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Calman-Lévy (1p. 258-272).



XX.

LA FORTERESSE DE CROZANT.


Le marquis fut à peu près guéri en effet le lendemain, et déjeuna avec Émile. Rien ne vint plus troubler cette amitié singulière d’un vieillard et d’un tout jeune homme, et grâce aux dernières affirmations de M. de Châteaubrun, la douloureuse appréhension de la folie ne vint plus troubler l’attrait qu’Émile trouvait dans la compagnie de M. de Boisguilbault.

Il s’abstint, ainsi qu’il l’avait promis à Antoine, de jamais parler de lui, et s’en dédommagea en ouvrant son cœur au marquis sur tous ses autres secrets ; car il lui eût été impossible de ne pas lui raconter son passé, de ne pas lui communiquer ses idées pour son avenir, et, par suite, ses souffrances, un instant assoupies, mais fatalement interminables, que l’opposition de son père lui avait suscitées et devait lui apporter encore à la première occasion.

M. de Boisguilbault encouragea Émile dans les projets de respect et de soumission ; mais il s’étonna du soin qu’avait toujours pris M. Cardonnet d’étouffer les instincts légitimes d’un fils aussi enclin au travail et aussi heureusement doué.

Le goût et l’intelligence qu’Émile montrait pour l’agriculture lui paraissaient caractériser une noble et généreuse vocation, et il se disait que s’il avait eu le bonheur de posséder un fils tel que lui, il eût pu utiliser, de son vivant, l’immense fortune qu’il destinait aux pauvres, mais dont il n’avait pas su faire usage dans le présent.

Il ne pouvait s’empêcher de dire en soupirant qu’on était béni du ciel quand on trouvait dans un fils, dans un ami, dans un autre soi-même, une initiative féconde et les moyens de compléter sérieusement l’œuvre de sa destinée.

Enfin, il accusait Cardonnet, au fond de sa pensée, de vouloir consacrer au mal les forces et les moyens que Dieu lui avait donnés pour l’aider à faire le bien, et il voyait en lui un tyran aveugle et opiniâtre, qui mettait l’argent au-dessus du bonheur d’autrui et du sien propre, comme si l’homme était l’esclave des choses matérielles et non le serviteur de la vérité avant tout.

M. de Boisguilbault n’était pourtant pas un esprit essentiellement religieux. Émile le trouvait toujours trop froid sous ce rapport. Quand le marquis avait dit : « Je crois en Dieu », il se croyait dispensé de dire : « J’adore. » Quand ses pensées, prenant le plus puissant essor dont il était capable, s’élevaient jusqu’à une sorte d’invocation, qui n’était pas précisément la prière, mais l’hommage, il disait à Dieu : « Ton nom est sagesse ! » Émile ajoutait : « Ton nom est amour ! » Alors le vieillard reprenait : « C’est la même chose », et il avait raison.

Émile ne pouvait guère le contredire ; mais, dans cette disposition à insister sur le caractère grandiose de la logique et de la rectitude divines, on sentait bien, chez le marquis, l’absence de cette passion exaltée qu’Émile portait dans son sein pour l’inépuisable bonté de la Toute-Puissance. Mais aussi, quand les faits extérieurs, les misères, la faiblesse humaine et tout le mal d’ici-bas donnaient un démenti apparent à cette miséricordieuse Providence et qu’Émile tombait dans une sorte de découragement, le vieux logicien reprenait la supériorité de sa foi.

Il ne doutait jamais, lui, il ne pouvait pas douter. Il n’avait pas besoin de voir pour savoir, disait-il, et le passage des fléaux de ce monde ne troublait pas plus à ses yeux l’ordre moral des choses éternelles que celui des nuées sur le soleil n’en altérait l’ordre physique.

Sa résignation ne partait pas d’un sentiment d’humilité ou de tendresse : car pour ses propres chagrins, il avouait n’avoir jamais pu se soumettre qu’extérieurement ; mais il croyait pour l’univers à une source de fatalisme optimiste qui contrastait avec son pessimisme personnel, et qui formait le trait le plus original de son esprit et de son caractère.

« Voyez, disait-il, la logique est partout ! Elle est infinie dans l’œuvre de Dieu ; mais elle est incomplète et insaisissable dans chaque chose, parce que chaque chose est finie ; l’homme lui-même, bien qu’il soit le reflet le plus frappant de l’infini sur ce petit monde. Nul homme ne peut comprendre la sagesse infinie, si ce n’est à l’état d’abstraction : car, s’il cherche en lui-même et autour de lui, il ne la peut saisir et constater en aucune façon. Vous me traitez souvent de logicien ; j’y consens : j’aime et je cherche la logique. J’en ai un besoin énorme, et ne me complais à rien qui lui soit étranger. Mais suis-je logique dans mes actions et dans mes instincts ? Moins que qui que ce soit au monde. Plus je me tâte, plus je trouve en moi l’abîme des contradictions, le désordre du chaos. Eh bien, je suis un exemple particulier de ce qu’est l’homme en général ; et plus je suis illogique à mes propres yeux, plus je sens la logique de Dieu planer sur ma faible tête, qui s’égarerait sans cette boussole céleste, et rendrait follement l’univers complice responsable de sa propre infirmité. »

Une fois il emmena Émile dans la campagne, et ils firent à cheval l’exploration des vastes propriétés du marquis. Émile fut frappé du peu de rapport d’une telle richesse territoriale.

« Toutes ces fermes sont au plus bas prix possible, répondit le marquis ; quand on ne sait pas sortir des données de l’économie actuelle, le mieux qu’on ait à faire, c’est de grever le moins qu’on peut le cultivateur laborieux. Ces gens-là me remercient, vous le voyez, et me souhaitent une longue vie. Je le crois bien ! Ils me croient très bon, quoique ma figure ne leur plaise guère. Ils ne savent pas que je ne les aime point comme ils l’entendent, et que je ne vois en eux que des victimes que je ne puis sauver, mais dont je ne veux pas être le bourreau. Je sais fort bien que, sous une législation logique, cette propriété doit arriver à centupler ses produits. Je suis soulagé de mon ennui quand j’y songe : mais pour y songer et me nourrir de la certitude qu’elle sera un jour l’instrument du libre travail d’hommes nombreux et sages, il ne faut pas que je la voie à l’état où elle est : car ce spectacle me glace et m’attriste ! Aussi je m’y expose bien rarement. »

Il y avait en effet deux ans environ que M. de Boisguilbault n’était entré dans ses fermes, et n’avait fait le tour de ses domaines. Il ne s’y décidait que dans les cas d’absolue nécessité. Partout il était reçu avec des démonstrations de respect et d’affection qui n’étaient pas sans un mélange de terreur superstitieuse ; car ses habitudes de solitude et ses excentricités lui avaient donné, dans l’esprit de plusieurs paysans, la réputation de sorcier.

Plus d’une fois, durant l’orage, on avait dit tristement :

« Ah ! si M. de Boisguilbault voulait empêcher la grêle, il ne tiendrait qu’à lui ! mais au lieu de faire ce qu’il peut, il cherche quelque autre chose que personne ne sait et qu’il ne trouvera peut-être jamais ! »

« Eh bien, Émile, que feriez-vous de tout cela, si c’était à vous ? dit le marquis en rentrant ; car je ne vous ai pas fait faire cette assommante visite de propriétaire à d’autres fins que de vous interroger.

— J’essaierais ! répondit Émile avec vivacité.

— Sans doute, reprit le marquis, j’essaierais de fonder une vraie commune si je pouvais. Mais j’essaierais en vain, j’échouerais. Et vous aussi, peut-être !

— Qu’importe ?

— Voici le cri généreux et insensé de la jeunesse : qu’importe de succomber pourvu qu’on agisse, n’est-ce pas ? On cède à un besoin d’activité, et l’on ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire ? c’est qu’il n’y a point d’hommes. En ce sens, votre père a raison d’invoquer un fait brutal, mais encore tout puissant. Les esprits ne sont pas mûrs, les cœurs ne sont pas disposés ; je vois bien de la terre et des bras, je ne vois pas une âme détachée du moi qui gouverne le monde. Encore quelque temps, Émile, pour que l’idée éclose se répande : ce ne sera pas si long qu’on le croit ; je ne le verrai pas, mais vous le verrez. Patience donc !

— Eh quoi ! le temps fait-il quelque chose sans nous ?

— Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des époques où l’on doit se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu’on instruise ; puis vient le temps où l’on peut faire à la fois l’un et l’autre. Vous sentez-vous de la force ?

— Beaucoup !

— Tant mieux !… Je le crois aussi !… Eh bien, Émile, nous causerons un jour… bientôt peut-être, à ma première fièvre, quand mon pouls battra un peu plus vite qu’aujourd’hui. »

C’est dans de tels entretiens qu’Émile trouvait la force de subir les heures qu’il ne pouvait passer auprès de Gilberte. Il manquait bien quelque chose à son amitié pour M. de Boisguilbault : c’était de pouvoir lui parler d’elle et de lui dire son amour. Mais l’amour heureux a quelque chose de superbe, qui se passe assez bien de l’avis des autres, et le temps où Émile sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le désespoir n’était pas encore venu pour lui.

En quoi donc consistait son bonheur ? Vous le demandez ? D’abord il aimait, cela suffit presque à qui aime bien. Et puis, il savait qu’il était aimé, quoiqu’il n’eût jamais osé le demander et qu’on eût encore moins osé le lui dire.

Le nuage, cependant, se formait à l’horizon, et bientôt Émile devait sentir l’approche de l’orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait Châteaubrun : « Ne venez pas de trois ou quatre jours ; nous avons affaire dans les environs, et nous serons absents. » Émile pâlit : il crut recevoir son arrêt, et il eut à peine la force de demander quel jour la famille serait de retour dans ses pénates. « Eh mais ! dit Janille, vers la fin de la semaine, peut-être. D’ailleurs il est probable que je resterai ici : je ne suis plus d’âge à courir les montagnes, et vous saurez bien venir me demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour.

— Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite ? dit Émile en s’efforçant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse.

— Pourquoi non, si le cœur vous en dit ? reprit la petite vieille en se rengorgeant d’un air où l’ombrageux Émile crut voir percer un peu de malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi ! »

« C’en est fait, pensa Émile. Mes assiduités ont été remarquées, et quoique M. Antoine ni sa fille ne s’avisent encore de rien, Janille s’est promis de m’expulser. Elle a ici un pouvoir absolu, et le moment de la crise est arrivé. »

« Eh bien, mademoiselle Janille, reprit-il, je viendrai vous voir demain, j’aurai grand plaisir à causer avec vous.

— Comme ça se trouve, dit Janille : moi aussi, j’ai envie de causer ! Mais demain j’ai du chanvre à cueillir, je compte sur vous après-demain seulement. C’est entendu, je serai ici toute la journée, n’y manquez pas. Bonsoir, monsieur Émile, nous causerons de bonne amitié. Ah ! mais ! c’est que moi aussi je vous aime bien ! »

Plus de doutes pour Émile ; la maîtresse femme de Châteaubrun avait ouvert les yeux sur son amour. Quelque voisin officieux commençait à s’étonner de le voir si souvent sur le chemin des ruines. Antoine ne savait rien encore, Gilberte non plus ; car, en lui annonçant une petite absence de son père, cette dernière n’avait pas paru prévoir que Janille la ferait partir avec lui.

L’adroite gouvernante avait bien fait son plan : d’abord écarter Émile, et puis organiser le départ de Gilberte à l’improviste, afin de se ménager quelques jours pour conjurer le petit orage qu’elle prévoyait de la part du jeune homme.

« Il faudra donc parler, se disait Émile ; et pourquoi reculerais-je devant ce terme inévitable de mes secrètes aspirations ? Je dirai à sa fidèle gouvernante, à son excellent père, que je l’aime et que j’aspire à sa main. Je demanderai quelque temps pour m’en ouvrir à mon père et pour m’entendre avec lui sur le choix d’une carrière, car je n’en ai point encore, et il faut bien que mon sort se décide. Il y aura une lutte assez violente, mais je serai fort, j’aime. Il ne s’agit pas de moi seul ; j’aurai le courage invincible, j’aurai le don de la persuasion, je l’emporterai ! »

Malgré cette confiance, Émile passa la nuit dans d’affreuses perplexités. Il se représentait l’entretien qu’il allait avoir avec Janille, et il eût pu écrire les questions et les réponses, tant il connaissait l’aplomb et la franchise de la petite femme.

« Ah mais, monsieur (devait-elle lui dire, à coup sûr), parlez à votre père avant tout, et arrangez-vous avec lui ; car il est fort inutile de troubler l’esprit de M. Antoine par une demande conditionnelle, des projets incertains. En attendant, ne revenez plus, ou revenez fort peu, car personne n’est obligé de savoir vos intentions, et Gilberte n’est pas fille à vous écouter sans être sûre de pouvoir être votre femme. »

Et puis il craignait aussi que Janille, qui avait l’esprit fort positif, ne traitât d’illusion la possibilité du consentement de M. Cardonnet, et ne lui interdît les visites fréquentes, à moins qu’il n’apportât une belle et bonne preuve de la liberté de son choix.

Il était donc plus que prouvé qu’Émile devait entamer le combat avec son père d’abord, et agir ensuite en conséquence ; à savoir : aller rarement à Châteaubrun avant d’avoir conçu un certain espoir de vaincre, ou, s’il n’y avait aucun motif d’espoir, s’abstenir de jamais troubler le bonheur de la famille de Châteaubrun par d’inutiles ouvertures, s’éloigner enfin, renoncer à Gilberte…

Mais voilà ce qu’il était impossible à Émile de comprendre au nombre des choses probables. L’idée de la mort entrerait plus facilement dans la tête d’un enfant que celle de renoncer à la femme aimée dans celle d’un jeune homme fortement épris.

Aussi Émile concevait-il plus volontiers la chance de se brûler la cervelle sous les yeux de son père que celle de plier sous sa volonté. « Eh bien ! se disait-il, je lui parlerai, dès demain, à ce maître terrible, et je lui parlerai de telle manière que je pourrai ensuite me présenter le front levé à Châteaubrun. »

Et pourtant, quand vint le lendemain, Émile, au lieu de se sentir investi de toute la force de sa volonté, se trouva si épuisé par l’insomnie et si navré de tristesse, qu’il craignit d’être faible, et ne parla point.

Quoi de plus douloureux, en effet, lorsque l’âme s’est épanouie dans un rêve délicieux, que de se voir jeté tout à coup dans une cruelle réalité ?

Quand on s’est fait un adorable secret à soi-même d’un amour chastement voilé, d’aller le révéler froidement à des êtres qui ne le comprennent pas, ou qui le méprisent ?

Soit qu’Émile fît cet aveu à son père ou à Janille, il fallait donc livrer son cœur, rempli d’une langueur pudique et d’une sainte ivresse, à des cœurs étrangers ou fermés depuis longtemps à des sympathies de ce genre ? Et il avait rêvé un dénouement si autrement sublime ! N’était-ce pas Gilberte qui, la première, et seule au monde avec lui sous l’œil de Dieu, devait recueillir dans son âme le mot sacré d’amour lorsqu’il s’échapperait de ses lèvres ?

Le monde et les lois de l’honneur, si froides en pareil cas, étaient donc là pour ôter à la virginité de sa passion ce qu’elle avait de plus pur et de plus idéal ! Il souffrait profondément, et déjà il lui semblait qu’un siècle d’amertume avait passé entre ses songes de la veille et cette sombre journée qui commençait pour lui.

Il monta à cheval, résolu d’aller chercher au loin, dans quelque solitude, le calme et la résignation nécessaires pour affronter le premier choc.

Il voulait fuir Châteaubrun ; mais il se trouva auprès sans savoir comment. Il passa outre sans détourner la tête, remonta le rude chemin où, battu par l’orage, il avait vu pour la première fois les ruines à la lueur des éclairs.

Il reconnut les roches où il s’était abrité avec Jean Jappeloup, et il ne put comprendre qu’il n’y eût pas plus de deux mois qu’il s’était trouvé là, si léger d’esprit, si maître de lui-même, si différent de ce qu’il était devenu depuis.

Il alla vers Éguzon, afin de revoir tout le chemin qu’il avait fait alors, et où il n’avait point encore repassé.

Mais, dès les premières maisons, la vue des habitants qui l’examinaient lui causa le même sentiment d’effroi et de misanthropie qui eût pu venir à M. de Boisguilbault en pareil cas. Il prit brusquement un chemin sombre et couvert qui s’ouvrait sur sa gauche, et s’enfonça sans but dans la campagne.

Ce chemin inégal, mais charmant, passant tantôt sur de larges rochers, tantôt sur de frais gazons, tantôt sur un sable fin, et bordé d’antiques châtaigniers au tronc crevassé, aux racines formidables, le conduisit à de vastes landes où il avança lentement, satisfait enfin d’être seul dans un site désolé.

Le chemin s’en allait devant lui tantôt en zigzag, tantôt en montagnes russes, à travers les espaces couverts de genêts et de bruyères, et les tertres sablonneux coupés de ruisseaux sans lit déterminé et sans direction suivie.

De temps en temps une perdrix rasait l’herbe à ses pieds, un martin-pêcheur traçait une ligne d’azur et de feu, effleurant un marécage avec la rapidité d’une flèche.

Après une heure de marche, toujours perdu dans ses pensées, il vit le sentier se resserrer, s’enfoncer dans des buissons, puis disparaître sous ses pieds. Il leva les yeux, et vit devant lui, au-delà de précipices et de ravins profonds, les ruines de Crozant s’élever en flèche aiguë sur des cimes étrangement déchiquetées, et parsemées sur un espace qu’on peut à peine embrasser d’un seul coup d’œil.

Émile était déjà venu visiter cette curieuse forteresse, mais par un chemin plus direct, et sa préoccupation l’ayant empêché cette fois de s’orienter, il resta un instant avant de se reconnaître.

Rien ne convenait mieux à l’état de son âme que ce site sauvage et ces ruines désolées. Il laissa son cheval dans une chaumière et descendit à pied le sentier étroit qui, par des gradins de rochers, conduit au lit du torrent. Puis il en remonta un semblable, et s’enfonça dans les décombres où il resta plusieurs heures en proie à une douleur que l’aspect d’un lieu si horrible, et si sublime en même temps, portait par instant jusqu’au délire.

Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fracas à l’extrémité de la presqu’île, et y entretiennent, en bondissant sur d’énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches grises qui se dressent du fond de l’abîme comme des géants, ou pendent comme des stalactites sur le torrent qu’elles surplombent.

Les débris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des rochers, qu’on a peine, en beaucoup d’endroits, à les en distinguer de loin.

On ne sait donc qui a été plus hardi et plus tragiquement inspiré, en ce lieu, de la nature ou des hommes, et l’on ne saurait imaginer, sur un pareil théâtre, que des scènes de rage implacable et d’éternelle désolation.

Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d’enceinte, flanqué de tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette forteresse imprenable avant l’usage du canon. Et cependant l’histoire d’une place si importante dans les guerres du moyen âge est à peu près ignorée.

Une vague tradition attribue sa fondation à des chefs sarrasins qui s’y seraient maintenus longtemps. La gelée, qui est rude et longue dans cette région, achève de détruire chaque année ces fortifications que les boulets ont brisées et que le temps a réduites en poussière.

Cependant le grand donjon carré, dont l’aspect est sarrasin en effet, se dresse encore au milieu, et, miné par la base, menace de s’abîmer à chaque instant comme le reste.

Des tours, dont un seul pan est resté debout, et plantées sur des cimes coniques, présentent l’aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent incessamment des nuées d’oiseaux de proie.

On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup d’endroits, tout sentier disparaît, et le pied vacille sur le bord des gouffres où l’eau se précipite avec fureur.

Ce n’est que du haut des tours d’observation qu’on pouvait voir l’approche de l’ennemi ; car, de plain pied avec la base des édifices et les sommets de la montagne, la vue était bornée par d’autres montagnes arides. Mais leurs flancs calcaires s’entrouvrent aujourd’hui pour laisser couler des terres fertiles et pousser en liberté de beaux arbres souvent déracinés par le passage des eaux, quand ils ont atteint une certaine élévation.

Quelques chèvres, moins sauvages que les enfants misérables qui les gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les précipices.

Tout cela est d’une désolation si pompeuse et si riche d’accidents que le peintre ne sait où s’arrêter. L’imagination du décorateur ne trouverait qu’à retrancher dans ce luxe d’épouvante et de menace.

Émile passa là plusieurs heures, plongé dans le chaos de ses incertitudes et de ses projets. Parti avec le jour, il était dévoré par la faim et ne se rendait pas compte de la souffrance physique qui aggravait sa détresse morale.

Étendu sur un rocher, il voyait les vautours planer sur sa tête et songeait aux tortures de Prométhée, lorsque les sons lointains d’une voix mâle, qui ne lui paraissait pas inconnue, le firent tressaillir. Il se releva et courut au bord du précipice. Alors, sur le ravin opposé, il vit trois personnes descendre le sentier.

Un homme en blouse et en chapeau gris à larges bords marchait le premier, et se retournait de temps en temps pour avertir ceux qui le suivaient de prendre garde à eux ; après lui venait un paysan conduisant un âne par la bride, et, sur cet âne, une femme en robe lilas bien pâle, en chapeau de paille bien modeste.

Émile s’élança à leur rencontre, sans se demander si Janille avait parlé, si l’on se tenait en garde contre lui, si on allait l’accueillir froidement.

Il courait et bondissait comme une pierre lancée sur le flanc escarpé de l’abîme. Il partit à vol d’oiseau, franchit le torrent qui bondissait avec de vaines menaces sur les roches glissantes, et arriva sur l’autre versant, pour recevoir l’accolade joyeuse du bon Antoine, et prendre des mains de Sylvain Charasson la bride de la modeste monture qui portait Gilberte et son doux sourire, et sa vive rougeur, et son air de joie vainement contenue. Janille n’était pas là, Janille n’avait point parlé !

Comme le bonheur paraît plus doux après la peine, et comme l’amour répare vite le temps perdu à souffrir ! Émile ne se souvenait plus de la veille et ne songeait plus au lendemain.

Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa bien-aimée, il brisa toutes les branches de broussailles qu’il put atteindre, et les jeta sous les pieds de l’âne, comme autrefois les Hébreux semaient de perles les traces de l’humble monture du divin maître.

Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon qu’il put choisir, quoiqu’elle n’eût aucun besoin d’un pareil secours pour descendre d’un âne si petit et si tranquille. Émile n’était plus timide, car il était fou ; et si Antoine n’eût pas été le moins clairvoyant des hommes, il eût compris qu’il ne fallait pas plus songer à réprimer cette passion exaltée qu’à empêcher la Creuse ou la Sédelle de courir ou de gronder.

« Ça, je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de savoir comment nous nous rencontrons si à point, je veux qu’on ne me parle que de déjeuner. Un convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourrés de provisions. Ouvrez votre gibecière, petit drôle, dit-il à Charasson, tandis que je vais faire une entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et puis, Émile courra aux maisons qui sont là-bas, et nous trouvera un renfort de pain bis. Restons près de la rivière, c’est de l’eau de roche excellente, prise en petite quantité avec beaucoup de vin. »

Le déjeuner champêtre fut bientôt étalé sur l’herbe. Gilberte se fit une assiette avec une grande feuille de lotus, et son père découpa les portions avec une espèce de sabre qu’on appelait eustache de poche. Émile apporta, outre le pain, du lait pour Gilberte et des cerises sauvages qui furent déclarées excellentes, et dont l’amertume a du moins l’avantage d’exciter l’appétit. Sylvain, assis comme un singe sur le tronc penché d’un arbre, n’eut pas une part moins copieuse que les autres, et mangea avec d’autant plus de plaisir, disait-il, qu’il n’avait pas là les yeux de mademoiselle Janille pour compter les morceaux d’un air de reproche. Émile fut rassasié au bout d’un instant. Bien qu’on se moque des héros de roman qui ne mangent jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d’appétit, et qu’en cela les romans sont aussi vrais que la vie.

Quel transport pour Émile, après avoir cru qu’il ne reverrait plus Gilberte que sévère et méfiante, de la retrouver telle qu’il l’avait laissée la veille, pleine d’abandon et de noble imprévoyance ! Et comme il aimait Antoine d’être incapable d’un soupçon, et de conserver une si expansive gaieté !

Jamais il ne s’était senti si gai lui-même ; jamais il n’avait vu un plus beau jour que cette pâle journée de septembre, un site plus riant et plus enchanté que cette sombre forteresse de Crozant ! Et justement Gilberte avait ce jour-là sa robe lilas, qu’il ne lui avait pas vue depuis longtemps, et qui lui rappelait le jour et l’heure où il était devenu éperdument amoureux !

Il apprit qu’on s’était mis en route pour aller voir un parent à la Clavière, avant les deux jours qu’on devait aller passer à Argenton, et que, n’ayant trouvé personne dans ce château, on avait résolu de faire une promenade à Crozant, où l’on resterait jusqu’au soir ; et il n’était guère que midi ! Émile s’imagina avoir l’éternité devant lui. M. Antoine s’étendit à l’ombre après le déjeuner, et s’endormit d’un profond sommeil. Les deux amants, suivis de Charasson, entreprirent de faire le tour de la forteresse.