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Calman-Lévy (2p. 45-60).



XXVII.

PEINES ET JOIES D’AMOUR.


Émile alla s’enfermer dans sa chambre et y passa deux heures en proie aux plus violentes agitations. La pensée de posséder Gilberte sans lutte, sans combat, sans passer par cette affreuse épreuve de briser le cœur de son père, qu’il avait jusque-là prévue avec effroi et douleur, le jetait dans une ivresse complète. Mais tout à coup l’idée de s’avilir à ses propres yeux par un serment impie, le plongeait dans un amer désespoir ; et, parmi ces alternatives de joie et de souffrance, il ne pouvait se résoudre à rien. Oserait-il aller se jeter aux pieds de Gilberte et lui tout avouer ? Il comptait sur son courage et sur sa grandeur d’âme. Mais remplirait-il envers elle les devoirs de l’amour, si au lieu de lui cacher le terrible sacrifice qu’il pouvait lui faire en silence, il la mettait de moitié dans ses remords et ses angoisses ? Ne lui avait-il pas dit cent fois à Crozant, que pour elle, et pour l’obtenir, il subirait tout et ne reculerait devant rien ? Mais il n’avait pas prévu alors que le génie infernal de son père invoquerait la force de son âme pour corrompre et perdre son âme, et il se voyait frappé d’un coup inattendu sous lequel il se trouvait éperdu et désarmé. Vingt fois il faillit retourner vers M. Cardonnet, pour lui demander au moins sa parole de ne point agir, et de cacher à la famille de Châteaubrun les intentions qu’il venait de dévoiler, jusqu’à ce que lui-même eût pris un parti. Mais une invincible fierté le retint. Après le mépris que son père lui avait témoigné, en le supposant assez faible pour apostasier de la sorte, irait-il lui montrer ses irrésolutions et lui livrer le fond de son cœur troublé par la passion ?

Mais quelle serait la victime la plus injustement frappée, de Gilberte ou de lui, si l’honneur l’emportait en lui sur l’amour ? Il était coupable par le fait envers elle, lui qui avait détruit son repos par une passion fatale, et qui l’avait entraînée à partager ses illusions. Qu’avait fait la pauvre Gilberte, cette douce et noble enfant, pour être arrachée au calme de sa pure existence, et immolée tout aussitôt à la loi d’un devoir austère ? N’était-il pas trop tard pour s’aviser de l’écueil contre lequel il l’avait poussée ? Ne fallait-il pas plutôt s’y briser lui-même pour la sauver, et sa conscience avait-elle le droit de reculer devant les derniers sacrifices, lorsqu’elle s’était irrévocablement engagée à Gilberte ?

Et puis, si Gilberte repoussait un sacrifice si énorme, Émile en serait-il moins déshonoré aux yeux de ses parents ? M. Antoine, qui aimait et pratiquait l’égalité par instinct, par besoin du cœur, et aussi par nécessité de position, comprendrait-il qu’Émile, à son âge, s’en fût fait une religion, et qu’une idée pût l’emporter en lui sur un sentiment, sur la foi jurée ? Et Janille ! que penserait-elle de la moindre hésitation de sa part, elle qui, dans son humble condition, nourrissait de si étranges préjugés aristocratiques, et profitait avec ses maîtres des privilèges de l’égalité, sans croire aucunement aux droits de l’égalité pour tous ? Elle le tiendrait pour un misérable fou, ou plutôt elle penserait qu’il acceptait ce prétexte pour manquer à sa parole, et elle le bannirait de Châteaubrun avec colère. Qui sait si, avec le temps, elle ne travaillerait pas avec assez de succès l’esprit de Gilberte, pour que celle-ci partageât son mépris et son indignation ?

Ne se sentant pas la force d’aller affronter une si dure épreuve, Émile essaya d’écrire à Gilberte. Il commença et déchira vingt lettres, et enfin, ne pouvant résoudre le problème de sa situation, il résolut d’aller ouvrir son cœur à son vieux ami, M. de Boisguilbault, et de lui demander conseil.

Pendant ce temps, M. Cardonnet, qui agissait dans toute la force et la liberté de ses cruelles inspirations, écrivait, lui aussi, à Gilberte une lettre ainsi conçue :

« Mademoiselle,

« Vous avez dû me trouver hier bien importun et bien peu galant. Je viens vous demander ma grâce et me confesser d’une petite feinte que vous me pardonnerez, j’en suis certain, quand vous connaîtrez mes intentions.

« Mon fils vous aime, je le sais, mademoiselle, et je sais aussi que vous daignez approuver ses sentiments. J’en suis heureux et fier, à présent que je vous connais. Ne trouvez-vous pas légitime qu’avant de prendre une décision de la plus haute importance, j’aie voulu voir de mes propres yeux, et quelque peu éprouver le caractère de la personne qui dispose du cœur de mon fils et de l’avenir de ma famille ?

« Je viens donc aujourd’hui, mademoiselle, faire amende honorable à vos pieds, et vous dire que, quand on est aussi belle et aussi aimable que vous l’êtes, on peut se passer de bien des choses, et même de fortune, pour entrer dans une famille riche et honorable.

« Je vous demande, en conséquence, la permission de me présenter de nouveau chez vous, pour faire en règle à monsieur votre père la demande de votre main pour mon fils, aussitôt que mon fils m’y aura pleinement autorisé. Ce dernier mot demande une courte explication, et c’est dans cette lettre qu’elle doit trouver sa place.

« Je mets au bonheur de mon fils une seule condition, et cette condition ne tend qu’à rendre son bonheur plus complet, et à l’assurer indéfiniment. J’exige qu’il renonce à des excentricités d’opinion qui troubleraient notre bonne intelligence et qui compromettraient, dans l’avenir, sa fortune et sa considération. Je suis certain que vous avez trop de raison et d’esprit pour rien comprendre aux doctrines égalitaires et socialistes, à l’aide desquelles mon cher Émile compte bouleverser le monde avec ses jeunes amis, d’ici à peu de temps ; que les mots de solidarité humaine, de répartition égale des jouissances et des droits, et beaucoup d’autres termes techniques de la jeune école communiste, sont pour vous parfaitement inintelligibles. Je ne pense pas qu’Émile vous ait jamais ennuyée de ses déclamations philosophiques, et je concevrais difficilement qu’il eût obtenu, avec ce langage, le bonheur de vous plaire. Je ne doute donc point qu’il ne consente à s’en abstenir à tout jamais, et à en abjurer la folie. À ce prix, et pourvu qu’il s’engage avec moi par une parole libre, mais sacrée, je consentirai de toute mon âme à ratifier l’heureux choix qu’il a su faire d’une femme aussi parfaite que vous. Veuillez, mademoiselle, exprimer à monsieur votre père tous mes regrets de ne l’avoir point rencontré, et lui faire part du contenu de la présente.

« Agréez les sentiments de haute estime et de sympathie toute paternelle avec lesquels je remets entre vos mains la cause de mon fils et la mienne.

« VICTOR CARDONNET. »

Tandis qu’un domestique galonné d’or et monté sur un beau cheval de main portait cette lettre à Châteaubrun, Émile, accablé de soucis, se dirigeait à pied vers le parc de Boisguilbault.

« Eh bien, dit le marquis en lui serrant la main avec force, je ne vous attendais plus que dimanche prochain ; je pensais que vous m’aviez oublié hier, et voici une douce surprise ! Je vous en remercie, Émile. Le temps est bien long, depuis que vous travaillez si assidûment pour votre père. Je ne puis qu’approuver cette soumission, bien que je me demande avec un peu d’effroi si elle ne vous mènera pas avec lui et ses principes plus loin que vous ne croyez… Mais qu’avez-vous, Émile, vous êtes pâle, oppressé ? Seriez-vous tombé de cheval ?

— Je suis venu à pied ; mais je suis tombé de plus haut, répondit Émile, et je crois que je viens mourir ici. Écoutez-moi, mon ami ; je viens vous demander la force du trépas ou le secret de la vie. Un bonheur insensé, un malheur épouvantable, sont aux prises dans mon pauvre cœur, dans ma tête brisée. Je porte en moi, depuis que je vous connais, un secret que je n’osais pas, que je ne pouvais pas vous dire, mais que je ne puis contenir aujourd’hui. J’ignore si vous le comprendrez ; j’ignore s’il y a en vous un point sympathique avec ma souffrance ; mais je sais que vous m’aimez, que vous êtes sage, éclairé, que vous adorez la justice. Il est impossible que vous ne me donniez pas un conseil salutaire. »

Et le jeune homme confia au vieillard toute son histoire, mais en s’abstenant avec soin de lui nommer aucune personne, aucun lieu, aucune époque récente qui pût lui faire pressentir qu’il s’agissait de Gilberte et de sa famille. Il eût craint l’effet de ses préventions personnelles, et, voulant que rien ne pût influencer le jugement du marquis, il s’expliqua de manière à lui laisser croire que l’objet de son amour pouvait lui être complètement étranger, et résider soit à Poitiers, soit à Paris. Cette réserve de ne point prononcer le nom de sa maîtresse ne devait que paraître très convenable à M. de Boisguilbault.

Lorsque Émile eut fini, il fut fort surpris de ne pas trouver son austère confident armé du courage stoïque qu’il avait à la fois prévu et redouté de sa part. Le marquis soupira, baissa la tête ; puis la relevant vers le ciel : « La vérité, dit-il, est éternelle ! » Mais aussitôt après, il la laissa retomber sur son sein, en disant : « Et pourtant je sais ce que c’est que l’amour.

— Vous, mon ami ? dit Émile, vous me comprenez donc, et je puis compter que vous me sauverez ?

— Non, Émile ; il m’est impossible de vous préserver d’un calice d’amertume. Quelque parti que vous preniez, il faut le boire jusqu’à la lie, et il ne s’agit que de savoir de quel côté est l’honneur, car, quant au bonheur, n’y comptez plus, il est à jamais perdu pour vous.

— Ah ! je le sens déjà, répondit Émile, et d’un jour de soleil et d’ivresse je passe dans les ténèbres de la mort. Savez-vous un mal profond et irréparable que je trouve au fond de tout, quelque sacrifice que je résolve ? c’est que mon cœur est devenu de glace pour mon père, et que, depuis quelques heures, il me semble que je ne l’aime plus, que je ne crains plus de l’affliger, qu’il n’y a plus pour lui, en moi, ni estime, ni respect. Ô mon Dieu, préservez-moi de cette souffrance au-dessus de mes forces ! Jusqu’ici, vous le savez, malgré tout le mal qu’il m’a fait et l’effroi qu’il m’a causé, je le chérissais encore, et je réunissais toutes les forces de mon âme pour croire en lui. Je me sentais toujours fils et ami jusqu’au fond de mes entrailles, et aujourd’hui il me semble que le lien du sang s’est à jamais brisé, et que je lutte contre un maître étranger, qui m’opprime… qui pèse sur mon âme comme un ennemi, comme un spectre ! Ah ! je me rappelle un rêve que j’ai fait, la première nuit que j’ai passée dans ce pays-ci. Je voyais mon père se placer sur moi pour m’étouffer !… C’était horrible, et maintenant cette odieuse vision se réalise ; mon père a mis ses genoux, ses coudes, ses pieds sur mon sein ; il veut en arracher la conscience ou le cœur. Il fouille dans mes entrailles pour savoir quel endroit faible lui cédera. Oh ! c’est une invention diabolique et un dessein parricide qui l’égare. Est-il possible que l’amour de l’or et le culte du succès inspirent de pareilles idées à un père contre son enfant ? Si vous aviez vu avec quel sourire de triomphe il m’étalait l’inspiration subite de son étrange générosité ! ce n’était pas un protecteur et un conseil ; c’était un ennemi qui a tendu un piége, et qui saisit sa proie avec un rire perfide ! « Choisis, semblait-il me dire, et si tu en meurs, qu’importe ? j’aurai vaincu. » Ô mon Dieu, c’est affreux, affreux ! de condamner et de haïr son père ! »

Et le pauvre Émile, brisé de douleur, pencha son visage sur l’herbe où il était couché, et l’arrosa de larmes brûlantes.

« Émile, dit M. de Boisguilbault, vous ne pouvez ni haïr votre père, ni trahir votre maîtresse. Voyons, tenez-vous beaucoup à la vérité ? pouvez-vous mentir ? »

Le marquis avait touché juste. Émile se releva avec force.

« Non, monsieur, non, dit-il, vous le savez bien, je ne puis mentir. Et à quoi sert le mensonge aux lâches ? Quel bonheur, quel repos peut-il leur assurer ? Quand j’aurai juré à mon père que je change de religion, que je crois à l’ignorance, à l’erreur, à l’injustice, à la folie, que je hais Dieu dans l’humanité, et que je méprise l’humanité en moi-même, se fera-t-il en moi quelque monstrueux prodige ? serai-je convaincu ? me sentirai-je tout à coup transformé en paisible et superbe égoïste ?…

— Peut-être, Émile ! ce n’est que le premier pas qui coûte dans le mal, et quiconque a trompé les hommes arrive à pouvoir se tromper lui-même. Cela s’est vu assez souvent pour être croyable !

— En ce cas, arrière le mensonge ! car je me sens homme et ne puis me transformer en brute de mon plein gré. Mon père, avec toute son habileté et toute sa force, est un aveugle en ceci. Il croit à ce qu’il veut me faire croire, et si on l’engageait à prendre ma croyance pour la sienne, il ne le pourrait pas. Aucun intérêt, aucune passion ne le contraindrait à le faire, et il s’imagine qu’il ne me mépriserait pas, le jour où je me serais avili au point de commettre une lâcheté dont il se sait incapable ? A-t-il donc besoin de me mépriser et de me détruire pour se confirmer dans ses principes inhumains ?

— Ne l’accusez pas de tant de perversité : il est l’homme de son temps, que dis-je ? il est l’homme de tous les temps. Le fanatisme ne raisonne pas, et votre père est un fanatique ; il brûle et torture encore l’hérésie, croyant faire honneur à la vérité. Le prêtre qui vient nous dire à notre dernière heure : “Crois, ou tu seras damné”, est-il beaucoup plus sage ou plus humain ? L’homme puissant qui dit au pauvre fonctionnaire ou à l’artiste malheureux : “Sers-moi et je t’enrichis”, ne croit-il pas lui faire une grâce et lui octroyer un bienfait ?

— Mais c’est la corruption ! s’écria Émile.

— Eh bien ! reprit le marquis, par quoi donc le monde est-il gouverné aujourd’hui ? Sur quoi donc repose l’édifice social ? Il faut être bien fort, Émile, pour protester contre elle ; car alors il faut se résoudre à être sacrifié.

— Ah ! si j’étais seul victime de mon sacrifice, dit le jeune homme avec douleur ; mais elle ! la pauvre et sainte créature ! il faudra donc qu’elle soit sacrifiée aussi !

— Dites-moi, Émile, si elle vous conseillait de mentir, l’aimeriez-vous encore ?

— Je n’en sais rien ! je crois que oui ! Puis-je prévoir un cas où je ne l’aimerais plus, puisque je l’aime ?

— Vous aimez, je le vois ! Hélas ! moi aussi, j’ai aimé !

— Oh ! dites-moi, eussiez-vous sacrifié l’honneur ?

— Peut-être, si on m’eût aimé !

— Oh ! faibles humains que nous sommes ! s’écria Émile. Eh quoi ! ne trouverai-je pas un appui, un guide, un secours dans ma détresse ? Personne ne me donnera-t-il la force ? La force, mon Dieu ! je te la demande à genoux ; et jamais je n’ai prié avec plus de foi et d’ardeur : je te demande la force ! »

Le marquis s’approcha d’Émile et le pressa contre son cœur. Des larmes coulaient sur ses joues ; mais il garda le silence, et ne l’aida point.

Émile pleura longtemps dans son sein et sentit qu’il aimait cet homme, que chaque épreuve lui révélait plus sensible que réellement fort. Il l’en aimait davantage, mais il souffrait de ne point trouver en lui le conseil énergique et puissant sur lequel il avait compté dans sa faiblesse. Il le quitta à l’entrée de la nuit, et le marquis se borna à lui dire : « Revenez demain, il faut que je sache ce que vous avez décidé. Je ne dormirai pas que je ne vous aie vu plus calme. »

Émile prit le plus long pour revenir à Gargilesse ; il fit un détour qui lui permit de passer à peu de distance de Châteaubrun par des sentiers couverts qui le dérobaient aux regards, et quand il vit les ruines d’assez près, il s’arrêta éperdu, songeant à ce que devait souffrir Gilberte depuis la cruelle visite de son père, et n’osant lui porter de meilleures nouvelles, dans la crainte de perdre tout courage et toute vertu.

Il était là depuis quelques instants, sans pouvoir se décider à rien, lorsqu’il s’entendit appeler à voix basse, avec un accent qui le fit tressaillir ; et jetant les yeux sur un petit bois de chênes qui bordait le chemin à sa droite, il vit dans l’ombre un pan de robe qui glissait derrière les arbres. Il s’élança de ce côté, et, lorsqu’il se fut assez engagé dans le bois pour n’avoir à craindre aucun témoin, Gilberte se retourna et l’appela encore.

« Venez, Émile, lui dit-elle lorsqu’il fut à ses côtés. Nous n’avons pas un instant à perdre… Mon père est dans la prairie, tout près d’ici. Je vous ai aperçu et reconnu au moment où vous descendiez dans ce chemin, et je me suis éloignée sans rien dire, pendant qu’il cause avec les faucheurs. J’ai une lettre à vous montrer, une lettre de M. Cardonnet ; mais la nuit ne nous permet pas de la lire, et je vais vous la dire à peu près mot à mot. Je la sais par cœur. »

Et quand Gilberte eut en quelque sorte récité cette lettre :

« Maintenant, dit-elle, expliquez-moi ce que cela signifie… Je crois le comprendre ; mais j’ai besoin de le savoir de vous.

— Ô Gilberte ! s’écria Émile, je n’ai pas eu le courage d’aller vous le dire ; mais c’est la volonté de Dieu qui fait que je vous rencontre, et que mon sort va être décidé par vous. Dites-moi, ô ma Gilberte ! ô mon premier et dernier amour ! savez-vous pourquoi je vous aime ?

— C’est apparemment, répondit Gilberte en lui abandonnant sa main qu’il pressa contre ses lèvres, parce que vous avez deviné en moi un cœur fait pour vous aider.

— Eh bien, ma seule amie, mon seul bien en ce monde, pouvez-vous me dire pourquoi votre cœur s’est donné à moi ?

— Oui, je puis vous le dire, mon ami ; c’est parce que vous m’avez paru, dès le premier jour, noble, généreux, simple, humain, bon en un mot, ce qui pour moi est la plus grande qualité qu’il y ait au monde.

— Mais il y a une bonté passive qui exclut en quelque sorte la noblesse et la générosité des sentiments, une douce faiblesse qui peut être un charme de caractère, mais qui, dans les occasions difficiles, transige avec le devoir et trahit les intérêts de l’humanité pour épargner la souffrance à quelques-uns et à soi-même ?

— Je comprends cela, et je n’appelle pas bonté la faiblesse et la peur. Il n’y a pas de vraie bonté pour moi sans courage, sans dignité, sans dévouement surtout. Si je vous estime au point de vous dire sans méfiance et sans honte que je vous aime, Émile, c’est parce que je vous sais grand et de cœur et d’esprit ; c’est parce que vous plaignez les malheureux et ne songez qu’à les secourir, parce que vous ne méprisez personne, parce vous souffrez des peines d’autrui, parce qu’enfin vous voudriez donner tout ce qui est à vous, jusqu’à votre sang, pour soulager les pauvres et les abandonnés. Voilà ce que j’ai compris de vous dès que vous avez parlé devant moi et avec moi : et voilà pourquoi je me suis dit : Ce cœur répond au mien ; ces nobles pensées élèvent les miennes et me confirment dans tout ce que je pressentais ; je vois dans cet esprit, qui me charme et me pénètre, une lumière que je suis forcée de suivre et qui me guide vers Dieu même. Voilà pourquoi, Émile, en me laissant aller à vous aimer, je ne sentais en moi ni effroi ni remords. Il me semblait accomplir un devoir ; et je n’ai pas changé de sentiment en lisant les railleries que votre père vous adresse.

— Chère Gilberte, vous connaissez mon âme et ma pensée ; seulement votre adorable bonté, votre divine tendresse, m’ont fait un grand mérite de sentiments qui me paraissaient tellement naturels et imposés aux hommes par l’instinct que Dieu leur en a donné, que je rougirais de ne les point avoir. Eh bien, pourtant, ces sentiments qui doivent vous paraître tels à vous-même, puisque vous les portez en vous avec tant de candeur et de simplicité, beaucoup de personnes les repoussent et les raillent comme une dangereuse erreur. Il en est qui les haïssent et les méprisent parce qu’ils ne les ont pas… Il en est d’autres aussi qui, par une étrange anomalie, les ont jusqu’à un certain point, et n’en peuvent souffrir la déduction logique et les conséquences rigoureuses. Mon Dieu, je crains de ne pouvoir m’expliquer clairement !

— Oui, oui, je vous entends. Janille est bonne comme Dieu même, et, par ignorance ou préjugé, cette parfaite amie repousse mes idées d’égalité et veut me persuader que je puis aimer, plaindre et secourir les malheureux sans cesser de les croire d’une nature inférieure à la mienne.

— Eh bien, noble Gilberte, mon père a les mêmes préjugés que Janille, à un autre point de vue. Tandis qu’elle croit que la naissance devrait créer des droits à la puissance, il se persuade, lui, que l’habileté, la force et l’énergie en créent à la richesse, et que la richesse acquise a pour devoir de s’augmenter sans limites, à tout prix, et de poursuivre sa route dans l’avenir, sans jamais permettre aux faibles d’être heureux et libres.

— Mais c’est horrible ! s’écria Gilberte ingénument.

— C’est le préjugé, Gilberte, et l’empire terrible de la coutume. Je ne puis condamner mon père ; mais, dites-moi, lorsqu’il me demande de lui jurer que j’épouserai son erreur, que je partagerai sa passion ambitieuse et son intolérance superbe, dois-je lui obéir ? et si votre main est à ce prix, si j’hésite un instant, si une terreur profonde s’empare de moi, si je crains de devenir indigne de vous en reniant ma croyance à l’avenir de l’humanité, ne mérité-je point quelque pitié de vous, quelque encouragement ou quelque consolation ?

— Ô mon Dieu, dit Gilberte en joignant les mains, vous ne comprenez pas ce qui nous arrive, Émile ! Votre père ne veut pas que nous soyons jamais unis, et sa conduite est pleine de ruse et d’habileté. Il sait bien que vous ne pouvez pas changer de cœur et de cerveau comme on change d’habit ou de cheval ; et soyez certain qu’il vous mépriserait lui-même, qu’il serait au désespoir s’il obtenait ce qu’il vous demande ! Non, non, il vous connaît trop, Émile, pour le croire, et il ne le craint guère ; mais il arrive ainsi à ses fins. Il vous éloigne de moi, il essaie de nous brouiller ensemble, il se donne tous les droits et à vous tous les torts. Mais il n’y réussira pas, Émile ; non, je vous le jure : votre résistance augmentera mon affection pour vous. Ah ! oui, je comprends tout cela ; mais je suis au-dessus d’une si pauvre embûche, et rien ne nous désunira jamais.

— Ô ma Gilberte, ô mon ange divin ! s’écria Émile, dictez-moi ma conduite ; je vous appartiens entièrement. Si vous l’ordonnez, je courberai la tête sous le joug ; je commettrais toutes les iniquités, tous les crimes pour vous…

— J’espère que non ! répondit Gilberte avec une douce fierté, car je ne vous aimerais plus si vous cessiez d’être vous-même, et je ne veux pas d’un époux que je ne pourrais pas respecter. Dites à votre père, Émile, que je ne vous accorderai jamais ma main à de telles conditions, et que, malgré tous les dédains qu’il me conserve au fond de son cœur, j’attendrai qu’il ait ouvert les yeux à la justice et son âme à des sentiments plus honorables pour nous deux. Je ne serai pas le prix d’une trahison.

— Ô noble fille ! s’écria Émile en se jetant à ses genoux et en les embrassant avec ferveur ; je vous adore comme mon Dieu et vous bénis comme ma providence ! Mais je n’ai pas votre courage ; qu’allons-nous devenir ?

— Hélas ! dit Gilberte, nous allons cesser pendant quelque temps de nous voir. Il le faut ; mon père et Janille étaient présents lorsque la lettre de votre père est arrivée. Mon pauvre père était ivre de joie et ne comprenait rien aux objections de la fin. Il vous a attendu toute la journée, et il vous attendra tous les jours, jusqu’à ce que je lui dise que vous ne devez pas venir, et alors j’espère que je pourrai justifier votre conduite et votre absence. Mais Janille ne vous pardonnera pas de longtemps ; déjà elle s’étonne, s’inquiète et s’irrite de ce que vous tardez, et de ce que votre père semble attendre votre autorisation pour venir me demander en mariage. Si vous lui disiez maintenant ce que j’exige que vous fassiez, elle vous maudirait, et vous bannirait à jamais de ma présence.

— Ô mon Dieu ! s’écria Émile, ne plus vous voir ! non, c’est impossible !

— Eh bien ! mon ami, qu’y aura-t-il donc de changé entre nous ? Est-ce que vous cesserez de m’aimer, parce que, pendant quelques semaines, quelques mois peut-être, vous ne me verrez pas ? Est-ce que nous allons nous dire un adieu éternel ? Est-ce que vous ne croirez plus en moi ? N’avions-nous pas prévu des obstacles, des souffrances, des époques de séparation ?

— Non, non, dit Émile, je n’avais rien prévu, je ne pouvais pas croire que cela dût arriver ! je n’y crois pas encore !…

— Ô mon cher Émile ! ne manquez pas de force quand j’ai besoin de toute la mienne. Vous avez juré de vaincre la résistance de votre père, et vous la vaincrez. Voici déjà un de ses plus puissants efforts que nous venons de déjouer. Il était bien sûr d’avance que vous n’accepteriez pas le déshonneur, et il croit que vous vous rebuterez si facilement ! Il ne vous connaît pas ; vous persisterez à m’aimer, et à le lui dire, et à le lui prouver sans cesse. Voyez ! le plus difficile est fait, puisqu’il sait tout, et que, au lieu de s’indigner et de s’affliger, il accepte le combat en riant, comme une partie de jeu où il se croit le plus fort. Ayez donc du courage ; je n’en manquerai pas. N’oubliez pas que notre union est l’ouvrage de plusieurs années de persévérance et de religieux travail. Adieu, Émile, j’entends la voix de mon père qui se rapproche, je fuis. Restez ici, vous, pour ne reprendre votre route que quand nous serons bien loin.

— Ne plus vous voir ! répétait Émile, ne plus vous entendre, et avoir du courage !

— Si vous en manquez, Émile, c’est que vous ne m’aimez pas autant que je vous aime ; et que notre union ne vous promet pas assez de bonheur pour vous décider à combattre beaucoup et longtemps.

— Oh ! j’aurai du courage ! s’écria Émile, vaincu par l’énergie de cette noble fille. Je saurai souffrir et attendre. Vous verrez, Gilberte, si le bonheur que me promet l’avenir ne me fait pas tout supporter dans le présent. Mais quoi ! ne pourrions-nous pas nous rencontrer quelquefois, par hasard, comme aujourd’hui, par exemple ?

— Qui sait ? dit Gilberte. Comptons sur la Providence.

— Mais on aide quelquefois la Providence ! Ne peut-on trouver un moyen de s’entendre, de s’avertir ?… en s’écrivant !…

— Oui, mais il faut tromper ceux qu’on aime !

— Ô Gilberte ! que faire ?

— J’y songerai, laissez-moi partir.

— Partir sans me rien promettre !

— Vous avez ma foi et mon âme, et ce n’est rien pour vous ?

— Partez donc ! dit Émile en faisant un violent effort pour désunir ses bras qui retenaient obstinément la taille souple de Gilberte ; je suis encore heureux en vous laissant partir ! Voyez si je vous aime, si je crois en vous et en moi-même !

— Croyez en Dieu, dit Gilberte ; il nous protégera ! »

Et elle disparut à travers les branches.

Émile resta longtemps à la place qu’elle venait de quitter ; il baisa l’herbe que ses pieds avaient à peine foulée, l’arbre qu’elle avait effleuré de sa robe, et, longtemps couché dans ce taillis, témoin mystérieux de son dernier bonheur, il ne s’en arracha qu’avec peine.

Gilberte courut après son père, qui avait repris le chemin des ruines et qui marchait vite devant elle. Tout à coup il se retourna, et, revenant sur ses pas : « Ah ! ma pauvre enfant, je retournais te chercher, dit-il avec simplicité.

— C’est-à-dire, mon père, que vous m’aviez oubliée derrière vous, répondit Gilberte en s’efforçant de sourire.

— Non, non… ne dis pas cela ; Janille prétendrait que c’est une distraction ! Je pensais à toi justement ; cette lettre de M. Cardonnet me trotte toujours par la tête. Peut-être qu’Émile nous attend à la maison, qui sait ? il n’aura pu venir plus tôt ; son père l’aura retenu. Rentrons vite ; je parie qu’il est là ! »

Et le bonhomme doubla le pas avec confiance. Janille était d’une humeur massacrante ; elle ne pouvait s’expliquer la lenteur d’Émile et concevait de graves inquiétudes. Gilberte essaya de les distraire, et pendant le souper elle se montra calme et presque gaie.

Mais à peine fut-elle seule dans sa chambre, qu’elle se jeta à genoux, la figure contre son lit, pour étouffer les sanglots qui brisaient sa poitrine.