Le Parc de Mansfield/II

Le Parc de Mansfield, ou les Trois cousines
Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome I et IIp. 23-46).


CHAPITRE II.

La petite fille fit son long voyage heureusement ; madame Norris alla au-devant d’elle à Northampton, pour avoir l’agrément de la présenter à son beau-frère et à sa sœur, et de la recommander à leur bonté.

Fanny Price avait, à cette époque, dix ans accomplis ; et quoiqu’au premier aspect elle n’eût rien de remarquable pour la beauté, elle n’avait rien aussi qui pût déplaire à ses parens. Elle était petite pour son âge ; elle avait peu de carnation. Sa timidité était extrême ; mais son air, quoique craintif, n’avait rien de vulgaire : sa voix était douce, et quand elle parlait, sa contenance était aimable. Sir Thomas et lady Bertram la reçurent avec beaucoup de bonté ; et le premier, voyant combien elle avait besoin d’encouragement, essaya de paraître moins grave. Lady Bertram, sans prendre tant de peines, ni dire beaucoup de paroles, se contenta de regarder sa jeune nièce avec un sourire bienveillant, et lui parut à ce moyen moins imposante que son époux.

Tous les enfans étaient au logis. Ils accueillirent la petite cousine avec affabilité et gaîté, sur-tout les fils, qui, âgés de dix-sept ans et de seize ans, et grands pour leur âge, paraissaient à Fanny être des hommes. Les deux filles, qui étaient plus jeunes, étaient plus embarrassées à cause des remarques peu judicieuses que leur père avait cru devoir leur faire sur leur conduite avec leur cousine. Mais elles avaient trop l’habitude de la société et des louanges pour éprouver rien qui ressemblât à de la timidité ; et leur confiance en elles-mêmes augmentant par le peu de hardiesse de leur cousine, elles furent bientôt en état d’examiner ses traits et son habillement avec une paisible indifférence.

Les enfans de sir Thomas étaient remarquables par les avantages qu’ils tenaient de la nature. Les garçons étaient très-bien, et les filles véritablement belles. Tous étaient précoces dans leur taille, ce qui faisait entre eux et leur cousine une différence pour leurs personnes, comme l’éducation en faisait une autre dans l’aisance de leurs manières. Il n’y avait que deux ans entre la plus jeune des filles et Fanny. Julia Bertram n’avait que douze ans, et Maria, l’aînée, n’en avait que treize. La petite Fanny cependant, était aussi malheureuse que possible. Effrayée de tout, honteuse d’elle-même, et soupirant après la maison qu’elle avait quittée, elle ne pouvait lever les yeux, proférait à peine quelques paroles et était toujours prête à pleurer. Madame Norris lui avait parlé pendant toute la route de Northampton à Mansfield, de son étonnant bonheur, de la reconnaissance extraordinaire qu’elle en devait avoir, ainsi que de la bonne conduite qu’elle devait tenir. Son chagrin s’était augmenté par l’idée de sa dépendance d’autrui. La fatigue du voyage l’accablait aussi. En vain sir Thomas lui fit-il quelques caresses ; en vain madame Norris prédit-elle qu’elle serait une bonne fille ; en vain lady Bertram lui sourit-elle et la fit-elle s’asseoir sur son sopha avec elle et son petit singe ; en vain lui présenta-t-on des gâteaux de toutes les espèces ; elle pouvait à peine manger quelques morceaux sans que ses larmes vinssent l’interrompre. Le sommeil paraissait être ce dont elle avait le plus besoin, on la mit au lit pour finir ses chagrins.

« Voilà un commencement qui ne promet pas beaucoup, dit madame Norris, lorsque Fanny eut quitté le salon. Après tout ce que je lui ai dit pendant la route, j’aurais cru qu’elle se serait mieux conduite. Je désire qu’il n’y ait pas un peu d’apathie dans son caractère. Sa pauvre mère y était très-portée. Cependant, nous devons avoir de l’indulgence pour un enfant de son âge. Le regret qu’elle a d’avoir quitté sa maison, n’est pas à son désavantage ; car c’était sa maison, malgré tout ce qui y manque : elle ne peut pas encore comprendre ce qu’elle gagne à en changer. Ainsi donc, il faut de la modération en toutes choses. »

Il fallut toutefois plus de temps que madame Norris ne l’avait cru pour réconcilier Fanny avec la nouveauté du parc de Mansfield, et l’accoutumer à son éloignement de toutes les personnes avec lesquelles elle était habituée à vivre. Sa sensibilité était très-vive, et l’on y faisait trop peu d’attention à Mansfield.

Le jour de fête accordé aux filles de lord Bertram, pour qu’elles se liassent davantage avec leur cousine, produisit entre elles peu d’intimité. Les deux sœurs prirent une idée peu favorable de Fanny, en sachant qu’elle n’avait jamais étudié la langue française ; et quand elles virent qu’elle était peu frappée du duo qu’elles eurent la complaisance de chanter pour elle, se bornant alors à lui donner quelques-uns de leurs plus anciens jouets, elles la laissèrent à elle-même et s’occupèrent de ce qui leur plaisait davantage pour le moment.

Fanny, soit qu’elle fût auprès ou loin de ses cousines ; soit qu’elle fût dans la chambre d’études, dans le salon ou dans le jardin, était également malheureuse, parce que tout lui inspirait de la crainte. Le silence de lady Bertram glaçait son cœur ; la gravité des regards de sir Thomas la rendait interdite, et les leçons de madame Norris l’effrayaient. Ses cousines la mortifiaient par leurs réflexions sur sa timidité. Miss Lee s’étonnait de son ignorance, et les femmes de chambres se moquaient de ses vêtemens. Lorsqu’à tous ces sujets de chagrin elle y ajoutait le souvenir des frères et des sœurs pour lesquels elle avait toujours été une compagne importante, son cœur éprouvait un découragement qu’elle ne pouvait surmonter.

Une semaine s’était écoulée sans que l’on eût soupçonné, d’après l’air tranquille de Fanny, qu’elle finissait toutes ses journées par des larmes, lorsqu’elle allait chercher les bienfaits du sommeil. Un matin, elle fut surprise pleurant dans sa chambre, par son cousin Edmond, le plus jeune des fils de sir Bertram.

« Ma chère petite cousine, dit-il avec toute la douceur d’un excellent naturel, qu’avez-vous ? » et s’asseyant auprès d’elle, il s’efforça d’apprendre le sujet de sa douleur. « Êtes-vous malade ? quelqu’un est-il fâché avec vous ? Julia et Maria vous ont-elle querellée ? » À toutes ces questions, il n’obtint long-temps pour réponse que non, non du tout ; non, je vous remercie. Mais il persévéra, et aussitôt qu’il eut nommé dans les sujets de chagrin de Fanny, sa séparation de la maison paternelle, il reconnut, par le redoublement de ses larmes, qu’il en avait découvert le motif : il essaya de la consoler. »

« Vous êtes fâchée d’avoir quitté votre mère, ma chère petite Fanny, dit-il, et cela prouve la bonté de votre cœur ; mais vous devez songer que vous êtes ici avec des parens et des amis qui vous aiment et qui désirent vous rendre heureuse. Allons-nous promener dans le parc, et vous me direz tout ce que vous vous rappelez de vos frères et de vos sœurs. »

Dans cette conversation, Edmond apprit que le frère que Fanny regrettait le plus était William ; il était plus âgé qu’elle d’un an. C’était son compagnon, son ami. William avait été fâché qu’elle fût partie, il lui avait dit qu’il souffrirait beaucoup de son absence. « Mais William vous écrira, j’en suis certain. » Oui, il m’a promis de le faire ; mais il m’a dit de lui écrire la première. » « Et quand lui écrirez-vous » ? Fanny baissa la tête, hésita, et répondit qu’elle ne savait pas, qu’elle n’avait point de papier.

« Si c’est là toute la difficulté, je vous donnerai tout ce qu’il vous faudra. Seriez-vous bien aise, d’écrire à William ? « Oh ! oui. »

« Eh bien, venez avec moi dans la chambre du déjeûner, nous trouverons là tout ce qu’il faudra. »

« Mais, mon cousin…, la lettre ira-t-elle à la poste ?

« Oui, je vous assure, elle ira avec les autres lettres ; et, comme votre oncle l’affranchira, elle ne coûtera rien à William. »

« Mon oncle ! » répéta Fanny avec un air effrayé.

« Oui, quand vous aurez écrit votre lettre, je la donnerai à mon père pour qu’il l’affranchisse. »

Fanny trouva que c’était une grande hardiesse ; mais elle ne fit plus d’objections. Ils allèrent ensemble dans le salon du déjeûner, où Edmond disposa le papier de Fanny avec toute la complaisance que son frère William aurait pu y mettre, et probablement avec plus d’adresse. Il resta avec elle tout le temps qu’elle mit à écrire sa lettre, l’aidant dans son orthographe, et de tous les petits soins qui pouvaient lui être utiles. Quand elle eut fini, il écrivit lui-même ses complimens d’amitié pour William, et il lui envoya une demi-guinée sous le cachet. La sensibilité de Fanny fut vivement excitée par cette bienveillance : elle se croyait incapable d’exprimer ses sentimens, mais son air et quelques mots sans art témoignaient toute sa reconnaissance, et son cousin commença à la trouver un objet intéressant : il lui parla davantage, et, d’après tout ce qu’elle dit, il fut convaincu qu’elle avait un cœur sensible et un vif désir de bien faire. Il reconnut qu’elle avait droit à ce qu’on eût des attentions pour elle, par la grande délicatesse avec laquelle elle envisageait sa situation, et par son extrême timidité ; il ne lui avait jamais fait aucune peine, mais il voyait qu’elle avait besoin d’une bonté plus positive ; et, dans cette vue, il commença d’abord par tâcher de dissiper les craintes que lui inspiraient tous les habitans de Mansfield ; il lui conseilla de jouer avec Maria et Julia, et d’être aussi gaie qu’elle le pourrait.

À partir de ce jour, Fanny se trouva plus agréablement ; elle sentait qu’elle avait un ami, et la bonté de son cousin Edmond lui donna du courage ; le lieu lui parut moins extraordinaire, les personnes lui devinrent moins formidables, et, s’il y en avait parmi elles qu’elle ne pouvait cesser de craindre, elle commença du moins à connaître leurs manières d’être, et comment il fallait agir pour s’y conformer. Son extrême timidité qui avait été gênante pour les autres, et d’un mauvais effet pour elle-même, se dissipa. Elle ne fut plus épouvantée de paraître devant son oncle, et la voix de sa tante Norris ne la fit plus tressaillir au dernier degré. Elle devint une compagne pour ses cousines, qui la trouvaient quelquefois agréable, et elles ne tardèrent pas à avouer que Fanny avait un assez bon caractère.

Edmond avait toujours la même bonté pour elle, et elle n’avait à endurer de la part de Thomas que cette sorte de gaîté qu’un jeune homme de dix-sept ans croit souvent devoir employer à l’égard d’un enfant de dix ans. Il entrait dans la vie plein d’ardeur, et avec toutes les dispositions libérales d’un fils aîné qui se sent né pour seulement dépenser et jouir. Ses égards pour sa petite cousine étaient en rapport avec sa situation ; il lui faisait de très-jolis petits présens, et riait d’elle.

Comme l’apparence et l’esprit de Fanny s’étaient améliorés, sir Thomas et madame Norris s’applaudissaient de leur plan bienveillant, et ils étaient très-disposés à penser que, quoique Fanny fût encore loin de montrer beaucoup d’intelligence, elle avait cependant d’heureuses dispositions, et paraissait ne pas devoir leur causer d’embarras.

Fanny savait seulement lire, travailler et écrire ; on ne lui avait rien appris de plus, et, comme ses cousines trouvaient qu’elle ignorait beaucoup de choses qui leur étaient familières, elles la jugèrent extrêmement stupide. Pendant deux ou trois semaines, il ne fut question dans le salon que de l’ignorance de Fanny. « Chère maman, disait Maria ou Julia, ma cousine ne peut pas rassembler la carte d’Europe ; ma cousine ne peut nommer les principales rivières de la Russie ; ma cousine n’a jamais entendu parler de l’Asie mineure. »

« Ma chère, répliquait madame Norris, cela est très-mal ; mais vous vous ne devez pas attendre que tout le monde soit aussi avancé en instruction que vous l’êtes. « Ma tante, je vous dirai une autre chose de Fanny qui montre combien elle est stupide ; elle ne paraît point envieuse d’apprendre la musique ni le dessin. »

« Certes, ma chère, cela est très-stupide en effet, et cela montre un grand manque de génie et d’émulation : cependant, tout considéré, il est peut-être bien qu’elle pense ainsi, car, quoique votre père ait la bonté de la faire élever avec vous, il n’est nullement nécessaire qu’elle soit aussi accomplie que vous l’êtes. Au contraire, il est à désirer qu’il y ait entre vous de la différence. »

Tels étaient les conseils que madame Norris donnait à ses nièces pour leur former l’esprit. Il n’était pas étonnant d’après cela qu’elles manquassent de générosité et de modestie, quoiqu’elles eussent des talens naissans et une instruction précoce. Sir Thomas, ne s’apercevait pas de ce qu’il y avait à blâmer en elles, parce que, quoiqu’il fût un père tendre, la gravité de son caractère empêchait ses filles de parler librement devant lui.

Lady Bertram ne donnait pas la plus légère attention à leur éducation ; elle n’avait aucun temps à donner à de pareils soins : elle passait ses journées sur un sopha, habillée avec élégance, occupée de quelque travail d’aiguille, pensant plus à son singe qu’à ses enfans, mais très-tendre cependant pour ceux-ci quand ils ne la gênaient pas. Sir Thomas était son guide pour tout ce qui avait de l’importance, et, dans les intérêts plus petits, c’était sa sœur qui la dirigeait.

Fanny, avec toute son ignorance et sa timidité, était fixée cependant à Mansfield, et, prenant de l’attachement pour sa nouvelle résidence, elle croissait auprès de ses cousines sans être malheureuse. Maria ni Julia n’avaient pas précisément un mauvais naturel ; et quoique Fanny fût souvent mortifiée par la manière dont elles agissaient avec elle, l’opinion qu’elle avait de ses droits était trop peu élevée pour qu’elle s’en offensât.

À l’époque ou Fanny était venue à Mansfield, lady Bertram, par indolence autant que pour le soin de sa santé, avait renoncé à aller habiter sa maison à Londres où elle se rendait ordinairement chaque printemps. Elle resta entièrement à la campagne, laissant sir Thomas assister au parlement avec le plus ou le moins d’agrément qu’il pouvait trouver à être éloigné d’elle. Les demoiselles Bertram continuèrent en conséquence à exercer leur mémoire et cultiver leur esprit à la campagne, et devinrent tout à fait grandes. Leur père les trouvait aussi bien qu’il pouvait le désirer, et il augurait qu’elles feraient de respectables alliances. Son fils aîné était étourdi et extravagant, il lui avait déjà donné du mécontentement ; mais ses autres enfans ne lui promettaient que de la satisfaction. Le caractère d’Edmond, son bon sens, sa justesse d’esprit annonçaient qu’il ferait honneur à sa famille et la rendrait heureuse ainsi que lui-même. Il était destiné à la carrière du clergé.

Sir Thomas, au milieu des soins qu’il donnait à sa famille, n’oubliait pas celle de madame Price. Il pourvoyait libéralement à l’éducation et à la carrière de ses fils à mesure qu’ils devenaient assez âgés pour prendre un état, et Fanny, quoique totalement séparée de sa famille, était charmée d’apprendre tout ce que sir Thomas faisait pour elle. Dans le cours de plusieurs années, elle n’avait goûté que rarement le plaisir d’être avec William. Elle n’avait vu aucun autre de ses parens ; mais William qui, peu de temps après le départ de Fanny de Porstmouth avait pris la carrière de la mer, avait été invité à venir passer une semaine dans le Northampton avec sa sœur. On peut s’imaginer avec quel plaisir le frère et la sœur se revirent, et avec quel chagrin ils se séparèrent. Heureusement cette visite avait eu lieu à l’époque des fêtes de Noël ; Edmond revenait du collége ces jours-là, et il parla avec tant de raison à Fanny sur ce que la profession de William exigeait et sur les avantages qui pouvaient résulter pour lui de leur séparation, qu’il la lui fit trouver moins pénible. L’affection d’Edmond ne lui manquait jamais ; quand il quitta le collége d’Eton pour aller à Oxford, il conserva les mêmes dispositions pour Fanny. Il était toujours fidèle à son amitié pour elle, essayant de faire ressortir ses bonnes qualités, lui donnant ses conseils, ses consolations, ses encouragemens.

Ses attentions pour elle étaient de la plus haute importance pour le perfectionnement de son esprit et l’augmentation de ses plaisirs. Il reconnaissait qu’elle était intelligente, qu’elle avait autant de facilité d’esprit que de bon sens, et un amour pour la lecture qui, bien dirigé, est seule une éducation. Miss Lee lui apprit la langue française et lui fit répéter chaque jour une leçon d’histoire ; mais c’était Edmond qui lui indiquait les livres qui charmaient ses heures de loisir ; il encourageait son goût, il rectifiait son jugement, il lui rendait ses lectures utiles en lui parlant de ce qu’elle avait lu, et il augmentait son goût pour l’instruction par des éloges judicieux. En retour de semblables services, elle l’aimait plus que toute autre personne au monde, à l’exception de William ; son cœur était partagé entre eux deux.