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Calman-Lévy (2p. 61-74).


XXVIII.

CONSOLATIONS


Gilberte était résignée, quoique au désespoir. Émile était peut-être moins désolé, parce qu’au fond du cœur il n’était pas résigné encore. À chaque instant ses incertitudes revenaient, et, plus Gilberte s’était montrée grande et digne de son amour, plus cet amour lui faisait sentir son invincible puissance. Au moment de rentrer dans le village, il revint brusquement sur ses pas, voulant se persuader qu’il allait à Châteaubrun ; et, quand il eut marché quelques minutes, il s’assit sur un rocher, mit sa tête dans ses mains, et se sentit plus faible, plus amoureux, plus homme que jamais.

« Si M. de Boisguilbault l’avait vue et entendue, se disait-il, il comprendrait que je ne puis hésiter entre elle et moi, et qu’il faut l’obtenir, fût-ce au prix d’un mensonge ! Mon Dieu ! mon Dieu ! inspirez-moi. C’est vous qui m’avez envoyé cet amour, et si vous m’avez donné la force de le ressentir, vous ne voudriez pas me donner celle de le rompre.

— Eh bien, monsieur Émile ! que faites-vous là ? dit Jean Jappeloup, qu’il n’avait pas vu venir, et qui s’assit auprès de lui. Je vous cherchais, car je me suis habitué à causer avec vous le soir, et quand je ne vous vois pas après ma journée, ça me manque. Qu’est-ce qu’il y a ? voyons, est-ce que vous avez mal à la tête, que vous vous la tenez à deux mains, comme si vous aviez peur de la perdre ?

— Il ne serait plus temps, mon ami, répondit Émile ; ma pauvre tête est à jamais perdue.

— Vous êtes donc bien amoureux ? Allons ! à quand la noce ?

— Bientôt, Jean, quand nous voudrons ! s’écria Émile, que cette idée jeta dans une sorte de délire. Mon père y consent, je l’épouse, oui, je l’épouse, entends-tu ? car, sans cela il faut que je meure. N’est-ce pas, qu’il faut que je l’épouse ?

— Diable ! je le crois bien ! comment hésiteriez-vous une minute ? Ce n’est pas moi qui vous donnerais raison si vous la trompiez, et je crois bien, mon garçon, que je vous y forcerais, quand je devrais vous battre.

— Oui, n’est-ce pas, c’est mon devoir ?

— Tiens ! mais on dirait que vous en doutez ? Vous avez l’air quasi égaré, en disant ça ?

— Oui, je suis égaré, c’est vrai ; mais n’importe : je connais maintenant mon devoir, et c’est toi qui me confirmes dans ma meilleure résolution. Allons ensemble à Châteaubrun !

— Vous y alliez donc ? à la bonne heure ; dépêchons-nous, car il se fait tard. Vous me conterez en chemin comment votre père a pu tout d’un coup se décider à être si sage, lui que je croyais fou !

— Mon père est fou, en effet, dit Émile en prenant le bras du charpentier, et en marchant près de lui avec agitation : tout à fait fou ! car il consent, à condition que je lui ferai un mensonge dont il ne sera pas la dupe. Mais c’est pour lui un triomphe, un vrai plaisir que de m’amener à mentir !

— Ah çà, dit Jappeloup, vous n’avez pas bu ? non ! ça ne vous arrive jamais ! et pourtant vous battez la campagne. On dit que l’amour grise comme le vin : il y paraît, car vous dites des choses qui n’ont ni rime, ni raison.

— Mon père, qui est fou, poursuivit Émile hors de lui, a voulu me rendre fou aussi, et il y réussit assez bien, tu vois ! il veut que je lui dise que deux et deux font cinq, et même que j’en fasse serment devant lui. J’y consens, vois-tu ! Que m’importe de flatter sa folie, pourvu que j’épouse Gilberte !

— Je n’aime pas tous ces discours-là, Émile, dit le charpentier, je n’y comprends rien et ça m’impatiente. Si vous êtes fou, je ne veux pas que Gilberte vous épouse. Tâchons de reprendre un peu nos esprits et arrêtons-nous là. Je n’ai pas envie de vous conduire à Châteaubrun, si vous voulez déraisonner de la sorte, mon fils !

— Jean, je me sens très malade, dit Émile en s’asseyant de nouveau ; j’ai le vertige. Tâche de me comprendre, de me calmer, de m’aider à me comprendre moi-même. Tu sais que je ne pense pas comme mon père ; eh bien ! mon père veut que je pense comme lui, voilà tout ! Cela ne se peut pas ; mais pourvu que je dise comme lui, qu’importe !

— Mais dire quoi ? au nom du diable ! s’écria Jean, qui avait, comme on sait, fort peu de patience.

— Oh ! mille folies, répondit Émile, qui sentait un frisson glacé succéder par intervalles à une chaleur brûlante ; par exemple, que c’est un grand bonheur pour les pauvres qu’il y ait des riches.

— C’est faux ! dit Jean, haussant les épaules.

— Que plus il y aura de riches et de pauvres, mieux ira le monde.

— Je le nie.

— Que c’est une guerre que Dieu commande, et que les riches doivent marcher à cette guerre avec transport.

— Dieu le défend, au contraire !

— Enfin, qu’il faut que les gens d’esprit soient plus heureux que les pauvres d’esprit, parce que c’est l’ordre de la Providence !

— Il en a menti, mille tonnerres ! s’écria Jean en frappant le rocher de son bâton. Finissez donc de répéter toutes ces bêtises-là ; car je ne peux pas les entendre. Le bon Dieu a dit lui-même tout le contraire de ça, et il n’est venu sur la terre accommodé en charpentier que pour le prouver.

— Il s’agit bien de Dieu et de l’Évangile ! reprit Émile. Il s’agit de Gilberte et de moi. Je ne persuaderai jamais à mon père qu’il se trompe. Il faut que je dise comme lui, Jean ; et alors je serai libre d’épouser Gilberte ; il ira lui-même la demander demain pour moi à son père.

— Vrai ! mais il est donc fou, de croire que vous serez de bonne foi en répétant ses billevesées ? Ah ! oui, je vois tout de bon que la tête est déménagée, et c’est cela qui vous fait de la peine, Émile ; car je vois bien aussi que vous êtes triste au fond du cœur, mon pauvre enfant ! »

Émile versa des larmes qui le soulagèrent, et reprenant sa raison, il expliqua plus clairement au charpentier ce qui se passait entre son père et lui.

Jean l’écouta la tête baissée, puis après avoir réfléchi longtemps, il lui dit en lui prenant la main : « Émile, il ne faut pas faire ces mensonges-là, c’est indigne d’un homme. Je vois bien que votre père est plus rusé que timbré, et qu’il ne se contentera pas de deux ou trois paroles en l’air, comme on dit quelquefois pour apaiser un homme qui a trop pris de vin et qu’on traite comme un petit enfant. Votre père, quand vous aurez menti, ou promis ce que vous ne pouvez pas tenir, ne vous laissera pas respirer, et si vous essayez de redevenir un homme, il vous dira : « Souviens-toi que tu n’es plus rien ! » Il est dur et fier, je le connais bien ; il ne vous donnera pas seulement un jour par semaine pour penser à votre guise, et puis il rendra votre femme malheureuse. Je vois ça d’ici, il vous fera rougir devant elle, et il manœuvrera si bien qu’elle en viendra à rougir de vous. Foin du mensonge et des paroles de mauvaise foi ! Pas de ça, Émile, je vous le défends.

— Mais Gilberte !

— Mais Gilberte dira comme moi, et Antoine aussi, et Janille… Ma mie Janille dira ce qu’elle voudra… Moi, je ne veux pas que tu mentes ! Il n’y a pas de Gilberte qui pût me faire mentir.

— Il faut donc que je renonce à elle, que je ne la voie plus ?

— Ça c’est un malheur, dit Jean d’un ton ferme ; mais quand le malheur est sur nous, il faut savoir le supporter. Allez trouver M. de Boisguilbault, il vous dira comme moi ; car, d’après tout ce que vous m’avez raconté de lui, c’est un homme qui voit juste et qui pense bien.

— Eh bien, Jean, j’ai vu M. de Boisguilbault, et il comprend que ce sacrifice est au-dessus de mes forces.

— Il sait que vous aimez Gilberte ? Oui-dà ? vous le lui avez dit ?

— Il sait que j’aime, mais je ne la lui ai pas nommée.

— Et il vous conseille de mentir ?

— Il ne me conseille rien.

— Il a donc perdu la tête, lui aussi ? Allons,

Émile ! vous m’écouterez, moi, parce que j’ai raison. Je ne suis ni riche, ni savant ; je ne sais pas si ça m’ôte le droit de manger mon soûl et de dormir dans un lit, mais je sais bien que quand je prie le bon Dieu, il ne m’a jamais dit : « Va te promener ; » et que quand je lui demande ce qui est vrai ou faux, mal ou bien, il me l’a toujours enseigné, sans me répondre : « Va à l’école. » Voyons, réfléchissez un peu. Nous voilà sur la terre beaucoup de pauvres, et un petit tas de riches ; car si tout le monde avait de grosses parts, la terre serait trop petite. Nous nous gênons fort les uns les autres, et nous avons beau faire, nous ne pouvons pas nous aimer : à preuve, qu’il faut des gendarmes et des prisons pour nous accorder. Comment ça pourrait-il être autrement ? Je n’en sais rien. Vous dites là-dessus de jolies choses, et quand vous êtes sur ce chapitre-là, je passerais les jours et les nuits à vous écouter, tant ça me plaît de vous entendre arranger tout ça dans votre tête. C’est pour cela que je vous aime ; mais je ne vous ai jamais dit, mon garçon, que j’espérais voir ça. Ça me paraît bien loin, si c’est possible, et moi, qui suis habitué à la peine, je ne demande au bon Dieu que de nous laisser comme nous sommes, sans permettre aux grands riches d’empirer notre sort. Je sais bien que si tout le monde était comme vous, comme moi, comme Antoine et comme Gilberte, nous mangerions tous la même soupe à la même table ; mais je vois bien aussi que tous les autres ne voudraient point entendre parler de cet arrangement-là, et qu’il y aurait trop à dire et à faire pour les y amener. Je suis fier, moi, et je me passe fort bien de qui me méprise : voilà ma sagesse. Je ne me tourmente guère la cervelle pour la politique ; je n’y comprends rien ; mais je ne veux pas qu’on me mange, et je déteste les gens qui disent : « Dévorons tout. » Votre père est un de ces mangeurs-là, et si vous lui ressembliez, je vous fendrais la tête avec ma hache plutôt que de vous laisser penser à Gilberte. Dieu a voulu que vous fussiez bon et que la vérité vous parût une bonne affaire ; gardez-la donc, la vérité, puisque c’est la seule chose que les méchants ne puissent pas ôter de la terre. Que votre père dise : « C’est comme cela ; ça m’arrange, et je veux que cela soit ! » Laissez-le dire, il est fort parce qu’il est riche et ni vous, ni moi, ne pouvons le retenir ; mais qu’il soit assez têtu et assez colère pour vouloir vous faire dire que c’est bien comme cela, et que Dieu est content de ce qui se fait… halte-là ! C’est contre la religion de dire que Dieu aime le mal, et nous sommes chrétiens, que je pense ? Avez-vous été baptisé ? moi aussi, et j’ai renié Satan. Du moins on y a renoncé pour moi, et j’y ai renoncé pour les autres, quand j’ai été parrain. Par ainsi, nous ne devons ni faire de faux serments, ni blasphémer et dire que tous les hommes ne se valent pas en venant au monde, et ne méritent pas tous le bonheur, c’est dire qu’il y en a qui sont condamnés à l’enfer avant de naître. J’ai dit ? Émile ! Vous ne mentirez pas, et vous ferez renoncer votre père à cette jolie condition-là !

— Ah ! mon ami, si je pouvais seulement voir Gilberte une fois par semaine ! si je n’étais pas déshonoré aux yeux de son père et banni de sa maison, je ne perdrais ni l’espoir, ni le courage !…

— Déshonoré aux yeux d’Antoine ! Eh bien, pour qui le prenez-vous donc ? Croyez-vous qu’il voulût d’un renégat et d’un cafard pour gendre ?

— Oh ! s’il comprenait comme vous, Jean ! mais il ne comprendra rien à ma conduite.

— Antoine n’a pas inventé la poudre, j’en conviens. Il n’a jamais pu se mettre bien dans la tête le carré de l’hypoténuse que j’ai appris en cinq minutes, rien qu’à le voir faire à un compagnon. Mais aussi vous le croyez par trop simple. En fait d’honneur et de bons sentiments, ce vieux-là sait tout ce qu’on doit savoir. Vous pensez donc qu’il faut être bien malin et bien savant pour comprendre que deux et deux font quatre et non pas cinq ? Moi, je dis qu’il n’est pas besoin pour cela d’avoir lu une pleine chambre de gros livres, comme le vieux Boisguilbault, et que tout homme malheureux en ce monde sent fort bien que son sort est injuste quand il ne l’a pas mérité. Eh bien, donc ! est-ce que l’ami Antoine n’a pas souffert et pâti, lui aussi ? Est-ce que les riches ne lui ont pas tourné le dos quand il est devenu pauvre ? Est-ce qu’il peut leur donner raison contre lui, qui n’a jamais eu un morceau de pain sans en donner les trois quarts aux autres, parfois le tout ? Et si vous n’étiez pas un homme bien pensant, auriez-vous pris de l’amitié pour lui ? Seriez-vous amoureux de sa fille jusqu’à vouloir l’épouser, si vous aviez les idées de votre père ? Non, vous ne l’auriez pas regardée, ou bien vous l’auriez séduite ; mais vous penseriez qu’elle n’a point de dot, et vous l’abandonneriez vilainement. Allons, Émile, mon enfant, du courage ! Les honnêtes gens vous estimeront toujours, et je vous réponds d’Antoine ; je m’en charge. Si Janille crie, je crierai aussi, et on verra qui a la voix plus haute et la langue mieux pendue, d’elle ou de moi. Quant à Gilberte, comptez qu’elle aura toute sa vie un bon sentiment pour vous, et qu’elle vous saura gré de votre droiture. Elle n’en aimera pas d’autre, allez ! Je la connais ; c’est une fille qui n’a qu’une parole : mais un temps viendra où votre père changera d’idée. C’est quand il sera malheureux à son tour, et je vous ai prédit que cela arriverait.

— Il n’en croit rien.

— Vous lui avez donc dit ce que je pense de son usine ?

— Je le devais.

— Vous avez eu tort, mais c’est fait, et ce qui doit être sera. Allons, Émile, revenons au village et couchez-vous, car je vois bien que vous avez le frisson et que vous sentez d’avoir la fièvre. Va, mon garçon, ne te laisse pas tourner le sang comme ça, et compte un peu sur le bon Dieu ! J’irai demain matin à Châteaubrun ; je parlerai, moi, et il faudra bien qu’on m’entende. Je te réponds qu’au moins tu n’auras pas le chagrin d’être brouillé avec ceux-là pour avoir fait ton devoir.

— Brave Jean ! tu me fais du bien, toi ! tu me donnes de la force, et, depuis que tu me parles, je me sens mieux.

— C’est que je vas droit au fait, moi, et ne m’embarrasse pas des choses inutiles.

— Tu iras donc demain à Châteaubrun ? dès demain ? quoique ce soit un jour de travail ?

— Oh ! demain : comme je travaille gratis, je peux commencer ma journée à l’heure qu’il me plaira. Savez-vous pour qui je travaille demain, Émile ? Voyons, devinez : ça vous fera faire un effort pour sortir de vos soucis.

— Je ne devine pas. Pour M. Antoine ?

— Non, Antoine n’a guère de travaux à faire faire, le pauvre compère, et il y suffit tout seul ; mais il a un voisin qui n’en manque pas, et qui ne compte guère ses journées d’ouvrier.

— Qui donc ? M. de Boisguilbault s’est-il réconcilié avec ta figure ?

— Non pas que je sache ; mais il n’a jamais défendu à ses métayers de me donner de l’ouvrage. Il n’est pas homme à vouloir me faire du tort, et il n’y a guère que les gens de sa maison qui sachent qu’il m’en veut, si toutefois il m’en veut ; le diable seul comprend ce qu’il y a là-dessous ! Enfin, je vous dis que je travaille pour lui sans qu’il s’en aperçoive ; car vous savez qu’il va visiter ses propriétés tout au plus une fois l’an. C’est un peu loin de chez nous ; mais grâce à votre père, les ouvriers sont si rares, qu’on est venu me demander ; et je ne me suis pas fait prier, quoique j’eusse ailleurs une besogne qui pressait. Ça me fait plaisir, à moi, de travailler pour ce vieux-là ! Mais, comme bien vous pensez, je ne me laisserai pas payer. Je lui dois bien assez, après ce qu’il a fait pour moi.

— Il ne souffrira pas que tu travailles gratis pour lui.

— Il faudra bien qu’il le souffre, car il n’en saura rien. Est-ce qu’il sait ce qui se fait dans ses fermes ? Il fait son compte en gros au bout de l’an, et ne s’embarrasse guère des détails.

— Mais si ses métayers lui comptent tes journées comme les ayant payées ?

— Il faudrait que ce fussent des fripons, et, tout au contraire, ils sont honnêtes gens. Les gens, voyez-vous, sont ce qu’on les fait. Le vieux Boisguilbault n’est pas volé, quoique rien au monde ne fût si facile ; mais comme il ne vexe ni ne pressure personne, personne n’a besoin de le tromper et de prendre plus qu’il ne lui revient. Ce n’est pas comme votre père. Il compte, il discute, il surveille, lui, et on le vole, et on le volera toujours : voilà les belles affaires qu’il fera toute sa vie. »

Jean réussit à distraire et presque à consoler Émile. Ce caractère droit, hardi et ferme, eut sur lui une heureuse influence, et il se coucha plus tranquille, après avoir reçu de lui la promesse qu’il saurait le lendemain soir dans quelle disposition étaient les parents de Gilberte à son égard. Jean se faisait fort de leur ouvrir les yeux sur le fond de sa conduite et de celle de M. Cardonnet. La douleur nous rend faibles et confiants, et, quand le courage nous manque, nous n’avons rien de mieux à faire que de remettre notre sort dans les mains d’une personne active et résolue. Si elle ne résout pas aussi aisément qu’elle s’en flatte les embarras de notre position, du moins son contact nous fortifie, nous ranime ; sa confiance passe en nous insensiblement et nous rend capables de nous aider nous-mêmes.

« Ce paysan que mon père méprise, pensait Émile en s’endormant, cet ignorant, ce pauvre, ce simple de cœur m’a pourtant fait plus de bien que M. de Boisguilbault ; et quand je demandais à Dieu un conseil, un appui, un sauveur, il m’a envoyé son plus pauvre et son plus humble serviteur pour me tracer mon devoir en deux mots. Oh ! que la vérité a de force dans la bouche de ces êtres à instincts droits et purs ! et que notre science est vaine au prix de celle du cœur ! Mon père ! mon père ! je sens plus que jamais que vous êtes aveuglé, et la leçon que je reçois de ce paysan est ce qui vous condamne le plus ! »

Quoique plus calme d’esprit, Émile fut pris dans la nuit d’une fièvre assez forte. Au milieu des violentes contractions de l’esprit, on oublie de soigner et de préserver le corps. On se laisse épuiser par la faim, surprendre par le froid et l’humidité, lorsqu’on est baigné de sueur ou brûlé de fièvre. On ne sent point l’atteinte du mal physique, et lorsqu’il s’est emparé de nous, il y a une sorte de soulagement à subir cette diversion aux peines de l’âme ; on se flatte alors de ne pas pouvoir être longtemps malheureux sans en mourir, et c’est quelque chose que de se croire trop faible pour les éternelles douleurs.

M. de Boisguilbault attendit son jeune ami toute la journée, et une vive inquiétude s’empara de lui le soir, lorsqu’il ne le vit pas arriver. Le marquis s’était attaché fortement à Émile ; sans le lui exprimer, à beaucoup près, autant qu’il le sentait, il ne pouvait plus se passer de sa société. Il éprouvait une grande reconnaissance pour ce noble enfant que sa froideur et sa tristesse n’avaient jamais rebuté, et qui, après s’être obstiné à lire dans son âme, lui avait religieusement tenu la promesse d’un dévouement filial. Ce triste vieillard, réputé si ennuyeux, et qui, par découragement, s’exagérait à lui-même ses défauts involontaires, avait trouvé un ami au moment où il croyait n’avoir plus qu’à mourir seul et sans laisser un regret après lui. Émile l’avait presque réconcilié avec la vie, et il s’abandonnait parfois à une douce illusion de paternité, en voyant ce jeune homme s’habituer à sa maison, partager ses austères délassements, ranger sa bibliothèque, feuilleter ses livres, promener ses chevaux, régler même quelquefois ses affaires pour lui épargner un ennui capital ; enfin se plaire chez lui et avec lui, comme si la nature et l’accoutumance de toute la vie eussent écarté la distance des âges et la différence des goûts.

Longtemps le vieillard avait eu des retours de méfiance, et il avait essayé de comprendre Émile dans son système de misanthropie bizarre : mais il n’y avait pas réussi. Lorsqu’il avait passé trois jours à vouloir se persuader que le désœuvrement ou la curiosité lui amenait ce commensal avide de conversation sérieuse et de discussion philosophique, s’il voyait reparaître dans sa solitude cette figure enjouée, expansive et candide dans sa hardiesse, il sentait l’espoir revenir avec lui, et il se surprenait à aimer tout de bon, au risque d’être plus malheureux quand reviendrait le doute. Bref, après avoir passé toute sa vie, et les vingt dernières années surtout, à se préserver des émotions qu’il ne se croyait plus capable de partager, il retombait sous leur empire, et ne pouvait plus supporter l’idée d’en être privé.

Il marcha avec agitation dans toutes les allées de son parc, attendit à toutes les grilles, soupirant à chaque pas, tressaillant au moindre bruit ; et enfin, accablé de ce silence et de cette solitude, navré à l’idée qu’Émile était aux prises avec une douleur qu’il ne pouvait alléger, il sortit dans la campagne, et s’avança dans la direction de Gargilesse, espérant toujours voir un cheval noir venir à sa rencontre.

Il était fort rare que M. de Boisguilbault osât faire une sortie si marquée hors de son vaste enclos, et il ne pouvait se résoudre à suivre les chemins battus, dans la crainte de rencontrer quelque figure à laquelle il ne serait pas très habitué. Il allait donc à vol d’oiseau, par les prairies, sans toutefois perdre de vue la route que devait tenir Émile. Il marchait lentement et d’un pas que l’on eût pu croire incertain, mais que la prudence et la circonspection de ses moindres habitudes rendaient plus ferme qu’il ne le paraissait.

En approchant d’un bras de rivière qui, après être sorti de son parc, serpentait dans la vallée, il entendit résonner une cognée, et plusieurs voix frappèrent son attention. Il avait coutume de s’éloigner toujours du bruit qui lui révélait la présence de l’homme, et de faire un détour pour éviter une rencontre quelconque, mais il avait aussi une préoccupation qui, cette fois, le fit agir en sens contraire. Il avait la passion des arbres, si l’on peut parler ainsi, et ne permettait point à ses tenanciers d’en abattre, à moins qu’ils ne fussent complètement morts. Le bruit d’une cognée lui faisait donc toujours dresser l’oreille, et il ne pouvait alors résister au désir d’aller voir, par ses yeux, si ses ordres n’avaient pas été enfreints.

Il entra donc résolument dans le pré où les ouvriers travaillaient, et ce fut avec un naïf sentiment de douleur qu’il vit une trentaine d’arbres magnifiques, tout couverts de feuillage, étendus sur le flanc, et dépecés déjà en partie. Un métayer, aidé de ses garçons, travaillait à charger plusieurs tronçons sur une charrette à bœufs. La cognée qui fonctionnait avec tant d’activité, et qui faisait résonner tous les échos de la vallée, était entre les mains diligentes de Jean Jappeloup !

M. de Boisguilbault ne s’était pas vanté, le jour où il avait dit à Émile, d’un ton glacial, qu’il était fort irascible. C’était encore là une des anomalies de son caractère. À la vue du charpentier, dont la figure ou seulement le nom, lui causait toujours une émotion pénible, il pâlit ; puis, le voyant mettre en pièces ses beaux arbres encore jeunes et parfaitement sains, il éprouva un frisson de colère, devint rouge, balbutia des paroles confuses, et s’élança vers lui avec une impétuosité dont ne l’aurait jamais cru capable quiconque l’eût vu, un instant auparavant, marcher à pas comptés, appuyé sur sa canne à pommeau guilloché.