Le Parc de Mansfield/III

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 47-63).


CHAPITRE III.

Le premier évènement de quelque importance qui eut lieu dans la famille, fut la mort de M. Norris, qui arriva lorsque Fanny atteignit l’âge de quinze ans. Il devait en résulter nécessairement quelques changemens : madame Norris, en quittant le presbytère, demeura quelque temps à Mansfield, et alla ensuite habiter une petite maison qui appartenait à sir Thomas dans le village. Elle se consola de la perte de son mari en réfléchissant que sa dépense serait diminuée.

Le presbytère devait appartenir par la suite à Edmond, et si M. Norris fût mort quelques années plutôt ; cette cure aurait été donnée à quelque ami qui l’aurait occupée jusqu’à ce qu’Edmond eût été en âge de recevoir les ordres ; mais l’extravagance de Thomas avait été si grande avant que cette époque fût arrivée, qu’il fallut changer ces dispositions et se contenter pour Edmond d’une autre cure moins considérable.

Sir Thomas fit à cette occasion de fortes remontrances à son fils aîné. Celui-ci les écouta avec quelque confusion et quelque regret ; mais il tâcha d’y échapper aussi promptement qu’il le pût faire, et s’en consola en pensant que ses dettes n’étaient pas de moitié aussi considérables que celles de quelques-uns de ses amis.

Après la mort de M. Norris, la cure fut dévolue à M. le docteur Grant, qui vint en conséquence résider au presbytère de Mansfield, et qui, âgé seulement de quarante-cinq ans, paraissait devoir conserver sa place long-temps.

Il avait une femme plus jeune que lui de quinze ans, mais il n’avait point d’enfans. Ils furent représentés suivant la coutume, dans le voisinage, comme des gens aimables et respectables.

L’époque était venue où sir Thomas s’attendait que sa belle sœur prendrait sa nièce avec elle. Son état de veuve et l’âge de Fanny semblaient rendre cette réunion on ne peut plus convenable. Quelques pertes récentes faites aux Indes occidentales et les dépenses folles de son fils aîné, faisaient désirer à sir Thomas de n’être plus chargé de l’entretien de Fanny. Il croyait cet arrangement tellement naturel, qu’il en parla à sa femme comme d’une chose arrêtée ; et, dès que lady Bertram se trouva avec Fanny, elle lui dit tranquillement : « Eh bien, Fanny ! vous allez nous quitter et vivre avec ma sœur. En serez-vous contente ? »

Fanny fut trop étonnée pour ne pas faire répéter les mêmes paroles à sa tante. « Moi vous quitter ! » dit-elle » « Oui, ma chère. De quoi vous étonnez-vous ? vous avez été cinq ans avec nous, et ma sœur a toujours eu l’intention de vous prendre chez elle aussitôt que M. Norris serait mort. »

Cette nouvelle fut aussi désagréable à Fanny qu’elle lui était inattendue. Elle n’avait jamais reçu de témoignages d’amitié de sa tante Norris, et elle ne pouvait l’aimer.

« Je serai très-fâchée de m’en aller, » dit Fanny d’une voix timide.

« Oui, je le crois. Cela est assez naturel ; car je pense que vous avez été aussi peu tourmentée dans cette maison, qu’aucune personne dans le monde. »

« J’espère que je ne suis pas une ingrate, ma tante, » dit Fanny modestement.

« Non, ma chère, je ne le suppose pas ; je vous ai toujours trouvée une très-bonne fille. »

« Et je ne vivrai plus ici de nouveau ? »

« Non ma chère. Mais vous n’en aurez pas moins une agréable résidence. Peu vous importe d’être dans une maison ou dans l’autre ? »

Fanny quitta l’appartement avec un cœur attristé. Aussitôt qu’elle vit Edmond, elle lui fît part de son chagrin. « Mon cousin, dit-elle, il arrive quelque chose qui me fait de la peine ; et, quoique vous m’ayez souvent dit que je devais me réconcilier avec des choses qui me déplaisaient d’abord, je crois que vous penserez comme moi cette fois-ci. Je vais vivre entièrement auprès de ma tante Norris. »

« Vraiment ! »

« Oui, ma tante Bertram vient de me l’apprendre ; c’est une chose décidée : je dois quitter le parc de Mansfield et aller à la maison de ma tante. »

« Eh bien, Fanny, si ce plan ne vous déplaisait pas, je le trouverais excellent. »

« Oh ! mon cousin ! »

« Ma tante agit comme une femme sensible, en désirant vivre avec vous. Elle choisit une amie et une compagne exactement telle qu’elle doit le faire, et je suis bien aise que son amour pour l’argent ne soit pour rien dans cette affaire ; j’imagine, Fanny, que vous n’êtes pas trop fâchée d’aller auprès d’elle ? »

« Pardonnez-moi, je ne puis trouver cela agréable : j’aime cette maison-ci, et tout ce qui s’y trouve. Je n’aimerai rien dans l’autre ; vous savez combien je suis peu dans les bonnes grâces de ma tante Norris ? »

« Elle a été de même avec nous tous ; elle n’a jamais su se rendre agréable aux enfans. Mais aujourd’hui vous êtes d’un âge à être traitée autrement. Il me semble qu’elle se conduit déjà mieux à votre égard ; et quand vous serez sa seule compagne, vous obtiendrez nécessairement de l’importance à ses yeux. »

« Je ne puis jamais avoir quelque importance pour qui que ce soit. »

« Et par quelle raison ? »

« Par une infinité de raisons : ma situation, mon ignorance, ma timidité. »

« Croyez-moi, Fanny, vous vous servez d’expressions qui ne vous conviennent point ; par-tout où vous serez connue vous exciterez de l’intérêt ; vous avez du bon sens, vous avez un aimable caractère, et je suis certain que vous avez un cœur reconnaissant qui vous portera toujours à montrer votre gratitude de la bonté que l’on vous témoignera. Je ne connais aucune meilleure qualité pour une amie et une compagne. »

« Vous avez trop d’indulgence, dit Fanny en rougissant à chaque louange qu’Edmond lui donnait. Comment puis-je vous remercier d’une opinion aussi flatteuse pour moi ? Ah ! mon cousin, si je quitte cette maison-ci, je me rappellerai votre bonté jusqu’au dernier moment de ma vie. »

« En vérité, Fanny, vous parlez comme si vous partiez pour deux cents lieues ; mais songez donc que vous serez presque aussi rapprochée de nous qu’auparavant. Nous nous réunirons tous les jours, et la seule différence qu’il y aura, sera que madame Norris, en vous ayant auprès d’elle, sera forcée de vous rendre justice. »

Fanny soupira, et dit : « Je ne puis voir comme vous ; mais je dois croire que vous pensez d’une manière plus juste que moi, et je vous suis très obligée de ce que vous cherchiez à me réconcilier avec ce que je ne puis empêcher. »

Ainsi se termina cette conversation. Fanny aurait bien pu s’épargner le chagrin que le projet dont elle venait de parler à Edmond lui avait causé, car madame Norris n’avait pas la moindre intention de la prendre avec elle. Lady Bertram s’en assura bientôt. « Je pense, ma sœur, dit-elle à madame Norris, que nous n’aurons plus besoin de miss Lee quand Fanny ira vivre avec vous ? »

« Vivre avec moi ! chère lady Bertram ! » s’écria madame Norris presque en tressaillant.

« Je pensais que c’était une chose arrangée avec sir Thomas ? »

« Jamais, jamais je n’ai dit une syllabe de cela à sir Thomas. Fanny vivre avec moi ! c’est la dernière chose au monde à laquelle je penserais. Bon Dieu ! que pourrais-je faire avec Fanny ? Moi, pauvre veuve, dont les esprits sont abattus, Je devrais prendre soin d’une jeune fille de quinze ans ! Sir Thomas est trop mon ami pour vouloir me charger d’un pareil fardeau. Je ne me refuse pas à cet embarras par un motif d’économie : mon objet, lady Bertram, est d’être utile à ceux qui viennent après moi ; c’est pour le bien de vos enfans que je conserve ce que j’ai ; je n’ai personne qui m’intéresse davantage, et je voudrais bien pouvoir leur laisser quelque chose qui fût digne d’eux. »

« Vous êtes bien bonne, mais ne vous gênez pas à cause de cela ; ils sont sûrs d’avoir de la fortune ; sir Thomas y pourvoira. »

« Tant mieux : je veux dire seulement que mon seul désir est d’être utile à votre famille. Ainsi, lorsque sir Thomas vous reparlera d’envoyer Fanny chez moi, vous pourrez lui dire que ma santé et ma situation d’esprit s’opposent entièrement à ce que cela ait lieu ; et de plus, que véritablement je n’ai pas un lit à lui donner, car je veux avoir une chambre à offrir à un ami. »

Lady Bertram, en répétant cet entretien à son mari, le convainquit qu’il s’était trompé sur les vues de sa belle-sœur. Il ne fut plus question d’envoyer Fanny chez elle ; sir Thomas réfléchissant que tout ce qu’elle possédait était réservé à sa famille, ne songea plus à la contrarier pour cet objet. Fanny apprit bientôt qu’elle avait eu tort de s’affliger pour ce projet, et la joie qu’elle ressentit de le voir détruit, consola Edmond de ce que les avantages qu’il en avait attendus pour Fanny fussent évanouis.

M. et Mme Grant, montrant des dispositions amicales et sociables, donnèrent beaucoup de satisfaction aux diverses personnes de leur voisinage. Ils avaient leurs défauts, et madame Norris sut bientôt les découvrir. Le docteur Grant aimait beaucoup la table, et madame Grant, au lieu d’user d’économie, payait un cuisinier aussi cher que celui de Mansfield. Madame Norris ne tarissait point sur les prodigalités du presbytère.

Depuis un an, ils étaient l’objet de ses remarques, quand un évènement qui survint dans la famille changea le sujet des conversations de madame Norris et de lady Bertram. Sir Thomas jugea convenable à ses intérêts d’aller lui-même à Antigoa ; et, pour mieux arranger ses affaires, il emmena son fils aîné avec lui, afin de le détacher de quelques liaisons pernicieuses. Ils quittèrent l’Angleterre, en présumant être absens pendant une année.

La nécessité de cette mesure, sous le rapport pécuniaire, et l’espérance de l’utilité quelle aurait pour son fils, consolèrent sir Thomas de ce qu’il quittait sa famille et ses filles, sur-tout au moment le plus important de leur vie : il ne pouvait pas se fier entièrement dans lady Bertram pour le remplacer ; mais, avec l’active attention de madame Norris et le jugement d’Edmond, il crut pouvoir partir sans craindre aucun mauvais résultat de son absence.

Lady Bertram ne fut nullement satisfaite du départ de son mari ; mais elle ne conçut aucune alarme sur sa santé, étant du nombre de ces personnes qui regardent les difficultés ou les dangers comme ayant de l’importance suivant le degré où leurs individus y sont exposés.

Les filles de sir Thomas étaient à plaindre dans cette occasion, non pas à cause de leur chagrin, mais plutôt parce qu’elles n’en éprouvaient point. Elles n’avaient aucune affection pour leur père ; il n’avait jamais paru l’ami de leurs plaisirs, et son absence malheureusement leur était très-agréable : elles sentaient qu’elles allaient être leurs maîtresses absolues, et que toute indulgence leur serait accordée. Fanny éprouvait à peu près les sensations de ses cousines ; mais son caractère plus tendre lui faisait se les reprocher comme une ingratitude, et elle s’affligeait de ce qu’elle ne pouvait s’affliger. « Sir Thomas avait tant fait pour elle et pour ses frères ! Il partait peut-être pour ne plus revenir ; comment le voir partir sans répandre une larme ? c’était une honteuse insensibilité. » Il lui avait dit de plus, dans la matinée, qu’elle pourrait voir William dans le cours de l’hiver, et il l’avait chargée de lui écrire et de l’inviter de venir à Mansfield aussitôt que l’on apprendrait que l’escadre à laquelle il appartenait serait arrivée en Angleterre. Quelle bonté ! quelle attention ! mais il avait fini son discours d’une manière qui avait été une triste mortification pour Fanny. « Si William, avait-il dit, vient à Mansfield, j’espère que vous serez à même de le convaincre que les années qui se sont écoulées depuis que vous êtes séparés, ne se sont pas passées inutilement pour votre instruction, quoique je craigne qu’il ne trouve sa sœur, à l’âge de seize ans, aussi peu avancée pour son éducation que lorsqu’elle en avait dix. » Fanny pleura amèrement, à cause de cette réflexion, lorsque son oncle fut parti ; et ses cousines, en lui voyant les yeux rouges, l’accusèrent d’être une hypocrite.