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Le Musée de Saint-Germain
Revue des Deux Mondes3e période, tome 46 (p. 721-749).

Les Parisiens sont bien heureux : non-seulement il leur est fort aisé de s’amuser quand ils le souhaitent, mais ils ont aussi toute sorte de facilités pour s’instruire. Aux esprits sérieux, réfléchis, laborieux, qui veulent pénétrer au fond des choses, la Bibliothèque nationale ouvre ses trésors ; ils y trouvent les manuscrits les plus précieux et les livres les plus rares : c’est le paradis des savans. Les autres, qui sont, hélas ! les plus nombreux, ceux qui veulent savoir quelque chose sans prendre trop de peine, ou qui ne peuvent donner que peu de temps à l’étude, ayant dirigé leur vie d’un autre côté, ont peut être plus de chance encore. Il n’y a pas de ville où l’on puisse apprendre plus vite qu’à Paris, avec moins d’efforts, presque sans qu’on s’en doute. Les distractions même y sont instructives. Si l’on veut visiter en quelques heures deux ou trois civilisations éteintes et s’en donner rapidement le spectacle, qu’on entre au Louvre un jour d’hiver, quand on n’a rien de mieux à faire. Une promenade dans ces longues galeries pleines de chefs-d’œuvre donnera une idée de l’Égypte, de l’Assyrie, et fera entrevoir la Grèce à des gens qui n’ont pas entendu parler d’hiéroglyphes ou de cunéiformes et qui ne liront jamais Homère ni Sophocle.

Il est assez singulier que nous ayons jusqu’ici moins bien traité l’histoire nationale que celle des sociétés antiques. Ce fut sans doute une heureuse idée de consacrer le château de Versailles « à toutes les gloires de la France. » Mais, d’après le plan même qu’on s’était imposé, notre histoire n’y est figurée que par des statues et des tableaux ; on n’y voit pas ces mille détails d’habitations, d’armes, de vêtemens, etc., qui remettent si clairement le passé sous les yeux du public. On a essayé de le faire, d’une façon fort incomplète, pour le moyen âge et la renaissance, au musée de Cluny ; mais les temps antérieurs au moyen âge, l’époque gauloise et gallo-romaine, ont été jusqu’ici tout à fait négligés. Il importait cependant que cette période lointaine de notre histoire ne fût pas entièrement ignorée, et il n’était pas sans intérêt de mettre les Français d’aujourd’hui en communication avec leurs plus anciens aïeux, auxquels ils ressemblent plus qu’ils ne le croient. On y songea sérieusement pour la première fois il y a une vingtaine d’années. A ce moment, César était fort à la mode ; l’engoûment qu’on ressentait pour lui profita aux Gaulois ses ennemis. Le nom de Vercingétorix, oublié depuis dix-neuf siècles, fut remis en faveur, et on lui éleva une statue sur les hauteurs d’Alise. Ce qui valait encore mieux, on chercha quelque moyen de rappeler à des descendans trop distraits le souvenir d’ancêtres auxquels ils ne songeaient plus guère. Précisément on restaurait alors à grands frais le château de Saint-Germain, qui tombait en ruines, et l’on se demandait ce qu’on en pourrait faire quand il serait réparé. Après quelques hésitations, on se décida à y installer un musée gallo-romain. Mais ce n’était rien d’avoir décrété la fondation du musée, il fallait savoir ce qu’on y mettrait et de quelle manière on parviendrait à remplir ces grandes salles vides. On tâtonna jusqu’au jour où M. Alexandre Bertrand fut mis à la tête de l’entreprise. Il était impossible de faire un choix plus heureux. Le nouveau directeur se consacra tout entier à la tâche qu’on lui confiait, et l’on peut dire que le musée est son œuvre. Depuis plus de quinze ans, il suit de loin toutes les fouilles qui s’exécutent, et lorsqu’il sort du sol quelque monument qui intéresse notre histoire, il essaie de lui faire prendre la route de Saint-Germain. Ceux de l’étranger, quand ils peuvent servir à faire comprendre les nôtres, sont reproduits par de fidèles moulages. On se contente de dessiner les moins importans sur les pages blanches de meubles à volets que tout le monde peut consulter. C’est ainsi que peu à peu des richesses de toute sorte se sont amassées dans ces vastes salles ; et ce qui est plus remarquable encore que leur nombre, c’est la façon habile et savante dont on les a disposées. Elles figurent chacune à leur rang, classées d’après un ordre logique et rigoureux qui fait qu’elles s’éclairent l’une l’autre, qu’elles expliquent ce qu’on ne comprenait pas quand elles étaient isolées, et conduisent comme par la main de siècle en siècle pendant ces âges obscurs où s’est formée la France. Quoiqu’il reste encore beaucoup de lacunes à combler, bien des vides à remplir, le plus fort est fait. On peut dire que le musée des antiquités nationales existe, et que celui qui parcourt les quinze ou vingt salles dont il se compose fait une revue rapide et complète de notre ancienne histoire depuis les temps les plus reculés jusqu’au commencement dm moyen âge.


I

Où commence véritablement l’histoire de France ? — Il y a cinquante ans, on n’aurait pas été embarrassé pour répondre à cette question. La Gaule n’existait alors pour un historien qu’à partir du moment où elle entrait en lutte avec Rome. Au-delà de ce que César raconte, des Gaulois, nos aïeux, on ne savait rien, on ne voulait rien savoir ; c’était la nuit, et personne ne songeait à s’aventurer dans ces ténèbres. Nous sommes devenus plus braves ou plus curieux. Ce sera certainement une des gloires de notre époque la plus grande peut-être, d’avoir reculé les souvenirs de l’humanité et ajouté un grand nombre de siècles à l’histoire. La philologie a commencé cette conquête du passé. Par la comparaison des langues les plus anciennes, elle est parvenue à établir la parenté des peuples qui les parlaient. Elle les a montrés d’abord réunis, puis s’isolant peu à peu les uns des autres. En rassemblant les termes qui sont communs aux divers idiomes détachés d’une même souche, elle a fait voir à quel degré de civilisation ces peuples étaient arrivés, pendant qu’ils vivaient ensemble, quel genre de vie ils menaient et ce que chacun d’eux a gagné depuis qu’ils se sont séparés. C’était beaucoup ; on a voulu ailler plus loin. Il était probable que ces populations primitives, dont la philologie atteste l’existence, avaient laissé quelques traces de leur séjour sur ce sol qu’elles occupèrent si longtemps. A force d’investigations patientes, on a fini par les trouver, et pour réunir, pour interpréter, pour faire comprendre ce qui reste de ces temps obscurs, une science nouvelle s’est formée, l’archéologie préhistorique. Ces débris quelle recueille, qu’elle classe sont souvent fort misérables ; ils consistent en pierres grossièrement travaillées, en ossemens, en détritus informes, et l’on comprend que les amis de l’archéologie classique, qui passent leur vie à étudier des fragmens de statues ou de bas-reliefs admirables, soient disposés à plaindre les pauvres chercheurs de vieux cailloux, leurs humbles confrères, et à se moquer d’eux. Ils ont tort de rire : ces chercheurs de cailloux peuvent faire une œuvre ingrate ; il est certain qu’ils ne font pas une œuvre inutile.

L’archéologie préhistorique date à peine chez nous d’une trentaine d’années ; c’est donc une science très jeune et encore font peu expérimentée. Comme tout ce qui débute avec un certain éclat, elle a été l’objet d’engoûmens irréfléchis et de violentes attaques. Il faut avouer que quelques-uns des reproches qu’on lui adresse sont fondés : elle a voulu souvent marcher trop vite et tirer des conséquences trop générales de quelques découvertes imparfaitement étudiées. Elle a été possédée de la manie de faire du premier coup une science complète et s’est pressée de créer des divisions et des subdivisions dans cette vieille histoire dont on ne sait presque rien : ces âges de la pierre brute et de la pierre polie, du bronze, du fer, par lesquels ont passé certains peuples, sont devenus comme des périodes géologiques qu’on applique, ou plutôt qu’on impose à tous les peuples du monde. « Il peut y avoir en géologie, dit très bien M. Al. Bertrand, une loi immuable pour la succession des terrains de toute l’écorce du globe, terrains primaires, secondaires, tertiaires et quaternaires ; il n’existe point de loi semblable applicable aux agglomérations humaines, à la succession des couches de la civilisation. Assurer que toutes les races ont passé nécessairement par les mêmes phases de développement et parcouru toute la série des états sociaux que la théorie veut leur imposer, serait une très grave erreur. » Malheureusement, cette erreur a été souvent commise. De plus, on a prétendu établir des élémens de chronologie dans une antiquité où il n’est pas possible de mesurer le temps. Après l’avoir divisée en différens âges, on a séparé entre eux ces âges divers par des milliers d’années, entassant les siècles à plaisir dans un intérêt de polémique religieuse, ou simplement pour accroître l’importance des résultats auxquels on arrivait. Il est naturel que toutes ces témérités aient rendu les gens sages un peu défians. Mais il ne faut pas non plus aller trop loin. Tout en se tenant en garde contre les généralisations prématurées des faiseurs de systèmes, il est impossible. de nier ce que nous devons à l’archéologie préhistorique. C’est jusqu’ici dans le nord de l’Europe qu’elle a fait le plus de progrès. Un des maîtres de la science nouvelle, l’illustre Danois, M. Worsaae, a fait justement remarquer qu’il était naturel que, dans un pays où les lueurs de l’histoire sont si tardives et si faibles, on éprouvât le besoin de s’éclairer par d’autres moyens. « Ce que les côtes de la Méditerranée, dit-il, avaient été pour l’archéologie classique, le rives du Kattégat et de la Baltique devaient l’être, à un moindre degré, pour l’archéologie préhistorique en général. » C’est là qu’on s’est occupé d’abord de fouiller les innombrables tumuli qui couvrent le sol, qu’on a soigneusement étudié les pierres debout, les pierres runiques et les autres monumens de ce passé mystérieux. C’est là qu’on a réuni les premières collections d’objets trouvés dans ces monumens. Les musées d’antiquités nationales de Stockholm, de Copenhague, ont été quelque temps les seuls et sont restés les plus riches et les plus beaux qu’il y ait en Europe.

C’est sur ce modèle qu’on a formé celui de Saint-Germain, et il commence à être digne de ses aînés. Les plus vieilles périodes de notre histoire y sont représentées avec une abondance qui laisse peu de chose à désirer. Cette partie, dans le musée, me paraît la plus complète de toutes. La première salle où l’on entre est tapissée par la belle carte de la Gaule d’Erhard, où les reliefs des montagnes, les creux des vallées sont dessinés d’une façon si nette qu’on peut par avance, en la regardant, avoir quelque idée de ce que sera notre histoire primitive. On y voit les routes que suivront nécessairement les peuples pour pénétrer dans notre pays, et ce qui deviendra chez nous le grand chemin de toutes les invasions. Les premières vitrines contiennent ce qu’on a trouvé de plus ancien dans le sol gaulois : ce sont surtout des silex taillés à grand éclat et très imparfaitement appointés. Ils remontent au début de l’époque quaternaire ; on les a rencontrés dans des terrains d’alluvion, principalement le long des rives de la Somme. Ils servaient d’armes à l’homme de ce temps contre les animaux gigantesques qui peuplaient encore la terre. Rien de plus pauvre, de plus grossier, et voilà cependant le commencement de notre industrie ! Quelques vitrines plus loin, le progrès déjà se manifeste et le travail devient un peu moins imparfait. Nous avons là ce qu’on a trouvé dans les cavernes qu’on a pu jusqu’ici explorer. Les cavernes, comme on sait, furent une des demeures de l’homme à ses premiers jours. Il est à remarquer que le souvenir de cette époque lointaine ne s’était pas tout à fait effacé plus tard de la mémoire et que les premiers historiens des temps civilisés ont quelquefois mentionné cette façon de vivre des âges barbares. Pline prétend savoir le nom des deux Grecs qui inventèrent l’art de cuire les briques et d’en faire des maisons. « Avant eux, ajoute-t-il, c’étaient les cavernes qui servaient aux hommes d’habitation. » Diodore confirme ce témoignage, et Strabon prétend que, de son temps encore, il y avait en Sardaigne des populations qui vivaient dans les grottes. Celles qui occupaient les cavernes de la Gaule laissaient s’amonceler dans leurs habitations, avec les restes de leurs repas, les fragmens d’ustensiles ou d’armes dont elles se servaient. Ces débris, mêlés à la cendre du foyer, formaient des strates noirâtres, dont on conserve un spécimen curieux au musée de Saint-Germain. Dans ces strates on retrouve les ossemens des animaux que les hommes d’alors tuaient pour les manger ou qu’ils avaient à leur service ; ce sont quelques-uns de ceux dont nous tirons tant de profit, comme le cheval, et avec eux, le renne, la providence des Lapons d’aujourd’hui, qui devait l’être aussi de ces premiers habitans de la Gaule. Le renne, qui semble fuir devant la civilisation et dont les gens du Nord disent qu’il ne peut pas vivre où la vache a brouté. Parmi les découvertes qu’on a faites dans les cavernes, il y en a une qui a beaucoup surpris. Sur quelques-uns des instrumens primitifs, en bois ou en os, qu’on y rencontre en si grand nombre, on a remarqué, quelques lignes tracées par les hommes de cette époque et qui représentent les animaux qui leur étaient familiers ; on n’a pas de peine à y reconnaître des rennes, des aurochs, de bouquetins. Regardez, au musée de Saint-Germain, le moulage qui a été fait avec tant de soin du célèbre renne de Thaïngen : c’est une petite image gravée au trait, sur un morceau de bois, qui a été trouvée, en 1874, près de Schaffhouse, en Suisse. L’animal, qui se promène en broutant, la tête légèrement inclinée vers la terre, est reproduit avec une merveilleuse fidélité. Les connaisseurs assurent qu’un naturaliste seul, eu un homme toujours en présence d’un renne, en a pu rendre avec cette expression les allures et les formes [1]. Cette habileté de main, cette sûreté d’exécution : paraissent fort extraordinaires quand on songe au temps où l’image a été tracée. Ainsi des sauvages, qui vivaient dans des grottes, pêle-mêle avec leurs animaux domestiques, qui couchaient à côté de leurs ordures entassées, combien de siècles avant notre ère, Dieu le sait ! avaient senti s’éveiller en eux quelques instincts confus d’artistes. Ce qui ajoute à notre surprise, c’est que ces instincts ne paraissent pas s’être développés dans l’âge suivant. L’époque qui va venir après celle où l’homme vivait dans les cavernes sera beaucoup plus civilisée ; mais l’homme, en devenant moins barbare, semblé avoir perdu le secret de tracer sur les outils dont il se sert les contours et la forme des animaux qui l’entourent. Ses ustensiles sont plus commodes, ses armes plus redoutables et mieux travaillées ; il fabrique pour son usage des vases de terre, il dresse de grandes pierres pour clore sa demeure ou son tombeau ; mais sur ces pierres ou ces vases on n’a encore retrouvé aucune image d’hommes ou d’animal. Il ne sait plus y graver que des lignes qui se correspondent ou qui se fuient, des combinaisons régulières ou des méandres capricieux, qui sont de purs ornemens et ne reproduisent rien de réel. Nous voyons donc ici à un progrès manifeste se mêler une sorte de décadence.

Il me semble qu’on peut tirer de ce fait singulier quelques conséquences qui ne sont pas sans intérêt. Il permet peut-être de répondre à une question que se posent ceux qui étudient ou qui essaient de deviner l’histoire de ces temps reculés. Ils remarquent qu’à certains momens les habitudes paraissent changer et qu’une façon des vivre en remplace une autre : l’homme, par exemple, quitte les cavernes pour construire des cabanes ; puis il les groupe entre elles pour en faire des villages. Ses vêtemens, ses armes, ses ustensiles changent de former, il modifie la manière dont il enterré ses morts et dont il honore ses dieux. Ces changemens sont visibles, mais les causes qui les amènent restent obscures ; il y a deux manières de les expliquer entre lesquelles la science hésite. Se sont-ils produits peu à peu ou par de brusques secousses ? Faut-il croire que les populations anciennes se civilisèrent elles-mêmes par un progrès lent et continu, ou que de temps en temps des populations étrangères sont arrivées dans le pays avec des usages nouveaux qu’elles ont imposés par la force aux anciens habitans ? M, Al. Bertrand ne dissimule pas que cette dernière opinion lui paraît plus vraisemblable que l’autre, et il faut avouer que ce que nous venons de dire à propos des habitans des cavernes semble bien lui donner raison. Si l’on trouve chez eux quelques essais de sculpture élémentaire et un certain goût pour reproduire Les formes des animaux ou même des hommes [2] qui disparaissent tout à fait à l’époque suivante, n’est-ce pas la preuve qu’il y a eu une sorte d’interruption entre les deux époques, que les anciens habitans ont été soumis, refoulés et remplacés par des populations qui n’avaient plus les mêmes aptitudes ou que les scrupules religieux éloignaient des travaux de ce genre ? et, s’il en est ainsi, au lieu d’imaginer, comme on se plaît quelquefois à le faire, une sorte de progrès lent et pacifique, ne faut-il pas admettre, dans ces temps primitifs, une série d’invasions successives, et à chaque fois que l’on constate un changement important dans la façon de vivre de nos aïeux, croire qu’il a été introduit par un peuple nouveau qui a conquis l’ancien ?

Mais quels étaient ces peuples et d’où venaient-ils ? Voilà ce que nous désirerions bien savoir. Dans cette histoire à peine entrevue, une question qu’on résout en soulève une autre ; la curiosité redouble par la peine même qu’on prend pour la satisfaire ; le peu de lumière qu’on parvient à répandre sur ces ténèbres en fait mieux apercevoir l’obscurité, et le premier résultat d’une découverte qu’on fait est de nous montrer combien il nous en reste à faire. Le problème ici n’est pas résolu, mais on peut dire qu’il ne paraît pas insoluble. Les peuples, comme les individus gardent toujours quelque trace d’une origine commune. Le temps et la vie, qui modifient entièrement les caractères et les habitudes, ne parviennent pas à effacer chez eux tous les signes auxquels la race primitive se reconnaît. Ils ont beau être épris de nouveautés, renoncer avec une sorte de passion à leurs usages, à leurs croyances d’autrefois, ils ne peuvent pas tout détruire. Il arrive que, parmi tous ces changemens qui déconcertent la critique, un petit détail se retrouve, insignifiant en apparence, mais qui permet de rétablir la parenté des peuples entre eux et renoue le fil rompu. J’en veux citer un exemple. Tous les archéologues connaissent ce qu’on appelle « la croix gammée. » C’est une croix dont chaque bras se termine par une ligne perpendiculaire, ce qui lui donne la forme de la lettre grecque qu’on appelle gamma (signe). Ce signe est fort ancien, puisqu’il existe déjà chez les brahmanes. Eugène Burnouf nous dit qu’on l’appelle en sanscrit svastika, c’est-à-dire signe de bénédiction et de bon augure, et que le Râmâyana parle en un endroit de vaisseaux qui en ont été marqués pour obtenir la faveur des dieux. Quelle n’est pas notre surprise de le voir inscrit aussi sur certaines tombes de la Gaule d’une époque très reculée ! Qui donc l’a porté des rives de l’Indus aux bords de l’Océan-Atlantique ? Comment a-t-il pu voyager, à travers de si longs espaces, en un temps où les nations ne communiquaient guère entre elles ? Ce n’est pas tout, et, après un long intervalle, nous le voyons reparaître dans les cimetières chrétiens de Rome. Les pauvres gens qui s’y sont fait enterrer n’ont pas oublié ce signe ancien et respecté, et il leur a paru propre à représenter leur foi nouvelle. C’est ainsi que se raniment de temps en temps les souvenirs du passé qui ne sont qu’assoupis quand on les croit éteints. Ils se transmettent mystérieusement, ils persistent à durer chez les diverses nations détachées d’une même souche et y conservent quelque marque de la parenté commune. Quand la science les aura tous recueillis et classés, elle connaîtra sans doute les liens qui unissaient entre eux les anciens peuples, elle pourra savoir à quel groupe chacun d’eux appartenait, d’où ils sont partis et par quels chemins ils ont passé pour arriver chez nous. Ce jour-là, l’histoire ancienne de la Gaule, si obscure pour nous, sera fort éclaircie.


II

Nous nous sommes attaché à étudier la première salle, qui, dans son apparente uniformité, contient tant de spectacles nouveaux pour nous. Reprenons notre promenade et menons-la un peu plus vite.

La civilisation a fait un pas dans les deux salles qui suivent : nous sommes à l’époque des monumens mégalithiques. Les grandes pierres dressées sur le sol ou posées les unes sur les autres, qu’on appelle dolmens, cromlechs, menhirs, etc., ont de bonne heure éveillé la curiosité publique. On les croyait liées au culte des druides, qu’on ne connaît guère, et auquel on est tenté de rapporter tout ce qu’on trouve de mystérieux sur le sol de la Gaule. On les appelait pierres druidiques et on les regardait comme des sanctuaires ou des autels où s’accomplissaient les actes de cette religion obscure. Aujourd’hui, tous les archéologues savent que, si quelques-uns de ces monumens, comme les allées de Carnac, étaient ce que les Bretons appellent des pierres de souvenir, destinées à rappeler la mémoire de quelque grand événement, le plus grand nombre servaient de tombeaux. Presque partout, quand on a fouillé les dolmens, on a trouvé des corps accroupis ou étendus, et autour d’eux ou dans le voisinage, des armes, des ossemens, des poteries grossières. Le musée de Saint-Germain possède un dolmen entier, qui mesure près de 12 mètres de longueur sur une largeur moyenne de 2 mètres. Il a été découvert en 1872, près du confluent de la Seine et de l’Oise. On l’a fait habilement restaurer et il est placé dans les fossés du château. Les salles contiennent des réductions de quelques autres de ces monumens au vingtième, et l’on peut voir dans les vitrines les principaux objets qu’on y a trouvés.

Les dolmens laissent deviner en quel état vivaient ceux qui les ont construits. Ils formaient déjà une société régulière et organisée, où l’autorité devait être fortement établie. Il s’y trouvait sans doute des chefs puissans et respectés, des sujets ou des esclaves obéissans. Que de temps et de peine ont été dépensés, que de gens travaillèrent à dresser ces blocs énormes avec des engins grossiers, à les couvrir d’autres pierres de même dimension, à les enterrer sous la terre amoncelée ! Des funérailles aussi coûteuses supposent que celui qui est le maître dispose de milliers de bras et que ses ordres ne souffrent pas de résistance. Comme il partageait probablement la croyance si générale chez les peuples primitifs que, même après la mort, la vie continue d’une manière obscure et imparfaite, qu’on peut éprouver quand on n’est plus les mêmes besoins que lorsqu’on existe et qu’il faut avoir le moyen de les satisfaire, il bâtissait sa tombe sur le modèle de sa maison pour y retrouver ses aises. Les Lapons, chez qui rien ne change, ont conservé des habitations construites à peu près sur le même plan que les dolmens. Elles possèdent invariablement ce long couloir qui les protège contre les visites imprévues et dangereuses, puis, à la fin, la chambre carrée, où tout le monde s’entasse. Le défunt, quand il était prévoyant et ne voulait pas rester seul dans sa demeure pendant toute l’éternité, faisait enterrer avec lui quelques-uns de ses serviteurs, dont on rencontre parfois les ossemens à côté de ceux de leur maître. Il tenait à avoir aussi son cheval de bataille, ses armes, ses ustensiles ordinaires. Ces armes sont encore des silex pointus, mais bien mieux travaillés qu’à l’époque précédente. Nous sommes à ce qu’on appelle l’âge de la pierre polie. Les pierres dont on fait des haches et des poignards sont souvent de matières dures, résistantes. On leur a donné la forme qu’on voulait en les frottant contre d’autres pierres plus dures encore [3]. Pour les rendre si acérées, si unies, si brillantes, si exactement proportionnées, il a fallu beaucoup de temps et de peine ; mais, encore une fois, nous sommes ici dans une société où le travail semble ne rien coûter. Le chef est entouré d’une nuée d’hommes qui vivent de lui et vivent pour lui ; tout le monde travaille pour le satisfaire.

Devons-nous chercher à pousser nos investigations plus loin ? Parviendra-t-on jamais à en savoir davantage sur les populations qui ont élevé les dolmens ? M. Al. Bertrand le croit possible, et il n’a pas épargné sa peine pour nous les faire un peu mieux connaître. Il a eu l’idée de marquer sur une carte l’emplacement de tous les dolmens qui ont été signalés chez nous. Ils se trouvent presque tous dans l’ouest de la France. Si l’on tire une ligne idéale de Bruxelles à Dijon et qu’on la prolonge jusqu’à Marseille, on a la limite extrême du pays où ils sont contenus. M. Al. Bertrand a observé aussi que le plus grand nombre d’entre eux sont situés à proximité des cours d’eau et principalement sur le bord de ceux qui se jettent dans l’Océan. Il est remarquable que les rives du Rhône, de la Saône, de la Loire inférieure, qui étaient avant César les grandes artères du commerce intérieur de la Gaule, en contiennent fort peu. De tous ces faits M. Bertrand est fort tenté de conclure que les dolmens sont l’œuvre de peuples qui sont arrivés en France par mer. Il suppose qu’ils venaient des pays du Nord et qu’ils ont pénétré dans l’intérieur des terres en suivant le cours des fleuves, comme firent plus tard les pirates normands. L’hypothèse est fort séduisante, mais il faut attendre, pour nous décider à l’accepter définitivement, qu’elle ait été confirmée par de nouvelles découvertes. Ce qui est sûr, c’est qu’une fois établies dans ces contrées, ces populations s’y sont longtemps maintenues ; venues à une époque où l’homme ne connaissait encore que les haches ou les lances à pointes de silex, elles continuaient à bâtir leurs vastes sépultures de pierre quand commençait à luire sur le monde l’aurore d’une nouvelle civilisation. Dans les dolmens les plus récens on a trouvé du bronze et même, quoique très rarement du fer.

Si nous n’avions que les dolmens, nous ne connaîtrions qu’imparfaitement cette société obscure ; heureusement d’autres découvertes fort imprévues, très curieuses, nous ont conservé d’elle quelques souvenirs plus précis. En 1854, les eaux du lac de Zurich ayant beaucoup baissé laissèrent voir des pieux fortement enfoncés dans le sol, entre lesquels on remarquait un amas de débris de toute sorte. On conjectura vite que ces pilotis avaient porté des cabanes et que ces cabanes formaient des villages bâtis sur les eaux. Ces habitations lacustres n’étaient pas inconnues de l’antiquité ; dans un passage célèbre, Hérodote les décrit nettement. Il dit en parlant des Pœoniens du lac Prasias : « Voici comment leurs demeures sont construites : sur des pieux élevés qui plongent dans le lac on a posé des planches jointes ensemble ; un pont étroit est le seul passage qui y conduise. Les habitans plantaient autrefois ces pilotis à frais communs ; mais, dans la suite, il fut réglé qu’on en apporterait trois du mont Orbelus à chaque femme que l’on épouserait : la pluralité des femmes est permise en ce pays. Ils ont chacun sur ces planches leur cabane avec une trappe bien jointe qui s’ouvre sur le lac, et dans la crainte que leurs enfans ne tombent par cette ouverture, ils les attachent par le pied avec une corde. En place de foin, ils donnent du poisson aux chevaux et aux bêtes de somme : il est si abondant dans ce lac qu’en y descendant par la trappe un panier, on le relève peu après rempli de poissons. » En Gaule, comme en Thessalie, ce genre d’habitations parut offrir aux gens qui vivaient dans le voisinage des lacs un moyen commode de se protéger contre les surprises des bêtes et les attaques de l’ennemi. Le soir venu, quand ils avaient été la planche ou remisé la barque qui les reliaient au rivage, ils dormaient tranquilles. On a quelquefois même usé de ce moyen primitif sur la terre ferme quand on était dans le voisinage d’un fleuve qui pouvait inonder le pays tout d’un coup pendant la nuit, ou simplement pour se soustraire à l’humidité d’un sol fiévreux. C’est ainsi que, dans l’Italie du Nord, au-dessus de ces terrains qu’on appelle terremare, les anciens habitans avaient construit des villages sur pilotis dont aujourd’hui les archéologues italiens et avec eux M. Helbig, le savant secrétaire de l’Institut archéologique de Rome, étudient avec soin les moindres débris [4] ; car il reste quelque chose de ces villages, qui ont disparu depuis tant de siècles : par la trappe dont parle Hérodote, les gens qui habitaient ces huttes en branchage ou en paille précipitaient dans le lac ou sur le sol les ordures de leurs cabanes et les débris de leurs repas. Ces détritus informes, la science les recueille, les analyse, les recompose, et elle y trouve de précieuses indications sur la manière dont vivaient ces anciens peuples. On peut voir au musée de Saint-Germain, dans la quatrième salle, quelques-uns des objets qu’on en a tirés. Ce sont des ossemens d’animaux, des végétaux à demi carbonisés, des graines, des fragmens de poteries, des étoffes, etc. Ces restes nous apprennent que les habitans des stations lacustres connaissaient le chien, le cheval, le porc, le mouton, la chèvre, le bœuf, c’est-à-dire les principaux animaux domestiques, et de plus le chevreuil, le daim et le cerf ; qu’ils récoltaient le froment, l’orge, l’avoine et quelques-uns des fruits les plus appréciés de nos jours. Les biens qu’ils possédaient, ils étaient naturellement forcés de les défendre, et parmi ces débris de toute sorte, les fragmens d’arbres brisés ne manquent pas. Comme ces armes ressemblent tout à fait à celles qui se trouvent dans les dolmens, on en a conclu avec beaucoup de vraisemblance que les dolmens et les stations lacustres représentent la même civilisation et devaient exister à la même époque.

Nous voici venus enfin, avec la cinquième salle et les suivantes, dans la dernière période de ce monde primitif. Nous sommes à l’âge des métaux. Le bronze se rencontre déjà dans les derniers dolmens, dans les stations lacustres les plus récentes. Cependant M. AL Bertrand ne pense pas qu’il y ait eu chez nous un âge du bronze aussi caractérisé, aussi important qu’ailleurs. Dans les pays du Nord, il s’est prolongé fort longtemps et il y a laissé des traces considérables [5]. Il ne semble avoir été dans la Gaule qu’une époque de transition qui ne dura guère. Le fer y paraît presque en même temps que le bronze, et, avec le fer, nous touchons aux origines véritables de notre civilisation actuelle. Les temps préhistoriques sont finis ; l’époque moderne commence.

C’est à partir de la sixième salle que nous quittons définitivement ces siècles incertains, obscurs, presque vides, et qu’on a trop souvent, pour les remplir, peuplés d’hypothèses. Si la lumière qui nous guide n’est pas encore aussi claire et aussi pleine que nous le souhaiterions, nous avons au moins cet avantage de nous trouver au milieu d’un peuple dont nous savons le nom avec certitude et qui a joué un grand rôle dans l’antiquité : nous sommes chez les Gaulois. D’eux à nous, la descendance est sûre ; plus de ces lacunes qu’on ne sait comment combler ; nous tenons en main le fil de l’histoire ; il ne se cassera plus jusqu’à nos jours.

On est assez d’accord pour croire que les Gaulois sont venus de l’Orient par la vallée du Danube, et qu’ils ont dû s’arrêter quelque temps en route dans ces contrées montagneuses du centre de l’Europe qui ont fourni de métaux tout l’ancien monde. Ils étaient donc en possession du bronze et du fer, c’est-à-dire arrivés à un certain degré de civilisation, quand ils pénétrèrent chez nous ; cependant ils ne devaient pas encore ressembler tout à fait au portrait que César a tracé d’eux. Lorsqu’on jette un coup d’œil sur les trois salles du musée où sont réunis les objets qui leur ont appartenu, on reconnaît que, dans les cinq ou six siècles pendant lesquels ils ont occupé le pays avant la conquête romaine, leurs lois, leurs coutumes, leur état social ont dû plus d’une fois changer. Nous ne pouvons aujourd’hui saisir la trace de ces changemens que sur ce qui nous reste d’eux, c’est-à-dire sur leurs costumes et leurs armes ; mais il est facile de voir que ces armes ne sont pas toujours faites de la même façon. Au début, nous les voyons se servir de la grande et lourde épée de fer, à pointe mousse, dont parle Polybe : on en trouvera quelques-unes à Saint-Germain qui sont belles et bien travaillées. Plus tard ils préfèrent la petite épée ibérique à pointe aiguë. Leurs chefs combattaient d’abord sur des chars ; cet usage, au temps de César, n’existait plus qu’en Bretagne. Ils portaient des casques étranges, de forme conique, dont on verra au musée un spécimen fort curieux. C’est celui qui a été découvert à Berru, dans le département de la Marne. Quand on l’a eu restauré, on s’est aperçu avec surprise qu’il ressemblait beaucoup aux casques des guerriers assyriens, dans les bas-reliefs de Ninive. Ceux des chefs gaulois étaient surmontés d’une couronne d’or appliquée à la main avec un soin infini. Ils avaient au cou des colliers ou torques, composés de pierres rares, et les agrafes ou fibules, qui accrochaient leur manteau, étaient des objets d’or d’un assez beau travail. Évidemment cette aristocratie était riche et fastueuse, et, en voyant ce qui nous reste d’elle, nous songeons à ce Luernius, roi des Arvernes, qui parcourait les campagnes sur un char plaqué d’argent massif en répandant l’or à pleines mains et autour duquel les bardes chantaient que « l’or naissait sous les pas de ses chevaux. »

C’est dans les tombes d’ordinaire qu’on découvre ces débris d’armes et de vêtemens : elles contiennent parfois des objets bien plus précieux encore. On a trouvé dans quelques-unes des merveilles d’art et d’élégance qui ne peuvent pas venir de la Gaule, qu’on n’a pas fabriquées à Bibracte ou à Avaricum. Il faut bien, puisque les Gaulois en étaient possesseurs, qu’ils les aient prises quelque part. Nos aïeux, comme on sait, étaient d’intrépides pillards. Par les Alpes, qui ne les arrêtaient guère, ils se jetaient de temps en temps sur la Grèce et sur l’Italie. Ces contrées heureuses, pleines de temples et de palais, exerçaient un grand attrait sur eux ; les temples surtout, où depuis des siècles la superstition avait entassé tant de trésors, tentaient beaucoup leur cupidité. Ils avaient la réputation d’être fort dévots, mais ils étaient encore plus avides. C’est ainsi qu’ils allèrent rendre visite à Jupiter du Capitole, et à Apollon de Delphes. Plus tard, l’orgueil national des peuples et la vanité des prêtres, qui ne voulaient pas avouer que leur dieu n’avait pas su se défendre, inventèrent de merveilleuses histoires dans lesquelles les pillards finissaient par être vaincus à leur tour et dépouillés. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’ils revinrent chez eux avec leur riche butin. C’est ainsi que quelques-uns des objets qu’ils avaient rapportés de leur voyage se sont retrouvés dans leurs tombes. On peut voir, au musée de Saint-Germain, la reproduction très habilement faite d’un trépied qui est un des beaux ouvrages de l’art antique et dont le pareil est conservé au Vatican. Il était enfermé dans une sépulture qu’on a découverte à Dürkheim, près de Spire. Le Gaulois qui l’avait pris, tout barbare qu’il était, devait en sentir confusément la beauté, puisqu’il avait voulu le garder à ses côtés après sa mort. Une autre tombe de la même région contenait des morceaux de poterie noire avec des figures rouges. C’étaient les fragmens d’un vase qui, restauré par le directeur du musée de Mayence, le docteur Lindenschmidt, passa sous les yeux de M. de Witte, le savant du monde le plus fort sur la céramique ancienne, et celui-ci, du premier, coup, en reconnut la provenance et en fixa la date. La forme du vase, le caractère du dessin, ne laissent aucun doute ; il a été fabriqué en Étrurie, vers la fin du IVe siècle avant notre ère. C’est justement l’époque de la grande invasion gauloise qui prit et brûla Rome. Est-il trop téméraire de croire qu’il pouvait appartenir à quelque compagnon de Brennus, qui, pendant qu’il revenait chez lui avec l’or de Camille, l’enleva sur son passage dans quelque ville d’Étrurie ? S’il en est ainsi, ce vase est le souvenir vivant de la plus brillante équipée de nos pères ; c’est un témoignage de cet esprit d’aventure, une de nos passions les plus tenaces, qui nous a menés dans tant de pays, mais qui, par de tristes retours, a quelquefois mené l’étranger chez nous.

Ces divers objets remplissent trois salles (les VIe, VIIe, VIIIe), qui comptent parmi les plus intéressantes du musée. Mais ici nous trouvons pour la première fois une lacune ; les quatre qui doivent suivre ne sont pas encore installées et par conséquent ouvertes au public. Elles achèveront de nous faire connaître les Gaulois. Une d’elles contiendra la reproduction de ces oppida, ou camps retranchés, dans lesquels la population se réfugiait en temps de guerre. On en connaît aujourd’hui un assez grand nombre. A Murcens, près de Cahors, au Mont-Beuvray, l’ancienne Bibracte, et ailleurs, on a mis à découvert les murailles qui leur servaient de défense. Ces murs se reconnaissent au mélange assez surprenant de poutres et de pierres, qui présentait cet avantage, nous dit César, « que la pierre les préservait du feu et le bois du bélier. » Il est facile de vérifier ce témoignage à Saint-Germain, devant la réduction fidèle des murailles de Murcens, qui nous les montre dans leur état actuel, et le plan restauré qui les remet dans leur état ancien. Quand on aura ainsi réuni quelques-uns de ces oppida et qu’ils seront placés les uns près des autres, on pourra, par la comparaison, se faire une idée de l’architecture militaire de nos aïeux. Elle n’était pas trop méprisable, puisqu’elle a souvent arrêté les légions de César. Une autre salle, qui est prête en partie, nous fera voir les sépultures gauloises. L’une d’elles est déjà placée : le Gaulois, un Gaulois immense, si l’on en juge par la longueur des ossemens, y repose dans sa tombe de pierre, avec ses ustensiles et ses armes. D’autres, qu’on prépare, les montreront sur leur char de bataille, comme on les trouve quelquefois, leur grande épée au côté, le casque et la couronne sur leur tête. Je suppose que l’effet qu’ils produiront sera presque aussi saisissant que celui qu’on éprouve à Copenhague, lorsqu’on visitant le musée des antiquités » du Nord, on aperçoit les guerriers de l’âge de pierre étendus dans leurs troncs d’arbres creusés. La couche de tourbe du Jutland, où on les avait enterrés, les a conservés intacts. On les revoit comme ils étaient, avec cette haute taille et ces membres vigoureux qui faisaient l’admiration et l’effroi des Romains. Leurs armes sont encore auprès d’eux, et des lambeaux de vêtemens recouvrent leur peau desséchée. Ces spectacles ne sont pas, comme on pourrait le croire, un simple amusement, un attrait pour les oisifs et les curieux. Ils rapprochent de nous cette antiquité qui nous échappe : par l’émotion même qu’ils font naître, ils nous aident à la mieux comprendre, et il semble qu’ils nous donnent une vision plus claire du passé.


III

Quand on entre dans la treizième salle, les regards sont tout de suite attirés par l’effigie d’un soldat romain reproduit exactement d’après la colonne trajane. Ce soldat est là tout à fait à sa place : nous arrivons au temps où les légions pénètrent dans la Gaule chevelue, et nous allons avoir sous les yeux les souvenirs de ces dix campagnes qui firent perdre à notre pays sa liberté.

Ces souvenirs devraient affliger notre patriotisme ; cependant nous les regardons aujourd’hui sans colère et même sans tristesse. Voltaire était d’assez mauvaise humeur quand il voyait que César, malgré les rudes leçons qu’il nous a données, est resté populaire chez nous ; il lui est arrivé de s’indigner contre nos savans de province, qui s’occupent de lui avec tant de complaisance. « Vous ne passez pas, dit-il, par une seule ville de France, ou d’Espagne, ou des bords du Rhin, ou du rivage d’Angleterre, où vous ne trouviez de bonnes gens qui se vantent d’avoir eu César chez eux. Chaque province dispute à sa voisine l’honneur d’être la première en date à qui César donna les étrivières. — C’est par ce chemin, — non c’est par cet autre, qu’il passa pour venir nous égorger, pour caresser nos femmes et nos filles, pour nous imposer des lois par interprètes et pour nous prendre le très peu d’argent que nous avions. Un antiquaire italien, en passant il y a quelques années par Vannes en Bretagne, fut fort émerveillé d’entendre les savans de Vannes s’enorgueillir du séjour de César dans leur ville. — Vous avez sans doute, leur dit-il, quelque monument de ce grand homme ? — Oui, répondit le plus notable, nous vous montrerons l’endroit où ce héros fit pendre tout le sénat de notre province. » Voltaire a raison sans doute de rappeler que César a très rudement traité nos pères. On a bien fait de s’en souvenir et d’élever une statue à Vercingétorix, qui osa lui tenir tête. Le patriotisme et l’honneur étaient dans le camp de ceux qui se réunirent à la voix du chef arverne pour chasser l’étranger et qui pensaient qu’il n’y a aucun bien qu’on puisse mettre au-dessus de l’indépendance de son pays. Il faut avouer pourtant que nous devons au proconsul romain des biens précieux aussi et qui nous ont faits ce que nous sommes. La Gaule, quand César y entra, se perdait dans de basses discordes. Dominée par une noblesse orgueilleuse et un clergé tout-puissant, elle restait fermée aux grandes civilisations qui l’entouraient. Incapable d’un effort commun, elle semblait destinée à devenir la proie d’un ennemi plus fort ou plus habile. Mais à qui allait échoir cette noble conquête ? Deux peuples se la disputaient : les Germains avaient déjà passé le Rhin, quand les Romains franchirent les Alpes. Les uns nous auraient donné la barbarie ; les autres nous apportaient la civilisation : il ne faut pas nous affliger que la civilisation ait vaincu. Quand je vois tout ce que nous devons à Rome, les liens qui nous attachent encore à elle, à travers les âges, quand je songe que cette langue que je parle est à peu près la sienne, que la littérature qui me charme et dont je suis nourri lui appartient à moitié, que j’ai pris d’elle tant de sentimens, tant d’idées, un tour d’esprit particulier et la façon dont je juge les choses, des qualités dont je suis fier, des défauts auxquels je tiens autant qu’à mes qualités, qu’enfin je suis presque aussi Romain que Gaulois, j’avoue que, malgré les efforts de Voltaire, il ne m’est pas possible de m’irriter contre César et que la défaite de nos aïeux ne me paraît pas être de celles qu’on doit beaucoup déplorer.

L’ornement principal de la treizième salle est le grand plan en relief qui représente le plateau d’Alise-Sainte-Reine et les collines qui l’entourent : c’est là que se passa la dernière scène et la plus dramatique de cette grande lutte. On y verra le tracé des lignes de circonvallation, par lesquelles César enferma l’ennemi dans Alise, et celles de contrevallation qui devaient le protéger contre les attaques d’un ennemi extérieur ; il avait prévu le cas, qui ne manqua pas d’arriver, où il pourrait être à la fois assiégeant et assiégé. Il a été facile de retrouver tous ces fossés, car l’expérience prouve que les terres une fois remuées se reconnaissent aisément et qu’elles ne se relient jamais tout à fait aux terres vierges qui les encadrent. On a représenté sur le plan toutes les inventions habiles que César a décrites et par lesquelles il essaya de suppléer au nombre qui lui faisait défaut. On y voit ces trous dissimulés par des branches d’arbres, dans lesquels les hommes et les chevaux devaient tomber, ces poutres pointues, ces pieux durcis, ces hameçons de fer, nommés stimuli, qu’on enfonçait dans des piquets de bois et qui devaient rendre si difficile à la cavalerie l’accès des fossés. De cette façon, toute manœuvre secrète et rapide était impossible, et César, qui se gardait bien et ne perdait pas l’ennemi de vue, avait toujours le temps de se porter avec ses troupes sur l’endroit menacé. Cinq de ces stimuli étaient restés sur le sol d’Alise ; ils ont été portés au musée de Saint-Germain. On y a recueilli aussi des épées, des javelots, des boucliers, une coupe d’argent d’un travail délicat, ornée d’une guirlande de feuillage et de baies en relief, qui a dû appartenir sans doute à quelqu’un de ces élégans de Rome que César aimait à s’attacher et qui allaient servir en Gaule avec lui, des monnaies romaines, dont aucune ne dépasse l’an 702, où Alise fut prise, des monnaies gauloises, antérieures aussi à l’époque du siège, et dont l’une porte l’image de Vercingétorix. Tous ces restes précieux sont conservés dans les vitrines du musée, autour du plan d’Alise.

Ce qui n’y est pas, ce que j’y voudrais voir, c’est un soldat gaulois, qu’on placerait en face du légionnaire romain. Il serait aisé d’en avoir une image fidèle. On prendrait pour l’ensemble et l’essentiel la statue trouvée à Mondragon, dont le musée de Saint-Germain possède un moulage. Ce soldat de haute taille, qui s’appuie sur son grand bouclier, on le coifferait d’un de ces casques cornus qui se voient sur l’arc d’Orange [6]. On lui mettrait au cou un collier, on le couvrirait du sagum, qui n’est pas une blouse, comme on le prétend quelquefois, mais une sorte de plaid s’attachant sur l’épaule ou sur la poitrine. On pourrait enfin lui placer dans la main cette petite enseigne gauloise qu’on voit au musée et qui se compose d’un sanglier au bout d’une pique, et l’on aurait ainsi la reproduction fidèle d’un de ces « réguliers » de Vercingétorix qui firent passer de si cruelles heures aux soldats de César.

Il était beau sans doute de conquérir la Gaule en dix ans ; mais ce qui fut plus remarquable encore, c’est de l’avoir rendue si vite romaine. Une fois qu’elle fut soumise, les Romains la traitèrent avec douceur. César respecta son amour-propre, sa principale passion, et ne fut avec elle ni raide ni insultant. Il réunit ceux qui avaient pris, dans ces dix ans de batailles, l’habitude de se battre toujours, et forma de ces soldats incorrigibles sa légion de l’Alouette, la plus fidèle et la plus brave de celles qu’il menait à la conquête de Rome. Les autres furent heureux de jouir enfin du calme et de la paix. Quelques années de repos suffirent pour dompter ces cœurs rebelles et les assujettir pour jamais au vainqueur. Il n’y a peut-être pas d’autre exemple d’une nation noble, généreuse, qui se soit résignée si aisément à sa défaite. Faut-il croire, comme le disent quelquefois nos ennemis, que notre pays soit sujet à ces momens de lassitude qui le jettent dans les bras d’un maître ; ou ne vaut-il pas mieux penser qu’il fut alors vaincu par une civilisation séduisante, que les lettres et les arts, que le vainqueur lui fit connaître, le consolèrent de ce qu’il perdait, et qu’il regretta médiocrement une indépendance qui l’avait si longtemps privé de ces nobles plaisirs ? Quoiqu’il en soit, la rapidité avec laquelle la langue latine s’y répandit tient du prodige. On fonda des écoles qui devinrent les plus florissantes de l’empire. La rhétorique, pour laquelle les Gaulois éprouvaient un goût instinctif, y fut cultivée avec fureur ; et moins d’un siècle après la mort de Vercingétorix, c’était un habitant de la Saintonge, Julius Africanus, qui disputait à un citoyen de Nîmes, Domitius Afer, la palme de l’éloquence romaine.

M. AI. Bertrand destine trois salles entières (XIVe-XVIe) à nous faire voir, par des exemples frappans, à quel point la Gaule s’empressa de prendre les mœurs et d’imiter les arts de ses maîtres. Ces salles, où doivent être réunis des objets curieux et coûteux, ne sont pas prêtes encore ; elles contiendront en grand nombre des spécimens de l’industrie gauloise à ce moment, verres, bronzes, poteries grossières ou élégantes. On nous donnera aussi des reproductions déduites des admirables monumens romains qui couvrent encore aujourd’hui le sol de la France. Il est à souhaiter que la collection soit complète et qu’aucun de ceux qui ont quelque importance ne soit oublié. Le rapprochement de toutes ces ruines peut amener des comparaisons utiles. Dans tous les cas, elles peuvent montrer, par leur destination même, à quel point les nations civilisées se ressemblaient alors, et que d’une extrémité du monde à l’autre elles ressentaient toutes les mêmes passions, se livraient aux mêmes plaisirs et vivaient de la même manière. Les monumens de la Gaule sont semblables à ceux qui se rencontrent ailleurs et construits de façon à flatter les mêmes goûts ou à satisfaire les mêmes besoins. Il y a des théâtres immenses, comme celui d’Orange, qui font voir à quel point les jeux scéniques étaient alors en honneur, des amphithéâtres, comme ceux de Nîmes et d’Arles, des temples, comme la Maison carrée, des aqueducs, comme le pont du Gard, des portes, des arcs de triomphe, etc. Tous ces édifices, quand ils seront réunis, nous donneront une grande idée de la prospérité de la Gaule sous l’empire. N’oublions pas qu’en général ils ont été construits aux frais des villes qui les possèdent, sans que l’état ait participé à la dépense, ce qui prouve combien la fortune des municipes était alors considérable. Jamais, je crois, ce pays-ci n’a été plus riche ou mieux administré.

On n’oubliera pas non plus, j’en suis sûr, de placer dans le musée la reproduction des autres objets d’art de nature diverse qu’on a trouvés chez nous. On y a déjà mis la mosaïque d’Autun, une des plus belles que l’antiquité nous ait laissées. Usera aisé d’en réunir quelques autres, qui se sont guère moins remarquables. On pourra copier aussi les fragmens de peinture murale qui décoraient une salle de Vienne et qui furent exposés au Palais du Trocadéro, en 1877. C’est une œuvre des premiers siècles de l’empire, qui rappelle les fresques de Pompéi ou de la Maison d’or de Néron. On y retrouve ces charmantes et capricieuses arabesques, ces pampres chargés de raisins dorés, ces branches de cerisiers garnies de fruits mûrs, et de temps en temps, des figures hardiment jetées, qui semblent planer dans l’air. Quant aux statues, on n’aura que l’embarras de les choisir. Nos aïeux avaient beaucoup de goût pour elles ; aussi en a-t-on trouvé chez nous un très grand nombre et de fort belles. Quelques-unes sont au Louvre et ne déparent pas une collection qui contient tant d’œuvres admirables. Telle est, par exemple, la Vénus accroupie de Vienne, qu’on a récemment placée non loin de la Vénus de Milo et qui soutient ce très dangereux voisinage. Mérimée disait que c’était le morceau antique le plus extraordinaire qu’on pût voir, parce que l’auteur, un artiste de premier mérite, ayant choisi pour modèle une femme de vingt-sept à vingt-huit ans, un peu grasse, avec des formes solides et charnues, n’avait reculé devant aucun des détails d’une imitation complète et exacte. Mais il est probable que ce chef-d’œuvre de sculpture réaliste était originaire de l’Italie ou de la Grèce, et qu’un riche amateur l’en avait fait venir à grands frais. Nous serions naturellement plus curieux de connaître des œuvres de provenance gauloise, et ce sont elles qu’il faut surtout réunir dans un musée d’antiquités nationales. On y mettra, par exemple, ces divinités locales qu’on représente avec la roue à la main, le collier au cou, ou serrées dans leur tunique collante, et dont on n’a dû sculpter l’image que dans le pays où on les adorait. Il y a même quelques-unes de ces statues, comme l’Apollon d’Evreux et celui de Troyes, qui, bien que ne portant pas ces signes distinctifs, ont paru pourtant appartenir à une école spéciale et toute gauloise qui aurait fleuri chez nous sous l’empire. « En analysant les particularités esthétiques des œuvres de cette école, dit M. François Lenormant, il serait facile d’y signaler déjà des qualités et des défauts qui, dans des siècles bien postérieurs, sont devenus propres à la sculpture française : preuve remarquable de la permanence des aptitudes et des tendances de race dans la population de notre pays [7] ! » Je suis d’autant plus frappé de cette dernière réflexion qu’il me semble que la littérature en confirme la vérité. Dans les lettres, comme dans les arts, quoique Rome ait été maîtresse de la Gaule pendant cinq siècles, elle n’y a pas détruit l’esprit national. L’uniformité de l’empire n’est qu’apparente ; au fond, des différences subsistent entre les diverses provinces et, c’est l’honneur de Rome qu’elle n’ait pas cherché à les effacer. Le Gaulois chez nous vit sous le Romain, et, dès qu’il parle ou qu’il écrit, il est facile de signaler, dans ses livres ou dans ses discours, « des mérites ou des défauts qui plus tard deviendront propres à la littérature française. » C’est, à ce qu’il me paraît, une raison de plus de ne pas trop regretter la domination romaine. Rome nous a donné ses qualités sans nous enlever les nôtres, et l’on peut dire qu’elle a remporté sur nous une de ces victoires où il n’y a pas de vaincus.


IV

Il ne suffit pas à M. Al. Bertrand de nous montrer, par des témoignages manifestes, à quel point la Gaule, dans les premières années de l’empire, est devenue romaine ; son ambition est plus haute ; il cherche à nous expliquer ce qu’il nous a fait voir ; il veut nous faire comprendre de quelle manière les Romains ont obtenu si vite ce résultat surprenant. C’est une leçon d’histoire et de politique qu’il prétend nous donner ; et, pour qu’elle soit complète et saisissante, il n’a besoin que de disposer dans un ordre habile et méthodique quelques salles de son musée. Quand on les a parcourues, on se rend compte aisément de la façon dont s’y prenaient les Romains pour assurer leurs conquêtes et faires des vaincus, non-seulement des sujets soumis, mais de fidèles auxiliaires, et bientôt des citoyens dévoués.

Ils commençaient par construire des routes : c’était un moyen sûr d’ouvrir un pays barbare à la civilisation. Si de plus il était fertile, les routes lui permettaient de tirer parti de ses richesses naturelles. L’aisance devenait bientôt générale, ce qui fait les affaires de ceux qui gouvernent aussi bien que de ceux qui sont gouvernés. Les Romains n’ignoraient pas que les gens qui sont à leur aise aiment le repos, redoutent les changemens et sont reconnaissans au maître qui défend la paix publique. Ils firent donc des routes dans la Gaule, comme partout. Aussi y rencontre-t-on assez souvent de ces bornes milliaires, qui, placées le long des grands chemins de l’empire, indiquaient les distances au voyageur. M. AI. Bertrand a cru de voir en reproduire quelques-unes dans la dix-septième salle du musée. La plus ancienne est du temps d’Auguste : c’est une belle colonne tronquée, sur laquelle le nom du prince et la série de ses titres officiels sont tracés en caractères nets et élégans. Il est remarquable qu’à mesure qu’on avance dans l’histoire de l’empire, les bornes milliaires ne sont plus faites avec le même soin et que les inscriptions deviennent de plus en plus grossières : là aussi le malheur des temps se fait sentir. Rien qu’en regardant celles qui portent le nom de Maximin ou de Postumus, et qui sont gravées avec une grande négligence, on devine que l’empire donnait être alors dans une triste situation, déchiré de rivalités intérieures ou vaincu par les ennemis du dehors. Cependant, malgré la misère générale, on faisait encore aux grands chemins les réparations indispensables, et ces pauvres princes tiraient quelque vanité de n’avoir pas tout à fait négligé ce que l’on regardait comme le principal intérêt de l’état et le premier devoir d’un souverain.

Un des moyens les plus efficaces dont usaient les Romains pour s’attacher les vaincus était de respecter leurs franchises municipales. On les empêchait de former une nation, mais dans leurs cités on les laissait libres. La dix-huitième salle du musée de Saint-Germain contient un certain nombre d’inscriptions qui concernent les municipes de la Gaula. Elles montrent de quelle manière ils faisaient eux-mêmes leurs affaires et l’importance qu’ils mettaient à l’élection de leurs magistrats. On se dira, en les lisant, qu’en vérité ce gouvernement qu’on ne connaît guère n’était qu’une combinaison bizarre de despotisme et de liberté, le pouvoir absolu régnant au centre sans contrôle, tandis qu’autour de la capitale et jusqu’aux extrémités du monde, les municipes jouissaient du droit de suffrage et s’administraient librement. Les libertés s’appellent l’une l’autre, avec le temps, l’indépendance des municipes devait amener celle de la province. La façon dont on parvint à la reconquérir semble d’abord assez surprenante. Le culte des Césars, qui, depuis Auguste, fut organisé dans tout l’empire, nous apparaît de loin comme la plus basse expression de la servilité ; ce fut pourtant presque partout un culte émancipateur ; il donnait l’occasion aux députés des villes de se réunir, de délibérer, de s’entendre, de former des assemblées qui représentaient le pays et qui finirent naturellement par obtenir une grande importance. M. Al. Bertrand a fait reproduire la célèbre inscription de Thorigny, où l’on voit que, vers le milieu du IIIe siècle, les députés de la Gaule, réunis auprès de l’autel de Rome et d’Auguste, s’attribuent le droit de blâmer le gouverneur de la province et même de le mettre en jugement. C’était empiéter audacieusement sur les privilèges du pouvoir central. C’est ainsi qu’au déclin de l’empire, quand le lien serré qui unissait les peuples semble près de se rompre, les nationalités vaincues qui s’étaient effacées pendant plusieurs siècles devant la domination romaine se réveillaient peu à peu et se préparaient à fermer des états distincts. A côté de ces monumens qui nous font connaître l’administration intérieure de la Gaule pendant l’empire, on a placé une reproduction par la galvanoplastie des tables de bronze de Lyon qui contiennent le discours prononcé par l’empereur Claude devant le sénat. Il s’agissait de savoir si l’on accorderait aux Gaulois le droit d’arriver dans Rome aux honneurs publics. Quelques conservateurs, imbus des vieux préjugés, résistaient ; Claude leur répondit. Tandis que, suivant l’habitude des historiens de l’antiquité, Tacite a refait le discours du prince, pour le placer dans ses Annales, les Lyonnais, touchés de l’honneur que Claude leur avait fait en prenant leur défense, allèrent chercher la harangue véritable dans les procès-verbaux du sénat et la copièrent. Nous sommes donc sûrs d’avoir les paroles mêmes de l’empereur, comme elles avaient paru dans le journal officiel de l’empire. Quel singulier orateur que ce prince fantasque ! Il se perd à chaque instant dans des digressions érudites, il s’oublie à dire des injures aux gens qu’il a fait mourir, puis il s’adresse la parole à lui-même, comme font les méridionaux, pour s’encourager à révéler toute sa pensée. Assurément Tacite lui a rendu service en lui prêtant sa belle éloquence. Pourtant le véritable discours est bien curieux ; et, quand il n’aurait pas d’autre mérite, par les divagations mêmes dont il est plein, par ce mélange de sens et de déraison, il nous fait comprendre l’homme et nous explique son règne [8].

Arrêtons-nous un peu plus longtemps dans la salle suivante, la dix-neuvième, qui contient des monumens religieux très curieux à étudier. Ils peuvent nous aider à résoudre des questions fort obscures et qu’on a beaucoup discutées. Nous ne savons presque rien de l’ancienne religion des Gaulois. César lui a consacré deux ou trois chapitres de ses Commentaires ; quelques historiens, quelques poètes du Ier siècle en disent un mot en passant : c’est peu de chose pour la connaître. Il n’en subsiste aujourd’hui aucun monument authentique antérieur à la conquête ; tous ceux que nous possédons sont du temps de l’empire, il n’y en a pas d’autres au musée de Saint-Germain, mais ceux-là sont en assez grande quantité. Voilà d’abord qui est fait pour surprendre. Une opinion fort répandue, et que de graves historiens ont consacrée en l’adoptant, prétend que l’empire a persécuté la religion gauloise et que les princes ont fait « des lois barbares » pour la combattre. Comme cette opinion contredit tout ce que nous savons de la politique ordinaire des Romains, nous pouvons affirmer, à première vue, qu’elle doit être fort exagérée. Il n’est pas dit, en effet, dans les auteurs sur lesquels on s’appuie, que Rome ait combattu la religion des Gaulois en général, mais ses prêtres, ce qui n’est pas la même chose ; ils mentionnent seulement des poursuites sévères qui furent exercées contre les druides ; et même M. Fustel de Coulanges a essayé d’établir que les textes des historiens anciens, qu’on cite avec tant de complaisance, sont en réalité moins formels et moins étendus qu’ils ne le paraissent [9]. Ils ont l’air d’abord d’être fort affirmatifs. Pline l’ancien, Suétone, disent en termes précis que Tibère abolit, supprima les druides : Druidas sustulit, abolevit. Mais il se trouve que ces expressions violentes perdent beaucoup de leur force quand on cesse de les isoler et qu’on les replace dans l’ensemble du récit. On voit alors que Suétone et Pline veulent dire simplement que Rome défendit certaines pratiques auxquelles les druides présidaient et que condamnait son humanité, par exemple qu’elle ne voulût pas tolérer ces scènes horribles où de pauvres captifs étaient brûlés en grande pompe dans des mannequins d’osier pour obtenir la faveur des dieux. S’il y eut des poursuites contre les druides, s’ils furent en certains endroits punis, dispersés, c’est qu’ils tentèrent sans doute de violer la loi, qu’ils voulurent accomplir en secret ces sacrifices sanglans qui leur donnaient tant de pouvoir sur le peuple. Il est inutile d’ajouter qu’ils perdirent aussi les privilèges politiques qu’ils avaient usurpés : c’était la suite naturelle de la conquête. Dans l’organisation nouvelle qui se fondait il n’y avait plus de place pour une grande corporation sacerdotale dominant tout le pays. Le culte, comme tout le reste, était devenu une affaire municipale. On ne pouvait plus admettre qu’en dehors de la cité il existât un pouvoir supérieur qui réglât les pratiques religieuses pour toute la nation. Autour de lui, l’unité gauloise pouvait se reformer un jour, et c’était un danger que les Romains ne voulaient pas courir. Les druides furent donc dépouillés de toute leur autorité politique, et en même temps leur influence religieuse s’affaiblit. C’était pour eux une épreuve redoutable que d’être mis en contact avec la civilisation romaine ; ils soutinrent mal la comparaison. Leurs écoles furent désertées pour celles des rhéteurs ; quand on connut les ouvrages des grands poètes de la Grèce, on n’eut plus de plaisir à apprendre par cœur les milliers de vers barbares dont ils chargeaient la mémoire de leurs élèves ; leur science incomplète et ce pythagorisme inconscient, qui charmaient des ignorans, parurent ridicules à des gens qui pouvaient lire Platon et Aristote. Si le nom des druides subsiste encore obscurément après César, ils ne sont plus connus que comme des devins et des charlatans : on les assimile à tous ces diseurs de bonne aventure, à tous ces vendeurs de remèdes magiques dont fourmille alors le monde.

Dans tous les cas, nous ne devons pas tout à fait confondre les druides avec la religion dont ils étaient les ministres, et il serait inexact de prétendre que les coups qui les frappèrent étaient en réalité dirigés contre elle. On a remarqué qu’en général, dans les religions des peuples aryens, le crédit du prêtre est petit. Les dévots mêmes se passent aisément de son ministère ; chacun peut sans son intermédiaire s’adresser directement à ses dieux. C’est le père de famille qui prie pour les siens, c’est le premier magistrat qui sacrifie pour la cité. Il est probable que la religion gauloise, comme celles des nations de la même race, s’est longtemps développée sans subir aucune influence sacerdotale. Les druides n’étaient pas originaires de la Gaule ; César dit qu’ils vinrent de la Grande-Bretagne. Il est vrai qu’une fois établis chez nous, ils prirent vite une grande importance. La façon dont ils y sont parvenus est curieuse à étudier. Ils s’emparèrent de l’éducation de la jeunesse, ils se firent exempter du service militaire et de l’impôt. Comme ils étaient les plus intelligent et les plus instruits, ils finirent par imposer leur arbitrage dans tous les différends publics ou privés. Contre ceux qui refusaient de se soumettre à leurs décisions, ils n’avaient qu’une arme, mais terrible : l’excommunication, qui produisait précisément les mêmes effets et inspirait les mêmes terreurs qu’au moyen âge. Enfin, quoique unis à l’aristocratie et partageant le pouvoir avec elle, ils ne négligèrent pas d’exercer leur action sur le peuple. Ils le dominaient par ses faiblesses, en flattant ses instincts superstitieux, et lui donnaient le spectacle de ces sacrifices sanglans, de ces grands auto-da-fé qui passionnent toujours la dévotion populaire. Ces moyens étaient assurément fort habiles, car nous voyons que d’autres corporations religieuses les ont plus tard employés avec le même succès.

On comprend que la puissance à laquelle les druides étaient arrivés ait pu les rendre suspects aux Romains ; quant à la religion gauloise elle-même, ils n’avaient aucune raison de lui être contraires. Elle était issue de la même origine que celle des autres peuples aryens, et, pour le fond des croyances, elle leur ressemblait. C’est ce que les Romains aperçurent du premier coup. « Les Gaulois, dit César, adorent principalement Mercure, puis Apollon, Mars, Jupiter, Minerve, et ils se font de ces dieux à peu près la même idée que les autres nations. » Du moment que leurs dieux étaient les mêmes que ceux de la Grèce et de Rome, il n’y avait aucun motif de les proscrire. Aujourd’hui ils nous paraissent très différens, et il nous semble qu’il fallait mettre une grande complaisance pour les confondre. Dans un de ses dialogues les plus amusans, Lucien, dépeignant une assemblée de l’Olympe, y montre des dieux à l’aspect barbare, scythes où persans, qui ne peuvent rien dire, qui ne savent où se mettre et paraissent fort dépaysés à côté de ceux de la Grèce. Il aurait pu y joindre les dieux gaulois, qui devaient faire aussi une figure étrange dans la divine assemblée. C’est un Jupiter fort singulier que ce Taranis, avec son grand marteau, sa petite tunique, sa mine farouche, et il faut avouer qu’il ne ressemble guère à celui d’Olympie. Il y a pourtant, au musée de Saintr-Germain, des dieux plus bizarres encore ; quelques-uns sont accroupis, comme les divinités de l’Inde, d’autres ont trois têtes, d’autres portent une ramure de cerf [10]. On les honorait pourtant très pieusement à côté des dieux élégans de la Grèce, des divinités graves du Latium, de Sérapis, de Mithra, dont le culte avait été apporté de l’Orient par d’anciens soldats des légions. Tout ce monde de divinités diverses vivait en bon accord, sous la protection de Rome. Non-seulement elle ne songeait pas à les persécuter, mais M. Al. Bertrand est tenté de croire qu’elle traita les dieux gaulois avec une faveur particulière. Il fait : remarquer avec raison qu’on n’a découvert jusqu’ici aucune de leurs images, grande ou petite, dans les tombeaux, dans les oppida qu’on a fouillés en si grand nombre depuis vingt-cinq ans et où l’on trouve tant de choses. Ils existaient pourtant alors et ne sont pas nés tout d’un coup après la conquête ; mais il faut croire qu’à y avait quelque influence contraire qui paralysait leur culte. Cette influence, M. Bertrand n’hésite pas à croire que c’était celle des druides ; il suppose que pour quelque raison que nous ne savons pas ils étaient ennemis de cette mythologie populaire et que, tant qu’ils l’ont pu, ils en ont arrêté l’élan ; mais une fois que l’autorité de ces maîtres des consciences ne se fit plus sentir, on se porta avec ardeur vers les divinités négligées, et Rome fut favorable à cet épanouissement de la religion populaire. Quoi qu’il en soit de cette hypothèse ingénieuse, il est certain que, si Rome n’a pas protégé particulièrement la religion gauloise, elle ne l’a jamais combattue. Ce n’était pas sa politique d’essayer de convertir à ses croyances les peuples qu’elle avait soumis. Elle leur laissait leurs dieux et ne cherchait pas à leur imposer les siens. C’est ce qui lui rendit la conquête du monde plus facile : quand les animosités nationales se compliquent de haines religieuses, il est presque impossible de les vaincre : nous le voyons bien en Algérie. Au contraire, la tolérance des Roumains disposait les peuples à la soumission : dans un temps où la religion touchait de si près à la nationalité, les vaincus qui n’avaient pas perdu leurs dieux ne semblaient pas être tout à fait vaincus ; comme on leur épargnait, ce qu’il y a de plus grave dans la défaite, ils s’y résignaient avec plus de facilité.

Un autre motif, le plus puissant peut-être, qui rattachait les vaincus aux Romains, c’est qu’ils étaient sûrs de vivre en repos sous cette domination énergique. La paix romaine, si souvent célébrée dans les inscriptions et sur les médailles, était en somme un grand bienfait dont on n’avait guère joui jusque-là, et ce qui l’assurait au monde, c’étaient ces légions qu’Auguste avait répandues dans les principales provinces de l’empire. Aussi M. Bertrand a-t-il consacré la vingtième salle du musée au souvenir des légions romaines qui défendaient la Gaule. Elles ne résidaient pas alors dans les villes importantes comme nos régimens d’aujourd’hui. Le pays n’avait pas besoin d’être gardé à l’intérieur. Quelques troupes de policé municipale, une cohorte ou deux avec le gouverneur, plus pour relever sa dignité que pour empêcher aucun mouvement, suffisaient à tout. Le prestige de Rome maintenait tout dans l’ordre. Pendant ce temps, les soldats vivaient dans les camps, à la frontière, en face des ennemis du dehors. Il est donc naturel que les monumens qui nous restent d’eux aient été trouvés sur les deux rives du Rhin et qu’ils soient en général conservés dans les musées de l’Allemagne. M. Bertrand en a fait prendre des reproductions fidèles, afin qu’il restât chez nous quelque souvenir de ces vaillantes troupes qui, pendant quatre siècles, ont protégé nos pères contre les invasions des Germains. Le plus ancien de ces monumens, et l’un des plus curieux, est l’image de ce centurion de la treizième légion, dont la poitrine est couverte de décorations militaires et qui tient à la main l’insigne de son commandement. Au-dessous de son portrait, on lit ces mots : « Il est mort pendant la guerre de Varus : Cecidit bello Variano. » Auprès des inscriptions qui concernent les légionnaires, on a placé celles des officiers des troupes auxiliaires que Borne levait parmi les peuples soumis et qui servaient, à côté des légions. Il y en a de tous les pays, des Espagnols, des Scythes, des Daces et même des Germains, qui n’hésitaient pas à combattre leurs compatriotes. On verra que, sur leur tombe, ils se faisaient volontiers représenter à cheval, écrasant un ennemi vaincu. Cette attitude triomphante flattait sans doute leur vanité.

La Gaule vivait donc en paix, protégée par les légions. Avec la paix, le commerce, l’industrie, prirent une extension rapide ; le bien-être se répandit dans les classes inférieures. Au-dessous de cette aristocratie de naissance ou de fortune, qui occupait dans tous les municipes les emplois publics et de temps en temps quittait la province pour aller briller à Rome, il se forma une sorte de bourgeoisie composée d’hommes partis des rangs les plus bas, d’ouvriers, d’affranchis, que le travail avait conduits à l’aisance ou à la richesse. Devenus magistrats ou protecteurs de leurs collèges, puis sévirs augustaux, ils tenaient un certain rang dans leurs quartiers et quelquefois même dans la ville entière. M. Al. Bertrand a cru devoir leur consacrer la vingt-unième salle du musée. Il y a placé des tombes de petits personnages, de gens de métier, qui se sont fait représenter dans l’exercice de leur industrie. Quelques-uns sont dans leur boutique même, prêts à servir la pratique et levant la main vers les étagères pour prendre quelque objet qu’on vient acheter. Il y a des foulons, des drapiers, des sabotiers, des charcutiers (negotiator lardarius), des maçons portant la truelle, des forgerons avec leur marteau et un marchand de comestibles, dont on dit qu’il était un fort honnête homme, homo probissimus. On y voit des négocians en vin, qui dès cette époque, faisaient très vite fortune, et des membres de la corporation puissante des bateliers, chargés des transports sur les grands fleuves : l’un d’eux s’est fait représenter sur sa tombe avec sa femme ; il est en costume de travail, couvert d’une simple tunique, mais sa femme a revêtu ses plus belles parures. Ces bas-reliefs funéraires, qu’on pourra aisément multiplier, font revivre pour nous ce petit monde laborieux d’industriels et de commerçans qui mérite bien un souvenir. C’est déjà ce tiers état modeste et sensé qui, sous tous les régimes, a fait la fortune de la France. N’oublions pas qu’il est né, qu’il a grandi grâce à la protection de Rome. Quand César entra en Gaule, le peuple y était tenu dans une sorte d’esclavage, servorum loco ; il se releva sous l’empire : les monumens qui remplissent la vingt-unième salle montrent qu’il dut au gouvernement nouveau d’arriver à l’aisance et de tenir un certain rang dans l’administration de la cité. Il est naturel qu’il se soit attaché à ce régime, et nous ne devons pas être surpris qu’il ait peu regretté l’indépendance turbulente qui précéda la conquête et dont les nobles seuls profitaient. Ces monumens sont donc comme un commentaire vivant de l’histoire, et j’avais raison de dire qu’une visite au musée de Saint-Germain fait mieux comprendre que tous les raisonnemens des historiens quels moyens a pris Rome pour faire supporter sa domination au monde et comment elle l’a gardé après l’avoir conquis.

Ici s’arrête l’œuvre de M. Al. Bertrand. Il ne lui reste plus, pour la compléter, que d’atteindre l’époque de Charlemagne. En attendant qu’il puisse le faire, il faut le féliciter d’avoir conduit presque sans interruption notre histoire nationale depuis ses premières origines jusque vers la fin de l’empire romain et à la veille de l’invasion des barbares. C’est un grand service qu’il nous a rendu. Quelques personnes pourront prétendre que c’est remonter bien haut que de prendre la France à l’âge de pierre et que ce passé lointain ne peut guère avoir d’intérêt pour nous. Les Allemands sont d’un autre avis ; ils ne négligent dans leurs écoles aucune période de leurs annales, si reculée, si obscure qu’elle soit. Ils tiennent à tout et ne veulent rien laisser perdre. Ils se passionnent pour leurs ancêtres les plus antiques, les moins connus, pour Arminius, pour Conradin, et ils estiment que le patriotisme se compose de tous ces souvenirs accumulés. Pourquoi ne suivrions-nous pas leur exemple ? Il nous est d’autant plus aisé de le faire que notre pays est peut-être celui qui, au fond, a le moins changé et où le présent et le passé se relient le plus aisément ensemble. L’histoire de France est la plus logique de toutes, celle où les événemens s’enchaînent le mieux l’un à l’autre. Les plus surprenans en apparence, les moins attendus, comme la révolution, ont été lentement préparés pendant des siècles, en sorte qu’il nous est plus nécessaire qu’à personne de regarder au loin derrière nous pour comprendre ce qui se passe à nos côtés. Ne nous plaignons donc pas qu’on nous ramène trop en arrière : la France a commencé beaucoup plus tôt que nous ne le pensons, et aucune époque de son existence orageuse ne doit nous être indifférente. Dans nos plus anciens aïeux nous pouvons nous retrouver nous-mêmes ; ils ont déjà nos défauts et nos qualités, et ce n’est qu’en les connaissant que nous arriverons à nous bien connaître.


GASTON BOISSIER.

  1. « Les figures d’animaux sculptées sur ces objets, dit M. Worsaae. (Colonisation de la Russie), sont d’une conception et d’un dessin, qui peuvent exciter la surprise ; mais, d’autre part, elles rappellent d’une façon frappante de semblables sculptures en os, faites de nos jours chez certaines tribus d’Esquimaux qui peuvent, à différens égards, être comparées aux antiques populations de la période du renne. »
  2. M. le baron de Baye, qui a récemment fouillé cent vingt grottes dans la Champagne, a trouvé dans sept de ces grottes des sculptures faites en demi-relief sur les murailles. Ces sculptures représentent des figures humaines, probablement des femmes. Elles offrent des analogies frappantes avec les types retrouvés a Santorin et en Troade. Voyez, à ce sujet, l’article de M. A. de Barthélémy dans la Revue critique du 13 juin 1881.
  3. On montre, au musée de Saint-Germain, quelques-unes de ces pierres qui ont servi à polir les autres, et qui ont été presque usées par le frottement. Parmi les silex destinés à servir de hache ou de poignard, il y en a qui n’ont pas été entièrement travaillés et dont une partie est encore engagée dans la gangue. En les regardant, nous comprenons mieux de quelle façon s’opérait le travail.
  4. On peut lire, sur ce sujet, l’ouvrage intéressant de M. Helbig intitulé : Die Italiker m der Poebene. C’est le début d’une série de travaux qu’il nous promet sur l’histoire de la civilisation et de l’art dans la haute antiquité italienne.
  5. Tandis que tous les musées réunis de France et de Belgique ne possèdent pas plus de vingt-cinq épées de bronze, il y en a plus de sept cents dans celui de Copenhague.
  6. Il existe, au musée de Saint-Germain, un excellent moulage des sculptures de l’arc de triomphe d’Orange et de celui de Saint-Remy. M. Al. Bertrand a eu l’idée de placer dans trois grandes malles du rez-de-chaussée les monumens trop vastes et trop lourds pour être mis dans les salles du haut à la place que leur date leur assignait. Ces salles mériteraient d’être étudiées à part. Je n’en dirai rien à mon grand regret, ne pouvant pas parler de tout. Du reste, ce travail a été fait en partie dans le Journal des savans de l’année dernière par M. de Saulcy, l’érudit aimable et distingué que la France a perdu, il y a quelques mois. En regardant de près l’arc d’Orange, M. de Saulcy a renouvelé le tour de force accompli par Séguier, au siècle dernier, à propos de la Maison carrée de Nîmes : au moyen des trous laissés par les crampons de fer qui attachaient les lettres sur l’architrave de marbre, il a restitué le commencement de l’inscription, et prouvé, contrairement à l’opinion des archéologues, que le monument a été élevé en l’honneur de Tibère, après la défaite de Sacrovir.
  7. Je tire ces indications de la Gazette archéologique, publiée par MM. de Witto et François Lenormant, membres de l’Académie des inscriptions. Cet excellent recueil, qui contient tant d’articles intéressans sur l’art antique, a été amené à s’occuper assez souvent de la sculpture gauloise.
  8. Une inscription, qu’on a trouvée en 1869, près de Trente, contient un édit de Claude. Il l’avait évidemment rédigé lui-même, et l’on y reconnaît sa façon d’écrire et de raisonner. Il y parle de ses prédécesseurs avec un sans-gêne fort singulier chez un souverain. Il fait allusion à la manie qu’avait son oncle Tibère de vivre toujours loin de Rome, et rappelant une action assez sage de son neveu Caligula, il fait remarquer que cette fois au moins il n’avait pas été trop sot : non stulte quidem.
  9. M. Fustel de Coulanges a soutenu cette opinion dans un excellent mémoire intitulé : Comment le druidisme a disparu, qui a été lu en 1879 à l’Académie des sciences morales. Il y a pourtant un de ses argumens qui me laisse quelques doutes. La preuve, dit-il, que Tibère n’a pas aboli les druides, c’est qu’ils subsistent après lui. La raison n’est pas concluante. Les Romains ont voulu plusieurs fois abolir chez eux les cultes étrangers ; ils n’y sont jamais parvenus. La persistance du culte d’Isis, de Sabazius, etc. ne prouve pas qu’ils n’aient pas été plusieurs fois persécutés et solennellement supprimés. C’est dans sa lutte contre les religions du dehors que l’autorité romaine a surtout été impuissante.
  10. On remarquera aussi à Saint-Germain un grand nombre d’images d’Epona, la déesse protectrice des chevaux, représentée par une femme assise sur une jument vigoureuse. Ce culte avait passé de la Gaule en Italie, et nous savons qu’à Rome, dans les écuries des amateurs, il y avait toujours une figure d’Epona. Les déesses mères (Matres ou Matronœ) sont aussi assez nombreuses. Elles portent un enfant sur les genoux, dans l’attitude que le christianisme donnera plus tard à la vierge Marie. Voyez, sur ces divinités, l’Esquisse de la religion des Gaulois, par M. H. Gaidoz.