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III [1]

EUROPÉENS ET JAPONAIS

L’AVENTURE DE LAFCADIO HEARN

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« Je n’ai pas tiré cette histoire de mon imagination ; elle est véridique : c’est un conte d’amour et un doux souvenir qui existe à Alger. On peut encore y voir la fenêtre et le jardin. »

(Cervantès, Les Bagnes d’Alger.)

I

Le tramway nous déposa au milieu des champs. Nous étions à une extrémité de Tokyo, pas très loin de l’Université libre fondée par le comte Okuma. Une grande bâtisse européenne dominait le faubourg que nous apercevions, et la demeure de Mme Koizumi, ou, si l’on aime mieux, de Mme Lafcadio Hearn, devait se trouver dans ces parages. Mon ami japonais me dit : « Nous allons interroger les employés de magasin qui passeront : c’est ce que je fais toujours en pareille circonstance. » Il en passa trois successivement. Les deux premiers ne savaient rien. Le troisième connaissait, ou croyait connaître plusieurs Koizumi et une dame Koizumi qui, l’année dernière, demeurait de ce côté-là… Nous suivîmes son geste et nous entrâmes dans une rue de village, morte de chaleur. Par les boutiques ouvertes, on voyait l’intérieur des maisons et des gens à demi nus accroupis ou étendus sur leurs nattes. Mais les ruelles étaient bordées de palissades et de jardins derrière lesquels d’autres gens vivaient dans un logis presque invisible. C’est tout l’un ou tout l’autre au Japon : la vie s’étale avec une sorte d’impudeur ou se dérobe mystérieusement. Près du portique d’un temple, la vue d’un poste de police nous rafraîchit l’âme. Les sergens de ville japonais sont les plus oblrgeans des hommes. Celui que mon ami aborda consulta aussitôt son registre : « Koizumi ? Koizumi ? Une dame ? Une dame veuve ? Une dame qui a été mariée à un Européen ? Une dame veuve qui a été mariée à un Européen du nom de Lafcadio Hearn ? » L’agent de police secoua la tête : il n’avait jamais entendu ce nom-là ; son registre ne mentionnait le passage d’aucun Européen. « Mais si cette dame a un fils de vingt et un à vingt-deux ans, alors c’est bien ici qu’elle habile. Montez la petite rue : la dernière porte à droite. »

La porte restait obstinément fermée ; mais, à côté, on avait pratiqué dans la palissade une ouverture carrée par où nous pûmes nous glisser en nous courbant jusqu’à terre. Une allée de pierres plates, ombragée de beaux arbres, nous conduisit à la maison grand’ouverte et silencieuse entre ces arbres et son jardin. Une vieille domestique, nue jusqu’à la ceinture, nous dit que Mme Koizumi était absente, que son fils aîné était allé au tombeau de son père, mais qu’ils rentreraient l’un et l’autre dans une heure. Il fallut nous retirer de cette ombre hospitalière et chercher dans la rue brûlante une maison de thé.

Il y en avait une dont le patron nous offrit, au premier étage, la chambre d’un étudiant, la plus fraîche de la maison ; mais il nous avertit que tout y était en désordre. Tout, c’était peu de chose. Des revues et un kimono traînaient autour d’une table minuscule, et, derrière un paravent, nous aperçûmes un panier de charbon et le petit brasero où l’étudiant devait préparer sa cuisine. Cette chambre pouvait lui revenir à six ou sept francs par mois, et sa nourriture à vingt-cinq. On ouvrit les fenêtres à coulisse et nous fûmes comme dans une galerie, éventés par l’air de la plaine. Le patron nous apporta, avec une bouteille de bière, une écorce de pin aux dessins bizarres, aussi brillante qu’une laque, et une branche d’érable qui avait la forme d’un animal fantastique. Elles étaient à vendre chacune pour soixante-quinze francs. Il tournait et retournait complaisamment entre ses doigts ces fantaisies artistiques de la nature. Comme nous les admirions, l’étudiant rentra et ne s’étonna point de trouver sa chambre occupée. Nous échangeâmes nos cartes, et je lui expliquai la raison de ma présence. Il connaissait de vue Mme Koizumi et, de nom, Lafcadio Hearn. Il savait qu’un professeur de l’Université, M. Yone Noguchi, avait publié un livre sur lui, en anglais. Mais il n’avait rien lu de ses ouvrages, bien qu’il fût homme de lettres, lui aussi, et qu’il collaborât à plusieurs de ces petites revues littéraires qui pullulent au Japon. Une indifférence aussi profonde que le silence de ce faubourg semblait recouvrir la mémoire de l’homme extraordinaire dont je venais visiter la maison. Notre hôte involontaire poussa l’obligeance jusqu’à envoyer un domestique voir si Mme Koizumi était rentrée. On nous dit qu’elle nous attendait. Le patron, agenouillé entre son écorce de pin et sa branche d’érable, l’étudiant, mon ami et moi, nous nous fîmes en nous quittant force civilités.

Près de la porte qu’on avait pu entre-bâiller, le fils aine de Lafcadio Hearn nous accueillit : un grand et mince jeune homme dont la figure reproduisait en plus doux les traits délicats de son père, et qui présentait ce contraste saisissant d’un parfait Européen aux parfaites manières japonaises. Sa mère, un peu forte pour une femme du Japon, a été jolie et reste très avenante. Mon ami remarqua que rien n’était plus facile que de me traduire ses réponses, tant elles étaient nettes et précises, et il attribua cette qualité, si rare au Japon, à l’influence de son mari. Je sentis dans sa courtoisie quelque chose de plus que la simple courtoisie japonaise. Elle faisait, me dit-elle, une exception en ma faveur, car sa porte était rigoureusement fermée aux étrangers ; mais elle connaissait les sentimens de Lafcadio Hearn à mon égard, et elle était heureuse de me recevoir chez lui.

Nous étions bien chez lui, en effet, dans cette maison où tout lui est consacré. Petite maison japonaise, mais plus grande qu’elle ne paraît, posée derrière des arbres touffus et devant un jardin dont la lanterne de pierre, les sapins, les cerisiers, les azalées, les bambous, qu’il adorait, ont l’air de regarder attentivement si le maître ne va pas paraître sur la véranda. Quand toutes les portes à coulisse sont ouvertes, on se croirait sous le pavillon d’un bateau, entre deux rives verdoyantes. Sa chambre de travail était la plus reculée de la maison, et celle qui la précédait, toujours silencieuse, interceptait les bruits et les murmures. Elle est meublée de bibliothèques vitrées à hauteur d’appui et d’une très haute table où il écrivait debout, son œil de myope frôlant le papier. Le milieu est vide, et le fond est occupé par le Butsudan. Devant ce tabernacle des Mânes, brûlent une veilleuse et une baguette d’encens ; et des mains pieuses ont déposé quelques fleurs. Le fils aîné m’en ouvrit les deux petites portes : je vis sur le fond doré de l’ishai ou tablette funéraire le nom de mort que le prêtre bouddhiste avait donné à celui qui fut pour les Européens Lafcadio Hearn et pour les Japonais Koizumi. Mais je n’osai pas demander son troisième nom, son nom de bouddha.

Depuis dix ans, la veilleuse brûle ; les baguettes d’encens fument ; l’eau, le riz, le pain ou les fleurs se succèdent sur la table des offrandes ; et chaque soir les quatre enfans et leur mère viennent s’incliner et souhaiter bonne nuit au père et à l’époux invisible. Jamais je n’avais eu une aussi vive impression de la présence d’un disparu. Ce n’était point la chambre convertie en oratoire, ni la pièce inhabitée, glaciale ou solennelle depuis que la mort y a passé. C’était une chambre comme les autres, mais plus intime. Je me rappelai ce que Lafcadio Hearn a écrit de la familiarité du culte des Ancêtres et de cette tendresse dont on entoure les Esprits des morts. On les honore, on les aime, on vit sous leurs yeux, on partage avec eux sa ration quotidienne de joies et de soucis. « La nuit, ils flottent dans le reflet de la lampe d’autel, et ce sont leurs mouvemens qui font bouger la flamme. » Cette phrase, qu’il m’avait dite lui-même, je l’ai retrouvée dans son dernier livre. Assurément il exagérait la poésie de ce culte, plus formaliste que tendre ; mais son exagération était devenue, en ce qui le concernait, une réalité. Et je le revis, lui, tel qu’il était avant d’avoir pris place parmi les milliards de kami et de bouddha, protecteurs du Japon.

Je visitais un jour, en 4898, l’Université de Tokyo, avec un professeur de droit japonais, M. Umé, quand des étudians sortirent d’une salle devant laquelle nous passions. « C’est le cours de littérature anglaise, me dit M. Umé ; le professeur est un M. Koizumi dont je ne me rappelle pas l’autre nom, car il est Anglais ou Américain ; mais il s’est fait naturaliser Japonais, ajouta-t-il avec un sourire très ironique. — C’est Lafcadio Hearn ! m’écriai-je. Auriez-vous la bonté de me pre’senter à lui ? » J’avais lu ses Glimpses of Unfamiliar Japan, et je désirais le connaître. J’aperçus au fond de la salle un petit homme, assez large d’épaules et pourtant d’apparence frêle, qui, dès que M. Umé s’approcha de lui, répondit à son salut japonais par un salut encore plus japonais, en faisant glisser ses mains jusqu’à ses genoux et en se courbant trois fois de suite. Son visage, aux traits réguliers et fins, eût été séduisant sans un accident qui l’avait privé de son œil gauche et qui avait donné à son œil droit une dilatation singulière. Cet œil énorme, sous un front gracieusement modelé et dans cette figure délicate, produisait un effet de difformité cyclopéenne. Son sourire, voilé par ses moustaches, avait quelque chose d’incisif en désaccord avec sa timidité, une timidité d’insecte qui hésite devant l’ombre d’une main. J’eus la sensation que ma présence lui était importune et qu’il me considérait comme un danger. Lorsque je lui manifestai le désir d’aller lui rendre visite, un effarement passa dans son œil étrange. Je l’invitai aussitôt à venir déjeuner à mon hôtel, j’insistai, je fixai le jour. Il accepta ; mais il n’acceptait que pour éviter ma visite, et je m’attendais à recevoir le lendemain ou le surlendemain un mot d’excuse.

Il vint cependant. Le déjeuner dans la salle bruyante de l’hôtel me parut être une torture pour lui. Mais, après le déjeuner, rentré dans ma chambre, il s’apprivoisa et je goûtai, tant que dura l’après-midi, les délices de sa conversation. Cet homme avait une nature extrêmement féminine. Il pouvait se donner tout entier, sachant qu’il se reprendrait tout entier. Il avait compris que je n’essayerais point de forcer son intimité, et il se livra pendant quelques heures au désir de plaire. Il me parla du Japon, du vieux Japon, de l’adorable petit peuple japonais. Mes objections à son enthousiasme le piquaient au jeu. Sa voix très douce se faisait plus caressante ; il m’évangélisait. Mais quand je l’interrogeai sur le Japon moderne, sur les étudians de l’Université, il m’arrêta net : « Non, je ne puis pas vous répondre. Mes fonctions me l’interdisent. » Et son œil, où se condensait toute la lumière extérieure de son âme, son œil désorbité dont la grosseur même éveillait l’idée d’une fragilité douloureuse, mais qui, dès qu’on ne voyait plus que lui dans son visage, paraissait étonnamment beau, son œil s’assombrit et se chargea de défiance. Il s’en repentit très vite, et, comme pour s’en excuser, il me parla de lui, de son arrivée au Japon, et de ses ennemis, les missionnaires protestans. Il avait baissé les paupières, et je ne distinguais plus sur sa figure redevenue charmante que l’acuité du sourire. Sa douceur de parole et de manières, qui se reflète dans tout ce qu’il écrit, n’exprimait qu’une partie de son être : l’autre était irascible et passionnée. Enfin, comme l’heure s’avançait, il se leva. Mais, avant de me quitter : « Puisque vous aimez, me dit-il, quelques-unes de mes histoires japonaises, je veux vous en conter une dont vous ferez ce qu’il vous plaira. » Et il me conta l’histoire récente d’une pauvre fille japonaise mal convertie, qui avait jeté dans un torrent les tablettes funéraires de ses parens pour obéir à des diaconesses ennemies des superstitions idolâtriques, et que tout son village indigné avait chassée comme une sacrilège. Il en eût fait un chef-d’œuvre, sans doute. Je le remerciai du don royal dont il payait ma médiocre hospitalité. Et nous nous dimes adieu. Je ne l’ai jamais revu ; mais, pendant les quelques mois que je restai encore au Japon, je reçus plusieurs fois la visite de son plus intime ami japonais qu’il m’avait envoyé et qui était beaucoup moins discret que lui suit les vices du Japon moderne… Nous nous écrivîmes à de rares intervalles. La dernière lettre m’annonçait son désir de venir en France avec son fils aîné et de le laisser dans un de nos collèges. Il souhaitait que cet enfant apprît la langue française, la seule langue, me disait-il, où il lui semblait qu’il aurait pu rendre toutes les nuances de sa pensée. Il m’avait été reconnaissant, je crois, de n’avoir jamais cherché à franchir son enclos. Je ne devais y pénétrer qu’après la mort et le prêtre bouddhiste.

Je ne sais pas de roman plus curieux que l’aventure de cet homme. Il a vécu son exotisme comme Musset son romantisme, el, comme Musset, il est mort d’avoir voulu vivre son rêve. Mais cette histoire prend un sens plus large parce qu’elle se passe au Japon entre 1890 et 1905, c’est-à-dire pendant la période où le Japon travaille fiévreusement à s’européaniser. Européens et Japonais se comprendront-ils ? La cité japonaise s’ouvrira-t-elle à l’étranger qui lui apporte son intelligence, son travail, sa bonne volonté, son admiration, toute son âme ? La couronne de lauriers que des étudians offrirent à Lafcadio Hearn le jour de ses funérailles semble répondre à cette question. On y lisait : « À la mémoire de Lafcadio Hearn dont la plume fut plus puissante que le sabre de la nation victorieuse quil aima, où il vécut et qui n’a point de plus grand honneur que de lui avoir donné le droit de cité et une tombe, hélas ! » Mais les inscriptions funéraires ne disent pas toujours la vérité. La vérité, c’est que les Japonais lui firent payer très cher ce droit de cité, ne lui surent aucun gré de son amour et qu’il mourut, la tristesse et la déception au cœur. Et la vérité, c’est encore que les Japonais et lui ne furent coupables que de ne pas s’entendre…


II

L’Europe et l’Amérique semblaient s’être donné le mot pour faire de Lafcadio Hearn un amoureux du Japon[2]. Son père, chirurgien major de l’armée anglaise, d’une vieille famille de Dorchester, où s’était infiltré du sang bohémien, avait épousé une jolie Grecque romanesque de Cerigo, petite comme une Japonaise et aux larges yeux bruns comme une biche sauvage. L’enfant naquit en 1850 dans l’île ionienne anciennement nommée Leucadia et aujourd’hui Lefcada. Ses parens vinrent s’établir à Dublin, d’où la jeune femme se lit bientôt enlever par un cousin grec qu’elle avait appelé à son secours contre son mari, sa nouvelle famille et le brouillard. Les deux époux se remarièrent chacun de leur côté et ne se soucièrent jamais plus des deux enfans qui leur rappelaient leur cruelle erreur. Le petit Lafcadio échut à une tante de son père, une fervente catholique qui vivait au pays de Galles entourée de prêtres. Elle devait se défier de cet enfant si peu pareil aux autres, qu’on lui avait amené avec des anneaux d’or dans les oreilles et qui parlait un anglais mêlé d’italien et de grec. Il avait l’aspect d’un petit corbeau et une étrange sensibilité nerveuse. Il voyait des lutins partout. Les saints et les anges, tels qu’on les lui représentait, l’intéressaient moins que les fées et les revenans qui le soir tiraient les draps de son lit. Quand on lui faisait prononcer ces mots : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sa pensée ne s’arrêtait ni au Fils ni au Père, mais ses yeux noirs cherchaient ce mystérieux Esprit qui lui apparaîtrait peut-être et qui l’emplirait d’une délicieuse épouvante. Tout lui aurait mieux valu que l’austère demeure de sa grand’tante : une ferme dans les forêts de la Suède où les gens comprennent qu’on puisse entendre les Invisibles ; un foyer breton où les superstitions de la nuit se chauffent devant l’âtre ; une petite ville italienne peuplée de saints aimables et de vierges miraculeuses et dont les bois voisins retentissent encore du rire des Œgipans ; un camp de romanichels, de ces romanichels dont il portait sur la paume de sa main la marque du pouce à laquelle se reconnaissent leurs descendans. La vieille dame voulut plier à une froide discipline le lîls de la damnable étrangère. Elle ne réussit qu’à en faire un révolté dont l’âme farouche, tourmentée d’un paganisme obscur, tendait instinctivement vers tous les autres mondes.

À dix-sept ou dix-huit ans, renvoyé du collège où un accident de jeu l’a éborgné, brouillé définitivement avec sa grand’tante, il traîne dans les bas-fonds de Londres et couche à l’asile des pauvres. À dix-neuf ans, il débarque en Amérique. On ne sait comment il vécut à New-York ; mais il garda l’horreur d’avoir battu le pavé entre « des précipices de maçonnerie » dans cette ville « emmurée jusqu’aux cieux et mugissante comme la mer. » Il écrira plus tard à un ami : « Un palmier haut de deux cents pieds est une chose plus belle dans l’ordre naturel que soixante-dix fois sept New-York. » Mais il y a vu, à une devanture de magasin, la photographie d’une comédienne dont il s’est aussitôt et littéralement énamouré. Le mystère de cet attrait s’éclaircira pour lui le jour où il apprendra que cette femme a du sang hindou dans les veines. L’Amérique du Nord n’était plus en mesure de satisfaire une telle vocation d’exotisme.

À bout d’expédiens, il partit pour Cincinnati, où il était recommandé à un parent lointain ; mais ce parent ne lui fut d’aucun secours, car on nous dit qu’il se mit d’abord aux gages d’un colporteur syrien. Puis il se dégoûta de la Syrie et surtout du colportage ; et un journal le recueillit en qualité de correcteur d’épreuves. Il les corrigeait avec un souci minutieux de la ponctuation quand, chargé par hasard de suivre l’enquête d’un crime atroce, il publia un article que tout Cincinnati s’arracha. Ce jeune homme, qui rasait timidement les murs et qui tremblait devant son directeur, s’était révélé comme un reporter de premier ordre et comme un rival d’Edgar Poe dans la description précise et horrible. C’est que le macabre et le monstrueux sont des provinces de l’exotisme. Sa situation était faite. Il ne tarda pas à la défaire. Les lecteurs d’Amérique ne demandent pas mieux qu’on secoue leurs nerfs : ils ne veulent pas qu’on dérange leurs préjugés. Lafcadio Hearn avait traduit les nouvelles de Théophile Gautier, Le Roi Candaule, Une Nuit de Cléopâtre. Aucun éditeur n’accepta ce livre jugé immoral ; et bientôt le traducteur parut encore plus immoral : il prétendit épouser une mulâtresse. Les mains qui serraient la sienne se retirèrent. Le journal lui signifia son congé. Il s’enfuit à la Nouvelle-Orléans où l’invitaient un ciel plus doux, les magnolias en fleurs, dont la mort d’Atala a parfumé l’aurore de notre romantisme, l’oiseau moqueur et les cases nègres.

Il y resta une dizaine d’années. J’y ai retrouvé son souvenir, le souvenir d’un être original, inoffensif, un peu bohème, qui écrivait des choses très bizarres et qui recherchait la société dos gens de couleur. Mais à quoi bon interroger les indifférens ? Ses lettres, dont le recueil commence précisément dès son arrivée à la Louisiane, en 1877, nous le livrent tout entier. Selon lui, la personnalité humaine est le point de rencontre mystérieux et passager d’une multitude d’âmes qui n’attendent que l’instant de la mort pour se disperser à travers le monde et reformer avec d’autres âmes également disséminées d’autres individus également éphémères. Et il jouissait, non sans quelque secret effroi, de la foule d’âmes qu’il portait en lui.

Il y en avait une toute petite qu’il tenait assurément de sa terrible grand’tante et qui aspirait à la respectabilité : « Je crois que je puis me racheter socialement ici, écrit-il ; je suis entré dans la bonne société… » Mais cette petite âme était combattue par une âme beaucoup plus forte qui préférait à la bonne société le monde des spectres et des fantômes. Sous le soleil éclatant de la Louisiane, le vieux quartier français de la Nouvelle-Orléans, ses vieilles rues, ses vieux pavés, ses vieilles voûtes, ses vieux cimetières, lui parurent extraordinairement fantastiques. C’était aussi la première fois, depuis son débarquement en Amérique, qu’il foulait une terre riche de passé. Il habitait, dans une maison créole ruinée, de grandes pièces peintes en vert pâle et en jaune « où semblait s’attarder le spectre de la richesse. » La belle et jeune Française, qui le servait, entrait et sortait comme une ombre. Une diseuse de bonne aventure occupait le premier étage, et l’appartement obscur toute la journée n’était éclairé que de deux petits cierges qui brûlaient chacun devant un crâne. Son âme de gypsie n’avait jamais encore été à pareille fête. Il adora ce pays de lunes magiques, de sorciers et de sorcières, dont les nègres l’attiraient par leurs bizarreries, leurs incantations, leurs chants, leurs danses, et parce qu’ils viennent de très loin, et parce que les Américains les méprisent. Passionné pour la musique créole, il tâchait d’y surprendre sous les fioritures françaises les échos primitifs du vaste continent noir. Il étudiait les dialectes créoles. Il notait avec amour les déformations de notre vieille langue dans ces sombres bouches aux lèvres lippues. Et la prodigieuse Asie avait déjà commencé à le hanter. Chaque semaine il donne à son journal, sous la rubrique Fantastics, des légendes hindoues, bouddhiques, égyptiennes, chinoises. On dirait qu’il s’exerce à se suggérer les émotions qu’il ressentira plus tard au Japon.

Il a aussi une âme de collectionneur romantique. Ce qui lui manquera toujours, c’est la somme de connaissances organisées qu’un bon étudiant acquiert entre sa quinzième et sa vingtième année. Il s’instruit tout seul, au hasard de ses lectures, et il est exposé, comme tous les autodidactes, à tomber sous la tyrannie despotique de ses découvertes. C’est ainsi que, du jour où il découvrira Spencer, il le proclamera le plus grand penseur qui ait paru sous le ciel. Son érudition rappelle celle de Hugo. Il court des instrumens de musique du moyen âge aux superstitions finnoises dont le grotesque l’enchante. Il demande à l’histoire de l’extraordinaire et du terrible, à la mythologie ce qu’elle a de plus extravagant et de plus sensuel. « Je me suis engagé, dit-il, dans la religion de l’étrange, du bizarre, du curieux, de l’exotique, du monstrueux : cela convient à mon tempérament. »

Au milieu de ce capharnaum d’excentricités, l’âme que lui avaient transmise ses ancêtres grecs se manifeste par un goût instinctif de la pure et sobre beauté. Il travaille et travaillera sur les mythes de l’Extrême-Orient de la même façon que les Hellènes sur ceux de l’Égypte et de l’Inde. Il y introduit de la mesure et il en dégage de l’humanité. Mais les légendes hindoues, ces typhons de l’imagination tropicale, l’émeuvent encore moins que la douce histoire d’Orphée « qui fait éclater le cœur de marbre du tombeau. » Son atavisme grec l’amène à nous. Ses maîtres et ses modèles sont des Français. Il se proposera de réaliser en anglais un style latin, de transfuser à la prose anglaise la vie colorée, l’harmonie, la grâce artistique de la prose des Gautier, des Loti, des Anatole France, des Daudet, des Maupassant. Son admiration ne se trompe que là où sa passion du fantastique l’emporte. Assurément, le Succube de Balzac l’intéresse plus qu’Eugénie Grandet. Mais la tragédie rapide de Carmen l’émerveille. Quand il passe du Roman de la Momie ou de Salammbô aux romans égyptiens de l’Allemand Ebers, « il quitte le lit d’une femme aimée pour entrer dans la froideur gluante du tombeau. » Il se laisse si bien posséder par l’objet de son admiration que le style même de ses lettres en prend le ton et le coloris. Il sort évidemment d’une lecture de Chateaubriand lorsqu’il écrit : « Je voudrais être élégant et voluptueux comme une colonnade dans la mosquée de Cordoue. » Et, si nous ignorions sa prédilection pour Baudelaire, nous la devinerions à ces mots : « Il y a sous les tropiques des lis qui empoisonnent, mais ils sont plus beaux que les lis d’une blancheur fragile et froide des pays du Nord. » Entre toutes les nations modernes, c’est la nôtre qui lui semble supérieure par son amour désintéressé de l’art. Un de ses correspondans américains, s’étant moqué de la bohème de Murger, il lui répond assez vivement qu’il y a pourtant sous la légèreté de ce livre une philosophie sérieuse et que ses héros obéissent en somme au noble principe de tout subordonner, y compris l’argent, à la vocation artistique et à la recherche du beau. Et il souffle que personne autour de lui n’admette celle conception de la vie. Et seul, déclassé dans une société où il ne trouve aucun encouragement, aucune ressource intellectuelle, il rêve d’être le Colomb littéraire d’une Amérique romanesque.

Chateaubriand, Gautier, Baudelaire, Loti : il est bien de leur famille. Son exotisme, comme le leur, est une réaction contre les platitudes et les banalités de la vie moderne, — de cette vie qui cependant deviendra à son tour la vie antique et se réveillera sous la poussière des siècles aussi ensorcelante que les hypogées égyptiens. Mais ce qui le distingue, c’est l’inquiétude, poussée parfois jusqu’à l’angoisse, avec laquelle il se cherche une patrie tantôt à travers l’espace et tantôt à travers le temps. Sa nostalgie a la violence d’un désir charnel. Les Chateaubriand et les Gautier sont de grands solitaires. L’exotisme n’est pour eux qu’un moyen d’étendre leur moi ou de tromper leur mélancolie. Ils ont beau s’égarer dans les déserts de l’Amérique ou dans les splendeurs de l’Orient, ils ne sont vraiment exotiques que rentrés chez eux, devant leur table de travail où ils revêtent somptueusement leurs impressions de voyage. Mais Lafcadio Hearn soupire après la douceur d’un foyer, que ce soit une tente, une paillote ou un palais gardé par des dragons. Il est nomade avec un instinct patriarcal, comme les vrais nomades qui trament, suspendues à leurs pénates, leurs grappes d’enfans. Il se répète amoureusement les vers de Tennyson : Je veux épouser une femme sauvage : elle me donnera une race sauvage… qui répondra par des cris aux cris du perroquet et qui sautera l’arc-en-ciel des ruisseaux et qui n’usera pas ses pauvres yeux sur nos misérables livres

Les fantasmagories de la Nouvelle-Orléans s’étaient éteintes pour lui. Il aspirait à s’enfuir. Le succès d’un petit roman médiocre, Chita, décida son journal à l’envoyer aux Antilles. Il y passa deux ans ; il y eût peut-être passé toute sa vie, s’il ne s’était aperçu que l’exubérance des couleurs engourdissait le sens esthétique et que la satiété des sensations vives paralysait l’imagination. Il en rapporta tous les élémens d’un livre qu’il écrivit à New-York en 1889 : Deux années dans les Antilles françaises. Il ne parlait de ce livre qu’avec mépris. Le style, me disait-il, surchargé de clinquans, lui en faisait honte. Il s’exprimait comme un barbare qui, parvenu à la plus haute civilisation, rougirait de son ancienne barbarie. Mais l’ouvrage renferme des pages de grand écrivain, que je souhaiterais de voir traduites, car nous n’avons rien qui les vaille sur notre Martinique et sur cette malheureuse ville de Saint-Pierre « dont jamais plus le soleil ni la lune n’éclaireront les rues…, dont jamais plus les jardins ne fleuriront, sauf dans les rêves. » Tout y était encore bien plus fantastique que dans le vieux quartier de la Nouvelle-Orle’ans : les murs couleur de oitron, les balcons bizarres, les treillis verts, les escaliers moussus baignés par la flamme de la mer ; les hommes nus jusqu’à la ceinture, musclés comme des statues, avec leur peau d’or, de bronze bruni et de bronze rouge ; les femmes dont la chair avait le ton de l’orange et de la banane, et dont la bande de leurs turbans était du même jaune brûlant que les stries du ventre des guêpes ; dans l’air chaud et lourd, la douceur et le parfum du sucre et de la cannelle et les odeurs de la mangue, des gelées de goyave et du lait frais des noix de coco…

Un an après son retour de la Martinique, encore tout gorgé de ces sensations voluptueuses, dont il promenait la hantise sous les gratte-ciel de New-York ou dans « la ville des quakers » de Philadelphie, le Harper’s Magazine lui offrait de partir pour le Japon, accompagné d’un artiste qui illustrerait ses articles. Il s’embarqua. Mais, en route, il apprit que l’illustrateur devait être payé deux fois plus que lui. Indigné, il rompit son contrat et débarqua à Yokohama presque aussi dénué que vingt ans plus tôt à New-York.

Tel était l’homme qui arrivait chez les Japonais à la fin de mai 1890. Il n’a point de patrie, mais il a souvent éprouvé le désir de partager les joies d’une grande communauté humaine. Il n’a point de famille ; mais ses passions n’ont point étouffé son besoin de tendresse familiale. Il n’a point d’amour, mais ses instincts amoureux le portent de préférence vers les autres races que la race blanche. Il n’a point de religion, mais, sauf le christianisme qu’il redoute et déteste depuis son enfance, toutes les religions l’attirent et plus particulièrement les plus étranges. Non seulement il n’a aucun préjugé d’Européen, mais il nourrit contre la race anglo-saxonne et contre l’Amérique du Nord une rancune d’artiste mal compris et d’amateur forcené de pittoresque et de bizarrerie.


III

Ce qu’il rêvait, et plus encore, le Japon allait le lui donner. Les ennuis de l’arrivée, les embarras pécuniaires, l’attente d’une situation sans laquelle il aurait dû reprendre le chemin des États-Unis, l’hostilité des pasteurs américains, à qui le paganisme de cet intrus avait sans doute été signalé, toute l’amertume de ces premières tribulations s’évanouit, se volatilisa dans un air limpide et subtil qui l’enivrait comme un parfum. « Ce que je sens envers le Japon, dit-il, est indescriptible… La pauvre simple humanité y est divine. Rien en ce monde n’approche du charme naturel et naïf des Japonais… » II aime leurs dieux, leurs coutumes, leurs chansons vibrantes d’oiseaux, leurs maisons, leurs superstitions, leurs défauts : « Je crois que leur art devance le nôtre comme l’art grec était supérieur aux premiers tâtonnemens de l’art européen. C’est nous les barbares ! Je ne pense pas seulement ces choses : j’en suis aussi sûr que de la mort. » Le passionné, qui a reçu le coup de foudre, ne croit pas plus ingénument à son amour : J’en suis aussi sûr que de la mort ! Il n’immole pas plus allègrement la fierté de sa race : C’est nous les barbares ! Quoi, rien ne l’a déçu, rien ne l’a heurté dans ce Japon si peu pittoresque au premier abord, avec ses fouillis de baraques d’une teinte noire et sale, et la laideur des visages et le comique des attitudes qui a tant frappé Loti et qu’il a si bien rendu ? Quel dieu, quel Bouddha lui en a dérobé les aspects médiocres ou rebutans ? En tout cas, ce fut un dieu qui obtint du gouvernement japonais que ce nouveau venu fut nommé professeur d’anglais au collège de Matsué. Il n’eut point le temps de connaître Tokyo. On le dirigea presque immédiatement vers cette petite ville sur la côte occidentale, où les Européens ne s’aventuraient jamais.

Un chemin de fer tout récent la relie à Kyoto. C’est un voyage de douze heures à travers des vallées charmantes et le long d’une côte aux petites anses arrondies où des villages sommeillent derrière leurs barques tirées sur le sable. Les cimetières montent vers les bois. Des rangées de Bouddhas en pierre grise regardent passer le train. Le nom des stations est écrit en caractères japonais et en lettres européennes, avec les noms des endroits dignes d’être visités : Temple d’Amaterasu ! Montagne de l’Ogre ! Château fort ! Du temps de Lafcadio Hearn on voyageait en kuruma, et l’on niellait plusieurs jours ; et l’on s’arrêtait forcément à tous les temples fameux et à toutes les montagnes des Ogres. Le chemin de fer n’a pas encore transformé cette région peu commerçante, où la mer est trop mauvaise pour le cabotage. Et Matsué a conservé sa physionomie d’autrefois. C’est la ville sans âge, la pure ville japonaise telle qu’elle a été bâtie, brûlée, rebâtie, rebrûlée et rebâtie depuis des centaines d’années. Elle s’étend devant un cercle de montagnes qui semblent légèrement posées sur l’horizon, à l’embouchure d’une rivière, et au bord d’un grand lac dont les ûots du rivage reflètent ses mille petits balcons de bois. Ses longues rues sont sinueuses et étroites ; quelques-unes ne sont habitées que par des dieux ; d’autres, par des marchands d’antiquités et d’autels domestiques. Des ponts en dos d’âne enjambent les canaux qui la sillonnent. Ses grands quartiers samuraïques se perdent sous la verdure. Mais dans son parc seigneurial, entouré de remparts et de douves fleuris il ne reste des bâtimens et des dépendances de son ancien château qu’une pagode à cinq étages.

Cette petite ville avait un caractère assez particulier. Ses daïmio, les Matsudana, dont le temple est encore visité chaque mois par les survivans de leurs derniers samuraï, étaient apparentés aux Tokugawa, et ils y avaient acclimaté l’étiquette de la cour shogunale et les arts d’agrément de Tokyo. On y jouait de la biwa ; on apprenait à y tordre élégamment la petite branche qui compose à elle seule un bouquet ; on y cultivait des arbres nains ; la mode de la cérémonie du thé y avait répandu le goût des jolies porcelaines. Même aujourd’hui que tout a changé dans l’Empire, les gens de Matsué gardent les belles manières de jadis et une sorte de fantaisie délicate dont les jeux de lumière donnent à leur immuable politesse un air de spontanéité. Ils ont l’humeur insouciante et douce ; ils ne s’occupent point de politique ; leurs seules industries sont des industries d’art : ils taillent l’agate et le cristal ; ils font de la faïence, des laques et des dieux.

Aux environs de Matsué s’élèvent les temples les plus antiques du Shintoïsme, des temples de bois vides qui, dans, leurs cours de galets, en l’absence des pèlerins, sont comme des épaves à marée basse. Cette province d’Izumo est une terre sacrée entre toutes. Mais il ne faut pas s’imaginer qu’on y soit plus fervent qu’ailleurs. Dans les endroits où affluent les pèlerinages, les indigènes ont une tendance à considérer les dieux comme leurs obligés. Cependant le va-et-vient des pèlerins crée une atmosphère religieuse assez forte ; et les légendes y sont aussi nombreuses que les lampes des dieux et des ancêtres qu’on allume le soir, partout.

J’ai longuement flâné dans Matsué. J’y suivais le fantôme de Lafcadio Hearn. Il me préce’dait sur la route montante qui mène à la pagode. C’était là qu’il errait souvent à la nuit tombée, en compagnie de sa petite femme silencieuse. Il me promenait de préférence le long de la rue des temples. Il y en avait un dont l’enclos était ombragé par un seul pin. Ses branches horizontales, appuyées sur des béquilles, donnaient l’impression d’un vieux roi puissant que ses forces trahissent et que soutiennent de vils esclaves, mais qui n’en couvre pas moins d’une ombre jalouse son empire où dorment les morts. Les sanctuaires entre-bâillés resplendissaient. Leurs petites tables de laque et d’or, surchargées de vases indescriptibles, éveillaient l’idée d’une mystérieuse alchimie. Je n’avais jamais tant vu de Bouddha sculptés dans le granit. Furieux, rieurs, difformes, méditatifs, somnolons, relevant le menton d’un air de mépris ou tendant avec une mine facétieuse la rondeur ballonnée de leur panse, ils auraient formé une galerie d’un réalisme étonnant. Et la plupart avaient autour du cou des chapelets où, sur chaque grain, était collée une prière imprimée ou un papier blanc votif.

Comme Lafcadio Hearn, je fus, dès le lendemain de mon arrivée, présenté au préfet dans la même salle dont il avait franchi le seuil avec un battement de cœur. Mais ce haut fonctionnaire ne portait plus les riches vêtemens de soie qui l’avaient impressionné. Il avait aussi perdu « son calme suprême de bouddha. » Il était très moderne, un peu agité. Quand je lui exprimai mon désir de visiter l’ancienne maison de Lafcadio Hearn, il parut très surpris et il pressa un bouton électrique. Un de ses secrétaires étant accouru, il lui demanda s’il connaissait la maison de… de… « De Lafcadio Hearn, » lui soufflai-je. Il répéta : « De Lafcadio Hearn. » Le secrétaire sourit, se gratta l’oreille, disparut et ramena un de ses collègues qui, en effet, connaissait cette maison, louée maintenant à un employé de la préfecture. On téléphona, et il fut répondu que je pourrais la visiter à deux heures. Elle était située derrière le parc du château, séparée de la route par un mur dont l’auvent de tuiles et la haute porte indiquaient une résidence de Samuraï. La dame du logis, une jolie femme, m’y accueillit avec un plaisir que je ne m’expliquai qu’au moment de partir, quand elle me présenta en rougissant un album tout neuf, où elle me pria d’inscrire mon nom. Depuis le coup de téléphone du préfet, elle savait qu’elle habitait une maison historique.

Des trois jardins, que Lafcadio Hearn nous a décrits, celui de l’étang et des merveilleux nénufars a disparu : on y a construit une maison. Je retrouvai dans les deux autres les rochers énormes de Lafcadio, mais qui, depuis son départ, étaient redevenus des rocailles, le prunier dont l’efflorescence était prodigieuse lorsqu’il le regardait, et le beau laurier aux feuilles lustrées comme du bronze. On n’y voyait plus les crapauds de bon augure, ni l’innombrable famille de serpens qui ne craignaient point le pas de l’homme ; et la dame n’y avait pas encore entendu roucouler la colombe sauvage. Je n’en fus point étonné. La prédiction du poète s’était réalisée : « En vérité, avait-il dit, les plantes mêmes et les arbres et les rochers et les pierres, entreront au Nirvana. » Ils y étaient entrés avec lui. Seul le laurier demeurait intact, tel qu’il l’avait vu.

Ce fut dans cette maison qu’il vécut toute sa part de bonheur. Quelques semaines après son arrivée, il avait connu une jeune fille de vingt-deux ans, Setsu Koizumi, qui appartenait à l’ancienne bourgeoisie armée ou, comme on dit plus noblement, à la caste militaire des samuraï. Ses parens, ruinés par la Révolution, étaient tombés dans la misère. Il y eut beaucoup d’histoires semblables, à cette époque-là, au Japon ; et bien des jeunes filles, qui avaient reçu une excellente éducation, durent accepter, par dévouement filial, une vie dont la seule pensée jadis eut paru à leurs mères plus dure que la mort. Les Koizumi se résignèrent à ce que leur fille allât vivre avec un étranger qui se chargerait d’elle et d’eux aussi. Les formalités du mariage japonais furent accomplies. Les deux époux vidèrent chacun les trois petites coupes d’eau-de-vie de riz. Ce fut aussi simple que la cruche cassée de la Esmeralda. Ni l’un ni l’autre ne se comprenait. Ils avaient recours à un dictionnaire ; mais ils arrivèrent à se composer un langage qui leur suffit. Lafcadio Hearn avait quarante ans : ce n’est point à cet âge qu’on apprend la langue japonaise. Sa femme aurait bien plus vite appris l’anglais. Il s’y opposa, tant il craignait de lui enlever un de ses plus grands attraits. Il voulait qu’elle restât l’image vivante de l’exotisme, de la nouveauté toujours nouvelle parce qu’elle garde toujours quelque chose d’énigmatique. Il avait ainsi dans sa maison, circulant autour de lui, prévenante, attentive, docile à ses moindres souhaits, une petite femme dont la parole lui produisait le même effet que le chant d’un oiseau. Il en était l’interprète et le devin. La pensée de cette jolie créature ne lui apparaissait qu’à travers un voile qui pouvait devenir plus transparent de jour en jour, mais qui n’en restait pas moins un voile. Il n’en distinguait bien ni les contours ni les nuances : ce qui lui permettait de les imaginer. Cette langue inconnaissable, dont il ne devait jamais avoir que des aperçus légers et superficiels, maintenait dans leurs rapports le mystère qui peut naître de la profondeur d’un esprit ou d’une âme.

La jeune femme était intelligente. Elle sentit que ce qu’il avait aimé en elle, c’était le vieux Japon, el que les petites superstitions, les anciennes croyances, les rites et les usages domestiques, dont une autre peut-être se fût cachée devant un Européen, lui seraient ses meilleurs sortilèges. Elle introduisit dans la maison de l’étranger toute la bizarrerie de la religion populaire et la légende dorée du temps féodal. La difficulté de se faire comprendre l’en rendit forcément économe. Lorsqu’ils quittèrent Matsué pour aller à Kumamoto, puis à Kobé, puis à Tokyo, elle emporta son trésor qui paraissait inépuisable parce que ni l’un ni l’autre n’y pouvaient puiser à pleines mains.

Lafcadio Hearn, lui, jouissait de la vie. Il était enfin un homme considéré, presque considérable. Chaque semaine le journal de Matsué lui consacrait un article. Les reporters tenaient le public au courant de ce qu’il avait fait, de ce qu’il avait dit ; on savait à quel festival il avait assisté, quel temple il avait admiré, dans quel restaurant il avait dîné. Il était reçu au seuil des églises bouddhiques par des prêtres en habits magnifiques, aussi beaux que les daïmio du passé. Quelle revanche sur son existence obscure et besogneuse des États-Unis I Personne ne le toise du haut de sa richesse. C’est même lui le riche, dans cette population si pauvre. Son traitement d’étranger fait de lui un grand seigneur parmi ses collègues qui sont à peu près payés comme nos facteurs ruraux. Il a bien quelques petites déceptions. Un jour on le mène à Yabasé : il se flattait d’être le premier Européen à y mettre le pied, quand il apprend qu’un affreux missionnaire y était venu avant lui. Un autre jour, à Otsuka, des paysans lui lancent du sable et de l’eau. Mais les autorités lui présentent d’humbles excuses. « D’ailleurs, nous dit-il, une foule occidentale aurait jeté des pierres et des œufs pourris. Et puis ces gens n’étaient pas animés de mauvaises intentions : ils désiraient seulement voir comment l’Européen se remuait… » On croirait entendre Gulliver ! Son ravissement le plonge dans iine espèce de somnambulisme magique qui répand sur les choses et les êtres qui l’entourent un caractère d’irréalité. « Tout est tranquille ici, dira-t-il, rêveur, pâle, léger, brumeux, vaporeux, visionnaire. Les saisons mêmes ne sont plus que des choses faibles et spectrales. » Les paroles qu’il écoute sans les comprendre lui semblent des échos de l’au-delà. Il retrouve sur tous les visages le sourire divin du Bouddha. Les geisha lui apparaissent au milieu des fêtes « comme des fleurs humaines que l’on peut admirer et non toucher. » (Ce n’est vrai, et encore ! que pour les étrangers, pour les barbares.) Sa vision du Japon, qu’il nous donnera dans ses Glimpses, garde ce qui reste d’ombre et de buée légère dans les yeux du dormeur qui soulève ses paupières et ne distingue pas entre la réalité et son rêve.

Cependant ce somnambule a souvent une singulière lucidité. Il voit admirablement les détails. Sa myopie lui est d’autant plus avantageuse que le Japon est surtout exquis dans les détails et dans les menus symboles de la vie familière. Son Japon est un Japon littéralement observé à la loupe. Il penche sur les objets son œil énorme, armé d’un verre grossissant, comme un prodigieux appareil enregistreur. Il en note l’aspect ; il en cherche le sens. Il décrira par exemple les bouchons des vases de saké : leur forme de feu follet rappelle un joyau bouddhique, emblème de l’essence pure, et représente ainsi la pureté du vin et de l’âme du donateur. Ces détails précis et pittoresques, groupés avec amour, étincellent dans l’atmosphère vaporeuse que sa fantaisie a créée et en augmentent l’effet de mystère et de vérité.

Mais il est aussi guidé par ses ressentimens. Le Japon lui donne raison contre l’Amérique qu’il connaît et contre toute l’Europe, qu’il ne connaît pas. Depuis le xvie siècle, les Européens se sont souvent écriés que le Japon, « c’était la maison à l’envers ; » et ils ajoutaient en riant : « C’est vraiment très curieux et très joli, une maison à l’envers ! » Lafcadio Hearn est le premier qui ait dit nettement, posément, avec tout ce qu’on peut mettre d’agressif dans un sourire : « Pardon, vous vous trompez : c’est votre maison, à vous, qui est à l’envers. Le Japon est à l’endroit. » Notre vie est artificielle et compliquée ; la vie japonaise, simple et naturelle. Nous nous agitons fiévreusement ; les Japonais ont le calme et la mesure. Les Américains n’estiment que la richesse ; les Japonais honorent la pauvreté. Les Américains ne se soucient point de l’art ; au Japon, le plus pauvre paysan a plus de sens esthétique qu’un milliardaire de Cincinnati ; et il n’y a pas dans les plus pauvres ménages un objet que l’art n’ait modelé et qui ne signifie plus que sa valeur. Notre vie est une lutte organisée entre tous les individus reconnus égaux ; la vie japonaise est une hiérarchie de subordinations. Elle subordonne l’individu à la famille, la famille à la cité, et fonde ainsi son harrnonie sur l’obéissance aux lois, aux mœurs, aux morts, aux dieux. L’émancipation de l’individu est l’essence même de la civilisation occidentale ; le sacrifice de l’individu est l’essence même de la civilisation japonaise. Notre éducation favorise toutes les tendances à s’affranchir du passé ; l’éducation japonaise les réprime. Aucune religion ne nous fait mieux sentir que le Shintoisme combien nous dépendons de nos morts. Aucune religion, mieux que le Bouddhisme, ne nous apprend à maîtriser l’illusion tumultueuse de notre moi et à la courber, résignée et souriante, devant l’inévitable. Les images du Jizô bouddhique « sont assurément plus suaves que n’importe quelle image du Christ ; » et son sourire d’adolescent aux paupières baissées va plus loin dans l’inconnaissable que toutes les religions et les philosophies occidentales. (Quoi ! même celle de Spencer ?) Il est assez piquant qu’un sauvage indépendant comme Lafcadio Hearn prenne parti contre l’individualisme ; qu’un cosmopolite n’attache de prix qu’aux sévères disciplines qui constituent la famille et la patrie ; que le plus personnel des artistes exalte éperdument l’oubli de soi-même.

Quant à ses généralisations sur la vie sociale japonaise, elles sont justes, dans la mesure où un Japonais, qui voudrait être désagréable à ses compatriotes et qui aurait compris que le christianisme est à la base de notre civilisation, en supposerait l’esprit absolument réalisé et ne verrait tel pays d’Europe ou d’Amérique qu’à travers l’ombre des cloîtres et la lumière mystique de la charité. De ce que tous les catholiques font le signe de croix, il ne s’ensuit pas qu’ils aspirent tous à être crucifiés. En somme, Lafcadio Hearn reprenait contre la civilisation occidentale, sous la forme la plus gracieuse, la moins déclamatoire, la protestation des J.-J. Rousseau et des Bernardin de Saint-Pierre. Le Japonais était pour lui l’homme de la nature, que sa civilisation n’a pas dépravé, parce qu’elle n’a été que le développement et le raffinement de ses profonds et divins instincts. Son opinion se modifiera bientôt ; mais il conservera toujours à la terre des dieux la gratitude du premier rêve qu’il y fit, comme on garde d’une femme passionnément aimée, même lorsqu’on a beaucoup souffert par elle, le souvenir reconnaissant d’une année ou de quelques mois d’un tel bonheur qu’aucune autre n’était capable de vous en donner un pareil.

Et pendant ce temps, que pensaient de lui les Japonais ? Ce nouveau professeur ne ressemblait guère à l’aventurier brutal qui l’avait précédé. Il était doux, poli, ne gesticulait pas, ne criait pas, n’avait pas ces brusqueries qui déconcertent et qui froissent. Il se pliait gentiment aux habitudes japonaises ; il s’agenouillait, mangeait et fumait de petites pipes comme un Japonais. De vieilles gens m’ont dit qu’il reconnaissait tout de suite la valeur d’une statue et qu’un jour, devant un groupe de bouddhas, il n’en admira qu’un seul qui était d’un artiste très renommé. Il passait pour un savant. On n’ignorait pas qu’il écrivait dans les journaux de son pays. Il importait donc qu’on lui fit les honneurs de tout ce que la vieille province avait de curieux et de beau. Les Japonais s’entendent à griser leurs hôtes. Et il disait à ses élèves des choses étonnantes qui leur semblaient à la fois l’expression de la plus rare courtoisie et de la vérité. Il leur disait que la civilisation japonaise était la plus parfaite des civilisations ; leur monde, le meilleur des mondes ; leurs dieux, les plus divins des dieux. Et puisqu’il le pensait, il n’avait pas tort de le dire. Mais plus il le disait, plus les Japonais, intéressés à le croire, l’estimaient heureux d’être venu au Japon. Il ne se diminuait pas à leurs yeux ; mais il ne grandissait pas. Son mariage japonais n’augmentait pas non plus son prestige. On ne le blâmait point ; mais en général, les Japonais sont peu sensibles à ces sortes d’hommages rendus par les Européens aux femmes de leur pays. Ils voyaient plutôt dans le mariage d’un étranger avec une de leurs compatriotes une marque de faiblesse ou de légèreté. Lafcadio Hearn ne pouvait percevoir ces nuances d’opinion dans la politesse attentive et même affectueuse dont il était l’objet. Quand, au bout d’un an, le dur climat le força de quitter Matsué, les notabilités lui offrirent un banquet magnifique ; ses collègues, de vieilles et splendides porcelaines ; et les étudians, un beau sabre de l’époque féodale.

On l’avait nommé dans la grande île de Kiushu, à Kumamoto. Mais, avant d’y arriver, ses désillusions avaient commencé. Et d’abord, sa nature, sa triste nature d’Occidental, l’avait averti qu’elle se trouvait fort mal du régime et des usages japonais, si imprudemment adoptés. Il a beau écrire dans ses Glimpses : « Façonné depuis plus d’une année aux habitudes japonaises, je dois confesser que j’éprouve à l’heure actuelle une certaine gêne à me servir d’une chaise. » Il n’en était pas moins revenu à la chaise et à la table européennes. Pendant dix mois, il s’était nourri à la japonaise de riz, de poisson et de légumes. Mais les instincts féroces de ses ancêtres réclamèrent impérieusement du bœuf, du porc, de l’aie capiteuse et du café noir : et il fallut les contenter. En même temps, son âme, sa pauvre âme d’Occidental, sentait qu’il lui manquait quelque chose dans cet air raréfié dont le trop d’oxygène finissait par lui donner l’impression du vide. C’est une admirable société que celle où personne ne lutte pour développer son individualité aux dépens du voisin ; mais cette beauté se paie cher. « Jamais de grande inspiration ; jamais d’émotion profonde ni de profonde douleur ni de profonde joie ; jamais une vibration, et, comme les Français le disent mieux que nous, jamais un frisson. Le travail littéraire est ici sec, osseux, dur, mort. » Il s’est limité aux phases les plus émouvantes de la vie japonaise : la religion et l’imagination populaires. Et pourtant il n’y trouve rien de semblable à ce que lui offrirait immédiatement un pays latin : « une émotion forte et vibrante. » D’où cela vient-il ? La différence de tout notre passé nous rend-elle la sympathie de l’âme impossible, ou psychologiquement les Japonais nous sont-ils inférieurs ? Il veut espérer que la première hypothèse est la bonne ; mais il n’en est pas sûr, il n’en est pas du tout sûr. J’ai relevé dans un de mes vieux cahiers de notes prises au Japon en 1898, et datées d’une auberge japonaise où je m’étais arrêté après un long voyage à travers les petites villes et les campagnes, celle phrase dont les aveux de Lafcadio Hearn m’ont éclairé le sens que j’avais perdu : « Je voudrais relire la Vie de Pascal ou le plus violent drame de Shakspeare. » Trop de gentillesses ! Trop de sourires ! Trop d’effacement des personnalités ! On devine bien sous tant de jolis reflets une matière dure et rugueuse. Mais comment y pénétrer ? Les traits glissent sur cette laque brillante…

La ville de Kumamoto lui déplut et le dépaysa. Elle était vaste, décousue, laide, sans rues pittorresques, sans magasins de curiosités, remplie de soldats. Elle était pourtant tout aussi japonaise que Matsué ; mais c’était un autre vieux Japon. Il n’y a pas de ville où j’aie rencontré jadis une plus grande hostilité à l’égard des Européens. Lafcadio Hearn s’y blessa à la fierté de la nature japonaise dépouillée des mille ornemens de sa politesse et appauvrie de son sens esthétique. Le Bouddhisme n’y avait point policé les esprits : les vertus militaires ne s’y paraient d’aucune grâce. L’homme, qui allait bientôt écrire que l’absence d’œuvres charitables dans le Japon d’autrefois prouvait que la bonté mutuelle les y avait rendues inutiles, ne pouvait cependant faire un pas hors de Kumamoto sans y croiser des lépreux que, de temps immémorial, on laissait crever sur le bord de la route. Mais il semble qu’il en veuille d’autant plus à la civilisation occidentale qu’il se désenchante davantage de son nouveau pays. Je ne sais pas si, parmi les griefs qu’il nourrit contre elle, le plus grave ne sera pas un jour de l’avoir précipité dans l’amour du Japon.

À Kumamoto, il s’aperçoit que, plus il va, moins il connaît les Japonais. Il désespère de jamais les comprendre et s’enferme avec ses livres. Au collège, personne ne lui parle. Ses collègues s’écartent de lui. Pendant leur déjeuner qu’il ne partage pas, il monte sur une petite colline et s’assied, dans un vieux cimetière, près d’un Bouddha, dont le nez et les mains sont couverts de mousse. Ce Bouddha n’a cure ni de la chimie, ni de la géométrie, ni de la damnable langue anglaise, ni des maudits livres de clergymen, comme le Silas Marner de George Eliot. Cependant, les paupières mi-closes, il regarde au-dessous de lui l’affreuse maison de briques où l’on apprend toutes ces choses-là ; et il la regarde « en souriant du pathétique sourire de ceux qui reçoivent une injure et qui ne peuvent la rendre. »

Autour de Lafcadio les superstitions n’avaient plus la même douceur ailée que dans l’air pur de Matsué. Sous le ciel ardent du Kiushu, leurs yeux sont souvent cruels et leurs mains lourdes. Une de ses lettres nous raconte une histoire qui vient de se passer aux environs de la ville. Un paysan était allé consulter un astrologue au sujet de sa mère devenue aveugle. L’astrologue lui répondit qu’elle recouvrerait la vue, si elle mangeait un foie humain fraîchement tiré d’un corps jeune. Le paysan retourna chez lui en pleurant. Sa femme lui dit : « Nous avons un fils. Il est beau. Vous pourrez trouver une femme aussi bonne et même meilleure que moi ; mais vous ne pourrez pas avoir un autre fils pareil. Tuez-moi et donnez mon foie à votre honorée mère. » Ils s’embrassèrent. Le mari la tua d’un coup de sabre, arracha son foie et le mit à cuire. Mais, aux cris de l’enfant, les voisins et la police accoururent. Devant le tribunal, le paysan avoua ce qu’il avait fait et cita pour se justifier des histoires empruntées à des livres bouddhiques. Les juges, émus jusqu’aux larmes, ne le condamnèrent qu’à neuf ans de prison, a Et cela se passe, s’écrie Lafcadio Hearn, à quelques milles de l’endroit où l’on enseigne le calcul intégral, la trigonométrie et Herbert Spencer ! Cependant ni la science, ni la religion occidentale n’inspirèrent jamais une pareille idolâtrie filiale à un fils et surtout à une bru ! » Au fond, et bien qu’à son avis l’astrologue méritât la mort, il admire encore. Mais quelques autres exemples de cruautés, commandées par la superstition ou par le fanatisme du point d’honneur, lui ont fait toucher dans la nature japonaise « l’argile primitive dure comme du fer, pétrie peut-être de tout le tempérament ardent du Mongol et de toute la souplesse dangereuse du Malais. » Et cela, il n’a pu s’empêcher de l’écrire dans son livre Ce qui vient de l’Orient. Mais d’ordinaire il réserve à ses correspondans intimes la confidence de ses déceptions et de ses impatiences.

Ses livres n’en sont pas moins sincères. Seulement, il ne travaille bien que lorsque sa sensibilité a été froissée. « J’ai besoin, dira-t-il, du mordant d’un acide. » C’est à ses rancunes contre la société américaine que le Japon dut les couleurs les plus flatteuses dont il le peignit. Son dégoût des fonctionnaires japonais en redingote idéalisa les anciens samuraï. L’odium theologicum dont, à tort ou à raison, il se croyait poursuivi par les missionnaires protestans, lui dicta ses plus belles rêveries sur le bouddhisme. Tout ce qui le choquait et l’exaspérait à Kumamoto lui embellit son séjour de Matsué. Il considérait lui-même comme un peu morbide cette nécessité d’un aiguillon douloureux. Mais son œuvre ne trahit aucun e’tat maladif. Les mouvemens impétueux de son cœur se ralentissent à mesure qu’il écrit. Ses sensations désordonnées s’équilibrent. Son âme trouble se clarifie. L’art est vraiment pour lui une délivrance et une purification. Ce fut dans cette ville haïssable de Kumamoto qu’il fit le meilleur de son œuvre. Il n’avait pas épuisé son sujet ; mais il en avait exprimé l’essentiel. Et il songeait à repartir pour les tropiques, pour les Philippines ou les îles sauvages de Bornéo et de Sumatra.

À ce moment un fils lui naquit. Naguère, dans un cimetière de Matsué, il avait rencontré une petite fille japonaise aux cheveux blonds. « L’âme d’une autre race, la mienne peut-être, se dit-il, me guette à travers ses yeux de fleur bleue. » Et il pensa : « Sang mêlé, mieux eût valu pour toi la mort, sang mêlé, pauvre et jolie ! » Mais lorsqu’on lui mit dans les bras un petit garçon aux yeux noirs et qui lui parut, malgré son nez aquilin, plus japonais qu’occidental, un petit garçon héritier de cette antique caste militaire dont il admirait les vertus, il oublia sa rencontre du cimetière de Matsué ; il remercia la Puissance inconnaissable de lui avoir accordé une aussi grande faveur ; et, comme tous les sentimens très vifs qu’il éprouvait, le sentiment de la paternité lui devint aussitôt quelque chose de délicieusement fantastique. « On invoqua autour du berceau les tendres divinités bouddhiques qui aiment les petits enfans, sauf une, celle qui les aime seulement quand ils sont morts et qui joue avec eux à de petits jeux fantômes dans le royaume des ombres. » Il se promit de faire de son fils un bon petit bouddhiste qui n’irait pas à l’église entendre de stupides sermons, qui ne serait pas perpétuellement tourmenté par des conventions absurdes, et qui aurait enfin ce qu’il n’avait jamais eu, lui, dans son enfance, une liberté physique naturelle.

Mais la venue de cet enfant, le premier de ses quatre enfans, compliquait sa situation. « Désirez-vous qu’il soit Européen ? lui dit-on. Faites-le enregistrer à votre nom. Désirez-vous qu’il soit Japonais ? Faites-le enregistrer au nom de sa mère. » Son mariage ne comptait pas plus aux yeux des Japonais qu’aux yeux des Européens ; et du moment qu’il ne voulait à aucun prix que sa femme sortît de la communauté japonaise et que son fils fût Anglais, il n’avait qu’à suivre ce dernier conseil. « Mais, répondait-il, tout s’arrangerait si je me faisais citoyen japonais, c’est-à-dire si ja me faisais adopter par les parens de ma femme, — En effet : seulement, votre naturalisation vous enlèverait le bénéfice de votre qualité d’étranger. Les fonctionnaires étrangers sont payés au moins deux fois plus que les fonctionnaires indigènes. » Le Japon ne manifestait aucun désir de le recevoir comme fils adoptif ; et fidèle à l’esprit de sa civilisation, que Lafcadio Hearn avait victorieusement opposée à la civilisation occidentale, il le prévint que les droits de citoyen japonais qu’on lui octroierait, — comme, à cette époque, le droit de voyager dans tout l’Empire sans passeport, — entraîneraient un certain nombre de pénibles obligations dont la première serait de s’accommoder du traitement des professeurs japonais. Se persuada-t-il que l’adoption lui ouvrirait l’intimité de ce peuple ? Mais aucune formalité juridique n’était capable de changer la couleur et la forme de son visage. Fut-il séduit par le paradoxe fantastique d’une adoption où aucun Européen ne l’avait précédé ? Cédait-il à l’ambition secrète de son cœur d’avoir une vraie famille, légalement reconnue, dans une vraie patrie ? Obéissait-il encore à son aversion de l’Occident, et ce dépouillement de sa nationalité n’était-il pas comme un suprême défi qu’il lui lançait ? Il est possible que tous ces mobiles soient entrés dans sa décision.

Il la prit à Kobé. Fatigué de l’enseignement et de Kumamoto, il y était venu tâter du journalisme. Mais la vie de ce port ouvert lui était insupportable. Les voix européennes lui déchiraient les oreilles. Les Japonais, dont la politesse et la moralité s’étaient élimées au frottement des colons étrangers, lui paraissaient « plus vils que les apaches du Far West. » Les petits enfans japonais, héritiers d’une courtoisie millénaire, l’insultaient quand il pénétrait dans la vieille ville. Décidément le vieux Japon était bien mort. Alors à quoi bon écrire sur des choses qui ont cessé d’exister ? L’étrange destinée de cet homme le conduisait ainsi h se faire naturaliser citoyen d’un pays qui était pour lui aussi enseveli dans la nuit des siècles que Ninive et Babylone. Il n’en persiste pas moins dans sa détestation de l’Occident. « J’espère voir, dira-t-il après la guerre sino-japonaise, un Orient uni et fortement allié contre notre cruelle civilisation occidentale… J’y aurai un peu aidé comme professeur, comme écrivain, comme journaliste. » Mais le journalisme lui pesait. Quelques amis, et surtout M. Basil Chamberlain, professeur de philologie japonaise à l’Université de Tokyo, s’employèrent à l’en retirer ; et le gouvernement japonais écouta leur requête avec bienveillance. Le succès des Glimpses en Amérique et en Angleterre avait éveillé son attention. Il contre-baiançait heureusement celui de Madame Chrysanthème, dont la popularité vexait les Japonais et qu’ils ne nous ont jamais entièrement pardonné, faute d’avoir pris ce livre comme on doit le prendre. C’est une exquise fantaisie, où il n’y a pas un trait, pas une nuance qui ne soient exacts. Lafcadio Hearn m’avouait lui-même qu’il se sentait incapable d’atteindre « cette légère puissance de touche ; » et il ne perdait aucune occasion de témoigner son enthousiasme pour une œuvre qui révélait chez son auteur un système nerveux d’une incroyable sensibilité. Mais ce n’est qu’une fantaisie. Loti n’a pas eu la prétention de nous peindre le vrai Japon, et son esprit, qui se joue à la surface des choses, ne s’est point glissé dans les sinuosités de l’ame japonaise. Convenons d’ailleurs qu’au moment où les Japonais travaillaient à s’égaler aux nations européennes, il leur était dur qu’un livre de génie répandit à travers le monde l’image d’un peuple de Lilliputiens cocasses et simiesques. Au contraire, les ouvrages de Lafcadio Hearn nous montraient un peuple d’artistes religieux formés par leur religion aux plus hautes vertus sociales. L’impression de mystère qui s’en dégageait nous préparait à toutes les surprises. Et son incomparable Essai sur le sourire japonais forçait notre admiration pour eux. Le gouvernement pensa qu’après avoir étudié le vieux Japon dans la vieille province d’Izumo, il se consacrerait désormais à l’étude du Japon moderne et révolutionnaire. Et il le nomma en 1896 professeur de littérature apglaise à l’Université impériale, avec des appointemens d’étranger, de douze mille francs par an. Le gouvernement japonais comptait sans son hôte.

Le Japon de Tokyo, à demi européanisé, révolta Lafcadio Hearn comme la trahison d’un ami. Tout allait si rapidement dans ce pays si longtemps immobile que chaque jour enlevait à ce qu’il avait écrit un peu de sa fraîcheur et de sa vérité. Ses livres vieillissaient plus vite que lui : il le croyait du moins, et il en était inconsolable. Il ne pouvait feuilleter ses Glimpses sans crier de douleur. L’Occident, qu’il avait fui et renié, avait traversé les mers et le ressaisissait sous mille formes odieuses. D’ordinaire nous reprochons à nos naturalisés d’ignorer ou de dédaigner nos traditions et de ne pas comprendre que la France qui leur a fait l’honneur de les accepter au nombre de ses fils exige d’eux le respect de son passé. Mais voici un naturalisé d’un nouveau genre ! Il ne chérit que le passé de sa patrie d’adoption, et juste au moment où l’intérêt supérieur de cette patrie commande à ses citoyens de ne pas s’absorber dans la contemplation et le regret de ce qui fut et de regarder résolument l’avenir.

Quand on rapproche de ses lettres de Tokyo le récit qu’il avait fait naguère de sa vie de professeur à Matsué et même à Kumamoto, on reste confondu de sa force d’illusion et de son ignorance des réalités. Il écrivait dans les Glimpses : « Au Japon, c’est l’élève qui, le plus souvent, expulse le maître. » Mais, comme il était en pleine ferveur d’enthousiasme, il ajoutait : « On a prétendu que les étudians abusaient de ce pouvoir : ces allégations ont été émises par des résidons européens profondément imbus de l’impérieuse discipline britannique. » Aujourd’hui, il se plaint de leur humeur autoritaire et de leur insolence, et il les accuse de terroriser les professeurs étrangers. Je n’ai jamais entendu dire que les étudians japonais eussent terrorisé d’autres professeurs que des professeurs « coulés. » Mais je sais, — et Lafcadio Hearn aurait dû le savoir encore mieux que moi, — qu’ils sont si fiers et si avantageux qu’aucun maître n’oserait leur assigner des places par ordre de mérite. Il serait impossible d’instituer dans leurs collèges notre système d’émulation. Pas un élève, fille ou garçon, n’accepterait d’être relégué à un rang inférieur. Je crois même que l’humiliation commencerait au second, qui se considérerait comme insulté parle premier. Ces jeunes bouddhistes font évidemment le plus grand cas des apparences. D’ailleurs, les étudians de Tokyo ajoutent à ces défauts communs une indépendance d’allures souvent peu courtoise. Mais Lafcadio Hearn s’imaginait ingénument qu’ils n’étaient ainsi qu’à son égard et parce qu’ils voyaient toujours en lui un étranger. Il demeurait attaché à l’illusion d’une intimité entre élèves et maîtres japonais dont il serait à jamais exclu. Et il se trompait. Cette intimité existait peut-être du temps que le maître était un samuraï et tenait son autorité de ses deux sabres et de son désintéressement. Mais aujourd’hui, le professeur n’a aucune familiarité avec ses élèves. Il doit être calme, froid, distant, ne point laisser deviner ce qui se passe en lui ; et l’idée de sa supériorité s’impose par sa réserve hautaine. Faute de s’en être rendu compte, quelques professeurs étrangers ont été perdus dans l’opinion de leurs élèves par leur bonhomie, leurs gestes, leurs éclats de voix, leurs sautes d’humeur. La timidité naturelle de Lafcadio Hearn ne l’exposait pas à tomber dans ces travers ; mais on sentait trop que c’était de la timidité. « Il faut, disait-il mélancoliquement, que je sois avec mes élèves désagréable et que je les tienne à distance. »

Il y réussissait beaucoup mieux avec ses collègues. Il les soupçonnait de le mépriser. Quelques-uns d’entre eux crachaient bruyamment sur son passage, des docteurs de Heidelberg et aussi des Japonais ! Il subodore partout l’intrigue et la cabale. Les Européens lui semblent vivre dans une espèce de panique. On s’épie du coin de l’œil ; on se dit des riens « comme des gens qui attendent une catastrophe ou qui font du bruit pour éloigner les fantômes. » Une parole plus précise produit l’effet d’une explosion : le groupe des causeurs se disperse épouvanté… Ses lettres rendent parfois le son troublant des Rêveries d’un Promeneur solitaire. On m’a montré dans le beau jardin de l’Université, autour du lac, le sentier ombragé d’arbres tordus et obstrué de pierres divines, où il faisait les cent pas entre deux cours, le front penché, l’œil défiant, toujours seul.

Cependant un de ses collègues avait trouvé grâce devant lui : le Français chargé du cours de littérature française. Et ce Français était un prêtre, c’est-à-dire pour Lafcadio Hearn, un jésuite, car un prêtre catholique ne peut être qu’un jésuite. En réalité, il n’y avait alors aucun jésuite au Japon, et le prêtre dont il s’agit, M. Émile Heck, est un Marianite du Collège de l’Étoile du Matin. Le jour où on les présenta l’un à l’autre, Lafcadio Hearn entrevit « une barbe qui lui parut énorme, majestueuse, noire comme l’enfer, un petit œii aigu et brillant, caressant et diabolique, » et il bredouilla lamentablement, ayant eu de tout temps une peur sacrée des jésuites. M. Heck est un excellent homme, très intelligent et très cordial, et dont le bon rire ne recouvre pas les profondeurs d’infernale ironie que Lafcadio Hearn crut y distinguer. Il m’a raconté l’origine de la sympathie que l’étrange solitaire avait conçue pour lui. Elle était venue simplement de ce que M. Heck considérait que les Japonais étaient un peuple religieux. Une pareille opinion d’un prêtre catholique renversait toutes ses idées. Il connaissait si mal cette religion qu’il avait sans cesse poursuivie à travers son éloge du bouddhisme ! S’il avait fréquenté nos missionnaires, il aurait été étonné de trouver chez la plupart d’entre eux un amour du Japon plus fort que le sien, parce qu’il est plus raisonnable, et une pénétration plus vive des âmes japonaises, parce que la lumière dont ils se servent n’est point exposée aux souffles capricieux de leur imagination, et que les impulsions de leur sensibilité ne risquent pas à chaque instant de fausser l’instrument d’analyse qu’une vieille expérience du cœur humain a mis entre leurs mains. Il aurait su encore que ce qu’ils craignent le plus, ce ne sont jamais les croyances, même les plus extravagantes où l’âme égarée satisfait naïvement son besoin d’expliquer les mystères de notre destinée, mais l’inhumaine et morne indifférence à ces mystères. Ses rapides entreliens avec M. Heck le firent réfléchir : « Je commence à croire, écrivait-il, qu’une grande partie de l’éducation ecclésiastique, méchante et cruelle comme je l’imaginais autrefois, est fondée sur la meilleure expérience de l’homme dans la civilisation. » Et il s’aperçut un jour que les seuls collègues, dont le commerce ne lui déplaisait pas, quelle que fût leur nationalité, étaient catholiques. « N’est-ce pas, se demanda-t-il, le sentiment latin qui survit dans le catholicisme et qui humanise païennement tout ce qu’il touche ? » Et maintenant ce ne sont plus les pays des Tropiques qui l’attirent ni les îles sauvages, c’est la France, c’est l’Italie…

Sa situation, sa famille, sa gloire l’enchaînaient au Japon. Shikata ga n’ai : il n’y avait plus rien à faire ! « J’essaie de rester dans l’atmosphère du vieux Japon. » Il essaya d’oublier les hommes au milieu des histoires de fantômes. Quand il revient à l’humanité, c’est à la pauvre humanité des campagnes et des faubourgs où les enfans chantent les chansons d’autrefois, où la vie pénible s’entoure, comme d’un halo, des plus douces superstitions bouddhiques. Dans sa solitude qui s’épaissit chaque jour, il se crée un cercle merveilleux de revenans, d’arbres-fées, d’apparitions, de réincarnations, d’ombres funèbres et de courtoisies spectrales. Les seuls êtres réels qui y pénètrent sont les insectes que l’antique Orient a toujours associes aux fantômes et aux démons. Il est là, sa loupe à la main, arrêté sar un de ces petits êtres qui le remplissaient d’une admiration voisine de la terreur. Le fantastique, dont il a été l’infatigable pèlerin, il le tenait enfin sous son œil unique, que la curiosité dilatait encore ; il le possédait dans ces atomes, « dans leurs yeux aux myriades de facettes, dans leurs oreilles imperceptibles qui entendent mieux que les nôtres, dans leurs organes musicaux qui produisent des mélodies de fées, dans leurs pieds fantômes qui marchent sur les eaux, dans leurs lèvres qui sont des mains, dans leurs cornes qui sont des yeux, dans leurs langues qui sont des vrilles, dans leurs bouches multiples et diaboliques[3]. » Il nous peint ces monstres microscopiques avec un éclat qui fait pâlir ses évocations d’anciennes geisha, et de déesses bouddhiques. À mesure que la matière qu’il traite s’amenuise, son art se rapproche de la perfection. Les pages que lui ont inspirées les insectes ont une grâce inexprimable et parfois un accent pathétique. Leur monde est pour lui un monde d’énigmes désespérantes, mais moins désespérantes que celle de sa destinée ! Il avait acheté, dans une cage minuscule, un de ces grillons que les Japonais appellent alouettes de l’herbe, et dont le chant donne aux citadins l’impression de la campagne et des nuits en plein air. Chaque soir cette âme infinitésimale s’éveillait, et toute la chambre vibrait d’une musique d’elfe. Mais la bonne oublia de renouveler la tranche d’aubergine dont vivait le petit musicien. Le trille s’éteignit. L’alouette mourut. Et cependant elle avait chanté jusqu’à la mort, une mort atroce, car elle avait dévoré ses propres pattes. Et Lafcadio Hearn s’écrie : « Peut-être après tout n’est-ce pas la pire des destinées pour qui a reçu le don fatal. Il est des grillons humains qui, pour continuer à chanter, dévorent leur propre cœur. »

Il se dévorait le cœur dans sa cage japonaise. Si du moins, comme les Stevenson et les Kipling, il avait pu s’élever au-dessus des circonstances ! S’il avait pu faire un roman, un simple petit roman qui lui survécût ! Mais il ignore tout de la réalité. « Je ne sais que mes sensations et mes livres. » Il demande à son ami, son seul ami américain, M. Mac Donald, de lui fournir des sujets d’histoires entre Européens et Japonais dans les ports ouverts, car il vit en dehors du monde, et le vrai Japon, il le sent bien, « se cache d’un dangereux bavard comme Lafcadio Hearn. » Mais quel sujet Mac Donald aurait-il pu lui fournir qui valût son histoire ?

Les recueils d’essais et de légendes qu’il publiait régulièrement depuis qu’il était à Tokyo avaient désappointé les Japonais. Sa persistance à s’attarder dans les fantasmagories des âges périmés dissimulait mal une condamnation tacite de la société nouvelle. Cet étranger, devenu, au mépris du bon sens, un de leurs compatriotes, leur semblait plus réactionnaire que les samuraï du lendemain de la Restauration. Ils retrouvaient en lui un état d’esprit qui avait failli compromettre les progrès du Japon moderne. Et le malheur voulait qu’il fût écouté de l’Amérique, de l’Angleterre, du monde entier. Il aimait le Japon assurément, mais d’un amour qui ne s’adressait qu’aux choses d’autrefois. Il n’aimait du Japon que l’époque romantique des Tokugawa dont il avait contemplé le mirage rétrospectif dans un ancien milieu provincial.

— Que penseriez-vous, me disait un professeur de l’Université de Kyoto, d’un étranger qui n’admirerait chez vous que le Moyen âge ou la Renaissance ? Que penseraient les Anglais d’un étranger qui porterait le deuil d’Élisabeth et qui pleurerait sur la mort de Shakspeare ?

Et cet ancien élève de Lafcadio Hearn me disait encore :

— Son œuvre nous a fait du mal en ce sens que ceux qui l’ont lue et qui sont venus ensuite nous rendre visite ont été déçus et se sont écriés que le Japon était fini. Ils parlent de notre décadence morale. Ils nous en veulent ou de ne pas avoir su adapter immédiatement ce que nous avons pris à l’Europe ou de ne pas être restés ce que nous étions avec nos drôleries. Ils n’ont aucune indulgence pour ce qui est, à nos yeux, une question de vie ou de mort. Notre tâche est ardue. Jamais peuple n’a été mis en demeure de résoudre en moins de temps de plus graves problèmes. Et, pendant que nous nous y évertuons, ces étrangers nous chantent aux oreilles : « Ah ! que vous étiez beaux et jolis autrefois ! Qu’avez-vous fait de vos deux sabres ? » Mais s’ils avaient vécu dans ce fantastique autrefois, ils nous auraient accusés de barbarie. Lafcadio Hearn, qui n’était point samuraï, aurait couru le risque extraordinairement bizarre, non pas d’être abordé par un fantôme, mais d’être coupé en deux par un samuraï impatient d’essayer son sabre.

Cette opinion fut celle du gouvernement japonais. On aurait pu lui répondre ce que je répondis à mon interlocuteur :

— Que vous importent des jérémiades de touristes ? Vous avez affirmé votre force et prouvé votre puissance. Un jour viendra où vous serez heureux de retrouver dans la mémoire occidentale une image incomplète peut-être, mais harmonieuse et idéalisée, de votre antique civilisation. Ce seront les livres de Lafcadio Hearn qui l’y auront déposée. Craignez alors que, ce jour-là, on ne vous reproche d’avoir été ingrats envers un grand artiste qui avait ingénument abdiqué entre vos mains le droit d’être défendu par l’ambassadeur de son ancienne patrie.

Personne ne parla ainsi au gouvernement japonais. La naturalisation de Lafcadio Hearn l’avait soustrait à la protection des Européens. Je crois cependant que le mécontentement causé par ses derniers livres n’aurait point suffi à provoquer les mesures qu’on prit à son égard. L’hostilité de ses collègues fut plus décisive. « Comment ! disaient-ils, voici un homme qui s’est fait Japonais et qui touche un traitement d’Européen ? Il a les mêmes privilèges que nous et n’est point soumis aux mêmes inconvéniens ? » Lafcadio Hearn se crut la victime d’une machination politico-religieuse. Il est possible que les pasteurs anglo-saxons aient intrigué contre lui. Mais l’argument de ses collègues et ennemis était sans réplique. L’Université ne le congédia point. Elle refusa seulement de lui accorder une année de congé avec traitement, comme il y avait droit en qualité d’Européen, et elle offrit à M. Koizumi un nouvel engagement aux conditions ordinaires des professeurs japonais. Il objecta qu’il avait besoin de gagner davantage : on lui répondit qu’étant Japonais, il devait se contenter de la vie japonaise. Ses étudians, volontiers frondeurs, protestèrent. Il les apaisa et se retira très dignement, le cœur ulcéré. La chaire que le comte Okuma s’empressa de mettre à sa disposition dans son Université libre n’adoucit point son ressentiment. Sur ces entrefaites, l’Université américaine de Cornell, qui lui avait proposé une série de conférences, les lui laissa pour compte. L’Occident et l’Orient semblaient s’appliquer d’un commun accord à le mortifier. L’année suivante, le 26 septembre 1904, il mourait subitement. On l’enterra dans un cimetière bouddhique désaffecté.


IV

Lisez maintenant son livre posthume et testamentaire, Le Japon, compose des conférences qu’il destinait à l’Université de Cornell ; et songez à ses lettres intimes : tout le tragique intérieur de son existence vous apparaîtra, il ne conviendra jamais qu’il a embelli l’ancienne civilisation japonaise, lui qui avoue à ses correspondans qu’il ne peut même plus supporter la vue de ses premiers ouvrages. Il demeure le prisonnier du songe qui lui valut la gloire. Et pourtant il ne saurait absolument se taire sur ses désenchantemens. Mais que de peine il se donne, et que de petites erreurs il commet pour en attribuer la cause à des influences étrangères ! De quelles précautions, dans « l’horrible Tokyo » où il écrit et où chaque jour la vie meurtrit son rêve, il entoure ses critiques ou plutôt ses craintes de l’avenir ! Avec quelle éloquence il conjure ce Japon, qui lui est maintenant si dur, de résister au péril blanc dont le menacent aussi bien « la redoutable amitié de l’Angleterre que la terrible inimitié de la Russie, » aussi bien la civilisation industrielle de l’Amérique que les religions de l’Europe ! Il invoque le témoignage de son cher et vénéré Spencer ; il supplie le gouvernement de s’opposer autant que possible aux unions entre Européens et Japonaises et de continuer à exclure les fils d’étrangers, même naturalisés, des hauts postes de la bureaucratie, de l’armée et de la marine ! Il dénonce l’effrayant danger qui menacerait le Japon, le jour où les politiciens autoriseraient ces étrangers à posséder des terres. Et je ne dis pas qu’il ait tort ! Je ne dis pas que son livre ne soit plein de remarques justes et profondes. Nul mieux que lui n’a mis en évidence la contradiction du vieil état social où la liberté individuelle n’existait pas et de la nouvelle civilisation industrielle où elle devient une nécessité, « Le Japon, malgré des inégalités énormes, écrit-il, devra lutter contre des sociétés plus plastiques et plus puissantes, mais il lui faudra lutter aussi et beaucoup plus, contre la puissance de son passé fantomatique. » Mais alors, pourquoi s’est-il appliqué à rendre ce passé encore plus prestigieux et à en exagérer la beauté ? D’ailleurs, jusqu’ici, les événemens n’ont point confirmé son pessimisme. Et, d’un bout à l’autre de ce livre, revient la note décourageante que les Européens et les Japonais ne peuvent pas s’entendre. Cet homme, qui avait passé quatorze ans de sa vie à étudier l’âme japonaise et qui ne se flattait plus de la comprendre, aboutissait ainsi à la même conclusion qu’un certain nombre de résidens européens dont il abominait l’esprit superficiel.

Il n’y a point de pays où les membres des colonies étrangères n’en disent autant des indigènes. Cela signifie qu’entre gens d’éducation et de nationalité différentes, les sujets de malentendus sont nombreux et qu’on n’arrive guère à se pénétrer complètement. L’homme n’est point chez lui partout dans l’humanité. Sa destinée est de vivre au milieu des siens, et ce n’est pas ce qu’elle a de plus dur. Quant à croire que les Japonais sont particulièrement inintelligibles et séparés de nous par des abimes d’incompréhension fatale, cette idée ne me paraît pas seulement mauvaise à propager, elle me parait fausse. Les plus belles histoires de Lafcadio Hearn la démentent, puisqu’elles émeuvent notre sympathie. Mais il se plaisait à élargir un mystère dont l’artiste jouissait et dont souffrait l’homme. Il aurait voulu que cette étrangeté, qui avait permis à son génie de donner toute sa mesure, lui fût comme une habitation confortable. L’exotisme peut fournir une carrière littéraire ; il ne constitue le fond de la vie que lorsqu’il se présente sous la forme d’une tâche ardue, d’une mission, d’un dévouement, d’un sacrifice ; et il s’appelle alors l’amour de l’humanité. Les missionnaires bouddhistes qui conquirent le Japon, et pour lesquels Lafcadio Hearn n’avait que de l’admiration, ne firent point d’exotisme. Nos missionnaires chrétiens, qu’il détestait, n’en font pas non plus. Ils ne recherchent point les images rares ou les sensations neuves ; ils ne sont pas en quête d’un frisson nouveau ; et ils savent trop l’énigme qu’est l’homme pour juger que l’énigme japonaise en soit une bien extraordinaire. Lafcadio Hearn, lui, jugea les Japonais délicieux, tant qu’ils s’accordaient à sa vision fantastique. Dès qu’ils s’en écartèrent, plutôt que de reconnaître qu’il avait exagéré leur singularité, il préféra les déclarer incompréhensibles.

Il les avait trop aimés contre les Européens ; et il supprimait même dix siècles de leur histoire pour ne voir en eux qu’un peuple « dominé par l’altruisme au point de perdre ses aptitudes à la conquête et à la ruse. » Mais, lorsqu’il eut à souffrir du caractère que leur avait forgé leur vieille féodalité, il les accusa tout bas de dégénérer et il accusa tout haut la civilisation occidentale de les pervertir. Je dpute qu’il les ait aimés pour eux-mêmes. « On se sent mal à l’aise, écrivait-il à un ami, dans la compagnie d’un Japonais cultivé, quand on y reste plus d’une heure. Le charme des formalités passé, l’homme devient de glace, s’éloigne de vous, se perd au loin. » Et il se réfugiait parmi les humbles, les paysans, les artisans, les pêcheurs, non pas, comme il le croyait, qu’ils fussent plus Japonais, mais parce qu’ils étaient plus près de la nature, plus simples, et qu’ils excitaient davantage sa fantaisie. Le Japonais cultivé est plus profondément Japonais que l’homme des rizières qui ressemble, sauf dans ses petites superstitions, à tous les paysans du monde. Mais le Japonais cultivé se prêtait moins à son idéalisation et lui faisait trop sentir sa qualité d’étranger.

Et le Japon comprenait aussi qu’il n’était pour son fils adoptif qu’une matière d’art. C’est précisément ce que le Japon ne veut pas être. Nul pays ne s’enorgueillit plus de son passé ; mais il n’admet pas qu’on l’exalte aux dépens de son présent. Il lui déplaît qu’un étranger s’inquiète du relâchement de ses traditions. Ce relâchement n’existe d’ailleurs que dans l’imagination de ceux qui refont son histoire à leur guise et qui considèrent que les traditions d’un peuple sont des formes fixes et non des formes plastiques. Lafcadio Hearn a bien montiré, et en plus d’un endroit, la souplesse des traditions japonaises. Mais l’idée générale de ses ouvrages n’en est pas moins que le Japon merveilleux est mort. Le Japon vivant s’estime encore plus merveilleux ; et il a peu de goût pour la chanson des fossoyeurs. Sa rudesse à l’égard de Lafcadio Hearn est très significative de son nouvel état d’esprit. Vingt ans auparavant, l’Université l’eût gardé jusqu’à sa mort, et eût peut-être élevé un petit temple à l’Esprit de cette alouette de l’herbe occidentale, dont le chant pur fera si longtemps vibrer les âmes. Aujourd’hui, le Japon n’a plus besoin qu’on intéresse le public étranger par des évocations romantiques de son époque féodale et n’est plus d’âge à recevoir les conseils des philosophes ou des pédagogues européens. Il faut en prendre son parti.


André Bellesort.
  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1917 et 1er janvier 1918
  2. C’est ici même que le nom de Lafcadio Hearn a été prononcé pour la première fois en France. G. de Varigny lui consacra, le 1er septembre 1895, un article dont Lafcadio était justement fier. Plus tard. Mme Bentzon rendit pleinement justice à son talent de conteur (Voyez la Revue du 1er juin 1904). On pourra consulter sur lui le livre de M. Joseph de Smet (Mercure de France, 1911) et les excellentes traductions de Marc Logé et de M. de Smet et de Mme L. Reynal Je me suis surtout servi de sa Correspondance publiée par Mme Elisabeth Bisland (2 vol. in-8. Boston and Nem-York, 1906). On peut consulter aussi le livre de M. George M. Gould, Concerning Lafcadio Hearn (London, 1908).
  3. Lafcadio Hearn, Kottô, traduction de Joseph de Smet. (Mercure de France.)