardie, et sans être grande, d’une stature vigoureuse, elle semblait faite pour y réussir. Fanny était prête et attendait. Madame Norris commençait à la gronder de ce qu’elle ne fût pas déjà partie. Mais ni Edmond ni son cheval ne paraissaient. Pour échapper à sa tante, elle sortit à pied.

Les deux maisons, quoiqu’à peine éloignées d’un quart de lieue, n’étaient pas en vue l’une de l’autre. Mais après avoir fait une centaine de pas, Fanny pouvait se placer sur une éminence d’où on avait la vue du presbytère et de ses environs. Fanny y alla et aperçut bientôt dans la prairie du docteur Grant, Edmond et miss Crawford, tous deux à cheval, allant l’un près de l’autre, tandis que le docteur, madame Grant et M. Crawford les regardaient. Les accens de joie de miss Crawford montaient jusqu’à l’oreille de Fanny, qui s’étonnait qu’Edmond l’oubliât, et ne pouvait se défendre d’un serrement de cœur. Elle ne pouvait détourner ses yeux de la prairie et s’empêcher d’examiner tout ce qui s’y passait. D’abord miss Crawford et son compagnon firent le tour de la prairie au pas, puis ils prirent le galop, et Fanny fut surprise malgré elle de la bonne grâce de miss Crawford. Quelques minutes après ils s’arrêtèrent ; Edmond prenait la main de miss Crawford pour lui montrer à tenir les rênes. Fanny pensait que M. Crawford aurait bien pu éviter cette peine à Edmond. Un moment après, miss Crawford à cheval, accompagnée par Edmond à pied, se dirigea vers le parc, et y entrant, vint vers l’endroit où se trouvait Fanny qui, craignant de paraître trop impatiente, marcha lentement de leur côté.

« Ma chère miss Price, dit miss Crawford aussitôt qu’elle fut à portée d’être entendue, je viens vous faire mes excuses de vous avoir fait attendre. Je réclame mon pardon, car je ne dissimule point combien je suis coupable d’égoïsme. Mais il faut que vous me pardonniez, car l’égoïsme est une maladie pour laquelle il n’y a point d’espoir de guérison. »

La réponse de Fanny fut extrêmement polie ; et Edmond ajouta que miss Crawford devait être tranquille, parce que sa cousine avait encore le double du temps qu’il lui fallait pour faire sa promenade accoutumée. Fanny, après avoir reçu les adieux de miss Crawford, prit une autre route du parc, suivie du vieux cocher et sa gaîté ne revint point, lorsqu’en se détournant elle aperçut Edmond et miss Crawford qui descendaient ensemble la montagne en prenant le chemin du village.

Le soir, lorsque les deux familles se séparèrent, Edmond demanda à Fanny si elle avait l’intention de monter à cheval le jour suivant.

« Non, je ne crois pas, si vous avez besoin du cheval, » répondit Fanny.

« Je n’en ai pas besoin pour moi ; mais si vous avez l’intention de rester à la maison, je crois que miss Crawford sera bien aise d’avoir le cheval plus long-temps à sa disposition, et même pour toute une matinée. Elle a un grand désir de voir les environs de Mansfield ; mais elle serait fâchée de vous contrarier en cela. Vous montez à cheval pour votre santé, tandis que c’est un exercice qu’elle ne prend que pour son plaisir. »

« Je resterai à la maison demain, bien certainement, répondit Fanny, et vous savez que je suis assez forte maintenant pour me promener à pied, si je voulais sortir. »

Edmond parut satisfait, ce qui consola un peu Fanny. La promenade à cheval dans les environs de Mansfield fut arrêtée pour le lendemain matin. Tous les jeunes gens des deux familles en faisaient partie, à l’exception de Fanny, et ils jouissaient d’avance, dans leurs conversations, du plaisir qu’ils se promettaient. Un premier projet en amena un second, et quatre jours se passèrent en semblables promenades, pour montrer aux Crawford les plus belles vues du pays.

Edmond se repentit un peu de priver aussi long-temps Fanny de l’exercice qu’elle était accoutumée à prendre ; mais il résolut fermement que cela n’arriverait point une seconde fois, quoiqu’il ne voulût cependant pas, à cause de cela, ôter à miss Crawford un de ses plaisirs.


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CHAPITRE VIII.

En effet, le lendemain qui suivit les promenades dans les environs de Mansfield, Fanny recommença ses exercices ordinaires, et Edmond se flatta que sa santé ne se ressentirait pas de leur interruption momentanée. Pendant qu’il était absent, M. Rushworth arriva : il accompagnait sa mère qui, pour montrer sa politesse, venait presser l’exécution du plan que l’on avait formé à Mansfield, de faire une visite à Sotherton. Madame Norris et ses nièces furent charmées de cette invitation. Un jour peu éloigné fut choisi, pourvu que M. Crawford n’eût point d’engagemens pris. Les demoiselles Bertram n’oublièrent point cette stipulation, et M. Rushworth, à l’aide de leurs insinuations, comprit que ce qu’il avait de plus convenable à faire, était d’aller au presbytère, pour savoir de M. Crawford si le mercredi prochain lui conviendrait.

Avant qu’il fût de retour, madame Grant et miss Crawford arrivèrent. Comme elles avaient pris une autre route, M. Rushworth ne les rencontra point. Le voyage à Sotherton continua d’être le sujet de la conversation. Madame Norris, à qui ce projet plaisait extrêmement, ne tarissait point sur les arrangemens à faire ; et madame Rushworth, femme d’une politesse pompeuse, qui ne trouvait rien de plus important que ce qui avait rapport à elle et à son fils, pressait continuellement lady Bertram d’être de la partie. Celle-ci refusait constamment, mais sa manière calme de refuser, faisait croire, à lady Rushworth qu’elle désirait venir, et ce ne fut qu’après beaucoup de paroles de la part de madame Norris, qu’elle fut assurée de la vérité.

« La fatigue serait trop grande pour ma sœur. Veuillez l’excuser, et accepter nos deux chères filles et moi-même sans ma sœur. Elle aura la compagnie de Fanny Price comme vous savez, de sorte que tout sera à merveille. Quant à Edmond, je réponds pour lui qu’il sera charmé de se joindre à nous : il pourra venir à cheval. »

Madame Rushworth exprima ses regrets de ce que lady Bertram voulût rester chez elle, ainsi que miss Price qui n’avait jamais vu Sotherton, ce qui était grand dommage.

« Vous êtes infiniment bonne, dit madame Norris ; mais, quant à Fanny, elle aura de nombreuses occasions de voir Sotherton. Pour cette fois, il n’est nullement question qu’elle soit de la partie. Lady Bertram ne peut s’en passer. »

« Oh non ; je ne puis me passer de Fanny, » dit lady Bertram.

Madame Rushworth, convaincue que tout le monde devait désirer de voir Sotherton, invita alors miss Crawford à se joindre aux demoiselles Bertram, et Marie consentit volontiers à accepter cette civilité. Madame Grant avait refusé poliment pour son propre compte, mais elle était bien aise que sa sœur profitât des occasions qui lui offraient de l’amusement.

M. Rushworth revint du presbytère après avoir réussi dans l’objet de sa visite ; et Edmond parut en même temps pour apprendre ce qui avait été arrêté pour le mercredi suivant. Madame Rushworth prit congé quelques minutes après. Edmond la conduisit à la voiture, et accompagna ensuite madame Grant et miss Crawford au bas du parc.

À son retour, il trouva madame Norris fort occupée avec ses nièces de la manière dont se ferait le voyage. Les nièces s’étaient prononcées pour la calèche de M. Crawford. Edmond parla de prendre la chaise de poste de son père. « Quoi ! dit Julia, nous entasser, toutes trois dans une chaise de poste par la chaleur actuelle, quand nous pouvons aller dans une calèche ! Non, mon cher Edmond, cela ne peut pas être. »

« En outre, dit Maria, je sais que M. Crawford compte sur nous. »

« Je présume, dit Edmond, qu’il n’y a aucune difficulté à ce qu’une dame se mette sur le siége de la calèche avec M. Crawford. »

« Non certainement, dit Maria, et je crois que ce sera la place la plus agréable. On a un aspect du pays bien plus étendu ; probablement miss Crawford voudra s’y asseoir. »

« Alors, répondit Edmond, je ne vois aucune objection à ce que Fanny aille avec vous. »

« Fanny ! répéta madame Norris, il n’est pas question qu’elle vienne : elle reste avec sa tante ; je l’ai dit à madame Rushworth ; elle n’est pas attendue. »

« Vous n’avez aucune raison, madame, dit Edmond à sa mère, pour que Fanny ne soit pas de la partie ? »

« Non certainement ; mais je ne puis me passer d’elle. »

« Vous le pourrez, si je reste avec vous comme j’en ai l’intention. »

Il y eut un cri général à cette proposition.

« Oui, continua Edmond, il n’y a aucune nécessité pour que j’aille à Sotherton. Fanny a un grand désir de voir ce château. Je sais qu’elle serait charmée d’y aller ; elle a si rarement l’occasion de prendre un pareil plaisir, que je suis sûr, madame, que vous seriez bien aise de le lui procurer. »

« Oh oui, très-volontiers ! si votre tante n’y voit aucune objection, » dit lady Bertram.

Madame Norris, qui n’avait aucune affection pour Fanny, répéta qu’elle avait assuré positivement à madame Rushworth que Fanny ne pouvait pas être du voyage. Mais Edmond répliqua qu’en conduisant madame Rushworth, il lui avait parlé de miss Price, et en avait reçu une invitation pour sa cousine directement. Madame Norris était trop contrariée de ce que le plan qu’elle croyait avoir parfaitement arrangé elle-même fût changé, pour se soumettre de bonne grâce aux raisons d’Edmond. Elle se borna à dire :

« Bien, très-bien, arrangez cela comme vous vous voudrez ; pour moi, je ne m’en occuperai plus. »

Lorsque Fanny connut ce changement, elle en éprouva plus de reconnaissance que de plaisir. Elle ressentait la bonté d’Edmond avec une sensibilité qu’il ne pouvait soupçonner, parce qu’il ne se doutait pas de son tendre attachement pour lui ; mais elle s’affligeait de ce qu’il se privât d’un plaisir à cause d’elle, et elle n’éprouvait aucune satisfaction à aller voir Sotherton sans lui.

À la réunion suivante des deux familles, le plan éprouva encore une altération, et elle fut approuvée généralement. Madame Grant s’offrit pour tenir compagnie à lady Bertram au lieu de son fils, et le docteur Grant devait venir dîner avec les deux dames. Lady Bertram fut très-contente de cet arrangement, Edmond lui-même fut fort satisfait de pouvoir aller à Sotherton ; et madame Norris, qui jugea le nouveau plan excellent, dit qu’elle avait été sur le point de le proposer quand madame Grant avait pris la parole.

Le mercredi vint. Le jour était superbe. Aussitôt après le déjeûner la calèche arriva. M. Crawford qui la conduisait, amenait ses deux sœurs. Madame Grant n’eut qu’à descendre. Les autres personnes étaient prêtes à y monter. La place enviée, la place d’honneur n’était pas occupée. Pendant que chacune des demoiselles Bertram songeait à s’en emparer, la chose fut décidée par madame Grant. Comme vous êtes cinq, dit-elle, je crois que l’une de vous devrait s’asseoir à côté d’Henri. Et vous, Julia, qui désirez tant apprendre à conduire une voiture, il faut que vous profitiez de cette occasion pour prendre une leçon. »

Heureuse Julia ! malheureuse Maria ! La première fut assise dans un moment sur le siége de la calèche, tandis que la seconde se plaça dans la calèche avec un sentiment de tristesse et de dépit. On partit immédiatement.

La route était frayée à travers un pays agréable, et Fanny, qui n’avait jamais fait de promenades étendues, fut bientôt au-delà des limites de la contrée qu’elle connaissait. Tout était nouveau pour elle, et elle jouissait d’un plaisir infini à admirer tout ce qui s’offrait à ses regards avec un aspect intéressant. On ne l’invitait pas souvent à se mêler à la conversation, et elle ne le désirait pas ; ses propres pensées et ses réflexions étaient habituellement sa meilleure compagnie. Elle goûtait, en observant l’apparence du pays, la différence du sol, l’état de la moisson, les chaumières, les troupeaux, les groupes d’enfans, un plaisir qui n’aurait pu être augmenté que par la possibilité de s’en entretenir avec Edmond. Cette dernière circonstance était son seul point de ressemblance avec miss Crawford, qui était placée auprès d’elle. Miss Crawford n’avait rien de la délicatesse de goût et d’esprit de Fanny. La nature était inanimée à ses yeux et l’intéressait peu. Toute son attention se portait sur la société et sur ses talens personnels pour tout ce qui était frivole. Quelquefois cependant, lorsque la route se courbait, ou qu’Edmond les devançait pour monter une élévation de terrain, Fanny et miss Crawford se réunissaient pour dire au même instant : « Le voilà ! »

Pendant les sept premiers milles, miss Bertram eut peu d’agrément. Elle avait toujours sous les yeux M. Crawford et sa sœur qui, assis l’un près de l’autre, s’entretenaient avec vivacité et gaîté. Quand Julia se tournait vers la calèche, c’était avec un air enchanté, et Maria trouvait dans la gaîté de sa sœur et dans les sourires que M. Crawford lui adressait, un sujet continuel d’irritation.

Mais lorsqu’on arriva dans les environs de Sotherton, miss Bertram se trouva mieux. Elle avait deux cordes à son arc ; les sentimens de Rushworth et les sentimens de Crawford. Ceux du premier étaient on ne peut mieux servis par le voisinage de Sotherton. Maria ne pouvait dire à miss Crawford, sans éprouver un tressaillement de joie, « que ces bois appartenaient à Sotherton, que des deux côtés de la route, tout le pays appartenait à M. Rushworth ; » et ce plaisir augmenta à mesure que l’on approcha du château, antique résidence de la famille, avec tous ses droits et ses privilèges.

« Nous n’avons plus de mauvais chemins, miss Crawford : M. Rushworth a fait arranger la route. Voici où commence le village : ces maisons ont besoin d’être réparées. Le clocher de l’église est d’une beauté remarquable. Voici la maison de l’intendant. Nous voici à l’entrée du parc. Nous avons encore près d’un mille à faire. Le parc est assez bien de ce côté-ci, comme vous voyez. Il y a de beaux arbres. Mais la situation du château est mauvaise. »

Miss Crawford était prompte à tout admirer. Elle devinait facilement les sentimens de miss Bertram, et elle se faisait un point d’honneur de seconder au mieux la jouissance qu’elle éprouvait. Madame Norris était dans le ravissement, et ne cessait de parler. Fanny même exprimait aussi son admiration, et était entendue avec complaisance. Lorsqu’elle aperçut le château, elle observa « que c’était un bâtiment qu’elle ne pouvait regarder sans éprouver une sorte de respect ; elle ajouta : maintenant où est l’avenue ? Nous voyons la façade de l’est : l’avenue doit être alors derrière le château. M. Rushworth disait qu’elle était devant la façade du midi.

« Oui ; elle est exactement derrière le château. Elle commence à peu de distance, et va en montant l’espace d’un demi-mille. Elle est toute en chênes. »

Miss Bertram pouvait alors parler avec une connaissance parfaite de ce qu’elle avait prétendu ignorer quand M. Rushworth lui avait demandé son opinion ; et ses esprits étaient dans la plus agréable émotion que la vanité et l’orgueil puissent causer, lorsqu’on arriva au large perron de la principale entrée.


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CHAPITRE IX.

M. Rushworth était au bas du perron pour recevoir la dame de ses pensées, et toute la société fut accueillie par lui avec la politesse convenable. Dans le salon, madame Rushworth usa de la même civilité, et miss Bertram fut l’objet de toutes les distinctions qu’elle pouvait désirer.

Après les premières salutations la compagnie s’assit à une table servie avec autant d’élégance que de profusion, pour se remettre des fatigues de la route. On parla beaucoup, on fit honneur à la collation, et tout alla le mieux du monde. Il fut ensuite question de s’occuper du principal objet du voyage, et monsieur Crawford fut consulté sur la manière qu’il jugeait préférable pour examiner le terrain. M. Rushworth proposa son carricle ; mais M. Crawford témoigna le désir que l’on se servît d’une voiture où l’on pût être plus de deux personnes, « parce que ce serait se priver du coup-d’œil et du jugement des autres personnes de la société. »

Madame Rushworth proposa sa chaise de poste ; mais les jeunes gens gardèrent le silence et parurent peu disposées à regarder cette offre comme un amendement. La proposition de visiter le château fut mieux accueillie. Miss Bertram était bien aise d’en déployer toute l’opulence, et chacun désirait faire quelque chose.

Tout le monde se leva, et madame Rushworth ouvrant la marche, on parcourut une quantité considérable de chambres toutes grandes, somptueuses, meublées dans un goût qui datait d’une cinquantaine d’années : des damas, de la dorure, de l’acajou massif, toutes choses qui, dans leur genre, avaient de la noblesse. Il y avait une grande quantité de tableaux, mais la plus grande partie étaient des tableaux de famille. La situation du château mettait obstacle à toute perspective, et pendant que le reste de la société entourait madame Rushworth, Henri Crawford secouait la tête d’un air grave en regardant par les fenêtres.

« Maintenant, dit madame Rushworth, nous allons voir la chapelle. »

On y entra. L’imagination de Fanny l’avait disposée à voir toute autre chose qu’une longue chambre où l’acajou était prodigué, avec une galerie pour la famille et quelques coussins de velours cramoisi. « Je m’étais trompée, dit-elle à voix basse à Edmond ; ce n’est pas-là l’idée que je m’étais formée d’une chapelle. Il n’y a là rien d’auguste, rien de mélancolique, rien de grand. Je ne vois aucune voûte, aucune inscription, aucune de ces bannières que le vent du soir agite ; je ne vois aucun de ces signes pour indiquer qu’un monarque écossais sommeille ici dessous. »

« Vous oubliez, Fanny, que ce château n’est qu’une construction des temps modernes, et qu’il n’a été destiné qu’à des personnages peu importans. Il ne faut pas comparer ceci avec les chapelles des châteaux de prince et des monastères. »

« J’ai tort de ne pas faire cette réflexion ; mais je suis trompée dans mon attente. »

Madame Rushworth commença l’historique de la chapelle. « Autrefois, dit-elle, on y récitait les prières soir et matin, le chapelain était chargé de cet office ; mais le défunt M. Rushworth avait négligé de faire suivre cet usage. »

« Chaque génération s’améliore, dit miss Crawford en regardant Edmond avec un sourire. »

Madame Rushworth alla répéter sa relation à M. Crawford. Edmond, miss Crawford et Fanny restèrent ensemble à part.

« C’est dommage, dit Fanny, que cette coutume ait été abandonnée ; c’était un excellent usage des anciens temps. Il y a quelque chose dans une chapelle et un chapelain qui s’accorde si bien avec une grande maison, avec l’idée de ce qu’une telle maison doit être ! Il est beau de voir toute une famille se réunir régulièrement pour prier. »

« Oui, en vérité, cela est très-beau ! dit miss Crawford en riant ; cela doit faire grand bien aux chefs d’une maison que de forcer tous leurs domestiques d’abandonner leurs besognes et leurs plaisirs pour réciter les prières deux fois par jour ; tandis qu’eux-mêmes inventent des prétextes pour s’en exempter. »

« Ce n’est pas là l’idée de Fanny, dit Edmond ; si le maître et la maîtresse de la maison n’assistent pas eux-mêmes à la prière, l’usage dont nous parlons nuit plus qu’il ne sert. »

« Il vaut mieux, dans tous les cas, répondit miss Crawford, laisser la liberté aux gens sur ce sujet. Chacun aime à choisir son chemin et sa manière de dévotion. L’obligation, la formalité, la contrainte, la longueur du temps sont des choses que chacun redoute ; et si les bonnes gens qui sont venus s’agenouiller et s’ennuyer dans cette galerie, avaient prévu que le temps serait arrivé où leurs successeurs, au lieu d’avoir des maux de tête pour s’être levés de trop bonne heure, resteraient dans leur lit sans crainte d’être blâmés de manquer aux devoirs de la chapelle, ils en auraient éprouvé un sentiment d’envie. Imaginez-vous combien de fois les belles de la maison de Rushworth sont venues à contre-cœur passer leurs momens dans ce lieu-ci : la jeune Eléanor et madame Bridgets, plongées en apparence dans la piété, mais la tête occupée de toute autre chose, sur-tout si le pauvre chapelain n’était pas digne d’être regardé, car dans ces temps-là je présume que les ecclésiastiques étaient même inférieurs à ce qu’ils sont maintenant. »

Pendant quelques instans miss Crawford n’obtint aucune réponse. Fanny rougissait et regardait Edmond. Elle était trop indignée pour pouvoir parler ; et Edmond eut besoin d’un moment de réflexion avant de pouvoir répondre à miss Crawford : « La vivacité de votre esprit, lui dit-il, s’oppose à ce que vous parliez sérieusement d’objets sérieux. » Il ajouta quelques autres observations auxquelles miss Crawford répondit avec sa légèreté accoutumée.

Pendant que cela avait lieu, le reste de la société était épars dans la chapelle. Julia attira l’attention de M. Crawford sur sa sœur, en lui disant : « Regardez-donc Maria et M. Rushworth placés l’un près de l’autre, exactement comme pour la célébration de la cérémonie. »

M. Crawford sourit de sa remarque, et s’approchant de Maria, il lui dit à voix basse et de manière à n’être entendu de personne : « Je n’aime pas voir miss Maria si près de l’autel. »

Maria fit involontairement deux pas en arrière : mais se remettant aussitôt, elle affecta de rire et lui demanda, sans parler plus haut, « s’il l’y laisserait ? »

« Je crains de n’avoir point assez d’adresse, » répondit Crawford avec un regard significatif.

Julia, qui survint au même moment, continua sa plaisanterie.

« C’est véritablement dommage que la cérémonie ne puisse avoir lieu. Nous voilà tous réunis, et rien dans le monde ne serait plus agréable. » Et en disant cela, elle riait avec si peu de précaution, qu’elle attira l’attention de M. Rushworth et de sa mère sur ce qu’elle disait, exposant ainsi sa sœur aux galanteries de son amant, dites à demi-voix, tandis que madame Rushworth parla avec grâce et dignité de cet événement futur qu’elle regarderait, disait-elle, comme très-heureux.

« Ah ! si Edmond avait pris les ordres ! » s’écria Julia ; et allant vers lui comme il était avec miss Crawford et Fanny : « Mon cher Edmond, si vous aviez déjà pris les ordres ecclésiastiques, vous pourriez faire la cérémonie à l’instant. Quel dommage que vous n’ayez pas pris les ordres ! M. Rushworth et Maria sont tout prêts. »

« La physionomie de miss Crawford, pendant que Julia parlait, aurait pu amuser un observateur désintéressé. Elle paraissait presque effrayée de la nouvelle idée qu’elle recevait. Fanny en eut pitié. « Combien elle va être fâchée de ce qu’elle vient de dire ! » pensa Fanny.

« Les ordres ! dit miss Crawford ! Quoi ! devez-vous appartenir au clergé ? »

« Oui, répondit Edmond, je prendrai les ordres après le retour de mon père : probablement à Noël. »

Miss Crawford cherchant à reprendre ses esprits, dit : « Si j’avais su cela plutôt, j’aurais parlé du clergé avec plus de respect, » et changea de sujet de conversation.

On quitta la chapelle. Miss Bertram, fâchée contre sa sœur, ouvrait la marche, et toute la compagnie paraissait trouver qu’on avait resté assez long-temps dans ce lieu.

Madame Rushworth, qui ne se lassait point de montrer ses appartemens, prenait la route du grand escalier pour conduire la société dans les chambres supérieures ; mais son fils lui fit observer que si on restait trop longtemps dans la maison, on n’aurait pas le temps de voir le terrain. « Il est deux heures, dit-il, et nous devons dîner à cinq. » Madame Rushworth se soumit ; et l’on parla de nouveau d’arranger une voiture, quand les jeunes personnes de la troupe apercevant une porte ouverte qui conduisait immédiatement à un tapis de verdure entouré d’arbrisseaux, prirent en même temps cette route, ayant toutes un même désir de respirer l’air et d’agir en liberté.

« Je suppose, dit madame Rushworth poliment, en les suivant, que nous commençons par-là notre promenade. Ce sont là nos arbrisseaux les plus précieux, et nos faisans sont à côté. »

« Je crois, dit M. Crawford en regardant autour de lui, que nous trouverons quelque chose à faire ici. Je vois des murs qui, s’ils étaient abattus, produiraient un grand effet. M. Rushworth, tiendrons-nous conseil sur cet objet ? »

« James, dit madame Rushworth à son fils, je crois que le désert sera nouveau pour toute la société. Les demoiselles Bertram n’ont jamais vu le désert ? »

On ne fit aucune objection ; mais pendant quelques momens aucun plan ne parut devoir être adopté. Les arbrisseaux et les faisans occupèrent d’abord l’attention des promeneurs, et tous se dispersèrent ensuite dans une heureuse indépendance.

M. Crawford fut le premier à marcher en avant pour examiner le terrain. Il fut suivi par miss Bertram et M. Rushworth ; Edmond, miss Crawford et Fanny venaient ensuite, et la marche était fermée par madame Rushworth, madame Norris et Julia. L’heureuse étoile de celle-ci avait changé. Elle était obligée de rester auprès de madame Rushworth, de contenir son impatience, et de se conformer à la lenteur de sa marche, tandis que madame Norris était restée en conversation avec l’intendant, qui était venu visiter les faisans.

« Il fait extrêmement chaud, » dit miss Crawford qui, pour la seconde fois, parcourait avec Edmond et Fanny une terrasse garnie de palissades de fer qui dominait sur le désert ; tandis que M. Crawford, avec miss Maria et M. Rushworth, discutait sur les embellissemens à faire dans cette partie. La porte qui s’ouvrait sur le désert, laissait apercevoir de l’ombrage ; miss Crawford, suivie d’Edmond et de Fanny, se dirigea avec empressement de ce côté ; et tous trois, en se promenant sous des arbres fort beaux et fort touffus, se bornèrent pendant quelques momens à jouir de la fraîcheur qu’ils y trouvaient et à les admirer. À la fin, miss Crawford commença la conversation : « Ainsi, M. Bertram, vous devez entrer dans le clergé ? Cela m’étonne ! »

« Pourquoi cela ? Je dois prendre une profession quelconque ; et vous pourriez peut-être juger que je ne suis propre à être ni un homme de loi, ni un militaire, ni un marin. »

« Mais, pourquoi entrez-vous dans le clergé ? Les hommes aiment à se distinguer. Ils peuvent y parvenir dans beaucoup de professions. Dans le clergé, il n’y a point de distinction à obtenir. Un ecclésiastique n’est rien. »

« Ce rien a ses gradations, à ce que j’imagine. Un ecclésiastique ne peut jouir d’une grande considération parmi ce qu’on nomme les gens à la mode. Il ne peut être le chef d’un parti, ni donner le ton pour un habit nouveau ; mais je ne puis regarder comme n’étant rien, une situation qui a pour objet de veiller sur ce qu’il y a de plus important parmi les hommes pris individuellement ou collectivement, la religion et les mœurs. Cette situation mérite d’autant moins d’être dépréciée, qu’elle a une influence considérable sur les mœurs publiques, et je crois que par-tout où le clergé est, on n’est pas ce qu’il doit être ; il en est ainsi du reste de la nation. »

« Certainement, » dit Fanny avec un aimable empressement. « Ah ! dit miss Crawford, vous avez déjà convaincu miss Price. »

« Je désirerais pouvoir aussi convaincre miss Crawford. »

« Je ne crois pas que vous y réussissiez, répondit miss Crawford avec un souris malin ; je suis tout à fait surprise que vous preniez cette carrière. Vous êtes réellement propre à quelque chose de mieux. Allons, changez d’idée ! Il n’est pas trop tard ; entrez dans le barreau. »

« Entrez dans le barreau ! Vous me dites cela avec autant d’aisance que si vous me disiez : Entrez dans ce désert. »

« Vous allez dire que le barreau est le pire désert des deux ? Mais je vous ai prévenu ; rappelez-vous que je vous ai prévenu. »

« Ne vous pressez pas pour m’enlever un bon mot, car je n’ai pas la moindre prétention à l’esprit. Je suis capable de rester une demi-heure à comprendre une répartie. »

Un silence général suivit cette dernière réponse. Fanny l’interrompit la première pour se plaindre d’être fatiguée. Ils se trouvaient alors auprès d’un banc bien ombragé, situé auprès d’un ha-ha qui s’ouvrait sur le parc, et ils s’y assirent.

« Je serai bientôt reposée, dit Fanny, c’est un excellent rafraîchissement que de s’asseoir à l’ombre par un beau jour, en regardant la verdure. »

Après être restée assise pendant un moment, miss Crawford se leva : « Il faut que je prenne du mouvement, dit-elle, le repos me fatigue ; j’ai regardé si long-temps parce ha-ha, que j’en suis lassée.

Edmond se lassa pareillement, et fit quelques pas avec miss Crawford. Ils discutèrent sur l’étendue de la promenade qu’ils venaient de parcourir, et pour mieux la connaître, ils se déterminèrent à s’y promener dans un autre sens. Fanny dit qu’elle était reposée, mais Edmond la pressa si instamment de ne pas se fatiguer, qu’elle resta assise où elle était, pensant avec plaisir aux attentions de son cousin, et regrettant de n’avoir pas plus de force. Elle regarda Edmond et miss Crawford jusqu’à ce qu’ils eussent disparu au coin d’une allée, et prêta l’oreille au son de leurs voix jusqu’à ce qu’elle n’entendît plus rien.


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CHAPITRE X.

Un quart d’heure se passa sans que Fanny entendit les pas d’Edmond et de miss Crawford. Elle commençait à être surprise d’être laissée seule pendant si long-temps ; elle prêtait l’oreille, désirant vivement entendre leurs voix. Le bruit des pas de quelques personnes qui venaient vers elle, retentit enfin. Mais Fanny reconnaissait que ce ne pouvait être ceux d’Edmond et de miss Crawford, lorsque miss Bertram, M. Rushworth et M. Crawford sortirent du même sentier qu’elle avait parcouru.

« Miss Price toute seule ! Ma chère Fanny, pourquoi êtes-vous seule ici ? » furent les premières salutations. Fanny raconta ce qui s’était passé. « Pauvre chère Fanny ! dit Maria, comme ils ont mal agi avec vous ! Vous auriez mieux fait de rester auprès de nous. » Ensuite s’asseyant entre les deux hommes qui l’accompagnaient, elle reprit la conversation dans laquelle elle était engagée avec eux, sur les embellissemens à faire à Sotherton. Après quelques minutes passées de cette manière, miss Bertram remarquant une porte de fer qui était auprès du ha-ha, et qui communiquait au parc, témoigna le désir d’y aller, pour qu’elle fût plus à même de saisir les plans que l’on projetait. Crawford approuva vivement cette idée. Il apercevait une élévation d’où on devait avoir une vue de toute la maison. Il fallait donc absolument se rendre à cette élévation ; mais la porte était fermée. M. Rushworth fut infiniment mortifié de n’avoir pas apporté la clef ; il promettait de ne pas l’oublier à l’avenir. Mais comme le désir de miss Bertram d’aller dans le parc ne diminuait nullement, M. Rushworth finit par se résoudre à aller chercher cette clef ; et il retourna en conséquence sur ses pas.

« C’est incontestablement ce qu’il y a de mieux à faire, puisque nous nous trouvons déjà si loin de la maison, » dit M. Crawford après qu’il fut parti.

« Oui, répondit Maria, c’est le meilleur parti à prendre. Mais, dites-moi sincèrement, ne trouvez-vous pas cette maison bien au-dessous de l’idée que vous en aviez ? »

« Non en vérité. Je la trouve au contraire plus complète dans son genre que je ne l’imaginais ; et à vous dire vrai (en parlant plus bas), je ne pense pas que je voie Sotherton de nouveau, avec autant de plaisir qu’aujourd’hui. Un autre été l’embellira difficilement pour moi. »

Maria, après un moment d’embarras, répondit : « Vous êtes trop un homme du monde, pour ne pas voir avec les yeux du monde. Si d’autres personnes jugent que Sotherton soit embelli, je ne doute point que vous ne jugiez de même aussi. »

« Je crains beaucoup de n’être point un homme du monde autant que cela me serait utile à quelques égards. Mes sentimens ne sont point assez fugitifs, ma mémoire n’est point assez infidèle pour que je me trouve ressembler à un homme du monde. »

Il y eut un court silence. Miss Bertram reprit la parole : « Vous vous êtes beaucoup amusé ce matin dans la route ? Vous et Julia, vous n’avez fait que rire pendant tout le chemin. »

« Avons-nous ri ? Oui, je crois que nous avons ri. Mais je n’ai pas le moindre souvenir de ce qui a produit notre gaîté. Je racontais, je crois, quelque vieux conte au sujet d’un domestique irlandais de mon oncle. Votre sœur aime à rire. »

« Vous pensez qu’elle est plus gaie que moi ? »

« Elle est peut-être plus facile à amuser. Je n’espérerais pas de pouvoir vous entretenir d’anecdotes irlandaises pendant une course de dix milles. »

« Je crois que naturellement je suis aussi gaie que Julia ; mais j’ai plus à songer qu’elle maintenant. »

« Vous avez à songer, sans aucun doute ; et ce sont des situations dans lesquelles de la gaîté indiquerait de l’insensibilité. La perspective que vous avez est toutefois trop belle pour vous causer de la tristesse. Vous avez devant vos yeux une scène très-riante ! »

« Parlez-vous littéralement ou figurément ? Je pense que c’est littéralement. Oui, certainement, le soleil brille, et le parc a un aspect très-riant ; mais malheureusement, cette porte de fer, ce ha-ha me donnent un sentiment de contrainte et de peine : Je ne puis sortir, comme dit l’oiseau renfermé. » Et en disant ces mots avec expression, elle marcha vers la porte. M. Crawford la suivit. « Monsieur Rushworth est si long-temps à apporter cette clef ! »

« Et pour tout au monde, vous ne passeriez pas dans le parc sans la clef et sans l’autorité et la protection de M. Rushworth ? Sans cela, je croirais que vous pourriez facilement, avec mon aide, passer le long de cette grille. Oui, rien n’est plus facile, si vous ne pensez pas que cela soit défendu. »

« Défendu ! quelle folie ! Je puis certainement sortir de cette manière, et je veux l’essayer. M. Rushworth sera ici dans un moment, et nous ne serons pas hors de vue, »

« Ou si nous l’étions, miss Price aurait la bonté de dire à M. Rushworth qu’il nous trouvera près de l’élévation, dans ce bouquet de chênes. »

Fanny sentant que c’était mal agir, s’efforça d’empêcher sa cousine de franchir la grille. « Vous vous blesserez, miss Bertram, lui dit-elle, vous vous blesserez certainement contre ces piques ; vous déchirerez votre robe, vous courrez le risque de tomber dans le fossé. Vous feriez mieux de ne pas aller dans le parc. »

Pendant qu’elle parlait ainsi, sa cousine était déjà passée de l’autre côté. « Grand merci, dit-elle en riant ; moi et ma robe nous sommes en sûreté. Adieu. »

Fanny fut laissée de nouveau à sa solitude, sans éprouver aucun sentiment agréable, car elle était fâchée de tout ce qu’elle avait vu et entendu. Miss Bertram lui causait de la surprise, et M. Crawford de l’indignation. En prenant un circuit qui ne paraissait point se diriger vers l’élévation, l’un et l’autre échappèrent bientôt aux yeux de Fanny, et quelques minutes après, elle n’entendit pas le moindre bruit. Le petit bois où elle se trouvait, semblait avoir été abandonné à elle seule. Elle était portée à croire qu’Edmond et miss Crawford l’avaient quitté ; mais elle ne pouvait penser cependant qu’Edmond l’eût entièrement oubliée.

Elle fut de nouveau tirée de sa rêverie par le bruit des pas de quelqu’un qui paraissait marcher vivement. Elle s’attendait à voir monsieur Rushworth ; mais c’était Julia qui, en nage et hors d’haleine, et avec un air vivement contrarié, lui cria en l’apercevant : « Eh bien ! où sont les autres ? Je croyais que Maria et M. Crawford étaient avec vous ? »

Fanny expliqua comment ils s’étaient éloignés.

« Voilà un joli tour, en vérité. Je ne puis les découvrir nulle part (en regardant avidement dans le parc) ; mais ils ne peuvent être loin, et je crois que je puis sans aide, passer de l’autre côté aussi bien que Maria. »

« Mais, Julia ! M. Rushworth sera ici dans un moment avec la clef. Attendez M. Rushworth ! »

« Non en vérité. J’ai assez de la famille pour cette matinée ; je ne fais que d’échapper à l’ennuyeuse mère. J’ai supporté cette pénitence tandis que vous étiez si tranquille ici et si heureuse ; il aurait été aussi bien peut-être que vous eussiez pris ma place ; mais vous cherchez toujours à échapper à ces contrariétés. »

Cette réflexion était très-injuste ; mais Fanny, qui voyait que Julia avait de l’humeur, et qui savait que son mécontentement ne durerait pas, se borna à lui demander si elle avait vu M. Rushworth.

« Oui, nous l’avons vu, il courait à toutes jambes. Il ne s’est arrêté près de nous que pour nous dire l’oubli qu’il avait fait et le lieu où vous étiez. »

« C’est bien dommage qu’il prenne tant de peine pour rien ! »

« Cela regarde Maria. Je ne suis pas obligée de me punir moi-même à cause d’elle. Je n’ai pu éviter là mère tant que ma tante est restée à parler avec l’intendant ; mais je puis du moins échapper au fils. » En disant cela, elle passa le long de la grille et s’enfonça dans le parc.

Cinq minutes après M. Rushworth parut. Fanny s’efforça de donner les meilleures couleurs possibles à ce qui venait de se passer. Mais il fut évidemment mortifié, et parut éprouver un extrême déplaisir. Il alla à la grille sans savoir que faire.

« Ma cousine Maria m’a chargée de vous dire que vous les trouveriez sur l’élévation ou dans les environs, » dit Fanny.

« Je ne crois pas que j’aille plus loin, dit M. Rushworth d’un air sombre. Je n’en aperçois aucune trace. Pendant que je me rendrais à cet endroit, ils pourraient aller ailleurs. J’ai assez couru. »

Un instant après, il dit à Fanny : « Dites-moi, je vous prie, miss Price, admirez-vous M. Crawford autant que plusieurs personnes le font ? Pour moi, je ne trouve en lui rien de remarquable. »

« Je ne le trouve pas beau du tout. »

« Beau ! personne ne peut appeler beau un homme d’une si petite taille. Je suis certain qu’il n’a pas cinq pieds de haut. Je lui trouve fort mauvaise mine. Dans mon opinion, ces Crawford ne sont pas une grande addition à notre cercle. Nous nous passions bien d’eux. »

Un léger soupir échappa à Fanny et elle ne se sentit pas la volonté de contredire M. Rushworth. Celui-ci alla de nouveau vers la grille, et Fanny l’ayant engagé à se rendre à l’élévation, il se décida à y aller. « Ce serait une folie, dit-il, d’avoir apporté la clef pour rien ; » et ouvrant la porte, il partit sans autre cérémonie.

Fanny se résolut aussi à tâcher de retrouver Edmond et miss Crawford. Elle suivit l’allée qu’ils avaient prise, et comme elle allait entrer dans une autre, elle entendit la voix et le rire de miss Crawford. Bientôt elle la rencontra avec Edmond. Ils revenaient du parc dans lequel ils étaient entrés un moment après avoir quitté Fanny, une porte qui y conduisait s’étant trouvée ouverte. Ils reprirent ensemble le chemin du château, et furent rejoints par madame Rushworth et madame Norris. Celle-ci avait visité le jardin, la laiterie, et avait eu un long entretien avec l’intendant sur tous les détails de ménage. Une heure et demie s’était écoulée dans cette agréable occupation.

Rendus au château, les promeneurs attendirent le retour de ceux qui s’étaient le plus éloignés. Les demoiselles Bertram, M. Crawford et M. Rushworth se firent attendre long-temps, et quand ils reparurent il annoncèrent qu’ils ne faisaient que de se rejoindre. M. Rushworth et Julia paraissaient peu satisfaits. M. Crawford s’efforça pendant le dîner de calmer le ressentiment des deux premiers et de ranimer la gaîté générale.

Le dîner fut bientôt suivi par le thé et par le café, et comme la longueur de la route à faire ne permettait pas de perdre de temps, la calèche parut bientôt après à la porte du château. Madame Norris, après avoir obtenu des œufs de faisans et dit beaucoup de civilités à madame Rushworth, donna le signal du départ. Dans ce moment, M. Crawford s’approchant de Julia, lui dit : « J’espère que je n’aurai pas perdu ma compagne, à moins qu’elle ne soit effrayée de l’air du soir dans un siége si peu garanti. » La demande n’avait pas été prévue, et fut reçue gracieusement, et pour Julia, la journée parut devoir finir aussi bien qu’elle avait commencé. Miss Bertram fut un peu contrariée, mais comme elle avait la conviction d’être préférée, elle se consola, et elle reçut les attentions de M. Rushworth à son départ comme elle le devait faire. Il était beaucoup plus satisfait de lui donner la main pour la faire monter dans la calèche, que s’il eût été question de la placer sur le siége auprès de M. Crawford. La soirée était belle et le retour des voyageurs fut aussi agréable qu’il pouvait l’être par le calme et la sérénité de l’air. Mais lorsque madame Norris cessait de parler de tout ce qu’elle avait vu à Sotherton, le silence régnait dans la calèche. Les différentes personnes de la société paraissaient toutes également fatiguées, et dans le doute si la journée qui venait de s’écouler leur avait occasionné du plaisir ou de la peine.


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CHAPITRE XI.


Le jour passé à Sotherton avec toutes ses imperfections, n’avait cependant produit que des sensations agréables aux demoiselles Bertram, en comparaison de ce qu’elles éprouvèrent à leur retour en lisant des lettres de leur père, datées d’Antigoa, qui étaient arrivées à Mansfield. Elles aimaient beaucoup mieux penser à Henri Crawford qu’à leur père. Le mois de novembre était l’époque qu’il indiquait pour son arrivée en Angleterre. Maria était plus tourmentée par cette nouvelle que Julia ; son père, aussitôt son arrivée, devait la marier à M. Rushworth. Elle ne considérait point cet évènement avec plaisir. Elle aimait même à supposer qu’il serait différé. Trois mois devaient encore s’écouler avant le retour de sir Thomas, et dans trois mois il pouvait arriver bien des choses. C’était là son espoir.

Sir Thomas aurait été vivement blessé s’il eût soupçonné les sentimens que son retour faisait naître dans ses filles, et il aurait été aussi peu satisfait s’il eût connu ceux de miss Crawford à cet égard. Miss Crawford, qui avait lu la lettre de sir Thomas, y avait donné une plus vive attention qu’on ne le supposait.

« Combien M. Rushworth paraît satisfait ! » dit-elle dans une soirée qu’elle passait à Mansfield quelques jours après, en s’adressant à Edmond. Elle se trouvait avec lui et Fanny à une fenêtre ouverte, tandis que M. Rushworth et les demoiselles Bertram étaient au forté-piano. « Il pense au mois de novembre ! Le retour de votre père sera un évènement très-important. »

« Après une si longue absence, et tant de dangers courus, il n’y a point de doute que ce retour ne nous intéresse vivement. »

« Ce retour amènera d’autres évènemens intéressans : le mariage de votre sœur, et votre entrée dans les ordres. »

« Oui. »

« Ne vous offensez pas ! dit miss Crawford en riant ; mais cela me rappelle les sacrifices que les héros de l’antiquité faisaient pour célébrer leur retour dans leur pays après qu’ils avaient exécuté de grands exploits. »

« Il n’y a point là de sacrifices. » Et se tournant du côté de Maria qui était au forté-piano : « C’est absolument un effet de sa volonté. »

« Oh ! oui ; je plaisante. Elle a fait ce que toute autre jeune femme aurait fait en sa place, et je ne doute point qu’elle ne soit extrêmement heureuse. Mais je ne veux pas parler de ce sacrifice-là seulement. »

« Je vous assure que mon entrée dans les ordres est tout aussi volontaire que le mariage de Maria. »

« Il est heureux que votre inclination soit aussi d’accord avec les vœux de votre père. Il y a dans les environs, à ce que j’ai entendu dire, une très-bonne cure qui vous est destinée ? »

« Et que vous supposez m’avoir influencé ? »

« Mais je suis bien certaine que cela n’est pas ! » s’écria Fanny.

« Je vous remercie de votre bonne opinion Fanny ; mais je n’oserais affirmer que vous ayez raison de penser ainsi. Il est très-probable, au contraire, que j’ai été influencé par la connaissance que j’ai eue que cette cure m’était réservée. Je ne crois pas être blâmable en cela, et je ne vois pas qu’un homme doive être un plus mauvais ecclésiastique, parce qu’il aura de bonne heure une existence aisée. Je ne doute point que je n’aie été influencé ; mais je crois que je n’ai point été blâmable de l’être. »

« Cette influence, dit Fanny, ressemble à celle qui fait que le fils d’un amiral entre dans la marine, que le fils d’un général entre dans l’armée, sans que personne s’en étonne. On trouve naturel qu’ils préfèrent la carrière dans laquelle leurs amis peuvent leur être plus utiles. »

« Non, ma chère miss Price, répondit miss Crawford. La profession de la marine ou de la guerre, emporte avec soi sa propre justification. Tout est en faveur de l’une ou l’autre de ces carrières ; l’héroïsme, le danger, la réputation, la mode. Les militaires et les marins peuvent toujours figurer dans la société ; personne ne s’étonne que l’on prenne l’une ou l’autre de ces professions. Mais un homme d’église, dépourvu de toute louable ambition, du goût de la bonne compagnie, n’a rien à faire qu’à se complaire dans son indolence, à lire les journaux, à observer le temps et à quereller sa femme. »

« Il y a sans doute, répondit Edmond, des ecclésiastiques de ce caractère ; mais ils ne sont pas en assez grand nombre pour que vous ayez cette idée de leur profession. Vous avez été peu à même de fréquenter cette classe d’hommes que vous condamnez si hardiment. Vous répétez ce que vous avez entendu dire sur ce sujet à la table de votre oncle. »

« J’ai rarement formé mon opinion sur celle de mon oncle, et je ferai l’observation que je ne suis pas sans avoir les moyens de connaître ce que sont les ecclésiastiques, puisque je suis en ce moment chez le docteur Grant mon beau-frère ; et, quoique le docteur Grant soit très-bon et très-obligeant pour moi, quoique ce soit un homme instruit, respectable, qui fait souvent de très-bons sermons, je ne puis méconnaître que c’est un indolent, qui ne prendrait pas la moindre fatigue pour la convenance d’un autre individu, qui consulte son palais en toute chose, et qui a de l’humeur contre son excellente femme, si son cuisinier a manqué un ragoût. »

« Néanmoins, dit Fanny, un homme tel que le docteur Grant ne peut être dans l’habitude d’apprendre aux autres, chaque semaine, à remplir leurs devoirs dans de très-bons sermons, sans devenir meilleur lui-même. Cela doit le faire réfléchir ; et je ne doute point qu’il ne cherche plus souvent à se maîtriser lui-même, que s’il eut été autre chose qu’un homme d’église. »

« Nous n’en savons rien, répondit miss Crawford ; mais je désire pour votre honneur, miss Price, que vous ne soyez pas la femme d’un homme dont l’amabilité repose sur ses propres sermons : car, quoiqu’il puisse prêcher sur l’égalité d’humeur chaque semaine, cela ne l’empêcherait pas de quereller depuis le lundi matin jusqu’au samedi soir pour des bagatelles. »

« Je pense, dit Edmond affectueusement, que l’homme qui pourrait se quereller souvent avec Fanny, serait insensible à tout sermon quelconque. »

Fanny rougit, et miss Crawford répondit d’une manière agréable : « Je crois que miss Price a plus l’habitude de mériter des louanges que de se les entendre adresser. »

Au même moment les demoiselles Bertram l’appelèrent pour venir chanter un trio, et elle quitta Edmond, le laissant charmé de la grâce qu’elle avait mise dans ce qu’elle venait d’adresser à Fanny, et de celle qu’elle mettait dans tout ce qu’elle faisait.

« Avec quelle bonne volonté elle se rend aux désirs des autres ! dit-il. Quel dommage qu’avec tant d’heureuses qualités, elle ait été confiée à de si mauvaises mains ! »

Fanny partagea son opinion, et eut le plaisir de voir Edmond continuer à rester avec elle à la fenêtre, malgré le trio que l’on préparait. Bientôt ses regards se portèrent sur la scène du dehors, qui présentait une belle soirée, un ciel sans nuage, et le contraste de l’obscurité des bois. « Quelle harmonie ! dit Fanny ; quel repos ! Là sont des tableaux que ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre, et que la poésie seule peut essayer de décrire. Voilà ce qui peut apaiser tout chagrin quelconque, et plonger le cœur dans le ravissement. Quand je contemple une nuit comme celle-ci, il me semble qu’il ne devrait y avoir ni méchanceté ni douleur sur la terre ; et il y en aurait certainement bien moins, si les hommes observaient davantage la beauté sublime de la nature. »

« Votre enthousiasme me plaît. Cette nuit est superbe, et on doit plaindre les personnes qui n’ont pas pour la nature la sensibilité que vous possédez. Elles perdent beaucoup. »

« C’est vous, Edmond, qui m’avez appris à sentir ainsi. »

« Et j’ai eu une excellente écolière. Arcturus a un grand éclat ce soir ! »

« Oui, ainsi que la grande ourse. Je voudrais bien voir Cassiopée ? »

« Allons sur la pelouse pour la voir. »

« Bien volontiers. Il y a long-temps que nous n’avons examiné le ciel ensemble. »

« Oui ; je ne sais comment cela s’est fait. » Le trio commença. « Fanny, nous attendrons jusqu’à ce qu’il soit fini, dit Edmond en se tournant du côté du forté-piano. » Et bientôt Fanny eut la mortification de voir Edmond s’approcher toujours plus près de l’instrument pendant l’exécution du trio ; et quand il fut fini, demander avec instance qu’on chantât une seconde fois.

Fanny soupira seule à la fenêtre, jusqu’à ce que madame Norris la grondât d’y rester trop long-temps.


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CHAPITRE XII.

Au mois de septembre, le retour du fils aîné de sir Bertram fut annoncé, d’abord au garde-chasse, et ensuite à Edmond. Il arriva bientôt à Mansfield plein de gaîté, attentif et galant auprès de miss Crawford, autant que la politesse le demandait, et lui donnant sur les courses de chevaux et sur les parties qu’il avait faites avec ses amis, des détails qui l’auraient amusée six semaines auparavant, mais qui ne servaient plus qu’à montrer qu’elle préférait le plus jeune frère au fils aîné.

Elle en était fort contrariée ; mais cela était ainsi ; et, loin de penser désormais à épouser l’aîné, elle n’avait d’autres prétentions à ses attentions, que celles qu’elle avait le droit d’en attendre, comme jolie femme. Sa longue absence de Mansfield lui avait démontré son indifférence pour elle, et d’après cela, il serait devenu possesseur de Mansfield ; et il aurait succédé à son père dans le titre de sir Thomas, qu’elle n’eût pas accepté sa main.

La saison de la chasse qui rappelait Thomas Bertram à Mansfield, fit aller aussi M. Crawford dans le comté de Norfolk. Sa maison d’Everingham ne pouvait se passer de lui au commencement de septembre. Il fut absent pendant quinze jours, qui parurent d’une longueur mortelle aux deux demoiselles Bertram. Mais comme il les trouvait belles, et qu’elles offraient un amusement à son esprit blâsé, il fut empressé de revenir à Mansfield au temps qu’il avait fixé pour son retour.

Maria, qui n’avait eu que M. Rushworth auprès d’elle, et qui avait été obligée de paraître donner de l’attention aux détails de sa chasse dans la journée, de sa jalousie contre ses voisins, de ses doutes sur leurs titres et autres choses semblables, avait regretté vivement l’absence de M. Crawford. Julia, comme n’ayant aucun engagement, croyait avoir le droit de la regretter bien plus vivement encore. Chacune des deux sœurs croyait être la favorite : Julia devait le penser d’après les insinuations de madame Grant, qui était portée à donner de la réalité à ce qu’elle désirait ; Maria formait son opinion d’après les insinuations de M. Crawford lui-même. Aussitôt qu’il fut de retour, tout reprit son cours accoutumé. Il était empressé avec les deux sœurs, de manière à se conserver dans les bonnes grâces de l’une et de l’autre, et il s’arrêtait au degré précis qui pouvait empêcher que l’on remarquât ses attentions.

Fanny était la seule personne qui trouvât quelque chose à blâmer dans sa conduite. Depuis le voyage de Sotherton, elle ne pouvait voir M. Crawford auprès de l’une ou de l’autre des deux sœurs, sans faire ses remarques, et rarement sans s’étonner de sa conduite et le blâmer. « Je suis étonnée, dit-elle à Edmond, son confident ordinaire, que M. Crawford soit revenu si promptement après être resté ici sept semaines entières. J’imaginais qu’il avait à visiter des lieux plus gais que Mansfield. »

« C’est à son avantage, répondit Edmond ; et cela fait plaisir à sa sœur. Elle n’aime pas à le voir errer sans cesse d’un lieu à un autre. »

« Comme il est bien venu auprès de mes cousines ! »

« Oui ; ses manières auprès des dames sont très-agréables. Je crois que madame Grant pense qu’il a de la préférence pour Julia ; je ne l’ai jamais remarqué, mais je désirerais que cela fût. »

« Si miss Bertram n’était pas engagée, dit Fanny d’un ton de réserve, je pourrais presque penser que quelquefois il l’admire plus que Julia. »

« Crawford a trop de bon sens pour rester ici, s’il se croyait en danger auprès de Maria, et je suis sans inquiétude pour elle, après les preuves qu’elle a données que sa sensibilité n’est pas vive. »

Fanny supposa qu’elle s’était trompée ; mais, malgré toute la soumission qu’elle avait pour l’opinion d’Edmond, elle retombait souvent dans le même doute. Elle entendit un soir une conversation de madame Norris et de madame Rushworth sur ce sujet, pendant que tous les autres jeunes gens dansaient. C’était un bal inattendu qui se composait de cinq couples, en y comprenant madame Grant, et un nouvel ami de M. Bertram qui était venu faire une visite à Mansfield.

« Je pense, dit madame Norris à madame Rushworth, en portant ses regards sur M. Rushworth et Maria qui allaient danser ensemble, que nous allons voir des visages joyeux maintenant ? »

« Oui, madame, répliqua l’autre avec un sourire grave ; il y aura quelque satisfaction pour nous maintenant, et je suis fâchée, je vous l’avoue, qu’ils aient été obligés de se séparer pendant la danse. Un jeune couple dans leur situation devrait être exempté des formes de politesse ordinaires. Je suis étonnée que mon fils n’en ait pas fait la proposition. »

« Il l’aura fait sans doute, madame ; M. Rushworth n’oublie rien. Mais la chère Maria a un tel sentiment des convenances et une si grande délicatesse, qu’elle cherche toujours à éviter d’attirer les regards par quelque particularité. Regardez-là en ce moment ; voyez comme sa physionomie est animée, et combien elle est différente de ce qu’elle était dans les deux dernières contre-danses ? »

Miss Bertram paraissait, en effet, très-heureuse ; ses yeux étincelaient de joie : elle parlait avec beaucoup de feu, car Julia et son danseur, M. Crawford, étaient tout près d’elle. Fanny ne se rappelait pas quel air elle avait eu pendant les deux contre-danses précédentes ; elle avait dansé elle-même avec Edmond, et n’avait point pensé à regarder ce qui se passait autour d’elle.

Madame Norris continua : « Il est infiniment agréable de voir la jeunesse goûter de pareils plaisirs, et des jeunes gens si bien assortis. Et que dites-vous, madame, de la possibilité d’un autre mariage ? M. Rushworth a donné un bon exemple. » Madame Rushworth, qui ne songeait qu’à son fils, ne devinait pas ce que madame Norris voulait dire. « Le couple au-dessus, dit celle-ci. Ne voyez-vous pas là quelques symptômes ? »

« Ah ! miss Julia et M. Crawford ? mais oui, ce serait un mariage très-convenable. Quel bien possède-t-il ? »

« Quatre mille livres sterling par an. »

« Très-bien. C’est un beau revenu ; il a fort bonne façon, et j’espère que miss Julia sera très-heureuse. »

« Ce n’est pas une chose arrangée encore. Nous n’en parlons qu’entre amis ; mais je ne doute point que cela ne soit. Il a pour Julia des attentions particulières. »

Fanny ne put en entendre davantage. M. Bertram venait de rentrer dans le salon, et quoiqu’elle aurait regardé comme un grand honneur d’être demandée par lui pour danser, cela pouvait cependant arriver. Il s’approcha du petit cercle où elle se trouvait ; mais au lieu de la demander pour la danse, il prit une chaise auprès d’elle, et se mit à lui parler d’un de ses chevaux qui était malade. Quand il eut parlé de son cheval, il prit une gazette, et regardant Fanny d’un air indolent, il lui dit : « Si vous voulez danser, Fanny, je me lèverai avec vous ? » Fanny refusa avec beaucoup plus de civilité, et dit qu’elle ne désirait pas danser. « J’en suis bien aise, dit-il d’un ton plus animé ; car je suis extrêmement fatigué. Je m’étonne que l’on puisse danser aussi long-temps : il faut qu’ils soient tous amoureux pour trouver du plaisir dans une pareille folie ; et je crois qu’ils le sont en effet ? Si vous les regardez, vous verrez qu’ils ont tous l’air de couples d’amans, à l’exception de Yates et de madame Grant ; et, entre nous, la pauvre femme doit mener une triste vie avec le docteur, et ne serait pas plus fâchée qu’une autre d’avoir un amant. » En disant ces mots, il s’aperçut que le docteur Grant lui touchait le coude. Il changea tout à coup la conversation, et s’adressant au docteur : « Voilà d’étranges affaires en Amérique, docteur Grant ! Quelle est votre opinion ? Je suis toujours bien-aise de connaître votre façon de penser sur les affaires publiques. » Fanny pouvait à peine s’empêcher de rire de l’embarras où se trouvait son cousin.

« Mon cher Thomas, dit madame Norris, puisque vous ne dansez pas, vous consentirez sans doute à faire un whist avec nous ? »

« J’en serais très-charmé, s’écria Thomas en se levant vivement ; mais je vais dans ce moment danser avec Fanny. Allons, venez donc, Fanny. En prenant sa main : Ne restez pas dans l’hésitation aussi long-temps, ou bien la danse finira. »

Fanny se leva aussi très-volontiers, quoiqu’elle ne pût ressentir beaucoup de gratitude envers son cousin. « Plaisante demande, en vérité ! lui dit-il d’un ton presque indigné, pendant qu’ils se rendaient vers les danseurs ; me mettre les cartes à la main pendant deux heures avec le docteur Grant et ma tante Norris, qui ne font que se quereller, et cette vieille madame Rushworth, qui n’entend pas plus le whist que l’algèbre ! Ma bonne tante devrait bien être moins empressée ; mais quand elle a mis quelque chose dans sa tête, rien ne peut l’arrêter. »


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CHAPITRE XIII.

L’honorable Jean Yates, le nouvel ami de Thomas Bertram, n’avait pas beaucoup de titres de recommandation au-delà de ceux que lui donnaient son habitude du monde et de la dépense ; et comme il était le plus jeune fils d’un lord avec peu de fortune, sir Thomas aurait regardé probablement son introduction à Mansfield comme n’étant nullement désirable. Thomas Bertram avait fait sa connaissance à Weymouth, où ils avaient passé dix jours ensemble dans la même société ; et il l’avait invité à prendre la route de Mansfield aussitôt qu’il le pourrait. M. Yates vint plutôt qu’il n’avait compté le faire, parce qu’une très-grande partie qui s’était réunie dans la maison d’un autre ami, avait été rompue. Il s’agissait de jouer la comédie ; la pièce dans laquelle il avait un rôle à jouer, devait être représentée dans deux jours, lorsque la mort soudaine d’un proche parent de la famille, avait détruit le projet et dispersé les acteurs. Avoir été si près du bonheur et de la renommée, si près d’obtenir un long paragraphe dans les journaux, qui aurait immortalisé toute la société pour une année au moins, en vantant les représentations théâtrales d’Ecclesford, château du très-honorable lord Ravenshaw, dans le comté de Cornouailles, et perdre tout cela, c’était pour M. Yates un contre-temps si vif, qu’il ne pouvait parler d’autre chose. Ecclesford et son théâtre, les arrangemens, les habillemens, les répétitions étaient un sujet inépuisable pour lui, et sa seule consolation était de vanter le passé.

Heureusement pour lui, l’amour du théâtre et le goût pour jouer la comédie étaient si vifs parmi ses jeunes auditeurs, qu’ils prenaient le plus grand intérêt à ce qu’il disait à ce sujet ; et tous n’auraient pas hésité à essayer leur habilité s’ils en eussent trouvé l’occasion. « Parbleu, dit un jour Thomas Bertram, à la suite d’une conversation où M. Yates avait déploré de nouveau la perte de la représentation de la pièce que l’on avait apprise à Ecclesford, qui s’appelait les vœux d’un amant, il faut, Yates, que vous ayez un dédommagement. Nous pouvons construire un petit théâtre à Mansfield ; vous serez notre directeur. »

Quoique ce ne fût que la pensée du moment, elle ne finit point avec lui. L’inclination pour jouer la comédie était éveillée, et sur-tout dans le personnage qui était alors le maître de la maison, et qui avait assez de vivacité et de goût comique pour être très-propre à s’acquitter d’un emploi dans l’amusement proposé. Ses deux sœurs appuyèrent vivement son idée, et Henri Crawford, qui n’avait pas encore essayé ce genre de plaisir, en fut enchanté. « Faisons quelque chose, dit-il, quand bien même nous ne jouerions qu’une demi-pièce, qu’un acte, qu’une scène ? Qui nous arrête ? Ce n’est pas un théâtre ! qu’importe un théâtre ? Nous ne voulons que nous amuser. Le moindre appartement peut nous suffire. »

« Il faut que nous ayons un rideau, dit Thomas Bertram. Quelques aunes de toile nous suffiront. »

« Certainement, répondit M. Yates. Deux ou trois coulisses, une porte de fonds battante ; voilà tout ce qu’il faut. »

« Je crois que nous pouvons même nous contenter de moins, dit Maria. Nous devons adopter les vues de M. Crawford, et avoir pour objet l’exécution de la pièce et non le théâtre. Une grande partie de nos meilleures pièces peuvent se passer de décorations. »

« Allons ! dit Edmond qui commençait à s’alarmer de ce qu’il entendait ; ne faisons rien à demi. Si nous jouons la comédie, ayons un théâtre complet, avec parterre, loges, galeries ; jouons une pièce entière. Si nous ne surpassons pas Ecclesford, nous ne faisons rien de bon. »

« Ne soyez donc pas maussade, Edmond ! dit Julia ; personne n’aime plus le théâtre que vous, et n’irait plus volontiers voir une représentation. »

« Cela est vrai, pour une bonne et réelle représentation ; mais je ne ferais pas le moindre mouvement pour aller contempler les efforts de personnes qui n’ont point été élevées pour ce métier, et qui ont à lutter contre tous les désavantages de l’éducation et des bienséances. »

Après une courte pause, le même sujet fut continué et discuté avec toujours plus de vivacité ; la résolution de jouer une tragédie ou une comédie finit par être prise, malgré Edmond, qui était déterminé à empêcher que cela eût lieu, quoique sa mère entendît cette conversation, qui avait lieu à table, sans paraître la blâmer en rien.

Le même soir il eut occasion d’essayer ses forces. Maria, Julia, Henri Crawford et M. Yates étaient dans la salle de billard. Thomas en sortit pour venir dans le grand salon où Emond était pensif auprès du feu, pendant que lady Bertram était sur le sofa à peu de distance, et Fanny assise derrière elle arrangeant son ouvrage.

« Quel détestable billard nous avons ! dit Thomas ; je ne puis plus m’en servir. Mais je viens de m’assurer que l’appartement où il est placé est précisément ce qu’il faut pour y établir un théâtre ; la forme et la longueur sont ce qu’il nous faut. La chambre de mon père, qui y communique, sera une excellente chambre de répétition et de préparation. »

« Parlez-vous sérieusement, Thomas ? » dit Edmond à voix basse.

« Très-sérieusement, je vous assure. De quoi vous étonnez-vous ? »

« Je pense que ce sera très-mal agir : en général, ces comédies bourgeoises sont sujettes à quelques objections ; mais dans les circonstances où nous sommes, je crois que ce serait faire un chose déplacée ; ce serait montrer une grande indifférence pour mon père, absent comme il l’est, et exposé à des dangers. Ce serait être imprudent à l’égard de Maria, dont la situation est très-délicate en considérant tout ; on ne peut plus délicate. »

« Vous prenez la chose trop au sérieux : il semble que nous allions jouer la comédie trois fois par semaine jusqu’au retour de mon père, et inviter tout le pays ! Mais nous ne voulons qu’un amusement entre nous ; nous ne voulons ni spectateurs ni publicité. Nous pouvons choisir une pièce tout à fait convenable, et je ne vois pas qu’il y ait plus de danger à converser entre nous dans un langage élégant de quelque respectable auteur, que dans notre entretien ordinaire. Je ne me sens aucun scrupule ; et quant à l’absence de mon père, loin d’être une objection contre notre plan, elle est plutôt un motif pour l’exécuter. Le moment de son retour, qui approche, cause à ma mère une anxiété dont elle a besoin d’être distraite. Je suis certain qu’elle éprouve beaucoup d’anxiété. »

En disant ces mots, il se tourna vers sa mère, ainsi qu’Emond. Lady Bertram était enfoncée dans le coin du sofa, présentant l’image de la santé, de la richesse, du contentement et de la tranquillité. Elle cédait à un doux assoupissement, pendant que Fanny exécutait pour elle le peu de difficultés qu’il y avait dans son ouvrage.

Edmond sourit, et secoua la tête.

Thomas se jeta dans un chaise, en riant aux éclats. « Ma foi ! dit-il, il faut en convenir, ma mère, votre anxiété… J’ai trouvé là une expression malheureuse. »

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda lady Bertram en s’éveillant à demi.

« Ce n’est rien, rien du tout, madame, répondit Thomas ; et se retournant vers Edmond aussitôt que lady Bertram parût s’assoupir de nouveau : « Je maintiens, lui dit-il, que nous ne ferons en cela aucun mal. »

« Je ne puis être de votre opinion, Je suis convaincu que mon père blâmerait entièrement ce projet. »

« Et moi je suis convaincu du contraire. »

« Si vous êtes résolu à jouer la comédie, j’espère du moins que ce sera sans faire de dérangement, et sans construire un théâtre. Ce serait agir beaucoup trop librement dans la maison de mon père pendant son absence. »

« Je me charge de tout, dit Thomas d’un ton décidé. J’ai autant d’intérêt que vous à prendre soin de la maison de mon père. Ne pensez pas être le seul qui ayez du jugement ici. Ne joues pas, si vous n’aimez pas cet amusement ; mais ne vous attendez pas à empêcher les autres de prendre ce plaisir. »

« Ce n’est point mon intention. Quant à jouer moi-même, c’est ce que je refuse absolument. »

Thomas sortit de l’appartement ; et Edmond resta devant le feu, plongé dans ses réflexions et vivement contrarié.

Fanny, qui avait tout entendu, et qui avait les mêmes sentimens qu’Edmond, se hasarda à lui dire pour le consoler : « Peut-être ne pourront-ils pas trouver une pièce qui leur convienne ? Les goûts de votre frère et ceux de vos sœurs sont très-différens ! »

« Je n’espère rien, Fanny. S’ils persistent dans leur projet, ils trouveront quelque chose qui leur plaira. Je parlerai à mes sœurs, c’est tout ce que je puis faire. »

« Ma tante Norris sera peut-être de votre côté ? »

« Elle devrait l’être ; mais elle n’a aucune influence sur Thomas ni sur mes sœurs. Si je ne puis dissuader mes sœurs de ce projet, je laisserai les choses suivre leurs cours ; car les querelles de famille sont les plus grands des maux. »

Les sœurs d’Edmond reçurent ses observations le lendemain matin, avec autant d’impatience que Thomas. Leur mère, dirent-elles, ne faisait aucune objection contre leur plan, et elles n’avaient pas la moindre crainte de déplaire à leur père. Julia paraissait assez disposée à admettre que la position de Maria demandait une retenue particulière, tandis qu’elle, au contraire, avait toute sa liberté ; mais Maria considérait son engagement comme la mettant au-dessus de toute retenue, et la dispensant de consulter son père et sa mère dans cette affaire. Edmond avait peu d’espoir de réussir ; il persistait cependant encore dans ses instances, lorsqu’Henri Crawford entra dans l’appartement, arrivant du presbytère, et s’écria : « Il ne manque plus rien à notre théâtre, miss Bertram ! Ma sœur vous présente ses complimens ; elle espère qu’elle sera admise dans la troupe, et elle se trouvera heureuse d’accepter un rôle de quelque vieille duègne ou de quelque confidente soumise, dont vous ne voudrez pas. »

Maria jeta un coup-d’œil sur Edmond, comme pour lui dire : « Que répondez-vous à cela ? Avons-nous tort maintenant que Marie Crawford nous approuve ? » Edmond garda le silence, et avec toute l’ingénuité d’un amant, ne vit dans le message de miss Crawford que la complaisance avec laquelle elle secondait le projet de ses sœurs.

Le plan avançait vers son exécution. Toute opposition fut vaine ; et madame Norris, qui prévoyait qu’au milieu de ce fracas elle deviendrait de quelqu’importance, et y trouverait un prétexte pour venir se loger dans le château pendant le temps des représentations, fut tout à fait charmée de ce projet.


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CHAPITRE XIV.

Fanny parut avoir mieux deviné qu’Edmond ne l’avait supposé. La pièce qui pouvait convenir à toute la troupe ne fut point facile à découvrir. Le charpentier, après avoir pris ses mesures, était déjà entré en besogne, que la pièce était encore à trouver. D’autres préparatifs avaient lieu. Un énorme rouleau de toile verte était arrivé de Northampton. Madame Norris en avait formé un rideau, que les femmes de chambre étaient occupées à coudre, et la pièce était encore à trouver ; Edmond commençait presque à espérer que l’on ne parviendrait pas à la rencontrer.

Les demoiselles Bertram, Henri Crawford et M. Yates étaient pour le genre tragique ; Thomas Bertram était pour le comique, et avait pour appui miss Crawford, quoiqu’elle n’exprimât son sentiment qu’avec beaucoup de politesse. Indépendamment de cette différence de goût, il fallait trouver une pièce contenant en tout peu de rôles, mais chaque rôle de première importance et trois femmes principales. Toutes les meilleures pièces furent feuilletées en vain. Hamlet, Macbeth, Othello, Douglas, le Joueur, ne présentaient rien qui pût satisfaire les partisans de la tragédie. Et les Rivaux, l’École du scandale, la Roue de fortune, l’Héritier légitime, ainsi qu’une longue suite d’autres pièces, étaient successivement rejetées par le parti de la comédie.

Fanny écoutait, observait, et ne pouvait s’empêcher de s’amuser en remarquant l’égoïsme qui, plus ou moins déguisé, paraissait les gouverner tous. Pour sa propre satisfaction, elle aurait désiré que quelque pièce eût été jouée, car elle n’avait jamais vu représenter une pièce de sa vie.

« Cela n’ira jamais, dit Thomas Bertram à la fin ; nous perdons un temps énorme. Il faut enfin nous arrêter à quelque chose. Peu importe la pièce, pourvu que nous en choisissions une. » Et reprenant les volumes les uns après les autres, il se mit de nouveau à les parcourir, quand tout à coup il s’écria : « Les Vœux d’un amant ! Pourquoi cette pièce ne nous conviendrait-elle pas aussi bien qu’aux habitans d’Ecclesford ? Je suis étonné que nous n’y ayons pas pensé plutôt. Il y a deux rôles principaux pour Yates et Crawford, et moi je prendrai volontiers celui du Sommelier. Quant aux autres rôles du comte Cassel et d’Anhalt, il peuvent être remplis facilement. »

Cette idée fut généralement approuvée. Trois des rôles étaient pris, et de plus, Maria répondait de la bonne volonté de M. Rushworth pour se charger d’un quatrième. Il y avait deux rôles principaux de femme, celui d’Agathe et celui d’Amélie. Julia, qui désirait, ainsi que sa sœur, faire celui d’Agathe, commença à montrer des scrupules à cause de miss Crawford. « Nous ne nous conduisons pas bien avec les absens, dit-elle ; il n’y a pas assez de rôles principaux. Amélie et Agathe sont des rôles bons pour Maria et pour moi ; mais il n’y a rien pour votre sœur, M. Crawford ? »

Celui-ci répliqua que sa sœur n’avait le désir de jouer qu’autant qu’elle serait utile, et qu’il ne fallait pas s’occuper d’elle. Mais Thomas repartit que le rôle d’Amélie devait absolument appartenir à miss Crawford, si elle voulait l’accepter. « Il lui convient absolument, dit-il, comme le rôle d’Agathe convient à l’une ou l’autre de mes sœurs. »

Un court silence eut lieu. Chaque sœur paraissait également inquiète, et semblait attendre qu’on la priât de prendre le rôle d’Agathe. Henri Crawford, qui pendant ce temps-là avait parcouru le premier acte de la pièce, détermina la chose. « Je dois prier miss Julia Bertram, dit-il, de ne pas se charger du rôle d’Agathe, autrement je ne pourrais conserver ma gravité. » Il ajouta beaucoup d’autres choses mêlées d’une grande politesse, mais qui ne firent aucun effet sur Julia. Un coup-d’œil que M. Crawford adressait à Maria dans ce moment, fut aperçu par elle, et confirma l’offense qu’elle trouvait lui être faite. C’était un projet arrêté, c’était un tour qu’on lui jouait, pensait-elle. Elle était dédaignée ; Maria était préférée. Le sourire du triomphe que Maria essayait de dissimuler, montrait combien elle jouissait de cette préférence, et avant que Julia pût commander assez à son agitation intérieure pour parler, son frère vint ajouter au sentiment de M. Crawford tout le poids de sa décision contre elle. « Oui, dit-il, Maria doit prendre le rôle d’Agathe ; Maria convient bien mieux pour ce rôle, quoique Julia s’imagine qu’elle ait du goût pour la tragédie. Julia parle trop vite, marche trop vite. Elle ferait mieux le rôle de la femme du fermier. »

« La femme du fermier ! s’écria M. Yates. Y pensez-vous ? C’est le rôle le plus trivial, le plus insignifiant de toute la pièce. Ce serait offenser votre sœur, M. Bertram, que de le lui proposer. À Ecclesford, c’était la gouvernante qui devait le jouer. »

« Miss Julia, dit Henri Crawford, doit prendre le rôle d’Amélie, c’est un rôle plus difficile à jouer même que celui d’Agathe ; j’ai vu de très bonnes actrices y échouer. »

« Non, non, s’écria Thomas, défendant les droits de miss Crawford ; Julia ne peut faire le personnage d’Amélie ; elle ne le remplirait pas bien ; elle est trop grande, trop robuste. Amélie demande une personne petite, vive, légère. C’est un rôle tout à fait convenable à miss Crawford, et à miss Crawford seulement. Je suis convaincu qu’elle le remplira à merveille. Il faut que miss Crawford joue le rôle d’Amélie. »

« Ne craignez pas que je veuille m’en charger, dit Julia avec un ton de voix irritée ; puisque je ne dois point jouer le rôle d’Agathe, je n’en jouerai point d’autre ; et quant à celui d’Amélie, c’est celui qui me déplait davantage. C’est une jeune fille haïssable, impertinente, désagréable. J’ai toujours protesté contre la comédie, et ce rôle appartient à la plus basse comédie. » En parlant ainsi, elle sortit vivement de l’appartement en excitant des sentimens peu agréables parmi les différens membres de la société, mais n’inspirant qu’un léger intérêt, à l’exception de Fanny, qui avait écouté tranquillement tout ce qui s’était dit, et qui ne pouvait voir sa cousine Julia en proie aux tourmens de la jalousie, sans ressentir de la compassion.

Il se fit un court silence après le départ de Julia ; mais son frère revint bientôt à la pièce, et s’occupa avec M. Yates d’examiner quelles décorations seraient nécessaires, pendant que Maria et Henri Crawford s’entretenaient à voix basse.

M. Yates sortit bientôt pour aller examiner la chambre que l’on commençait à appeler le théâtre. Miss Bertram prit la résolution de se rendre au presbytère pour aller offrir le rôle d’Amélie à miss Crawford, et Fanny resta seule.

Le premier usage qu’elle fit de sa solitude, fut de prendre le volume qui était resté sur la table, et de connaître la pièce dont elle venait d’entendre parler. Sa curiosité était vivement excitée, et elle la lut avec un empressement qui ne fut suspendu par intervalle que par son étonnement de ce qu’on eût choisi une pareille pièce. Les rôles d’Agathe et d’Amélie lui paraissaient tout à fait blesser les bienséances pour une représentation de famille, et il lui tardait d’en parler à Edmond, qui, suivant elle, ne pouvait manquer de faire des remontrances contre le choix de la pièce adoptée.


FIN DU PREMIER VOLUME.


LE PARC


DE MANSFIELD,


OU


LES TROIS COUSINES,



PAR L’AUTEUR DE RAISON ET SENSIBILITÉ,

OU LES DEUX MANIÈRES D’AIMER ; D’ORGUEIL
ET PRÉJUGÉ, etc.



TRADUIT DE L’ANGLAIS,


PAR M. HENRI V******N.


TOME DEUXIÈME.



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PARIS,


J. G. DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,


rue des Petits-Augustins, n°5 (ancien hôtel de Persan).


1816.



CHAPITRE XV.

Miss Crawford accepta le rôle avec empressement, et miss Bertram revint bientôt après à Mansfield. M. Rushworth arriva, et un autre rôle fut encore accepté. Miss Bertram le détermina à se charger de celui du comte Cassel, en lui représentant la nécessité de paraître avec un habit élégant, ce qui flattait sa vanité.

Tout cela avait été arrangé dans la matinée, sans qu’Edmond en eût connaissance. Lorsqu’il entra dans le salon avant le dîner, la discussion entre Thomas, Maria et M. Yates, était très-animée ; et M. Rushworth s’avança vivement vers lui pour lui annoncer les bonnes nouvelles.

« Nous avons trouvé une pièce, dit-il ; elle s’appelle les Vœux d’un amant : je remplis le rôle du comte Cassel. Je parais la première fois avec un habillement de satin bleu et blanc, et ensuite je dois avoir un joli habit de chasse. Je ne sais pas comment le choisir ? »

Les yeux de Fanny étaient attachés sur Edmond, et son cœur battit par sympathie de ce qu’il devait éprouver.

« Les Vœux d’un amant ! » dit Edmond d’un ton de surprise ; et il se tourna vers son frère et ses sœurs.

« Oui, dit M. Yates ; après tous nos débats, nous n’avons rien trouvé qui nous convînt mieux. »

« Mais qui remplira les rôles de femme ? » dit Edmond gravement, et en regardant Maria.

Maria rougit malgré elle, et répondit : « Je prends le rôle que lady Ravenshaw devait jouer à Ecclesford ; et miss Crawford, ajouta-t-elle avec plus de hardiesse, doit remplir celui d’Amélie. »

« Je n’aurais pas cru qu’une pareille pièce eût été si facilement adoptée parmi nous, » répliqua Edmond, il alla près du feu, et s’assit auprès de sa mère, en paraissant vivement contrarié.

M. Rushworth le suivit pour lui dire : « Je parais trois fois, et j’ai quarante-deux versets. C’est quelque chose, n’est-ce pas ? »

Edmond ne put lui répondre. Peu de minutes après, M. Bertram fut appelé pour expliquer quelques détails au charpentier. M. Yates et M. Rushworth l’ayant suivi, Edmond s’adressa aussitôt à Maria, et lui dit : « Je n’ai pu, devant M. Yates, m’expliquer librement ; mais je dois vous dire maintenant, ma chère Maria, que je regarde la pièce que vous avez adoptée, comme extrêmement inconvenante pour une représentation en famille, et que j’espère que vous l’abandonnerez : lisez seulement le premier acte à votre mère ou à votre tante, et vous verrez ce qu’elles en penseront. Il n’y aura pas besoin de vous renvoyer au jugement de votre père. »

« Nous voyons très-différemment, répondit Maria. Je connais très-bien la pièce, et avec quelques omissions, je ne vois rien à y reprendre ; et je ne suis pas la seule jeune personne, comme vous le savez, qui la trouve propre à être représentée. »

« J’en suis fâché ; mais dans cette matière, c’est vous qui donnez l’impulsion. Si les autres se trompent, c’est à vous à les redresser dans tout ce qui tient à la délicatesse et aux bienséances ; votre conduite doit être la loi du reste de la société. »

Maria reçut avec assez de complaisance cette observation ; car personne n’aimait plus qu’elle à donner l’impulsion. « Je vous remercie, Edmond, répondit-elle à celui-ci d’un ton plus doux. Vos intentions sont très-bonnes, j’en suis sûre ; mais je persiste à penser que vous voyez la chose trop sérieusement, et réellement je ne puis entreprendre de haranguer le reste de la société sur ce sujet ; je crois que ce serait là manquer tout à fait aux bienséances. »

« Ce n’est pas là mon idée, Maria ! que votre conduite soit votre seule harangue. Dites qu’en examinant votre rôle, vous l’avez trouvé trop difficile : dites cela avec fermeté, et il n’en faudra pas davantage ; on vous comprendra. La pièce sera abandonnée, et votre délicatesse sera estimée comme elle doit l’être. »

« Ne représentez rien qui ne soit pas convenable, ma chère, dit lady Bertram ! Sir Thomas vous blâmerait. Fanny, sonnez pour que l’on serve le dîner. Julia doit sans doute être habillée maintenant. »

« Je suis convaincu, madame, dit Edmond en empêchant Fanny de sonner, que sir Thomas serait mécontent. »

« Ma chère, entendez-vous ce que dit Edmond ? »

« Si je refusais le rôle, répondit Maria avec un nouveau zèle, Julia le prendrait certainement. Elle alléguerait la différence qu’il y a dans nos situations ; différence qui peut la rendre moins scrupuleuse que je pourrais le trouver nécessaire. Je ne puis rétracter mon consentement. Thomas en serait fâché ; et si nous sommes si difficiles, nous ne jouerons jamais rien. »

« C’est précisément ce que j’allais dire, répondit madame Norris. Si on fait des objections contre toutes les pièces, on ne jouera rien ; et les préparatifs que l’on a faits et qui ont déjà coûté tant d’argent, seraient en pure perte. Je ne connais pas la pièces ; mais, comme le dit Maria, on peut, aisément supprimer quelques mots ; et comme M. Rushworth est un des acteurs, il ne peut y avoir aucun mal. »

Les autres personnes de la société étant entrées, Edmond ne dit plus rien, et pensa qu’il devait se contenter d’avoir voulu les remettre dans le droit chemin.

Le dîner fut triste. Thomas n’était pas insensible à la désapprobation de son frère. Maria, qui avait besoin de l’appui de M. Crawford, évitait de parler de la représentation ; M. Yates, qui cherchait à se rendre agréable à Julia, ne pouvait lui voir prendre un air moins sérieux qu’en parlant d’autre chose que de la pièce ; et M. Rushworth, qui n’avait que son rôle et son habit en tête, eut bientôt épuisé tout ce qu’il pouvait dire là-dessus.

Mais dans la soirée, le courage revint aux acteurs. Thomas, Maria et M. Yates se mirent dans le salon à une table séparée, la pièce ouverte devant eux, et ils en étaient profondément occupés, quand ils furent agréablement interrompus par l’entrée de M. et de miss Crawford, qui avaient bravé l’obscurité et les mauvais chemins pour venir se réunir à eux.

« Qu’avez-vous déterminé ? — Ah, nous ne pouvons rien faire sans vous ! » furent les mots qui suivirent les premières salutations. Henri Crawford fut bientôt assis à la même table que les trois autres, pendant que sa sœur faisait ses civilités à lady Bertram. « Je vous félicite vraiment, madame, lui dit-elle, de ce qu’une pièce ait été choisie ; quoique vous ayez montré jusqu’ici une patience exemplaire, vous devez être lassée de tant de bruit et de tant de difficultés. Je crois pouvoir vous en faire mon compliment, ainsi qu’à vous, madame Norris, et à toutes les personnes qui sont dans le même cas que vous. » En disant cela, ses yeux se tournaient d’un air moitié craintif, moitié malin, vers Edmond.

Lady Bertram répondit poliment, mais Edmond ne dit rien. Miss Crawford, quelques minutes après, rejoignit les personnes qui étaient assises autour de la table, et parut écouter leurs arrangemens, jusqu’à ce que, comme frappée d’une réflexion, elle leur dit : « Messieurs, vous êtes très-occupé des détails de la pièce, mais cependant faites-moi connaître mon sort, je vous prie : qui doit remplir le rôle d’Anhalt ? Auquel d’entre vous dois-je avoir le plaisir d’adresser des douceurs ? »

Pendant un moment personne ne répondit ; ensuite tous dirent ensemble qu’ils n’avaient encore personne pour remplir le rôle d’Anhalt. « J’avais le choix entre deux rôles, dit M. Rushworth, mais j’ai préféré celui du comte, quoique je ne sois pas très-satisfait de la belle toilette qu’il faut que je fasse. »

« Vous avez très-bien fait de choisir ainsi, répliqua miss Crawford avec un regard brillant de joie ; Anhalt est un rôle insignifiant. »

« Je serais trop heureux de m’en charger, dit Thomas ; mais le Sommelier et Anhalt se trouvent en scène ensemble. Cependant je n’y renonce pas entièrement ; je verrai cela de nouveau. »

« Votre frère devrait prendre ce rôle, » dit M. Yates à voix basse.

« Je ne le lui proposerai pas, » dit Thomas d’un air froid et résolu.

Miss Crawford parla d’autre chose, et un instant après, elle revint s’asseoir auprès des personnes qui étaient devant le feu. « Ils n’ont pas besoin de moi, dit-elle en s’asseyant. M. Edmond, comme vous ne jouez pas, vous serez un conseiller désintéressé. Dites-moi, comment ferons-nous pour trouver un Anhalt ? Peut-on joindre ce rôle à un autre ? Quel est votre avis ? »

« Mon avis, répondit Edmond froidement, est que vous changiez la pièce. »

« Je n’y ferais aucune objection ; mais comme à cette table ils ne veulent pas suivre votre avis, la pièce ne sera point changée. »

Edmond garda le silence.

« Si quelque rôle pouvait vous tenter, je suppose que ce serait celui d’Anhalt, dit miss Crawford finement après une courte pause ; car c’est un homme du clergé, comme vous savez ? »

« Cette circonstance ne me tenterait nullement ; je serais fâché de rendre ce caractère ridicule en jouant mal. Il doit être très-difficile de ne pas représenter Anhalt comme un prédicateur grave ; et l’homme qui se destine à la même profession, doit être le dernier à désirer de la représenter sur un théâtre. »

Miss Crawford garda le silence ; et avec quelque sentiment de déplaisir, elle éloigna sa chaise, et n’adressa plus la parole qu’à madame Norris.

« Fanny ! s’écria Thomas Bertram de la table où il était assis, et où la conversation était très-animée, nous avons besoin de vos services. »

Fanny se leva aussitôt.

« Oh, ne vous levez pas ! nous n’avons pas besoin de vos services présentement. Nous n’avons besoin de vous que dans notre pièce. Vous ferez la femme du fermier. »

« Moi ! dit Fanny en retombant sur sa chaise avec un air effrayé ; je vous prie de m’excuser : je ne pourrais jouer un rôle, quand bien même vous me donneriez le monde entier. Non, en vérité, je ne puis jouer. »

« En vérité, il faut que vous jouiez ; car nous ne pouvons admettre votre excuse. Vous ne devez pas vous effrayer ; vous n’avez pas à parler dix fois, et peu importe que l’on entende ce que vous direz, pourvu que l’on vous voie paraître. »

« Si vous êtes effrayée d’une demi-douzaine de mots, dit M. Rushworth, comment ferai-je donc moi qui prends la parole quarante-deux fois ? »

« Ce n’est pas ma mémoire qui m’effraie, dit Fanny toute choquée de se trouver parler seule dans le salon, et de voir tous les yeux dirigés sur elle. Mais réellement je ne puis jouer. »

« Vous jouerez très-bien pour nous. Apprenez votre rôle, et nous vous apprendrons le reste. Vous n’avez que deux scènes : je ferai le rôle du fermier, je vous soutiendrai, et tout ira bien. »

« Non, en vérité, M. Bertram ; je vous prie de m’excuser. Cela m’est absolument impossible. Si je l’entreprenais, je ne pourrais que vous nuire. »

« Allons ! allons ! ne soyez pas si honteuse. Nous aurons toute l’indulgence nécessaire. Vous mettrez une robe brune, un tablier blanc, une cornette. Nous vous peindrons quelques rides sur le front et au coin des yeux, et vous aurez tout l’air d’une bonne petite vieille. »

« Je vous prie de m’excuser ; il faut, en vérité, que vous m’excusiez, » disait Fanny, rougissant toujours davantage, et regardant Edmond comme pour demander son appui ; mais celui-ci ne voulant pas fâcher son frère, se bornait à l’encourager par un sourire. Bientôt Maria, M. Crawford et M. Yates se joignirent à Thomas pour accabler Fanny de leurs instances ; et avant qu’elle pût respirer, madame Norris compléta la persécution, en lui disant à demi-voix, mais assez haut pour être entendue : « Qu’est-ce que cela signifie ? j’ai honte pour vous, Fanny, de ce que vous fassiez tant de difficultés d’obliger vos cousines pour une telle bagatelle ? Rappelez-vous leur bonté à votre égard : prenez le rôle avec bonne grâce, et qu’il ne soit plus question de cela. »

« Ne la pressez pas d’agir ainsi, madame, dit Edmond ; vous voyez qu’elle ne se soucie pas de jouer ; laissez-lui la liberté d’agir suivant son goût. On peut se fier à son jugement : ne la pressez pas davantage. »

« Je ne la presse point non plus, répliqua madame Norris d’un ton courroucé ; mais si elle ne fait pas ce que sa tante et ses cousines désirent, je la regarderai comme une fille très-obstinée et très-ingrate, sur-tout en considérant qui elle est et ce qu’elle est. »

Edmond fut trop irrité pour parler. Miss Crawford regardant un moment madame Norris avec un air étonné et ensuite Fanny, dont les larmes commençaient à couler, dit avec un peu de vivacité : « Je n’aime pas ma position ; cette place-ci est trop près du feu pour moi ; » et plaçant sa chaise de l’autre coté de la table à thé, elle vint s’asseoir auprès de Fanny, et en lui parlant avec amitié, elle s’efforça de dissiper la peine que celle-ci éprouvait.

Fanny n’aimait pas miss Crawford ; mais elle sentit de la reconnaissance pour elle, à cause de la bonté qu’elle lui témoignait en ce moment. Miss Crawford lui demanda des nouvelles de William, et dit qu’elle était curieuse de le voir, qu’elle imaginait que ce devait être un très-beau jeune homme, et qu’elle conseillait à Fanny d’avoir son portrait avant qu’il retournât en mer. Fanny ne put se défendre de trouver cette flatterie agréable, ni s’empêcher d’écouter et de répondre avec plus de vivacité qu’elle n’en avait l’intention.

La consultation relative à la pièce continua, et miss Crawford fut enlevée d’auprès de Fanny par Thomas, qui lui dit qu’il était impossible qu’il jouât à la fois le Sommelier et Anhalt. « Mais, ajouta-t-il, il n’y a pas la moindre difficulté à faire remplir ce rôle. Nous n’avons que l’embarras du choix. Je puis nommer six jeunes gens pour le moins, dans nos environs, qui seront charmés d’être introduits dans notre société, et il y en a plus d’un qui ne nous nuiraient pas. Les deux frères Olivier et Charles Maddox nous conviendraient à merveille. Olivier est un garçon d’esprit, et, Charles Maddox est un jeune homme aussi accompli que l’on puisse le désirer. Demain matin je monterai à cheval, et j’irai à Stoke pour arranger cela avec eux. »

Pendant qu’il parlait. Maria regardait Edmond, s’attendant à ce qu’il s’opposerait à ce projet, qui était si contraire à leurs premières conventions. Mais Edmond ne dit rien. Après un moment, miss Crawford dit avec tranquillité : « Quant à ce qui me regarde, je n’ai aucune objection à faire à tout ce que vous adopterez. M. Charles Maddox n’a-t-il pas dîné un jour avec nous chez ma sœur, Henri ? Oui, je me le rappelle : c’est un jeune homme qui a l’air fort paisible. Adressons-nous à lui si cela vous convient ; il sera moins désagréable de l’avoir que si nous adoptions quelqu’un qui nous fût tout à fait étranger. »

Charles Maddox fut donc l’acteur adopté.

Thomas répéta sa résolution de monter à cheval le lendemain ; et quoique Julia, qui avait à peine dit un mot auparavant, observât d’un ton de sarcasme, en donnant un coup-d’œil à Maria et ensuite à Edmond, que le théâtre de Mansfield animerait singulièrement le voisinage, Edmond garda toujours le silence, et ne manifesta ses sentimens que par sa gravité.

« Je ne suis pas très-portée pour notre pièce, dit miss Crawford à demi-voix à Fanny, après quelques momens de réflexion ; et je dirai à M. Maddox qu’il faudra qu’il supprime quelques-uns des passages de son rôle, et que j’en supprime aussi du mien, avant que nous répétions ensemble. Ce sera très-désagréable, et ce ne sera nullement ce à quoi je m’étais attendue. »

CHAPITRE XVI.

Miss Crawford, en s’entretenant avec Fanny, n’avait pu faire oublier à celle-ci ce qui s’était passé. Lorsque la soirée fut écoulée, Fanny se retira dans son modeste appartement, et se rappela vivement l’attaque de son cousin et sur-tout les reproches et la réflexion désobligeante de sa tante. Elle pensait que l’attaque se renouvellerait peut-être le lendemain, et elle ne savait comment y résister, si Edmond se trouvait absent. Elle s’endormit avant d’avoir trouvé une réponse à faire à son cousin Thomas, dans le cas où il renouvellerait sa demande ; et dès qu’elle s’éveilla le lendemain, ce fut sa première pensée. La petite chambre où elle couchait depuis son arrivée à Mansfield, se trouvant trop étroite pour qu’elle pût se livrer à son aise à ses réflexions, elle eut recours aussitôt qu’elle fut habillée, à un autre appartement, plus spacieux et plus convenable pour pouvoir s’y promener, et dont elle était maîtresse depuis quelque temps. C’était la chambre d’études qui, depuis que les demoiselles Bertram avaient achevé leur éducation et que miss Lee était partie, était devenue abandonnée, excepté par Fanny, qui y entretenait quelques plantes et y avait placé ses livres. Peu à peu elle s’était habituée à y passer la plus grande partie du temps qu’elle avait de libre. La chambre de l’Est, on l’appelait ainsi, avait fini par être regardée comme appartenant à Fanny. Les demoiselles Bertram, logées avec toute la supériorité qu’elles avaient le droit d’attendre, avaient approuvé cet arrangement ; et madame Norris, après avoir stipulé que Fanny n’y aurait jamais de feu, consentit à ce qu’elle se servît d’un appartement qui n’était utile à personne, quoiqu’elle parlât quelquefois de cette indulgence, comme si c’eût été la meilleure chambre du château.

La position en était si favorable, que, même sans feu, on pouvait s’y plaire en hiver, lorsqu’il y avait un rayon de soleil. Fanny se trouvait là entourée de ses plantes, de ses livres. Son secrétaire, ses différens petits meubles étaient à sa portée. Tous les objets qui s’offraient à ses yeux étaient liés avec quelque souvenir intéressant : elle ne les aurait pas changés pour l’ameublement le plus élégant. C’était là que Fanny allait chercher du secours quand quelque peine venait abattre ses esprits. Elle s’y rendit pour réfléchir sur ce qu’elle devait répondre à Thomas Bertram, s’il lui proposait de nouveau de prendre un rôle. Les droits que son cousin avait à sa reconnaissance se retracèrent vivement à son esprit. Elle ne pouvait porter ses yeux autour d’elle, sans apercevoir une foule de dons qu’il lui avait faits, et ces différens souvenirs la firent peu à peu s’effrayer elle même du peu de reconnaissance qu’elle en avait témoignée dans cette circonstance. Dans ce moment on frappa légèrement, à la porte, et aussitôt qu’elle eut dit avec sa douce voix accoutumée : « Entrez, » elle vit paraître quelqu’un à qui elle était habituée de soumettre tous ses doutes ; ses yeux brillèrent de joie en voyant Edmond.

« Puis-je vous parler un moment, Fanny ? » dit-il.

« Oui certainement. »

« J’ai besoin de vous consulter, j’ai besoin de votre opinion. »

« Mon opinion ! » dit Fanny, aussi étonnée de ce compliment qu’elle en était charmée.

« Oui, votre avis et votre opinion. Je ne sais ce que je dois faire. Ce projet de jouer la comédie va de pis en pis comme vous le voyez : ils ont choisi le plus mal possible, et maintenant ils vont demander l’assistance d’un jeune homme que nous connaissons à peine. Je ne sais rien de repréhensible sur Charles Maddox ; mais l’excessive intimité qui doit résulter d’une pareille admission parmi nous, me paraît susceptible d’objections sérieuses, et je veux tâcher de la prévenir. Ne voyez-vous pas cela sous le même jour que moi ? »

« Oui ; mais que faire ? Votre frère est si prononcé dans sa résolution ! »

« Il n’y a qu’un expédient à adopter, Fanny. Il faut que je prenne moi-même le rôle d’Anhalt. Je vois qu’il n’y a que ce moyen de calmer Thomas. »

Fanny ne put lui répondre.

« Ce parti que je crois devoir prendre, continua-t-il, ne me plaît nullement. Personne ne peut aimer à avoir l’apparence d’être aussi versatile. Mais je ne vois rien de mieux à employer ; et vous, Fanny ? »

« Non, dit lentement Fanny ; non, immédiatement… ; mais… »

« Mais…je vois que votre jugement ne s’accorde pas avec le mien. Cependant pensez un peu aux inconvéniens de l’introduction d’un jeune homme auprès de nous de cette manière ; autorisé à venir à tous les instans ; placé tout à coup dans une familiarité qui bannit toute retenue. Pensez seulement à la licence que chaque répétition doit tendre à produire ? Cela est très-mauvais. Mettez-vous dans la place de miss Crawford, Fanny ; considérez ce qu’elle devra éprouver en jouant le rôle d’Amélie avec un inconnu ? J’ai entendu ce qu’elle vous disait hier au soir sur sa répugnance à jouer avec un étranger ; et vraiment ce serait mal agir que de l’y exposer ? ses sentimens doivent être respectés. Cela ne vous frappe-t-il pas, Fanny ? Vous hésitez ! »

« J’en suis fâchée pour miss Crawford ; mais je suis encore plus fâchée de vous voir entraîné à faire ce que vous aviez résolu d’éviter, et ce que l’on sait que vous pensez devoir être désagréable à mon oncle. Ce sera un si grand triomphe pour les autres ! »

« Je jouerai si mal, que leur triomphe ne durera pas. Mon but, en outre, par cette complaisance de ma part, est de les déterminer à n’avoir d’autres personnes pour spectateurs que madame Rushworth et madame Grant. Cela ne compensera-t-il pas leur triomphe ? »

« Oui, ce sera un grand point. »

« Mais cependant je n’ai pas encore votre approbation. Pouvez-vous m’indiquer une autre marche à suivre qui produise autant de bien ? »

« Non ; je ne puis imaginer autre chose. »

« Donnez-moi donc votre approbation, Fanny ? Je ne serai point content, aussi longtemps que vous me la refuserez. »

« Oh ! mon cousin ! »

« Si vous êtes contre moi, je devrai me défier de moi-même. Mais il est impossible de laisser Thomas courir le pays pour chercher quelqu’un à qui il persuade de venir jouer la comédie. J’aurais cru que vous auriez pris plus d’intérêt aux sentimens de miss Crawford. »

« Il n’y a point de doute qu’elle ne soit très-contente. Ce sera un grand soulagement pour elle, » dit Fanny en s’efforçant d’avoir l’air plus satisfait.

« Elle ne m’a jamais paru plus aimable que dans sa conduite avec vous hier au soir. Cela lui a donné un véritable droit à ma bonne volonté. »

« Elle a été très-bonne pour moi, en effet, et je suis bien-aise de ce qu’elle cesse d’être contrariée… » Elle ne put achever cette effusion généreuse. Sa conscience l’arrêta au milieu de sa phrase ; mais Edmond fut satisfait.

« J’irai au presbytère aussitôt après le déjeûner, dit-il, et je suis sûr d’y causer de la joie. Maintenant, ma chère Fanny, je ne veux pas vous interrompre plus long-temps : je n’ai pu être tranquille jusqu’à ce que je vous eusse parlé de cela, et que j’eusse pris une décision. C’est un mal ; mais je le rends certainement moindre qu’il n’aurait été. Si Thomas est debout, je vais aller lui parler directement ; et quand nous nous rejoindrons au déjeûner, nous serons tous de belle humeur par la perspective de faire tous une folie avec tant d’unanimité. Pour vous, Fanny, aussitôt que je vais être parti, vous allez remplacer toutes ces futilités de représentations et de comédie par une bonne lecture ; mais ne restez pas ici trop long-temps, de peur d’avoir froid. »

Il sortit ; mais aucune lecture n’occupa l’esprit de Fanny. Edmond venait de lui apprendre la nouvelle la plus inattendue, la plus inconcevable. Lui, jouer, après toutes ses objections ! après des objections si justes, si publiques ! Edmond pouvait-il bien être aussi inconséquent ? Ne se trompait-il pas lui-même ? N’avait-il pas tort ? Hélas ! tout cela était l’ouvrage de miss Crawford. Fanny avait reconnu son influence dans toutes les paroles d’Edmond, et elle en était vivement affligée. Les alarmes qu’elle avait eues auparavant pour son propre compte, n’avaient plus d’importance. Cette nouvelle anxiété les absorbait. Ses cousines et Thomas pouvaient l’attaquer de nouveau, mais ils n’avaient plus la faculté de l’affliger ; et si elle était obligée de leur céder, peu lui importait, tout était tristesse désormais pour elle.

CHAPITRE XVII.

Ce fut, en effet, un jour de triomphe pour M. Bertram et pour Maria, que celui où Edmond leur fit part de sa résolution. Une telle victoire remportée sur la discrétion d’Edmond, surpassait leurs espérances, et était véritablement une chose on ne peut plus agréable. Rien ne pouvait plus les troubler dans leur plan, et ils se félicitèrent mutuellement de la faiblesse jalouse à laquelle ils attribuaient ce changement dans les opinions de leur frère. Edmond pouvait paraître grave à son aise ; il pouvait blâmer la pièce tant qu’il voudrait ; le point principal était gagné. Il devait jouer, et il n’y était déterminé que par ses propres inclinations. Edmond était descendu de cette élévation morale dans laquelle il s’était maintenu auparavant. Maria et M. Bertram se conduisirent très-bien avec lui. Cependant, dans cette circonstance, ils ne témoignèrent d’autre contentement que celui de n’avoir pas besoin de M. Charles Maddox. Un étranger parmi eux, dirent-ils, aurait détruit tout l’agrément de la représentation. Et quand Edmond, s’emparant de cette idée, fit entrevoir qu’il espérait que les spectateurs seraient réduits au nombre qu’il désirait, ils lui promirent dans le moment tout ce qu’il voulut. Tout devint gai et facile. Madame Norris s’offrit pour arranger l’habillement d’Edmond. M. Yates l’assura qu’il y avait une scène dans le rôle d’Anhalt qui demandait beaucoup de talent, et M. Rushworth se mit à compter ses versets.

« Peut-être Fanny sera plus disposée à nous obliger maintenant, dit Thomas ; vous pourrez peut-être la persuader ? »

« Non, elle est tout à fait déterminée à ne pas jouer. »

« Oh ! très-bien ; » et il ne fut plus question de cela. »

Le changement d’Edmond ne causa pas moins de contentement au presbytère qu’à Mansfield. Miss Crawford reprit tout à coup toute sa gaîté, comme s’il n’y eût eu que cette résolution d’Edmond qui pût lui faire trouver du plaisir à jouer. La matinée s’écoula dans une satisfaction mutuelle. Il en résulta un avantage pour Fanny. À la vive demande de miss Crawford, madame Grant consentit à se charger du rôle qui avait été offert à Fanny. Celle-ci fut en sûreté ; mais la tranquillité de son cœur était troublée. Elle croyait avoir bien agi ; mais toute autre chose l’agitait. Son cœur et son jugement étaient également contre la décision d’Edmond : elle ne pouvait approuver son inconséquence, et la joie qu’il paraissait éprouver l’affligeait. Elle était agitée par la jalousie et le mécontentement. Miss Crawford vint à Mansfield avec des regards d’allégresse qui lui semblaient une insulte ; elle lui adressa des expressions amicales auxquelles elle ne put répondre que difficilement. Chacun autour de Fanny était joyeux, affairé ; chacun s’occupait de son rôle, de son habillement, de sa scène favorite, de la personne avec laquelle la scène avait lieu ; chacun était empressé à consulter, à comparer, à faire des observations ; Fanny seule était triste et sans emploi : elle n’avait part à rien. Elle pouvait sortir ou rester, se placer parmi le joyeux tumulte des acteurs, ou se retirer dans la solitude de la chambre de l’Est, sans que l’on s’aperçût de sa présence ou de son absence. Elle était presque disposée à penser que toute autre chose était préférable à cette position. Madame Grant, au contraire, avait acquis de l’importance ; sa complaisance était comblée d’éloges : on allait la chercher, on l’attendait ; Fanny était en danger d’envier à madame Grant le rôle qu’elle avait accepté. Mais à la réflexion, elle eut de meilleurs sentimens, et elle reconnut que madame Grant avait droit à un respect auquel elle ne pouvait prétendre ; et qu’elle n’aurait pu se réjouir de s’être jointe à un projet qu’elle devait condamner, d’après le mécontentement qu’elle présumait qu’il causerait à son oncle.

Fanny n’était pas la seule personne attristée à Mansfield. Julia souffrait aussi.

Henri Crawford s’était joué des sentimens de Julia ; mais elle avait à se reprocher d’avoir cherché à le captiver par un motif de jalousie contre sa sœur. Depuis que la conviction de la préférence accordée à Maria lui était démontrée, elle restait dans un silence sombre, renfermée dans une gravité que ni la curiosité ni aucune saillie ne pouvaient vaincre ; ou, si elle se prêtait aux attentions que M. Yates avait pour elle, elle ne parlait qu’à lui seul avec une gaîté forcée, et en ridiculisant les autres acteurs.

Pendant un jour ou deux, après l’affront que Julia trouvait avoir reçu, Henri Crawford avait essayé, par ses galanteries et ses complimens ordinaires, de se remettre en grâce auprès d’elle ; mais il n’avait pas assez persévéré pour triompher du courroux qu’il avait excité ; et comme il était trop occupé de la pièce que l’on allait jouer, il devint indifférent à la querelle, ou plutôt il crut que c’était une heureuse occasion pour mettre fin à des espérances que d’autres personnes que madame Grant avaient formées. Madame Grant n’était pas contente de voir Julia exclue de la pièce ; mais comme dans la liaison qu’elle avait projetée, Henri devait être le meilleur juge du bonheur qu’il y pouvait trouver, et que celui-ci l’assurait que ni lui ni Julia n’avaient jamais pensé sérieusement l’un à l’autre, elle se bornait à lui recommander de veiller sur son admiration pour Maria, et à ne pas compromettre sa tranquillité.

« Je suis bien surprise si Julia n’a pas de l’amour pour Henri, » dit-elle à Marie Crawford.

« J’ose vous assurer qu’elle en a, répondit froidement Marie ; et je crois que les deux sœurs sont amoureuses de lui. »

« Toutes deux ! cela ne doit pas être ; non, non. Ne lui dites pas un mot de cela ; pensez à Rushworth. »

« Vous feriez mieux de dire à miss Bertram de penser à M. Rushworth. Cela pourrait lui être utile. »

« Je vous assure que M. Rushworth sera bientôt au parlement. Lorsque sir Thomas sera arrivé, il l’y fera nommer ; mais il n’y a eu encore personne pour le mettre sur la voie. »

« Sir Thomas aura à achever des choses graves à son retour ; tout semble dépendre de lui. »

« Vous en jugerez ainsi quand vous le connaîtrez. Il a une dignité dans sa conduite qui tient chacun à sa place. Lady Bertram gagne dix fois plus d’importance quand il est à Mansfield, et il n’y a que lui qui puisse assujétir madame Norris ; mais Marie, ne vous imaginez pas que Maria Bertram soit attachée à Henri. Je suis sûre que Julia ne l’est pas ; autrement elle ne recevrait pas les attentions de M. Yates avec autant de complaisance qu’elle le faisait hier au soir. Quoique Maria et Henri soient amis, je pense qu’elle aime trop Sotherton pour être inconstante. »

« Je ne parierais pas pour M. Rushworth, si Henri reste ici jusqu’à ce que les articles du contrat soient signés. »

« Si vous avez ce soupçon, aussitôt que la pièce aura été représentée, il faudra que nous lui parlions sérieusement ; et s’il n’a aucune prétention à la main de Maria, nous le ferons s’éloigner pendant quelque temps. »

Julia souffrait, toutefois, malgré les raisonnemens de madame Grant. Elle avait aimé Henri Crawford, elle l’aimait encore, et elle éprouvait tous les tourmens qu’une sensibilité vive et beaucoup d’orgueil pouvaient lui faire ressentir, en se voyant enlever une espérance qu’elle avait chérie. Son cœur irrité ne pouvait recevoir des consolations que de son courroux. Sa sœur, avec laquelle elle avait été liée tendrement, était devenue sa plus grande ennemie ; Julia ne se défendait point d’espérer que les attentions de M. Crawford pour Maria finiraient d’une manière aussi fâcheuse pour elle que pour M. Rushworth. Tant que les deux sœurs avaient eu les mêmes intérêts, elles avaient été amies ; mais devenues rivales, elles n’avaient point trouvé dans leurs cœurs assez d’affection et assez de bons principes pour leur faire écouter l’honneur ou la pitié. Maria jouissait de son triomphe, et le poursuivait sans se soucier de Julia ; et celle-ci ne pouvait voir Maria distinguée par Henri Crawford, sans espérer qu’il en résulterait une jalousie qui finirait par un scandale public.

Fanny avait deviné les peines de Julia, et en avait compassion ; mais il n’y avait point d’amitié entr’elles. Julia ne faisait aucune communication ; Fanny ne prenait aucune liberté : toutes deux souffraient en secret.

Les deux frères étaient tellement préoccupés, qu’ils ne faisaient aucune attention à Julia. Thomas ne voyait que ce qui avait rapport à son théâtre. Edmond, partagé entre son amour pour miss Crawford et la convenance qu’il voulait garder dans sa conduite, ne faisait aucune remarque ; et madame Norris elle-même était trop occupée des habits des acteurs et des autres intérêts de la troupe, pour faire attention à la conduite des filles de sir Thomas et veiller à leur bonheur.

CHAPITRE XVIII.

Tout prit alors une marche régulière ; le théâtre, les acteurs, les actrices, les habillemens, tout se perfectionna ; mais, quoiqu’il ne survînt aucun autre grand obstacle, Fanny reconnut, au bout de quelques jours, que l’unanimité ne continuait pas à avoir lieu, et que chacun commençait à éprouver des vexations. Edmond avait sur-tout plus d’un sujet de mécontentement. Un peintre vint de la ville pour les décorations, et se mit à l’ouvrage en accroissant beaucoup la dépense, et, ce qui était plus fâcheux, en donnant de l’éclat à leur projet. Thomas, au lieu de restreindre le nombre des spectateurs, invitait à la représentation toutes les familles qu’il avait occasion de voir. Il commençait lui-même à s’impatienter de la lenteur du peintre. Il avait appris son rôle, ou plutôt ses rôles ; car il s’était chargé de tous ceux qui n’avaient point d’importance dans la pièce, et qui ne paraissaient point avec le Sommelier. Il ne pouvait s’empêcher d’en remarquer l’insignifiance, et il était près de regretter que quelqu’autre pièce n’eût pas été choisie.

Fanny, qui était toujours un auditeur très-bénévole, et qui souvent était la seule personne qui écoutât, devint la confidente de plus d’un acteur. Elle sut que l’on trouvait, en général, que M. Yates criait horriblement ; que M. Yates était humilié par le jeu d’Henri Crawford ; que Thomas Bertram parlait si vite que l’on ne pourrait l’entendre ; que madame Grant dérangeait tout par ses éclats de rire, et que l’on ne pourrait tirer parti de M. Rushworth, qui avait besoin du souffleur à chaque mot. Elle sut aussi que le pauvre M. Rushworth trouvait rarement quelqu’un qui voulût répéter son rôle avec lui. Maria l’évitait si soigneusement, et répétait si souvent sa première scène avec M. Crawford, que Fanny s’attendait à entendre bientôt M. Rushworth former d’autres plaintes.

Fanny espérait trouver du plaisir à voir la représentation, autant que n’importe quelle autre personne de Mansfield. Henri Crawford jouait bien, et Fanny se glissa avec grand plaisir dans la salle du théâtre, pour entendre la répétition du premier acte, malgré quelques reproches qu’elle trouvait à faire à quelques versets de Maria. Celle-ci jouait bien aussi, peut-être trop bien. Après que cette répétition eut eu lieu deux ou trois fois, Fanny devint la seule personne assistante ; et quelquefois, comme redressant la mémoire de l’acteur, quelquefois comme spectatrice, elle se rendit très-utile. Dans son opinion, M. Crawford jouait considérablement mieux que tous les autres. Il avait plus de hardiesse qu’Edmond, plus de jugement que Thomas, plus de talent et plus de goût que M. Yates. Hors de la scène, M. Crawford ne lui plaisait pas ; mais sur la scène, elle ne pouvait méconnaître son talent, et ce sentiment était généralement partagé par les autres personnes de la société. Cette supériorité de M. Crawford réveilla l’ancienne jalousie de M. Rushworth ; et Maria, qui espérait toujours davantage captiver le premier, ne prenait aucune peine pour la calmer. M. Rushworth eut encore plus de difficultés à apprendre ses quarante-deux versets. Fanny lui donnait tous les secours qui étaient à sa disposition ; elle essayait de lui créer une mémoire factice, elle apprenait son rôle pour lui ; mais tout cela ne l’avançait pas beaucoup plus. Fanny était utile à tous, et peut-être avait plus de tranquillité qu’aucun d’eux.

Il y avait beaucoup de travail d’aiguille dans lequel son assistance n’était pas moins, utile. « Allons, venez, Fanny, s’écriait madame Norris ; voilà de beaux momens pour vous ! Mais vous ne devez pas passer tout votre temps à aller d’une chambre dans l’autre. J’ai besoin de vous ici. Vous vous conduisez mieux, je puis vous le dire ; mais si personne n’avait plus d’activité que vous, nous n’irions pas très-vite. »

Fanny se mettait à l’ouvrage sans entreprendre de dire rien pour sa défense ; mais sa tante Bertram, plus bienveillante, la justifiait.

« On ne doit pas s’étonner, ma sœur, disait-elle, que Fanny s’amuse ; tout cela est neuf pour elle. Vous savez que vous et moi, nous aimions aussi beaucoup à voir une représentation ; j’ai encore ce goût-là, et aussitôt que j’aurai un peu de loisir, je veux assister à leur répétition. Quelle est la pièce, Fanny ? vous ne m’en avez jamais parlé. »

« Ma sœur, dit madame Norris, ne lui faites pas de questions en ce moment. Fanny ne peut pas parler et travailler à la fois. La pièce s’appelle les Vœux d’un amant. »

« Je crois, dit Fanny à sa tante Bertram, que l’on répétera trois actes demain au soir, et vous pourrez voir tous les acteurs à la fois. »

« Vous ferez mieux d’attendre jusqu’à ce que le rideau soit placé, dit madame Norris, en interrompant Fanny. Il sera prêt sous deux jours. Une pièce sans rideau ne signifie pas grand’chose. »

Lady Bertram parut se résigner à attendre. Fanny se mit à songer au lendemain. Si les trois actes étaient répétés, Edmond et miss Crawford joueraient ensemble pour la première fois. Il y avait dans le troisième acte une scène entr’eux qui intéressait Fanny particulièrement. C’était une scène d’amour dans laquelle Edmond peignait un mariage d’inclination, et miss Crawford faisait, quelques lignes après, une déclaration d’amour. Fanny ne croyait pas qu’ils eussent encore répété cette scène tous les deux.

Le matin du lendemain vint, et Fanny travailla jusqu’à midi sous l’inspection de sa tante. Mais à midi, elle s’échappa, et gagna la chambre de l’Est avec son ouvrage. En passant par le vestibule, elle aperçut les deux dames du presbytère qui venaient au château ; mais cela ne changea point son désir de jouir de sa retraite ; et pendant un quart-d’heure elle y travailla sans être troublée ; tout à coup quelqu’un frappa doucement à la porte, et miss Crawford parut.

« Oui, je ne me trompe point, c’est la chambre de l’Est. Ma chère miss Price, je vous demande pardon ; je suis venue vers vous pour demander votre assistance. »

Fanny, toute surprise, fit du mieux possible les honneurs de sa chambre, et parut regretter de n’avoir point de feu.

« Je vous remercie, dit miss Crawford ; je n’ai nullement froid. Permettez-moi de rester ici un moment, et de vous demander d’avoir la bonté d’entendre mon troisième acte. J’ai mon livre, et si vous voulez répéter mon rôle avec moi, je vous serai bien obligée. Je suis venue ce matin dans l’intention de répéter avec Edmond, avant la grande répétition de ce soir ; mais je ne l’ai pas rencontré, et je ne suis pas fâchée de me remettre un peu, car il y a vraiment dans mon rôle un ou deux versets… Aurez-vous la bonté de consentir à ce que je vous demande ? »

Fanny répondit avec politesse, quoiqu’elle ne pût le faire avec une voix assurée.

Miss Crawford ouvrit son livre, disposa quelques chaises, et, avec l’aide de Fanny, commença à répéter son rôle. Elles avaient à peine récité une demi-scène, quand on frappa de nouveau à la porte ; c’était Edmond. La surprise et le plaisir se peignirent sur le visage des trois personnes qui se rencontraient ainsi dans la chambre de l’Est. Edmond avait aussi son livre, et venait chercher l’assistance de Fanny, sans se douter que miss Crawford fût à Mansfield. Leur joie, leur gaîté, en se rencontrant ainsi avec le même dessein, furent extrêmement vives, et ils se réunirent pour vanter la complaisance de Fanny.

Celle-ci ne pouvait éprouver leur allégresse ; ses esprits étaient abattus en contemplant leur satisfaction mutuelle. Edmond demandait avec instance à répéter son rôle avec miss Crawford, et celle-ci ne put longtemps s’y refuser. Fanny fut investie de l’office de juge et de critique ; mais elle ne put remplir que celui de redresser leur mémoire ; et plus d’une page fut passée par elle, tandis qu’en observant les deux acteurs elle s’oubliait elle-même. Agitée par le feu qu’Edmond mettait dans sa déclamation, elle se trouva une fois avoir fermé le livre au moment même où Edmond avait besoin d’être repris. Cela fut attribué à la fatigue. Elle fut remerciée, et on compâtit à la peine qu’elle avait prise ; mais elle méritait leur compassion beaucoup plus qu’ils ne pouvaient le soupçonner. Enfin, la répétition était finie, et Fanny fut obligée d’ajouter ses éloges aux complimens qu’Edmond et miss Crawford se faisaient mutuellement.

La première répétition des trois premiers actes devait avoir lieu positivement dans la soirée. Madame Grant, miss Crawford et Henri Crawford furent invités à venir aussitôt qu’ils le pourraient après dîner ; et chacun des acteurs attendit le moment désiré avec impatience. Une gaîté générale était répandue dans le château. Thomas jouissait du plaisir de voir l’entreprise marcher vers son but. Edmond était animé par la répétition qui avait eu lieu le matin, et toutes les petites contrariétés semblaient avoir disparu. Tous étaient alertes et impatiens. Les dames se levèrent promptement de table ; les acteurs les suivirent ; et, à l’exception de lady Bertram, de madame Norris et de Julia, chacun fut rendu de bonne heure dans la salle du théâtre. On alluma le lustre, et l’on n’attendit que madame Grant et les Crawford pour commencer.

Henri Crawford et sa sœur ne se firent point attendre, mais madame Grant ne vint point. Le docteur Grant s’était trouvé incommodé, et n’avait pu se passer de sa femme.

L’absence de madame Grant était une contrariété qui menaçait de détruire tous les plaisirs du soir. Thomas, comme fermier, était désespéré. Après un moment de perplexité, quelques regards se tournèrent sur Fanny, et une ou deux voix dirent : « Si miss Price voulait avoir la bonté de lire le rôle ? » Elle fut aussitôt entourée de supplications ; Edmond lui-même dit : « Fanny, consentez-y, si cela ne vous est pas absolument désagréable. » Mais Fanny voulait encore s’y refuser. « Vous n’avez seulement qu’à lire le rôle, » dit Henri Crawford avec instance.

« Et je crois qu’elle peut le réciter sans en manquer un mot, dit Maria ; car elle a repris l’autre jour madame Grant en vingt endroits. Fanny, je suis sûre que vous savez le rôle. »

Fanny ne put nier qu’elle le savait ? et, comme tous persévéraient dans leurs instances ; comme Edmond renouvelait son désir qu’elle se rendît aux vœux des personnes qui l’entouraient, avec un regard qui annonçait qu’il comptait sur sa complaisance, elle consentit à ce qu’on lui demandait, et dit qu’elle ferait de son mieux. Chacun fut satisfait, et Fanny éprouva une vive palpitation, tandis que les autres s’apprêtèrent à débuter.

La répétition commença enfin, et les acteurs, trop occupés de la pièce pour faire attention à tout autre bruit dans l’appartement voisin, s’avançaient avec succès dans la représentation ; quand la porte de la salle du théâtre s’ouvrit subitement, et Julia paraissant avec une figure toute épouvantée, s’écria : « Mon père est arrivé ! Il est en ce moment dans le vestibule. »

CHAPITRE XIX.

Comment pouvoir peindre la consternation qui s’empara de toute la troupe ? Pour le plus grand nombre ce fut un moment de terreur. Sir Thomas dans la maison !… Il n’y avait pas à en douter. La physionomie de Julia rendait le fait évident. Après les premières exclamations, un silence général régna pendant une minute ; chacun se regardait l’un l’autre, et presque tous étaient disposés à regarder cet événement comme très-fâcheux et très-effrayant. « Que deviendrons-nous ? que faire ? » se disaient-ils. Le bruit des portes qui s’ouvraient causait une frayeur générale, et l’embarras des acteurs était à son comble.

Julia fut la première à agir et à retrouver la parole : sa jalousie et sa rancune avaient été d’abord suspendues ; mais, au moment où elle était entrée dans la salle, Crawford, dans son rôle de Frédéric, écoutait avec des regards passionnés le récit que lui faisait Maria dans celui d’Agathe, et pressait sa main sur son cœur. Aussitôt que Julia eut remarqué cette situation et eut vu qu’en dépit de ce qu’elle venait d’annoncer, il tenait toujours la main de sa sœur dans la même position, elle se rappela toute son injure, et, le visage aussi enflammé qu’il était pâle un instant auparavant, elle sortit de la chambre en s’écriant : « Je n’ai aucune raison pour craindre de paraître devant mon père. »

Son départ tira le reste de la troupe de la stupeur où elle était plongée ; et, au même moment, les deux frères se mirent en marche, sentant la nécessité de prendre un parti. La circonstance n’admettait aucune différence d’opinion. Ils sentaient qu’ils devaient se rendre directement dans le salon : Maria se joignit à eux avec plus de hardiesse. La circonstance qui avait fait fuir Julia, était son plus doux soutien. Henri Crawford retenant sa main dans un pareil moment, paraissait lui donner par-là une preuve de sa détermination la plus prononcée, et Maria, animée par cette idée, allait au-devant de son père sans aucune crainte : elle ne fit aucune attention aux questions de M. Rushworth qui lui disait : « Irai-je aussi ? ne ferais-je pas bien de vous accompagner ? ne devrais-je pas me présenter aussi ? » Mais à peine Maria et ses frères furent-ils sortis, qu’Henri Crawford encouragea M. Rushworth à aller rendre ses respects à sir Thomas sans délai, et le fit se rendre au salon avec un joyeux empressement.

Fanny restait seule avec M. et miss Crawford et M. Yates. Comme dans son opinion ses droits à l’affection, de sir Thomas étaient trop faibles pour qu’elle pût se mettre sur la même ligne que ses enfans, elle n’était pas fâchée de rester un peu en arrière et de prendre le temps de se remettre. Son agitation et son alarme surpassaient tout ce que les autres éprouvaient, par une disposition de sensibilité que son innocence même ne pouvait calmer. Elle avait été prête à s’évanouir ; toutes ses craintes habituelles vis-à-vis de son oncle revenaient dans son esprit, et sa sollicitude pour lui, pour les différentes personnes de sa famille, et sur-tout pour Edmond, relativement à la situation où sir Thomas retrouvait sa maison, était inexprimable. M. et miss Crawford, qui jugeaient mieux que M. Yates ce qui devait avoir lieu, regardaient la comédie comme ruinée de fond en comble ; tandis que M. Yates ne voyait en cela qu’une interruption momentanée et espérait même que la répétition pourrait être reprise après le thé, lorsque le fracas de la réception de sir Thomas serait passé. M. et miss Crawford rirent de cette idée, et, ayant reconnu que ce qu’il y avait de plus convenable à faire était de se retirer tranquillement, ils proposèrent à M. Yates de les accompagner au presbytère pour y passer la soirée ; mais celui-ci, peu familier avec les devoirs de famille, jugea que cela était inutile, et préféra de rester, « pour rendre ses devoirs, dit-il, au vieux baronnet, puisqu’il était arrivé. »

Fanny jugeant qu’en restant absente plus long-temps elle paraîtrait manquer au respect qu’elle devait à son oncle, s’apprêta à venir le saluer. Elle s’arrêta un moment à la porte du salon pour prendre du courage, et enfin ouvrant la porte, elle vit, à la clarté des bougies, toute la famille réunie. Comme elle entrait, son nom frappa son oreille. Sir Thomas regardait en ce moment autour de lui, en disant : « Mais où est Fanny ? pourquoi ne vois-je pas ma petite Fanny ? » Et en l’apercevant, il vint vers elle avec une bonté qui la pénétra. Il la nomma sa chère Fanny, l’embrassa tendrement, et observa avec un plaisir remarquable combien elle était grandie. Fanny était toute saisie et hors d’elle ; elle n’avait jamais vu son oncle lui témoigner autant d’affection. Ses manières semblaient changées : sa voix avait l’expression du contentement ; et tout ce qu’il y avait d’imposant dans sa dignité paraissait s’être évanoui pour ne plus laisser voir que la tendresse. Il fit approcher Fanny de la lumière et la regarda de nouveau, s’informant de sa santé, et remarqua que sa figure répondait suffisamment sur ce point, pour en être satisfait. Une nuance vermeille qui couvrait en ce moment le visage de Fanny, le justifiait de penser qu’elle avait augmenté en santé et en beauté. Il lui demanda des nouvelles de sa famille, et particulièrement de William. Il lui montra tant d’affection, que Fanny se reprochait amèrement d’avoir regardé son retour comme un contre-temps. Lorsqu’elle eut le courage de lever les yeux sur lui, elle vit qu’il avait maigri, que son teint portait l’empreinte de la fatigue et de la chaleur du climat où il avait vécu. Elle n’en éprouvait que plus d’intérêt pour lui, et elle ressentait une peine extrême en pensant au mécontentement qu’il ne tarderait pas à éprouver.

Sir Thomas était en ce moment l’ame du cercle qui s’était placé autour de lui devant le feu. Il avait tous les droits possibles d’en être l’orateur ; et le plaisir de se retrouver dans sa maison, au centre de sa famille, après une si longue séparation, le rendait communicatif et plus parleur qu’il ne l’était ordinairement. Il était disposé à répondre à toutes les questions de ses fils sur son voyage. Ses affaires à Antigoa s’étaient heureusement et promptement terminées. Il était venu à Liverpool sur un navire particulier, au lieu d’attendre le paquebot. Toutes les petites circonstances de son voyage étaient détaillées par lui, tandis qu’il était assis auprès de lady Bertram, regardant autour de lui avec une cordiale satisfaction, et s’interrompant souvent pour se féliciter du bonheur de les trouver tous réunis, quoiqu’il fût arrivé à l’improviste. M. Rushworth ne fut pas oublié ; sir Thomas lui fit un accueil très-amical. Il n’y avait rien de désagréable dans sa figure, et sir Thomas était déjà disposé à l’aimer.

Personne n’écoutait sir Thomas avec plus de satisfaction que lady Bertram. Elle était extrêmement heureuse de le revoir : aucune anxiété ne troublait le plaisir dont elle jouissait. Elle avait employé son temps pendant son absence d’une manière irréprochable ; elle avait achevé un tapis et plusieurs aunes de frange, et elle aurait répondu aussi librement de la bonne conduite des jeunes gens de Mansfield que de la sienne. Il était si agréable pour elle de revoir son mari, et de l’entendre raconter les particularités de son voyage, qu’elle commençait à reconnaître combien elle se serait aperçue de son absence, s’il l’avait prolongée davantage.

Madame Norris n’était point à comparer avec sa sœur dans la satisfaction que celle-ci éprouvait. Non qu’elle eût aucune crainte du mécontentement de sir Thomas, quand l’état actuel de sa maison lui serait connu, car son jugement avait été tellement obscurci, qu’excepté la précaution qu’elle avait eue de cacher l’habillement de satin de M. Rushworth quand son beau-frère était entré, elle n’avait pas montré le moindre signe d’alarme. Elle n’était contrariée que de la manière dont il était arrivé. Il ne lui avait laissé rien à faire. Madame Norris s’efforçait de se donner beaucoup de mouvement sans que cela fût nécessaire en rien ; elle voulait se rendre importante quand on ne lui demandait autre chose que de la tranquillité et du silence. Si du moins sir Thomas avait demandé à dîner, elle aurait été à l’office gronder les domestiques et leur enjoindre de se dépêcher ; mais sir Thomas refusa positivement de prendre aucun repas, et dit qu’il attendrait le thé. Cela n’empêchait pas madame Norris de l’interrompre au moment le plus intéressant de son récit, lorsqu’il était question d’un corsaire français qui menaçait le navire sur lequel sir Thomas s’était embarqué, pour lui proposer une soupe.

« Toujours la même anxiété pour l’agrément des autres, ma chère madame Norris, répondait sir Thomas ; mais vraiment je ne veux prendre que du thé. »

La narration de sir Thomas cessa ; et il se borna à diriger ses regards joyeux, tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre des personnes qui l’entouraient. Mais le moment de silence ne fut pas long. Dans le contentement qu’elle éprouvait, lady Bertram était devenue parleuse. « Comment pensez-vous que nos jeunes gens se soient amusés ces temps derniers, sir Thomas ? lui dit-elle ; ils ont joué la comédie ; nous avons tous été très-occupés de la comédie. »

« Vraiment ! et quelle pièce avez-vous jouée ? »

« Oh ! ils vous raconteront tout cela. »

« Ce tout sera bientôt dit, s’écria Thomas promptement et d’un air indifférent. Cela n’est pas digne de vous occuper maintenant. Nous avons essayé pour amuser ma mère, précisément la semaine dernière, d’apprendre quelques scènes. Nous avons eu des pluies si continuelles depuis octobre, que nous avons été tous confinés dans la maison. Je n’ai pas été à la chasse depuis le 3. Vous trouverez vos bois en très-bon état ; je ne les ai jamais vus aussi garnis de faisans que cette année. Je pense qu’un de ces jours vous y chasserez vous-même, mon père. »

Pour le moment le danger fut esquivé, et l’inquiétude de Fanny se calma un peu. Mais lorsque le thé eut été apporté, et que sir Thomas parla d’aller visiter son appartement qu’il chérissait, l’agitation se renouvela. Il s’était mis en marche pour sa chambre à coucher avant que l’on eût trouvé quelque chose à dire pour le préparer au changement qu’il devait y remarquer ; et un silence d’alarme eut lieu quand il sortit du salon. Edmond fut le premier à parler. « Il faut prendre un parti, » dit-il.

« Il est temps de penser à nos voisins, dit Maria, qui sentait encore sa main pressée sur le cœur d’Henri Crawford, et qui ne s’intéressait que fort peu à toute autre chose. Où avez-vous laissé miss Crawford, Fanny ? »

Fanny raconta leur départ, et transmit le message dont ils l’avaient chargée.

« Le pauvre Yates est donc seul ? dit Thomas. Je vais le prier de se joindre à nous. Il ne nous sera pas inutile quand tout s’expliquera. »

Il alla au théâtre, et y arriva assez à temps pour être témoin de la première rencontre de son père avec son ami. Sir Thomas avait été fort surpris de trouver des bougies allumées dans sa chambre, et d’y remarquer un air général de confusion dans l’ameublement. Le dérangement de sa bibliothèque, qui auparavant était placée devant la porte qui communiquait au billard, le frappa particulièrement. Mais il avait eu à peine le temps de s’étonner de ce changement, qu’il fut encore plus surpris en entendant un son de voix dans la salle du billard, qu’il ne reconnaissait nullement. Quelqu’un parlait dans cette salle avec un accent extrêmement animé ; c’était presque des cris. Sir Thomas ouvrit la porte, et se trouva sur le plancher d’un théâtre, en face d’un jeune homme déclamant avec force, et qui semblait prêt à se précipiter sur lui. Au moment où M. Yates aperçut sir Thomas, il fit un mouvement de surprise, tel qu’il n’en avait jamais pu trouver un dans le cours de ses répétitions ; Thomas entrait au même instant dans la salle du théâtre par une autre porte, et il eut besoin de faire les plus grands efforts pour ne pas rire de la scène qui s’offrait à ses yeux. Les regards graves et l’étonnement de son père en se trouvant ainsi sur un théâtre, et la métamorphose de M. Yates, qui quittait le ton emphatique de son rôle pour redevenir le bien élevé et enjoué M. Yates, et faire ses excuses à sir Bertram, formaient un tableau qui valait toutes les scènes possibles. C’était probablement la dernière qui devait avoir lieu sur ce théâtre, mais Thomas trouvait que l’on ne pouvait en voir représenter une meilleure. « La salle, pensait-il, se fermerait du moins avec le plus grand éclat. »

Thomas fut obligé toutefois de se hâter d’aller présenter son ami à son père. Sir Thomas reçut M. Yates avec toute l’apparence de cordialité qu’il se devait à lui-même ; mais il fut loin d’être satisfait de la nécessité de faire cette connaissance et de la manière dont elle s’était faite. La famille de M. Yates lui était suffisamment connue pour que le titre d’ami particulier de son fils ne lui fût nullement agréable ; et sir Thomas avait besoin de toute la félicité de se retrouver chez lui pour ne pas être tout à fait courroucé du désordre qu’il trouvait dans sa demeure, et d’être forcé de faire la connaissance d’un jeune homme qui lui déplaisait, et qui au bout de cinq minutes paraissait, par son aisance et sa volubilité, être plus chez lui que sir Thomas lui-même.

Les pensées de celui-ci n’échappaient point à son fils, qui commençait à voir clairement que son père avait droit d’être mécontent, et qu’il y avait quelque fondement dans les regards d’inquiétude qu’il portait sur le plafond et sur le stuc de la salle, et dans la crainte qu’il manifestait pour la table du billard sur laquelle le théâtre avait été construit. Sir Thomas, après avoir eu la complaisance de donner une froide approbation aux vives remarques de M. Yates sur l’heureuse disposition du théâtre, revint avec lui et son fils dans le salon, ayant sur son visage une gravité qui fut remarquée par plus d’une personne de la société.

« Je viens de votre théâtre, dit-il en s’asseyant. Je m’y suis trouvé plus tôt que je ne m’y attendais, d’après son voisinage de ma chambre… Mais il m’a surpris à tous égards. Je n’avais pas le moindre soupçon que votre représentation eût pris un caractère aussi sérieux. » Après cette remarque, sir Thomas eût changé de conversation et bu tranquillement son café, en s’entretenant d’affaires domestiques, si M. Yates, sans discerner en rien l’opinion de sir Thomas, et sans avoir la discrétion de lui laisser diriger la conversation, n’avait continué celle relative au théâtre, en tourmentant sir Thomas par des questions et des remarques à ce sujet, et n’avait fini enfin par lui raconter la contrariété qu’il avait éprouvée à Ecclesford. Sir Thomas l’écouta très-poliment, mais se confirma dans la mauvaise opinion qu’il avait conçue de M. Yates ; et quand il eut fini son histoire, il ne lui donna d’autre témoignage d’approbation ou de sympathie, qu’un léger mouvement de tête.

« Telle a été en effet l’origine de notre désir de jouer la comédie, dit Thomas. Mon ami Yates nous a apporté cette contagion d’Ecclesford, et elle s’est étendue comme ces sortes de choses s’étendent ordinairement. Comme vous nous avez souvent encouragés autrefois à réciter des morceaux de pièces de théâtre, il nous a semblé que nous suivions encore votre intention. »

M. Yates prit de nouveau la parole aussitôt que possible, et donna à sir Thomas tout le détail de ce qu’ils avaient fait, sans s’apercevoir de l’embarras qu’il causait à la plupart de ses auditeurs, sans comprendre leurs signes, et sans même remarquer que les sourcils noirs et épais de sir Thomas s’étaient rapprochés de ses yeux en regardant Edmond et ses filles, et sur-tout Edmond, avec un air qui équivalait à une remontrance, à un reproche, et que celui-ci sentait jusqu’au fond du cœur. Fanny le sentait non moins vivement : cachée derrière sa tante, elle observait tout ce qui se passait. Elle n’aurait jamais cru voir un pareil regard de blâme dirigé sur Edmond par son père ; ce regard semblait dire : « Edmond, je comptais sur votre jugement. Qu’avez-vous fait pour justifier ma bonne opinion ? » Fanny lisait dans les yeux de son oncle, et le sein vivement agité, elle murmurait : « Oh ! ne vous adressez pas à Edmond ; regardez ainsi les autres, mais non pas Edmond ! »

M. Yates parlait toujours. « À dire la vérité, sir Thomas, nous étions au milieu d’une répétition quand vous êtes arrivé ; notre compagnie est maintenant dispersée. M. et miss Crawford sont retournés au presbytère. On ne peut rien faire ce soir ; mais si vous voulez nous faire l’honneur d’assister demain au soir à la répétition, je ne suis point effrayé du résultat. Nous demandons votre indulgence ; nous avons besoin de votre indulgence. »

« Mon indulgence sera accordée, monsieur, répondit gravement sir Thomas, mais sans aucune autre répétition. » Et avec un air plus bienveillant, il ajouta : « Je reviens chez moi pour être heureux et indulgent. » Un instant après il dit tranquillement : « M. et miss Crawford sont mentionnés dans les dernières lettres que j’ai reçues à Antigoa. Les trouvez-vous une agréable connaissance ? »

Thomas répondit : « M. Crawford est un homme très-agréable, et sa sœur une fort jolie et fort aimable demoiselle. »

M. Rushworth ne put rester plus long-temps silencieux. « Je ne dis pas que M. Crawford ait un air peu distingué ; mais vous devriez prévenir votre père qu’il n’a pas plus de cinq pieds de haut ; autrement sir Thomas s’attendra à trouver en lui un homme d’une belle prestance. »

Sir Thomas regarda l’interlocuteur avec quelque surprise.

« S’il faut dire ce que je pense, continua M. Rushworth, mon opinion est qu’il n’est point agréable de toujours répéter. C’est jouir trop souvent d’une bonne chose. Je ne suis pas aussi envieux de jouer la comédie que je l’étais d’abord, et je trouve que nous sommes beaucoup plus agréablement ici à causer entre nous sans rien faire. »

Sir Thomas regarda de nouveau M. Rushworth, et lui répliqua avec un sourire d’approbation : « Je suis charmé que nos sentimens soient les mêmes sur ce sujet. Cela me donne une vive satisfaction. Il est naturel que j’aie des scrupules sur bien des choses qui n’en causent pas à mes enfans, et que j’apprécie plus qu’eux la tranquillité domestique. Mais à l’âge où vous êtes, M. Rushworth, il vous serait permis de penser différemment ; et c’est une circonstance très-favorable pour vous et pour les personnes liées avec vous ; que vous ayez cette opinion. Je sens toute l’importance d’avoir un allié tel que vous. »

Sir Thomas avait bien jugé qu’il ne devait pas s’attendre à trouver un génie dans M. Rushworth ; mais il était porté à lui supposer des sentimens plus louables que son élocution. Il fut impossible à plusieurs personnes du cercle de ne pas sourire. M. Rushworth fut extrêmement satisfait de la bonne opinion que sir Thomas témoignait avoir de lui, et il fit de son mieux pour la conserver quelque temps.

CHAPITRE XX.

Le premier objet d’Edmond, le matin suivant, fut d’aller trouver son père, et de lui raconter avec ingénuité tout ce qui s’était passé relativement au projet de jouer la comédie. Il chercha à excuser du mieux possible les différens acteurs ; mais donna les éloges qu’il devait à l’une des personnes qui composaient la famille de Mansfield. « Nous avons tous été plus ou moins à blâmer, dit-il ; tous, à l’exception de Fanny. Fanny est la seule qui ait jugé ce qui était convenable. Ses sentimens ont été opposés à ce projet, depuis son origine jusqu’à son exécution. Elle n’a point cessé de penser à ce qui vous était dû. Vous trouverez Fanny aussi parfaite que vous pouvez le désirer. »

Sir Thomas avait senti toute l’inconvenance de la conduite de ses enfans au moment de son absence, autant qu’Edmond avait craint qu’il n’en fût blessé. Cependant, après avoir donné sa main à son fils, il oublia ce qui s’était passé autant qu’on l’avait oublié lui-même. Les préparatifs de la représentation disparurent. Il ne fit aucune remontrance à ses autres enfans ; il se borna à penser qu’ils reconnaissaient leur erreur.

Mais il ne put s’empêcher de faire sentir à madame Norris qu’il était surpris de l’approbation qu’elle avait donné à un genre d’amusement repréhensible dans la situation où se trouvait alors la famille de Mansfield. Madame Norris fut un peu confuse. Sa seule ressource fut de changer le sujet de la conversation le plus tôt possible, et de diriger les idées de sir Thomas d’un côté plus riant. La principale force de madame Norris était dans Sotherton. Sa gloire était d’avoir formé l’union de Maria avec M. Rushworth. Là elle était inexpugnable. Elle raconta à sir Thomas tout ce qu’elle avait fait pour effectuer cette liaison, et le voyage qui avait eu lieu dans cette intention à Sotherton. Sir Thomas fut désarmé par son adresse et par ses flatteries, et fut obligé de penser que quand il s’agissait du consentement de ceux qu’elle aimait, son jugement était obscurci par sa tendresse.

M. Yates commença à connaître les intentions de sir Thomas. Il était sorti dans la matinée avec Thomas pour aller chasser, et celui-ci avait profité de cette occasion pour lui expliquer ce qui devait arriver de leur projet. M. Yates, en se voyant pour la seconde fois trompé dans son attente, fut vivement contrarié ; et son indignation était telle, que s’il n’eût été contenu par ses sentimens pour son ami et pour la plus jeune de ses sœurs, il aurait attaqué le baronnet sur l’absurdité de ses procédés. Tant qu’il fut dans les bois de Mansfield, il se croyait capable de cette hardiesse ; mais quand il fut assis à la même table que le baronnet, il trouva qu’il y avait quelque chose dans sir Thomas qui l’engageait à lui laisser suivre ses idées sans opposition. Il avait connu beaucoup d’autres pères incommodes, mais il n’en avait jamais rencontré d’une moralité aussi extraordinaire et aussi tyrannique que sir Thomas. Il ne fallait pas moins que tous les charmes de miss Julia pour que M. Yates se décidât à rester quelques jours encore sous le même toit que lui.

La soirée se passa avec un calme apparent, quoique plus d’un esprit fût troublé ; et la musique que sir Thomas pria ses filles de lui faire entendre, cacha le manque réel d’harmonie. Maria était vivement agitée. Il était de la plus grande importance pour elle que M. Crawford ne perdît point de temps pour se déclarer ; elle était troublée de ce que toute une journée se fût passée sans qu’aucune démarche eût été faite par lui. Elle s’était attendue tout le matin à le voir paraître, et pendant toute la soirée elle l’attendait également. M. Rushworth était parti pour Sotherton avec la grande nouvelle du retour de sir Thomas ; Maria avait espéré que M. Crawford aurait profité de ce moment pour s’expliquer de manière à l’empêcher de revenir. Mais il ne vint pas une seule personne du presbytère, et la seule nouvelle que l’on en reçut fut un billet de félicitation de madame Grant pour lady Bertram. C’était le premier jour, depuis un grand nombre de semaines, que les deux familles avaient été entièrement séparées. Depuis le mois d’août, vingt-quatre heures ne s’étaient jamais écoulées sans les réunir d’une manière ou de l’autre. Ce fut un jour plein d’anxiété ; et celui qui le suivit, quoique différent dans le genre de peine qu’il causa, ne le fut pas moins. Henri Crawford vint à Mansfield ; il accompagnait le docteur Grant, qui désirait rendre ses devoirs à sir Thomas. Ils trouvèrent la famille réunie dans le salon du déjeuner, à l’exception de sir Thomas, qui parut bientôt ; et Maria vit avec autant de plaisir que d’émotion l’homme qu’elle aimait, présenté à son père. Elle ne pouvait se rendre compte de ses sensations ; et cela lui devint encore plus difficile lorsqu’elle entendit, quelques minutes après, Henri Crawford qui s’était assis entr’elle et Thomas, demander à demi-voix à celui-ci, si après l’heureuse interruption de la pièce en répétition (avec un regard poli vers sir Thomas), il y avait quelque plan de la reprendre, parce qu’il se ferait un devoir de revenir à Mansfield au jour qui lui serait indiqué. Il partait, disait-il, immédiatement, devant aller joindre son oncle à Bath sans délai. « Mais de Bath, de Norfolk, de Londres, par-tout où je pourrai être, dit-il, je serai à vos ordres une heure après les avoir reçus. »

Heureusement c’était à Thomas à répondre, et non à sa sœur.

« Je suis fâché que vous partiez, dit Thomas ; mais quant à notre pièce, c’est une affaire terminée, entièrement terminée (regardant son père d’un air significatif) : le peintre a été renvoyé hier, et il n’y aura plus de traces du théâtre demain. Il est de bonne heure pour aller à Bath ; vous n’y trouverez ; personne. »

« Mon oncle s’y rend ordinairement à cette époque. »

« Quand comptez-vous partir ?

« J’irai peut-être aujourd’hui jusqu’à Banbury. »

Pendant que cette conversation avait lieu, Maria, qui ne manquait ni de fierté ni de résolution, se préparait à recevoir les adieux de M. Crawford avec le calme convenable.

Celui-ci se tourna bientôt vers elle, et répéta ce qu’il venait de dire, en y mettant seulement plus d’expression de regret. Mais qu’importaient désormais son air et ses regrets ? Il partait, et s’il ne partait pas volontairement, c’était volontairement qu’il annonçait l’intention d’être absent. À l’exception de ce qu’il devait à son oncle, il était libre sur tout autre point. Il pouvait bien alléguer un devoir indispensable, mais Maria connaissait son indépendance. La main qu’il avait pressée sur son cœur, lui fut donnée froidement lorsqu’il prit congé de Maria. Sa fierté la soutint, mais l’agonie de son esprit fut cruelle. Des politesses générales occupèrent les dernières minutes de la visite d’adieu de Crawford, et il partit. Maria sentit toute l’étendue de la solitude dans laquelle il la laissait. Henri Crawford était parti, et dans deux heures il ne devait plus se trouver sur le territoire de Mansfield ! Ainsi finissaient toutes les espérances et toutes les vanités qui s’étaient élevées dans les cœurs de Maria et de Julia.

Julia se réjouit de son départ. Sa présence commençait à lui être odieuse. Henri Crawford parti, elle eut même de la compassion pour sa sœur.

Fanny apprit cette nouvelle, et la regarda comme un événement heureux. Madame Norris fut toute surprise de trouver que l’amour qu’elle avait supposé à Crawford pour Julia se réduisît à rien. Elle était prête à se reprocher d’avoir mis de la négligence à l’entretenir ; mais avec tant de soins à prendre, comment son activité aurait-elle pu suffire à tout ?

Deux jours après, M. Yates partit aussi. Sir Thomas en fut charmé ; il lui tardait d’être seul avec sa famille ; et la présence d’un hôte aussi oisif, aussi futile que M. Yates, était une véritable vexation pour lui. Sir Thomas avait été indifférent au départ de M. Crawford ; mais comme M. Yates paraissait être un admirateur de Julia, ses vœux pour son bon voyage lui furent donnés avec une véritable satisfaction lorsqu’il le reconduisit jusqu’à la porte du vestibule. M. Yates avait assisté à la destruction de tous les préparatifs dramatiques faits à Mansfield ; il laissa la maison dans l’état de circonspection et de réserve qui était son caractère général.

Madame Norris essaya de soustraire aux regards de M. Thomas un objet qui les aurait blessés. Elle fit transporter dans sa demeure le rideau qu’elle avait fait confectionner avec tant de talent et de succès, parce qu’elle avait besoin, dit-elle, d’une assez grande quantité de toile verte.

CHAPITRE XXI.

Le retour de sir Thomas produisit un grand changement dans les habitudes de la famille. Mansfield, placé sous son inspection, devint un autre lieu. Quelques membres de la société s’éloignèrent ; la gaîté de quelques autres disparut, tout prit l’aspect de la gravité, et même de la tristesse, comparé avec le passé. Il n’y eut plus à Mansfield qu’un cercle de famille, rarement animé par quelques visites ; il y avait peu de communication avec le presbytère. Sir Thomas, qui n’aimait point les intimités en général, répugnait à s’engager dans de nouvelles connaissances. La famille Rushworth était la seule addition qu’il eût fait à son cercle domestique.

Edmond ne s’étonnait point que son père eût ces sentimens, mais il regrettait que la famille Grant eût été négligée.

« Cette famille, disait-il à Fanny, a des droits à notre amitié ; elle semble nous appartenir. Je voudrais que mon père appréciât davantage les attentions qu’elle a eues pour ma mère et mes sœurs pendant son absence. Je crains que madame Grant et sa sœur ne se trouvent négligées. Mais la vérité est que mon père les connaît à peine. Il apprécierait davantage leur société s’il les fréquentait plus souvent. Le docteur et madame Grant animeraient notre cercle, et rendraient nos soirées plus agréables, même pour mon père. »

« Vous croyez cela ? répondit Fanny. Je pense, moi, que mon oncle ne désire aucune addition à sa société. Je suis persuadée qu’il ajoute un grand prix à cette même tranquillité dont vous parlez, et que le repos de sa famille est tout ce qu’il désire. Il ne me semble pas que nous soyons plus sérieux qu’autrefois ; je veux dire avant le départ de mon oncle. On ne riait jamais davantage en sa présence. »

« Je crois que vous avez raison, Fanny ; oui, nos soirées sont redevenues ce qu’elles étaient, au lieu de prendre un nouveau caractère. Mais combien elles ont été agréables pendant quelques mois ! Il me semble que je n’avais pas vécu auparavant. »

« Je suppose que mon caractère est plus grave que celui des autres ; car les soirées actuelles ne me paraissent pas longues. J’aime à entendre mon oncle parler des Indes occidentales : je l’écouterais pendant des heures entières. Cela m’intéresse extrêmement… Mais cela vient probablement de ce que je ne suis pas d’un caractère pareil à celui des autres. »

« Ne vous en plaignez pas, Fanny, dit Edmond en souriant, puisque vous ne possédez cette différence que parce que vous avez plus de sagesse et de raison que les autres. Mais quand avez-vous jamais reçu un compliment de moi, Fanny ? Si vous voulez en entendre un, adressez-vous à mon père, il vous satisfera. Demandez à mon oncle ce qu’il pense de vous, et quoiqu’il se bornera peut-être à louer votre personne, vous pouvez être certaine qu’il voit en vous autant d’esprit que de beauté. »

Un tel langage était si nouveau pour Fanny, qu’elle en fut toute confuse.

« Votre oncle, dit Edmond, vous trouve très-jolie, chère Fanny. Toute autre personne que vous se serait étonnée de ce qu’on ne vous eût pas jugée jolie plutôt ; mais la vérité est que mon oncle ne fait que de commencer à vous admirer. Votre taille est si embellie, vous avez acquis tant de grâce, et votre figure… Ne vous détournez pas, Fanny ! C’est votre oncle qui parle. Si vous ne pouvez soutenir l’admiration d’un oncle, que deviendrez-vous ? Vous devez vous accoutumer à l’idée d’être remarquée et de devenir une très-jolie femme. »

« Oh ! ne parlez pas ainsi, ne parlez pas ainsi ! » s’écria Fanny agitée par un sentiment qu’Edmond ne soupçonnait pas. Il changea de conversation aussitôt pour ne pas lui déplaire, en ajoutant plus sérieusement : « Votre oncle est disposé à vous trouver aimable à tous égards ; je voudrais seulement que vous lui parlassiez plus souvent ; vous êtes trop silencieuse dans nos soirées. »

« Je n’ose parler quand mes cousines sont assises sans dire un mot ; je craindrais de paraître vouloir m’élever au-dessus d’elles en faisant à mon oncle des questions qu’elles devraient faire plutôt que moi. »

« Miss Crawford disait avec raison, en parlant de vous l’autre jour, que vous paraissiez craindre d’être remarquée et louée autant que les autres femmes redoutent d’être négligées. Nous parlions de vous au presbytère, et ce furent là les expressions de miss Crawford. Elle a beaucoup de discernement ; elle vous apprécie infiniment mieux que les personnes qui sont avec vous depuis long-temps. Je voudrais savoir ce qu’elle pense de mon père. Elle doit admirer sa belle figure, sa dignité ; mais ne l’ayant vu que fort peu, son air de réserve lui a peut-être déplu. S’ils étaient plus souvent ensemble, je suis assuré qu’ils s’aimeraient mutuellement. Mon père apprécierait son amabilité vive et piquante, ainsi que ses talens. Je désirerais qu’ils se rencontrassent plus fréquemment. J’espère qu’elle ne suppose pas que mon père ait de la répugnance à cultiver sa connaissance ? »

« Elle doit être trop certaine de l’attachement des autres personnes de la famille, dit Fanny avec un soupir à demi-contenu, pour avoir une semblable idée. Il est naturel que sir Thomas désire d’abord d’être seul avec sa famille ; mais dans peu de temps les réunions auront sans doute lieu comme auparavant. »

Fanny, qui trouvait que miss Crawford avait été assez long-temps le sujet de la conversation, chercha à parler d’autre chose. « Je crois, dit-elle, que mon oncle dîne demain à Sotherton avec vous et M. Bertram ? Nous serons en bien petit nombre à la maison. J’espère que mon oncle continue à être content de M. Rushworth ? »

« Cela est impossible, Fanny. Il l’aimera moins après la visite de demain, car il sera pendant cinq heures avec lui. Je crains que cette visite ne fasse une mauvaise impression dans l’esprit de mon père. Il ne peut s’abuser plus long-temps. Je suis fâché du mariage qui est projeté, et je voudrais de tout mon cœur que M. Rushworth et Maria ne se fussent jamais rencontrés. »

À la vérité, sir Thomas ne pouvait qu’être trompé dans son attente de ce côté : ni sa bonne volonté pour M. Rushworth, ni la déférence de M. Rushworth pour lui, ne pouvaient l’empêcher de discerner quelque partie de la vérité, et de reconnaître enfin que M. Rushworth était aussi ignorant en affaire qu’en instruction, n’avait que des opinions incertaines, et ne s’apercevait même pas de ce qui lui manquait.

Sir Thomas s’était attendu à trouver un tout autre gendre ; et commençant à devenir inquiet au sujet de Maria, il essaya de découvrir quels étaient ses sentimens. Il n’eut pas besoin de beaucoup d’observations pour remarquer son indifférence : sa conduite envers M. Rushworth était froide et négligente ; elle ne l’aimait pas, et ne pouvait pas l’aimer. Sir Thomas résolut d’avoir un entretien sérieux avec elle. Quelqu’avantageux que fût ce mariage, et, malgré la publicité donnée à cet engagement, il pensa que sa fille ne devait pas être sacrifiée : qu’elle avait accepté M. Rushworth après une connaissance trop courte, et que peut-être elle se repentait de son consentement.

Il parla donc à Maria avec une tendresse grave. Il lui fit connaître ses craintes, chercha à pénétrer quels étaient ses vœux, la pressa d’être sincère, en l’assurant que tout inconvénient serait bravé, et que cette liaison serait entièrement rompue, si elle y entrevoyait peu de bonheur pour elle. Il promit d’agir en sa place, et de l’en dégager. Maria eut un moment d’hésitation en entendant son père lui parler ainsi ; mais cette hésitation ne dura qu’un instant. Lorsque son père cessa, elle lui donna sa réponse immédiate, décisive, et sans aucune émotion apparente. Elle le remercia de son attention paternelle, mais lui dit qu’il s’abusait, s’il lui supposait le moindre désir de rompre son engagement. Elle avait, dit-elle, la plus haute estime pour M. Rushworth et pour son caractère, et ne doutait point qu’elle ne fut heureuse avec lui.

Sir Thomas fut satisfait. C’était une alliance à laquelle il n’aurait pas renoncé sans peine. Il se fit un raisonnement en conséquence de ses vœux. M. Rushworth était assez jeune pour acquérir des connaissances ; une bonne société lui deviendrait avantageuse ; et si Maria, sans éprouver l’aveuglement de l’amour, pouvait espérer d’être heureuse avec lui, on devait se fier à ce sentiment. Sa sensibilité n’était pas probablement fort vive, et il en avait toujours jugé ainsi. Une jeune femme bien disposée, qui ne se mariait pas par amour, était, en général, plus attachée à sa propre famille ; et le voisinage de Sotherton et de Mansfield favoriserait probablement la continuation des jouissances domestiques les plus aimables et les plus innocentes. Tels étaient les raisonnemens de sir Thomas, qui se trouvait heureux d’échapper aux embarras d’une rupture, aux réflexions du monde, et aux reproches qui en auraient été la suite, et sur-tout de ne trouver dans sa fille aucune disposition contraire à ce projet.

La conférence se termina à la satisfaction de Maria comme à celle de son père. Maria était dans une situation d’esprit qui la faisait s’applaudir d’avoir fixé son sort, de s’être liée de nouveau à Sotherton, et d’avoir ôté à Crawford le triomphe de gouverner ses actions, et de détruire la perspective qu’elle avait. Elle se retira avec une résolution mêlée de fierté, se promettant seulement d’agir à l’avenir avec plus d’égards pour M. Rushworth, pour que son père ne la soupçonnât pas de nouveau d’indifférence.

Si cet entretien avait eu lieu trois ou quatre jours après le départ de Crawford, avant que les sentimens de Maria eussent été tranquillisés, avant qu’elle eût renoncé à toute espérance de l’avoir captivé, sa réponse eût été différente ; mais quand au bout d’une semaine il n’y eut ni lettre, ni message de M. Crawford, ni aucun indice d’un cœur souffrant par l’éloignement, son affection fut assez refroidie pour l’engager à chercher tous les secours qu’elle pouvait trouver dans son orgueil et dans son ressentiment.

Henri Crawford avait détruit son bonheur ; mais il ne devait pas soupçonner qu’il l’eût détruit. Il ne devait pas penser qu’elle le regrettât dans la solitude de Mansfield, rejetant à cause de lui Sotherton et Londres, l’indépendance et tout l’éclat de la richesse.

Elle avait plus besoin que jamais de l’indépendance : elle pouvait chaque jour moins se soumettre à la retenue que son père lui imposait. Elle désirait y échapper aussitôt que possible, et jouir des consolations que lui offraient la fortune, l’importance, le monde et son fracas.

Avec de tels sentimens, Maria était presqu’aussi impatiente que M. Rushworth de la conclusion de leur mariage. Les préparatifs de l’esprit étaient achevés pour elle. Quant à ceux des voitures, de l’ameublement, elle annonçait préférer attendre son voyage à Londres et le printemps.

Tout étant ainsi d’accord, il fut question de célébrer la noce sous peu de semaines. Madame Rushworth la mère céda sa place à l’heureuse jeune femme que son fils avait choisie pour commander à Sotherton, et dès les premiers jours de novembre, elle alla s’établir à Bath avec un douaire convenable. Avant que ce mois fût écoulé, elle vint assister à la cérémonie qui donna une nouvelle maîtresse à Sotherton.

La noce fut célébrée comme elle devait l’être. La jeune épouse était élégamment habillée ; la toilette des deux jeunes personnes qui l’accompagnaient, quoique soignée, avait l’infériorité convenable. Le père de Maria lui donna sa bénédiction ; lady Bertram respira des sels, s’attendant à être agitée ; madame Norris essaya de pleurer, et le service fut rempli par le docteur Grant. La seule chose que le voisinage eût à remarquer, fut que la voiture qui transporta Maria à la porte de l’église de Sotherton, était celle dont M. Rushworth se servait depuis un an. À cela près, l’étiquette fut exactement suivie.

C’en était fait. Maria avait quitté le toit paternel. Sir Thomas éprouva tout ce que la tendresse d’un père pouvait lui faire ressentir ; lady Bertram échappa heureusement à l’émotion qu’elle avait redoutée. Madame Norris se livra à toute sa joie de voir terminer le mariage qu’elle s’attribuait toute la gloire d’avoir formé.

Le plan du jeune couple était de se rendre sous peu de jours à Brighton, et d’y passer quelques semaines. Tout lieu fréquenté par le grand monde était nouveau pour Maria, et Brighton est aussi animé en hiver qu’en été. Lorsque la nouveauté de cet amusement serait épuisé, les deux époux devaient venir à Londres.

Julia devait les accompagner à Brighton. Depuis que la rivalité des deux sœurs avait cessé, elles avaient repris graduellement leur première bonne intelligence. Maria avait besoin d’avoir auprès d’elle quelqu’autre personne que M. Rushworth, et Julia, avide d’amusement, se soumettait volontiers à ce rôle de complaisance.

Leur départ fit un grand effet dans le cercle de Mansfield. Quoique Maria et Julia n’y missent pas beaucoup de gaîté, il était impossible que l’on ne s’y aperçût pas de leur absence. Leur mère même y fut sensible. Mais Fanny sur-tout les regretta, pensa à elles, et cela avec un intérêt qu’elles n’avaient mérité par aucune réciprocité.

CHAPITRE XXII.

L’importance de Fanny augmenta par le départ de ses cousines. Elle, était devenue la seule jeune femme qu’il y eût dans le salon ; on devait nécessairement faire plus d’attention à elle qu’auparavant, et la question, « où est Fanny ? » commença à se faire entendre fréquemment.

Sa présence n’avait pas acquis plus de prix à Mansfield seulement, mais il en fut de même au presbytère. Elle devint une personne bien venue, et invitée dans cette même maison où elle était entrée à peine deux fois depuis la mort de M. Norris ; et dans les jours sombres de novembre, sa société fut très-agréable à miss Crawford. Ses visites, qui avaient d’abord commencé par hasard, furent continuées à la sollicitation des habitans du presbytère.

Fanny ayant été envoyée dans le village par sa tante Norris pour quelque commission, avait été surprise auprès du presbytère par une pluie violente. On l’aperçut des fenêtres de la maison cherchant un abri sous un chêne voisin, et elle fut forcée, malgré sa répugnance, de se rendre à l’invitation qu’on lui fit d’entrer. Elle avait d’abord refusé un domestique ; mais lorsque le docteur Grant vint lui-même la chercher avec un parapluie, elle n’eut d’autre parti à prendre que d’entrer dans la maison le plutôt possible. La vue de miss Price fit le plus grand plaisir à miss Crawford, qui dans ce moment regrettait vivement de voir ses projets de promenade dans la matinée, dérangés par le mauvais temps. Elle s’empressa auprès de Fanny, lui donna des vêtemens secs, et la conduisit dans sa chambre pour s’entretenir avec elle, en attendant que la pluie cessât. Les deux sœurs étaient si obligeantes pour Fanny, qu’elle aurait été charmée de cette visite, si elle n’avait eu la crainte que la pluie ne continuât, et que la voiture et les chevaux du docteur Grant ne fussent mis à sa disposition ; ce dont elle était menacée.

Le temps cependant commença à devenir moins mauvais, quand Fanny remarquant une harpe dans la chambre, fit quelques questions sur cet instrument, qui témoignaient son désir de l’entendre. Elle avoua qu’elle ne l’avait point encore entendu depuis qu’il était à Mansfield, ce dont miss Crawford s’étonna. Celle-ci mit la plus grande complaisance à satisfaire Fanny, et charma son oreille jusqu’à ce que la pluie ayant cessé tout à fait, Fanny prit congé des deux sœurs, et revint à Mansfield, après avoir été vivement invitée par elles de renouveler souvent sa visite, et de venir entendre la harpe de nouveau.

Telle fut l’origine de l’espèce d’intimité qui s’établit entre miss Crawford et Fanny quinze jours après le départ de Maria et de Julia, intimité qui, de la part de miss Crawford, provenait d’un besoin de distraction, et qui pour Fanny avait peu de réalité. Elle allait voir miss Crawford tous les deux ou trois jours ; et quoiqu’elle n’eut pas d’affection pour elle, quoiqu’elle ne pensât nullement comme elle, sa conversation lui plaisait cependant ; elle y trouvait une sorte de charme qui lui rendait ses visites au presbytère infiniment agréables. Elles se promenaient ensemble dans une plantation que madame Grant avait fait faire, s’asseyaient quelquefois sur un banc dépourvu dans ce moment de son ombrage, et venaient ensuite chercher la cheminée, quand un vent trop froid chassait les feuilles jaunies autour d’elles.

« Cette plantation est charmante, disait Fanny ; toutes les fois que j’y viens, je suis surprise de sa beauté. »

« Oui ; cela sied assez bien à cette demeure-ci. Avant d’être venue à Mansfield, je n’aurais pas imaginé qu’un ministre de campagne pût aspirer à avoir une pareille plantation ; et à dire la vérité, ce que j’y trouve de plus curieux, c’est de m’y voir, comme disait le fameux doge à Louis XIV. Si quelqu’un m’avait dit, il y a un an, que ce serait là ma demeure, et que les mois s’y écouleraient successivement, je ne l’aurais certainement pas cru. Voilà près de cinq mois que je suis ici, et je n’en ai jamais passé de plus paisibles. »

« Peut-être trop paisibles pour vous ? »

« J’aurais dû le penser, et cependant (en disant cela ses yeux s’animaient) je n’ai jamais joui d’un été aussi heureux. Mais on ne peut pas dire où cela conduira. »

Le cœur de Fanny battit vivement : elle ne put prononcer un seul mot ; miss Crawford continua :

« Je suis beaucoup plus réconciliée avec une résidence à la campagne que je ne l’aurais imaginé ; je suis même portée à croire que l’on peut passer six mois de l’année à la campagne d’une manière très-agréable, quand on y est avec de certains accessoires. Une maison élégante, au centre de liaisons de famille, donnant lieu à une suite d’engagemens continuels, composant la première société du voisinage… ; et après de pareils amusemens, un tête à tête avec la personne que l’on trouve la plus agréable dans le monde… Ce tableau n’a rien d’effrayant, n’est-il pas vrai, miss Price ? Avec une maison comme celle-là, on n’a pas besoin d’envier la nouvelle madame Rushworth ? »

« Envier madame Rushworth ! » fut tout ce que Fanny essaya de dire.

« Ne soyons pas sévères pour madame Rushworth, dit miss Crawford en riant ; car je prévois que nous lui devrons de brillantes parties l’été prochain à Sotherton. Les plus grands plaisirs de l’épouse de M. Rushworth, doivent être de donner les plus beaux bals du pays. »

Fanny garda le silence, et miss Crawford se mit aussi à réfléchir, lorsqu’en levant les yeux tout à coup elle s’écria : « Ah ! le voilà ! » Ce n’était point M. Rushworth, c’était Edmond qui venait vers elle avec madame Grant. « Voilà ma sœur et M. Bertram, dit miss Crawford ; que je suis aise que l’aîné de vos cousins soit parti, pour qu’Edmond redevienne M. Bertram ! Il y a quelque chose de si humble, de si ressemblant à la qualité d’un jeune frère dans ces mots, M. Edmond Bertram, que je déteste ce simple titre.

« Ah ! combien nous sentons différemment ! s’écria Fanny. Pour moi, le titre de M. Bertram est froid, ne signifie rien, n’a aucun caractère ; cela annonce un gentleman, et voilà tout. Mais il y a de la noblesse dans le nom d’Edmond ; c’est un nom héroïque, qui rappelle des rois, des princes, des chevaliers ; il semble que ce nom respire un esprit de chevalerie. »

« J’accorde que le nom est bien par lui-même, et lord Edmond, ou sir Edmond résonne à merveille ; mais M. Edmond ressemble à M. Jean, à M. Thomas. » Un moment après Edmond les joignit. Il fut charmé de les trouver ensemble ; c’était la première fois qu’il les voyait ainsi. L’amitié entre deux personnes qui lui étaient si chères, était précisément ce qu’il avait désiré ; et, malgré son amour pour miss Crawford, il croyait que Fanny n’était pas celle des deux amies qui devait gagner le plus à cette liaison.

Ils se promenèrent ensemble pendant quelque temps, la température étant extraordinairement douce pour le mois de novembre.

« Voilà des plantes que Robert, notre jardinier, laisse exposées à l’air, dit madame Grant, parce qu’il se repose sur la douceur de la saison. Mais je suis sûre qu’il viendra tout à coup un vent de bise qui les gélera toutes.

« Ce sont les contrariétés que l’on éprouve à la campagne. »

« Marie, chacun a les siennes, et quand j’irai vous voir à Londres, je vous trouverai peut-être avec les vôtres. »

« Je serai trop riche, je pense, pour m’occuper de la négligence de mes gens. Un grand revenu est la meilleure recette que je connaisse pour le bonheur. Toutes les plantes du monde peuvent être détruites par la bise, sans que cela vous touche en rien. »

« Vous voulez être très-riche ? » dit Edmond, avec un regard dans lequel Fanny trouvait une grande signification.

« Certainement. N’êtes-vous pas dans ce cas-là ? Ne le sommes-nous pas tous ? »

« Je ne puis vouloir ce qui n’est pas en mon pouvoir. Miss Crawford peut bien choisir le degré de richesse qui lui plaît davantage. Pour moi, mon intention est seulement de n’être pas pauvre. »

« C’est-à-dire que, par votre modération et votre économie, vous voulez soumettre vos besoins à vos revenus ? C’est un plan très-convenable pour une personne de votre âge ! Soyez honnête et pauvre tant qu’il vous plaira ; mais je ne vous porterai point envie. Je ne crois pas même que je vous en respecte davantage. J’avoue que mon respect est beaucoup plus grand pour ceux qui sont honnêtes et riches. »

« Je ne réponds rien sur votre degré de respect pour l’honnêteté, d’après la richesse ou la pauvreté. Je ne veux pas être pauvre ; la pauvreté est exactement ce à quoi je veux me soustraire. Mais l’honnêteté est autre chose, et je voudrais ne pas vous la voir rabaisser. »

« Je ne la rabaisse pas ; je voudrais l’élever. L’obscurité ne me déplaît pas, quand elle peut conduire à la distinction. »

« Et comment cela peut-il être ? Comment du moins mon honnêteté peut-elle me conduire à quelque distinction ? »

Cette question embarrassa un peu miss Crawford, qui, après un moment de silence, dit : « Oh ! vous devriez être dans le parlement, ou avoir pris parti dans l’armée il y a dix ans. »

« Ce dernier parti n’est pas beaucoup de mon goût : quant au parlement, il faut que j’attende que l’on forme une chambre spéciale pour les cadets qui ont peu de revenu. Non, miss Crawford, ajouta-t-il plus sérieusement ; il y a des distinctions que je serais malheureux de penser ne pouvoir obtenir, mais elles sont d’un caractère différent. »

Miss Crawford ne répondit qu’en riant à cette observation ; et dans ce moment la cloche de Mansfield se faisant entendre, Edmond commença à se rappeler que sa mère avait demandé où était Fanny, et qu’il était venu au presbytère pour la ramener à Mansfield.

On revint au presbytère ; et le docteur Grant, qui se trouvait dans le vestibule au moment où Edmond et Fanny prenaient congé de madame Grant et de miss Crawford, invita Edmond à venir dîner avec lui le lendemain. Madame Grant se tourna aussitôt vers Fanny, et la pria de lui faire le plaisir de venir avec Edmond. Cette attention était si nouvelle pour Fanny, qu’elle fut toute surprise et embarrassée. Elle répondit « qu’elle ne présumait pas que cela lui fût possible, » en regardant Edmond pour connaître son opinion ; mais Edmond, charmé de cette invitation pour Fanny, dit qu’il ne pensait pas que sa mère eût besoin d’elle, et engagea Fanny à accepter. Elle ne le fit cependant que conditionnellement, et dit à madame Grant que si elle ne lui faisait rien savoir de contraire, ce serait signe qu’elle pourrait avoir le plaisir de venir le lendemain.

Les deux cousins retournèrent ensemble à Mansfield. Edmond, après quelques paroles pour témoigner son contentement de l’invitation que Fanny avait reçue, devint pensif, et leur route se fit en silence.

CHAPITRE XXIII.

« Mais pourquoi madame Grant a-t-elle invité Fanny ? dit lady Bertram. Fanny ne va jamais dîner de cette manière, comme vous le savez. Je ne puis me passer d’elle, et je suis sûre qu’elle ne désire pas y aller. Fanny ! n’est-il pas vrai que vous ne désirez pas aller dîner demain au presbytère ? »

« Si vous lui faites une pareille question, dit Edmond en prévenant la réponse de sa cousine, Fanny va répondre non aussitôt ; mais, ma mère, je suis certain qu’elle aimerait à y aller, et je ne vois aucune raison qui doive l’en empêcher. »

« Je ne puis imaginer, pourquoi madame Grant a pensé à l’inviter. Elle ne l’a jamais invitée auparavant. Elle demandait vos sœurs de temps en temps ; mais jamais Fanny. »

« Si je vous suis utile, madame… » dit Fanny comme refusant.

« Mais ma mère aura la compagnie de sir Thomas pendant toute la soirée. »

« Oui, sans doute. »

« Si vous demandiez l’opinion de mon père, madame ? »

« Vous avez raison. Je demanderai à sir Thomas, aussitôt qu’il viendra, si je puis me passer de Fanny. »

« Comme il vous plaira, madame. Mais je suis sûr de l’opinion qu’il aura sur la convenance d’accepter la première invitation que Fanny ait reçue. »

« Je ne sais pas. Nous lui demanderons. Il sera certainement surpris que madame Grant ait songé à inviter Fanny. »

Une demi-heure après, lady Bertram ayant aperçu sir Thomas qui se rendait à son appartement, elle l’appela au moment où il allait fermer la porte, en disant : « Sir Thomas ! j’ai quelque chose à vous dire. »

Son ton d’indolence, car elle ne prenait jamais la peine d’élever la voix, était toujours écouté avec bienveillance, et sir Thomas revint sur ses pas. Lady Bertram commença :

« J’ai quelque chose à vous dire qui vous surprendra. Madame Grant a invité Fanny à dîner ! »

Fanny s’était esquivée pour ne pas assister à cette conversation.

« Bien ! » dit sir Thomas, comme attendant autre chose pour éprouver la surprise que sa femme lui annonçait.

« Edmond désire qu’elle y aille. Mais comment puis-je me passer d’elle ? »

« Quelle difficulté trouvez-vous à cela ? » dit sir Thomas.

Edmond prit la parole pour expliquer la pensée de sa mère, et elle n’eut qu’à ajouter : « N’est-ce pas étrange ! car madame Grant ne l’avait jamais invitée ? »

« Mais n’est-il pas très-naturel, observa Edmond, que madame Grant désire de procurer à sa sœur une aussi agréable société ? »

« Rien n’est plus naturel, dit sir Thomas ; et quand bien même madame Grant n’aurait pas sa sœur avec elle, sa politesse envers miss Price, envers la nièce de lady Bertram, n’aurait besoin d’aucune explication. Je suis surpris seulement que cette politesse ait lieu pour la première fois. Je ne vois aucune raison pour refuser à Fanny d’accepter cette invitation. »

« Mais puis-je me passer d’elle, sir Thomas ? »

« Je crois que oui. »

« Vous savez que c’est toujours Fanny qui fait le thé quand ma sœur n’est pas ici ? »

« Vous pouvez faire inviter votre sœur à venir passer la journée avec nous. Je resterai avec vous. »

« Eh bien donc, Edmond, Fanny peut aller au presbytère. »

Edmond, en se rendant à son , appartement, frappa à la porte de celui de Fanny, et l’instruisit de la bonne nouvelle.

« Fanny, dit-il, tout est heureusement arrangé, et sans la moindre hésitation de la part de votre oncle. Il n’a eu qu’une opinion : vous devez aller chez madame Grant. »

« Je vous remercie ; j’en suis enchantée. » Et, en effet, quoique Fanny prévît qu’elle verrait et entendrait bien des choses qui lui feraient de la peine, elle était charmée d’aller dîner au presbytère. À l’exception de la journée passée à Sotherton, elle n’avait jamais dîné hors de Mansfield, et tous ses petits préparatifs étaient autant de jouissances pour elle.

Le lendemain matin, Fanny eut à essuyer un long sermon de la part de madame Norris, qui était venue au château d’après une invitation de sir Thomas, avec beaucoup d’humeur, et ne semblait avoir d’autre intention que de diminuer la satisfaction présente et future de sa nièce.

« La folie qui porte les gens à sortir de leur rang, dit-elle à Fanny, m’engage à vous donner quelques avis sur la conduite que vous devez tenir dans une société où vous allez vous trouver sans nous. Gardez-vous de vous mettre en avant, et d’énoncer votre opinion comme si vous étiez l’une de vos cousines, comme si vous étiez la chère madame Rushworth ou Julia. Cela ne peut jamais être, croyez-moi. Rappelez-vous ce que vous êtes, vous devez vous placer au dernier rang ; et quoique miss Crawford soit en quelque sorte chez elle au presbytère, vous ne devez point accepter une place au-dessus d’elle, si elle vous l’offrait. Quant au moment de votre retour ici, cela dépendra d’Edmond : vous resterez autant que cela lui plaira. C’est à lui à décider sur ce point. »

« Oui, madame, je n’y manquerai pas. »

« Et s’il vient à pleuvoir, ce que je crois très-vraisemblable, car je n’ai jamais vu un temps qui annonçât plus de pluie pour la soirée, vous vous arrangerez comme vous pourrez, et n’attendrez pas que la voiture vous soit envoyée. Je ne retournerai pas chez moi ce soir ; la voiture ne sortira pas pour moi : ainsi préparez-vous à tout ce qui peut arriver, et faites vos dispositions en conséquence. »

Fanny trouva la remarque parfaitement juste ; ses prétentions étaient aussi modestes que sa tante pouvait le désirer ; et quand sir Thomas, ouvrant la porte un moment après, dit : « Fanny, à quelle heure voulez-vous que la voiture soit prête ? » Elle éprouva un si grand étonnement, qu’elle ne put prononcer un seul mot.

« Mon cher sir Thomas ! s’écria madame Norris, rouge de colère, Fanny peut marcher. »

« Marcher ! répéta sir Thomas avec un ton de dignité qui n’admettait aucune observation, et en s’avançant dans le salon ; ma nièce se rendre à pied à un dîner d’invitation, à cette époque-ci de l’année ! Voulez-vous avoir la voiture à quatre heures vingt minutes ? »

« Oui, mon oncle, » fut l’humble réponse de Fanny, qui se regardait presque comme criminelle envers madame Norris, et qui, craignant de paraître triompher d’elle, suivit son oncle hors de la chambre, mais ne put se dispenser d’entendre sa tante Norris murmurer : « Cela est inutile ! C’est beaucoup trop de bonté. Mais Edmond va au presbytère, c’est à cause d’Edmond que cette complaisance a lieu. »

Fanny reconnaissait toutefois que la voiture était pour elle ; et cette attention de son oncle, immédiatement après les représentations de sa tante Norris, lui fit verser quelques larmes de gratitude quand elle fut seule.

Le cocher fut prêt à l’heure que sir Thomas avait indiquée ; une minute après, Edmond et Fanny montèrent dans la voiture, et sir Thomas les vit partir au moment précis qu’il avait désigné, ce qui était une satisfaction pour sa ponctualité ordinaire.

« Que je vous regarde maintenant, Fanny ! dit Edmond avec un sourire de bienveillance fraternelle. Autant que je puis en juger, à l’heure qu’il est, vous me paraissez avoir une toilette charmante ! Quelle robe avez-vous mise ? » « Celle que mon oncle a eu la bonté de me donner pour le mariage de ma cousine. J’espère qu’elle ne paraîtra pas trop belle. J’ai pensé que je devais la porter aujourd’hui, parce que je n’en retrouverais peut-être pas l’occasion de tout l’hiver. Me trouvez-vous trop magnifique ? »

« Une femme ne peut jamais l’être quand elle est vêtue tout en blanc. Non, je ne remarque rien de somptueux dans votre toilette ; elle est ce qu’elle doit être. Votre robe me paraît très-jolie. Miss Crawford n’en a-t-elle pas une pareille ? »

En approchant du presbytère, ils passèrent auprès des écuries de la maison, et remarquèrent une voiture.

« Eh ! dit Edmond, il y a compagnie ; voilà une voiture, et je crois en vérité que c’est celle de Crawford ? Oui, voilà ses deux domestiques qui sont occupés à la remiser. Il faut que Crawford soit arrivé. C’est tout à fait une surprise, Fanny. Je serais très-aise de le voir. »

Fanny n’eut pas le temps de dire ce que cette circonstance lui faisait éprouver ; mais l’idée de paraître devant ce nouveau convive, ajouta beaucoup à l’émotion qu’elle éprouva en entrant dans le salon.

M. Crawford s’y trouvait en effet. Il ne faisait que d’arriver, et les trois personnes qui l’entouraient, montraient, par leur air de satisfaction, combien sa résolution subite de venir passer quelques jours au presbytère en quittant Bath, leur était agréable. Edmond et lui se revirent avec une joie cordiale ; et, à l’exception de Fanny, le plaisir de revoir M. Crawford fut général. Elle trouvait cependant un avantage à sa présence, celui de pouvoir garder le silence plus à son aise et d’être moins remarquée, Et en effet, pendant le dîner, la conversation fut entièrement dirigée vers M. Crawford ; sa sœur avait mille questions à lui faire sur le séjour de Bath ; Edmond lui parlait de ses parties de chasse ; le docteur Grant lui demandait des nouvelles de politique, de sorte que Fanny n’avait qu’à écouter. Elle ne put toutefois se joindre aux sollicitations que les autres personnes de la société lui firent de prolonger son séjour à Mansfield, et d’envoyer chercher son équipage de chasse à Norfolk. M. Crawford lui demanda son opinion sur la probabilité d’un temps favorable à la chasse ; mais ses réponses furent laconiques et indifférentes autant que la politesse pouvait le permettre. Elle ne pouvait désirer qu’il restât, et elle aurait préféré qu’il ne lui eût point adressé la parole.

Ses deux cousines et sur-tout Maria, étaient présentes à sa pensée en voyant M. Crawford ; pour lui, aucun souvenir pénible ne semblait l’affecter. Il paraissait disposé à se plaire à Mansfield comme s’il n’y eût jamais connu les demoiselles Bertram. Il parla d’elles, dans le cours de la conversation, d’un manière générale, jusqu’à ce que la société étant revenue dans le salon, il en parla plus particulièrement à miss Crawford, pendant qu’Edmond s’entretenait avec le docteur Grant, et que madame Grant était occupée à la table du thé. Il dit avec un sourire significatif qui le fit détester tout à fait à Fanny : « Eh bien ! Rushworth et sa belle moitié sont donc à Brighton, à ce que j’apprends ? Heureux mortel ! »

« Oui, dit miss Crawford. Il y a quinze jours qu’ils y sont, n’est-il pas vrai miss Price ? et Julia est avec eux ? »

« Et M. Yates, je présume, n’est pas loin ? »

« M. Yates ! Oh nous ne savons rien de M. Yates. Je ne crois pas qu’il figure beaucoup dans les lettres de Mansfield. Qu’en pensez-vous, miss Price ? J’imagine que mon amie Julia parle d’autres sujets à son père que de M. Yates ? »

« Ce pauvre Rushworth, et ses quarante-deux versets, continua Crawford, on ne peut l’oublier. Je le vois encore comme il travaillait, comme il se désespérait ! Je suis bien trompé si son aimable Maria désire jamais qu’il lui adresse ses quarante-deux, versets, Et en affectant momentanément un ton sérieux : Elle est trop bien pour lui, beaucoup trop bien. Puis, reprenant son air galant, et s’adressant à Fanny : Vous étiez la meilleure amie de M. Rushworth, lui dit-il ; votre bonté et votre patience ne peuvent être oubliées. Combien de peines vous preniez pour lui donner une mémoire que la nature lui a refusée, pour corriger la stérilité de son jugement par l’abondance du vôtre ! Il n’a peut-être pas eu assez de raison pour estimer votre complaisance ce qu’elle valait ; mais j’ose dire qu’il a été le plus heureux de nous tous. »

Fanny rougit et ne dit rien.

« C’est un rêve, un agréable rêve ! reprit-il ; je ne puis me rappeler sans plaisir nos occupations dramatiques. Quel intérêt, quel feu, quelle vivacité dans notre existence ! Toutes les heures de la journée étaient occupées par l’espérance, la sollicitude, l’agitation. Il y avait toujours quelque petite objection, quelque petite anxiété qu’il fallait détruire. Je n’ai jamais été plus heureux ! »

Fanny, dans un silence d’indignation, se disait à elle-même : « Il n’a jamais été plus heureux qu’en agissant de la manière la plus blâmable, qu’en agissant avec si peu d’honneur et de sensibilité ! Ah ! quel esprit corrompu ! »

« Nous fûmes malheureux, miss Price ! ajouta-t-il à demi voix, pour n’être pas entendu d’Edmond, nous fûmes certainement malheureux. Une semaine de plus nous aurait suffi. Je crois que si le parc de Mansfield avait eu le gouvernement du vent pendant une ou deux semaines, il y aurait eu quelque différence. Je crois, miss Price, que nous nous serions tous accommodés d’un calme qui eût retenu sir Thomas pendant huit jours dans l’Atlantique ? »

M. Crawford paraissait déterminé à avoir une réponse ; et Fanny lui dit avec un ton plus ferme qu’elle n’y était habituée : « Pour ce qui me concerne, monsieur, je n’aurais pas voulu retarder son arrivée d’un seul jour. Mon oncle a blâmé tellement tout ce qui s’était fait avant son retour, que, dans mon opinion, toute chose avait été assez loin. »

Fanny ne lui avait jamais parlé aussi longuement dans toute sa vie, et n’avait jamais parlé à personne avec autant d’irritation. Elle trembla et rougit de sa propre hardiesse. Il fut surpris ; mais après l’avoir regardée quelque temps en silence, il reprit d’un ton plus grave, comme s’il avouait être convaincu : « Je crois que vous avez raison. C’était plus agréable que prudent. Nous faisions trop de bruit ! » Il changea ensuite de conversation, et chercha à s’entretenir avec Fanny sur d’autres sujets ; mais il n’en obtint que des réponses brèves, et ne put réussir à la faire lui parler.

Miss Crawford, qui avait dirigé ses regards sur le docteur Grant et Edmond, dit alors : « Ces messieurs doivent avoir, sans doute, quelque point intéressant en discussion ? »

« Le plus intéressant possible, répondit Crawford. Le docteur Grant donne à Bertram des instructions sur la cure qu’il doit occuper bientôt. Il paraît qu’il prend les ordres dans peu de semaines. Je suis bien aise d’apprendre que Bertram soit si bien établi. Il n’aura pas moins de sept cents livres sterling par an. C’est un beau revenu pour un frère cadet ! Cette somme sera pour ses menus plaisirs, et il ne lui en coûtera qu’un sermon à Noël ou à Pâques. »

Miss Crawford chercha à rire de ce que disait son frère, mais elle était peu disposée à trouver ce sujet agréable. « Bertram ! dit Henri Crawford, je promets de venir à Mansfield pour entendre votre premier sermon. À quelle époque sera-ce ? Miss Price, ne vous joindrez-vous pas à moi pour encourager votre cousin ? Edmond, il faudra que vous prêchiez à Mansfield pour que sir Thomas et lady Bertram puissent vous entendre. »

« Je tâcherai de ne pas vous avoir pour auditeur, répondit Edmond, car vous me déconcerteriez plus que personne. Et je serais fâché de vous voir chercher à me déconcerter. »

« Il a un assez mauvais cœur pour cela, pensa Fanny. »

La conversation étant devenue générale, Fanny resta tranquille.

Une table de Whist fut formée pour amuser M. Grant : miss Crawford prit sa harpe, et pendant le reste de la soirée, Fanny n’eut qu’à écouter, excepté lorsque M. Crawford lui adressait de temps en temps une demande à laquelle la politesse l’obligeait de répondre.

Miss Crawford était trop piquée de ce qu’elle venait d’entendre, pour se mêler de nouveau à la conversation. La certitude qu’elle venait d’avoir qu’Edmond était si voisin de prendre les ordres, lorsqu’elle croyait que cet événement était encore incertain et éloigné, lui causait du ressentiment et du dépit. Elle était irritée contre Edmond ; elle croyait avoir plus d’influence sur lui. Elle avait commencé à penser à lui : elle se proposait de n’avoir plus pour lui que de la froideur. Il était évident qu’il n’avait aucune vue sérieuse, aucun véritable attachement en embrassant une profession qu’elle ne pouvait supporter. Elle se promettait de l’imiter dans son indifférence, et de ne plus recevoir ses attentions que comme un amusement passager.

CHAPITRE XXIV.

Le matin suivant, Henri Crawford s’était tout à fait décidé à passer une autre quinzaine à Mansfield. Après avoir demandé son équipage de chasse et écrit quelques lignes à l’amiral, il regarda sa sœur comme il cachetait sa lettre, et, se trouvant seul avec elle, il lui dit : « Marie ! à quoi croyez-vous que je veuille m’amuser les jours où je ne chasserai pas ? Je me trouve déjà trop vieux pour aller à la chasse plus de trois fois par semaine, mais j’ai un plan pour les jours intermédiaires ; le devinez-vous ? »

« C’est de vous promener et de monter à cheval avec moi, certainement. »

« Pas tout à fait, quoique j’aurai beaucoup de plaisir à faire l’un et l’autre ; mais cela n’exercera que mon corps, et je dois prendre soin de mon esprit. En outre, cela n’offre que récréation et facilité sans le moindre travail, et je n’aime pas manger le pain de la paresse. Non, mon plan est d’inspirer à Fanny Price de l’amour pour moi. »

« Fanny Price ! quelle folie ! Non, non : vous devez être satisfait d’en avoir inspiré à ses deux cousines. »

« Je ne puis l’être sans Fanny Price, sans avoir fait une petite blessure dans le cœur de Fanny Price. Vous ne paraissez pas reconnaître assez les titres qu’elle a pour être remarquée ? Lorsque nous parlions d’elle hier au soir, personne ne m’a semblé avoir fait attention à l’embellissement de sa figure depuis six semaines ? Vous la voyez chaque jour, vous n’y prenez pas garde ; mais je vous assure qu’elle est tout à fait différente de ce qu’elle était dans l’automne. Alors ce n’était qu’une jeune fille simple, paisible, modeste, mais à présent elle est tout à fait jolie. Je m’étais habitué à penser qu’elle n’avait ni vivacité, ni contenance ; mais en remarquant hier les nuances vermeilles qui venaient si fréquemment colorer se peau blanche et fine, j’ai reconnu qu’elle était décidément une beauté ; et, d’après l’attention que j’ai donnée à ses yeux, je suis très-porté à penser qu’ils sont susceptibles de s’animer quand elle a quelque chose à exprimer. Son air, ses manières, son tout ensemble sont merveilleusement embellis ; elle a grandi de deux pouces au moins depuis octobre. »

« Bon ! cela vous a paru ainsi, parce qu’elle se trouvait avec des femmes plus petites qu’elle, parce qu’elle avait une nouvelle robe et que vous ne l’aviez jamais vue si bien habillée auparavant. Croyez-moi, elle est ce qu’elle était au mois d’octobre. La vérité est qu’elle était la seule jeune personne de notre cercle à laquelle vous pouviez faire attention, et qu’il vous faut avoir toujours quelqu’un qui vous occupe. Je l’ai toujours trouvée jolie, non pas d’une manière frappante, mais assez jolie, comme on dit, et une sorte de beauté qui est insinuante : ses yeux pourraient être plus noirs, mais ils ont un doux regard. Quant à cet étonnant degré d’embellissement dont vous parlez, je suis certaine que cela ne provient que d’une toilette mieux entendue, et de ce que vous n’aviez aucune femme à courtiser. Si vous avez donc un caprice pour elle, cela ne provient point de sa beauté, mais de votre oisiveté et de votre folie. »

Crawford ne fit que sourire de cette accusation, et, quelques jours après, il dit : « Je ne sais pas positivement comment traiter miss Fanny ; je ne la comprends pas ; je ne pourrais pas dire ce qu’elle était hier. Quel est son caractère ? est-elle grave ? est-elle capricieuse ? est-elle prude ? Pourquoi détournait-elle ses yeux de moi, ou me regardait-elle d’un air si sérieux ? à peine pouvais-je lui parler ! Je ne me suis jamais trouvé si long-temps dans la société d’une jeune personne, essayant de m’entretenir avec elle et réussissant si mal. Je n’ai jamais rencontré des regards si graves de la part d’une femme de son âge : je veux essayer de leur donner une autre expression. Ses yeux disent : Je ne vous aimerai pas, je suis déterminée à ne pas vous aimer, et moi je dis : Elle m’aimera ! »

« Plaisant garçon ! et cependant voilà ce qui vous attire vers elle : c’est qu’elle ne fait pas d’attention à vous ! Voilà ce qui lui donne une peau si fine, ce qui la grandit et produit tous ses autres charmes à vos yeux. Je désire que vous ne la rendiez pas réellement malheureuse. Quelque peu d’amour peut l’animer et ne pas lui nuire ; mais je ne veux pas que vous lui inspiriez une passion, car c’est la meilleure petite créature qu’il soit possible de trouver, et elle a beaucoup de sensibilité. »

« Ce ne sera que pour une quinzaine, dit Henri ; et si une quinzaine pouvait lui ôter la vie, il faudrait qu’elle eût une constitution que rien ne pourrait sauver. Non, je ne veux lui faire aucun mal. Chère petite ame ! je veux seulement qu’elle me regarde avec bonté, qu’elle m’accorde des sourires, et rougisse à cause de moi ; qu’elle me réserve une chaise auprès d’elle, et soit toute émue lorsque je me mettrai à ses côtés et que je lui parlerai. Je veux qu’elle pense comme je pense, qu’elle prenne intérêt à mes plaisirs et cherche à me retenir plus long-temps à Mansfield ; qu’elle éprouve enfin, quand je partirai, qu’elle ne peut plus être heureuse à l’avenir. »

« De la modération ! Vous… ! dit Marie, je ne puis plus avoir alors de scrupules ; vous aurez de fréquentes occasions de faire votre cour à Fanny, car nous sommes souvent ensemble. » Et sans aucune autre observation, elle abandonna Fanny à son sort… Ce sort aurait été plus pénible que Fanny ne le méritait, si son cœur n’avait été garanti d’une manière que miss Crawford ne soupçonnait pas. Quoiqu’il y ait sans doute des femmes de dix-huit ans qui ne peuvent être entraînées à aimer contre leur jugement, par tout ce que l’adresse, les attentions et la flatterie peuvent employer, Fanny avait un caractère trop affectueux et trop de goût pour retirer son cœur entièrement libre, après les assiduités galantes d’un homme tel que Crawford, malgré les idées peu favorables qu’elle avait eues sur lui, si son affection n’eût pas été engagée ailleurs. Les attentions de Crawford continuèrent ; et comme elles étaient de plus en plus conformes à la délicatesse du caractère de Fanny, elle fut obligée bientôt de le haïr moins qu’auparavant. Elle n’avait nullement oublié le passé, et elle avait aussi mauvaise opinion de lui que jamais ; mais elle ressentait son pouvoir : il était agréable, et ses manières étaient si distinguées, si polies, si sérieusement polies, qu’il était impossible de ne pas user de civilité avec lui en retour.

Peu de jours suffirent pour produire cet effet ; et, à la fin de ce peu de jours, il se présenta des circonstances qui fournirent à Crawford de nouveaux moyens de lui plaire, et qui donnèrent en même temps à Fanny un degré de bonheur qui la disposait à trouver tout le monde aimable. William, son frère, son frère si tendrement aimé et si long-temps absent, était de nouveau en Angleterre. Elle reçut une lettre de lui qui ne contenait que quelques lignes écrites à la hâte, lorsque le navire entrait dans la Manche, et envoyées à Portsmouth par la première barque qui avait quitté la corvette l’Anvers, à l’ancre à Spithead. Lorsque Crawford vint, avec les journaux à la main, dans l’espoir de donner le premier ces heureuses nouvelles à Fanny, il la trouva transportée de joie par cette lettre, et écoutant, avec un air de reconnaissance et de ravissement, la bienveillante invitation que son oncle dictait en réponse pour William.

Crawford n’avait su que la veille que Fanny avait un frère, et le nom du bâtiment sur lequel il était placé ; mais il y avait pris un vif intérêt, et il avait résolu de s’informer, aussitôt son retour à Londres, de l’époque du retour de l’Anvers de la Méditerranée. Il eut le plaisir le matin suivant, en examinant les nouvelles de mer, de trouver un moyen d’être agréable à Fanny, et il se hâta de se rendre auprès d’elle ; mais il arriva trop tard. Les doux sentimens qu’il se flattait d’exciter en elle avaient déjà eu lieu ; Fanny lui tint cependant compte de la bienveillance de son intention ; elle l’en remercia avec vivacité. La joie qu’elle éprouvait du retour de William l’avait fait sortir de sa timidité ordinaire.

Ce cher William devait être bientôt auprès d’elle. Il n’y avait point de doute qu’il n’obtint un congé immédiatement, car il n’était encore qu’enseigne ; et comme ses parens habitant Portsmouth, devaient déjà l’avoir vu et le voyaient probablement chaque jour, ses jours de fête pouvaient être donnés avec raison à sa sœur, qui avait tenu avec lui la correspondance la plus exacte pendant sept ans, et à son oncle, qui avait tout fait pour son entretien et son avancement. La réponse de William ne se fit pas attendre ; dix jours s’étaient à peine écoulés que Fanny était dans toute l’agitation que lui causait l’espoir de voir arriver William, et qu’elle écoutait pour entendre le bruit de la voiture qui devait l’amener.

Il arriva heureusement comme elle était ainsi dans l’attente dans le vestibule ; et à son entrée dans la maison, elle vola dans ses bras. Les premiers momens de bonheur de leur réunion n’eurent aucun témoin ni aucune interruption. Sir Thomas et Edmond avaient fait en sorte mutuellement que cela fût ainsi, et tous deux retinrent madame Norris dans la place où elle était en causant avec elle, pour l’empêcher de courir dans le vestibule aussitôt que le bruit de la voiture s’était fait entendre.

William et Fanny parurent bientôt, et sir Thomas eut le plaisir de recevoir dans son protégé une personne bien différente de celle qu’il avait équipée il y avait sept ans. Il vit un jeune homme d’un air ouvert, d’une agréable contenance, franc, mais ayant de la sensibilité, des manières respectueuses, et qui confirma l’amitié que sir Thomas avait pour lui.

Fanny fut long-temps à se remettre de l’agitation que le bonheur dont elle venait de jouir, et dont elle jouissait encore, lui avait causée. Il se passa quelque temps avant qu’elle pût retrouver dans son frère le même William qu’auparavant, et parler avec lui de ce que son cœur avait éprouvé pendant plusieurs années. Ce moment vint graduellement ; chaque matin elle se promenait avec William, et sir Thomas prenait plaisir, ainsi qu’Edmond, à contempler leur amitié fraternelle. À l’exception des instans de contentement que les marques d’attention d’Edmond pour elle lui avaient fait connaître dans ces derniers temps, Fanny n’avait jamais éprouvé une plus grande félicité que celle qu’elle trouvait à écouter son frère, son ami, qui lui ouvrait entièrement son cœur, lui faisait part de ses espérances, de ses craintes, de ses plans, et sur-tout de son désir d’avancement.

Une affection si aimable rehaussait le frère et la sœur dans l’opinion de tous ceux qui avaient un cœur capable d’apprécier leur bonté. Henri Crawford en était frappé autant qu’aucun autre. Il aimait à entendre le jeune marin, lorsque montrant la coiffure de Fanny, il disait avec le ton d’une franche tendresse : « Je commence à aimer déjà cette mode bizarre, quoique la première fois que j’entendis parler que cette mode existait en Angleterre, j’eusse de la peine à le croire, et que je pensasse que les dames que je vis ainsi coiffées à Gibraltar, étaient devenues folles ; mais Fanny peut me réconcilier avec tout. » Crawford regardait avec une vive admiration l’éclat des yeux de Fanny, le profond intérêt, l’attention absorbée avec lesquels elle écoutait les descriptions que son frère faisait des dangers qu’il avait courus et des scènes terribles qui s’étaient offertes à ses yeux.

Crawford avait assez de goût moral pour apprécier ces tableaux. L’attraction que Fanny exerçait sur lui augmentait encore, car la sensibilité qui l’embellissait était un charme de plus. Il ne pouvait plus douter des facultés de son cœur. Elle sentait vivement. Être aimé par elle, exciter les premiers feux de l’amour dans son ame jeune et innocente, serait quelque chose : elle l’intéressait plus qu’il ne l’avait prévu. Une quinzaine de jours n’était point assez. Son départ fut ajourné définitivement.

William était souvent invité par son oncle à conter ses voyages. Ses récits, qui amusaient sir Thomas, fournissaient à celui-ci l’occasion de connaître le jeune homme par ses discours. Il les écoutait avec une entière satisfaction, parce qu’il reconnaissait en eux la preuve de bons principes, de connaissances de son état, d’énergie, de courage, de gaîté et de tout ce qui pouvait faire bien augurer de lui.

Tout jeune qu’il était, William avait déjà beaucoup vu. Il avait été dans la Méditerranée, dans les Indes occidentales ; il était revenu dans la Méditerranée, avait débarqué souvent sur le rivage par la faveur que lui accordait son capitaine ; et dans le cours de sept ans, il avait connu tous les dangers que la mer et la guerre peuvent présenter. Avec tant de moyens à sa disposition, il avait droit à se faire écouter. Aussi, quoique madame Norris s’agitât dans la chambre et dérangeât tout le monde pour demander une aiguille au milieu du récit que faisait William d’un naufrage ou d’un engagement, chacun était attentif ; et lady Bertram elle-même ne pouvait entendre raconter ces terribles choses sans émotions et sans lever quelquefois les yeux de dessus son ouvrage pour dire : « Bon dieu ! comment peut-on aller sur mer ! »

Henri Crawford éprouvait d’autres sentimens en écoutant William. Il aurait voulu avoir été sur mer et avoir vu et fait les même actions. Son cœur était échauffé, son imagination enflammée, et il se sentait plein de respect pour un jeune homme qui, avant d’avoir atteint sa vingtième année, avait passé hardiment à travers tant de difficultés. Il aurait voulu être William Price travaillant à sa fortune avec tant d’honneur, au lieu d’être ce qu’il était.

Il fut tiré de cette rêverie par quelques demandes que lui fit Edmond sur ses projets de chasse pour le lendemain, et il se retrouva de nouveau un homme riche, ayant des chevaux et des piqueurs à ses ordres. Il n’en fut pas fâché, puisque cela lui fournit l’occasion d’obliger William dans un moment où il désirait de le faire. William, plein d’ardeur, de courage et de curiosité pour toute chose, témoigna avoir de l’inclination pour la chasse, et Crawford put lui offrir un cheval sans que cela le dérangeât en rien. Il n’eut qu’à répondre à quelques observations que faisait sir Thomas, qui sentait mieux que son neveu l’importance de cette offre, et à dissiper quelques alarmes que Fanny avait pour William, quoique celui-ci pût dire de son habitude de monter à cheval, qu’il avait acquise en différens pays. Elle ne fut tranquille que lorsque William fut revenu de cette chasse sans accident et sans disgrâce pour son amour-propre. Alors elle remercia M. Crawford avec un sourire qui fit que William eut le même cheval à sa disposition pendant tout le temps de son séjour dans le comté de Northampton.

CHAPITRE XXV.

La liaison des deux familles devint plus intime à cette époque qu’elle ne l’avait été dans l’automne. Le retour d’Henri Crawford et l’arrivée de William Price y avaient beaucoup contribué ; mais l’inclination de sir Thomas lui-même y coopérait principalement. Son esprit étant débarrassé des soins qui l’avaient occupé d’abord, il put remarquer que M. et Mme Grant et leurs jeunes hôtes étaient véritablement dignes qu’on leur rendît visite. Quoiqu’il fût infiniment au-dessus du projet de chercher à marier avantageusement quelqu’un qui lui était cher, et qu’il regardât même comme une petitesse tout manége employé pour cela, il ne pouvait s’empêcher de remarquer que M. Crawford paraissait distinguer sa nièce, et de donner volontiers son consentement à des invitations propres à seconder cette inclination.

L’empressement, toutefois, avec lequel il consentit à aller dîner au presbytère lorsqu’une invitation générale en fut faite par M. et Mme Grant, ne provint que de sa politesse et de sa bonne volonté ; et M. Crawford ne s’offrit à sa pensée dans cette circonstance, que comme faisant partie d’une agréable famille. Ce fut dans cette occasion qu’il commença à penser que quelqu’un habitué à ces sortes de futiles observations, aurait jugé que M. Crawford était l’admirateur de Fanny Price.

La réunion fut trouvée généralement agréable ; le dîner fut élégant et somptueux. Dans la soirée, sir Thomas fit un whist avec M. et Mme Grant et madame Norris. Le reste des convives se mit autour d’une table ronde, et s’occupa d’un jeu général. Henri Crawford se plaça entre lady Bertram et Fanny pour les conseiller mutuellement. Il était plein de gaîté, il faisait tout avec une heureuse aisance, il animait le jeu, et la table ronde faisait un agréable contraste avec le silence et la méditation de la table de whist.

« Edmond ! dit Crawford dans un moment où le jeu avait un peu moins de vivacité ; je ne vous ai pas dit ce qui m’est arrivé hier en revenant au logis ? » Ils avaient chassé ensemble, et se trouvaient au milieu d’une course à quelque distance de Mansfield, lorsque le cheval de Crawford s’étant déferré, ce dernier avait été obligé de quitter la chasse et de revenir chez lui. « J’ai perdu mon chemin, mais j’ai été dédommagé de ce contre-temps, car je me suis trouvé dans un lieu que j’avais la curiosité de voir. En tournant une haie, j’ai aperçu un petit village retiré, situé entre des montagnes groupées agréablement. Un ruisseau était devant moi, sur ma droite une église grande et belle pour ce lieu-là, était placée sur une éminence ; une seule maison bourgeoise, que j’ai présumé être le presbytère, était à peu de distance de l’église. Enfin je me suis trouvé à Thornton-Lacey. »

Thornton-Lacey était le nom de la cure que devait occuper bientôt Edmond ; miss Crawford le savait.

« Eh bien, dit Edmond, comment avez-vous trouvé ce lieu-là ? »

« Très-bien, en vérité ; vous êtes un heureux jeune homme ; il y a au moins à travailler pendant cinq étés avant que l’on y puisse vivre. »

« Oh non, non ! Cela n’est pas en si mauvais état. Il y a quelques réparations à faire, je l’avoue ; mais la maison n’est nullement en délabrement ; et quand les cours en auront été agrandies, elle aura assez bon air. »

« Les cours doivent être agrandies ; la maison doit avoir sa façade à l’Est au lieu de l’avoir au Nord ; les chambres principales doivent être de ce côté, où la vue est vraiment très-agréable. Il faut avoir un nouveau jardin dans la partie qui est aujourd’hui derrière la maison, et qui, ayant une pente au Midi, donnera un charmant aspect au bâtiment principal. Le terrain semble fait pour cela. Je présume que les prairies qui se trouvent auprès, et qui sont très-agréables et garnies de beaux arbres, appartiennent au presbytère. S’il en est autrement, il faut que vous les achetiez. Ensuite le ruisseau… Il y a quelque chose à faire du ruisseau… Mais je ne puis déterminer encore ce que j’en ferais ; j’ai deux ou trois idées. »

« J’ai aussi deux ou trois idées, dit Edmond, et l’une d’elles est que fort peu de chose de votre plan pour Thornton-Lacey sera mis en pratique. Je dois me trouver satisfait de moindres ornemens. Je crois que la maison peut être rendue agréable et avoir l’aspect d’une honorable résidence, sans aucune dépense considérable. Elle doit me suffire, et j’espère qu’il en sera de même pour toutes les personnes qui peuvent s’intéresser à moi. »

Miss Crawford, un peu piquée de certain son de voix et de certain regard qui avaient accompagné cette expression d’espérance, acheta une carte à William Price, à un taux exorbitant, et dit : « Je veux agir en femme courageuse ; la froide prudence ne me convient point ; je ne suis pas faite pour rester tranquille et ne rien faire. Si je perds la partie, ce ne sera pas faute d’avoir cherché à la gagner. »

Elle la gagna, mais en retirant moins d’argent qu’elle n’en avait déboursé. La conversation revint encore sur Thornton-Lacey.

« M. Edmond, dit miss Crawford, vous savez que Henri a de telles connaissances en fait d’embellissemens, que vous ne pouvez entreprendre de rien faire à Thornton-Lacey sans son assistance. Pensez seulement combien il a été utile à Sotherton ; pensez combien de grandes choses y ont été faites le jour que nous y allâmes avec lui, au mois d’août, pour parcourir le terrain et voir son génie prendre feu. Nous allâmes et revînmes le même jour, et on ne peut dire tout ce qui fut exécuté ! »

Les yeux de Fanny se tournèrent sur Crawford pendant un moment avec une expression plus que grave, et qui tenait même du reproche, mais elle les baissa promptement aussitôt que Crawford se tourna vers elle. Il répondit à sa sœur en secouant la tête : « Je ne puis dire que l’on ait fait beaucoup de choses à Sotherton. Le temps était très-chaud, nous courions tous les uns après les autres, et nous étions tous déroutés. » Et profitant d’un moment où l’on s’occupait d’autre chose, il ajouta à voix basse en s’adressant à Fanny : « Je serais très-fâché que l’on jugeât mes plans d’après le jour passé à Sotherton. Je vois les choses très-différemment à présent. Ne me jugez pas d’après ce que je paraissais être alors. »

Il passa de là à la description de Thornton-Lacey. Son projet, disait-il à sa belle voisine avec un air très-sérieux, était d’affermer lui-même la maison pour l’hiver suivant, afin d’avoir une demeure dans ce voisinage. Malgré toute la bonté de M. Grant, il était impossible que son équipage de chasse ne lui causât pas une gêne extrême. Mais son attachement pour le pays ne tenait pas seulement au plaisir de la chasse ; il voulait y posséder un petit asile où il pourrait passer tous les jours de fête de son année, en cultivant et rendant plus intime l’amitié de la famille du parc de Mansfield, qui augmentait de prix pour lui chaque jour… Sir Thomas entendit ces paroles, et n’en fut pas offensé. Elles étaient pleines de respect, et Fanny les écoutait avec tant de calme, de modestie et de froideur, qu’il n’avait rien à blâmer en elle. Elle parlait peu, approuvait par-ci par-là, et ne témoignait aucune disposition à regarder comme un compliment pour elle ce que Crawford lui disait de ses projets. Celui-ci remarquant que sir Thomas l’observait, s’adressa à lui sur le même sujet.

« J’ai besoin d’être votre voisin, sir Thomas, comme vous me l’avez peut-être entendu dire à miss Price. Puis-je espérer que vous y consentiez et que vous ne détourniez point votre fils de m’affermer sa maison ? »

Sir Thomas s’inclina avec politesse, et répondit : « C’est la seule manière dont je ne puisse désirer vous avoir pour voisin, monsieur ; j’espère et je crois qu’Edmond occupera lui-même sa maison à Thornton-Lacey. N’est-il pas vrai, Edmond ? »

« Certainement, répondit celui-ci ; je suis bien dans l’intention de résider à Thornton-Lacey. Mais Crawford, quoique je vous refuse comme locataire, venez chez moi comme un ami. Considérez la moitié de la maison comme à vous tous les hivers. Nous augmenterons les écuries d’après vos plans, et nous ferons tous les embellissemens que vous pourrez imaginer ce printemps. »

« Nous y perdrons, continua sir Thomas ; l’éloignement d’Edmond, quoique seulement à la distance de huit milles, sera une privation pour notre cercle de famille, mais j’aurais été très-mortifié que mon fils eût agi autrement. Une paroisse a des besoins qui ne peuvent être connus que par un ecclésiastique résident : Edmond aurait bien pu lire les prières et prêcher à Thornton, sans quitter Mansfield ; il aurait pu monter à cheval tous les dimanches, se rendre à un presbytère véritablement inhabité, et faire l’office divin : il aurait pu, en un mot, être le pasteur de Thornton-Lacey tous les sept jours pendant trois ou quatre heures si cela l’eût contenté, mais cela ne suffira point à Edmond ; il sait que la nature humaine a besoin de plus de leçons qu’un sermon hebdomadaire ne peut en renfermer, et que, s’il ne vit pas parmi ses paroissiens et ne se montre pas leur ami par ses soins constans, il fait très-peu de chose pour leur bonheur comme pour le sien.

M. Crawford s’inclina comme partageant cette opinion.

« Sir Thomas, dit Edmond, connaît les devoirs d’un ecclésiastique. Il faut espérer que son fils prouvera qu’il les connaît aussi. » Fanny, en écoutant cette conversation, songeait, les yeux baissés, comment elle pourrait s’habituer à ne point voir Edmond chaque jour ; elle n’avait jamais entendu parler avant ce moment que Thornton dût être si promptement et si complètement sa demeure. Miss Crawford, qui voyait détruire le tableau qu’elle s’était formée du futur Thornton, d’après la description que son frère en avait faite ; miss Crawford, qui fermait l’église et anéantissait l’ecclésiastique pour ne plus voir que la respectable, l’élégante, la temporaire résidence d’un homme d’une fortune indépendante, éprouvait contre sir Thomas un mécontentement prononcé, parce qu’il était le destructeur de tout cela ; elle n’osait cependant défendre un peu le plan qu’elle s’était formé, en jetant du ridicule sur la cause de sir Thomas.

Le jeu étant terminé, on se réunit autour de la cheminée en attendant le moment de se séparer. William et Fanny restèrent assis auprès de la table du jeu, causant amicalement. Henri Crawford tourna un peu sa chaise de leur côté et les observa en silence pendant quelques minutes, tandis que lui-même était observe par sir Thomas qui s’entretenait avec M. Grant.

« C’est ce soir l’assemblée, dit William ; si j’étais à Portsmouth, j’y assisterais peut-être. »

« Mais vous ne désirez pas être à Portsmouth, William ? »

« Non, Fanny, non. Je suis rassasié de Portsmouth et de la danse, quand je suis auprès de vous. Aimez-vous la danse, Fanny ?

« Oui, beaucoup ; mais je me fatigue promptement. »

« J’aimerais bien aller au bal avec vous et vous voir danser, Avez-vous été quelquefois au bal à Northampton ? Vous rappelez-vous comme nous sautions tous les deux, quand nous entendions l’orgue dans la rue ? Je suis un assez bon danseur, mais je suis certain que vous me surpassez. » Et se tournant vers sir Thomas qui se trouvait tout près d’eux : « Fanny n’est-elle pas une bonne danseuse, mon oncle ? »

Fanny fut toute effrayée d’une question si inattendue ; elle craignait que quelque grave reproche ou au moins l’expression de la plus froide indifférence ne vinssent affliger son frère. Mais sir Thomas parla d’une toute autre manière : « Je suis fâché, dit-il, de ne pouvoir répondre à cette question. Je n’ai jamais vu Fanny danser depuis son enfance ; mais je pense que nous trouverons mutuellement qu’elle s’en acquitte bien. Nous aurons peut-être sous peu l’occasion de le remarquer. »

« J’ai eu le plaisir de voir votre sœur danser, M. Price, dit Henri Crawford en s’approchant, et je crois pouvoir répondre à votre entière satisfaction à ce sujet ; mais (apercevant que Fanny était gênée par cette conversation) je crois qu’il faut remettre cela à un autre moment, car il y a ici une personne qui n’aime pas que l’on parle de miss Fanny. »

Il avait en effet vu danser Fanny une fois, et il était prêt à assurer qu’elle avait dans sa danse de la légèreté, de l’élégance et une grâce charmante ; mais, dans le fait, il ne pouvait se rappeler la manière dont elle dansait, parce qu’il n’y avait pris aucune attention.

Il passa toutefois pour un admirateur de la danse de Fanny, et sir Thomas, à qui cela ne déplaisait nullement, prolongea la conversation sur la danse en général, et se trouva tellement engagé dans une description des bals d’Antigoa, qu’il n’entendit pas annoncer que sa voiture l’attendait. Il en fut averti par le bruit que faisait madame Norris.

« Allons, Fanny ! Fanny ! venez donc ! Que faites-vous ? Ne voyez-vous pas que votre tante se retire ? Vite ! vite ! Je ne puis supporter de faire attendre le bon vieux Wilcox. Vous devriez toujours vous rappeler le cocher et les chevaux. Mon cher sir Thomas, nous avons décidé que la voiture reviendrait vous reprendre avec Edmond et William. »

Sir Thomas ne pouvait blâmer cet arrangement, puisque c’était lui-même qui l’avait fait. Madame Norris se persuadait avoir réglé tout cela elle-même.

Le dernier sentiment que Fanny éprouva dans cette visite, fut une contrariété ; le schall qu’Edmond prenait tranquillement des mains du domestique pour le placer sur les épaules de Fanny, fut saisi promptement par M. Crawford, et elle fut obligée de lui être redevable de cette attention.

CHAPITRE XXVI.

Le désir que William avait témoigné de voir danser Fanny, avait fait une impression plus que momentanée sur son oncle. L’espérance que sir Thomas avait donnée qu’une occasion se présenterait pour cela, n’était pas imaginaire. Il était très-disposé à satisfaire un si aimable sentiment, et à procurer de l’agrément aux jeunes gens en général ; de sorte qu’après avoir réfléchi là-dessus et pris sa résolution avec une paisible indépendance, on en vit paraître le résultat le matin suivant, au déjeûner, lorsqu’après avoir rappelé ce que son neveu avait dit la veille, il ajouta : « Je ne veux point, William, que vous quittiez le comté de Northampton sans avoir eu la satisfaction de voir danser Fanny ; j’aurai du plaisir à vous voir danser tous les deux. Vous parliez des bals de Northampton, mais la fatigue serait trop grande pour votre tante. Je crois qu’il ne faut point y penser. Un bal ici serait préférable, et si… »

« Ah ! mon cher sir Thomas, dit madame Norris en l’interrompant ; je devine ce que vous voulez dire. Si la chère Julia était à la maison, si la chère madame Rushworth était à Sotherton, pour donner sujet à une pareille fête, vous seriez tenté de donner un bal à Mansfield. Si elles étaient ici pour orner un bal, nous aurions eu un bal à Noël. Remerciez votre oncle, William ! remerciez votre oncle. »

Sir Thomas répondit gravement :

« Mes filles ont leurs plaisirs à Brighton, et je pense qu’elles s’y trouvent très-heureuses ; le bal que je veux donner à Mansfield sera pour leurs cousins, William et Fanny. Si nous avions tous été réunis, notre satisfaction aurait sans doute été plus grande ; mais l’absence des uns ne doit pas priver les autres de leur amusement. »

Madame Norris n’avait rien à dire. Elle voyait de la décision dans les regards de sir Thomas ; et son étonnement ainsi que son mécontentement exigèrent qu’elle gardât le silence pendant quelques minutes pour reprendre ses esprits. Un bal à une pareille époque ! ses filles étant absentes, et sans la consulter elle-même !… Elle trouva cependant bientôt une consolation en pensant qu’elle serait chargée de tous les apprêts, lady Bertram ne pouvant entreprendre de supporter un pareil embarras, et qu’elle aurait tous les honneurs de la soirée. Cette réflexion lui rendit toute sa bonne humeur assez à temps pour se joindre aux remercîmens que les autres membres de la famille adressaient à sir Thomas.

Edmond, William et Fanny témoignèrent autant de joie et de reconnaissance du bal promis que sir Thomas pouvait le désirer. Les sentimens d’Edmond à cet égard se rapportaient à son cousin et à sa cousine ; son père avait jamais montré une bonté qui lui eût causé autant de satisfaction.

Lady Bertram était entièrement paisible et contente ; elle n’avait aucune objection contre le bal. Sir Thomas lui promit qu’elle aurait très-peu d’embarras, et elle l’assura qu’elle n’en était nullement effrayée, et qu’elle n’imaginait pas qu’il n’y en eût aucun.

Madame Norris voulut donner son avis pour le choix des appartemens, mais elle trouva que cela avait déjà été arrangé ; et quand elle chercha à fixer le jour, il parut que le jour était aussi déterminé. Sir Thomas s’était amusé à tracer une esquisse complète de la fête ; et aussitôt que madame Norris eut cessé de parler, il lut la liste des personnes qui devaient être invitées, et indiqua le jour fixé au vingt-deux, parce que William devait être à Portsmouth le vingt-quatre.

Le bal fut alors une chose arrêtée, et fut annoncé avant le soir à toutes les personnes qui devaient s’y trouver. Les invitations furent envoyées par des exprès, et plus d’une jeune femme, ce soir-là, eut la tête occupée d’agréables soins, ainsi que Fanny. Pour elle, c’était de véritables soins, car jeune, sans expérience, avec peu de choix à faire, et sans aucune confiance dans son propre goût, la question de savoir comment elle serait habillée, était un point qui lui causait une pénible sollicitude. Le seul ornement qu’elle eût en sa possession était une très-jolie croix d’ambre que William lui avait apportée de Sicile, et c’était ce qui lui causait le plus d’embarras. Elle n’avait rien autre chose qu’un ruban pour l’attacher, et quoiqu’elle l’eût portée une fois de cette manière, elle ne savait si elle pouvait s’en orner de même encore, dans une occasion où toutes les autres jeunes personnes seraient sans doute brillantes de riches ornemens ; et cependant comment ne pas la porter ? William avait voulu lui acheter aussi une chaîne d’or, mais le prix en avait été trop élevé pour sa bourse ; ne pas la porter serait donc l’affliger ? Ces considérations étaient assez pénibles pour dissiper la joie que lui avait donné la perspective d’un bal, qui avait lieu principalement pour son amusement.

Cependant les préparatifs de ce bal se firent ; lady Bertram continua à rester sur son sofa, sans en être aucunement troublée. Elle eut seulement à recevoir quelques visites extraordinaires de l’intendant, et à faire travailler sa femme de chambre pour lui préparer une nouvelle robe. Sir Thomas donnait des ordres, et madame Norris allait et venait ; mais tout cela ne causait aucun trouble à lady Bertram, et comme elle l’avait prévu, « il n’y avait en effet aucun embarras dans cette affaire. »

Edmond avait particulièrement l’esprit occupé. Deux évènemens importans qui devaient fixer le sort de sa vie s’approchaient : la prise des ordres et le mariage. Ces évènemens étaient si sérieux, qu’ils rendaient le bal moins intéressant pour lui que pour aucun autre individu de Mansfield. Le 23, il devait aller trouver à Péterborough un ami qui était dans la même position que lui, et ils devaient recevoir les ordres dans la semaine de Noël. La moitié de sa destinée serait alors fixée ; mais l’autre moitié n’était pas aussi facile à régler. Sa carrière serait déterminée, mais la femme qui devait partager, animer, embellir cette carrière, ne voudrait peut-être pas accepter sa main. Edmond connaissait son propre esprit, mais il n’était pas toujours parfaitement certain de connaître celui de miss Crawford. Quelquefois il était convaincu de l’intérêt qu’elle prenait à lui ; il pouvait croire à un encouragement réel, et elle était aussi parfaite dans une affection désintéressée que dans toute autre chose. Mais, dans d’autres momens, le doute et la crainte se mêlaient à ses espérances, et quand il pensait à sa répugnance déclarée pour la retraite et à la préférence décidée qu’elle avait pour la vie de Londres, il ne pouvait s’attendre qu’à un refus, à moins qu’il ne consentît à des sacrifices dans son emploi et dans sa situation, que sa conscience devait lui défendre.

L’issue de tout cela dépendait d’une question. Miss Crawford l’aimait-elle assez pour abandonner ce qu’elle était accoutumée à regarder comme des points essentiels ? Et cette question qu’Edmond se répétait continuellement à lui-même, et à laquelle il répondait le plus souvent par un oui, était aussi suivie quelquefois d’un non.

Miss Crawford devait bientôt quitter Mansfield, et dans cette circonstance le non et le oui avaient eu une alternative récente. Il avait vu ses yeux étinceler de joie en parlant d’une lettre d’une de ses chères amies qui l’invitait à venir lui faire une longue visite à Londres ; et de la bonté de son frère Henri, qui avait consenti à rester auprès d’elle jusqu’au mois de janvier pour l’y conduire. Il l’avait entendu parler de ce voyage avec une vivacité qui était pour lui un non continuel. Mais cela s’était passé dans les premières heures qui avaient suivi cette décision. Depuis, elle s’était exprimée différemment. Il l’avait entendue dire à madame Grant qu’elle la quitterait avec regret ; que les plaisirs de Londres ne vaudraient point ceux qu’elle laissait derrière elle, et que déjà elle pensait à l’époque où elle se trouverait de nouveau à Mansfield. N’y avait-il pas un oui dans tout cela ?

Avec de semblables matières à examiner, Edmond ne pouvait apporter un grand intérêt à la soirée qui se préparait. Dans chaque réunion qui avait lieu, il espérait recevoir une nouvelle confirmation de l’attachement de miss Crawford ; mais le tumulte d’un bal n’était pas propre à exciter ou à faire expliquer des sentimens sérieux. Le plaisir qu’il espérait y trouver se bornait à engager miss Crawford pour les deux premières contredanses, et c’était-là ses seuls préparatifs, malgré tous ceux qui se faisaient autour de lui depuis le matin jusqu’au soir.

Jeudi devait être le jour du bal, et le mercredi matin, Fanny, encore incertaine sur sa toilette, résolut d’avoir recours aux conseils de quelqu’un plus éclairé, et de s’adresser à la sœur de madame Grant, dont le goût reconnu la tirerait d’embarras. Edmond et William étaient allé à Northampton, M. Crawford devait probablement être absent, de sorte que Fanny se mit en marche pour le presbytère, en espérant qu’elle ne serait point dérangée dans cette discussion.

Elle rencontra miss Crawford à peu de distance du presbytère, qui précisément venait aussi lui rendre visite : et comme il lui sembla que son amie, quoiqu’obligée d’insister sur ce qu’elle vînt jusqu’au presbytère, ne voulait pas perdre l’occasion de se promener, elle lui expliqua tout de suite l’objet de sa visite, en observant qu’elles pouvaient aussi bien parler de ce sujet en plein air que dans la maison. Miss Crawford parut flattée de cette demande, et après avoir réfléchi un moment, elle pressa Fanny avec beaucoup plus de cordialité qu’auparavant de venir dans son appartement, où elles pourraient causer à l’aise sans déranger M. et Mme Grant. C’était précisément ce que Fanny désirait. Elle suivit donc miss Crawford, et bientôt elles furent occupées de l’important sujet qui avait amené Fanny au presbytère. Miss Crawford, flattée de la confiance qui lui était accordée, donna son avis, rendit toute chose facile, et la toilette de Fanny fut bientôt arrêtée. « Mais, quel collier aurez-vous ? dit miss Crawford. Ne porterez-vous pas la croix que votre frère vous a donnée ? » Et en disant cela, elle défaisait un petit paquet que Fanny lui avait vu tenir à la main lorsqu’elle l’avait rencontrée. Fanny lui fit part de ses désirs et de son embarras sur ce point. Miss Crawford mit aussitôt devant elle une boîte qui renfermait plusieurs colliers et plusieurs chaînes d’or, et pria Fanny de choisir l’objet qui lui plairait le mieux. Le petit paquet que Fanny avait remarqué, renfermait un collier que miss Crawford allait lui porter ; et dans ce moment celle-ci la pria de la manière la plus amicale d’en accepter un pour suspendre la croix de William, en lui disant tout ce qui pouvait vaincre ses scrupules, et triompher de l’effroi que Fanny avait éprouvé à cette proposition.

« Vous voyez quelle quantité j’en possède, disait miss Crawford ; je ne ferai pas usage de la moitié de ces ornemens. Je ne vous les offre pas comme neufs, je n’offre qu’un vieux collier : vous devez me pardonner cette liberté et m’obliger en l’acceptant. »

Fanny résistait ; le don lui paraissait avoir une trop grande valeur : mais miss Crawford persévéra ; elle parla avec tant de feu de William, de la croix, du bal et d’elle-même, qu’enfin elle triompha. Fanny crut devoir céder pour n’être pas accusée d’orgueil, d’indifférence ou de petitesse. Après avoir donné son consentement avec une répugnance modeste, elle s’occupa de faire son choix. Elle regardait les colliers les uns après les autres, tâchant de connaître celui qui avait le moins de prix, et enfin elle se détermina pour celui que miss Crawford lui mettait le plus souvent sous les yeux. Il était d’or, travaillé avec beaucoup de goût ; et quoique Fanny eût préféré une chaîne plus simple, elle accepta ce collier, parce qu’elle crut qu’il était celui que miss Crawford désirait le moins garder. Miss Crawford approuva son choix, et se hâta de compléter le don, en mettant aussitôt le collier autour du cou de Fanny, pour lui montrer combien il avait bonne grâce.

Fanny, malgré ses scrupules, fut enchantée d’une acquisition qui venait si à propos. Elle aurait peut-être préféré d’en être redevable à une autre personne, mais elle se reprochait ce sentiment. Miss Crawford avait été au devant de ses désirs avec un empressement qui témoignait une réelle amitié pour elle. « Lorsque je porterai ce collier, je penserai toujours à vous, lui dit-elle, et je me rappellerai combien vous avez eu de bontés pour moi.

« Vous devrez penser aussi à une autre personne quand vous porterez ce collier, répliqua miss Crawford ; vous devrez penser à Henri, car c’est lui qui en a fait le premier choix. C’est lui qui me l’a donné ; et avec le collier je vous transmets l’obligation de souvenir auquel Henri a droit. Ce doit être un souvenir de famille ; la sœur ne doit point se présenter à votre pensée sans que le frère ne s’y offre aussi. »

Fanny, étonnée et confuse, voulut rendre le don immédiatement. Accepter un présent fait déjà par une autre personne !… et par un frère !… C’était une chose impossible ; cela ne devait point être ; et avec un empressement et un embarras qui amusaient miss Crawford, elle remit le collier dans la boîte, et parut résolue à en prendre un autre, ou à n’en accepter aucun. Miss Crawford croyait n’avoir jamais vu une plus aimable délicatesse de conscience. « Ma chère, dit-elle en riant, de quoi êtes-vous effrayée ? croyez-vous que Henri réclamera ce collier comme étant à moi ? ou bien pensez-vous qu’il y ait une coalition entre nous, et que j’agisse en ce moment suivant ses désirs ? »

Fanny protesta, en rougissant beaucoup, qu’elle n’avait pas eu cette pensée.

« Eh bien ! répliqua miss Crawford plus sérieusement, mais sans la croire, pour me convaincre que vous ne pensez point qu’il y ait aucune ruse, prenez le collier et n’en parlons plus. Une pareille bagatelle ne vaut pas la peine d’employer tant de paroles. »

Fanny n’osa résister plus long-temps. Elle accepta de nouveau le collier, mais avec moins de plaisir qu’auparavant, car il y avait dans les yeux de miss Crawford une expression qui ne lui plaisait pas.

Il était impossible qu’elle ne s’aperçût pas du changement de manières de M. Crawford ; elle l’avait remarqué depuis long-temps. Il était évident qu’il cherchait à lui plaire : il était galant, attentif ; il était ce qu’il avait été auprès de ses cousines. Elle croyait qu’il voulait troubler sa tranquillité, comme il avait troublé la leur. Elle n’était point convaincue qu’il n’eût point part au don du collier, car miss Crawford, complaisante comme sœur, était insouciante comme femme et comme amie.

Partagée ainsi entre différentes opinions, elle revint à Mansfield avec un changement plutôt qu’avec une diminution d’embarras.

CHAPITRE XXVII.

Aussitôt que Fanny fut de retour, elle monta l’escalier pour aller déposer sa nouvelle acquisition dans quelque boîte favorite de la chambre de l’Est, qui renfermait tous ses petits trésors : mais en ouvrant la porte, quelle fut sa surprise, en trouvant dans cette chambre son cousin Edmond qui était occupé à écrire ! Cette vue qui s’offrait à elle dans cet appartement, pour la première fois, lui causait presque autant d’étonnement qu’elle lui était agréable.

« Fanny, dit Edmond en quittant sa chaise et sa plume, et venant au-devant d’elle avec un petit objet dans la main, je vous demande pardon d’être ici. J’étais venu pour vous parler, et ne vous ayant pas trouvée, je vous écrivais l’objet de ma visite. Vous trouverez le commencement d’un billet que je vous adressais mais je puis maintenant expliquer la chose, qui est simplement de vous prier d’accepter cette bagatelle : une chaîne pour la croix de William. Vous auriez dû l’avoir il y a huit jours ; mais comme mon frère a été absent de Londres, je ne fais que de la recevoir. Je crois que vous aimerez cette chaîne, Fanny. J’ai cherché à suivre la simplicité de vos goûts ; mais, dans tous les cas, je sais que vous la considérerez, telle qu’elle est en effet, comme un gage de la tendresse de l’un de vos plus anciens amis. »

En achevant ces mots, il se retirait avant que Fanny, dominée par mille sentimens de peine et de plaisir, pût essayer de parler. Cependant animée par un désir plus fort que ces sentiments, elle dit : « Ô mon cousin, arrêtez-vous un moment ! je vous en prie, un moment ! »

Edmond revint sur ses pas.

« Je ne puis entreprendre de vous remercier, continua-t-elle avec beaucoup d’agitation ; ce que je sens ne peut s’exprimer. Votre bonté, en pensant à moi dans cette occasion, est au-delà… »

« Si c’est là tout ce que vous avez à me dire Fanny… ! » dit Edmond en se tournant vers la porte.

« Non, non, ce n’est pas tout. J’ai besoin de vous consulter. » Sans le vouloir, elle avait ouvert le petit paquet qui renfermait la chaîne qu’Edmond lui avait donnée, et en apercevant une chaîne d’or, unie, simple et parfaitement bien faite, elle ne put s’empêcher de s’écrier : « Oh ! cela est véritablement beau ; c’est là précisément ce que je désirais ; c’est là le seul ornement que j’avais le désir de posséder. Il convient parfaitement à ma croix. L’un et l’autre doivent être portés ensemble. Cette chaîne vient aussi dans un moment si à propos : ô mon cousin ! vous ne savez pas combien elle vient à propos. »

« Ma chère Fanny, vous êtes beaucoup trop touchée de cet objet. Je suis très-heureux de ce que cette chaîne vous plaise, et qu’elle soit arrivée assez à temps pour la fête de demain. Mais vos remercîmens sont au-delà de ce qu’elle mérite. Croyez-moi, je n’ai point de plaisirs plus grands dans le monde, que celui de contribuer aux vôtres. Je puis dire que je n’en connais point d’aussi complet. »

Fanny aurait pu rester une heure à écouter ces expressions d’affection sans dire une seule parole ; mais Edmond ayant attendu un moment, l’obligea de sortir de son ravissement, en lui disant : « Quel est l’objet sur lequel vous voulez me consulter ? »

C’était relativement au collier de miss Crawford, qu’elle désirait alors ardemment de pouvoir renvoyer ; elle espérait qu’Edmond l’approuverait d’agir ainsi. Elle lui raconta comment s’était passé sa dernière visite au presbytère, et tout son ravissement cessa ; car Edmond fut si frappé de la circonstance du collier, si charmé de ce que miss Crawford avait fait, si satisfait de cette ressemblance de conduite entr’eux, que Fanny était forcée de reconnaître qu’il y trouvait un plaisir plus grand que celui dont il venait de lui parler. Quelques momens s’écoulèrent avant qu’elle pût obtenir de lui de l’attention ou une réponse ; il était plongé dans une tendre rêverie, murmurant de temps en temps des louanges pour miss Crawford. Lorsqu’il sortit de ces réflexions, et qu’il écouta Fanny, il se montra très-opposé à lui donner son approbation.

« Rendre le collier ! Non ma chère Fanny, vous ne le devez point faire ; ce serait mortifier tout à fait miss Crawford. Il n’y a point de sensation plus pénible que celle que l’on éprouve en voyant revenir dans ses mains un objet que l’on avait donné avec l’espérance raisonnable de contribuer à la satisfaction d’un ami. Vous devez porter le collier demain au soir, comme vous vous y êtes engagée, et garder la chaîne pour des occasions moins brillantes. Voilà mon avis. Je ne voudrais pas voir paraître la plus légère ombre de froideur entre les deux personnes dont j’ai vu naître l’intimité avec le plus grand plaisir ; entre deux personnes qui sont les deux plus chers objets que j’aie sur la terre. » Il dit ces derniers mots avec une voix un peu émue, et sortit.

Fanny resta à se tranquilliser du mieux qu’elle le pouvait faire. Elle était une des deux personnes les plus chères… cela devait la soulager… ; mais l’autre était la première. Elle n’avait jamais entendu Edmond parler si ouvertement, et quoiqu’il n’eût rien dit qu’elle ne sût déjà, c’était un coup de poignard. Tout était décidé : il épouserait miss Crawford. Si elle avait pu croire que miss Crawford fût digne d’Edmond, ce coup aurait pu devenir supportable. Mais il était dans l’erreur ; il attribuait à miss Crawford des qualités qu’elle ne possédait pas. Ses défauts étaient ce qu’ils avaient toujours été, mais il ne les apercevait plus.

Ce ne fut qu’après avoir versé beaucoup de larmes sur cette illusion d’Edmond, que Fanny put apaiser l’agitation qu’elle éprouvait, et ce ne fut que par l’influence des vœux ardens qu’elle forma pour le bonheur d’Edmond, qu’elle y parvint.

Son intention était de vaincre tout ce qu’il y avait d’excessif dans son affection pour Edmond ; elle sentait que c’était aussi son devoir. Elle ne devait point avoir assez de présomption pour regarder l’union d’Edmond avec miss Crawford comme un malheur pour elle ; il ne pouvait, en toutes circonstances quelconques, devenir rien de plus cher pour elle qu’un ami, Elle voulait se soumettre entièrement à la raison pour mériter le droit de juger le caractère de miss Crawford.

Fanny avait tout l’héroïsme des bons principes, mais elle possédait aussi toute la sensibilité du jeune âge et de la nature. Après avoir formé ces bonnes résolutions, elle saisit le billet qu’Edmond avait commencé à écrire, comme s’il eût été un trésor qui passait toutes ses espérances ; et, après avoir lu avec la plus tendre émotion ces mots : « Ma très-chère Fanny, vous devez me faire le plaisir d’accepter… » elle le renferma avec la chaîne, comme la partie du don qui lui paraissait la plus précieuse. C’était la seule chose ressemblant à une lettre qu’elle eût jamais reçue de lui ; elle ne pouvait espérer en recevoir jamais une autre, dont le style lui plût autant. Jamais deux lignes plus parfaites n’étaient sorties de la plume de l’auteur le plus distingué. Les quatre premiers mots et leur arrangement, ma très-chère Fanny, étaient pour elle une source de félicité.

Ayant ainsi réglé ses pensées et raffermi ses esprits par cet heureux mélange de raison et de faiblesse, elle put descendre à l’heure convenable, et reprendre ses occupations ordinaires auprès de sa tante Bertram, sans qu’il y eût de traces sur son visage de l’agitation qu’elle avait éprouvée.

Le jeudi destiné à la fête arriva, et il commença d’une manière agréable pour Fanny, car après le déjeûner, il vint un billet amical de M. Crawford adressé à William, pour lui dire que, se trouvant obligé de partir le lendemain pour Londres, où il devait rester quelques jours, il offrait une place dans sa voiture à William, si celui-ci voulait partir quelques heures plutôt qu’il ne l’avait projeté. M. Crawford comptait arriver assez à temps à Londres pour aller dîner chez son oncle, et William était invité à dîner avec lui chez l’amiral. La proposition plut beaucoup à William, qui se réjouit de courir la poste à quatre chevaux, et avec un compagnon de voyage d’un aussi aimable caractère. Fanny en fut également satisfaite ; le plan de William avait été d’abord de partir le soir suivant par la malle de Northampton, ce qui lui aurait permis à peine de prendre une heure de repos avant qu’il eût atteint Portsmouth ; et quoique cette offre de M. Crawford fît partir William quelques heures plutôt, elle ne pensait qu’à la diminution de fatigue qu’il trouverait de cette manière. Sir Thomas en était satisfait par une autre raison. L’introduction de son neveu auprès de l’amiral Crawford pouvait lui être utile ; il croyait que l’amiral y prendrait intérêt. Le billet de M. Crawford fut donc regardé généralement comme une chose agréable, et Fanny trouva quelque plaisir de plus en pensant que celui qui l’avait écrit s’éloignait le lendemain.

Le bal s’approchait ; Miss Price, connue seulement de nom à la moitié des personnes invitées, allait faire sa première apparition dans le monde, et devait être regardée comme la reine de la soirée. Qui pouvait goûter plus de bonheur que miss Price ? Mais miss Price n’avait pas été élevée pour paraître dans le monde, et si elle avait su sous quel aspect le bal était considéré généralement par rapport à elle, elle aurait éprouvé une augmentation de timidité par la crainte de mal agir et d’être regardée. Danser sans qu’on prît attention à elle et sans beaucoup de fatigue ; avoir assez de force et assez de danseurs pour la moitié de la soirée ; danser un peu avec Edmond et peu avec M. Crawford ; voir William s’amuser et échapper à sa tante Norris, tels étaient les projets qu’elle formait, et les plus grands plaisirs qu’elle se promettait du bal. William, qui voulait faire de ce dernier jour un cercle de jouissances, était allé à la chasse. Edmond était absent, et probablement était allé au presbytère ; Fanny restait seule exposée aux tracasseries de sa tante Norris ; enfin elle partit pour venir faire sa toilette, après avoir eu à supporter la mauvaise humeur de sa tante, qui avait querellé le maître-d’hôtel sur tous les détails du souper.

Fanny montait lentement l’escalier. La veille, à la même heure, elle était revenue du presbytère, et avait trouvé Edmond dans la chambre de l’Est. « Si j’allais l’y trouver encore aujourd’hui ! » se disait-elle.

« Fanny ! » dit au même moment une voix tout près d’elle. Elle tressaillit, et aperçut Edmond qui venait sur l’escalier à sa rencontre.

« Vous paraissez fatiguée, Fanny ? Avez-vous sorti ? »

« Non ; j’ai toujours gardé la maison. »

« Alors, vous avez éprouvé des fatigues au-dedans qui sont plus pénibles que celles du dehors. Vous auriez mieux fait de sortir. »

Fanny ne répondit point. Edmond paraissait avoir quelques soucis ; ils montèrent l’escalier ensemble.

« Je viens de chez M. Grant, dit alors Edmond ; vous devinez peut-être, Fanny, pourquoi j’y ai été ? » et en disant cela il paraissait si affecté, que Fanny crut qu’il s’agissait d’un objet qui lui ôtait la force de parler. « J’ai désiré engager miss Crawford pour les deux premières contre-danses. » Cette explication rendit la vie à Fanny, qui alors s’informa du résultat de la visite d’Edmond.

« Elle a consenti à danser avec moi, dit Edmond ; mais elle dit que c’est la dernière fois. Elle ne parle pas sérieusement. J’espère, je crois, je suis sûr qu’elle ne parle pas sérieusement. Mais j’aurais mieux aimé ne point l’entendre parler de cette manière. Elle n’a jamais dansé avec un homme d’église, à ce qu’elle dit ; et elle ne veut jamais danser ainsi. Pour moi, j’aurais voulu qu’il n’y eût point de bal au moment même… Demain je quitte la maison. »

Fanny s’efforça de lui répondre, et dit : « Je suis bien fâchée que quelque chose vous ait attristé. Aujourd’hui doit être un jour de plaisir. Mon oncle le veut ainsi. »

« Oh ! oui, oui ; ce sera en effet un jour de plaisir. Il finira bien. Je suis seulement attristé pour un moment. Mais, Fanny, vous pourriez peut être me dire mieux que moi-même, comment et pourquoi je suis affligé ? Laissez-moi vous parler un peu. Vous êtes une confidente indulgente. J’ai été affligé par la manière d’être de miss Crawford ce matin. Je sais que son naturel est aussi doux, aussi bon que le vôtre même ; mais l’influence de son ancienne société donne, il me semble, à sa conversation, à ses opinions, quelque chose de blâmable. Elle ne pense pas mal, mais elle parle mal. Elle parle ainsi en plaisantant, mais quoique je sache que ce n’est qu’une plaisanterie, cela m’afflige. »

« C’est l’effet de l’éducation, dit Fanny doucement. Edmond ne pouvait qu’en convenir. « Oui, cet oncle ! cette tante ! ils ont gâté le meilleur esprit. Quelquefois, Fanny, il me semble que cela ne se borne pas aux manières, et que l’esprit est un peu attaqué. »

Fanny pensa qu’il en appelait à son jugement. C’est pourquoi, après un moment de réflexion elle dit. « Mon cousin, si vous n’avez besoin de moi que comme une confidente, je vous serai aussi utile que je puisse l’être ; mais je n’ai aucune qualité propre à faire de moi une conseillère. Ne me demandez point un avis. Je ne suis point capable de vous en donner. »

« Vous avez raison, Fanny, de protester contre un pareil office ; mais vous ne devez pas vous effrayer ; je veux seulement causer avec vous. »

« Une chose de plus, excusez la liberté que je prends… Prenez garde à ne me dire rien que vous soyez fâché par la suite de m’avoir confié. Le temps peut venir… »

Les joues de Fanny se colorèrent en disant cela.

« Ma chère Fanny, s’écria Edmond en pressant sa main sur ses lèvres avec presque autant d’ardeur que si c’eût été celle de miss Crawford, vous êtes la prudence elle-même. Mais ce n’est pas nécessaire ici. Le temps ne viendra jamais, le temps auquel vous faites allusion ne viendra jamais. Je commence à le juger très-improbable. Les chances diminuent de plus en plus : et quand bien même il viendrait, il n’y aurait rien à rappeler entre nous qui dût nous effrayer, car je ne puis jamais être honteux de mes propres scrupules ; et s’ils étaient détruits, ce serait parce que le caractère de miss Crawford se serait amélioré. Vous êtes le seul être sur la terre à qui je puisse dire ce que j’ai dit. Mais vous avez toujours connu mon opinion sur miss Crawford ; vous pouvez m’être témoin, Fanny, que je n’ai jamais été aveuglé. Combien de fois n’avons-nous pas parlé ensemble de ses légers défauts ? Vous n’avez pas besoin de vous défier de moi ; j’ai presque abandonné toute idée sérieuse à son égard ; mais quelque chose qui m’arrive, je serais inexcusable si je pouvais penser, sans la plus sincère reconnaissance, à votre bonté et à votre sympathie. »

Edmond en avait dit assez pour subjuguer l’expérience d’une jeune personne de dit-huit ans. Il en avait dit assez pour faire connaître à Fanny des sentimens plus doux que tout ce qu’elle avait éprouvé depuis long-temps ; et avec un regard plus brillant, elle répondit : « Oui, mon cousin, je suis convaincue que vous êtes incapable d’agir autrement. Je ne crains d’entendre aucune chose que vous désiriez me dire. Ne vous contraignez point, dites-moi ce que vous voudrez. »

Ils étaient alors au second étage, quand l’apparition d’une femme de chambre interrompit leur conversation. Elle avait été terminée pour Fanny au moment le plus agréable. Si Edmond avait encore parlé pendant cinq minutes, il aurait bien pu ne l’entretenir que de miss Crawford. Ils se séparèrent. Edmond, en la quittant, la regarda avec une affection reconnaissante, et Fanny fut ranimée par de douces sensations. Depuis que le moment de joie que le billet de M. Crawford à William lui avait causé, s’était dissipé, elle avait été dans une situation d’esprit tout à fait contraire. Rien d’agréable ne s’était offert à elle… Maintenant tout lui souriait. La bonne fortune de William revenait dans sa pensée, et lui paraissait encore plus agréable qu’auparavant, le bal aussi… Quelle soirée de plaisir allait avoir lieu ! Fanny éprouvait des transports de joie, et elle commença à faire sa toilette avec un contentement réel. Tout alla bien : elle se plut à elle-même ; et quand elle prit le collier, son bonheur fut complet, car il ne put nullement entrer dans la boucle de sa croix. Pour obliger Edmond, elle s’était résolue à la porter, mais il ne pouvait s’adapter à la croix. Il fallait donc prendre la chaîne d’Edmond ; Fanny joignit cette chaîne et sa croix, que lui avaient donné les deux êtres les plus chers à son cœur, avec des sensations délicieuses ; et en orna son cou. Pour plaire à Edmond, elle se para aussi du collier de miss Crawford. Il lui allait à merveille, et Fanny quitta son appartement, satisfaite d’elle-même et de tout ce qui l’entourait.

Sa tante Bertram s’était rappelé que Fanny pouvait avoir besoin, pour une toilette de bal, de soins plus habiles que ceux de sa femme de chambre ; et quand elle fut habillée, elle envoya à Fanny madame Chapman, sa propre femme de chambre, pour l’aider. Mais miss Price sortait de son appartement, complètement habillée, lorsque madame Chapman s’y présenta. Fanny n’eut qu’à la remercier, et fut aussi sensible à cette attention que lady Bertram ou madame Chapman pouvaient le désirer.


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.





LE PARC


DE MANSFIELD.


III.





LE PARC


DE MANSFIELD,


OU


LES TROIS COUSINES,



PAR L’AUTEUR DE RAISON ET SENSIBILITÉ,


OU LES DEUX MANIÈRES D’AIMER ; D’ORGUEIL


ET PRÉJUGÉ, etc.



TRADUIT DE L’ANGLAIS,


PAR M. HENRI V******N.


TOME TROISIÈME.



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PARIS,


J. G. DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,


rue des Petits-Augustins, n°5 (ancien hôtel de Persan).


1816.



CHAPITRE XXVIII.

L’oncle et les deux tantes de Fanny étaient dans le salon lorsqu’elle parut. Elle fut un objet intéressant pour le premier, et il vit avec plaisir l’élégance générale qu’il y avait en elle, et combien son air était agréable. Il se borna à louer devant elle la fraîcheur et le bon goût de son ajustement ; mais quand elle eut quitté de nouveau le salon, il donna des louanges entières à sa beauté.

« Oui, dit lady Bertram, elle a très-bonne mine. Je lui ai envoyé Chapman. »

« Bonne mine ! Oh oui ! s’écria madame Norris. Elle a de bonnes dispositions pour cela, élevée dans cette famille comme elle l’a été, avec l’exemple des grâces de ses cousines sous les yeux. Pensez seulement, mon cher sir Thomas, quels avantages vous et moi nous lui avons faits ! La robe même que vous venez de remarquer est un présent que vous lui avez fait, lorsque la chère madame Rushworth s’est mariée. Que serait-elle devenue si nous ne l’avions pas prise par la main ? »

Sir Thomas garda le silence. Mais quand on se mit à table, les yeux d’Edmond et de William l’assurèrent qu’il pourrait parler avec plus de succès du même sujet, lorsque les dames se seraient retirées. Fanny vit qu’on la trouvait bien, et n’en parut que plus jolie. Elle était heureuse par différentes causes : elle le devint encore davantage, lorsqu’en suivant ses tantes qui se retiraient de la salle à manger, Edmond, qui s’était placé près de la porte, lui dit : « Il faut que vous dansiez avec moi, Fanny ; je vous demande deux contredanses, les deux que vous voudrez, à l’exception des deux premières. » Elle n’avait rien de plus à désirer. La gaîté que ses cousines avaient témoignée le jour d’un bal, ne la surprenait plus. Elle sentait que c’était une charmante chose ; et dès qu’elle pouvait échapper à sa tante Norris, elle répétait ses pas de danse dans le salon.

La famille se réunit, et on commença à attendre les voitures. Un esprit de contentement se répandit parmi les habitans de Mansfield ; chacun parlait et riait. Fanny remarquait qu’il y avait un peu d’effort dans la gaîté d’Edmond, mais elle voyait avec plaisir que cet effort disparaissait graduellement.

Lorsque les voitures arrivèrent, lorsque la société commença à se réunir, la gaîté de Fanny se calma un peu. La vue de tant d’étrangers, ainsi que la gravité et les formalités du premier grand cercle où elle assistait, la firent revenir en elle-même. Elle était présentée çà et là par son oncle, elle était forcée d’écouter des civilités qui lui étaient adressées particulièrement, et d’y répondre. C’était une besogne pénible, et toutes les fois qu’elle se trouvait dans ce cas, elle regardait William qui se promenait à l’aise derrière les fauteuils, et enviait d’être avec lui.

L’entrée de la famille Grant et de miss Crawford avec son frère, donna plus de gaîté au cercle. De petits groupes furent formés, et les fronts prirent l’aspect de la gaîté. Fanny fut enchantée de sortir du rôle d’étiquette qu’elle venait de remplir, et elle aurait été encore plus contente si ses yeux avaient pu ne pas errer sur Edmond et sur miss Crawford. Celle-ci était charmante… ! et qu’en résulterait-il ? Fanny fut tirée de ses réflexions en apercevant M. Crawford devant elle, qui lui demanda de lui accorder les deux premières contre-danses. Elle n’était pas fâchée d’avoir un danseur, mais elle remarqua que M. Crawford, en faisant cette demande, y mettait un ton qui ne lui plaisait point, et que ses yeux s’étant portés sur son collier, il avait souri : ce sourire la fit rougir et l’embarrassa. Elle ne put se remettre, que lorsque M. Crawford l’eut quittée pour aller parler à d’autres personnes. Lorsque la société passa dans la salle du bal, Fanny se trouva pour la première fois auprès de miss Crawford, dont les yeux et le sourire imitèrent ceux de son frère ; Fanny se hâta de donner l’explication du second collier. Miss Crawford écouta, et toutes les insinuations quelle voulait faire à Fanny furent oubliées. Elle fut toute entière à une seule chose, et ses yeux déjà si brillans, montrèrent qu’ils le pouvaient devenir davantage. Elle s’écria avec un air de vive satisfaction. : « Il a fait cela ? Edmond ? Cela est bien digne de lui ! Aucun autre homme que lui n’y aurait pensé. Je l’estime au-delà de toute expression. » Et en disant cela, elle regardait autour d’elle, comme désirant le lui dire à lui-même ; mais il était à accompagner des dames dans un autre appartement ; et madame Grant étant venu auprès des deux jeunes personnes, et s’étant mise entre elle deux, elles suivirent le reste de la société dans la salle du bal.

Le cœur de Fanny avait été vivement ému par les paroles de miss Crawford ; mais elle n’avait plus le loisir de réfléchir sur ce sujet. Elle était dans la salle du bal, les instrumens de musique se faisaient entendre, et elle était obligée de faire attention à l’arrangement général.

Au bout de quelques minutes, sir Thomas vint vers elle, et lui demanda si elle était engagée. « Oui, mon oncle, à M. Crawford, répondit-elle : et c’était précisément là ce qu’il désirait entendre. M. Crawford n’était pas éloigné, sir Thomas le conduisit à Fanny, en lui disant quelques mots qui découvrirent à celle-ci qu’elle devait ouvrir le bal. Cette idée ne s’était jamais présentée à son esprit. Elle avait pensé que cela était réservé à Edmond avec miss Crawford, et l’impression fut si forte, qu’elle ne put retenir une exclamation de surprise, et même s’empêcher de supplier qu’on la dispensât d’ouvrir le bal. Il fallait que l’effroi qu’elle éprouvait fût bien grand pour qu’elle osât avancer une opinion différente de celle de sir Thomas. Celui-ci sourit, essaya de l’encourager, et ensuite dit avec un air trop sérieux : « Il faut que cela soit, ma chère, » pour que Fanny osât hasarder une autre parole de plus. Le moment d’après, elle fut conduite par M. Crawford au haut de la salle pour y être jointe par le reste des danseurs, couple par couple, tels qu’ils avaient été formés.

Fanny pouvait à peine croire qu’elle fût ainsi placée au-dessus de tant de jeunes femmes élégantes. Cette distinction lui paraissait être trop grande. Ses pensées se reportaient sur ses cousines ; elle éprouvait un tendre regret de ce qu’elles ne fussent pas présentes pour partager un plaisir qui avait tant de charmes pour elles.

Le bal commença. Pendant la première contre-danse, Fanny y trouva plus d’honneur que de plaisir. Son danseur était dans les dispositions les plus gaies, et il cherchait à les lui communiquer ; mais ce ne fut que lorsqu’elle pensa que l’on ne faisait plus attention à elle, qu’elle put reprendre ses esprits. Cependant jeune, jolie et gracieuse, sa timidité ne lui ôtait aucun de ses charmes, et toutes les personnes du cercle étaient généralement disposées à la louer. Elle était attrayante, elle était modeste, elle était nièce de sir Thomas ; elle passa bientôt pour être admirée par M. Crawford : cela suffisait pour lui attirer la faveur générale. Sir Thomas lui-même examinait avec complaisance la danse de Fanny. Il était fier de sa nièce, et sans attribuer, comme madame Norris, toute sa beauté personnelle à son séjour à Mansfield, il s’applaudissait de lui avoir procuré l’éducation et les formes dont elle lui était redevable.

Miss Crawford regardait sir Thomas et devinait ses pensées ; et comme elle avait le désir de lui être agréable malgré la différence de leurs opinions, elle saisit le moment où elle se trouva auprès de lui pour lui dire quelque chose de flatteur pour Fanny. Sir Thomas reçut cet éloge comme miss Crawford pouvait le désirer, en s’y joignant autant que la discrétion et la politesse le demandaient de lui. Lady Bertram se trouvant à peu de distance assise sur un sofa, miss Crawford se tourna vers elle avant qu’elle commençât à danser, pour lui faire compliment sur la bonne mine de miss Price.

« Oui, elle a très-bon air, répondit tranquillement lady Bertram. Chapman l’a aidée à faire sa toilette ; je lui ai envoyé Chapman. » Ce n’était pas qu’elle fût fâchée de voir Fanny admirée, mais elle était principalement frappée de sa propre bonté, en envoyant madame Chapman à Fanny.

Miss Crawford connaissait trop bien madame Norris, pour essayer de lui plaire en lui vantant Fanny.

« Ah ! madame, lui dit-elle, quel dommage que nous n’ayons pas ici la chère madame Rushworth et Julia ! » Madame Norris lui répondit par tous les mots polis qu’elle put lui adresser, au milieu de ses occupations de faire dresser des tables de jeu, et de faire placer par sir Thomas les personnes titrées dans le haut de la salle.

Miss Crawford fut moins heureuse dans ses intentions d’être agréable à Fanny. Après les deux premières contre-danses, elle joignit celle-ci, et lui dit avec un regard significatif : « Vous pourrez peut-être me dire pourquoi mon frère va à Londres demain. Il dit qu’il y a des affaires, mais sans s’expliquer davantage ; c’est la première fois qu’il m’ôte sa confiance. C’est à quoi nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes supplantées tôt ou tard. Maintenant il faut que je m’adresse à vous pour savoir quelque chose. Je vous en prie, dites-moi, pourquoi Henri part-il ? »

Fanny protesta qu’elle ne savait pas la moindre chose à ce sujet.

« En ce cas, dit miss Crawford en riant, je dois supposer que c’est pour le plaisir d’accompagner votre frère et de parler de vous pendant la route. »

Fanny fut confuse et mécontente en même temps. Miss Crawford s’étonna de ne la point voir sourire, mais elle ne put croire qu’elle fût insensible aux attentions de Henri. Fanny s’amusa beaucoup pendant la soirée, mais les attentions de Henri l’intéressaient fort peu. Cependant quand il parlait de William, il ne lui était pas désagréable ; il montrait dans ces occasions une chaleur d’ame qui lui était avantageuse. Toutefois la satisfaction de Fanny ne provenait point de ses attentions. Elle était heureuse en voyant combien William s’amusait au bal ; elle était heureuse en remarquant qu’elle était admirée ; elle était heureuse en songeant qu’elle avait deux contre-danses à danser avec Edmond ; sa main était demandée avec tant d’empressement pour danser, que cet engagement, qui n’avait pas été fixé, était dans une perspective continuelle. Elle fut heureuse lorsqu’il s’exécuta, mais non pas à cause de la gaîté d’Edmond ou de quelques autres expressions bienveillantes comme celles du matin : ses esprits étaient abattus, et le plaisir que Fanny goûtait en cet instant, était celui de se trouver l’amie auprès de laquelle il trouvait du repos. « Je suis excédé de civilités, dit-il. J’ai parlé toute la nuit sans avoir rien à dire. Mais avec vous, Fanny, je puis être tranquille ; vous n’avez pas besoin que l’on vous parle. Jouissons du plaisir du silence. » Fanny se conforma à ses désirs, et ils dansèrent leurs deux contre-danses avec une tranquillité qui pouvait faire penser à tout observateur quelconque, que sir Thomas n’avait point élevé dans Fanny une épouse pour son second fils.

La soirée avait présenté peu d’agrément à Edmond. Miss Crawford avait été très-gaie en dansant avec lui ; mais cette gaîté n’était point de nature à lui plaire. Après une contredanse, Edmond s’était placé auprès d’elle, et sa conversation l’avait tout à fait affligé, par la manière dont miss Crawford avait parlé de la profession dans laquelle il était sur le point de s’engager. Ils avaient parlé, ils avaient gardé le silence ; il avait raisonné, elle l’avait tourné en ridicule, et ils avaient fini par se séparer avec un mécontentement mutuel. Fanny, qui n’avait pu s’empêcher de les observer, en avait assez vu pour être satisfaite. Il y avait de la cruauté à être heureuse, tandis qu’Edmond souffrait ; et cependant Fanny ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la satisfaction de ce qu’il souffrait.

Lorsqu’elle eut achevé de danser avec lui, son goût et ses forces pour le bal se trouvèrent également épuisés, et sir Thomas ayant remarqué qu’elle marchait plutôt qu’elle ne dansait, l’engagea à s’asseoir et à ne plus danser. M. Crawford, dès ce moment, s’assit aussi.

« Pauvre Fanny ! s’écria William en venant lui rendre visite pendant un moment, et en agitant devant son visage l’éventail de sa danseuse, comme si Fanny eût été en danger de perdre la vie. « Comme elle est vite rendue ! le jeu ne fait que de commencer ; comment pouvez-vous être fatiguée si promptement ? »

« Si promptement ! mon bon ami, dit sir Thomas en tirant sa montre avec précaution : il est trois heures du matin, et votre sœur n’est pas accoutumée à veiller à ces heures-là. »

« Eh bien donc ! Fanny, vous ne serez pas levée demain avant que je parte ? Dormez aussi long-temps que vous le pourrez, et ne pensez pas à moi. »

« Oh ! William ! »

« Quoi ! dit sir Thomas, est-ce qu’elle veut être debout avant que vous partiez ? »

« Oh ! oui, mon oncle, s’écria Fanny en se levant promptement de sa chaise. Il faut que je déjeûne avec lui : ce sera la dernière fois, le dernier matin ; vous le savez ! »

« Il vaudrait mieux ne pas vous réveiller, Fanny ! Vous savez qu’il doit partir à huit heures et demie ! »

Mais Fanny fut si pressante, que son oncle finit par dire : « Bien ! bien ! » ce qui équivalait à une permission.

« Oui, à huit heures et demie, dit Crawford à William, comme celui-ci s’éloignait, et je serai exact, car je n’ai point de tendre sœur qui se réveille à cause de moi. » Et d’un ton plus bas, il dit à Fanny : « Je sortirai tristement d’une maison déserte. Votre frère trouvera mes idées bien différentes demain. »

Sir Thomas, après un moment, invita M. Crawford à venir déjeûner avec William ; et l’empressement avec lequel cette offre fut acceptée, confirma les soupçons que le bal avait augmentés dans l’esprit de sir Thomas, que M. Crawford était épris de Fanny. Un moment après il engagea Fanny à aller se mettre au lit. Cet avis qu’il lui donnait était un ordre absolu ; Fanny se leva aussitôt et se retira, après avoir reçu l’adieu très-cordial de M. Crawford. Elle jeta un dernier regard sur la salle du bal, où cinq ou six couples dansaient encore intrépidement, et elle monta lentement le grand escalier, poursuivie par la contre-danse sans fin, fatiguée, épuisée, mais pensant malgré cela qu’un bal était vraiment une chose délicieuse.

En la faisant se retirer, sir Thomas ne pensait pas seulement à sa santé. Il songeait que M. Crawford avait été assis assez long-temps auprès d’elle, ou peut-être voulait-il montrer à ce dernier avec quelle promptitude Fanny se rendait aux invitations qu’on lui faisait.

CHAPITRE XXIX.

Le bal était fini ; le déjeûner finit bientôt aussi : le dernier baiser fut donné, et William partit. M. Crawford avait été exact. Le déjeûner avait été court et agréable.

Fanny resta seule dans le salon après le départ de William, attristée par cette séparation. C’était un jour de tristesse ; aussitôt après le second déjeûner, Edmond prit congé de sa famille pour une semaine, et monta à cheval pour se rendre à Peterborough. Il ne resta à Fanny des plaisirs de la veille que des souvenirs, dont elle ne pouvait s’entretenir avec personne. Sa tante Bertram avait si peu de curiosité, qu’elle ne se rappelait aucune circonstance du bal, et madame Norris était retournée chez elle avec les gelées qui s’étaient trouvées de trop, pour en nourrir, disait-elle, une fille malade.

La soirée fut aussi triste que le jour l’avait été. Sir Thomas était occupé d’une lecture, et lady Bertram voulut jouer aux cartes, parce qu’elle ne pouvait travailler. Fanny fit sa partie, et jusqu’à l’heure d’aller se mettre au lit, les seules paroles qui furent entendues dans le salon furent : « Cela fait trente-un… quatre en mains ; c’est à vous à donner les cartes, madame… Donnerai-je pour vous ? » Fanny réfléchissait sur la différence qui s’était opérée en vingt-quatre heures dans cet appartement et toute la maison. Le soir précédent tout avait été espérance, sourires, fracas, mouvement, éclat dans le salon et par-tout ; et dans ce moment il ne s’y trouvait que langueur et solitude.

Elle put penser à William le jour suivant avec moins de mélancolie ; et comme elle eut occasion de parler du bal avec madame Grant et miss Crawford avec tout le coloris de l’imagination qui est si nécessaire pour rappeler un bal évanoui, son esprit reprit sa situation ordinaire, et se conforma sans peine à la tranquillité de la semaine actuelle.

Le cercle s’était rétréci ; celui qui contribuait le plus à l’agrément des réunions des deux familles, Edmond, était parti. Mais il fallait apprendre à s’y soumettre ; il devait bientôt quitter Mansfield pour toujours. Fanny pensait, avec un sentiment de reconnaissance, qu’elle pouvait maintenant rester dans la même chambre que son oncle, entendre sa voix, recevoir ses questions, et même y répondre sans éprouver la timidité qu’elle ressentait autrefois.

« Nos deux jeunes gens nous manquent, » dit sir Thomas, le premier et le second jour, au petit cercle qui se formait après le dîner. Il se bornait d’abord, pour ne pas attrister davantage Fanny, à boire à leur bonne santé, mais il s’étendit ensuite sur ce qui les concernait. Il parlait de William avec intérêt, et de l’espoir qu’il avait de son avancement. « Nous pouvons penser, ajouta-t-il, qu’il pourra nous rendre visite assez fréquemment ; et quant à Edmond, il faut bien que nous nous fassions à son absence. Cet hiver est le dernier où il nous appartiendra. »

« Oui, dit lady Bertram ; mais je désirerais qu’il ne s’en allât pas. Tous nous quittent, je crois : je voudrais que nos enfans restassent avec nous. »

Ce désir que lady Bertram exprimait, s’adressait particulièrement à Julia, qui venait d’écrire pour demander la permission d’aller à Londres avec sa sœur ; et comme sir Thomas croyait devoir accorder cette permission, lady Bertram regrettait de voir le retour de Julia encore différé. Sir Thomas entra dans un long raisonnement pour faire approuver cet arrangement à sa femme. Lady Bertram y acquiesça avec calme, et dit tranquillement : « Oui. » Au bout d’un quart-d’heure de réflexion, elle rompit soudain le silence, en disant :

« Sir Thomas ! je réfléchissais. Je suis très-aise que nous ayons pris Fanny comme nous l’avons fait ; car maintenant que les autres sont absens, nous en ressentons l’agrément. »

Sir Thomas augmenta aussitôt ce compliment en ajoutant : « Cela est vrai. Nous montrons à Fanny la bonne opinion que nous avons d’elle en la louant en face ; elle est maintenant une très-agréable compagne. Si nous avons été tendres pour elle, elle est aujourd’hui tout à fait nécessaire pour nous. »

« Oui, dit lady Bertram, et il est agréable de penser que nous l’aurons toujours avec nous. »

Sir Thomas sourit, regarda sa nièce, et répondit ensuite gravement : « J’espère qu’elle ne nous quittera point, à moins qu’elle ne soit invitée d’aller dans quelque autre maison qui lui promît plus de bonheur qu’elle en trouve ici. »

« Et cela n’est pas vraisemblable, sir Thomas ! qui pourrait l’inviter ? Maria pourrait être bien aise de la voir de temps en temps à Sotherton, mais elle ne la demanderait pas pour y rester tout à fait, et je suis sûre qu’elle est mieux ici ; en outre, je ne puis me séparer d’elle. »

La semaine qui s’écoulait si paisiblement à la grande maison de Mansfield, avait un caractère différent au presbytère. Ce qui était tranquillité et agrément pour Fanny, était ennui et tourment pour miss Crawford : cela pouvait être attribué à la différence du caractère et des habitudes ; l’une si aisément satisfaite, l’autre si peu accoutumée aux contrariétés ; mais cela pouvait l’être encore plus à la différence des circonstances. Il y avait quelques points où leurs intérêts se trouvaient dans une opposition absolue. Pour Fanny, l’absence d’Edmond était réellement dans sa cause et dans son but, un soulagement. Pour miss Crawford, cette absence était pénible de toute façon. Elle sentait le manque de sa société chaque jour et presque à chaque heure. Elle le sentait vivement. Il n’y avait plus au presbytère qu’un triste trio confiné dans la maison, par la pluie ou par la neige, sans avoir rien à faire ni à espérer. Irritée contre Edmond de ce qu’il tenait à son plan et le suivait en dépit d’elle, son courroux avait été si vif qu’ils s’étaient quittés au bal presque fâchés : cependant elle ne pouvait s’empêcher de penser continuellement à lui, de réfléchir sur son mérite et sur son affection, et de soupirer après les réunions qui avaient eu lieu récemment. Elle trouvait que son absence était inutilement prolongée : elle pensait qu’il n’aurait dû quitter Mansfield que pour une semaine, puisqu’elle était voisine de son départ. Elle aurait voulu ne lui avoir pas parlé avec tant de chaleur dans leur dernière conversation ; elle craignait de s’être servi de quelques expressions de mépris en parlant du clergé : c’était d’un mauvais ton, c’était un tort ; elle désirait de tout son cœur qu’elle ne se fût point servie de ces expressions.

Son tourment ne finit point avec la semaine. Edmond écrivit à sa famille qu’il avait promis de rester avec son ami quelques jours de plus. Elle se repentit alors dix fois plus de ce qu’elle avait dit : et bientôt elle eut à combattre une émotion qui lui était nouvelle, celle de la jalousie. L’ami d’Edmond, M. Owen, avait des sœurs ; Edmond pouvait les trouver aimables. En outre la prolongation de son absence, au moment où elle avait annoncé devoir retourner à Londres, signifiait quelque chose qu’elle ne pouvait supporter. Si Henri revenait comme il devait le faire, elle pouvait quitter Mansfield sous trois ou quatre jours. IL lui devint indispensable d’aller trouver Fanny pour essayer de savoir quelque chose ; elle ne pouvait plus vivre dans une si triste solitude. Elle se mit donc en route pour Mansfield, malgré les difficultés du chemin, qu’une semaine auparavant elle aurait jugé être insurmontables.

La première demi-heure fut perdue, car Fanny et lady Bertram étaient ensemble. Enfin lady Bertram sortit de la chambre, et, presque immédiatement, miss Crawford dit avec une voix dont elle s’efforçait de cacher l’émotion : « Et comment trouvez-vous l’absence de votre cousin Edmond ? Comme la plus jeune personne de la maison, vous devez en souffrir davantage : cette absence prolongée ne vous surprend-elle pas ? »

« Je ne sais, dit Fanny en hésitant ; oui, je ne m’y étais pas tout à fait attendue. »

« Il restera peut-être encore plus longtemps qu’il ne le dit. Tous les jeunes gens agissent ainsi. »

« Lorsqu’il a été voir M. Owen précédemment, il n’a pas prolongé son séjour auprès de lui »

« Il trouve peut-être la maison plus agréable maintenant ? C’est un très-aimable homme par lui-même, et je ne puis m’empêcher d’être fâchée de ne le point revoir avant mon départ pour Londres. J’attends Henri chaque jour, et, aussitôt qu’il sera arrivé, il n’y aura rien qui me retiendra à Mansfield : j’aurais aimé à revoir Edmond, je l’avoue ; mais je vous prie de vous charger de mes complimens pour lui. Ne trouvez-vous pas, miss Price, qu’il manque un mot dans notre langue pour exprimer ce qui est entre la politesse et l’affection, et pour dépeindre la connaissance amicale que nous avons eue ensemble depuis tant de mois ? mais les complimens suffiront ici. Sa lettre était-elle longue ? »

« Je n’en ai entendu qu’une partie ; elle était adressée à mon oncle, mais je crois qu’elle était fort courte. Il disait que son ami l’avait pressé de rester quelques jours de plus, et qu’il y avait consenti. »

« S’il a écrit à sir Thomas, il n’est pas surprenant qu’il ait été laconique. Il serait entré dans plus de détails s’il vous avait écrit ; il vous aurait envoyé une description des individus. Combien y a-t-il de demoiselles Owen ? »

« Il y en a trois, et toutes grandes. »

« Sont-elles musiciennes ? »

« Je n’en sais rien ; je n’en ai jamais entendu parler. »

« Je suppose que vous entendissiez dire qu’une des demoiselles Owen s’établit à Thornton-Lacey, comment trouveriez-vous cela ? Des choses plus surprenantes sont arrivées. J’oserais penser que l’on y songe ; et la famille Owen aurait raison, car ce serait un établissement bien convenable ; je ne m’en étonnerais ni ne le blâmerais. Le père est un homme d’église, le frère est un homme d’église, et ce sont tous des gens d’église. Edmond est leur propriété légitime. Vous ne dites rien, Fanny ? miss Price, vous ne parlez pas ; ne vous attendez-vous pas à cela plutôt qu’à autre chose ? »

« Non, dit Fanny vivement ; je ne m’attends nullement à cela. »

« Nullement ! répéta avec empressement miss Crawford ; je m’en étonne ; mais peut-être pensez-vous qu’il ne veut point se marier… du moins actuellement ? »

« Non, je ne le pense pas, dit Fanny doucement, espérant qu’elle ne se trompait point. »

Miss Crawford la regarda d’un air pénétrant, dit seulement : « Il est mieux comme il est, » et changea de conversation.

CHAPITRE XXX.

Le tourment de miss Crawford fut beaucoup adouci par cette conversation, et elle revint au presbytère avec des dispositions d’esprit qui lui auraient fait braver une autre semaine aussi solitaire, avec le même mauvais temps, si elle avait dû en faire l’épreuve ; mais le soir même, son frère arriva de Londres avec un surcroît de sa gaîté ordinaire. Son refus de lui dire l’objet de son voyage, qui, un jour auparavant, l’aurait fâchée, ne lui paraissait plus être qu’une plaisanterie, pour lui ménager une agréable surprise. Le jour suivant cette surprise eut lieu. Henri avait dit à sa sœur qu’il irait savoir des nouvelles de la famille Bertram, et qu’il serait de retour dans dix minutes. Mais il resta absent plus d’une heure ; et lorsque miss Crawford, qui l’avait attendu avec impatience pour se promener avec lui dans le jardin, l’aperçut enfin, et s’écria : « Mon cher Henri, où pouvez-vous avoir resté aussi longtemps ? » il lui répondit qu’il avait été seulement assis entre lady Bertram et Fanny.

« Assis avec elles une heure et demie ! » s’écria Marie. Mais ce n’était là que le commencement de la surprise.

« Oui, Marie, dit Crawford en mettant le bras de sa sœur sur le sien, et se promenant avec elle. Je n’ai pu revenir plutôt. Fanny était si jolie ! Je suis tout à fait décidé, Marie. Serez-vous étonnée ? Non : vous devez vous douter que je suis tout à fait résolu à épouser Fanny Price. »

La surprise fut complète ; car jamais le soupçon de pareilles vues n’était entré dans l’imagination de miss Crawford. Son étonnement était si grand, que son frère fut obligé de lui répéter ce qu’il venait de dire, encore plus solennellement. La conviction de cette résolution une fois admise, elle ne fut pas mal reçue. Il y avait même du plaisir dans cette surprise. Marie était dans une disposition d’esprit à la faire se réjouir d’une liaison avec la famille Bertram, et à ne pas être fâchée de ce que son frère se mariât un peu au-dessous de ses prétentions.

« Oui, Marie, dit Henri, je suis pris. Vous savez dans quels vagues desseins j’avais commencé, mais en voici la fin. Je crois avoir fait quelques progrès dans l’affection de Fanny, mais la mienne est entièrement fixée. »

« Heureuse, heureuse fille ! s’écria Marie aussitôt qu’elle put parler. Quel mariage pour elle ! Mon cher Henri, ce doit être là mon premier sentiment ; mais le second, qui est aussi sincère, est que j’approuve votre choix de toute mon ame, et que je prévois votre bonheur aussi cordialement que je le désire. Vous aurez une charmante petite femme, pleine de douceur, de reconnaissance et d’attachement ; telle exactement que vous la méritez. Quel étonnant mariage pour elle ! Madame Norris parle souvent de son bonheur ; que dira-t-elle à présent ? Elle fait les délices de toute la famille, et elle y a quelques véritables amis. Combien ils seront satisfaits ! Mais dites-moi tout : quand avez-vous pensé sérieusement à elle ? »

Il était impossible à son frère de répondre à cette question ; il ne put que parler de nouveau de son affection pour Fanny. « Voilà pourquoi vous êtes allé à Londres, reprit Marie ; vous avez voulu consulter l’amiral avant de vous décider ? »

Mais il nia positivement. Il connaissait trop bien son oncle pour lui parler de mariage. L’amiral haïssait l’hymen, et pensait qu’il n’était jamais excusable dans un jeune homme d’une fortune indépendante de s’y soumettre.

« Lorsqu’il connaîtra Fanny, dit Henri, il en sera fou. Elle est précisément la femme propre à détruire ses préjugés, car elle possède les qualités qu’il croit ne se trouver dans aucune femme dans le monde entier. Mais jusqu’à ce que l’affaire soit entièrement arrangée, il n’en saura rien. Non, Marie, vous êtes dans l’erreur ; vous n’avez pas encore deviné l’objet de mon voyage à Londres. »

« Bien ! bien ! je suis satisfaite. Je sais maintenant à quel objet il doit se rapporter, et cela me suffit. Fanny Price ! C’est surprenant ! tout à fait surprenant. Mais vous avez raison ; vous ne pouviez mieux choisir. Il n’y a pas une meilleure personne dans le monde ; et vous n’avez pas besoin de fortune. Quant à sa famille, elle est plus que convenable ; les Bertram sont, sans aucun doute, les premières personnes du pays. Elle est nièce de sir Bertram ; c’en est assez pour le monde. Mais dites-moi plus ; quels sont vos plans ? Connaît-elle son bonheur ? »

« Non. »

« Qu’attendez-vous pour le lui faire connaître ? »

« Je n’attends que l’occasion. Marie, elle ne ressemble point à ses cousines ; mais je pense que je ne demanderai pas sa main en vain. »

« Oh ! non, cela n’est pas possible ! Quand vous seriez moins agréable, en supposant qu’elle ne vous aime pas déjà (ce dont toutefois je doute peu), vous pourriez être tranquille. La douceur et la reconnaissance qui sont dans son caractère vous assureraient de son consentement. Je pense véritablement qu’elle ne vous épouserait pas sans amour. S’il existe dans le monde une fille qui ne soit pas influencée par l’ambition, je suppose que c’est Fanny : mais demandez-lui de vous aimer, et elle n’aura jamais le courage de vous refuser. »

Aussitôt que miss Crawford garda le silence, son frère recommença à l’entretenir des charmes de Fanny : sa beauté, sa figure, ses grâces, la bonté de son cœur étaient un sujet inépuisable. Il avait lieu de vanter sa raison et sa modération ; il l’avait vue souvent mise à l’épreuve. Quelle était la personne de la famille, à l’exception d’Edmond, qui n’eût pas exercé continuellement sa patience ? Elle avait de la vivacité dans ses affections ; pour s’en convaincre, il suffisait de la voir avec son frère. Mais ce n’était pas tout, Henri Crawford avait trop de bon sens pour ne pas sentir le prix des bons principes dans une femme, quoiqu’il fût peu accoutumé à réfléchir sérieusement. « J’aurai une entière confiance en elle, dit-il, et c’est là ce dont j’ai besoin. Si vous l’aviez vue ce matin, écoutant avec une douceur et une patience inaltérables toutes les demandes de sa tante, travaillant avec elle et pour elle, achevant ensuite une note pour le service de cette femme stupide, et tout cela fait avec une douceur sans prétention, comme si elle ne devait jamais avoir un moment à sa disposition ; ses cheveux si bien arrangés, comme ils le sont toujours ; une boucle de sa chevelure tombant en avant pendant qu’elle écrivait, et que de temps en temps elle rejetait en arrière ; et au milieu de tout cela, me parlant quelquefois, et m’écoutant comme si elle avait pris plaisir à m’entendre… ; si vous l’aviez vue ainsi, Marie, vous auriez pensé que son pouvoir sur mon cœur ne peut jamais cesser ! »

« Mon cher Henri, s’écria Marie en riant, que je suis aise de vous voir ainsi épris ! Cela me charme. Mais que diront madame Rushworth et Julia ? »

« Peu m’importe. Elles verront quel est le genre de femme qui peut attacher un homme de bon sens. Elles verront leur cousine traitée comme elle devait l’être, et je désire quelles soient véritablement honteuses de leur indifférence et de leur dureté. Elles seront irritées, ajouta-t-il après un moment de silence, et d’un ton plus rassis : Madame Rushworth sera très-irritée ; mais le premier moment passé, tout sera oublié, car je ne crois pas que ses sentimens soient plus durables que ceux des autres femmes, bien que j’en aie été l’objet. Oui, Marie, ma Fanny éprouvera à chaque instant une différence dans la conduite de toutes les personnes qui l’entourent aujourd’hui ; et ce sera pour moi le comble du bonheur d’être l’auteur de ce changement. Maintenant elle est dépendante, sans espérances, sans amis, négligée, oubliée. »

« Elle n’est pas oubliée par tous, Henri ; elle n’est pas sans amis. Son cousin Edmond ne l’oublie jamais. »

« Edmond ! oui, je crois que, généralement parlant, il a de la bonté pour elle. Il en est de même aussi de sir Thomas, mais à la manière d’un oncle riche, qui sent sa supériorité et qui est arbitraire. Mais ce que peuvent faire sir Thomas et Edmond réunis pour le bonheur de Fanny, et pour son rang dans le monde, n’est rien, comparé à ce que je ferai pour elle. »

CHAPITRE XXXI.

Henri Crawford retourna le lendemain matin à Mansfield, à une heure où les visites ne se font pas ordinairement. Les deux dames étaient dans le salon du déjeûner, et heureusement pour lui, lady Bertram était sur le point d’en sortir comme il y entra. Après l’avoir reçu avec politesse, elle dit à un de ses domestiques de faire prévenir sir Thomas, et sortit.

Henri, sans perdre un moment, se tourna vers Fanny, et tirant des lettres de sa poche, il lui dit avec un regard très-animé ; « Je suis bien heureux de me trouver seul avec vous, mademoiselle ; je l’ai désiré plus que vous ne pouvez l’imaginer. Comme je sais avec quelle tendresse vous aimez votre frère, j’aurais été on ne peut plus contrarié que quelque autre personne vous eût donné la connaissance des nouvelles dont je suis porteur. Il est… votre frère est lieutenant. J’ai la satisfaction infinie de vous féliciter sur la promotion de votre frère. Voici les lettres qui me l’annoncent. Je viens de les recevoir à l’instant. Vous aimerez peut-être à les voir. »

Fanny ne pouvait parler ; mais elle n’en avait pas besoin pour faire connaître ses sentimens : il suffisait de voir l’expression de ses yeux, les nuances de ses joues, le développement de sa sensibilité, son doute, sa confusion, sa félicité. Elle prit les lettres que Henri Crawford lui présentait. La première était de l’amiral : il informait son neveu, en peu de mots, qu’il avait réussi dans la promotion du jeune Price. La seconde était du secrétaire du premier Lord à un ami que l’amiral avait employé pour cette affaire ; elle disait que sa seigneurie avait été charmée d’avoir une occasion de montrer sa considération pour l’amiral Crawford, et que la nomination de M. William Price, comme second lieutenant sur le sloop de Sa Majesté, la Grive, avait causé de la joie à un grand nombre de personnes distinguées.

Pendant que Fanny tenait ces lettres d’une main tremblante, et que son cœur était livré à la plus douce émotion, Crawford continua ainsi, pour exprimer l’intérêt qu’il avait dans cet événement :

« Je ne parlerai point de mon propre bonheur, quelque grand qu’il soit ; je ne pense qu’au vôtre. En se comparant à vous, qui a le droit d’être heureux ? Je me reprochais presque de savoir avant vous ce que vous aviez le droit de connaître avant tout le monde. Mais je n’ai pas perdu un seul moment. Je ne puis vous dire combien j’étais impatient de vous apporter cette nouvelle, et combien j’ai été contrarié de n’avoir pu terminer cette affaire pendant que j’étais à Londres. Mon oncle, qui est le meilleur homme du monde, s’est conduit comme je savais qu’il le ferait après avoir vu M. votre frère. Je n’ai pas voulu vous dire hier toutes les louanges que l’amiral lui donnait, je voulais attendre qu’il fût prouvé que ces louanges venaient d’un ami. Maintenant je puis dire que l’on ne peut inspirer plus d’intérêt que William Price n’en a excité dans le cœur de mon oncle après la soirée qu’ils ont passée ensemble. »

« Et c’est vous qui avez fait tout cela ! s’écria Fanny. Ô mon Dieu ! que vous êtes bon ! Avez-vous réellement désiré… ? Je vous demande pardon, je suis hors de moi. L’amiral Crawford a daigné s’intéresser ?… Comment cela a-t-il pu se faire ? Je suis stupéfaite ! »

Henri eut un grand plaisir à expliquer tout ce qu’il avait fait. Le but de son dernier voyage à Londres avait été d’introduire William auprès de l’amiral. Il n’avait fait part de ce projet à personne, pas même à sa sœur. Il parlait avec tant de feu de l’intérêt qu’il avait pris à cette affaire, de son double motif, de ses desseins, de ses vœux, que si Fanny avait été capable de lui prêter attention, elle n’aurait pu manquer de deviner son intention ; mais son cœur était si touché, et son étonnement était si grand, qu’elle ne l’écoutait qu’imparfaitement, et disait seulement quand il s’arrêtait : « Que vous avez de bonté ! Oh ! M. Crawford, nous vous avons des obligations infinies. Cher William ! cher William ! » Elle se leva de son siége en s’écriant : « Je veux aller trouver mon oncle. Mon oncle doit apprendre cette nouvelle le plus tôt possible. » Mais Crawford ne le lui permit pas, l’occasion était trop favorable et son amour trop impatient. Il la suivit en la priant de rester et de lui accorder encore cinq minutes ; et l’ayant prise par la main, il la reconduisit à sa chaise. Il était déjà au milieu de sa déclaration, qu’elle ne soupçonnait pas pourquoi il la retenait ; mais lorsqu’elle fut forcée enfin de le comprendre en lui entendant dire qu’elle avait excité dans son cœur des sentimens qu’il n’avait point encore connus, et que ce qu’il avait fait pour William devait être attribué à son attachement sans égal pour elle, elle fut dans le plus extrême embarras, et pendant quelques momens, incapable de parler. Elle considérait cela comme une folie, comme une simple galanterie qui n’avait aucune signification. Elle trouvait cependant que c’était agir avec elle d’une manière qui n’était pas convenable, et qu’elle n’avait pas méritée. Mais cela se trouvait dans le caractère de Crawford, et c’était une scène comme elle lui en avait vu jouer déjà. Cependant comme son cœur était plein de joie et de reconnaissance à cause de William, elle ne pouvait éprouver de ressentiment d’une chose qui ne regardait qu’elle ; et après avoir retiré deux fois sa main et essayé en vain deux fois de s’éloigner, elle dit seulement avec beaucoup d’agitation : « Cessez, je vous en prie, M. Crawford ! cessez ! Ce langage me déplaît infiniment. Je veux me retirer. Je ne puis écouter ces discours-là. » Mais il continuait à lui peindre son affection, à solliciter la sienne en retour, et enfin en mots clairs et précis, il la pria d’accepter sa main et sa fortune. Il l’avait dit ; cela était positif. L’étonnement et la confusion de Fanny augmentèrent, et quoiqu’elle ne sût pas encore comment supposer qu’il parlât sérieusement, elle pouvait à peine demeurer assise. Il la pressa de lui répondre.

« Non, non, non ! s’écria-t-elle en cachant son visage. Tout cela est une extravagance. Ne m’affligez pas. Je ne puis supporter ce langage. Votre bonté pour William m’inspire une reconnaissance que je ne saurais vous exprimer. Mais je ne puis, je ne dois point écouter de telles… Non, non ! ne pensez pas à moi. Mais vous ne pensez pas à moi ; je sais que tout cela ne signifie rien. »

Elle s’était éloignée de lui. Sir Thomas se fit entendre ; il n’y avait plus moyen de la retenir. Elle sortit par une porte opposée à celle que son oncle allait ouvrir, et elle était déjà à se promener çà et là dans la chambre de l’Est, avant que sir Thomas eût encore appris le commencement de la nouvelle agréable que M. Crawford venait lui apporter.

Fanny était agitée par une foule de sentimens contraires. Elle était affligée, heureuse, reconnaissante et irritée. Elle ne pouvait croire à la sincérité de Crawford, il lui paraissait inexcusable, incompréhensible. Mais telle était son habitude, pensait-elle, qu’il ne pouvait rien faire qu’il n’y mêlât du mal. Il l’avait d’abord rendue la plus heureuse des créatures, et ensuite il l’avait insultée ; car elle ne savait comment classer ce qu’il lui avait dit.

Mais William était lieutenant. Cela était un fait positif. Elle ne voulait penser qu’à cela, elle voulait oublier tout le reste. M. Crawford ne s’adresserait sans doute plus à elle. Il devait avoir vu combien il lui avait déplu ; et dans ce cas, elle lui accorderait la plus vive reconnaissance à cause de son amitié pour William.

Elle ne bougea pas de la chambre de l’Est, jusqu’à ce qu’elle pût penser que M. Crawford fût parti, et après s’en être assurée, elle descendit auprès de son oncle, et se livra toute entière à la joie que lui causait l’avancement de William. Sir Thomas en était aussi satisfait qu’elle-même ; leur conversation fut extrêmement agréable pour Fanny, jusqu’au moment où elle entendit dire que M. Crawford avait été engagé à venir dîner ce jour-là même.

Elle s’efforça de se composer et de paraître dans son état ordinaire, lorsque l’heure du dîner approcha : mais elle ne put s’empêcher de témoigner beaucoup de froideur quand M. Crawford entra dans l’appartement.

Il fut bientôt tout auprès d’elle. Il avait à lui remettre un billet de sa sœur. Fanny ne pouvait prendre sur elle de le regarder, mais elle trouvait qu’il n’y avait dans sa voix aucune trace de son extravagance passée. Elle ouvrit le billet aussitôt, charmée d’avoir quelque chose à faire, et heureuse de penser que l’intervention de sa tante Norris, qui dînait aussi à Mansfield, la mettrait à l’abri d’une conversation particulière avec M. Crawford. Elle lut :

« Ma chère Fanny, car c’est ainsi que je puis vous appeler toujours désormais, ce qui me plaît d’autant plus, que depuis six semaines ma bouche se faisait un scrupule de prononcer miss Price, je ne puis laisser partir mon frère sans vous envoyer par lui quelques lignes de félicitation, et sans vous assurer de mon joyeux consentement. Soyez sans craintes, ma chère Fanny, il ne peut se présenter de difficultés qui méritent qu’on s’y arrête. Je suppose que l’assurance de mon consentement sera quelque chose ; ainsi vous pourrez diriger cet après-midi quelques-uns de vos doux sourires sur mon frère, et me le renvoyer encore plus heureux que lorsqu’il est parti. »

Votre affectionnée,               M. C.

Fanny, d’après ce billet, ne sut que faire ou que penser ; elle voyait de la perplexité et de l’agitation de toute manière ; toutes les fois que M. Crawford lui adressait la parole, et cela arrivait souvent, elle était embarrassée : pendant tout le dîner, elle évita de tourner ses regards du côté où il se trouvait, mais elle s’apercevait que les siens étaient toujours dirigés vers elle.

Il lui semblait que lady Bertram restait à table plus long-temps qu’elle ne l’eût jamais fait ; enfin les dames passèrent dans le salon, et pendant que lady Bertram et madame Norris s’entretenaient de l’avancement de William, dans le style qui leur était habituel, elle put se livrer à ses réflexions. Elle se demandait comment elle aurait pu exciter un attachement sérieux dans un homme qui avait été si répandu dans le monde, qui semblait être si léger, si insouciant, si insensible sur tous les points ? et ensuite comment sa sœur, avec les notions orgueilleuses et mondaines qu’elle avait sur le mariage, se prêterait à servir aucune chose sérieuse sur cette matière, avec de telles circonstances ? Rien ne lui paraissait moins naturel : elle était honteuse d’avoir même des doutes à cet égard. Un attachement sérieux de la part de Crawford, lui paraissait être aussi impossible qu’une approbation sérieuse de la part de sa sœur. Elle s’était entièrement convaincue de cette impossibilité, avant que sir Thomas et M. Crawford eussent rejoint les dames. Il lui fut plus difficile de rester dans cette conviction, après que M. Crawford fut dans le salon ; car une ou deux fois elle rencontra ses regards, et ils avaient une expression que, dans tout autre individu, elle aurait pensé devoir témoigner une vive affection. Mais elle crut que ces regards ressemblaient à ceux qu’il avait adressés à ses cousines et à cinquante autres femmes.

Elle évita de lui parler, quoique pendant toute la soirée il parût en chercher l’occasion ; enfin, il se disposa à se retirer, quoiqu’il ne fût pas très-tard. Fanny s’en réjouit ; mais ce sentiment dura peu, car un moment après M. Crawford se tournant vers elle, lui dit : « N’avez-vous rien à envoyer à Marie ? N’avez-vous aucune réponse à faire à son billet ? Elle sera fâchée si elle ne reçoit rien de vous. Je vous en prie, écrivez-lui, ne fût-ce qu’une ligne. »

« Oh ! oui, certainement, s’écria Fanny, se levant avec empressement pour échapper à la gêne qu’elle éprouvait. Je vais écrire tout de suite. »

Elle se plaça à la table où elle écrivait ordinairement pour sa tante. Elle prépara ses matériaux sans savoir ce qu’elle devait écrire ; elle n’avait lu qu’une fois le billet de miss Crawford, et cependant il fallait y répondre à l’instant, si elle ne voulait pas paraître avoir quelques intentions. Elle écrivit donc d’une main mal assurée : « Je vous suis très-obligée, ma chère miss Crawford, pour vos obligeantes félicitations sur ce qui concerne mon cher William. Je sais que le reste de votre billet n’est qu’un jeu ; je suis si peu faite à ces sortes de choses, que j’espère que vous m’excuserez si je vous prie de n’en plus faire mention. J’ai vu trop souvent M. Crawford, pour ne pas comprendre ce que ses manières signifient ; s’il me comprenait aussi bien, je crois qu’il se conduirait différemment. Je ne sais pas ce que j’écris, mais je regarderais comme une grande faveur que ce sujet ne fût jamais rappelé. Je vous remercie de l’honneur de votre billet, et je suis, ma chère miss Crawford, etc. etc. »

La conclusion était à peine lisible, car Fanny s’était aperçue que M. Crawford, sous le prétexte de recevoir son billet, s’approchait d’elle.

« Je ne veux pas vous troubler, lui dit-il à demi-voix, s’apercevant de l’empressement qu’elle mettait à finir son billet. Vous ne pouvez penser que ce soit là mon projet. Ne vous pressez pas, je vous en prie ! »

« Oh ! je vous remercie ; j’ai fini. Le voilà prêt… Je vous suis très-obligée… si vous voulez avoir la bonté de donner cela à miss Crawford. »

Aussitôt que M. Crawford eut pris le billet, Fanny alla se placer auprès des autres personnes qui étaient devant le feu ; de sorte qu’il fut obligé de se retirer sans avoir pu lui parler.

Fanny pensa qu’elle n’avait jamais éprouvé un jour d’une aussi grande agitation, soit de peine, soit de plaisir. Mais heureusement le plaisir n’était pas de nature à finir avec le jour, puisque l’avancement de William se rappellerait sans cesse à sa pensée. Quant à la peine, elle espérait qu’elle ne reviendrait plus. Elle ne doutait point que son billet ne fût trouvé très-mal écrit ; mais du moins il assurerait le frère et la sœur qu’elle n’avait été ni trompée ni satisfaite par les attentions de M. Crawford.

CHAPITRE XXXII.

Fanny n’avait nullement oublié M. Crawford, lorsqu’elle s’éveilla le matin suivant ; mais elle se rappelait l’objet du billet qu’elle avait écrit, et elle était impatiente de voir cet objet rempli. Si M. Crawford voulait partir !… C’était-là ce qu’elle désirait le plus ardemment… partir et emmener sa sœur avec lui comme il devait le faire, n’étant revenu à Mansfield qu’à cause de cela !… elle ne pouvait deviner pourquoi ce départ n’avait pas déjà eu lieu, car miss Crawford n’avait aucune raison pour le différer. Fanny avait espéré que, dans la visite de la veille, le jour de ce départ aurait été nommé ; mais Crawford avait seulement parlé de leur voyage comme devant avoir lieu sous peu.

Après avoir eu la conviction que son billet était parvenu à son adresse, Fanny ne put qu’être très-surprise d’apercevoir par hasard M. Crawford qui venait de nouveau au château, et à une heure aussi peu avancée que la veille. Il ne pouvait venir pour elle, mais elle devait éviter autant que possible de le rencontrer ; et comme elle se trouvait dans les appartemens supérieurs, elle résolut d’y rester pendant tout le temps que durerait sa visite, à moins qu’on ne l’envoyât chercher ; et comme madame Norris était encore au château, il n’y avait pas apparence qu’elle fût appelée.

Elle resta pendant quelque temps écoutant avec agitation si quelqu’un venait la chercher ; mais comme personne n’approchait de la chambre de l’Est, elle se remit peu à peu, s’assit et s’occupa, espérant que M. Crawford partirait sans qu’elle fût pour rien dans l’objet de sa visite.

Près d’une heure s’était écoulée, et Fanny était entièrement tranquille quand elle entendit tout à coup le bruit des pas de quelqu’un qui s’avançait du côté de l’appartement où elle se trouvait. C’était une marche pesante, une marche extraordinaire dans cette partie de la maison ; c’était celle de son oncle. Elle la reconnut aussi bien que sa voix. Elle avait tremblé souvent lorsqu’elle l’avait entendue, et elle commença à trembler de nouveau, par l’idée qu’il venait pour lui parler, quelque fût son objet. C’était en effet sir Thomas ; il ouvrit la porte et demanda s’il pouvait entrer. Fanny éprouvait l’effroi que lui causaient autrefois ses visites, lorsqu’il venait l’examiner sur les langues française et anglaise.

Elle était cependant pleine d’attentions pour son oncle, en plaçant une chaise pour lui, et en s’efforçant de paraître honorée de sa visite. Dans son agitation, elle avait oublié ce qui manquait à son appartement, jusqu’à ce que sir Thomas dit avec surprise : « Pourquoi n’avez-vous pas de feu aujourd’hui ? »

La neige couvrait la terre ; Fanny était enveloppée dans un schall. Elle hésita à répondre.

« Je n’ai pas froid, mon oncle… Je ne reste jamais ici long-temps dans cette saison. »

« Mais vous avez du feu ordinairement ? »

« Non, mon oncle. »

« Comment cela se fait-il ? il faut qu’il y ait quelque méprise ; j’ai entendu que vous eussiez cet appartement pour qu’il vous fût entièrement agréable. Je sais que vous ne pouvez avoir de feu dans votre chambre à coucher. Il y a quelque erreur qui doit être rectifiée ; vous ne devez point rester ainsi : votre tante ignore cela sans doute ? »

Fanny aurait préféré garder le silence ; mais étant obligée de parler, elle ne put s’empêcher, pour rendre justice à la tante qu’elle aimait le mieux, de proférer quelques mots dans lesquels on ne pouvait distinguer que ceux de « ma tante Norris. »

« J’entends ! dit son oncle en l’interrompant ; votre tante Norris a toujours été de l’opinion que les jeunes gens devaient être élevés sans mollesse. Elle peut avoir raison, mais il doit y avoir de la modération en tout : j’ai trop bonne opinion de vous, Fanny, pour supposer que cette conduite vous inspire du ressentiment. Mais laissons ce sujet ; asseyez-vous, ma chère, il faut que je vous parle pendant quelques minutes : je ne vous retiendrai pas long-temps. »

Fanny s’assit, les yeux baissés, et rougissant. Après un moment de silence, sir Thomas commença : « Vous ne savez peut-être pas que j’ai reçu une visite ce matin… À l’issue du déjeûner, M. Crawford est venu me trouver dans ma propre chambre : vous devinez peut-être pourquoi ? »

La rougeur de Fanny augmentait toujours ; et son oncle, s’apercevant qu’elle éprouvait un embarras qui la mettait hors d’état de parler ou de le regarder, détourna ses regards, et, sans aucune autre pause, raconta la visite de M. Crawford.

Celui-ci, dans cette visite, s’était déclaré l’amant de Fanny, avait demandé sa main et sollicité le consentement de l’oncle qui paraissait remplacer le père de Fanny. Il avait fait cette demande d’une manière si convenable, si franche, si libérale, que sir Thomas prenait un véritable plaisir à détailler les particularités de cette conversation, et ne doutait point que sa nièce n’en eût encore plus que lui à l’écouter. Il parla pendant plusieurs minutes sans que Fanny osât l’interrompre. À peine aurait-elle désiré de le faire : son esprit était dans une trop grande confusion. Elle avait changé de position, et, les yeux fixés sur l’une des croisées, elle écoutait son oncle dans le plus grand trouble ; il cessa pendant un moment de parler. Elle s’en était à peine aperçue, lorsque se levant, il lui dit : « Maintenant, Fanny, ayant rempli une partie de ma commission, et vous ayant montré chaque chose placée sur la base la plus solide et la plus satisfaisante, je puis exécuter l’autre en vous engageant à m’accompagner dans le salon ; M. Crawford vous y attend. »

Fanny, en entendant cela, fit une exclamation, et tressaillit de manière à étonner sir Thomas ; mais la surprise de celui-ci augmenta au dernier degré, en l’entendant s’écrier : « Oh ! non, mon oncle, je ne puis ; vraiment, je ne puis descendre pour me trouver avec lui. M. Crawford devrait savoir… il sait que… je lui en ai dit assez hier pour le convaincre… Il m’a parlé hier sur ce sujet, et je lui ai dit sans déguisement qu’il ne m’était nullement agréable, et qu’il était hors de mon pouvoir de répondre à sa bonne opinion. »

« Je ne saisis pas bien ce que vous voulez dire, répondit sir Thomas en s’asseyant de nouveau. Il est hors de votre pouvoir de répondre à sa bonne opinion ! Qu’est-ce que cela signifie ? Je sais qu’il vous a parlé hier, et autant que j’ai pu le comprendre, qu’il a reçu les encouragemens qu’une jeune personne bien élevée peut se permettre de donner. J’ai été très-satisfait de votre conduite en cette occasion ; elle a montré une discrétion très-recommandable de votre part ; mais à présent qu’il fait sa demande d’une manière si convenable, quels peuvent être vos scrupules ? »

« Vous êtes dans l’erreur, mon oncle, s’écria Fanny, contrainte par son anxiété d’oser dire à son oncle qu’il se trompait. Comment M. Crawford peut-il parler ainsi ? je ne lui ai donné hier aucun encouragement : au contraire, je lui ai dit… je ne puis pas me rappeler mes propres expressions… ; mais je suis certaine de lui avoir dit que je ne voulais pas l’écouter, qu’il me déplaisait à tous égards, et que je le priais de ne jamais me parler de cette manière. Je suis sûre de lui avoir dit cela, et je lui en aurais dit davantage, si j’avais pu penser qu’il parlât sérieusement ; mais il n’est pas vraisemblable que cela soit. J’ai pensé que tout cela ne signifierait rien avec lui. »

Elle ne put continuer, elle était hors d’haleine.

« Dois-je comprendre, dit sir Thomas après un moment de silence, que votre intention soit de refuser la main de M. Crawford ? »

« Oui, mon oncle. »

« Le refuser ! lui ? »

« Oui, mon oncle. »

« Refuser M. Crawford ! Pour quelle raison ? sous quel prétexte ? »

« Je… je ne puis l’aimer assez, mon oncle, pour l’épouser. »

« Cela est bien étrange ! dit sir Thomas avec le ton d’un déplaisir calme. Il y a quelque chose là-dedans que je ne puis comprendre. Un jeune homme désire vous adresser ses vœux, avec une foule de titres pour le recommander. Il a non seulement le rang, la fortune, le nom, mais il possède des agrémens plus qu’ordinaires. Son amabilité, sa conversation plaisent à tout le monde. Ce n’est pas une connaissance d’aujourd’hui ; il y a déjà quelque temps qu’il vous fréquente. Sa sœur est votre intime amie. Ce qu’il a fait pour votre frère lui suffirait pour vous le rendre agréable, quand bien même il n’aurait pas eu d’autres titres. »

« Oui, » dit Fanny d’une voix faible ; et elle avait presque honte d’elle-même de ce qu’après le tableau que son oncle venait de faire, elle n’eût aucune affection pour M. Crawford.

« Vous avez dû vous apercevoir des attentions particulières de M. Crawford pour vous depuis quelque temps ; vous ne pouvez être tout à fait surprise ; et quoique vous ayez toujours reçu ses civilités très-convenablement, il n’a jamais paru qu’elles vous déplussent. Je suis presque disposé à penser, Fanny, que vous ne connaissez pas bien vos propres sentimens. »

« Oh ! je vous demande pardon, mon oncle ; ses attentions pour moi ont toujours été quelque chose que je n’aimais pas. »

Sir Thomas la regarda avec la plus grande surprise.

« Cela me surpasse, dit-il ; cela demande une explication. Jeune comme vous l’êtes, et ayant à peine vu quelques personnes, il n’est guère possible que vos affections… »

Il attacha ses regards sur elle. Il vit ses lèvres indiquer le mot non, quoique le son fût inarticulé ; mais son visage était couvert de la plus vive rougeur. Dans une fille modeste, ce signe pouvait très-bien indiquer l’innocence ; et sir Thomas préférant de paraître satisfait, ajouta promptement : « Non, non, je sais que cela est tout à fait hors de la question, tout à fait impossible. Bien ; il n’y a plus rien à dire. » Et pendant quelques minutes, il garda le silence. Il était pensif ; sa nièce pensait aussi, et cherchait à se préparer contre de nouvelles questions. Elle serait plutôt morte que d’avouer la vérité ; elle espérait, par un peu de réflexion, se fortifier assez pour ne pas la découvrir.

Sir Thomas reprit : « Indépendamment de l’intérêt que le choix de M. Crawford paraissait justifier, son désir de se marier de bonne heure me plaît. Je suis partisan des mariages précoces. Je voudrais que tout jeune homme ayant une fortune suffisante, se mariât à vingt-quatre ans. Cela est tellement mon opinion, que je suis fâché de voir que mon fils aîné, votre cousin, M. Bertram, ne paraisse pas désirer de se marier. Je voudrais qu’il fût plus disposé à se fixer. » Ici sir Bertram jeta un coup-d’œil sur Fanny. « Je crois qu’Edmond est plus disposé à se marier de bonne heure que son frère. J’ai dernièrement pensé qu’il avait vu la femme qu’il pouvait aimer ; ce qui n’a pas eu lieu à l’égard de son frère aîné. Ne croyez-vous pas cela comme moi, ma chère ? »

« Oui, mon oncle. »

Cela fut dit doucement, mais avec calme, et sir Thomas fut tranquille sur le compte des deux cousins. Sa nièce ne s’en trouva pas mieux ; le déplaisir qu’il éprouvait augmenta par l’idée que Fanny n’avait point de raison à donner de son refus. Il se leva et se promena dans la chambre avec un front sévère ; et bientôt après, il dit avec une voix d’autorité : « Avez-vous quelque raison de mal penser du caractère de M. Crawford ? »

« Non, mon oncle. »

Elle avait le désir d’ajouter : « Mais j’en ai de douter de ses principes. » Son cœur s’effraya d’entrer dans une discussion qu’elle ne pourrait peut-être pas soutenir par des preuves convaincantes. La mauvaise opinion qu’elle avait de lui, était fondée principalement sur des observations relatives à ses cousines, et qu’elle n’aurait osé mentionner à leur père. Maria et Julia, et sur-tout Maria, étaient tellement impliquées dans la conduite que Fanny reprochait à M. Crawford, qu’elle ne pouvait dépeindre son caractère tel qu’elle se le représentait, sans nuire à ses cousines. Elle avait cru qu’avec un homme aussi sensé que son oncle, il aurait suffi de ne pas paraître disposée à contracter cette union ; elle s’apercevait avec un grand chagrin qu’il n’en était point ainsi.

Sir Thomas vint vers la table auprès de laquelle elle était assise, et dit avec froideur et gravité : « Je vois qu’il est inutile de vous parler. J’aurais mieux fait d’abréger cette désagréable conférence. M. Crawford ne doit point attendre aussi long-temps. J’ajouterai donc seulement, comme pensant qu’il est de mon devoir de vous témoigner mon opinion sur votre conduite, que vous avez trompé mon attente, et que vous avez montré un caractère tout à fait contraire à celui que je vous supposais. Car, Fanny, j’avais conçu une très-favorable opinion de vous depuis mon retour en Angleterre. Je vous avais jugée particulièrement exempte d’opiniâtreté, d’amour-propre, et de cette tendance à l’indépendance d’esprit qui règne si fréquemment de nos jours parmi les jeunes personnes, et qui est repréhensible au-delà de toute expression. Mais vous avez montrée en cette occasion que vous êtes volontaire et d’un mauvais naturel ; que vous voulez décider par vous-même sans aucune considération ni déférence pour des personnes qui ont assurément quelques droits de vous guider, sans même leur demander leur avis. Vous vous êtes montrée extrêmement différente de ce que j’avais imaginé que vous étiez. Les avantages ou les désavantages de votre famille, de vos parens, de vos frères et sœurs, semblent n’avoir pas occupé un seul moment votre pensée en cette occasion. La joie qu’ils auraient ressentie de cet établissement, ainsi que l’utilité qu’ils en auraient retirée, ne sont rien pour vous. Vous ne pensez qu’à vous-même ; et parce que vous n’éprouvez peut-être pas pour M. Crawford ce que les imaginations jeunes et vives croient être nécessaire pour le bonheur, vous vous décidez à le refuser brusquement, sans même demander un seul instant pour réfléchir sur cet objet ; et dans un accès de folie, vous rejetez l’occasion d’être placée dans le monde dans un rang honorable, occasion que vous ne retrouverez plus. Un jeune homme d’esprit ayant les manières les plus aimables et les plus distinguées, éprouvant pour vous un extrême attachement, demande votre main avec le plus noble désintéressement ; soyez certaine, Fanny, que vous pouvez vivre dix-huit ans de plus dans le monde, sans être recherchée par un homme qui ait la moitié de la fortune de M. Crawford et la dixième partie de son mérite. Je lui aurais donné bien volontiers l’une ou l’autre de mes filles. Maria est convenablement mariée ? mais si M. Crawford avait recherchée la main de Julia, je la lui aurais donnée avec plus de satisfaction que je n’ai donnée celle de Maria à M. Rushworth. » Il s’arrêta un moment, et continua : « Et si l’une de mes filles, en recevant la proposition d’un pareil mariage, m’eût répondu par un non décidé, sans avoir égard à mon opinion, j’aurais été très-étonné et très-choqué d’un pareil procédé. Je l’aurais regardé comme une grande violation de leur devoir et de leur respect envers moi. Vous ne devez pas être jugée par les mêmes règles ; vous n’avez pas à remplir envers moi les devoirs d’un enfant ; mais, Fanny, si votre cœur peut vous affranchir de l’ingratitude… »

Il cessa de parler ; Fanny pleurait en ce moment si amèrement, qu’il ne crut pas devoir insister davantage sur cet article. Le cœur de Fanny était brisé par la peinture qui venait d’être faite d’elle-même, et par les accusations qui s’étaient élevées contr’elle avec une effrayante gradation. Volontaire, opiniâtre, personnelle et ingrate ! Elle croyait qu’elle avait tous ces défauts en effet. Elle avait trompé l’attente de son oncle ; elle avait perdu sa bonne opinion. Qu’allait-elle devenir ?

« Je suis bien fâchée, dit-elle en mots inarticulés, et au milieu de ses larmes ; je suis bien fâchée, vraiment. »

« Fâchée ! oui vous devez l’être, et vous aurez probablement sujet de l’être long-temps pour ce qui se passe aujourd’hui. »

« S’il était possible pour moi d’agir autrement, dit-elle avec un autre effort ; mais je suis entièrement convaincue que je ne pourrais jamais le rendre heureux, et que je serais moi-même malheureuse. »

Un nouveau torrent de larmes s’échappa de ses yeux ; mais, malgré ce grand mot de malheureuse qui venait de les précéder, sir Thomas commença à penser qu’il y avait un peu de repentir, un peu de changement dans l’inclination de Fanny, dont on pourrait tirer parti, et que les soins que le jeune homme prendrait par lui-même, pourraient toucher son cœur. Il savait qu’elle était très-timide et extrêmement sensible ; il lui parut assez probable qu’avec un peu de temps, un peu de patience, un peu d’instance et un peu de vivacité employée à propos, on pourrait avoir du succès. Sir Thomas commença donc à espérer, et ces réflexions ayant calmé et réjoui son esprit, il dit avec un ton assez grave, mais dans lequel il y avait moins d’irritation : « Bien, mon enfant ! séchez vos larmes, elles sont inutiles ici ; elles ne peuvent faire aucun bien : il faut que vous descendiez avec moi. M. Crawford a attendu assez long-temps. Il faut que vous lui donniez vous-même votre réponse : il ne peut exiger moins. Vous seule pouvez lui expliquer comment il s’est trompé, malheureusement pour lui, sur vos sentimens. Je ne puis rien faire par moi dans cette explication. »

Mais Fanny montra une telle répugnance, une telle douleur à cette proposition, que sir Thomas, après un moment de réflexion, jugea qu’il valait mieux ne pas insister. Les pleurs que Fanny venait de répandre avaient altéré ses traits, et, malgré les avantages qu’il s’était promis de l’entrevue de Crawford et de Fanny, il crut qu’il était prudent de la différer. Après quelques mots il se retira, et laissa sa nièce s’affliger sur ce qui venait de se passer.

L’esprit de Fanny était bouleversé ; le passé, le présent, l’avenir ne se représentaient à sa pensée qu’avec les couleurs les plus sombres. Mais le mécontentement de son oncle était ce qui l’affligeait le plus. Il l’avait nommée égoïste, ingrate ; elle était malheureuse pour toujours. Elle n’avait personne de qui elle pût prendre l’avis. Le seul ami qu’elle eût était absent. Il aurait pu adoucir son père ; mais peut-être Edmond lui-même l’aurait-il trouvée égoïste et ingrate. Elle ne pouvait éprouver que du ressentiment contre M. Crawford ; cependant s’il l’aimait véritablement, s’il était malheureux aussi !… elle ne voyait de tout côté que sujet d’affliction.

Au bout d’un quart-d’heure son oncle revint. Elle fut près de s’évanouir quand elle l’aperçut. Il lui parla avec calme, sans sévérité, sans lui faire de reproches ; cela la ranima un peu. Les paroles qu’il lui adressa la soulagèrent, car il commença en disant : « M. Crawford est parti : il vient de me quitter. Je n’ai pas besoin de vous répéter ce qui a eu lieu. Je me bornerai à vous dire qu’il s’est conduit de la manière la plus délicate, et il a confirmé l’opinion que j’avais de la bonté de son cœur et de son caractère. Aussitôt que je lui ai dit que vous étiez incommodée, il a cessé de demander à vous voir pour le moment. »

Fanny, qui avait levé ses yeux sur son oncle, les baissa de nouveau à ces dernières paroles. Sir Thomas continua : « Il est à présumer qu’il demandera à vous entretenir seule, ne fût-ce que pour cinq minutes ; cette demande est trop juste, trop naturelle pour qu’elle lui soit refusée : mais il n’y a pas de temps déterminé pour cela. Ce sera peut-être demain, ou quand vous aurez repris vos esprits. Pour le moment, vous avez seulement à vous tranquilliser. Séchez vos larmes, elles ne font que vous épuiser. Sortez un moment ; la promenade vous fera du bien. La serre est à votre disposition, et c’est le lieu où vous pouvez prendre plus agréablement de l’exercice. Je n’ai rien dit de ce qui s’est passé ; je l’ai laissé ignorer même à votre tante Bertram. Il est inutile d’augmenter le mécontentement. Gardez aussi le silence là-dessus. »

C’était un ordre auquel Fanny pouvait volontiers obéir, et en même temps un acte de bonté qui toucha son cœur. Elle éprouvait pour son oncle une vive reconnaissance de ce qu’il ne l’eût point exposée aux reproches de sa tante Norris. Elle eût préféré même voir M. Crawford, que d’avoir à supporter le mécontentement de cette tante sévère.

Elle suivit l’avis de son oncle, alla se promener, sécha ses larmes et raffermit son esprit. Elle désirait regagner son amitié. Lorsqu’elle revint dans la chambre de l’Est, la première chose qui frappa ses regards, fut un bon feu allumé dans la cheminée : cette attention la toucha.

Dans ce moment une pareille preuve d’indulgence lui parut être au-delà de tout ce qu’elle pouvait attendre. Elle s’étonnait de ce que sir Thomas eût pu se rappeler une pareille bagatelle ; mais elle apprit bientôt de la femme de chambre, que cela devait avoir lieu ainsi tous les jours : sir Thomas l’avait ordonné.

« Si je pouvais être véritablement ingrate, se dit-elle à elle-même, il faudrait que j’eusse renoncé à tout sentiment. Dieu me préserve d’éprouver cette ingratitude ! »

Elle ne vit plus son oncle ni sa tante Norris jusqu’à l’heure du dîner. Les manières de son oncle avec elle furent les mêmes qu’auparavant ; mais sa tante Norris la querella bientôt de ce qu’elle fût sortie sans en donner connaissance à lady Bertram. « Si j’avais su, dit-elle, que vous alliez sortir, je vous aurais envoyée chez moi avec quelques ordres pour Nanny, que j’ai été obligée d’aller porter moi-même. Vous m’auriez épargné cette peine, si vous aviez en l’attention de me prévenir que vous alliez sortir. Il vous eût été indifférent, je crois, d’aller chez moi ou de vous promener dans la serre. »

« J’ai engagé Fanny à aller dans la serre, parce que c’est le lieu le moins humide, » dit sir Thomas.

« Oh ! dit madame Norris un peu troublée ; c’est beaucoup trop de bonté de votre part. Le sentier qui conduit chez moi est aussi sec que la serre, et Fanny, en choisissant cette promenade, aurait eu l’avantage d’être de quelque utilité, et d’obliger sa tante. Mais elle aime à suivre ses volontés ; elle a un certain esprit de mystère, d’indépendance et d’étourderie auquel je l’engage à faire attention. »

Sir Thomas trouvait cette réflexion extrêmement injuste, quoiqu’il eût exprimé récemment les mêmes sentimens. Il essaya de changer la conversation ; mais madame Norris continua pendant la moitié du dîner à reprocher à Fanny sa promenade particulière.

Enfin ce sujet fut épuisé. La soirée parut devoir être plus calme que le matin. L’esprit de Fanny se livra à l’espérance que le mécontentement de son oncle se dissiperait, et qu’avec la bonté dont il était doué, il finirait par sentir combien il était douloureux de se marier sans affection. Elle pensait aussi que M. Crawford retournerait bientôt à Londres, et que le séjour de la capitale le faisant promptement s’étonner de son délire, il éprouverait de la reconnaissance pour elle, de ce qu’elle lui en eût épargné les mauvaises suites.

Pendant qu’elle se livrait à ces réflexions, son oncle, aussitôt qu’il eut pris le thé, fut appelé hors de l’appartement. Fanny remarqua à peine cette circonstance, jusqu’à ce que, dix minutes après, le domestique s’avançant précisément devant elle, lui dit : « Sir Thomas désire vous parler dans sa chambre, madame. » Elle devina alors ce que ce pouvait être, et une vive rougeur colora, ses joues ; mais elle se leva aussitôt pour obéir, lorsque madame Norris s’écria : « Restez ! restez, Fanny ! Que faites-vous ? où allez-vous ? Ne prenez pas tant de peine. Ce n’est pas de vous dont on a besoin : c’est moi que l’on demande (regardant le domestique) ; mais vous êtes toujours si empressée de vous produire ! Que voulez-vous que sir Thomas ait à vous dire ? N’est-ce pas moi, Baddeley, que vous voulez dire ? J’y vais dans l’instant, Baddeley. Sir Thomas a besoin de moi et non de miss Price. »

Mais Baddeley répliqua positivement : « Non, madame, c’est miss Price, je suis certain que c’est miss Price. » Et il ajouta en souriant à demi : « Je ne crois pas qu’il s’agisse de vous en cette occasion. »

Madame Norris, très-mécontente, fut obligée de se remettre à son ouvrage, et Fanny, sortant avec un pressentiment de ce qui l’attendait, se trouva, une minute après, seule avec M. Crawford.

CHAPITRE XXXIII.

L’entrevue ne fut point aussi courte ni aussi décisive que Fanny l’avait projeté. M. Crawford avait toutes les dispositions à persévérer que sir Thomas pouvait lui désirer. Il avait de la vanité, et ce sentiment le portait à penser que Fanny l’aimait, ou qu’il réussirait à s’en faire aimer.

Il était amoureux, très-amoureux, et c’était une passion qui opérait sur son esprit actif, avec plus de chaleur que de délicatesse. La résistance qu’il éprouvait donnait plus d’importance à son affection, et il était déterminé à avoir la gloire autant que la félicité de forcer Fanny à l’aimer. Il ne savait pas qu’il avait à attaquer un cœur déjà engagé ; cela lui était entièrement inconnu. Il avait tant de plaisir à l’idée qu’il obligerait Fanny à l’aimer dans un court espace de temps, qu’il regrettait à peine qu’elle ne l’aimât pas dans cet instant. Une petite difficulté à renverser n’était pas un mal pour Henri Crawford. Cela donnait une nouvelle vivacité à son esprit. Il avait été habitué à s’emparer des cœurs trop facilement. Sa situation était neuve et piquante.

Quant à Fanny, qui avait pendant toute sa vie connu trop la contrariété, pour y trouver quelque charme, tout cela lui était inintelligible. Elle voyait que l’intention de M. Crawford était de persévérer, et elle ne comprenait pas comment il pouvait s’y résoudre, après la manière dont elle avait cru lui parler. Elle lui dit qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle ne pourrait pas l’aimer, qu’elle en était certaine ; qu’elle le suppliait de la quitter et de regarder cet objet comme terminé pour toujours. Il la pressa de nouveau ; elle ajouta que, suivant son opinion, leurs dispositions étaient si différentes, qu’une mutuelle affection était impossible entr’eux, et qu’ils ne se convenaient nullement sous le rapport du caractère, de l’éducation et des habitudes. Elle avait dit tout cela avec la chaleur de la sincérité. Mais ce n’était pas assez, car il niait aussitôt qu’il y eut aucune incompatibilité entre leurs caractères, et il déclara positivement qu’il continuerait à l’aimer, et qu’il espérerait encore.

Fanny connaissait bien ce qu’elle voulait dire, mais elle ne pouvait juger de la manière dont elle l’exprimait. Il y avait une douceur dans ses manières, qu’elle ne pouvait abandonner, et elle ne se doutait pas combien cette douceur déguisait la sévérité de sa pensée : sa modestie, sa reconnaissance, sa bonté lui faisaient prononcer toute expression d’indifférence comme si elle lui eût été pénible à elle-même. Monsieur Crawford n’était plus le monsieur Crawford admirateur clandestin, insidieux et perfide de Maria Bertram, dans lequel elle ne pouvait supposer exister aucune bonne qualité ; c’était maintenant le monsieur Crawford qui s’adressait à elle avec un amour aussi vif que désintéressé ; dont les sentimens étaient honorables, dont les vues de bonheur reposaient toutes sur un mariage d’inclination ; qui peignait son affection avec le langage, le ton et l’esprit d’un homme de talent, et pour compléter le tout, c’était le monsieur Crawford qui avait procuré à William son avancement.

Il s’était fait un changement dans sa position, qui ne pouvait que tourner à son avantage. Fanny l’aurait refusé avec tout le dédain d’une vertu courroucée à Sotherton, ou sur le théâtre de Mansfield ; mais il se présentait en cet instant avec des droits qui demandaient un traitement différent. Elle devait être polie ; elle devait être reconnaissante de l’honneur qu’il lui faisait, ainsi que de sa conduite envers son frère. Il résultait de ces divers sentimens, que Fanny mêlait à son refus tant d’expressions d’obligation et de regret, que la réalité, ou du moins l’étendue de l’indifférence de Fanny, pouvait être mise en doute par M. Crawford, et il n’était pas aussi extravagant que Fanny le jugeait être, en déclarant qu’il persévérait dans son attachement et dans ses espérances.

Ce fut avec peine qu’il lui permit de se retirer ; mais en la laissant s’éloigner, il parut conserver l’espoir de gagner son affection.

Fanny ne put se défendre d’éprouver de l’irritation contre une persévérance si opiniâtre et si peu généreuse. Elle retrouvait en cela quelque chose de l’ancien M. Crawford qu’elle avait tant blâmé auparavant. Tout sentiment d’humanité était oublié dès qu’il s’agissait de sa propre satisfaction. Quand bien même le cœur de Fanny eût été libre… comme peut-être il l’aurait dû être, il ne l’aurait jamais obtenu.

Elle était ainsi livrée à ses réflexions, assise devant son feu dans la chambre de l’Est, s’étonnant du passé, du présent, et ne voyant de positif dans l’avenir que la persuasion qu’elle n’aimerait jamais monsieur Crawford.

Sir Thomas fut obligé d’attendre jusqu’au lendemain pour connaître ce qui s’était passé entre Crawford et Fanny ; il vit Crawford dans la matinée. Le premier sentiment qu’il éprouva fut un regret ; il avait espéré un meilleur résultat. Il avait pensé qu’une entrevue d’une heure avec un jeune homme tel que Crawford, aurait fait un plus grand changement dans les dispositions d’une jeune personne d’un caractère aussi doux que Fanny. Mais il trouvait une consolation dans la vive persévérance de l’amant, et sir Thomas voyant la confiance qu’il avait dans sa réussite, partagea son espérance. Il n’omit rien de ce qui pouvait seconder son plan de son côté, sous le rapport de la civilité et des témoignages d’intérêt. M. Crawford fut invité à venir à Mansfield aussi souvent qu’il le voudrait. Sir Thomas dit tout ce qui pouvait l’encourager ; celui-ci reçut ces témoignages d’intérêt avec une satisfaction reconnaissante, et l’un et l’autre se séparèrent avec des sentimens de mutuelle amitié.

Sir Thomas, joyeux de voir que la chose était mise sur un pied qui pouvait donner de l’espérance, prit la résolution de ne plus importuner sa nièce sur ce sujet, et de ne lui montrer aucune volonté précise à cet égard. Il pensait que la bonté était le meilleur moyen à employer. La patience de la famille de Fanny, sur un point qu’elle devait croire être l’objet des vœux de tous, pouvait être la voie la plus sûre pour atteindre ce but. D’après ces idées, sir Thomas saisit la première occasion qui se présenta pour dire à sa nièce avec un mélange de douceur et de gravité : « Eh bien, Fanny, j’ai vu de nouveau M. Crawford, et j’ai su de lui comment vous êtes ensemble. C’est un jeune homme très-extraordinaire ; et quelque soit l’évènement, vous devez reconnaître que vous lui avez inspiré un attachement rare : c’est véritablement du sentiment. Si son choix était moins bon, je le blâmerais de sa persévérance. »

« Mon oncle, dit Fanny, je suis très-fâchée que M. Crawford pense devoir persister. Je sais qu’il me fait grand honneur, mais je suis parfaitement convaincue, et je le lui ai dit, qu’il ne sera jamais en mon pouvoir de… »

« Ma chère, dit sir Thomas en l’interrompant, il ne s’agit pas de cela. Vos sentimens me sont aussi bien connus, que mes vœux et mes regrets doivent l’être à vous-même. Il n’y a plus rien à dire ou à faire là-dessus. À dater de ce moment, ce sujet ne sera plus agité entre nous. Vous n’avez rien à craindre : vous ne pouvez me supposer capable de vouloir vous persuader de vous marier contre votre inclination. Votre bonheur est tout ce que je désire ; et on ne demande de vous que de permettre seulement à M. Crawford d’essayer de vous convaincre que votre bonheur n’est pas incompatible avec ses vues. Je lui ai promis qu’il vous verrait comme il aurait pu le faire s’il n’était rien arrivé entre vous et lui. Il quitte ce pays-ci dans un si court délai, que vous n’aurez pas à faire souvent ce léger sacrifice ; l’avenir est incertain. Et maintenant, ma chère Fanny, ce sujet est terminé entre nous. »

L’approche du départ de M. Crawford, était la seule chose qui eût fait plaisir à Fanny. Cependant, elle n’était pas insensible aux expressions amicales de son oncle, et quand elle considérait combien il ignorait la vérité, elle pensait qu’elle ne devait point s’étonner de la conduite qu’il tenait.

Malgré le silence que sir Thomas voulait garder sur ce sujet, il fut obligé de le rompre encore avec Fanny pour lui annoncer qu’il était forcé de faire part à ses tantes de la demande de M. Crawford. Il ne pouvait plus se taire là-dessus, parce que M. Crawford ne faisait aucun mystère de son amour pour Fanny ; il s’en entretenait continuellement avec ses sœurs au presbytère. Sir Thomas redoutait presque autant que Fanny l’effet de cette communication à madame Norris. Mais celle-ci se conduisit autrement qu’il ne l’avait pensé. Il lui demanda d’avoir de la patience, et de garder le silence envers sa nièce. Madame Norris non-seulement le promit, mais elle l’observa. Elle se borna à regarder Fanny avec encore plus de mauvaise disposition. Elle était irritée, amèrement irritée contre Fanny, plutôt parce qu’elle avait reçu une pareille demande, que parce qu’elle l’avait refusée. C’était, suivant elle, une injure, un affront pour Julia, qui aurait du être l’objet du choix de M. Crawford. De plus, elle haïssait Fanny, parce qu’elle l’avait négligée ; elle ne pouvait voir qu’avec aversion l’élévation d’une personne qu’elle avait toujours cherché à rabaisser.

Lady Bertram prit la chose différemment. Elle avait été une beauté et une heureuse beauté pendant toute sa vie. La beauté et la richesse étaient ce qu’elle respectait le plus, et Fanny était rehaussée de beaucoup dans son opinion, parce qu’elle était demandée en mariage par un homme riche. Elle éprouvait une sorte de satisfaction à la nommer sa nièce, parce que cette demande lui donnait la conviction qu’elle était très-jolie, ce qu’elle avait à peine remarqué jusqu’alors, et qu’elle serait très-avantageusement mariée.

« Eh bien, Fanny, lui dit-elle aussitôt qu’elles furent seules, j’ai eu une très-agréable surprise ce matin. Il faut que je parle de cela une fois ; je l’ai dit à sir Thomas, il faut que j’en parle une fois, et je garderai ensuite le silence. Je vous fais mon compliment, ma chère nièce ; » et la regardant avec complaisance, elle ajouta : « Eh ! nous sommes certainement une belle famille ».

Fanny rougit et ne sut d’abord que dire. Elle répondit ensuite, croyant prendre sa tante par son côté faible : « Ma chère tante, vous ne pouvez sans doute désirer que j’agisse autrement que j’ai agi. Vous ne pouvez désirer que je me marie, car vous auriez besoin de moi ; oui, je suis sûr que je vous manquerais. »

« Non, ma chère ; d’après une pareille offre, je ne souffrirais nullement de votre absence ; je consentirais volontiers à me séparer de vous si vous étiez mariée à un homme tel que M. Crawford. Vous devez sentir, Fanny, qu’il est du devoir de toute jeune personne d’accepter une offre aussi avantageuse que celle-là. »

C’était la seule fois que la tante de Fanny lui eût donné un avis pendant un espace de temps de huit années et demi. Fanny garda le silence ; elle se disait que, dès l’instant où les sentimens de sa tante étaient opposés à ses désirs, il était inutile de rien espérer de son raisonnement. Lady Bertram était tout à fait en humeur de parler. « Je suis sûre, Fanny, que M. Crawford est devenu amoureux de vous au bal. Vous aviez très-bon air, tout le monde le disait ; sir Thomas le disait aussi. Vous savez que je vous avais envoyé madame Chapman ; oui, la chose doit avoir eu lieu ce soir-là. »

CHAPITRE XXXIV.

Edmond eut de grandes choses à apprendre à son retour. Plusieurs surprises l’attendaient ; la première qui se présenta ne lui parut pas la moins intéressante ; ce fut d’apercevoir Henri Crawford et sa sœur qui se promenaient ensemble dans le village comme il le traversait à cheval. Il avait été absent au-delà d’une quinzaine, dans le dessein d’éviter miss Crawford. Il revenait à Mansfield dans des dispositions mélancoliques propres à l’entretenir de tendres souvenirs, et tout à coup il apercevait miss Crawford elle-même, appuyée sur le bras de son frère ; il recevait la salutation la plus amicale de la femme qu’il croyait, deux momens auparavant, être éloignée de soixante dix milles, et remplie de la plus froide indifférence pour lui.

La réception qu’elle lui faisait était différente de celle sur laquelle il aurait compté, s’il se fût attendu à la voir. Comme il revenait, ayant accompli l’objet pour lequel il était parti, il s’étonnait de ce que miss Crawford le regardât d’un air de satisfaction, et ne lui adressât que des mots agréables. C’en était assez pour embrâser son cœur, et le disposer à ressentir vivement les autres joyeuses surprises qui l’attendaient.

Il sut bientôt la promotion de William avec toutes ses particularités, et cela contribua encore à augmenter sa satisfaction. Pendant le dîner ; il fut d’une gaîté soutenue.

Lorsqu’il se trouva seul avec son père, à la fin du dîner, il apprit ce qui concernait Fanny, et alors il connut tous les grands évènemens qui s’étaient passés à Mansfield pendant la dernière quinzaine.

Fanny soupçonna ce dont il était question, et, lorsqu’elle reparut à l’heure du thé, elle fut on ne peut plus troublée. Edmond vint à elle, s’assit à ses côtés, et prit sa main qu’il serra affectueusement. L’émotion de Fanny en ce moment se serait manifestée, si l’occupation du thé ne lui avait donné un secours contre son agitation. Toutefois, Edmond, en agissant ainsi, ne voulait pas lui donner l’approbation et l’encouragement qu’elle espérait recevoir de lui ; il ne voulait que lui exprimer la part qu’il prenait à tout ce qui l’intéressait.

Il était, dans le fait, entièrement du côté de son père sur cette question. Il avait été moins surpris que sir Thomas de ce que Fanny eût refusé Crawford, parce que, bien loin de croire qu’elle eût quelque penchant à le préférer, il avait toujours pensé le contraire, et il croyait que Fanny avait été entièrement prise à l’improviste sur ce sujet ; mais sir Thomas ne pouvait trouver cette union plus désirable que ne le pensait Edmond : il espérait quelle finirait par avoir lieu. Crawford, selon lui, avait mis trop de précipitation dans sa manière d’agir. Il n’avait pas donné le temps à Fanny d’éprouver de l’affection pour lui ; mais avec les qualités dont il était doué, et avec celles que Fanny possédait, Edmond pensait que tout se terminerait par une heureuse conclusion. Cependant l’embarras de Fanny était trop visible, pour qu’il risquât de l’augmenter par aucun mot ou aucun regard.

Crawford vint le jour suivant : le retour d’Edmond lui servait de prétexte, et sir Thomas crut ne pouvoir se dispenser de l’inviter à dîner. Crawford accepta, et Edmond eut occasion d’observer quel était le degré d’encouragement que Fanny lui accordait. Cela se bornait à si peu de chose, qu’Edmond était prêt de s’étonner de la persévérance de son ami. Fanny était digne de toute la constance, de toute la patience possibles ; mais il pensait qu’il n’aurait pu continuer d’adresser ses vœux à aucune femme quelconque, s’il n’avait pas reçu d’elle plus d’encouragement que Fanny n’en accordait à Crawford.

Dans la soirée, il se présenta peu de circonstances qui le portassent à juger plus favorablement. Pendant qu’il se promenait dans le salon avec Crawford, sa mère et Fanny étaient assises aussi silencieuses et attentives à leur ouvrage, que si elles n’avaient rien eu autre chose à faire. Edmond ne put s’empêcher de faire une observation sur leur profonde tranquillité apparente.

« Nous n’avons pas toujours été aussi silencieuses toute la soirée, dit sa mère ; Fanny m’a fait une lecture, et elle ne fait que de fermer le livre en vous entendant venir. » En effet, il y avait sur la table un volume de Shakespeare. « Elle me lit souvent de ces genres d’ouvrages, et elle était au milieu d’un très-beau discours, d’un homme… quel est son nom, Fanny ? »

Crawford prit le volume : « Accordez-moi, dit-il, le plaisir de vous achever ce discours. Je vais bientôt le trouver. » En effet, par la disposition des pages, il rencontra le morceau dont lady Bertram voulait parler. Fanny n’avait pas fait le moindre geste pour l’aider ; toute son attention paraissait être absorbée par son ouvrage ; elle semblait décidée à ne prendre aucun intérêt à autre chose ; mais elle avait un goût trop délicat pour cela. Elle ne put rester inattentive pendant cinq minutes. Elle lisait très-bien, et elle avait un vif plaisir à entendre bien lire. Elle était habituée à en jouir, car son oncle lisait bien ainsi qu’Edmond ; mais il y avait dans la manière de lire de M. Crawford une variété d’excellence qui surpassait tout ce qu’elle avait entendu jusque-là. Il savait prendre parfaitement tous les tons, peindre toutes les passions, et faisait de sa lecture une représentation dramatique.

Edmond se plaisait à observer les progrès de l’attention de Fanny, et à voir comment elle se ralentissait graduellement dans l’ouvrage qui paraissait d’abord l’occuper entièrement ; comment cet ouvrage tombait de ses mains, et enfin comment ses yeux, qui avaient évité si soigneusement M. Crawford pendant toute la journée, étaient dirigés et fixés sur lui, fixés sur lui pendant plusieurs minutes, et jusqu’à ce que ceux de M. Crawford s’étant portés sur elle, le livre fut fermé et le charme rompu. Fanny, revenue à elle-même, rougit et se remit à travailler avec autant d’application qu’auparavant, mais Edmond, avait conçu quelque espérance pour son ami. Il le remercia cordialement, pensant qu’il exprimait aussi les sentimens secrets de Fanny, et lui témoigna tout le plaisir qu’il avait eu à entendre lire un morceau de Shakespeare d’une manière si parfaite.

« Vous me faites honneur, répondit Crawford en s’inclinant avec une gravité railleuse. »

Les deux jeunes gens regardèrent Fanny pour voir si un mot de louange pourrait lui être arraché. Mais cette louange avait été donnée par son attention, cela devait leur suffire.

Lady Bertram exprima vivement son admiration.

« C’était vraiment comme un spectacle, dit-elle. J’aurais désiré que sir Thomas se fût trouvé-là. »

Crawford fut extrêmement satisfait ; car si lady Bertram, avec sa nonchalance accoutumée, pouvait éprouver de pareils sentimens, quels ne devaient pas être ceux de sa nièce, dont l’esprit était aussi éclairé que sa sensibilité était délicate !

« Vous avez beaucoup de dispositions pour le théâtre, M. Crawford, ajouta lady Bertram ; et je pense que tôt ou tard vous ferez construire un théâtre à votre château de Norfolk. »

« Oh ! ne pensez pas cela, madame ! répliqua vivement Crawford. Non, non, cela ne sera jamais. Votre seigneurie s’abuse ; il n’y aura point de théâtre à Everingham. » En disant cela, il regardait Fanny avec un sourire expressif, comme s’il eût voulu dire : « Fanny ne permettra point qu’il y ait un théâtre à Everingham. »

Fanny gardait toujours le silence. Les deux jeunes gens se mirent alors à parler de la manière de lire, et Crawford traita ce sujet avec autant de goût que de jugement. Edmond était on ne peut plus satisfait. Il croyait que c’était-là le moyen de gagner le cœur de Fanny.

Crawford ayant été conduit par la conversation à parler de l’éloquence de la chaire, dit : « Je n’ai jamais écouté un orateur distingué dans ce genre, sans éprouver un sentiment d’envie. Mais si je remplissais l’office de prédicateur, je voudrais que ce fût à Londres ; je voudrais que mon auditoire se composât d’hommes éclairés, d’hommes capables d’apprécier mon discours. Je ne sais pas trop si je voudrais prêcher souvent. De temps en temps, peut-être une ou deux fois dans le printemps, après avoir été attendu pendant cinq à six dimanches ; mais je ne voudrais pas promettre de remplir cette charge avec constance. »

Ici Fanny, qui n’avait pu s’empêcher d’écouter ce que disait Crawford, secoua la tête involontairement. Crawford fut aussitôt auprès d’elle, la suppliant de lui dire ce que ce mouvement de tête signifiait. Edmond voyant qu’il avait pris une chaise et s’était mis tout près d’elle, jugea qu’il allait faire une vive attaque, et se mit dans un coin, aussi paisiblement que possible. Il se tourna d’un autre côté, et prit un journal, en désirant sincèrement que la chère petite Fanny pût être persuadée d’expliquer son mouvement de tête d’une manière qui fût agréable à son amant.

Pendant ce temps-là, Fanny, tourmentée de ce qu’elle n’était pas restée immobile, comme elle était restée sans parler, et fâchée de voir la manière dont Edmond s’arrangeait, s’efforçait autant que la douceur de son caractère pouvait le lui permettre, de repousser M. Crawford, et d’éviter ses regards et ses questions ; mais elle ne pouvait triompher de son opiniâtreté.

Que signifie ce mouvement de tête ? lui demanda Crawford ; du blâme, je le crains. Mais de quoi ? qu’ai-je dit qui ait pu vous déplaire ? Ai-je parlé trop légèrement, trop inconsidérément de quelque sujet ? dites-le moi ! Je vous en prie, quittez un moment votre ouvrage ; dites-moi ce que voulait signifier ce mouvement de tête ? »

En vain Fanny répéta-t-elle deux ou trois fois : « Je vous prie, monsieur, de me laisser. Je vous prie, M. Crawford, de ne pas insister davantage, » Crawford gardait toujours la même position auprès d’elle, et continuait de l’interroger.

« Vous avez secoué la tête, lui dit-il, parce que j’avouais que je ne voudrais pas remplir les devoirs d’un homme d’église avec constance. Oui, c’est là le mot. Constance, ce mot là ne m’effraie en rien ; je n’y trouve rien d’alarmant. Pensez-vous que je dusse m’en effrayer ? »

« Peut-être, monsieur, penserais-je qu’il est dommage que vous ne vous soyez pas toujours aussi bien connu que vous semblez le faire en ce moment, » dit Fanny, forcée à la fin de parler malgré elle.

Crawford, charmé d’en avoir obtenu quelques mots ne fut que plus résolu à continuer cette conversation ; et la pauvre Fanny, qui avait espéré de lui voir garder le silence, trouva que ce n’était seulement qu’un changement de questions. Il avait toujours quelque chose à lui demander. L’occasion lui était favorable ; aucune ne s’était présentée à lui qui fût aussi propice depuis son entrevue avec Fanny dans l’appartement de sir Thomas ; lady Bertram se trouvant éloignée de Fanny.

« Bien, dit Crawford après une suite de questions et de réponses obtenues difficilement. Je suis plus heureux que je ne l’étais, parce que maintenant je sais plus clairement quelle est votre opinion à mon égard. Vous me croyez inconstant, aisément entraîné par le caprice du moment, aisément tenté, aisément rebuté. Avec une pareille opinion, il n’est pas étonnant que… mais nous verrons. Je n’emploierai point de protestations, ma conduite sera mon apologie. L’absence, la distance, le temps parleront pour moi. Ils prouveront que je vous mérite, autant que vous puissiez être méritée… Vous m’êtes infiniment supérieure en bonnes qualités, je le sais… Vous avez des vertus que je ne croyais pas exister auparavant dans aucune créature humaine. Il y a quelque chose d’angélique en vous… Mais cette supériorité ne m’effraie pas, ce n’est pas avec une égalité de mérite que l’on peut obtenir votre affection. C’est en reconnaissant vos bonnes qualités mieux qu’aucun autre, c’est en vous aimant avec dévoûment plus que personne au monde, que l’on peut avoir des droits à être payé de retour. C’est par-là que je veux vous mériter ; oui, chère et douce Fanny… Pardonnez-moi ! (voyant qu’elle se détournait avec un air de déplaisir) quel autre nom pourrais-je vous donner ? C’est à Fanny que je pense tout le jour, c’est de Fanny que se repaissent tous mes songes ; vous avez donné à ce nom une telle réalité d’attraits, que je ne connais rien qui puisse mieux vous représenter. »

Fanny n’aurait pu rester à sa même place plus long-temps, et se serait décidée à s’éloigner malgré l’opposition générale qu’elle prévoyait, si elle n’eût pas entendu le bruit d’un secours qui s’approchait, et qu’elle attendait avec impatience.

La procession solennelle de tous les ustensiles pour prendre le thé, arriva et délivra Fanny de la captivité où elle était de corps et d’esprit. M. Crawford fut obligé de se lever ; Fanny se trouva en liberté, elle fut occupée et ainsi protégée.

Edmond ne fut pas fâché de pouvoir rentrer dans le cercle de ceux qui parlaient et écoutaient. Quoique la conférence qui venait d’avoir lieu lui eût paru avoir été assez longue, et que le visage de Fanny portât l’empreinte d’un peu de contrariété, il était disposé à espérer qu’un si long discours n’avait pas été tenu et écouté sans quelque avantage pour l’orateur.

CHAPITRE XXXV.

Edmond avait déterminé dans son esprit que c’était entièrement à Fanny à décider si sa position avec Crawford devait être mentionnée entre elle et lui ; et que si elle ne commençait pas ce sujet de conversation, il ne devait jamais en parler. Mais après un ou deux jours d’une réserve mutuelle, il fut porté à penser différemment, par son père, et à essayer ce que son influence pourrait opérer en faveur de son ami.

Un jour très-prochain était fixé pour le départ de Crawford, et sir Thomas pensait que l’on devait faire un effort de plus en faveur du jeune homme avant qu’il quittât Mansfield. Edmond fut aisément persuadé de se mêler de cette affaire ; il désirait connaître les sentimens de Fanny. Elle avait coutume de le consulter dans tous les momens d’embarras, et il avait trop d’attachement pour elle pour supporter volontiers d’être privé de sa confiance dans cette circonstance. Fanny, silencieuse et réservée envers lui, était une chose qui ne lui paraissait point naturelle ; c’était une situation qu’il voulait changer.

« Je lui parlerai, dit-il à son père ; je saisirai la première occasion qui se présentera pour lui parler seul. »

Sir Thomas l’ayant informé que Fanny était en ce moment-là même dans le jardin, il alla aussitôt l’y joindre.

« Je viens promener avec vous, Fanny, lui dit-il en prenant son bras ; voilà long-temps que nous n’avons fait ensemble une agréable promenade. Le voulez-vous ? »

Elle y consentit plutôt avec un regard qu’avec des paroles. Ses esprits étaient abattus.

« Mais, Fanny, ajouta Edmond, pour que cette promenade soit agréable, il faut quelque chose de plus que de marcher gravement ensemble sur ce sable ; il faut que vous me parliez. Je sais que vous avez quelque chose qui vous occupe ; je sais ce que c’est. Vous devez penser que je n’ignore pas ce qui a lieu. Dois-je apprendre cela de toutes les personnes qui sont ici, à l’exception de Fanny ? »

Fanny, à la fois agitée et abattue, répondit : « Si chacun vous parle de cela, mon cousin, il ne me reste plus rien à dire. »

« À l’égard des faits, vous avez peut-être raison ; mais à l’égard des sentimens, Fanny, il n’y a que vous qui puissiez me les faire connaître. Je ne veux pas toutefois vous importuner, je ne veux que ce qui pourra vous plaire. J’ai pensé que cette confidence vous soulagerait. »

« Je crains que nous ne pensions différemment. »

« Ne le croyez pas. Je suis certain qu’en comparant nos opinions, elles se ressembleront, comme cela a toujours été. Je regarde la proposition de Crawford comme très-avantageuse et très-désirable, si vous pouvez lui accorder une affection réciproque. Je trouve qu’il est très-naturel que toute votre famille désire cette union. Mais comme vous ne pouvez accorder votre affection à Crawford, vous avez fait absolument ce que vous deviez, en le refusant. Y a-t-il là-dessus quelque différence d’opinion entre nous ? »

« Oh non ! Mais je croyais que vous me blâmiez ; je croyais que vous étiez contre moi. Votre appui m’est si agréable ! »

« Vous auriez pu l’avoir plus tôt, Fanny, si vous l’eussiez recherché. Mais comment avez-vous pu me croire contre vous ? comment avez-vous pu imaginer que j’approuvais un mariage sans amour ? Si je vous paraissais même indifférent sur ces sortes de matières, avez-vous pensé que je le serais lorsqu’il s’agissait de votre bonheur ? »

« Mon oncle a pensé que j’avais tort, et je savais qu’il vous avait parlé. »

« Jusqu’à présent, Fanny, je pense que vous avez eu parfaitement raison. Je puis être fâché pour vous que vous n’ayez pas eu le temps de vous attacher à Crawford ; mais je pense que vous avez parfaitement raison. Vous ne l’aimez pas ; rien ne vous aurait justifiée d’accepter sa main. »

Il y avait bien long-temps que Fanny n’avait entendu d’aussi agréables paroles.

Edmond continua : « Votre conduite a été irréprochable, et ceux qui ont désiré que vous eussiez agi autrement, sont entièrement dans l’erreur. Mais cela ne finit pas là. L’attachement de Crawford n’est point ordinaire. Il persévère, dans l’espoir d’inspirer un sentiment que vous n’avez point encore éprouvé. Cela ne peut être que l’effet du temps, nous le savons. Mais (avec un sourire affectueux) laissez-le réussir ! laissez-le enfin réussir, Fanny. Vous avez montré que vous étiez sensée et désintéressée ; montrez maintenant que vous êtes reconnaissante et sensible, et vous serez alors le vrai modèle d’une épouse parfaite, pour l’image de laquelle j’ai toujours cru que vous étiez formée.

« Oh ! jamais ! jamais ! jamais ! il ne réussira jamais avec moi. » Et cela fut dit avec une chaleur qui étonna Edmond. Fanny rougit en se remettant, et en entendant Edmond lui dire : « Jamais ! Fanny ! Quel ton déterminé et positif ! Cela ne vous ressemble point, à vous qui êtes la raison même. »

« Je veux dire que je pense, autant que l’on puisse répondre de l’avenir, que je ne répondrai jamais à sa bienveillance. »

« Il faut espérer quelque chose de mieux. Il faut espérer que le temps vous donnant la preuve, comme je le crois fermement, qu’il mérite votre affection, vous lui accorderez sa récompense. Je ne puis supposer que vous n’ayez pas le désir de l’aimer, désir qui est naturel à la reconnaissance. Vous devez éprouver quelque sentiment de cette espèce ; vous devez être affligée de votre propre indifférence. »

« Nous nous ressemblons si peu, répondit Fanny, évitant de donner une réponse directe ; nous sommes si différens dans nos inclinations et nos goûts, que je regarde comme tout à fait impossible que nous eussions un heureux sort, si même je venais à éprouver de l’affection pour lui. Il n’y a jamais eu deux êtres plus différens. Nous n’avons pas un seul goût pareil : nous serions malheureux. »

« Vous êtes dans l’erreur, Fanny. La différence n’est point aussi forte que vous le dites. Vous avez des goûts qui se ressemblent. Tous deux vous avez un cœur bienveillant. Quel homme, Fanny ! vous ayant vue écouter Crawford, lorsqu’il lisait Shakespeare l’autre soir, jugerait que vous ne vous convenez pas ? Vous vous étiez oubliée vous-même. Il y a de la différence dans vos caractères, je l’avoue : il est vif, vous êtes sérieuse ; mais tant mieux ; sa gaîté animera vos esprits. Vous êtes portée à vous représenter les difficultés plus grandes qu’elles ne le sont. Lui ne voit de difficultés nulle part, et son amabilité, ainsi que sa vivacité, vous seront un appui constant. Je ne vois rien dans vos caractères qui soit contre la probabilité de votre bonheur en vous unissant. Le contraste de quelques goûts est loin de s’opposer au bonheur du mariage. J’exclus les extrêmes ; mais une ressemblance complète dans tous les points est peut-être très-opposée à ce bonheur. »

Fanny devina facilement où se portait la pensée d’Edmond en ce moment. Le pouvoir de miss Crawford revenait. Il avait parlé gaîment à Fanny de l’heure qu’il avait passée auprès d’elle en revenant à Mansfield. Il ne pouvait plus la fuir. La veille même il avait dîné au presbytère.

Après l’avoir laissé pendant quelques minutes livré à ses heureuses pensées, Fanny crut devoir revenir à M. Crawford. « Il y a quelque chose en lui, dit-elle, que je blâme encore plus que ses goûts. Je dois dire que je ne puis approuver son caractère. Je n’ai point eu bonne opinion de lui, depuis le moment où l’on voulut jouer une pièce de théâtre à Mansfield. Je trouvai qu’il se conduisait mal avec M. Rushworth, en ayant des attentions pour ma cousine Maria ; enfin, à cette époque, je reçus contre lui une impression qui ne s’effacera jamais. »

« Ma chère Fanny, répliqua Edmond en l’écoutant à peine jusqu’à la fin, ne nous jugeons pas par ce que nous avons paru être à cette époque. C’est un moment que je ne puis me rappeler qu’avec déplaisir. Maria avait tort, Crawford avait tort ; mais personne n’était plus condamnable que moi. Comparés avec moi, les autres étaient irréprochables. Je commettais une sottise les yeux ouverts. »

« Comme spectatrice, je vis peut-être plus de choses que vous n’en remarquâtes. Je crois que M. Rushworth était quelquefois très-jaloux. »

« Cela est très-possible. Rien n’était plus inconvenant que toute cette affaire. »

« Avant la pièce, je suis bien trompée si Julia ne pensait pas que M. Crawford avait des attentions pour elle. »

« Julia ! J’ai bien entendu dire à quelqu’un que Crawford avait de l’amour pour Julia, mais je ne m’en suis jamais aperçu. Je pense qu’il est très-possible que mes sœurs aient désiré être admirées par Crawford, et qu’un homme aussi vif, et peut-être un peu inconsidéré, était conduit à… Mais il n’y avait rien de marquant dans ses attentions, parce qu’il n’avait aucune prétention. Son cœur vous était réservé, et j’avoue qu’en vous le donnant, il s’est beaucoup élevé dans mon estime. Cela lui fait le plus grand honneur ; cela montre qu’il sait connaître le prix du bonheur domestique et d’un sincère attachement. »

« Je suis persuadée qu’il ne pense pas comme il le devrait sur des matières sérieuses. »

« Dites plutôt qu’il n’a jamais pensé à des objets sérieux ; comment cela pourrait-il être autrement, avec l’éducation qu’il a reçue ? Ses sentimens ont été jusqu’à présent ses seuls guides ; heureusement, qu’en général, ils ont été bons : vous achèverez le reste. Il est très-heureux de s’être attaché à une femme telle que vous, qui mêle aux principes les plus stables, une douceur de caractère si convenable pour les faire aimer. Il a choisi sa compagne avec un rare bonheur. Il vous rendra heureuse, Fanny ! Je suis certain qu’il vous rendra heureuse ; mais vous, vous ferez de lui le meilleur homme possible. »

« Je ne voudrais point entreprendre une pareille tâche, s’écria Fanny d’une voix épouvantée. »

« Parce que, suivant votre coutume, vous ne vous appréciez point assez. J’avoue que je désire que vous pensiez autrement. Je ne m’intéresse point faiblement au succès de Crawford ; après votre bonheur, le sien, Fanny, est ce que je désire le plus. Vous savez que je m’intéresse à Crawford ? »

Fanny ne savait que trop bien d’où provenait cet intérêt ; elle garda le silence, et, après qu’Edmond eut fait quelques pas avec elle sans parler, il reprit : « J’ai été très-satisfait de la manière dont la sœur de Crawford a parlé hier de ce sujet, parce que je ne croyais pas qu’elle eût des idées aussi justes. Je savais qu’elle vous aimait beaucoup ; mais je craignais qu’elle n’eût regretté que son frère n’eût pas fixé son choix sur une personne riche et de distinction. Il en a été tout autrement. Elle parle de vous, Fanny, comme elle doit en parler ; elle désire aussi vivement cette union que votre oncle et moi-même. Madame Grant riait de la vivacité qu’elle témoignait en m’entretenant de cet objet, dont elle parlait avec l’esprit et la grâce que vous lui connaissez. »

« Quoi ! madame Grant était présente à cette conversation ? »

« Oui ; et ses sentimens sont absolument les mêmes que ceux de sa sœur. Leur surprime de ce que vous refusiez un homme tel que Crawford, a été sans bornes. J’ai dit ce que j’ai pu en votre faveur ; mais véritablement, de la manière dont elles représentent la chose, vous devez prouver, aussitôt que possible, que vous ayez repris toute votre raison, en tenant une conduite différente. Rien autre chose ne les satisfera. Mais cela vous fatigue, Fanny ; j’ai tout dit… Ne vous éloignez pas de moi. »

« Je pensais, répondit Fanny après un moment de réflexion, que toute femme sensée devait croire qu’il était possible qu’un homme, malgré toutes les qualités dont il était orné, ne plût pas à tout notre sexe. Mais en supposant que cet homme dût plaire à toutes les femmes, et que M. Crawford ait tous les droits que ses sœurs lui supposent, comment étais-je préparée à répondre à ses sentimens ? Il m’a prise tout à fait à l’improviste. Dans ma situation, ç’aurait été le comble de la vanité, que de m’attendre à attirer l’attention de M. Crawford. Je suis convaincue que ses sœurs en auraient jugé ainsi, s’il n’avait eu aucune intention à mon égard. Comment donc pouvais-je… l’aimer aussitôt qu’il m’a dit qu’il m’aimait ? Comment pouvais-je avoir à ses ordres un attachement pour lui, aussitôt qu’il lui a convenu de le désirer ? Ses sœurs doivent réfléchir sur ma position comme sur celle de M. Crawford. Plus il a de mérite, moins il me convenait d’avoir des prétentions à sa main ; et nous pensons très-différemment sur les devoirs des femmes, si elles imaginent que l’on puisse accorder aussi promptement une réciprocité d’affection. »

« Ma chère Fanny, chère Fanny, j’ai maintenant la vérité. Ces sentimens sont dignes de vous. J’avais pensé que je les connaissais. Vous venez de me donner exactement l’explication que je me suis hasardé de donner pour vous à miss Crawford et à madame Grant. Miss Crawford nous a fait rire par ses plans d’encouragement pour son frère. Elle veut l’engager à persévérer dans l’espérance d’être aimé avec le temps, et de voir ses soins bien reçus au bout de dix années d’un heureux mariage. »

Fanny ne put que difficilement accorder le sourire qu’on lui demandait. Toute sa sensibilité était révoltée : elle craignait d’avoir mal fait en parlant trop ouvertement ; et, dans un pareil moment, l’éloge de l’amabilité de miss Crawford lui causait un déplaisir amer.

Edmond vit que son visage portait l’empreinte de la tristesse, et il cessa dès-lors toute discussion. Il résolut de ne plus prononcer le nom de Crawford que d’une manière qui pourrait être agréable à Fanny, et en conséquence, il lui dit : « Ils partent lundi ; vous verrez votre amie demain ou dimanche ; ils partent réellement lundi. J’étais décidé à rester à Lessingby jusqu’à ce jour-là, je l’avais presque promis. Quelle différence cela aurait fait ! Ces cinq à six jours de plus de séjour à Lessingby auraient pu influer sur toute ma vie. »

« Vous y passiez votre temps agréablement ? »

« Oui ; ou si je ne l’ai pas fait, j’ai dû en accuser mon esprit. Je porte l’inquiétude avec moi ; je n’en ai été délivré que lorsque je me suis retrouvé à Mansfield. »

« Les demoiselles Owens ? vous les voyez avec plaisir, n’est-il pas vrai ? »

« Oui ; ce sont d’aimables personnes, sans prétentions, et d’une humeur agréable. Mais, Fanny, je ne puis trouver d’agrément dans une société de femmes ordinaires. Ces filles gaies et sans prétention, n’ont point d’attraits pour un homme qui a joui de la société de femmes délicates et sensibles. Il y a deux sortes d’êtres. Vous et miss Crawford m’avez rendu trop difficile. »

Fanny, malgré ce compliment, resta oppressée et attristée. Il le remarqua dans ses regards, et sans parler davantage, il la conduisit dans la maison, avec la douce autorité d’un gardien privilégié.

CHAPITRE XXXVI.

Edmond pensa dès-lors qu’il connaissait parfaitement les sentimens de Fanny. Il jugea, comme il l’avait cru précédemment, que Crawford avait agi avec trop de précipitation, et qu’il fallait accorder du temps à Fanny pour se familiariser avec l’idée de l’attachement de Crawford et le trouver agréable.

Il communiqua à son père son opinion sur le résultat de la conversation qu’il avait eue avec Fanny, et appuya sur la nécessité de ne plus faire aucun essai pour la persuader, mais de laisser opérer les assiduités de Crawford et sa raison.

Sir Thomas promit qu’il agirait ainsi : il croyait que l’opinion d’Edmond sur les sentimens de Fanny pouvait être juste, mais il craignait que dans l’intervalle nécessaire pour qu’elle se déterminât à recevoir convenablement les attentions de Crawford, celui-ci ne changeât de dispositions. Cependant il fallait bien se soumettre à ce délai, en espérant que tout irait pour le mieux.

La visite annoncée de miss Crawford, qu’Edmond appelait l’amie de Fanny, inspirait une vive crainte à celle-ci. Elle la redoutait comme une sœur vivement piquée, et sous un autre point de vue, comme triomphante et assurée du cœur d’Edmond. Le seul espoir de Fanny était qu’elle ne se trouverait peut-être pas seule quand miss Crawford viendrait. Elle s’absentait aussi peu que possible d’auprès de lady Bertram ; elle n’allait point dans la chambre de l’Est, évitait toute promenade solitaire dans le jardin, et se précautionnait ainsi contre toute attaque soudaine.

Elle réussit. Elle se trouvait dans le salon du déjeûner avec sa tante, lorsque miss Crawford vint ; et le premier moment d’embarras étant passé, Fanny trouvant que miss Crawford parlait avec beaucoup plus d’indifférence et de légèreté qu’elle ne s’y était attendue, commençait à espérer qu’elle en serait quitte pour une demi-heure d’une agitation modérée ; mais cette espérance fut trompée ; miss Crawford n’était point l’esclave de l’occasion. Elle avait résolu de voir Fanny tête à tête, et en conséquence, elle ne tarda pas à lui dire à demi-voix : « J’ai besoin de vous parler pendant quelques minutes ; » paroles qui firent tressaillir Fanny : le refus était impossible. Son habitude à la soumission la fit se lever à l’instant même, et sortir de la chambre avec miss Crawford. Elles n’eurent pas plutôt passé la porte, que miss Crawford, prenant la main de Fanny avec un air de reproche, mais cependant affectueux, parut vouloir commencer la conversation immédiatement. Toutefois elle se borna à dire : « Méchante fille ! je ne sais pas quand j’aurai fini de vous gronder ! » et elle eut assez de discrétion pour réserver le reste de son discours jusqu’au moment où elles se trouveraient dans un autre lieu. Fanny monta l’escalier, et conduisit miss Crawford dans l’appartement qu’elle jugeait le plus convenable. Elle en ouvrit la porte avec un sentiment pénible ; mais le mal qu’elle redoutait, fut tout à coup différé par un changement subit qui se fit dans les idées de miss Crawford, lorsqu’elle se vit dans la chambre de l’Est.

« Ah ! s’écria-t-elle avec un transport de joie, suis-je donc de nouveau dans la chambre de l’Est ? » Et après avoir porté ses regards autour d’elle, elle parut se rappeler tout ce qui avait eu lieu, et elle ajouta : « Je n’y suis venue qu’une fois ; vous en souvenez-vous, Fanny ? J’y vins pour répéter mon rôle ; votre cousin y vint aussi, et nous eûmes une répétition. Vous étiez notre auditeur et notre correcteur. Quelle agréable répétition ! Je ne l’oublierai jamais. Nous étions précisément dans cette place ; votre cousin était là ; moi j’étais ici ; là, étaient nos siéges… Ah ! pourquoi tout cela est-il passé ? »

Fanny n’avait heureusement pour elle rien à répondre. Miss Crawford s’était abandonnée à la rêverie et à un doux souvenir. Elle reprit :

« La scène en répétition était si remarquable, le sujet en était si… si… que dirai-je ? Il me dépeignait le mariage, et me pressait de m’y engager. Je pense encore le voir et l’entendre me dire : « Lorsque deux cœurs liés par la sympathie forment les nœuds du mariage, cette union peut être nommée une vie heureuse. » Je crois que je n’oublierai jamais l’impression que me firent les regards et la voix d’Edmond, lorsqu’il prononçait ces paroles. C’était une chose singulière, que d’avoir une pareille scène à répéter ! Si j’avais le pouvoir de recommencer une époque de ma vie passée, ce serait celle-là que je choisirais. Vous direz ce que vous voudrez, Fanny, ce serait celle-là, car je n’ai jamais connu un plus vif bonheur. Mais hélas ! tout fut détruit le soir même. Ce même soir ramena votre oncle, bien mal arrivé. Pauvre sir Thomas ! Qui fut bien aise de vous voir ? Cependant, Fanny, ne croyez pas que je veuille parler peu respectueusement de sir Thomas, quoique certainement je l’aie haï pendant plusieurs jours. Non, je lui rends justice à présent. Il est ce que doit être le chef d’une telle famille. Maintenant, je crois que je vous aime tous. Mais revenons à vous, chère Fanny ; asseyons-nous, et passons ce moment agréablement. J’avais intention de vous gronder, mais je n’ai plus le courage de le faire ; » et, en embrassant Fanny avec affection, elle ajouta : « Bonne et chère Fanny ! quand je pense que c’est la dernière fois que je vous vois, car je ne sais pas combien de temps… il m’est impossible de faire autre chose que de vous aimer. »

Fanny fut touchée. Elle ne s’était pas attendue à ce langage, et l’impression de ces mots : La dernière fois, fit un tel effet sur elle, qu’elle se mit à pleurer comme si elle eût aimé miss Crawford extrêmement. Miss Crawford encore plus affectée en voyant cette émotion, la serra dans ses bras avec tendresse, et dit : « Que je suis fâchée de vous quitter ! Je ne rencontrerai point où je vais, des êtres aussi aimables que vous. Puissions-nous devenir sœurs ! Oui, nous le serons. Je sens que nous devons être liées l’une à l’autre, et vos larmes, chère Fanny, me prouvent que vous pensez ainsi. »

Fanny reprenant ses esprits, répliqua seulement : « Mais vous quittez des amis pour aller en retrouver d’autres ; vous allez voir une de vos amies particulières. »

« Oui, cela est vrai ; madame Fraser est mon intime amie depuis des années. Mais je n’ai pas la moindre inclination à me rendre auprès d’elle. Je ne puis penser qu’aux amis que je quitte, mon excellente sœur, vous-même, et la famille Bertram, en général. Je voudrais avoir arrêté avec madame Fraser, que je ne serais allé la voir qu’après Pâques : à présent, je ne puis me dégager ; et quand j’aurai passé quelque temps avec elle, il faudra que j’aille chez sa sœur lady Stornaway, parce qu’elle est mon amie la plus particulière ; mais depuis trois ans, je n’ai pas entretenu beaucoup cette liaison. »

Après ces paroles, les deux jeunes personnes s’assirent, et restèrent quelques minutes silencieuses, toutes deux méditant ; Fanny, sur les différentes sortes d’amitié qui existent dans le monde ; Marie, sur un sujet d’une tendance moins philosophique : elle rompit ce silence la première.

« Je me rappelle parfaitement la résolution que je pris de venir vous chercher dans la chambre de l’Est, sans savoir où elle était. Je vous aperçus assise auprès de cette table, travaillant. Je me rappelle l’étonnement de votre cousin quand il ouvrit la porte et me trouva ici ! Oh ! certainement le retour de votre oncle dans cette soirée même, fut bien contrariant ! On n’a jamais vu rien de semblable. »

Une autre rêverie eut lieu. Miss Crawford s’en délivra, et dit : « Eh bien, Fanny ! vous voilà tout à fait pensive, et j’espère que c’est à cause de quelqu’un qui est toujours occupé de vous. Ah ! je voudrais pouvoir vous transporter pour un moment dans notre cercle à Londres, pour vous faire apprécier l’attachement que vous avez inspiré à Henri. Quelle quantité de cœurs jaloux et épris ! Quel étonnement ! quelle incrédulité n’éprouvera-t-on point en apprenant votre pouvoir sur lui ? Henri est tout à fait un héros de roman ; il se fait gloire de ses chaînes. Il faudrait que vous vinssiez à Londres pour connaître le prix de votre conquête. Vous verriez combien il est courtisé et combien je le suis moi-même à cause de lui. Je crois bien que maintenant je ne serai pas aussi bien reçue par madame Fraser, à cause de la situation d’Henri avec vous. Quand elle connaîtra la vérité, elle désirera probablement que je sois de nouveau dans le comté de Northampton ; car il y a une fille de M. Fraser, par sa première femme, qu’elle désire ardemment de marier, et qu’elle voudrait faire épouser à Henri. Innocente et tranquille ici, vous ne vous faites pas une idée de la sensation que vous occasionnerez, de la curiosité que l’on aura de vous voir, et des questions sans terme auxquelles j’aurai à répondre. Pauvre Marguerite Fraser ! elle me demandera comment sont vos yeux, votre bouche, vos cheveux. Je voudrais que Marguerite fût mariée, à cause de ma pauvre amie madame Fraser, car je la regarde comme aussi malheureuse que la plupart des autres gens mariés, et cependant elle a fait un mariage fort désirable. Nous en fûmes tous charmés. Elle ne pouvait faire autrement que de l’accepter ; M. Fraser était riche, et elle n’avait rien. Mais il est devenu maussade et exigeant : il veut qu’une belle et jeune femme de vingt-cinq ans soit aussi rangée que lui-même, et mon amie ne le ménage pas. Il y a entr’eux un esprit d’irritation qui est très-désagréable, pour ne rien dire de plus. Quand je serai chez madame Fraser, je me rappellerai avec respect les mœurs conjugales du presbytère de Mansfield. Le docteur Grant montre une confiance dans ma sœur et une considération pour son jugement qui démontrent qu’il y a entr’eux de l’attachement. Mais il n’y a rien de semblable dans la famille Fraser. Je serai pour toujours à Mansfield, Fanny. Ma propre sœur comme femme et sir Thomas comme époux, seront mes modèles de perfection. Je n’ai pas beaucoup à dire de mon autre amie Flora, la sœur de madame Fraser, qui a rejeté la demande d’un jeune homme très-candide, à cause de ce désagréable lord Stornawory, qui a autant d’esprit, à peu près, que M. Rushworth, mais avec une figure beaucoup plus maussade et un mauvais caractère. Dans le temps je doutais qu’elle fît bien, car il n’a même pas l’air d’un gentleman, et maintenant je suis assurée qu’elle à eu tort. Flora se mourait d’amour pour Henri, le premier hiver qu’elle parut. Mais si je voulais vous parler de toutes les femmes auxquelles il a inspiré de l’amour, je ne finirais pas. C’est vous seule, indifférente Fanny, qui pouvez le regarder avec insensibilité. Mais êtes-vous bien insensible telle que vous le dites ? Non, non, je vois que Vous ne l’êtes pas. »

Il y avait, en effet, en ce moment une teinte vermeille sur le visage de Fanny, qui pouvait donner des soupçons.

« Excellente créature, ajouta miss Crawford, je ne vous tourmenterai point. Chaque chose prendra son cours. Mais, chère Fanny, vous devez avouer que vous n’étiez pas aussi peu préparée à recevoir la demande de Henri, que votre cousin l’imagine. Il est impossible que vous n’en ayez pas eu quelques pressentimens. Vous avez dû voir qu’il cherchait à vous plaire par toutes les attentions qui étaient en son pouvoir. N’était-il pas occupé de vous seule au bal ? et avant le bal, le collier !… Oh ! vous l’avez reçu précisément comme on le désirait. Vous fûtes aussi sensible à ce don, que le cœur le plus épris pouvait le désirer. Je me le rappelle parfaitement. »

« Quoi ! voulez-vous me dire que votre frère connaissait avant le bal ce collier !… Ah ! miss Crawford, cela n’était pas bien. »

« Comment ! connaître ce collier ? C’était son œuvre propre, c’était sa propre pensée. Je suis honteuse de dire que je n’avais pas eu cette idée ; mais j’étais charmée d’agir suivant ses intentions, à cause de vous deux. »

« Je ne tairai point que j’ai été presque effrayée dans le temps de ce que cela se fût trouvé ainsi. Mais d’abord, je ne m’en suis pas doutée. C’est la vérité la plus pure, et rien n’aurait pu m’engager à accepter ce collier, si j’avais su qu’il m’était donné par M. Crawford. Quant à sa conduite à mon égard, je n’ai pu me dissimuler qu’il avait quelques attentions pour moi, mais j’ai regardé cela comme n’ayant aucune importance, aucun objet. Je n’ai point été, miss Crawford, sans observer ce qui a eu lieu entre lui et quelques personnes de cette famille-ci, pendant l’été et l’automne ; j’étais tranquille, mais j’avais les yeux ouverts. J’ai été à même de voir que M. Crawford avait des attentions galantes qui n’avaient aucun sens. »

« Ah ! je ne puis le nier : il a été inconsidéré, et il n’a pas fait assez d’attention à l’impression qu’il pouvait faire dans le cœur de vos jeunes cousines. Je l’ai souvent grondé à cause de cela. Eh bien ! Fanny, vous avez la gloire de fixer un homme qui a bravé les charmes de tant d’autres femmes. Vous l’avez à votre discrétion pour lui faire expier ses fautes envers notre sexe. Ce n’est pas un triomphe à mépriser. »

Fanny secoua la tête, et répondit : « Je ne puis bien penser d’un homme qui se joue des sentimens de toutes les femmes ; les peines qu’il cause sont souvent plus grandes qu’on ne peut l’imaginer. »

« Je ne le défends pas, mais je me borne à dire qu’il vous est attaché plus qu’il ne l’a jamais été à aucune autre femme ; qu’il vous aime de tout son cœur, et qu’il vous aimera toujours ainsi, autant que cela soit possible. Si jamais un homme a aimé pour toujours, je pense que Henri vous aimera ainsi. »

Fanny ne put s’empêcher de sourire, mais elle ne dit rien.

« Je crois, ajouta Marie, que Henri n’a jamais été plus heureux que lorsqu’il a réussi à obtenir le brevet de votre frère. »

Elle causait de cette manière une émotion certaine dans les sentimens de Fanny.

« Oh oui ! Quelle bonté n’a-t-il pas eue ? »

« Je sais qu’il s’est donné beaucoup de soins pour cela, car je connais les personnes auxquelles il avait affaire. L’amiral déteste l’importunité, et a de la répugnance à demander des faveurs ; et il y a tant de jeunes gens qui désirent être employés, qu’il faut beaucoup d’énergie et beaucoup d’amitié pour parvenir à faire réussir un recommandé. Combien William doit être heureux ! je voudrais que nous puissions le voir. »

Fanny était ainsi jetée dans le plus grand embarras. Le souvenir de ce que M. Crawford avait fait pour son frère était ce qui combattait le plus fortement sa décision contre lui ; et profondément occupée de ces réflexions, elle s’assit jusqu’à ce que Marie, qui avait pris d’abord plaisir à la voir ainsi préoccupée, rappela son attention tout à coup, en lui disant : « Je resterais volontiers toute la journée à causer avec vous, mais nous devons ne pas oublier votre tante, et ainsi adieu, ma chère, mon aimable, mon excellente Fanny ; car, quoique nous allions nous retrouver dans le salon du déjeûner, il faut que je prenne congé de vous ici. Il me tarde que nous soyons réunies ; j’espère que lorsque nous nous reverrons, ce sera dans d’autres circonstances qui nous feront nous ouvrir nos cœurs l’une à l’autre, sans aucune réserve. »

Un tendre embrassement suivit ces paroles.

« Je verrai votre cousin à Londres bientôt, et sir Thomas dans le courant du printemps. Je suis certaine de rencontrer souvent votre cousin, l’aîné des fils de sir Thomas, et sa sœur, madame Rushworth, et Julia ; tous enfin, excepté vous. J’ai une faveur à vous demander, Fanny : c’est votre correspondance. »

Fanny ne put se refuser à cette demande. L’affection que miss Crawford lui témoignait l’avait touchée, et de plus, elle lui savait gré d’avoir rendu leur tête à tête moins pénible qu’elle ne l’avait craint. Enfin, cette entrevue était terminée, son secret lui appartenait encore, et Fanny croyait pouvoir se résigner à tout, tant que cela serait ainsi.

Dans la soirée, il y eut un autre adieu. Henri Crawford vint et resta quelque temps avec la famille. Le cœur de Fanny fut un peu amolli à son égard ; il paraissait véritablement affecté ; il était tout à fait différent de ce qu’il avait paru être précédemment. À peine disait-il quelques paroles. Il avait l’air d’être réellement affligé, et Fanny ne pouvait s’empêcher d’en être touchée, quoiqu’elle espérât ne plus le revoir qu’il ne fût le mari d’une autre femme.

Lorsque le moment du départ arriva, il prit sa main ; elle ne pouvait la lui refuser. Il ne dit rien, ou prononça quelques paroles qu’elle n’entendit pas ; et quand il fut parti, Fanny ne fut pas fâchée de ce que ce signe d’amitié eût eu lieu.

Le matin suivant, M. Crawford et sa sœur Marie étaient en route.

CHAPITRE XXXVII.

M. Crawford parti, le premier objet de sir Thomas fut d’observer s’il était regretté. Il s’attendait à ce que sa nièce s’apercevrait de son absence ; il l’examinait avec soin, mais il ne pouvait se flatter d’avoir découvert quelque chose à cet égard. Il n’apercevait pas le moindre changement dans la personne de Fanny. Elle était toujours si douce, si calme, que ses sentimens ne pouvaient être saisis par lui. Il ne la comprenait pas, et en conséquence il s’adressa à Edmond pour lui demander comment Fanny se trouvait en ce moment, et si elle était plus ou moins heureuse qu’elle ne l’avait été.

Edmond ne découvrait non plus aucun symptôme de regret, et il crut que son père avait un peu tort de penser que les trois ou quatre premiers jours Fanny s’apercevrait de l’absence de Crawford.

Mais ce qui le surprenait, c’était que la sœur de Crawford, l’amie, la compagne de Fanny, fût si peu regrettée par elle. Il s’étonnait de ce qu’elle en parlât si rarement et parlât si peu de son éloignement.

Hélas ! c’était précisément cette sœur, cette amie, cette compagne qui était la principale ennemie du repos de Fanny. Si elle avait pu penser que le sort de Marie était aussi peu lié avec la famille de sir Thomas, qu’elle espérait que le sien propre le serait avec M. Crawford, son cœur aurait été tranquille. Mais plus elle se rappelait le passé et faisait des remarques, et plus elle était pleinement convaincue que le mariage de miss Crawford avec Edmond était plus probable que jamais. L’inclination d’Edmond avait augmenté, et celle de miss Crawford n’était point douteuse. Edmond devait aller à Londres aussitôt qu’il aurait achevé quelques affaires relatives à Thornton-Lacey. Peut-être partirait-il dans une quinzaine ; il aimait à parler de ce voyage, et une fois qu’il se retrouverait avec miss Crawford, Fanny ne doutait plus de l’issue qu’aurait cette inclination mutuelle. Edmond serait accepté dès qu’il proposerait sa main à miss Crawford, et cependant il restait encore à celle-ci des sentimens qui faisaient mal augurer de cette union à Fanny, indépendamment de ce que ses propres sentimens lui faisaient éprouver à ce sujet.

Dans leur dernière conversation, miss Crawford, malgré quelques aimables sensations, avait encore été miss Crawford, et sans y penser, avait montré la même légèreté, la même inconséquence. Fanny ne croyait pas qu’il y eût le moindre rapport entre elle et Edmond, et elle pensait qu’il fallait désespérer de voir miss Crawford se conduire avec bon sens, puisque l’influence d’Edmond dans cette première époque de leur attachement, avait si peu de pouvoir sur elle pour éclairer son jugement. D’après cette persuasion, elle ne pouvait parler sans peine de miss Crawford.

Sir Thomas cependant s’en rapporta à ses propres espérances et à ses propres observations pour découvrir bientôt l’effet de l’absence de M. Crawford sur l’esprit de sa nièce ; une nouvelle visite qui survint lui parut devoir faire une diversion dans les sentimens de Fanny, qui expliquait l’indifférence qu’elle paraissait éprouver. William avait obtenu un congé de dix jours pour les passer dans le comté de Northampton. Il venait le plus heureux des lieutenans, parce qu’il en était le plus récemment nommé, pour peindre son bonheur et son habit d’uniforme.

Il arriva, et il aurait été charmé de pouvoir montrer cet uniforme, si la coutume cruelle n’avait prescrit de ne point le porter hors de service. L’habit était donc resté à Portsmouth, et Edmond conjecturait qu’avant que Fanny eût occasion de le voir, il serait usé ; mais sir Thomas fit part à son fils d’un projet qui mettait Fanny à même de voir le second lieutenant de la goëlette de sa majesté britannique, la Grive, dans toute sa gloire.

Ce projet était de laisser Fanny accompagner son frère jusqu’à Portsmouth, et passer quelque temps dans sa famille. Ce plan s’était présenté à sir Thomas dans un de ses momens de graves rêveries ; mais avant de l’arrêter, il consulta son fils. Edmond n’y trouva rien qui ne fût juste, et il ne douta point qu’il ne fût agréable à Fanny. C’en fut assez pour déterminer sir Thomas, et les mots : « Ce sera donc ! » prononcés avec décision, terminèrent l’affaire. Son but en cela n’était point de procurer à Fanny le plaisir de revoir ses parens, ni d’augmenter son bonheur. Il désirait bien qu’elle fît ce voyage avec plaisir, mais il désirait encore plus vivement qu’elle fût impatiente de revenir à Mansfield avant que le temps fixé pour son absence fût expiré ; et qu’une petite abstinence de l’élégance et du luxe du parc de Mansfield, en la rendant plus sage, lui fît mieux apprécier la fortune qui lui était offerte. La maison de son père devait faire sentir à Fanny le prix d’un grand revenu, et sir Thomas pensait qu’elle serait toute sa vie la plus sage et la plus heureuse des femmes, par l’effet de la comparaison qu’il avait projeté de la mettre à même de faire.

Si Fanny eût été d’un caractère à se livrer aux ravissemens, elle l’aurait vivement témoigné lorsque son oncle lui proposa d’aller rendre visite à ses parens, ses frères et ses sœurs, dont elle avait été séparée presque toute sa vie, et d’aller passer une couple de mois dans les lieux où s’était écoulée son enfance, en ayant William pour compagnon de voyage, et pouvant le voir jusqu’au dernier moment de son séjour à terre. Fanny fut vivement satisfaite, mais son bonheur était d’une nature calme, profonde, intime. Parlant ordinairement peu, elle était encore plus portée à garder le silence quand elle était vivement touchée. Dans le moment où son oncle lui fit cette proposition, elle ne put que le remercier et accepter. Mais ensuite, lorsqu’elle se fut familiarisée avec l’image des plaisirs qui s’étaient présentés soudainement à elle, elle put parler plus à l’aise avec Edmond et William de ce qu’elle éprouvait ; mais elle ressentait une tendre émotion que des mots ne pouvaient exprimer. Le souvenir de ses premiers plaisirs et de ce qu’elle avait souffert en les quittant, revenait dans sa pensée avec une nouvelle force. Se trouver entourée d’un cercle de parens qui l’aimaient, pouvoir se livrer sans contrainte à toute son affection, être à l’abri de toute mention de miss Crawford, c’était une position à laquelle Fanny ne pouvait penser sans se sentir pénétrée de bonheur.

Edmond aussi… ; être loin de lui pendant deux mois, et peut-être trois, ce ne pouvait que produire un bon effet pour Fanny. Éloignée de ses regards et de ses témoignages affectueux, soustraite au tourment continuel de connaître son cœur et de chercher à éviter ses confidences, elle pourrait raisonner d’une manière plus sage sur sa position. Elle pourrait parvenir à apprendre qu’il serait à Londres, et terminerait tout ce qui l’attirait dans cette ville, sans être malheureuse. Ce qui aurait été difficile à supporter à Mansfield, deviendrait un mal léger à Portsmouth.

La seule pensée qui tourmentât Fanny, était que sa tante serait moins agréablement sans elle. Son utilité auprès de lady Bertram était réelle. C’était aussi la partie du projet la plus difficile à arranger pour sir Thomas.

Mais il était maître au parc de Mansfield. Quand il avait résolu quelque chose, il pouvait l’exécuter ; et dans cette occasion, en faisant de ce sujet l’objet de sa conversation, en disant qu’il serait du devoir de Fanny d’aller passer quelque temps dans sa famille, il décida sa femme à laisser faire ce voyage à Fanny. Mais il obtint cela plutôt de sa soumission que de sa conviction, car lady Bertram n’examina d’autre chose dans cette affaire, que la volonté de sir Thomas.

Sir Thomas en avait appelé à sa raison, à sa conscience, à sa dignité. Il appela cela un sacrifice. Mais madame Norris s’efforçait de lui persuader que l’on pouvait très-bien se passer de Fanny, madame Norris étant prête à donner tout son temps à lady Bertram, et qu’enfin l’on ne pouvait avoir besoin de Fanny.

« Cela peut être, ma sœur, répondit lady Bertram ; vous avez raison ; mais je suis certaine qu’elle me manquera beaucoup. »

On s’occupa ensuite de communiquer cette résolution à Portsmouth. Fanny écrivit pour s’offrir elle-même ; et la réponse de sa mère, quoique courte, fut si tendre, si naturelle, si maternelle, que tout l’espoir du bonheur que Fanny se promettait fut confirmé.

William fut presqu’aussi heureux que sa sœur. Il avait le plus grand plaisir à penser qu’il verrait Fanny jusqu’au moment de s’embarquer, et que peut-être il la retrouverait à Portsmouth au retour de sa première croisière. En outre, il désirait ardemment voir la goëlette la Grive avant qu’elle sortît du port. Il crut ne devoir pas cacher à Fanny que son séjour de quelque temps chez sa mère ferait grand bien à chacun. « Je ne sais pas comment cela se fait, disait-il ; mais nous manquons de vos manières délicates et de votre bon ordre, chez mon père. La maison est toujours en confusion. Je suis certain que tout ira mieux quand vous y serez. Vous direz à ma mère de quelle façon elle doit s’y prendre ; vous serez utile à Susanne, à Betsy, les jeunes garçons vous aimeront et écouteront vos avis. Combien votre présence sera utile et agréable ! »

Pendant l’intervalle de temps qui s’écoula jusqu’à l’arrivée de la réponse de madame Price, William et Fanny furent très-alarmés sur leur voyage ; lorsque madame Norris vit que sir Thomas donnait à William des billets de banque afin qu’il voyageât en poste, elle eut l’idée de se mettre en troisième dans la voiture, et témoigna tout à coup un vif désir d’aller avec eux, pour aller voir sa pauvre chère sœur Price, qu’elle n’avait pas vue depuis vingt ans.

William et Fanny furent frappés de terreur en l’entendant manifester cette volonté. Tout l’agrément de leur voyage était détruit soudainement ; ils se regardaient l’un l’autre avec tristesse. Leur inquiétude dura une heure ou deux. Madame Norris n’éprouva ni encouragement ni contradiction. On la laissa décider elle-même cette affaire ; et elle finit, à la grande satisfaction de son neveu et de sa nièce, par se rappeler qu’on ne pouvait se passer d’elle en ce moment à Mansfield, et par réfléchir que si elle allait à Portsmouth, elle pourrait éviter difficilement de payer sa propre dépense. Ainsi sa pauvre chère sœur Price fut laissée de côté, et une autre séparation de vingt ans peut-être commença.

Les plans d’Edmond furent un peu contrariés par cette absence de Fanny. Il avait aussi un sacrifice à faire au parc de Mansfield aussi bien que sa tante. Il avait eu le projet de partir pour Londres à cette époque ; mais il ne pouvait quitter son père et sa mère précisément au moment où ils se séparaient de Fanny, dont la présence leur était aussi agréable qu’utile ; et avec un effort qu’il ne témoigna point, mais qu’il éprouva, il retarda pour une semaine ou deux, un voyage qu’il avait considéré comme devant fixer son bonheur pour toujours.

Il en parla à Fanny. Il lui fit de nouveau un autre discours confidentiel relatif à miss Crawford, et Fanny fut d’autant plus émue en l’écoutant, qu’elle pensait que c’était la dernière fois où le nom de miss Crawford serait mentionné entr’eux avec quelque reste de liberté. Une autre fois ensuite, lady Bertram ayant dit à sa nièce de lui écrire bientôt et souvent, lui promettant de lui écrire elle-même, Edmond saisit un moment favorable pour lui dire à demi-voix : « Je vous écrirai, Fanny, quand j’aurai quelque chose digne de vous être annoncé, quelque chose que vous aimiez à lire, et que vous lirez probablement bientôt. » Si elle s’était doutée du sens de ces paroles, la rougeur avec laquelle elle l’écoutait aurait encore été plus vive.

Elle devait essayer de s’armer contre cette lettre. Une lettre d’Edmond pouvait-elle donc être pour elle un objet d’effroi ? Elle sentait qu’elle n’avait pas encore éprouvé toutes les vicissitudes de l’esprit humain.

Pauvre Fanny ! quoiqu’elle allât volontiers et avec empressement à Portsmouth, la veille de son départ la remplit de tristesse. Elle embrassa étroitement sa tante Bertram, parce qu’elle savait que celle-ci serait privée d’elle ; elle baisa la main de son oncle en comprimant des sanglots, parce qu’elle savait lui avoir déplu ; et quant à Edmond, elle ne put lui parler ni le regarder, quand le moment de lui dire adieu fut venu. Ce ne fut qu’après que ce moment fut passé, qu’elle se rappela qu’il lui avait dit adieu comme un tendre frère.

Tout cela s’était passé le soir, le voyage devant commencer à la pointe du jour suivant ; et quand le petit cercle des habitans de Mansfield se retrouva à déjeûner, on parla de William et de Fanny, comme ayant déjà fait plusieurs milles.


FIN DU TROISIÈME VOLUME.




LE PARC


DE MANSFIELD.


IV.





LE PARC


DE MANSFIELD,


OU


LES TROIS COUSINES,



PAR L’AUTEUR DE RAISON ET SENSIBILITÉ,


OU LES DEUX MANIÈRES D’AIMER ; D’ORGUEIL


ET PRÉJUGÉ, etc.



TRADUIT DE L’ANGLAIS,


PAR M. HENRI V******N.


TOME QUATRIÈME.



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PARIS,


J.G. DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,


rue des Petits-Augustins, n°5 (ancien hôtel de Persan).


1816.



CHAPITRE XXXVIII.

La nouveauté de voyager, et le bonheur d’être avec William, produisirent bientôt leur effet naturel sur l’esprit de Fanny, lorsque le parc de Mansfield fut laissé en arrière et que l’on quitta La voiture de sir Thomas à la première poste.

La conversation entre le frère et la sœur ne tarissait point ; chaque objet devenait un sujet d’amusement. William parlait souvent de la goëlette la Grive, de son espoir de se trouver bientôt dans une brillante action, qui le ferait devenir premier lieutenant, ou qui lui donnerait des parts de prise en argent qui serviraient à rendre la maison paternelle plus agréable, et à bâtir la petite maison où lui et Fanny passeraient leur vie ensemble.

Les intérêts immédiats de Fanny, relativement à M. Crawford, ne faisaient point le sujet de la conversation. William savait ce qui s’était passé, et il regrettait sérieusement que sa sœur fût aussi indifférente pour un homme qu’il estimait infiniment. Mais il était d’un âge où l’on est tout pour l’amour, et en conséquence, il ne pouvait blâmer sa sœur.

Fanny avait des motifs pour croire qu’elle n’était point encore oubliée par M. Crawford. Sa sœur lui avait écrit souvent dans les trois semaines qui venaient de s’écouler, et dans chaque lettre, il y avait quelques lignes aussi animées et précises que ses discours. C’était une correspondance que Fanny n’aimait point. Edmond n’avait point de repos que Fanny ne lui eût lu chaque lettre, et alors elle était forcée d’écouter ses louanges sur le langage de miss Crawford et sur la chaleur de son attachement. Il y avait en effet, dans ces lettres, beaucoup d’allusions auxquelles Edmond ne pouvait se croire étranger, et Fanny ne pouvait recevoir avec plaisir une correspondance qui la forçait à lire les vœux d’un homme qu’elle n’aimait point, et à servir la passion pour une autre femme qu’elle, de celui qu’elle aimait. Elle espérait que lorsqu’elle ne serait plus sous le même toit qu’Edmond, miss Crawford n’aurait plus de motifs pour lui écrire, et qu’à Portsmouth, leur correspondance finirait par s’éteindre.

Ces pensées et d’autres semblables, faisaient que Fanny avançait joyeusement dans son voyage, et aussi rapidement qu’on pouvait le faire dans le mois de février. Ils arrivèrent à Oxford, mais Fanny n’eut que le temps de donner un coup-d’œil au collége où Edmond avait étudié. Ils ne s’arrêtèrent point dans cette ville, et vinrent souper à Newbury.

Le soir du jour suivant, ils étaient auprès de Portsmouth : ils passèrent le pont-levis et entrèrent dans la ville comme le jour finissait. Guidés par la forte voix de William, ils furent conduits dans une rue étroite, et s’arrêtèrent devant la porte d’une petite maison habitée par madame Price.

Fanny était toute saisie. Au moment où ils s’arrêtèrent, une servante d’une mise très-négligée, qui paraissait les attendre, s’avança, ayant l’air plus empressée de leur dire des nouvelles que de les aider, et s’écria aussitôt : « M. William, la Grive est sortie du port ; l’un des officiers est venu ici. » Elle fut interrompue tout à coup par un beau jeune garçon de onze ans qui, sortant précipitamment de la maison, poussa la servante décote, et, pendant que William ouvrait la chaise de poste lui-même, s’écria : « Vous arrivez précisément à temps. Nous vous attendons depuis une demi-heure. La Grive est sortie du port ce matin. Elle avait bien bonne mine. On pense qu’elle recevra ses ordres dans un jour ou deux. Monsieur Campbell est venu ici à quatre heures pour s’informer de vous. Il y a une des chaloupes de la Grive dans laquelle il doit partir à six heures, et il espère que vous serez arrivé à temps pour partir avec lui. »

Pendant que William aidait Fanny à descendra de la voiture, ce jeune frère lui donna à peine un coup-d’œil, mais il ne se refusa point à ce qu’elle l’embrassât, quoiqu’il fût entièrement occupé de donner de nouveaux détails sur la sortie de la Grive, qui l’intéressait d’autant plus vivement, qu’il devait commencer sur ce bâtiment sa carrière de marin, dans ce moment même.

Un instant après, Fanny rencontra sa mère dans le corridor étroit qui était à l’entrée de la maison, et en fut reçue avec toute la tendresse qu’elle pouvait désirer. Ses traits lui rappelèrent exactement ceux de sa tante Bertram. Deux jeunes sœurs, l’une, Susanne, belle jeune fille de quatorze ans, et l’autre, Betsy, la plus jeune de la famille, âgée de cinq ans, témoignèrent également de la joie à la voir, quoique sans aucune forme de politesse pour la recevoir. Mais Fanny ne demandait que de la tendresse de leur part.

On la fit entrer dans le parloir, qui était si petit, qu’elle crut que ce n’était qu’une étroite antichambre. Cependant comme elle vit que l’on s’arrêtait dans cette chambre, elle se blâma elle-même des sentimens qu’elle avait éprouvés en y entrant, et s’efforça de n’en rien laisser apercevoir. Mais sa mère ne pouvait rester assez long-temps assise pour les remarquer. Elle retourna bientôt à la porte qui donnait sur la rue pour voir William : « Ô mon cher William ! combien je suis aise de te voir ! Mais, as-tu entendu parler de la Grive ? Elle est déjà sortie du port, trois jours plutôt que nous ne le pensions. Je ne sais comment faire les préparatifs de ton frère Samuel ; les ordres peuvent arriver demain. Je suis prise tout à fait au dépourvu, et maintenant il faut que tu partes aussi pour Spithead. Campbell est venu pour te chercher. Que ferons-nous ? J’espérais passer une soirée agréable avec vous. Tout me vient à la fois. »

Son fils répondit gaîment que tout était pour le mieux. « J’aurais certainement préféré que la goëlette fût restée dans le port, pour que j’eusse quelques heures à passer avec vous. Mais comme il y a une chaloupe à terre, il n’y a pas moyen de ne pas s’y embarquer. Où la Grive est-elle placée ? à Spithead ? auprès du Canopus ? Mais qu’importe ? Fanny est dans le parloir, pourquoi restons-nous dans le passage ? Venez, ma mère, vous avez à peine regardé votre chère Fanny. »

Tous deux entrèrent, et madame Price, après avoir embrassé de nouveau tendrement sa fille, et parlé un peu de la taille qu’elle avait acquise, commença à s’inquiéter de ce dont les deux voyageurs pouvaient avoir besoin pour se remettre de leurs fatigues.

« Chers enfans ! combien vous devez être fatigués ! Et maintenant, que vous donnerai-je ? Voudrez-vous une tasse de thé, ou quelque autre chose ? Je crains que Campbell ne soit ici avant que nous ayons le temps de préparer un beef-steak. Nous n’avons point de boucher dans le voisinage ; c’est très-gênant, de n’avoir point de boucher dans la rue. Nous étions mieux dans notre précédente maison. Peut-être voudrez-vous du thé aussitôt qu’il pourra être prêt ? »

William et Fanny dirent qu’ils préféraient le thé à toute autre chose. En ce cas, Betsy, ma chère, cours à la cuisine, et vois si Rebecca a mis l’eau sur le feu. Dis-lui d’apporter le thé le plutôt possible… Betsy est une très-bonne petite ménagère. »

Betsy courut avec empressement, fière de montrer son habileté devant sa belle nouvelle sœur.

La mère, inquiète, continua : « Quel triste feu nous avons ! Vous devez être transie de froid ; approchez davantage votre chaise. Je ne sais où a été Rebecca. Il y a plus d’une heure que je lui ai dit d’apporter du charbon. Susanne, vous auriez dû prendre soin du feu. »

« J’étais en haut, maman, à faire ma besogne, répondit Susanne avec un ton décidé qui fit tressaillir Fanny. Vous savez que vous venez de décider que ma sœur Fanny et moi nous aurions l’autre chambre ; et je n’ai pu avoir Rebecca pour m’aider. »

Différentes choses qui survinrent, empêchèrent la continuation de la discussion. D’abord, le postillon vint pour être payé, ensuite, il y eut un combat entre Samuel et Rebecca, sur la manière de porter au premier étage la malle de Fanny, que Samuel voulait transporter tout seul ; et enfin, M. Price vint lui-même, précédé par les éclats de sa voix bruyante, et par une sorte de jurement, parce qu’il s’était heurté dans le passage contre le porte-manteau de son fils. Il criait qu’on allumât une chandelle ; on n’en apportait toutefois pas, et il s’avança ainsi dans la chambre.

Fanny s’était levée pour aller à sa rencontre ; mais elle se rassit, s’apercevant qu’il ne la voyait pas dans l’obscurité, et ne pensait nullement à elle. Il commença aussitôt, après avoir secoué amicalement la main de son fils : « Ha ! sois le bien venu, mon garçon ! Je suis bien aise de te voir. Sais-tu les nouvelles ! la Grive est sortie du port ce matin. Alerte ! est le mot du guet, comme tu vois. Par Dieu ! tu arrives juste à temps. Je ne serais point étonné que vous partissiez demain. Cependant, vous ne pouvez pas partir avec le vent qu’il fait, si vous allez croiser à l’Ouest avec l’Éléphant, comme le pense le capitaine Walsh. Par Dieu ! je voudrais que cela fût vrai ; mais le vieux Scholey croit que vous irez d’abord dans le Texel. Eh bien ! nous sommes prêts, quelque chose qu’il en soit. Mais, par Dieu ! tu as perdu un beau coup-d’œil en n’étant pas ici ce matin, pour voir la Grive sortir du port. Je n’aurais pas voulu pour mille guinées manquer ce coup-d’œil-là. J’ai passé deux heures cette après-midi sur la plate-forme, à la regarder. Elle est en poupe de l’Endymion, à bas-bord de la Cléopâtre. »

« Ah ! s’écria William, c’est-là précisément que je l’aurais placée. Mais, mon père, voici Fanny ; il fait si sombre que vous ne l’apercevez pas. »

M. Price embrassa alors sa fille, en avouant qu’il l’avait tout à fait oubliée ; et après ce baiser cordial, et avoir observé qu’elle était grande comme une femme, et qu’il pensait qu’il lui faudrait bientôt un mari, il parut très-porté à l’oublier de nouveau.

Fanny se remit sur sa chaise, un peu affligée du langage de son père, et incommodée de l’odeur d’eau-de-vie qu’il exhalait. Il ne parla plus qu’à son fils, et seulement de la Grive, quoique William essaya plus d’une fois de le ramener à Fanny et à son voyage.

On obtint enfin une chandelle ; mais comme il n’y avait encore aucune apparence de thé, William se détermina à aller changer d’habit, et à faire ses dispositions pour partir dans la soirée.

Comme il quittait la chambre, deux jeunes garçons vermeils, les habits en désordre et tout crottés, âgés de huit à neuf ans, se précipitèrent dans le parloir. Ils sortaient de leur école et accouraient pour voir leur sœur, et dire que la Grive était sortie du port. Ils s’appelaient Thomas et Charles ; celui-ci était né depuis le départ de Fanny ; mais elle avait vu Thomas enfant, et elle était charmée de le revoir. Tous deux furent tendrement embrassés par elle ; mais elle voulait garder Thomas à ses côtés, pour reconnaître les traits de l’enfant qu’elle avait chéri. Thomas, toutefois, ne s’arrangeait point de ces caresses. Il n’était pas venu à la maison pour y rester assis, mais pour courir et faire tapage. Bientôt les deux garçons s’échappèrent d’auprès de leur sœur, et firent un tel vacarme dans le corridor et dans le parloir, que Fanny eut bientôt un violent mal de tête.

Elle avait vu toutes les personnes de la famille qui étaient à la maison. Il y avait encore deux autres frères plus jeunes qu’elle, dont l’un était employé dans une administration à Londres, et l’autre, officier marin, à bord d’un bâtiment de l’Inde. Mais quoiqu’elle eût vu tous les membres de la famille, elle n’avait pas encore entendu tout le bruit qu’ils pouvaient faire. William appela bientôt, du second étage où il se trouvait, sa mère et Rebecca ; il cherchait quelque chose qu’il ne retrouvait plus. Une clef était égarée : Betsy était accusée d’en avoir fait un jouet.

Madame Price, Rebecca et Betsy montèrent ensemble pour se défendre, toutes parlant ensemble, et Rebecca plus haut que les autres. Pendant ce temps-là, Samuel, Thomas et Charles se poursuivaient sur l’escalier, en faisant des cris et en sautant les uns après les autres.

Fanny était presque assourdie. La petitesse de la maison, et le peu d’épaisseur des murs, n’empêchaient aucun bruit de venir frapper ses oreilles. Dans la chambre, tout était assez tranquille ; Susanne ayant disparu avec les autres, il n’y était resté que son père ; et celui-ci prenant une gazette qu’un voisin avait coutume de lui prêter, s’était mis à la lire avec attention, sans paraître se rappeler l’existence de sa fille. La seule chandelle qu’il y eût dans l’appartement, lui servait entièrement ; il la tenait entre le journal et lui, sans penser pour cela aux convenances pour les autres.

Tel était l’état de la maison. Ce n’était pas ce que Fanny avait attendu, mais elle se reprochait d’en être attristée ; quel droit avait-elle de se croire de quelque importance dans la maison ? Peut-être ne serait-ce pas tous les jours de même. Le départ de la Grive était en ce moment l’objet qui absorbait tout. Un ou deux jours suffiraient pour lui montrer qu’il n’en était pas toujours ainsi. Cependant, elle pensait que cela ne se serait pas passé de la même manière à Mansfield.

Elle fut interrompue dans ces réflexions, par une exclamation de son père, au moment où le bruit avait redoublé dans le corridor. « Au diable ces jeunes drôles ! quel vacarme ! Hé !… La voix de Samuel l’emporte par dessus tous les autres ; il est bon pour faire un matelot. Holà ! Samuel ! soyez plus tranquille, ou bien je vais après vous. »

Cinq minutes après cette menace, les trois garçons entrèrent tout à coup dans la chambre, et s’assirent, le visage enflammé et tout essoufflés, continuant de se faire des niches sous les yeux de leur père.

La porte s’ouvrit enfin pour un objet qui fut bien reçu. C’était le thé que Fanny avait désespéré de voir arriver dans la soirée. Susanne, accompagnée d’une seconde servante, prépara tout, et s’acquitta très-bien de cet emploi. Les esprits de Fanny furent ranimés ; ses forces furent de même réparées. Susanne avait une physionomie ouverte et aimable ; elle ressemblait à William, et Fanny espérait trouver en elle, comme dans William, des dispositions amicales pour elle.

Dans cet état de choses, qui était plus paisible, William rentra, suivi de sa mère et de Betsy. Il était en uniforme de lieutenant, ce qui le faisait paraître encore avec plus d’avantage. Il s’avança vers Fanny avec le sourire du bonheur sur les lèvres. Fanny se leva et le regarda pendant un moment avec admiration, et se jeta ensuite dans ses bras, émue à la fois par le chagrin et le plaisir. Mais elle se remit bientôt et essuyant ses larmes, elle examina l’uniforme de William, écoutant les espérances qu’il lui donnait de le voir chaque jour avant qu’il mît à la voile.

Quelques instans après, parut M. Campbell, chirurgien de la Grive, qui venait chercher son ami. Après un quart-d’heure de vif entretien entre les hommes, le bruit fut à son comble. Les hommes et les jeunes garçons se mirent en mouvement. Le moment de partir était venu ; tout était prêt ; William prit congé, et tous sortirent. Les trois garçons, malgré les instances de leur mère, voulurent voir leur frère et monsieur Campbell s’embarquer, et M. Price sortit en même temps pour aller rendre à son voisin la gazette qu’on lui avait prêtée.

Une espèce de tranquillité pouvait être attendue enfin, lorsque Rebecca eut emporté l’attirail du thé, et que madame Price, après avoir serré quelques robes que Betsy avait ôtées d’un tiroir pour s’en faire un jouet, s’assit en exprimant ses regrets de ce que Samuel n’eût pas été prêt à partir avec William.

Les questions commencèrent, et l’une des premières, fut comment lady Bertram agissait à l’égard de ses domestiques. La famille Bertram fut oubliée, pour le détail des défauts de Rebecca, contre laquelle Susanne et la petite Betsy elle-même formaient aussi des plaintes.

Fanny gardait le silence, et en regardant la petite Betsy, se rappelait une autre jeune sœur qui était morte depuis son départ. Mais craignant d’affliger sa mère, elle n’en avait pas fait mention. Pendant qu’elle était occupée de ces pensées, la petite Betsy, à quelque distance, examinait quelque chose furtivement, et paraissait vouloir en dérober la vue à Susanne.

« Qu’est-ce que tu as là, mon amour ? dit Fanny ; viens me le montrer. »

C’était un couteau d’argent. Aussitôt Susanne s’élança de sa chaise, en le réclamant comme sa propriété, et cherchant à l’ôter à Betsy. L’enfant courut se mettre sous la protection de sa mère, et Susanne ne put que se plaindre en cherchant à mettre Fanny dans ses intérêts. « Sa petite sœur Marie lui avait donné ce couteau à son lit de mort, dit-elle ; mais sa mère le lui avait ôté, et le laissait toujours prendre à Betsy. »

Fanny fut tout à fait choquée. Tout sentiment de devoir de tendresse et de délicatesse était blessé par le discours de sa sœur, ainsi que par la réponse de sa mère.

« Comment, Susanne, pouvez-vous être si revêche ? Vous êtes toujours en querelle à cause de ce couteau. Pauvre petite Betsy, combien Susanne est peu complaisante pour toi ? Mais tu n’aurais pas dû prendre ce couteau dans le tiroir, parce que Susanne se fâche toujours à cause de cela. Une autrefois je le cacherai, Betsy. La pauvre petite Marie ne se doutait pas qu’il deviendrait un sujet de dispute, lorsqu’elle me dit, deux heures avant qu’elle mourût : « Maman, donnez mon couteau à Susanne quand je serai morte. » Pauvre petite ! c’était un couteau de sa marraine, madame Maxwell. Elle l’avait reçu six semaines avant sa mort. Pauvre petite créature ! Mais elle fut enlevée aux maux à venir. Betsy ! Tous n’avez pas le bonheur d’avoir une pareille marraine ; la tante Norris demeure trop loin de nous, pour penser à de petits enfans comme vous. »

Fanny n’avait, en effet, rien apporté de la part de la tante Norris, qu’une recommandation à sa filleule, d’être une bonne fille, et de bien apprendre à lire.

Fanny, fatiguée de corps et d’esprit, accepta avec empressement la première invitation que sa mère lui fit d’aller se mettre au lit, et elle quitta la chambre dans laquelle tout était devenu de nouveau en désordre. Les trois garçons rentraient, demandant leur souper ; M. Price criait qu’on lui apportât son rum, et Rebecca ne se trouvait jamais où elle aurait dû être.

L’appartement où se rendit Fanny n’avait rien qui pût ranimer ses esprits. La chambre qu’elle devait partager avec Susanne était petite et à peine meublée. Son imagination était frappée de la petitesse des appartemens qu’elle avait vus, ainsi que de celle de l’escalier et des corridors. Elle ne pensait plus qu’avec respect à sa chambre de Mansfield.

CHAPITRE XXXIX.

Si les sentimens de Fanny avaient été connus de sir Thomas, lorsqu’elle écrivit à sa tante pour lui annoncer son arrivée, il n’aurait pas désespéré de réussir dans son plan ; s’il eût connu la moitié de ceux qu’elle éprouvait au bout d’une semaine, il aurait pensé que M. Crawford était certain de l’obtenir, et il aurait admiré sa propre sagacité.

Avant une semaine, en effet, tout fut contrariété pour Fanny. William était parti, la Grive avait reçu ses ordres, le vent avait changé, et pendant que William était resté à bord de sa goëlette, il n’était venu que deux fois à Portsmouth. Fanny n’avait eu avec lui aucun entretien particulier, elle ne l’avait vu qu’à la hâte. Sa dernière pensée avait été pour elle. Prêt à partir, il s’était adressé à sa mère, et lui avait dit : « Prenez soin de Fanny, ma mère ; elle est délicate, et n’est pas habituée, comme nous, à une vie rude. Prenez-en soin, je vous en prie. »

William était parti, et la maison où il avait laissé Fanny était, à tous égards, l’opposé de ce qu’elle avait espéré. C’était la demeure du bruit, de la confusion et de l’inconvenance. Personne n’était à sa place, et rien n’était fait comme cela aurait dû être. Fanny éprouvait, malgré elle, qu’elle ne pouvait respecter ses parens comme elle avait cru le faire. Son père négligeait sa famille, avait de mauvaises habitudes et des manières encore plus mauvaises. Il ne manquait pas de talens ; mais il n’avait aucune curiosité et aucune instruction au-delà de sa profession. Il ne lisait que la gazette et la liste de la marine. Il ne parlait jamais que du chantier, du port et de Spithead ; il jurait, il buvait, il était mal vêtu et grossier. Il n’avait jamais témoigné à sa fille la moindre tendresse qui rappelât le premier accueil qu’il lui avait fait, et quand il lui adressait la parole, ce n’était que pour la rendre l’objet d’une plaisanterie déplacée.

Fanny s’était encore plus trompée à l’égard de sa mère. Elle avait compté trouver beaucoup d’affection en elle, et cela se réduisait à presque rien. Madame Price n’était pas insensible ; mais Fanny, au lieu de gagner dans son affection, n’en éprouvait aucune plus grande tendresse que le premier jour de son arrivée. Son cœur et son temps étaient déjà remplis ; elle n’avait plus ni loisir ni attachement à donner à Fanny : elle aimait vivement ses fils ; Betsy était la première de ses filles qui lui eût inspiré quelque amitié. Elle avait pour elle une indulgence injuste : ses journées s’écoulaient dans une sorte de tracas continuel, toujours affairée sans rien effectuer, toujours en arrière de sa besogne, et s’en plaignant sans rien changer à sa manière d’agir. Madame Price ressemblait beaucoup plus à lady Bertram qu’à madame Norris : elle était économe par nécessité. Son caractère la portait à l’indulgence comme lady Bertram ; et une situation aisée aurait beaucoup mieux convenu à ses dispositions naturelles que les fatigues et le trouble auxquels son mariage imprudent l’avait assujétie. Elle aurait pu être une dame d’importance aussi bien que lady Bertram ; mais madame Norris aurait été une plus respectable mère de famille de neuf enfans, avec un modique revenu. Fanny était forcée de s’avouer que sa mère était partiale, inconsidérée, ne reprenant jamais à temps ses enfans, laissant sa maison dans le désordre et dans un vacarme continuel, ne témoignant à sa fille aucun désir d’avoir son attachement, ni aucune inclination pour sa société.

Fanny voulait se rendre utile et ne pas paraître éloignée, par l’éducation qu’elle avait reçue, de contribuer à diminuer les travaux du ménage. En se mettant à l’ouvrage immédiatement, et en travaillant avec persévérance et diligence, elle était parvenue à ce que Samuel avait pu s’embarquer avec plus de la moitié de son trousseau achevé. Samuel l’avait intéressé ; quoique bruyant et impatient, il était adroit, intelligent, et il commençait, dans le peu de jours qu’il avait passés auprès d’elle, à ressentir l’influence de la douce persuasion de Fanny. Elle l’avait jugé le meilleur des trois jeunes garçons. Thomas et Charles, beaucoup plus jeunes, étaient insensibles au langage de la raison, et leur sœur désespéra bientôt de les rendre attentifs à ses avis.

CHAPITRE XL.

Fanny ne s’était point trompée en pensant que sa correspondance avec miss Crawford ne serait point animée ; mais lorsqu’après un plus long intervalle que le premier, elle reçut une autre lettre d’elle, elle éprouva qu’il s’était fait une autre étrange révolution dans son esprit. Elle fut véritablement satisfaite de recevoir cette lettre quand elle arriva. Dans l’exil où elle se trouvait de la bonne société, il était agréable pour elle de recevoir des nouvelles d’une personne qui appartenait à celle dans laquelle son cœur avait vécu. Le prétexte ordinaire des fêtes qui s’étaient succédées pour miss Crawford, lui servait d’excuse pour n’avoir pas écrit plutôt à Fanny ; « et maintenant que j’ai commencé, continuait-elle, ma lettre ne sera pas digne d’être lue de vous, car il ne s’y trouvera aucun mot d’amour à la fin ; il ne s’y trouvera point trois ou quatre lignes passionnées du dévoué H. C… Henri est à Norfolk ; des affaires l’ont appelé à Everingham depuis dix jours. Peut-être est-ce un prétexte pour voyager en même temps que vous. Enfin j’ai réussi à rencontrer vos cousines, la chère Julia et la chère madame Rushworth. Nous nous sommes vues hier, et cela nous a fait un plaisir mutuel. Nous avions bien des choses à nous dire ! Je n’entreprendrai point de vous peindre l’air que madame Rushworth avait quand on a parle de vous. Je ne pense pas qu’elle ne sache point garder son sang-froid, mais elle n’en avait point assez pour les demandes d’hier. Julia était celle des deux sœurs qui avait l’air plus satisfait quand il a été question de vous. Elle ne paraissait point faire d’efforts pour se remettre après que j’eus parlé de Fanny, et que j’en eus parlé comme une sœur devait le faire. Mais le jour de gaîté viendra pour madame Rushworth ; nous avons reçu ses invitations pour la première fête qu’elle donne, et qui sera le 28. Elle paraîtra alors dans tout son éclat ; elle occupe une des plus belles maisons de la rue Wimpole. Henri n’aurait pu lui donner une semblable maison. J’espère qu’elle se le rappellera et qu’elle-sera satisfaite de se trouver la reine d’un palais magnifique. Comme je ne veux point lui faire de la peine, je ne prononcerai plus votre nom devant elle. Elle deviendra sage par degrés ; d’après tout ce que je vois et ce que j’entends dire, les attentions de M. Yates pour Julia continuent, mais je ne sais pas s’il reçoit quelque sérieux encouragement ; elle pourrait mieux faire ; car si l’on ôte à M. Yates son bavardage, il ne lui reste plus rien. Votre cousin Edmond ne paraît pas ; il est peut-être retenu par des devoirs de paroisse. Il y a peut-être à Thornton-Lacey quelque vieille femme à convertir. Je ne veux pas penser que je sois négligée à cause d’une jeune. Adieu, ma chère Fanny, écrivez-moi quelques mots pour réjouir les yeux de Henri quand il reviendra, et rendez-moi compte de tous les jeunes capitaines que vous dédaignez à cause de lui. »

Cette lettre fournissait à Fanny de grands motifs de méditation et d’une nature peu agréable ; cependant, telle qu’elle était, elle aurait été bien aise d’en recevoir une pareille toutes les semaines, parce qu’elle y trouvait des nouvelles de personnes et de choses qui n’avaient jamais autant excité sa curiosité. Sa correspondance avec sa tante Bertram était la seule chose qui lui parût être d’un plus haut intérêt.

Quant à la société qu’elle pouvait trouver à Portsmouth, il n’y avait rien dans le cercle des connaissances de son père et de sa mère qui pût lui donner la moindre satisfaction dans ce genre. Les hommes lui paraissaient grossiers et les femmes mal élevées.

Le premier dédommagement réel que Fanny trouva, fut dans la connaissance plus approfondie de Susanne et dans l’espérance de pouvoir lui être utile. Susanne s’était toujours très-bien conduite avec elle, mais le caractère de décision qui régnait en général dans ses manières avait étonné et alarmé Fanny, et il fallut un espace de quinze jours pour quelle pût comprendre un caractère qui était si différent du sien. Susanne voyait qu’il y avait beaucoup à redire sur l’administration du ménage de sa mère, et désirait qu’il fût bien tenu. Il n’était pas étonnant qu’une jeune fille de quatorze ans se trompât dans la méthode de réforme qu’elle voulait faire adopter, et Fanny devint bientôt plus disposée à admirer la justesse naturelle de son esprit, qu’à censurer sa manière d’agir.

L’intimité s’établit entre Fanny et Susanne avec un avantage mutuel. En se tenant dans les chambres supérieures, elles échappaient au tumulte de la maison. Fanny trouvait sa tranquillité, et Susanne apprenait à penser que ce n’était pas un mal que d’être tranquillement occupée. Elles étaient sans feu, mais cette privation était familière à Fanny, et elle en souffrait d’autant moins que cela lui rappelait la chambre de l’Est ; c’était le seul point de ressemblance : pour l’espace, la lumière, les meubles, la vue, il n’y avait rien de pareil dans les deux appartemens, et Fanny soupirait souvent en se rappelant ses livres, ses cartons et tout ce qu’elle avait laissé dans la chambre de l’Est. Par degré, les deux sœurs parvinrent à passer la plus grande partie de la matinée dans l’appartement d’en haut. D’abord le temps se passa à travailler et à converser, mais au bout de quelques jours, le souvenir des livres devint si vif, que Fanny trouva qu’il était impossible de n’en pas avoir de nouveaux. Il n’y en avait aucun dans la maison de son père, mais la richesse rend hardi, et Fanny, au moyen d’une partie de celle qu’elle possédait, eut à sa disposition un magasin de librairie. Susanne n’avait rien lu ; Fanny éprouvait le désir de lui faire partager ses premiers plaisirs et de lui inspirer du goût pour la biographie et la poésie, qui faisaient ses délices.

Elle espérait, de plus, dissiper par cette occupation des souvenirs qui n’étaient que trop prompts à s’emparer de sa pensée, quand ses doigts seuls étaient occupés, et s’empêcher sur-tout de suivre en idées Edmond à Londres, où elle savait, d’après la dernière lettre de sa tante, qu’il était allé. Elle n’avait aucun doute sur ce qui devait résulter de ce voyage. La notification qu’elle attendait pouvait arriver à chaque instant ; et si la lecture pouvait bannir pendant seulement une heure la crainte où Fanny était de recevoir cette nouvelle, c’était toujours quelque chose de gagné.

CHAPITRE XLI.

D’après les calculs de Fanny, Edmond devait être à Londres depuis une semaine, et cependant elle n’en recevait aucune nouvelle. Elle tirait trois conclusions de ce silence, entre lesquelles son esprit flottait incertain. Son départ avait peut-être été différé, ou bien il n’avait point encore eu l’occasion de voir miss Crawford, ou bien peut-être il était trop heureux pour avoir le temps d’écrire une lettre.

Peu de jours après (il y avait un mois d’écoulé depuis son départ de Mansfield, ce qu’elle ne manquait jamais de calculer chaque jour), elle et Susanne s’apprêtaient à se retirer, suivant leur usage, dans l’appartement d’en haut, lorsqu’un coup de marteau annonça une visite. L’empressement de Rebecca à aller ouvrir la porte, fonction qu’elle préférait à toute autre, les empêcha de pouvoir l’éviter.

C’était la voix d’un gentleman ; c’était une voix qui avait déjà répandu la pâleur sur le visage de Fanny, lorsque M. Crawford entra dans la chambre où elle se trouvait.

Le bon sens qu’elle possédait ne tarda pas à venir à son aide ; elle présenta M. Crawford à sa mère comme un protecteur de William, quoiqu’elle aurait pensé auparavant qu’elle n’eût pas été capable de proférer une syllabe dans une pareille situation. L’idée que M. Crawford se présentait comme l’ami de William, lui donnait un peu de courage ; mais après l’avoir nommé ainsi à sa mère, et après que l’on eut pris des siéges, l’effroi que cette visite lui inspirait se renouvela, et elle se croyait sur le point de s’évanouir.

Pendant qu’elle cherchait à se ranimer, Crawford, qui d’abord s’était avancé vers elle avec un air aussi empressé qu’à aucune époque antérieure, eut l’attention de détourner ses regards pour lui donner le loisir de reprendre ses esprits. Il s’occupait entièrement de madame Price, et lui parlait avec une politesse, une convenance d’expressions, et en même temps un degré d’intérêt qui rendaient ses manières d’être parfaites.

Celles de madame Price étaient également on ne peut plus convenables. Animée par la présence d’un pareil ami de son fils, et par le désir de paraître avantageusement devant lui, ses expressions étaient celles de la reconnaissance maternelle, et elles ne pouvaient que plaire. M. Price était sorti, ce que madame Price regrettait beaucoup ; Fanny avait assez repris ses sens pour sentir qu’elle ne devait pas partager ce regret ; elle ne pouvait se défendre d’un sentiment de confusion, à cause de l’état de la maison où Crawford la trouvait. La présence de son père n’aurait fait qu’augmenter ce pénible sentiment.

On parla de William ; madame Price ne pouvait tarir sur ce sujet, et M. Crawford montrait un intérêt pour son fils aussi vif qu’elle pouvait le désirer. Elle pensait qu’elle n’avait jamais vu de sa vie un homme aussi agréable, et elle s’étonnait qu’il ne fût venu à Portsmouth, ni pour visiter le port amiral, ni pour rendre visite au commissaire, ni même pour voir le chantier. Il était arrivé la nuit précédente pour rester un ou deux jours à Portsmouth, sans avoir aucun de ces projets.

Pendant qu’il donnait ces détails, Fanny avait eu le temps de reprendre courage. Elle put soutenir assez bien les regards de Crawford et apprendre de lui qu’il avait passé une demi-heure avec sa sœur le soir où il avait quitté Londres, et qu’elle l’avait chargé de ses plus tendres complimens pour elle, mais qu’elle n’avait pas eu le temps de lui écrire ; que son cousin Edmond était à Londres, qu’il ne l’avait pas vu, mais qu’il était en très-bonne santé, et qu’il avait dû dîner la veille avec la famille Fraser.

Après avoir parlé de Mansfield et de ses habitans, Crawford commença à proposer à demi une promenade du matin. « La matinée, disait-il, était superbe ; et à l’époque de l’année où l’on se trouvait, une belle matinée était si souvent métamorphosée en mauvais temps, qu’il était très-sage de ne pas différer d’en profiter. » Madame Price dit, qu’à l’exception du dimanche, elle ne sortait pas de sa maison, à cause des soins que sa nombreuse famille exigeait ; mais elle permit à ses filles de profiter de l’offre de M. Crawford ; et dix minutes après, Fanny, toute surprise et honteuse, était dans la grande rue avec M. Crawford, qui donnait aussi le bras à Susanne.

Ce fut bientôt peine sur peine, confusion sur confusion ; au bout de quelques instans, les promeneurs rencontrèrent M. Price, dont la toilette était d’autant moins recherchée, que ce jour-là était un samedi. Il s’arrêta ; et comme il regardait l’étranger qui conduisait ses filles d’un air peu poli, Fanny fut obligée de lui présenter M. Crawford. Elle ne pouvait former de doute sur l’impression que Crawford devait éprouver. Il devait être choqué, il devait renoncer à toute idée de former une pareille alliance ; et quoique Fanny eût vivement souhaité que l’affection de Crawford pour elle cessât, cette sorte de conclusion lui était pénible.

M. Crawford ne pouvait avoir la pensée de prendre son futur beau-père pour modèle dans la manière de se vêtir ; mais (ainsi que Fanny le remarqua promptement avec une vive satisfaction) M. Price était un homme très-différent en présence d’un pareil étranger, de ce qu’il était ordinairement chez lui. Ses manières, sans être très-polies, étaient plus que passables ; ses expressions étaient celles d’un père reconnaissant, d’un homme sensible. Sa voix forte ne faisait point un mauvais effet en plein air, et aucun jurement ne sortait de sa bouche. C’était un compliment qu’il faisait aux bonnes façons de M. Crawford, et quelque pût être le résultat de cette entrevue, les sentimens que Fanny éprouvait se trouvaient infiniment plus doux.

M. Price offrit à M. Crawford de le conduire dans le chantier, ce que le dernier accepta dans l’espoir d’être plus long-temps avec Fanny et de pouvoir lui parler. Un ami de M. Price l’étant venu trouver dans le chantier pour lui montrer quelque chose, Crawford resta seul avec Fanny et Susanne ; mais une jeune fille de l’âge de Susanne était un auditeur bien différent de lady Bertram. Susanne était tout yeux, tout oreilles ; il n’y avait pas moyen de parler de l’objet principal devant elle. Crawford fut obligé de se borner à être généralement agréable dans la conversation, et à y faire participer Susanne, en adressant de temps en temps un coup-d’œil significatif à Fanny, mieux instruite de ce dont il parlait. Son voyage à Norfolk, et quelques détails sur ce qui l’y avait appelé, furent le principal aliment de la conversation. Il avait eu, disait-il, l’occasion de faire plus de bien dans ses terres qu’il ne l’avait pensé ; et il avait éprouvé qu’en remplissant un devoir, il s’était préparé d’agréables souvenirs. Il avait visité plusieurs de ses fermiers qu’il n’avait jamais vus ; il avait fait connaissance avec des chaumières dont il avait ignoré jusque-là l’existence, quoiqu’elles fussent placées sur son propre domaine. Cela était dit et bien dit pour Fanny. Elle se plaisait à entendre Crawford parler d’une manière si convenable. Il avait agi comme il devait le faire en se montrant l’ami du pauvre, rien ne pouvait être plus agréable pour Fanny, et elle était sur le point de lui adresser un regard d’approbation, quand elle fut effrayée en lui entendant ajouter quelque chose de trop prononcé sur son espérance d’avoir un aide, une amie, un guide dans tous ses plans de bienfaisance pour sa terre d’Everingham ; d’avoir auprès de lui quelqu’un qui lui rendrait la terre d’Everingham plus chère qu’elle ne lui avait jamais été.

Fanny détourna la conversation. Elle aurait voulu qu’il n’eût point dit ces dernières paroles. Elle était disposée à reconnaître qu’il pouvait avoir plus de bonnes qualités qu’elle ne lui en avait supposées. Elle commençait à croire possible qu’il finît par tourner à bien. Mais néanmoins il ne lui convenait pas, et il aurait dû, suivant elle, ne point lui adresser ses vœux.

Crawford s’aperçut qu’il avait assez parlé d’Everingham et il dirigea la conversation sur Mansfield. Il ne pouvait choisir un meilleur sujet ; c’était le moyen d’attirer à l’instant l’attention et les regards de Fanny. Elle goûtait un véritable plaisir à entendre parler de Mansfield, ou à en parler elle-même.

Lorsque M. Price revint avec son ami, M. Crawford profita d’une minute où il n’était point observé, pour dire à Fanny que la seule cause de son voyage à Portsmouth était l’espérance de la voir ; qu’il n’y était venu pour une couple de jours qu’à cause d’elle seule, et parce qu’il n’avait pu supporter plus long-temps d’être entièrement séparé d’elle. Fanny fut mécontente, très-mécontente ; et cependant, malgré cette déclaration et deux ou trois autres choses semblables, qu’elle aurait désiré que M. Crawford n’eût point dit, elle le trouvait tout à fait changé à son avantage depuis son départ de Mansfield. Il était beaucoup plus doux, plus obligeant, plus attentif pour les sentimens des autres personnes, qu’il ne l’avait jamais été à Mansfield. Elle ne l’avait jamais vu si agréable, si près de lui être agréable. Sa conduite envers le père de Fanny était on ne peut plus convenable, et il y avait quelque chose d’une bonté particulière dans les attentions qu’il avait pour Susanne. Il s’était décidément amélioré.

Avant qu’ils se séparassent, Fanny eut un autre sujet de lui savoir bon gré de sa conduite. M. Price pria M. Crawford de lui faire l’honneur d’accepter son dîner, et Fanny tressaillit d’épouvante ; mais M. Crawford répondit qu’il avait des engagemens pour ce jour-là et le jour suivant ; que cependant il aurait l’honneur de rendre ses devoirs à madame Price le lendemain. On se sépara, et Fanny éprouva un sentiment de félicité d’être échappée à l’horrible désagrément qu’elle avait redouté pendant un instant.

Elle avait été effrayée de l’idée de voir M. Crawford assister à leur dîner de famille sans pouvoir éviter de remarquer ce qui leur manquait, de voir les plus jeunes enfans mettant tout en désordre, et de se convaincre du peu de talent de la servante Rebecca. Fanny avait une délicatesse naturelle, et, de plus, elle avait été élevée à l’école du luxe et de l’épicurisme.

CHAPITRE XLII.

La famille Price allait partir le lendemain pour se rendre à l’église, lorsque M. Crawford parut de nouveau ; il venait, non pour l’empêcher d’exécuter ce projet, mais pour s’y joindre. On l’invita à venir à la chapelle de la garnison, ce qui était précisément l’intention qu’il avait eue. Ils se mirent alors tous en marche ensemble.

La famille paraissait en ce moment avec un aspect qui lui était favorable. Elle tenait de la nature une beauté non médiocre, et le dimanche elle paraissait dans tous ses atours. Fanny avait toujours du plaisir à voir sa famille dans cet état le dimanche, et cette fois ce plaisir était augmenté ; sa pauvre mère ne paraissait point trop indigne de la sœur de lady Bertram, comme les autres jours. Le cœur de Fanny était souvent affligé en remarquant le contraste qui existait entre les deux sœurs, et en voyant que les circonstances avaient mis tant de différence entre elles, tandis que la nature en avait mis si peu ; mais le dimanche, madame Price, qui était aussi belle que lady Bertram, et qui avait quelques années de moins, avait un très-bon air. Entourée de ses enfans, elle se reposait des fatigues et des soins de la semaine écoulée.

M. Crawford fit en sorte de ne point être séparé de la famille à la chapelle, et, après les prières, il raccompagna sur les remparts. Il se chargea particulièrement des demoiselles Price, et il en tenait une sous chaque bras avant que Fanny eût pu remarquer comment cela s’était fait. La journée était extrêmement belle ; quoique l’on fût encore au mois de mars, l’on jouissait de l’air doux d’avril et d’un soleil brillant, couvert seulement pendant peu d’instans par quelques légers nuages. Tous les objets prenaient un aspect si beau par l’effet de ce ciel pur, les vaisseaux de Spithead, les îles qui sont derrière, et les vagues de la mer qui se brisaient et rejaillissaient contre les remparts avec un bruit majestueux, formaient une combinaison de charmes si agréables pour Fanny, qu’elle oubliait que son bras reposait sur celui de M. Crawford.

Il était aussi sensible qu’elle à la beauté du jour et à celle de la vue que l’on avait de dessus les remparts. Le même sentiment, le même goût les tenait souvent quelques minutes dans l’admiration, appuyés sur les crénaux ; et, en remarquant que M. Crawford n’était pas Edmond, Fanny était obligée de s’avouer à elle-même qu’il n’était point indifférent aux charmes de la nature, et qu’il savait très-bien exprimer l’admiration qu’ils lui causaient. Elle se laissait aller de temps en temps à une tendre rêverie dont M. Crawford profitait pour contempler son visage. Le résultat de ses regards, fut qu’il crut remarquer que, quoique sa figure fût aussi enchanteresse que jamais, elle avait cependant un peu moins de fraîcheur. Quoique Fanny l’assurât qu’elle se trouvait très-bien, il fut persuadé que son séjour actuel ne lui était pas agréable, et il la pressa de prendre la résolution de retourner à Mansfield.

« Voilà un mois que vous êtes ici, » lui dit-il.

« Non, non pas tout à fait un mois ; il n’y aura que quatre semaines demain que j’ai quitté Mansfield. »

« Vous êtes bien exacte dans vos calculs. J’appellerais cela un mois. »

« Je ne suis arrivée ici qu’un mardi au soir. »

« Et ne comptez-vous pas faire une visite de deux mois ? »

« Oui, mon oncle a parlé de deux mois ; j’espère que cela ne sera pas moins. »

« Et comment devez-vous retourner à Mansfield ?

« Je ne sais pas. Je n’ai rien entendu dire sur ce sujet à ma tante. Peut-être dois-je rester ici plus long-temps. Il ne me conviendrait pas de vouloir partir au terme exact de deux mois. »

M. Crawford, après un moment de réflexion, dit : « Je sais de quelle manière on agit envers vous à Mansfield ; je sais que vous pouvez être laissée d’une semaine à l’autre, si votre oncle sir Thomas ne peut venir lui-même, ou vous envoyer la femme de chambre de votre tante, sans déranger les arrangemens faits pour les trois mois suivans. Mais cela ne doit pas être. Deux mois sont une absence suffisante ; six semaines même seraient assez. Je considère l’état de la santé de votre sœur, dit-il en s’adressant à Susanne ; je crois que le séjour de Portsmouth lui est défavorable ; il lui faut de l’exercice et l’air des champs. Et s’adressant de nouveau à Fanny : Si donc vous vous trouviez moins bien que de coutume, veuillez l’indiquer à ma sœur, et aussitôt, elle et moi nous viendrons pour vous ramener à Mansfield. Vous savez quel plaisir cela nous fera ? »

Fanny le remercia ; mais elle essaya de prendre la chose en riant.

« Je parle très-sérieusement, répliqua-t-il, comme vous le savez bien, et j’espère que vous ne dissimulerez pas la moindre disposition à être incommodée. À la vérité, vous ne le ferez pas aussi long-temps que vous écrirez à Marie, car je sais que vous ne pouvez écrire une chose qui ne soit pas vraie. »

Fanny le remercia de nouveau, mais son embarras avait augmenté au point de l’empêcher de savoir ce qu’elle devait répondre. Leur promenade se trouvait heureusement à sa fin. M. Crawford l’accompagna jusqu’à la porte de sa maison, et, sachant que la famille Price allait dîner, il annonça être attendu ailleurs.

« Je désirerais que votre santé fût meilleure, dit-il à Fanny, en la retenant après que les autres personnes de la maison furent rentrées. Ne puis-je donc faire quelque chose qui vous soit agréable à Londres ? J’ai le projet de retourner bientôt à Norfolk. Je ne suis pas content de Maddison. C’est un homme entendu que je ne voudrais pas déplacer, pourvu qu’il ne cherche pas à me déplacer moi-même. Ce serait plus que de la simplicité que d’être dupé par un homme qui n’a aucun droit de me faire sa dupe. N’est-il pas vrai ? Dois-je y aller ? me le conseillez-vous ?

« Moi ! vous donner un conseil ! vous savez très-bien ce qui est juste. »

« Oui, quand vous me donnez votre opinion, je sais toujours ce qui est juste. Votre jugement est ma règle à cet égard. »

« Oh non ! ne dites point cela. Nous avons tous en nous un meilleur juge, qui, si nous le consultons, nous conseille mieux que tout autre. Adieu ! je vous souhaite un bon voyage demain. »

« N’avez-vous aucun message à me donner ? »

« Mes amitiés à votre sœur, s’il vous plaît ; et si vous voyez mon cousin Edmond… je vous prie de lui dire que, que… je présume que j’aurai bientôt de ses nouvelles. »

« Certainement ; et s’il est paresseux ou négligent, j’écrirai ses excuses moi-même. »

Il ne put en dire davantage, Fanny étant obligée de ne pas rester plus long-temps. Il pressa sa main, la regarda, et partit. Il s’éloigna pour aller passer trois heures du mieux possible, avec un ami, jusqu’à ce que le dîner le plus délicat qu’une hôtellerie de premier rang pût fournir, leur fût servi ; et Fanny se mit immédiatement à la table modeste qui l’attendait.

Leur sort avait un caractère très-différent, et si Crawford eût soupçonné combien miss Price éprouvait de privations, outre celle de l’exercice, dans la maison paternelle, il se serait étonné que sa physionomie n’en fût pas plus altérée. Le peu de soin que l’on observait pour la table de sa mère, l’obligeait souvent de renoncer aux mets qui étaient le plus de son goût, et à se borner à manger quelques biscuits qu’elle envoyait chercher dans la soirée par ses frères. Après avoir passé son jeune âge dans les petits soins de Mansfield, il était trop tard pour qu’elle pût s’accoutumer aux rudesses de Portsmouth ; et, quoique sir Thomas, s’il eût tout connu, eût pu penser que sa nièce, exposée à languir de corps et d’esprit, était dans une position qui devait lui faire apprécier les avantages que M. Crawford lui offrait, il aurait cependant craint de pousser cette expérience plus loin, de peur que Fanny ne perdît la vie au milieu de sa guérison.

Fanny fut abattue tout le reste du jour. Quoique assurée de ne pas revoir M. Crawford, elle ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la tristesse. Il s’était séparé d’elle avec quelque chose qui ressemblait à de l’amitié. Il semblait à Fanny qu’elle venait d’être abandonnée de tout le monde ; et, en pensant que M. Crawford allait se trouver fréquemment avec Marie et Edmond, elle éprouvait, en dépit d’elle-même, une sorte d’envie qu’elle se reprochait.

Les scènes qui l’entouraient n’étaient pas propres à relever son courage. Depuis six heures du soir jusqu’à dix heures, une réunion d’amis de M. Price fit retentir la maison de bruyans éclats, excités par les vapeurs du punch. L’amélioration que Fanny avait cru remarquer dans M. Crawford, était ce qui lui offrait le plus d’agrément dans ses réflexions Ne pensant pas à l’effet du contraste, elle était persuadée qu’il était devenu beaucoup plus doux et plus attentif pour les autres que précédemment. Il était si inquiet pour sa santé, il paraissait prendre tant d’intérêt à son bonheur, qu’elle croyait pouvoir supposer qu’il se désisterait de vouloir l’épouser, puisque cette union ne lui offrait que de l’affliction.

CHAPITRE XLIII.

On présuma le lendemain que M. Crawford était reparti pour Londres ; aucune nouvelle de lui ne parvint chez M. Price, et deux jours après la chose fut certifiée par une lettre que Fanny reçut de miss Crawford, et qu’elle ouvrit et lut avec un sentiment d’anxiété pour une autre cause. Elle était ainsi conçue :

« Je vous écris, ma chère Fanny, que Henri a été à Portsmouth pour vous voir, qu’il a fait une agréable promenade avec vous samedi, et une plus délicieuse encore le lendemain, sur les remparts, où l’air parfumé, la mer brillante et vos doux regards, ainsi que votre conversation, étaient dans la plus douce harmonie, et excitaient des sensations dont le souvenir même fait éprouver une sorte d’extase. Voilà ce que je suis chargée de vous dire, à ce que je crois. Henri me fait écrire ; mais je crois n’avoir à vous rappeler que cette visite à Portsmouth, ses deux promenades, et sa présentation à votre famille, et sur-tout à une de vos sœurs, une jolie personne de quinze ans, qui, dans la promenade du rempart, recevait probablement sa première leçon d’amour. Je n’ai point le temps de vous écrire ; ceci n’est qu’une lettre d’affaires tracée pour vous transmettre ce dont je viens de vous parler. Je me serais exposée à la colère d’Henri, si j’avais tardé à le faire. Ô ma chère Fanny ! que n’êtes-vous ici ! j’aurais mille choses à vous dire : vous m’écouteriez, et vous me donneriez vos avis. Mais je ne puis mettre sur le papier la centième partie de ce que je voudrais vous dire. Je m’abstiens donc de toute confidence, et vous laisse deviner ce que vous voudrez. Je n’ai point de nouvelles à vous donner. Il serait fastidieux de vous parler des gens et des parties de plaisir qui m’enlèvent mon temps. J’aurais dû vous parler de la première soirée que votre cousine a donnée, mais j’étais fatiguée alors, et aujourd’hui il y a trop long-temps que cela a eu lieu. Je me bornerai à vous dire que la toilette et la figure de votre cousine ont obtenu les plus grands applaudissemens. Madame Fraser, mon amie, est enchantée de sa maison, et je m’en accommoderais aussi. Je vais après Pâques chez lady Stornaway : elle paraît fort gaie et très-heureuse. J’imagine que lord Stornaway est de bonne humeur dans sa famille. Que vous dirai-je de votre cousin Edmond ? Si je l’avais passé entièrement sous silence, cela l’aurait rendu suspect. Je vous dirai donc que nous l’avons vu deux ou trois fois, et que mes amis sont frappés de ses manières distinguées. Madame Fraser, qui est un bon juge, déclare qu’elle ne connaît dans Londres que trois hommes qui aient aussi bon air ; et je dois avouer que l’autre jour, lorsqu’il dîna ici, il n’y avait personne qui pût lui être comparé, quoique la réunion fût assez nombreuse. Heureusement, je n’ai aucune mode nouvelle à vous annoncer.

Votre affectionnée. »

« J’oubliais (c’est la faute d’Edmond, qui occupe trop ma tête pour ma tranquillité), j’oubliais une chose très-importante que j’ai à vous dire de la part d’Henri et de la mienne, c’est que nous irons vous prendre pour vous ramener dans le comté de Northampton. Ma chère petite, ne restez point à Portsmouth à perdre vos doux regards. Les vents de mer sont la ruine de la beauté et de la santé. Je suis à vos ordres ainsi que Henri, une heure après les avoir reçus. J’aimerais assez que nous fissions un petit circuit, et vous montrer Everingham, chemin faisant. Peut-être ne seriez-vous pas fâchée de passer par Londres ; mais éloignez seulement votre cousin Edmond à ce moment : je n’aimerais pas être tentée. Quelle longue lettre !… Encore un mot. Henri a quelque idée d’aller à Norfolk pour certaines affaires que vous approuvez ; mais on ne peut lui permettre de s’absenter avant le milieu de la semaine prochaine, car, le 14, nous avons une soirée. Vous n’avez pas une idée du prix d’un homme tel que Henri dans une pareille circonstance, il est inestimable. Il verra les Rushworth, ce dont j’avoue n’être pas fâchée… ayant un peu de curiosité… ; et je crois qu’il en a aussi, quoiqu’il ne veuille pas en convenir. »

Cette lettre, qui fut ouverte par Fanny avec empressement, fut lue et relue, lui fit faire beaucoup de réflexions, et la laissa dans la même perplexité qu’auparavant. La seule certitude qu’elle y trouva, fut que rien de décisif n’avait encore eu lieu. Edmond n’avait pas encore parlé. Quant aux sentimens réels de miss Crawford, et à ses projets, c’était sur quoi Fanny pouvait réfléchir sans arriver à aucune conclusion. L’idée qui lui paraissait la plus vraisemblable, était que miss Crawford, après avoir perdu un peu de la vivacité de son attachement pour Edmond, par l’effet de son séjour à Londres, se trouvait cependant l’aimer encore trop pour y renoncer. Elle essaierait de paraître plus ambitieuse que son cœur ne l’était réellement ; elle hésiterait, elle ferait des conditions, demanderait beaucoup, et finirait par accepter. Telle était l’attente de Fanny. La perspective qu’elle apercevait pour son cousin, dans cette union, devenait toujours moins riante. La femme qui, en parlant de lui, ne parlait que de son extérieur, et qui, après l’avoir fréquenté pendant six mois, avait besoin du commentaire de madame Fraser, lui paraissait indigne de son attachement. Ce que miss Crawford disait dans sa lettre, de M. Crawford et d’elle-même, la touchait fort peu. Que M. Crawford allât à Norfolk avant ou après le 14, cela lui était fort indifférent ; quoique tout considéré, elle eût mieux aimé qu’il y fût allé tout de suite. La réunion que miss Crawford voulait opérer entre lui et madame Rushworth, paraissait à Fanny blesser toute délicatesse. Mais elle espérait qu’il ne partagerait pas une aussi coupable curiosité. Il se refusait à avouer de pareils sentimens, et sa sœur aurait dû ne pas les lui prêter.

Après avoir reçu cette lettre, Fanny en attendit une autre avec encore plus d’impatience, et pendant quelques jours, elle fut si troublée par l’idée de ce qui était arrivé et de ce qui pouvait arriver, que ses lectures ordinaires et ses entretiens avec Susanne furent très-négligés. Elle ne pouvait être maîtresse de son imagination comme elle l’aurait voulu. Si M. Crawford avait fait sa commission à son cousin, il était vraisemblable qu’Edmond lui écrirait. Cela était d’accord avec sa bonté ordinaire. Elle ne pouvait se délivrer de cette idée, et ce ne fut qu’après plusieurs jours passés dans une attente inutile, qu’elle put reprendre un peu de tranquillité. Le temps fit de l’effet sur son esprit, ses propres efforts en firent de même, et elle reprit ses attentions pour Susanne, et ses occupations avec elle.

Susanne ressentait pour elle un vif attachement, et, sans avoir un goût prématuré pour les livres, pour la vie sédentaire ou pour l’instruction, à cause de l’instruction elle-même, comme l’avait été celui de Fanny, elle avait un désir si vif de ne pas paraître ignorante, que cela la rendait une écolière très attentive et très-reconnaissante. Fanny était son oracle. Les explications, les commentaires qu’elle lui faisait, étaient une addition importante à tout essai ou tout autre chapitre d’histoire. Ce que Fanny lui disait de ses jeunes années, se gravait dans son esprit plus facilement que les pages de Goldsmith. Aucun sujet de conversation ne revenait plus souvent que le parc de Mansfield, la description des personnes qui l’habitaient, les amusemens, les usages, les habitudes qui y avaient lieu. Susanne, qui avait un goût inné pour l’aisance et une situation agréable, écoutait avidement, et Fanny ne se lassait point de parler d’objets qui l’intéressaient vivement. Elle croyait bien agir, quoiqu’au bout de quelque temps, l’admiration que Susanne témoignait pour tout ce qui se disait ou se faisait dans la maison de son oncle dans le comté de Northampton, parût presque être une censure de ce que Fanny excitait en elle, des sentimens qu’elle ne pouvait satisfaire.

La pauvre Susanne était aussi peu disposée à se plaire à Portsmouth que sa sœur aînée. Fanny commença à sentir qu’en laissant Susanne derrière elle, pour perdre toutes les dispositions qu’elle avait à devenir une personne distinguée, elle-même perdrait une partie de son bonheur. Si elle avait eu la possibilité de l’inviter à venir demeurer avec elle, quel agrément ! Et si elle avait pu répondre à l’attachement de monsieur Crawford, une des plus grandes consolations de Fanny eût été de le voir approuver une pareille mesure. Elle le croyait véritablement obligeant, et elle ne pouvait que présumer qu’il approuverait très-volontiers un pareil plan.

CHAPITRE XLIV.

Sept semaines s’étaient écoulées depuis l’arrivée de Fanny à Portsmouth, lorsqu’une autre lettre, celle d’Edmond, si long-temps attendue, parvint à Fanny. Quand, après l’avoir ouverte, elle aperçut son étendue, elle se prépara à lire un détail minutieux de félicité et une foule de louanges pour l’heureuse créature qui se trouvait en ce moment maîtresse de son sort. Elle était ainsi conçue :

Parc de Mansfield.
« Ma chère Fanny,

« Pardonnez-moi de ne vous avoir pas écrit plus tôt. Crawford m’a dit que vous désiriez recevoir de mes nouvelles ; mais il m’a été impossible de vous écrire de Londres, et je me suis persuadé que vous entendriez mon silence. Si j’avais pu vous envoyer quelques lignes de bonheur, je vous en aurais adressées fréquemment ; mais il ne m’est rien arrivé de ce genre. Je suis revenu à Mansfield encore plus incertain que lorsque j’en étais sorti. Mes espérances sont beaucoup plus faibles ; vous vous en doutez sans doute déjà. Miss Crawford a tant d’affection pour vous, qu’il est très-naturel qu’elle vous laisse assez entrevoir ses sentimens pour vous faire juger de ce qu’elle éprouve. Cela ne doit pas m’empêcher toutefois de vous faire mes confidences ; il y a quelque chose d’attrayant dans l’idée que nous avons la même amie, et que, quelques différences qu’il y ait malheureusement dans nos opinions, nous nous réunissons pour vous aimer. Ce sera un soulagement pour moi de vous dire dans quelle position je me trouve, et quels sont mes plans actuels, si toutefois je puis dire avoir quelque plan. Je suis revenu ici samedi. J’ai passé trois semaines à Londres, et j’ai vu miss Crawford très-souvent, pour Londres. J’ai eu pour les dames Fraser toutes les attentions que l’on pouvait attendre raisonnablement de moi. Je dois dire que je n’étais pas sensé, en m’attendant à avoir avec miss Crawford une communication aussi fréquente qu’à Mansfield. Toutefois sa manière d’être avec moi m’importait encore plus que la possibilité de la voir souvent. Si elle avait été la même lorsque je l’ai revue, je ne ferais aucune plainte ; mais dès la première fois que je lui ai rendu visite, je l’ai trouvée changée à mon égard. Ma réception fut si différente de ce que j’avais espéré, que je fus sur le point de quitter Londres à l’instant. Je n’ai pas besoin d’entrer dans des détails. Vous connaissez le côté faible de son caractère, et vous imaginez quels ont été les sentimens ainsi que les expressions qui m’ont affligé. Je la trouvai très-gaie, et entourée des personnes qui applaudissent à la mauvaise direction de son esprit trop vif. Je n’aime point madame Fraser. C’est une femme vaine, dont le cœur est froid, et qui s’est mariée entièrement par convenance. Quoiqu’elle soit évidemment malheureuse dans son mariage, elle n’attribue point ce résultat à son défaut de jugement et de sensibilité, mais à ce qu’elle se trouve moins opulente que plusieurs de ses connaissances, et sur-tout que sa sœur lady Stornaway. De là vient qu’elle approuve tout ce qui est mercenaire et ambitieux. Je regarde la liaison de miss Crawford avec ces deux sœurs comme le plus grand malheur pour elle et pour moi. Elles l’ont égarée pendant plusieurs années : puisse-t-elle s’en détacher ! Quelquefois, je l’espère, car il me semble que l’affection n’est que de leur côté. Elles l’aiment beaucoup. Je suis certain qu’elle a pour vous bien plus d’attachement, et quand je réfléchis à sa vive affection pour vous, ainsi qu’à sa conduite à votre égard comme sœur, je la trouve si noble, si judicieuse, que je suis prêt à me blâmer moi-même de ce que j’interprète trop sévèrement ses manières enjouées. Fanny, je ne puis m’en détacher. C’est la seule femme dans le monde dont je désire faire mon épouse. Si je ne pensais pas qu’elle a quelque attachement pour moi, je ne parlerais pas ainsi. Je suis convaincu que je jouis auprès d’elle d’une préférence décidée. Je ne suis jaloux d’aucun individu ; je ne le suis que de l’influence de la mode et du grand ton. C’est l’habitude de l’opulence que je crains. Ses idées ne vont pas au-delà de celles que sa propre fortune peut autoriser ; mais elles surpassent cependant ce que nos revenus réunis nous permettraient d’entreprendre. J’aimerais mieux toutefois être obligé d’y renoncer, parce que je ne suis pas assez riche, que parce que je suis dans la carrière du clergé. Cela prouverait seulement que son attachement ne serait pas proportionné aux sacrifices que, dans le fait, je n’ai aucun droit d’exiger d’elle ; et si je suis refusé, je pense que c’en sera l’honnête motif. Je vous peins mes sentimens, Fanny, tels que je les éprouve ; c’est un plaisir pour moi de vous dire tout ce que je ressens. Je ne puis me détacher d’elle. Renoncer à Marie Crawford, ce serait renoncer à la société des êtres que je chéris le plus au monde. Je dois considérer qu’en perdant Marie, je perdrais Fanny et Crawford. Si c’est une chose décidée, un refus positif, j’espère que j’aurai la force de le supporter et de chercher à affaiblir ce coup que recevra mon cœur… et dans le cours de quelques années… Mais j’écris des folies. Si je suis refusé, il faudra bien que je m’y soumette, et jusqu’à ce que je le sois, je ne puis cesser d’essayer de lui plaire et de lui demander sa main. Mais comment ? Voilà maintenant la question ? Quels sont les meilleurs moyens à employer ? Je me résous quelquefois à ne rien tenter jusqu’à ce qu’elle soit de retour à Mansfield. Même en ce moment, elle parle avec plaisir d’être à Mansfield au mois de juin ; mais cette époque est encore éloignée, et je crois que je me déciderai à lui écrire. Tout considéré, je crois qu’une lettre sera le meilleur moyen d’explication à employer. Je m’expliquerai mieux par écrit que de vive voix ; je lui donnerai le temps de réfléchir avant de me répondre, et je crains moins le résultat de la réflexion que celui d’une première impulsion. Mon plus grand danger serait qu’elle consultât madame Fraser. Une lettre expose à tout le péril de la consultation, et un conseiller mal intentionné peut influencer défavorablement un esprit indécis… Il faudra que je réfléchisse encore là-dessus. Cette longue lettre, remplie seulement de ce qui me concerne, doit fatiguer jusqu’à l’amitié d’une Fanny. La dernière fois que j’ai vu Crawford, c’était à une soirée donnée par madame Fraser. Je suis toujours plus satisfait de lui. Il n’y a pas une ombre de changement. Je n’ai pu le voir dans le même salon avec ma sœur aînée, sans me rappeler ce que vous m’avez dit une fois ; et j’ai reconnu qu’ils ne se rencontraient pas comme des amis. Il y avait une froideur marquée du côté de ma sœur. Ils se sont à peine adressé quelques mots. Crawford m’a paru en être surpris ; et je suis fâché que madame Rushworth ait conservé quelque souvenir d’une offense supposée faite à miss Bertram. Vous désirez sans doute connaître mon opinion sur le sort de ma sœur Maria. Il ne paraît pas être malheureux. Je crois que les deux époux sont assez bien ensemble. J’ai dîné deux fois chez eux, et j’y aurais été plus souvent ; mais il est mortifiant d’être avec Rushworth comme un frère. Julia paraît se plaire infiniment à Londres. Je n’y goûtais pas grand plaisir, mais j’en ai encore moins ici. Nous nous apercevons beaucoup de votre absence, et pour moi, je la regrette plus que je ne puis vous l’exprimer. Ma mère vous fait mille caresses, et attend de vos nouvelles ; elle parle de vous à chaque instant. Mon père a l’intention d’aller vous chercher lui-même ; mais ce ne sera qu’après Pâques, époque à laquelle il doit aller à Londres. J’imagine que vous êtes heureuse à Portsmouth ; cependant ce ne doit pas être une visite d’une année. Il me tarde bien que vous soyez ici pour que vous me donniez votre opinion sur Thornton-Lacey. J’ai peu d’inclination à y faire des embellissemens jusqu’à ce que je sache si cette maison aura une maîtresse. Je crois que j’écrirai décidément. Il est arrêté que M. et Mme Grant vont à Bath. Ils quittent Mansfield lundi. J’en suis bien aise. Je ne suis point de bonne compagnie en ce moment. Ma mère est fâchée de ce qu’une autre plume que la sienne vous donne des nouvelles de Mansfield.

« Je suis votre affectionné, ma très-chère Fanny. »

« Je me garderai bien de désirer une autre lettre de ce genre, se dit Fanny en finissant. Je n’y trouve que du désagrément. Rester ici jusqu’à Pâques ! comment supporter cela ? et ma pauvre tante qui parle de moi à chaque instant ! » Elle était presqu’en colère contre Edmond. « Il est aveuglé, se disait-elle, rien ne peut lui démontrer son erreur. Il épousera miss Crawford, et sera malheureux… La seule femme dans le monde qu’il puisse désirer avoir pour épouse !… Je le crois ; c’est un attachement qu’il conservera toute sa vie. Accepté ou refusé, son cœur lui est donné pour toujours… Je dois considérer qu’en perdant Marie, je perdrais Fanny et Crawford !… Edmond, vous ne me connaissez pas. Les deux familles ne seraient jamais liées si vous ne les unissiez pas. Oh ! écrivez à miss Crawford ! écrivez ! écrivez ! finissez tout promptement. Fixez, déterminez vous-même votre malheureux sort. »

Ces sentimens toutefois ressemblaient trop à du courroux pour être long-temps ceux de Fanny. Elle s’adoucit bientôt. Les tendres expressions qu’Edmond lui adressait, ainsi que la confiance qu’il lui témoignait, la touchèrent vivement. Enfin elle finit par trouver qu’elle ne pouvait attacher trop de prix à la lettre qu’elle en avait reçue.

La nouvelle du départ de M. et Mme Grant pour Bath, qu’Edmond avait donnée à Fanny, avait ôté à lady Bertram le sujet d’une lettre à sa nièce ; elle ne pouvait se résoudre à prendre la plume sans avoir quelque chose à annoncer ; mais de grands dédommagemens l’attendaient ; et peu de jours après la réception de la lettre d’Edmond, Fanny en reçut une de sa tante, qui commençait ainsi :

« Ma chère Fanny,

« Je prends la plume pour vous communiquer une nouvelle très-alarmante, et qui, j’en suis sûre, vous intéressera vivement. »

Cette nouvelle n’était rien moins que la maladie sérieuse de son fils aîné, qu’elle venait d’apprendre par un exprès il y avait peu d’heures.

« Thomas, le fils aîné de sir Bertram, était parti de Londres avec une troupe de jeunes gens pour Newmarket. Une chute négligée et de l’intempérance lui avaient occasionné de la fièvre. Il n’avait pu suivre ses amis, et était resté dans la maison de l’un d’eux, laissé aux soins des domestiques. Sa maladie avait augmenté, et il avait cru devoir en faire part à Mansfield.

« Cette nouvelle fâcheuse, ajoutait lady Bertram après en avoir donné le détail, nous a tous vivement agités. Edmond s’est proposé pour aller immédiatement auprès de son frère. Sir Thomas ne me quittera pas dans cette triste circonstance. Nous nous apercevrons beaucoup de l’absence d’Edmond dans notre petit cercle ; mais j’espère qu’il trouvera le pauvre invalide dans un meilleur état que nous ne le craignons, et qu’il le ramènera à Mansfield : c’est le parti que sir Thomas juge devoir être adopté. Comme je connais votre attachement pour nous, je vous écrirai bientôt à ce sujet. »

Les sentimens de Fanny, en cette occasion, furent beaucoup plus vifs que le style de sa tante. Thomas, dangereusement malade, Edmond, parti pour aller le soulager, et le triste cercle restant à Mansfield, étaient des sujets d’inquiétude qui absorbaient tout autre souci dans le cœur de Fanny. Elle s’accusait de mêler à ses pensées la curiosité de savoir si Edmond avait écrit à miss Crawford avant cet événement ; mais c’était une curiosité dans laquelle il n’entrait qu’une affection pure et désintéressée. Sa tante eut soin de lui écrire et de lui transmettre les nouvelles qu’elle recevait par Edmond. Les souffrances que lady Bertram ne voyait pas, avaient peu de pouvoir sur son imagination ; et ses lettres témoignaient peu d’inquiétude, jusqu’à ce que Thomas fût transporté à Mansfield, et qu’elle eût vu de ses propres yeux le changement qui était fait dans ses traits. Une lettre qu’elle avait préparée pour Fanny, fut alors terminée dans un style différent, avec le langage d’un sentiment réel. Alors elle écrivit comme elle aurait parlé.

« Il vient d’arriver, ma chère Fanny, on vient de lui faire monter l’escalier ; et je suis si effrayée de l’avoir vu, que je ne sais plus ce que je fais. Je suis sûre qu’il a été très-mal. Pauvre Thomas ! je suis tout à fait inquiète à cause de lui ; je crains, et sir Thomas a des inquiétudes aussi. Combien je désirerais que vous fussiez ici. Sir Thomas espère cependant qu’il sera mieux demain, et dit que nous devons prendre en considération la fatigue du voyage. »

La sollicitude réelle qu’éprouvait lady Bertram, ne se termina pas promptement. Thomas, dans son impatience de venir chercher à Mansfield les soins de la famille dont il avait fait peu de cas lorsqu’il était en bonne santé, s’était mis en route, trop tôt. La fièvre revint, et pendant une semaine il fut dans un état alarmant. Toute la famille fut sérieusement effrayée. Lady Bertram écrivait chaque jour ses terreurs à sa nièce, qui ne vivait plus que dans l’attente de la lettre qui suivrait celle qu’elle recevait.

Susanne était la seule compagne qu’elle eût dans son affliction. Susanne était toujours prête à écouter et à sympatiser avec les sentimens de Fanny. Aucune autre personne à Portsmouth ne prenait intérêt à un chagrin qui troublait une famille éloignée de plus de trente lieues. Madame Price elle-même se bornait à dire, quand elle voyait une lettre dans la main de Fanny : « Ma pauvre sœur Bertram doit être bien troublée ! »

Après avoir été si long-temps séparées et si différemment situées, les deux branches de la famille avaient presque oublié les liens du sang. Madame Price s’intéressait aussi peu à lady Bertram que celle-ci à madame Price. Trois ou quatre Price auraient pu mourir, à l’exception de William et de Fanny, que lady Bertram n’y aurait pas songé ; ou peut-être madame Norris aurait-elle dit que c’était un grand bonheur pour sa pauvre sœur Price.

CHAPITRE XLV.

Au bout d’une semaine de séjour à Mansfield, le danger immédiat où la vie de Thomas s’était trouvée, était passé, et le mieux s’était tellement prononcé, que lady Bertram crut n’avoir plus rien à craindre, et fit part de sa sécurité à Fanny. Celle-ci partagea la tranquillité de sa tante, jusqu’à ce qu’une lettre d’Edmond vint lui donner une connaissance plus précise de la situation de Thomas, et lui faire part des appréhensions que son père et lui avaient conçues d’après le rapport du médecin, qui avait remarqué des symptômes de phthisie succéder à la fièvre.

Cependant, comme la famille n’était pas sujète à la pulmonie, Fanny était plus portée à espérer qu’à craindre pour la vie de son cousin, excepté lorsqu’elle pensait à miss Crawford. Elle imaginait que miss Crawford était l’enfant du bonheur, et ç’aurait été pour sa vanité et son amour-propre un évènement très-heureux, que d’épouser Edmond comme fils unique.

Même dans la chambre du malade, l’heureuse Marie n’était point oubliée d’Edmond. Fanny lut à la fin de sa lettre, ce post-scriptum : « À l’égard de ce que je vous disais dans ma dernière lettre, j’avais commencé à écrire à miss Crawford, lorsque j’ai été obligé de partir pour me rendre auprès de Thomas. J’ai changé d’idée maintenant, et je crains l’influence des amis. Aussitôt que Thomas sera mieux, je partirai. »

Cette situation dura à Mansfield jusqu’à Pâques. Le rétablissement de Thomas était d’une lenteur alarmante.

Pâques vint, et précisément très-tard cette année-là. Lady Bertram témoignait souvent le désir de revoir Fanny ; mais il ne venait aucun message de sir Thomas pour décider son retour. Le mois d’avril était à sa fin. Trois mois étaient bientôt écoulés depuis que Fanny était absente de Mansfield.

Lorsqu’elle était venue à Portsmouth, elle avait aimé à dire qu’elle allait à sa maison. Cette expression lui avait été chère, et il en était encore ainsi, mais elle l’adressait alors à Mansfield. C’était là qu’était désormais sa maison. Portsmouth était Portsmouth ; Mansfield était le logis. La délicatesse qu’elle avait à l’égard de ses parens la faisait éviter soigneusement de témoigner cette préférence ; mais ils étaient sans aucune jalousie de Mansfield : et lorsque le temps de son séjour à Portsmouth s’étant prolongé, sa précaution fut quelquefois mise en défaut, ils lui entendaient parler de retourner à Mansfield avec autant de bonne volonté que si elle eût parlé de rester avec eux.

Il fut triste pour Fanny de perdre tous les plaisirs du printemps ; et au lieu de pouvoir admirer le développement des premières fleurs du jardin de lady Bertram, et la végétation des plantations de son oncle ; d’être renfermée au milieu du désordre et du bruit, et de respirer un mauvais air, au lieu de jouir de la fraîcheur, de la verdure et de la liberté.

Elle s’étonnait que les sœurs de Thomas restassent à Londres dans un semblable moment. Si madame Rushworth avait quelques raisons pour y rester, rien ne devait empêcher Julia de se rendre auprès de son frère. Lady Bertram, dans une de ses lettres, avait bien dit à Fanny que Julia avait offert de revenir à Mansfield si l’on avait besoin d’elle ; mais il était évident qu’elle aimait mieux rester où elle se trouvait.

Fanny était disposée à penser que l’influence de Londres était pernicieuse pour tout louable attachement. Elle en voyait une preuve dans miss Crawford aussi bien que dans ses cousines. Plusieurs semaines s’étaient écoulées sans qu’elle eût reçu un mot d’elle, malgré cette amitié prétendue sur laquelle Fanny, à l’en croire, aurait dû compter positivement. Elle commençait à supposer qu’elle n’en entendrait pas parler de tout le printemps, quand la lettre suivante lui parvint, et en réveillant d’anciennes sensations, lui en causa de nouvelles.

« Pardonnez-moi, ma chère Fanny, le plus promptement que vous le pourrez, mon long silence, et agissez, je vous en prie, comme si vous me l’aviez pardonné. Vous êtes si bonne, que j’espère être traitée par vous mieux que je ne le mérite ; et je vous écris maintenant pour que vous me répondiez immédiatement. J’ai besoin de connaître quel est l’état des choses à Mansfield, et vous êtes sans doute à même de me le dire. Il faudrait être de marbre pour ne pas être touché de la position où se trouvent les habitans de cette maison. D’après ce que l’on me dit, le pauvre M. Bertram a peu d’espoir de guérison. Je croyais d’abord que sa maladie était peu de chose ; mais on m’assure maintenant qu’il est décidément sur son déclin, que les symptômes sont très-alarmans, et qu’une partie de la famille en est prévenue. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je serais charmée d’apprendre par vous que ce rapport n’est pas fondé, mais j’avoue que je n’ose l’espérer. Il est extrêmement triste de voir un jeune homme enlevé ainsi à la vie à la fleur de son âge. Le pauvre sir Thomas sera bien affligé de cet événement : j’en suis véritablement agitée. Fanny, Fanny, je vous vois sourire, et me regarder d’un air malin… Mais sur mon honneur, je n’ai jamais suborné un médecin dans ma vie. Pauvre jeune homme ! S’il meurt, il y aura deux pauvres jeunes gens de moins dans le monde, et j’oserais dire que la richesse et l’importance ne pourraient tomber ainsi dans de meilleures mains. J’ai agi avec une précipitation folle à Noël dernier, mais le mal peut être réparé. Le vernis et la dorure cachent plus d’une tache. Écrivez-moi par le retour du courrier ; vous devez juger de mon anxiété, et ne pas la traiter légèrement. Dites-moi la vérité puisque vous devez être à sa source. Mes sentimens doivent vous rassurer autant que les vôtres mêmes. Non-seulement ils sont naturels, mais ils sont philantropiques et vertueux, je vous demande à vous-même, si sir Edmond ne fera pas plus de bien avec tous les revenus de la famille Bertram, qu’aucun autre sir possible ? Si madame Grant eût été chez elle, je ne vous aurais pas importunée de ces questions. Mais vous êtes la seule personne à qui je puisse m’adresser, les sœurs d’Edmond n’étant pas à ma portée. Madame Rushworth a passé les fêtes de Pâques à Twickenham avec la famille Aylmer, et n’est pas encore de retour ; et Julia est chez des cousins qui demeurent près de Bedford-Square, et dont j’ai oublié le nom et la rue. Je suppose que les jours de fêtes de Pâques ne dureront pas beaucoup plus long-temps pour madame Rushworth. Les Aylmers sont de très-agréables gens, et quand son mari est absent, Maria ne peut que s’amuser avec eux. Je l’ai engagée à inviter sa belle-mère, qui est à Bath, à venir loger chez elle ; mais comment la douairière et elle pourront-elles rester dans la même maison ? Ne pensez-vous pas qu’Edmond serait déjà revenu à Londres sans cette maladie de son frère ?

« Votre affectionnée, Marie. »

« Je venais de fermer ma lettre quand Henri est entré ; mais il ne m’a donné aucune nouvelle qui m’empêche de vous l’envoyer. Madame Rushworth sait que l’on a des inquiétudes. Henri l’a vue ce matin. Elle est revenue aujourd’hui à son hôtel ; la vieille belle-mère est arrivée. Ne soyez pas inquiète de ce que Henri ait passé quelques jours à Richmond. Il le fait chaque printemps. Soyez assurée qu’il n’est occupé que de vous seule. En ce moment il brûle de vous voir. Il me répète ce qu’il vous a dit à Portsmouth à l’égard de votre retour à Mansfield, et je me joins à lui de toute mon ame. Chère Fanny, écrivez-nous de venir ; cela nous fera du bien à tous. Moi et mon frère, nous pouvons aller au presbytère, comme vous savez, et nous ne gênerons nullement nos amis de Mansfield. Un peu de société nouvelle ne peut que leur être agréable. Et quant à vous-même, vous devez penser qu’on a tellement besoin de vous à Mansfield, que vous ne pouvez en conscience, et consciencieuse comme vous l’êtes, vous refuser à profiter de l’occasion qui vous est offerte, pour y retourner. Je n’ai ni le temps ni la patience de me charger des messages de Henri. Je me borne à vous dire qu’ils sont dictés par une affection inaltérable. »

Le déplaisir que Fanny avait éprouvé en lisant la plus grande partie de cette lettre, et son aversion pour contribuer à réunir Edmond et miss Crawford, l’empêchaient de pouvoir juger avec impartialité si elle pouvait accepter ou non l’offre qui lui était faite. C’était pour elle une image de grande félicité que de se représenter transportée dans trois jours à Mansfield ; mais quand elle pensait qu’elle devrait ce bonheur à des personnes dont la conduite lui paraissait si blâmable en ce moment, à miss Crawford, dont la froide ambition était si manifeste, à M. Crawford, qui avait fait de nouveau la connaissance de madame Rushworth, et qui dans son insatiable vanité se faisait peut-être encore un jeu de troubler sa tranquillité, elle rejetait bien vite cette idée. Elle était mortifiée ; elle avait mieux espéré de M. Crawford. Mais du reste, elle avait une règle de conduite qui ne lui permettait pas d’être indécise. C’était son respect pour son oncle, et la crainte de prendre une liberté avec lui qui n’aurait pas été convenable. Elle remercia donc miss Crawford, mais en refusant positivement d’accepter son offre. « Son oncle, lui disait-elle, avait l’intention de l’envoyer chercher ; mais comme la maladie de son cousin s’était prolongée sans que l’on eût jugé que sa présence fût nécessaire, elle devait supposer que son retour ne serait pas agréable en ce moment. »

Les détails qu’elle donnait à miss Crawford étaient tels, qu’elle les croyait exacts : et ils étaient propres, à ce qu’elle supposait, à flatter les vœux secrets de miss Crawford.

CHAPITRE XLVI.

Comme Fanny ne doutait point que sa réponse ne fût une véritable contrariété pour miss Crawford, elle s’attendait, d’après la connaissance qu’elle avait de son caractère, à être pressée de nouveau d’aller à Mansfield ; et quoiqu’une semaine se fût écoulée sans qu’une seconde lettre arrivât, elle avait encore la même opinion, quand elle en reçut une nouvelle.

Il lui parut, avant de l’ouvrir, que cette lettre ne contenait que peu de lignes, et avait été écrite à la hâte. Peut-être miss Crawford lui écrivait-elle pour lui annoncer qu’elle arriverait le jour même à Portsmouth ; peut-être M. et miss Crawford, s’étant adressés à son oncle, avaient-ils obtenu la permission de la ramener à Mansfield. Fanny, occupée de cette idée, ouvrit la lettre, qui était ainsi conçue :

« Un bruit très-scandaleux et très-perfide vient d’arriver jusqu’à moi, et je vous écris, chère Fanny, pour vous prévenir de vous garder d’y ajouter la moindre foi, s’il se répandait dans le pays. Soyez certaine qu’il y a quelque erreur, et que sous quelques jours il sera manifeste que Henri n’est point blâmable, et n’est occupé d’aucune autre personne que de vous, malgré un moment d’étourderie. Ne dites pas un mot de cela ; ne soupçonnez rien, ne dites rien jusqu’à ce que je vous aie écrit de nouveau. Je suis sûre que tout s’éclaircira, et qu’il n’y aura rien de prouvé que la folie de M. Rushworth. S’ils sont partis, je parierais ma vie qu’ils ne sont allés qu’à Mansfield, et que Julia est avec eux. Pourquoi n’avez-vous pas voulu nous laisser aller vous chercher ? Je désire que vous ne vous en repentiez pas.

« Votre affectionnée, etc. »

Fanny resta stupéfaite. Comme aucun bruit n’était parvenu à ses oreilles, il lui était impossible de comprendre cette étrange lettre. Elle y voyait seulement qu’elle devait se rapporter à la famille Rushworth et à M. Crawford, et qu’il était arrivé quelque chose que miss Crawford avait jugé propre à causer de la jalousie à Fanny. Mais miss Crawford n’avait pas besoin de s’inquiéter à cause de cela ; et quant à M. Crawford, Fanny espérait qu’un tel évènement servirait à la convaincre qu’il était incapable d’être attaché sincèrement et constamment à aucune femme dans le monde, et qu’il cesserait de persister à lui demander sa main.

Elle avait cependant pensé qu’il lui était réellement attaché, et que son affection n’était pas un sentiment ordinaire. Il fallait qu’il y eut eu quelqu’attentions marquées de sa part pour sa cousine madame Rushworth ; il fallait qu’il y eût eu quelques fortes indiscrétions de commises, car miss Crawford ne se serait pas alarmée pour quelque chose de peu important. Son inquiétude redoublait à chaque instant. Il lui était impossible de bannir cette lettre de sa pensée, et elle ne pouvait confier à personne l’anxiété qu’elle éprouvait.

Le lendemain vint, et aucune nouvelle lettre ne parut. Elle ne put penser à autre chose de toute la matinée ; mais l’après-midi, lorsque son père revint avec le journal, comme à l’ordinaire, elle s’attendait si peu à recevoir quelque éclaircissement par cette voie, que, pour un moment, cet objet était sorti de sa pensée.

Son père lut son journal, pendant que madame Price se plaignait, comme à son ordinaire, de ce que la table sur laquelle on devait servir le thé, ne fût pas nettoyée. Fanny fut tout-à-coup tirée des réflexions dans lesquelles elle était plongée, par la voix de son père, qui, après avoir lu et relu un certain paragraphe, lui dit : « Fanny, comment se nomme votre cousine qui est à Londres ? »

Fanny répondit : « Rushworth, mon père. »

« Et ne demeure-t-elle pas dans la rue Wimpole ? »

« Oui, mon père. »

« Eh bien, le diable se mêle de leurs affaires ; Tenez (en lui présentant le journal), vous avez-là de belles relations. Je né sais pas ce que sir Thomas peut penser de pareilles choses : il est peut-être assez grand seigneur pour ne pas en aimer moins sa fille ; mais, par Dieu ! si elle m’appartenait, je lui tiendrais la corde si serrée, qu’elle ne serait pas loin de moi. On devrait condamner à la flétrissure l’homme et la femme qui figurent dans cette affaire, pour empêcher de semblables indignités. »

Fanny lut elle-même que « c’était avec un vif regret que le journaliste avait à annoncer au monde un fracas matrimonial dans la famille de M. R… de la rue Wimpole. Que la belle madame R… dont le nom était depuis peu de temps inscrit dans les fastes de l’hymen, et qui avait promis un si brillant modèle pour les femmes à la mode, avait quitté la maison de son mari avec le séduisant et bien connu M. C… l’intime ami de M. R… et que l’on ignorait où ils étaient allés. »

« C’est une erreur, mon père, dit Fanny aussitôt, il faut que ce soit une erreur : cela ne peut être vrai ; cela regarde quelqu’autre personne. »

Fanny parlait ainsi, comme excitée par le désir de retarder la honte de sa cousine ; elle parlait avec une résolution qui naissait d’une sorte de désespoir ; car elle ne pouvait croire qu’elle disait vrai. La vérité l’accablait de tout côté. M. Price prenait trop peu d’intérêt réel à l’évènement qu’il venait de lire, pour faire une longue réponse à Fanny. Il reconnut que tout cela pouvait être un mensonge, « quoique dans le temps actuel, tant de belles dames se donnaient à Satan, que l’on ne pouvait répondre de personne. »

« J’espère que cela n’est pas vrai, dit madame Price ; ce serait par trop choquant… Si je n’ai pas dit douze fois à Rebecca de nettoyer cette table !… » Fanny était frappée de stupéfaction, par la conviction qu’elle venait de recevoir du crime commis par M. Crawford. Plus elle y pensait, et plus elle en reconnaissait toutes les tristes conséquences. La soirée se passa sans qu’elle pût cesser un moment d’y songer : elle ne put fermer l’œil de la nuit. Elle passait d’un sentiment d’affliction à un sentiment d’horreur. Cet évènement lui paraissait si révoltant, qu’il y avait des momens où elle le croyait impossible. Une jeune femme mariée depuis six mois, un homme se déclarant épris d’une autre femme, et même presque engagé avec elle, les deux familles liées d’amitié, tout cela formait un tel mélange de fautes, qu’elle ne pouvait le concevoir, et cependant, cela était certain ; la lettre de miss Crawford en était la preuve irrécusable.

Quelle seraient les conséquences d’un tel évènement ? Que de vues changées ! miss Crawford elle-même, Edmond… Mais Fanny ne voulut pas arrêter sa pensée sur cette dernière circonstance, elle ne songea qu’au chagrin indubitable que les habitans de Mansfield allaient éprouver. Les sentimens d’honneur de sir Thomas, les principes d’Edmond, qui lui étaient bien connus, l’assuraient qu’ils auraient peine à supporter la vie après un pareil affront.

Deux jours se passèrent sans qu’aucune lettre vînt affaiblir ses appréhensions. Aucune nouvelle de miss Crawford pour contredire le triste évènement ; aucune nouvelle de Mansfield, quoique Fanny en attendît une lettre depuis long-temps. Le troisième jour enfin, elle en reçut une ; elle portait le timbre de Londres ; et était d’Edmond.

« Ma chère Fanny,

« Vous connaissez notre infortune actuelle. Que Dieu vous donne la force d’en supporter votre part. Nous avons été ici deux jours ; mais il n’y a eu rien à faire, on ne peut découvrir leurs traces. Vous ne connaissez pas encore le dernier coup… l’évasion de Julia. Elle est allée en Écosse avec Yates. Elle a quitté Londres peu d’heures avant que nous y arrivassions. Dans tout autre moment, ç’aurait été un évènement affreux : aujourd’hui, ce ne paraît être rien : cependant, c’est une forte augmentation de malheur. Mon père ne se laisse point accabler par ces tristes circonstances. Il peut encore penser et agir ; et je vous écris par son ordre, pour vous proposer de revenir à la maison. Il est impatient de vous y avoir à cause de ma mère. Je serai à Portsmouth le matin du lendemain du jour où vous recevrez cette lettre, et j’espère vous trouver prête à partir pour Mansfield. Mon père désire que vous invitiez Susanne à venir avec vous, pour y passer quelques mois. Arrangez cela ; dites ce qu’il faut ; je suis sûr que vous recevrez cette invitation comme une preuve de l’affection de mon père dans un pareil moment. Vous apprécierez son intention ; que je vous représente mal, peut-être ; vous pouvez deviner quelque chose de l’état de trouble où je suis. Le malheur est tombé sur nous en entier. Je serai près de vous de bonne heure.

« Votre affectionné, etc. »

Fanny n’avait jamais eu tant besoin de reprendre ses esprits. Demain ! quitter Portsmouth demain !… Elle sentait, malgré elle, qu’elle était exposée au danger d’être extrêmement heureuse, tandis qu’un si grand nombre de gens qu’elle aimait, étaient plongés dans l’affliction. Partir si tôt, être demandée si cordialement, et avec la permission de mener Susanne avec elle, tout cela formait une telle combinaison de choses heureuses, que, pour un moment, toute peine fut bannie de son cœur. L’évasion de Julia ne l’affectait que très-peu, comparativement. Elle était surprise, révoltée ; mais elle ne pouvait commander à l’agitation de son esprit. Elle était obligée de s’efforcer de se rappeler cet évènement pour y penser, tant elle était occupée des soins agréables et pressans auxquels il fallait qu’elle se livrât.

Il n’y a rien de tel pour secourir contre l’affliction, qu’une occupation active et indispensable. Fanny avait tant de choses à faire, que l’horrible aventure de madame Rushworth même, ne pouvait l’affecter comme auparavant. Elle n’avait pas le temps de s’affliger. Dans vingt-quatre heures, elle espérait être partie. Il fallait parler à son père, à sa mère, préparer Susanne, tenir tout prêt à l’heure indiquée. C’était affaire sur affaire. Le jour fut à peine assez long pour tout achever. Le bonheur qu’elle répandit dans sa famille, très-peu touchée de la triste nouvelle de l’évasion de Julia ; le joyeux consentement que son père et sa mère donnèrent au départ de Susanne, la satisfaction générale avec laquelle on regardait leur départ à toutes deux, et l’extase de Susanne, tout cela contribua à ranimer le courage de Fanny.

L’affliction de la famille Bertram était peu ressentie à Portsmouth ; madame Price parla pendant quelques minutes de sa pauvre sœur, et ne s’occupa plus ensuite que de trouver une malle pour y mettre les habillemens de Susanne, parce que Rebecca avait bouleversé tous les coffres qui étaient dans la maison, et en avait détruit la plus grande partie. Quant à Susanne, qui voyait le premier vœu de son cœur satisfait, et qui ne connaissait ni les personnes qui s’étaient rendues coupables, ni celles qui étaient dans l’affliction, elle dissimulait sa joie, et l’on ne pouvait rien demander de plus d’une vertu humaine de quatorze ans.

Les deux sœurs se trouvèrent prêtes le lendemain matin. À huit heures, Edmond était chez elles ; elles entendirent sa voix, et Fanny descendit pour le recevoir. L’idée de le voir, et la connaissance de ce qu’il devait souffrir, ramenèrent dans le cœur de Fanny tous ses premiers sentimens. Elle était prête de s’évanouir, lorsqu’elle entra dans le parloir. Il était seul, il s’avança vivement vers elle, et Fanny se sentit pressée sur son cœur, tandis qu’il prononçait d’une voix émue ces paroles : « Ma Fanny…, mon unique sœur…, ma seule consolation désormais. » Elle ne pouvait articuler un seul mot, et pendant quelques minutes, il fut obligé de garder le même silence.

Il fit un effort sur lui-même, et demanda à Fanny si elle était prête, si Susanne venait. Ces questions furent faites rapidement. Son grand objet était de partir aussitôt que possible. Lorsqu’il pensait à Mansfield, le temps était précieux, et la situation de son esprit ne lui faisait trouver de soulagement que dans le mouvement. Il fut arrêté que, dans une demi-heure, la voiture serait à la porte, Fanny ayant dit qu’elle serait prête dans cet espace de temps, ainsi que Susanne. Edmond refusa de prendre part à leur déjeûner, et sortit pour ordonner à la voiture de s’avancer à l’heure convenue.

Il fut exact. La voiture vint. Edmond passa quelques minutes avec la famille, et fut témoin de la manière tranquille avec laquelle les adieux se firent. Mais il ne voyait rien.

Le cœur de Fanny tressaillit de joie, lorsqu’elle passa les barrières de Portsmouth, et l’on peut bien deviner que celui de Susanne éprouvait la même allégresse.

Le voyage avait l’apparence de devoir être silencieux. Les profonds soupirs d’Edmond se faisaient souvent entendre à Fanny ; s’il eût été seul avec elle, il lui aurait ouvert son cœur, malgré ses résolutions. Mais la présence de Susanne le forçait à rester concentré dans lui-même.

Fanny veillait sur lui avec une tendre sollicitude. Quelquefois son œil rencontrait le sien, et elle en recevait un sourire affectueux qui lui donnait du courage ; mais la première journée se passa sans qu’elle entendît un mot de lui sur les sujets qui l’occupaient. Le matin du jour suivant produisit quelque petite explication. Un moment avant qu’ils quittassent Oxford, pendant que Susanne était à la fenêtre, Edmond, qui se trouvait avec Fanny dans l’appartement, fut frappé de l’altération de ses traits ; et comme il ignorait ce qu’elle avait eu à souffrir dans la maison de son père, il attribua cette altération aux derniers évènemens qui venaient d’avoir lieu, et il lui dit à voix basse, mais avec beaucoup d’expression : « Je ne suis point étonné que vous soyez sensible à cela : vous devez souffrir. Comment un homme qui avait aimé une fois, pouvait-il vous mériter ? Ô Fanny ! pensez à moi ! »

Le second jour, ils arrivèrent de bonne heure dans les environs de Mansfield, et à mesure qu’elles en approchaient, les deux sœurs devenaient plus émues. Fanny commençait à craindre son entrevue avec ses tantes et Thomas, après l’humiliation qu’ils venaient de recevoir ; et Susanne pensait avec anxiété que tout ce qu’elle avait appris récemment sur la politesse des manières, allait être mis en action.

Fanny, pendant la route, n’avait point été insensible au changement qui s’était opéré dans la nature depuis le mois de février ; mais quand elle arriva dans le parc, ses sensations acquirent encore plus de charmes. Elle avait été absente pendant trois mois, et l’hiver s’était changé en été. Ses yeux rencontraient partout la végétation la plus fraîche, ; et les arbres qui n’étaient pas encore revêtus de tout leur feuillage, étaient dans cet aspect délicieux, qui, en présentant beaucoup aux yeux, laisse encore davantage à faire à l’imagination. La jouissance que Fanny éprouvait était pour elle seule. Edmond ne pouvait la partager. Elle le regardait ; mais il était plus sombre que jamais ; ses yeux se fermaient, comme si l’aspect d’une nature riante les eût blessés.

Cela rendit Fanny triste de nouveau, et la connaissance des afflictions qui devaient être éprouvées à Mansfield, donna même un air mélancolique à la maison spacieuse, moderne, aérée et bien située qui s’offrait à ses regards.

Les voyageurs étaient attendus avec une impatience qui n’avait jamais été éprouvée auparavant. Fanny eut à peine passé la ligne des domestiques, dont la figure était grave et attristée, que lady Bertram, quittant le salon pour venir au-devant d’elle avec une marche qui, cette fois, n’avait aucune indolence, se jeta à son cou, en criant : « Chère Fanny ! maintenant je pourrai vivre ! »

CHAPITRE XLVII.

Sir Thomas, sa femme et madame Norris avaient été fort affligés, chacun des trois se croyait le plus à plaindre ; mais madame Norris, comme ayant le plus grand attachement pour Maria, était véritablement celle qui souffrait davantage. Maria avait été sa favorite ; c’était elle qui avait le plus contribué à son mariage, elle l’avait souvent rappelé avec un sentiment de vanité, et cette conclusion l’anéantissait.

C’était une autre créature. Elle était devenue indifférente pour tout ce qui se passait autour d’elle. Le plaisir de se trouver seule avec lady Bertram et son neveu Thomas, et d’avoir toute la maison confiée à ses soins, était devenu sans aucun attrait pour elle. L’affliction avait détruit son activité, et ni lady Bertram ni Thomas n’avaient trouvé en elle le moindre appui. Elle n’avait pas plus fait pour eux qu’ils n’avaient fait pour l’un l’autre. Ils étaient restés solitaires, sans consolation, et également dans l’abandon. L’arrivée d’Edmond, de Fanny et de Susanne ne fit qu’augmenter l’affliction de madame Norris. Thomas et lady Bertram se trouvaient soulagés ; mais pour elle, la colère se mêlait à sa douleur, à la vue de la personne que dans son aveuglement elle accusait du malheur survenu. « Si Fanny eût accepté M. Crawford, cela ne serait point arrivé. »

Susanne aussi l’offusquait : elle ne la reçut qu’avec des regards repoussans. Elle voyait en elle un espion, une nièce indigente et un objet d’aversion, Susanne fut reçue par son autre tante avec une tranquille affabilité. Comme sœur de Fanny, lady Bertram jugea qu’elle avait droit à être bien accueillie à Mansfield, et elle l’embrassa avec plaisir. Cette réception était plus que Susanne n’avait espéré. Quant à sa tante Norris, elle était prévenue qu’elle ne devait s’attendre de sa part qu’à des témoignages de mauvaise humeur.

On la laissa à elle-même pour faire connaissance avec la maison, et passer agréablement ses journées dans cette occupation, tandis que les autres habitans de Mansfield étaient ou renfermés, ou occupés des individus qui avaient besoin de leurs consolations. Edmond tâchait d’échapper à ses propres sentimens en s’occupant de secourir son frère, et Fanny, dévouée à sa tante Bertram, avait repris ses premières occupations avec plus de zèle que jamais, pensant qu’elle ne pouvait avoir trop de soin pour une personne qui témoignait avoir besoin d’elle.

Parler du terrible évènement avec Fanny, parler et se lamenter, c’était là toute la consolation de lady Bertram. Elle ne pensait point avec profondeur ; mais guidée par sir Thomas, elle pensait avec justesse sur les points importans, et d’après cela, elle ne se dissimulait en rien toute l’énormité de la faute de sa fille. Elle jugeait que cet évènement entraînait pour elle la perte de sa fille, malheur qui ne pouvait être détruit.

Fanny apprit d’elle toutes les particularités qui avaient transpiré jusqu’alors. Madame Rushworth était allée passer les fêtes de Pâques à Twickenham avec une famille dont elle avait fait la connaissance, composée de personnes agréables, spirituelles, et probablement de mœurs légères, car M. Crawford avait toujours eu accès auprès d’elles. M. Rushworth avait été pendant ce temps-là à Bath, pour y rester quelques jours avec sa mère, et ensuite la ramener à Londres. Maria s’était trouvée sans aucune contrainte avec ses amis : elle s’y était trouvée sans avoir même Julia avec elle ; car Julia, depuis deux ou trois semaines, était allée rendre visite à des parens de sir Thomas. Cette démarche avait eu probablement pour but de s’entendre avec M. Yates. Peu de jours après le retour de M. et Mme Rushworth à Londres, un ancien ami de sir Thomas lui écrivit de se rendre à Londres pour faire usage de son influence sur l’esprit de sa fille, et mettre fin à une intimité qui déjà l’exposait à des remarques fâcheuses, et causaient une inquiétude évidente à M. Rushworth.

Sir Thomas se préparait à agir d’après cette lettre, sans faire part de son contenu à aucun des habitans de Mansfield, quand un exprès dépêché par le même ami vint lui apporter une autre lettre pour l’informer de la situation presque désespérée où se trouvaient son gendre et sa fille. Madame Rushworth avait quitté la maison de son mari. M. Rushworth était venu, plein d’affliction et de colère, consulter M. Harding, l’auteur de la lettre. M. Harding craignait pour le moins une très-grande indiscrétion. Il faisait son possible pour tout apaiser dans l’espoir du retour de madame Rushworth ; mais il désespérait d’y réussir, après avoir vu le courroux de la mère de M. Rushworth.

Il fut impossible de cacher cette seconde communication au reste de la famille à Mansfield. Sir Thomas partit ; Edmond voulut aller avec lui. Les autres personnes de la famille restèrent à Mansfield dans un état d’affliction qui fut encore accru par les premières lettres qui vinrent de Londres. Tout était devenu public. Madame Rushworth la mère, qui, pendant le peu de jours qu’elle avait passés avec sa bru, n’avait pu s’entendre avec elle, paraissait irréconciliable ; et quand bien même cela aurait été autrement, la chose n’en était pas moins sans espoir, puisque madame Rushworth ne paraissait point, et qu’il y avait tout lieu de croire qu’elle était cachée quelque part avec M. Crawford, qui avait quitté la maison de son oncle le même jour, comme pour entreprendre un voyage.

Sir Thomas était resté à Londres dans l’espoir de découvrir où était sa fille, pour l’arracher au vice, quoique tout fût perdu du côté de la réputation.

Fanny pouvait à peine arrêter sa pensée sur les souffrances que sir Thomas devait éprouver. Edmond était le seul de ses enfans qui ne fût pas pour lui un sujet d’affliction. La santé de Thomas avait été fortement altérée par la conduite de sa sœur ; et l’évasion de Julia était venue porter le dernier coup au cœur paternel de sir Thomas. Fanny espérait que son mécontentement contr’elle serait appaisé ; et raisonnant autrement que madame Norris, elle pensait qu’elle serait justifiée à ses yeux. M. Crawford, par sa conduite, la faisait s’applaudir de l’avoir refusé. Mais quoique cela fût fort important pour elle, c’était une triste consolation pour sir Thomas. Le déplaisir de son oncle était une chose terrible pour Fanny. Que pouvaient faire pour lui sa justification, sa reconnaissance, son attachement ? Il n’y avait qu’Edmond qui pût lui offrir une consolation.

Elle se trompait toutefois en supposant qu’Edmond ne donnait aucune peine à son père dans le moment actuel. À la vérité, cette peine était moins vive que celles excitées par ses autres enfans ; mais sir Thomas regardait le bonheur d’Edmond comme détruit par cette offense de sa sœur, et par celle de son ami, à la sœur duquel il devait renoncer, quoiqu’il eût éprouvé pour elle un véritable attachement, et que son mariage avec elle, qui avait été très-probable, eût été une union si désirable, sans la conduite de ce frère coupable. Sir Thomas sentait ce que son fils Edmond devait éprouver à Londres. Il avait deviné ses sentimens, et ayant eu sujet de croire qu’une entrevue avait eu lieu avec miss Crawford, et qu’Edmond n’en avait recueilli qu’une augmentation d’affliction, il avait été impatient de lui faire quitter Londres, et l’avait engagé à aller chercher Fanny pour la conduire auprès de sa tante, dans l’espoir que cette société lui ferait du bien, ainsi qu’aux autres habitans de Mansfield. Fanny n’était pas dans le secret des sentimens de son oncle, et celui-ci ne l’était pas dans ceux de miss Crawford. S’il eût mieux connu son caractère, et s’il eût entendu la conversation qu’elle avait eue avec son fils, il aurait renoncé à la voir entrer dans sa famille, quand bien même ses vingt-mille livres sterling en eussent été quarante.

Fanny ne doutait point qu’Edmond ne fût séparé pour toujours de miss Crawford, et cependant elle hésitait à le croire entièrement, jusqu’à ce qu’elle en fût assurée par lui-même. Elle le voyait rarement, et jamais seul. Il évitait probablement de se trouver en tête à tête avec elle. Que devait-elle en conclure ? Que son affliction était encore trop vive pour en faire le sujet d’une légère communication. Il cédait à son devoir, mais avec des combats qui ne pouvaient être racontés. Il se passerait long-temps, pensait Fanny, avant que le nom de miss Crawford sortît de ses lèvres, et qu’il se livrât à la confiance qui avait existé entre Fanny et lui.

Plusieurs jours se passèrent en effet avant qu’Edmond commençât à parler à Fanny de ce sujet. Le dimanche au soir cependant, le temps étant pluvieux, et personne n’étant dans le salon avec Edmond et Fanny que lady Bertram qui sommeillait, Edmond entra enfin dans le détail de toutes les circonstances et de toutes les sensations qu’il avait éprouvées dans son dernier voyage à Londres.

On peut imaginer avec quelle sollicitude Fanny écoutait, avec quel soin elle observait l’émotion de la voix d’Edmond, et avec quelle attention ses yeux étaient fixés sur lui. L’exorde fut alarmant. Il avait vu miss Crawford ; il avait été invité de venir la voir ; il avait reçu un billet de lady Stornaway pour l’engager à se rendre auprès de miss Crawford, et regardant cette entrevue comme la dernière amicale entr’eux, prêtant en outre à miss Crawford tous les sentimens de peine et de confusion que la sœur de Crawford devait éprouver, il s’était rendu auprès d’elle dans une disposition d’esprit si adoucie, si dévouée, que pendant un moment Fanny ne put croire que cette entrevue pût être la dernière. Mais lorsque Edmond avança dans son récit, ses craintes se dissipèrent. Miss Crawford l’avait reçu, dit-il, avec un air sérieux et même agité ; mais avant qu’il eût eu le temps de prononcer une phrase, elle avait abordé le sujet d’une manière qu’il avouait avoir trouvée choquante ! « J’ai appris que vous étiez à Londres ; j’ai désiré vous voir, dit miss Crawford. Parlons de cette triste affaire. Peut-on voir une folie pareille à celle de nos deux parens ? »

« Je ne pus répondre, dit Edmond à Fanny ; mais je crois que mes regards parlèrent pour moi. Elle s’aperçut que je la blâmais. Avec un air plus sérieux et une voix plus grave, elle ajouta ; « Je ne veux pas défendre Henri aux dépens de votre sœur… » Elle commença ainsi, Fanny ; mais je ne puis vous répéter de quelle manière elle continua. La substance de ses paroles fut une grande irritation contre la folie de son frère et de ma sœur. Elle reprochait à son frère de se laisser entraîner par une femme qu’il n’avait jamais aimée, à renoncer à celle qu’il adorait ; et à la pauvre Maria, de sacrifier une si brillante position, pour se jeter dans de pareilles difficultés, dans l’idée d’être aimée réellement par un homme qui avait depuis long-temps manifesté son indifférence pour elle. Jugez, Fanny, de ce que je devais éprouver en entendant miss Crawford ne donner que le nom de folie à cette conduite de son frère ; l’examiner, la détailler si librement, si froidement ; ne témoigner aucune horreur ; le dirai-je ? aucune modeste et féminine aversion pour cette conduite si blâmable ? Voilà ce que le grand monde produit ; c’est par lui, Fanny, que cette femme que la nature avait comblée de tant de dons, en est tout à fait dépouillée. »

Après un moment de réflexion, Edmond continua avec une sorte de désespoir calme. « Je vous dirai tout, et je n’en reparlerai jamais, Elle ne voyait en cela que de la folie. Elle s’appesantissait sur le défaut de précaution ; enfin, c’était de s’être laissés découvrir, plutôt que de s’être mal conduits, qu’elle blâmait les coupables. C’était leur imprudence qui avait porté les choses à de telles extrémités, que son frère avait été obligé de renoncer à ses plans les plus chers pour fuir avec Maria, qu’elle trouvait le plus repréhensible. »

Il s’arrêta. Fanny crut devoir prendre la parole. « Et qu’avez-vous pu lui répondre ? » dit-elle.

« Rien qui fût intelligible. J’étais comme anéanti. Elle continua, et commença à parler de vous, et elle en parla comme elle le devait faire ; mais elle vous a toujours rendu justice. »

« Il a rejeté, dit-elle, une femme comme il n’en retrouvera point. Elle l’aurait fixé, elle l’aurait rendu heureux. »

« Ma chère Fanny, j’espère vous causer, en vous parlant ainsi, plus de plaisir que de peine, en vous représentant l’image de ce qui aurait pu avoir lieu ; mais de ce qui ne peut plus être maintenant. Vous ne désirez pas que je garde le silence ? Si vous le désirez, un regard, un mot que vous m’adresserez, me fera me taire. »

Aucun regard, aucun mot ne fut adressé par Fanny à Edmond.

« Tant mieux ! dit-il. La Providence miséricordieuse n’a pas voulu que le cœur qui ne connaissait aucune faute fût affligé. Miss Crawford parla de vous, Fanny, avec beaucoup d’éloges ; mais il y eut encore là un trait de malignité, car elle s’écria : « Pourquoi ne l’a-t-elle pas accepté ? Tout cela est de sa faute. Fille simple ! Je ne lui pardonnerai jamais. Si elle l’avait accepté, comme elle le devait faire, ils auraient été en ce moment dans les préparatifs de leur mariage, et Henri aurait été trop heureux et trop occupé pour penser à aucun autre objet. Il n’aurait pris aucun souci de madame Rushworth ; tout aurait fini par quelques attentions de galanterie aux rencontres à Sotherton et Everingham. » Auriez-vous cru cela possible, Fanny ? Mais le charme est détruit ; mes yeux sont ouverts. »

« Il est cruel, dit Fanny, de parler avec gaîté et légèreté dans un pareil moment, et en s’adressant à vous. »

« Non ; ce n’est pas de la cruauté. Elle parlait ainsi, parce qu’elle est habituée à entendre tenir ce langage ; je ne crois pas qu’elle voulût faire de la peine à qui que ce soit. Mais cela provient, Fanny, d’un manque de principes et d’un esprit qui a été gâté par une mauvaise société. Peut-être est-ce un bien pour moi, puisque j’ai si peu de choses à regretter. Il n’en est pas ainsi toutefois. Je me soumettrais volontiers à toute la douleur de renoncer à elle, plutôt que d’être obligé d’avoir d’elle l’opinion qu’elle m’en a donnée. Je le lui ai dit. »

« Vraiment ? »

« Oui ; lorsque je l’ai quittée, je le lui ai dit. »

« Combien de temps êtes-vous restés ensemble ? »

« Vingt-cinq minutes. Elle finit par me dire que ce qui restait à faire était d’arranger un mariage entre Maria et son frère. Elle parla sur ce sujet avec une voix plus ferme que je ne le puis faire, Fanny ! » Edmond fut obligé en effet de s’arrêter quelques instans, après quoi il continua. « Nous devons ; dit-elle, persuader à Henri d’épouser Maria, et, avec la certitude qu’il aura d’être séparé pour toujours de Fanny, je n’en désespère pas. Il faut qu’il abandonne Fanny. Je ne pense pas qu’il puisse espérer de réussir à s’en faire aimer maintenant, et c’est ce qui me fait croire que nous ne rencontrerons aucun obstacle insurmontable. Mon influence, qui n’est pas médiocre, sera toute employée à ce but. Quand Maria sera mariée et appuyée convenablement par sa famille, elle pourra reprendre, jusqu’à certain degré, un rang dans la société. Nous savons bien qu’elle ne sera jamais admise dans quelques cercles ; mais avec de bons dîners et des soirées nombreuses, il y aura toujours assez de gens qui seront aises de faire sa connaissance. Ce que je conseille sur-tout, c’est que votre père reste tranquille. Persuadez-lui de laisser les choses prendre leur cours. Si, d’après ses démarches, elle se détermine à quitter la protection d’Henri, il y aura beaucoup moins de chance pour elle de l’épouser que si elle restait avec lui. Je sais de quelle manière on peut l’influencer. Que sir Thomas se fie à son honneur et à sa compassion, et tout cela peut bien finir. Mais s’il sépare sa fille de Henri, il détruira le principal moyen de réussir. »

Edmond, après avoir répété cette conversation, était si affecté, que Fanny, qui l’observait avec un intérêt silencieux, mais le plus tendre possible, était presque fâchée de ce que ce sujet eût été entamé. Il se passa quelques momens ayant qu’il pût reprendre la parole. « Maintenant, Fanny, je vous ai dit la substance de ses discours. Aussitôt que je pus parler, je répliquai que je n’avais pas supposé possible, en venant lui rendre visite dans de telles circonstances, que je fusse plus affligé après l’avoir entendue, qu’auparavant. Que bien que je me fusse aperçu de quelques différences dans nos opinions dans le cours de notre connaissance, il n’était jamais entré dans mon imagination de concevoir cette différence aussi grande qu’elle venait de me la montrer ; que la manière dont elle parlait du crime détestable commis par son frère et ma sœur, en nous conseillant sur-tout d’y donner notre acquiescement, dans l’espoir d’un mariage qui, d’après l’idée que j’avais maintenant de son frère, serait plutôt évité que recherché, m’avait convaincu que je l’avais mal connue jusqu’alors, et que c’était un fantôme de mon imagination, et non miss Crawford, dont j’avais été trop porté à m’occuper, pendant les derniers temps qui venaient de s’écouler ; que peut-être c’était un bien pour moi, puisque j’avais moins à regretter le sacrifice d’une amitié… de sentimens… d’espérances, auxquels je devais absolument renoncer ; et que j’avoûrais cependant que si j’avais pu la replacer dans mon esprit, telle qu’elle y était avant cet entretien, j’aurais préféré avoir plus de peines à supporter, en lui conservant tous ses droits à ma tendresse et à mon estime. Voilà ce que je lui dis avec l’émotion que vous pouvez imaginer. Elle fut surprise. Je la vis changer de contenance. Elle rougit beaucoup. Je crus remarquer une sorte de combat, une demi-volonté de céder à la vérité, une demi-confusion ; mais l’habitude l’emporta. Elle voulut s’efforcer de sourire en me répondant : « Voilà une très-bonne prédication en vérité. Faisait-elle partie de votre dernier sermon ? Vous reformerez bientôt tout le monde à Mansfield et à Thornton-Lacey, et je m’attends à entendre bientôt dire que vous êtes un illustre prédicateur, soit dans quelque grande société de méthodistes, soit comme missionnaire dans les pays lointains. » Elle voulait avoir l’air de parler avec gaîté ; mais elle n’y pouvait réussir. Je me bornai à lui répliquer que je lui souhaitais beaucoup de bonheur, et que je désirais de tout mon cœur apprendre bientôt qu’elle pensât avec plus de justesse, et qu’elle ne dût point la connaissance la plus précieuse à acquérir, celle de nous-mêmes et de notre devoir, aux leçons de l’affliction. Je quittai aussitôt l’appartement. J’avais fait quelques pas, lorsque la porte derrière moi s’ouvrit. « M. Bertram ! » dit miss Crawford. Je tournai la tête vers elle. « M. Bertram ! » dit-elle avec un sourire ; mais ce sourire était peu d’accord avec la conversation que nous venions d’avoir. Il exprimait une sorte de malignité et de désir de me subjuguer ; du moins je le jugeai ainsi. Je résistai, et me retirai tranquillement. Depuis j’ai regretté quelquefois, pendant un moment, de n’avoir point retourné sur mes pas ; mais je sens que j’ai agi suivant la voix de la raison. Et ainsi s’est terminée notre connaissance. Combien j’ai été déçu ! également déçu à l’égard du frère et de la sœur ! Je vous remercie de votre patience, Fanny. Mon récit est achevé. »

Fanny crut pendant cinq minutes que ce sujet était épuisé ; mais il revint encore dans l’entretien ; et jusqu’à ce que lady Bertram se réveillât, ils ne parlèrent que de miss Crawford. Edmond se plaisait à se rappeler comment elle lui avait inspiré de l’attachement, et combien elle eût été aimable si elle eût été mieux entourée. Fanny, qui pouvait dès-lors parler ouvertement, crut pouvoir faire entendre à Edmond que la santé de son frère pouvait entrer pour quelque chose dans son désir d’une complète réconciliation. C’était une insinuation peu agréable. Edmond aurait préféré que miss Crawford eût eu pour lui un attachement plus désintéressé. Il se soumit à croire cependant que la maladie de Thomas l’avait influencée, se réservant cependant de penser que, d’après la différence de leurs habitudes, elle avait eu pour lui plus d’attachement qu’il n’avait dû s’y attendre. Fanny pensait absolument la même chose. Ils avaient également la même opinion sur l’effet ineffaçable que cet évènement devait avoir sur l’esprit d’Edmond. Le temps pourrait bien diminuer un peu sa souffrance, mais il y aurait toujours une sorte de regret dont il ne pourrait se délivrer. Et quant à la possibilité de rencontrer jamais une autre femme qui pût succéder… c’était tellement hors de probabilité, que l’on ne pouvait y songer sans indignation. L’amitié de Fanny, c’était là toute la consolation et l’ambition d’Edmond.

CHAPITRE XLVIII.

Que d’autres plumes que la mienne se complaisent à peindre le crime et la désolation ! Je quitte ces sujets odieux, aussi promptement que je le puis.

Ma Fanny se trouvait enfin heureuse, en dépit de toute autre chose. Il y avait pour elle des sujets de bonheur qui la forçaient de le connaître, malgré l’intérêt qu’elle prenait aux peines des personnes qui l’entouraient. Elle était revenue au parc de Mansfield, elle y était utile, elle y était aimée ; elle était dégagée des poursuites de M. Crawford ; et lorsque sir Thomas revint, elle reçut de lui toutes les preuves qu’il pouvait lui donner dans la triste situation d’esprit où il se trouvait, de son entière approbation et de l’accroissement de son estime pour elle. Et ce qui ajoutait sur-tout à son bonheur, c’était qu’Edmond n’était plus la dupe de miss Crawford.

À la vérité, Edmond était loin d’être heureux. Il s’affligeait de ce qui avait eu lieu, et soupirait pour ce qui ne pouvait plus être ; Fanny savait quelle était sa situation d’esprit, et en était chagrine ; mais c’était un chagrin tellement en harmonie avec ses plus doux sentimens, qu’il pouvait équivaloir à la gaîté.

Sir Thomas fut le plus long-temps profondément affligé, parce qu’il reconnaissait les fautes qu’il avait faites comme père. Il sentait qu’il n’aurait point dû marier sa fille à M. Rushworth, que les sentimens de Maria lui avaient été suffisamment connus pour qu’il n’eût point dû effectuer cette union, et qu’en agissant ainsi, il s’était laissé guider par des motifs personnels et une sagesse mondaine. Ces réflexions demandaient du temps pour que leur amertume fût adoucie. Mais le temps peut tout faire, et quoiqu’il résultât peu de consolation pour sir Thomas à l’égard de madame Rushworth, il en recevait plus qu’il ne l’avait supposé de la part de ses autres enfans. Le mariage de Julia devint une affaire moins fâcheuse qu’il ne l’avait paru d’abord. Elle était soumise, et demandait qu’on lui pardonnât. M. Yates, qui désirait être reçu dans la famille, paraissait disposé à se laisser guider par sir Thomas. Sa situation était plus avantageuse qu’on ne l’avait pensé, et ses dettes étaient moins considérables qu’on ne l’avait craint. Thomas donnait aussi de la consolation à son père. Sa santé s’était rétablie graduellement sans qu’il eût repris ses anciennes habitudes. Il était beaucoup plus raisonnable qu’avant sa maladie. Il avait souffert, et il avait appris à penser, deux avantages qu’il avait ignorés jusqu’alors. La conduite de sa sœur, à laquelle il se reprochait d’avoir eu quelque part, par l’intimité qui était résulté de son désir d’avoir un théâtre à Mansfield, avait fait une impression profonde sur son esprit, et les plus heureux effets en furent la suite. Il devint ce qu’il devait être, utile à son père, et ne vivant plus pour lui seul.

Ce fut là une véritable consolation pour sir Thomas, et Edmond contribua à son tour à soulager l’affliction de son père en reprenant sa sérénité. Après avoir erré sous les ombrages du parc avec Fanny pendant tout l’été, son esprit avait tellement repris sa tranquillité, qu’il se montrait de nouveau assez joyeux.

Quoique ces circonstances contribuassent puissamment à relever le courage de sir Thomas, il ne pouvait cependant bannir les reproches qu’il se faisait, des erreurs qu’il avait commises dans l’éducation de ses filles.

Il reconnaissait trop tard combien le traitement entièrement opposé que Maria et Julia avaient éprouvé, avait été peu favorable à leur caractère. L’indulgence et la flatterie de leur tante Norris, avait continuellement été en contraste avec sa propre sévérité. Il regrettait qu’avec tous les frais d’une éducation dispendieuse, ses filles n’eussent jamais été instruites de leurs premiers devoirs.

La hauteur et l’emportement de madame Rushworth se manifestèrent entièrement dans leur dernier triste résultat. On ne put lui persuader de quitter M. Crawford : elle espérait qu’il l’épouserait, et elle resta avec lui jusqu’à ce qu’enfin elle fût obligée d’être convaincue que cette espérance était vaine, et jusqu’à ce que le dépit qu’elle en conçut, changeant ses sentimens en aversion, l’un et l’autre se tourmentèrent mutuellement, et finirent par se séparer volontairement.

Madame Rushworth avait existé dans la compagnie de M. Crawford, pour l’entendre lui reprocher d’être la cause de la destruction du bonheur dont il aurait joui avec Fanny ; elle n’emporta d’autre consolation en le quittant, que la satisfaction de les avoir séparés.

M. Rushworth ne fit aucune difficulté à ce que son divorce fût prononcé, et ainsi finit un mariage qui ne pouvait avoir une autre issue. Maria avait méprisé M. Rushworth et aimait M. Crawford ; et M. Rushworth l’avait épousée, quoiqu’il soupçonnât beaucoup que ces deux sentimens existaient dans le cœur de sa femme. Sa punition suivit la folie de sa conduite.

Le séjour que devait habiter madame Rushworth, devint le sujet d’une importante et solennelle consultation. Madame Norris, dont l’attachement semblait augmenter en raison des fautes de sa nièce, voulait qu’elle fût reçue à Mansfield. Sir Thomas s’y opposa formellement. Il déclara qu’il la protégerait comme sa fille, espérant qu’elle se repentirait, et lui donnerait toute l’assistance que leurs rapports de famille exigeaient, mais qu’il n’irait pas plus loin. Maria, dit-il, avait détruit sa propre réputation, et il ne voulait pas essayer de réparer ce qui ne pouvait être réparé.

Le résultat de la consultation fut que madame Norris se décida à quitter Mansfield, pour aller se dévouer à Maria, et vivre avec elle dans une autre province éloignée où, voyant peu de société, et n’ayant d’un côté aucune affection, et de l’autre aucun jugement, elles se punirent mutuellement par leurs propres caractères.

L’éloignement de madame Norris de Mansfield, fut un des plus grands soulagemens de la vie de sir Thomas. Sa bonne opinion à son égard avait toujours graduellement diminué depuis son retour d’Antigoa. Dans leurs rapports journaliers, elle avait toujours perdu davantage dans son estime ; et il avait fini par la considérer comme un mal d’autant plus tourmentant, qu’il n’avait aucun espoir d’en être débarrassé de toute sa vie. Il était si satisfait de son départ, qu’il craignait de se féliciter du malheur auquel il devait un si grand bien.

Elle ne fut regrettée de personne à Mansfield. Elle n’avait pu se faire aimer de ceux mêmes qu’elle aimait davantage ; et depuis la fuite de madame Rushworth, son caractère avait été dans un tel état d’irritation, que tous les habitans de Mansfield la regardaient comme un fléau. Fanny elle-même ne put donner une larme à sa tante Norris, même quand elle fut partie pour toujours.

Julia, moins flattée, moins caressée par sa tante Norris que Maria, avait dû à cette différence de s’être un peu mieux conduite que sa sœur. Elle s’était habituée à penser qu’elle était un peu inférieure à Maria, en beauté et en agrémens. Elle avait mieux supporté qu’elle la contrariété de l’indifférence de Henri Crawford ; et elle commençait à ne plus penser à lui, lorsqu’il avait renouvelé ses visites à Londres, chez M. Rushworth. Julia eut la prudence de choisir ce moment pour aller voir d’autres amis, afin d’échapper au danger de s’attacher de nouveau à M. Crawford. M. Yates n’était entré pour rien dans sa résolution. Elle avait reçu ses attentions pendant quelque temps, mais avec peu d’idée de l’accepter pour époux, et M. Yates n’aurait probablement point réussi à faire ce mariage, si Julia, après la conduite de sa sœur, n’avait été tellement effrayée de la sévérité de sir Thomas, et de la contrainte dans laquelle elle présumait devoir vivre dans la maison paternelle, qu’elle avait regardé son union avec M. Yates comme la seule mesure à adopter. La faute de Maria avait causé la folie de Julia.

Henri Crawford, perverti par une indépendance précoce, et de mauvais exemples domestiques, se livra trop long-temps aux prestiges d’une froide vanité. Une fois il avait trouvé la route du bonheur. S’il se fût borné à vouloir conquérir l’affection d’une femme aimable et à gagner l’estime et la tendresse de Fanny Price, il aurait eu tout espoir de succès et de félicité. S’il eût persévéré dans sa bonne conduite et dans ses louables sentimens, Fanny aurait été sa récompense, et une récompense volontairement accordée, après qu’Edmond aurait eu épousé Marie.

S’il avait agi comme il voulait le faire et comme il sentait qu’il le devait, en allant à Everingham aussitôt son retour de Portsmouth, il aurait décidé son heureux sort. Mais il fut sollicité de rester au bal de madame Fraser. Il devait y rencontrer madame Rushworth. La curiosité et la vanité rengagèrent à y assister. Il vit madame Rushworth, et en fut accueilli avec une froideur qui piqua son amour-propre. Il ne put supporter d’être repoussé par une femme sur le visage de laquelle il avait fait naître le sourire à sa volonté. Il voulut que madame Rushworth fût encore pour lui Maria Bertram.

Il commença son attaque, et, par une vive persévérance, il eut bientôt rétabli l’espèce de rapports de familiarité, de galanterie, de coquetterie auxquels il bornait ses prétentions. Mais il avait inspiré à madame Rushworth des sentimens plus vifs qu’il ne l’avait supposé. Elle l’aimait. Il fut dupe de sa propre vanité. Avec peu d’amour pour Maria, et sans aucune inconstance d’esprit à l’égard de Fanny, il se trouva entraîné, par l’imprudence de la première, à fuir avec elle, parce qu’il ne pouvait faire autrement. Il regretta Fanny dans ce moment-là même et la regretta encore bien plus vivement quand le fracas de cette intrigue fut passé, et qu’il eut appris, au bout de peu de mois, à apprécier le contraste qu’il y avait entre Maria et le caractère doux, la pureté d’esprit et l’excellence des principes de Fanny. Il ne put jamais se consoler d’avoir troublé la paix d’une famille respectable, d’avoir perdu l’ami le plus estimable qu’il eût connu, et la femme qu’il avait aimée avec le plus de raison et de passion.

M. et Mme Grant, après l’évènement qui avait brouillé les deux familles, ne pouvaient plus désirer d’habiter le presbytère de Mansfield. Ils le quittèrent pour Westminster, où M. Grant vint occuper une place. Madame Grant eut encore une maison à offrir à Marie Crawford, qui, au bout de six mois, dégoûtée de la vanité et de l’ambition de ses propres amis, eut besoin de recourir à la tendre amitié de sa sœur. Elles vécurent ensemble, et Marie, malgré ses charmes et ses 20 000 livres sterling, fut long-temps sans trouver quelqu’un dont le caractère et les manières pussent lui donner l’espérance du bonheur domestique, tel qu’elle avait appris à l’estimer à Mansfield, et qui fût capable de bannir Edmond Bertram de sa pensée.

Edmond était bien plus heureux qu’elle. Il lui était facile de trouver un objet digne de succéder à son affection pour miss Crawford. À peine avait-il observé à Fanny combien il était impossible pour lui de rencontrer jamais une femme pareille, qu’il fut frappé de l’idée qu’une femme d’un autre caractère lui conviendrait peut-être beaucoup mieux, et qu’il se demanda bientôt si Fanny ne lui devenait pas aussi chère, aussi attrayante que miss Crawford, et s’il n’était pas possible qu’il lui persuadât de changer leur amitié fraternelle en tendresse conjugale.

Cette agréable métamorphose eut lieu à l’époque précise où il était convenable qu’elle se fit. Edmond cessa de penser à miss Crawford, et devint aussi empressé d’épouser Fanny, que celle-ci pouvait le désirer. Elle lui était chère à tant de titres, qu’il n’y avait rien de plus naturel que ce changement. Il avait été son guide, son protecteur ; son esprit s’était formé par ses soins. Son doux regard lui avait bientôt paru préférable aux yeux brillans de miss Crawford ; et toujours avec elle, toujours lui parlant en confidence, et lui racontant ses chagrins, il n’avait pu tarder à reconnaître la supériorité d’un regard si doux.

Dès qu’il eut décidé d’adopter cette route de son bonheur, il ne vit aucun motif du côté de la prudence pour l’arrêter. Toutes les qualités se trouvaient réunies dans Fanny pour le déterminer à former cette union. Au milieu même de sa passion pour miss Crawford, il avait reconnu la supériorité du jugement de Fanny. Quelle opinion ne devait-il pas en avoir, lorsqu’il eut repris toute sa raison ? Il se livra donc avec ardeur à la poursuite du bonheur qu’il ambitionnait, et il était impossible qu’il ne reçût pas bientôt des encouragemens de la part de Fanny. Timide et craintive, telle qu’elle l’était, elle hésita à croire pendant quelque temps à la réalité des vœux d’Edmond ; mais elle finit cependant par lui faire connaître la douce et surprenante vérité. Le bonheur d’Edmond, en apprenant qu’il était aimé depuis si long-temps par un cœur aussi pur, ne peut s’exprimer. Aucune description ne pourrait le rendre, non plus que les sentimens d’une jeune femme qui reçoit l’assurance d’un amour qu’elle n’avait jamais osé se flatter d’inspirer.

Fanny et Edmond s’étant assurés de leur affection mutuelle, il ne leur restait aucune difficulté de fortune ou de famille à vaincre. Leur mariage avait été un des vœux de sir Thomas. Tout à fait dégoûté des liaisons ambitieuses et mercenaires, il appréciait chaque jour davantage le mérite des bons principes et du caractère, et il avait vu avec satisfaction qu’Edmond et Fanny trouvaient dans l’un l’autre leur consolation des évènemens survenus dans la famille. Le consentement joyeux qu’il donna à la demande d’Edmond, sa persuasion de faire une grande acquisition en nommant Fanny sa fille, formèrent un contraste avec ses opinions précédentes, quand la venue de la pauvre petite Fanny à Mansfield avait été proposée pour la première fois. Le temps produit toujours de ces contrastes dans les plans et les décisions des hommes, pour leur propre instruction.

Fanny était précisément la fille dont sir Thomas avait besoin. Il aurait pu rendre son enfance plus heureuse ; mais ce n’avait été qu’une erreur de jugement qui lui avait donné une apparence de rudesse à l’égard de Fanny, et qui l’avait privé de sa première tendresse. Leur attachement mutuel acquit chaque jour plus de force en se connaissant mieux. Après que sir Thomas l’eut établie à Thornton-Lacey, comme épouse d’Edmond avec toutes les attentions les plus bienveillantes, son objet, chaque jour, était de l’y aller voir, ou de la recevoir à Mansfield.

Lady Bertram n’aurait pu consentir à se séparer de Fanny qui lui était si nécessaire, si Susanne ne fût restée pour occuper sa place. Susanne devint la nièce stationnaire, et en fut enchantée. Son esprit prompt, son inclination à être utile, et sa reconnaissance, la rendaient on ne peut plus propre à succéder à Fanny ; et après que celle-ci eut cessé d’être auprès de lady Bertram, Susanne devint graduellement, par son utilité auprès de sa tante, peut-être la plus aimée des deux sœurs. Les attentions soutenues de Susanne, l’excellence de Fanny, la continuation de la bonne conduite de William et sa bonne réputation toujours croissante ; la réussite des autres membres de la famille Price, s’aidant mutuellement les uns les autres, et faisant honneur à la protection de sir Thomas, furent pour celui-ci autant de sujets de s’applaudir de ce qu’il avait fait pour la famille Price, et de reconnaître les avantages d’une éducation sévère, et de la persuasion d’être né pour lutter contre les contrariétés.

Edmond et Fanny, avec un véritable mérite et un véritable amour, jouissaient de tout le bonheur que l’on peut connaître sur la terre. Également formés pour la vie domestique, et attachés aux plaisirs des champs, leur demeure était celle de l’affection et de l’agrément ; et pour compléter leur félicité, l’acquisition du presbytère de Mansfield après la mort du docteur Grant, eut lieu pour eux, après qu’ils eurent été assez long-temps époux pour désirer une augmentation de revenu, et d’être moins éloignés de la maison paternelle.

Il se rendirent à cette occasion à Mansfield, pour en habiter le presbytère, que Fanny n’avait jamais regardé avec plaisir, en se rappelant ses précédens possesseurs ; mais dès-lors il acquit à son cœur et à ses yeux tout le prix et toute la perfection qu’elle trouvait depuis longtemps aux différens objets qui entouraient le presbytère du parc de Mansfield.


FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.