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XXI.

LE GARÇON DE MOULIN.

— Ma chère dame dit en toute hâte le meunier qui entendait Rose venir derrière Marcelle, j’ai deux cents choses à vous dire, mais je ne peux pas débiter tout cela en deux minutes ! Ici d’ailleurs (je ne parle pas de mademoiselle Rose), les murs ont des oreilles très-longues, et si je vas me promener seul avec vous, ça donnera des soupçons sur certaines affaires… Enfin, il faut que je vous parle, comment ferons-nous ?

— Il y a un moyen bien simple, répondit madame de Blanchemont. J’irai me promener aujourd’hui, et je trouverai bien le chemin d’Angibault.

— D’ailleurs, si mademoiselle Rose voulait vous le montrer… dit Grand-Louis au moment où Rose entrait, et entendait les dernières paroles de Marcelle… Si tant est, ajouta-t-il, qu’elle ne soit pas trop en colère contre moi…

— Ah ! grand étourdi ! vous allez me faire gronder par ma mère d’une belle façon ! répondit Rose. Elle ne m’a encore rien dit, mais avec elle ce qui est différé n’est pas perdu.

— Non, mademoiselle Rose, non, ne craignez rien. Votre maman, cette fois, ne dira mot, Dieu merci ! Je me suis justifié, votre papa m’a pardonné, il s’est chargé d’apaiser madame Bricolin, et pourvu que vous ne me gardiez pas rancune de ma sottise…

— Ne parlons plus de cela, dit Rose en rougissant. Je ne vous en veux pas, Grand-Louis. Seulement vous auriez pu me crier votre justification un peu moins haut en sortant ; vous m’avez réveillée en peur.

— Vous dormiez donc ? Je ne croyais pas.

— Allons, vous ne dormiez pas, petite rusée, dit Marcelle, puisque vous avez fermé vos rideaux avec fureur.

— Je dormais à moitié, dit Rose en tâchant de cacher son embarras sous un air de dépit.

— Ce qu’il y a de plus clair là dedans, dit le meunier avec une douleur ingénue, c’est qu’elle m’en veut !

— Non, Louis, je te pardonne, puisque tu ne me savais pas là, dit Rose, qui avait eu trop longtemps l’habitude de tutoyer le Grand-Louis, son ami d’enfance, pour ne pas y retomber soit par distraction, soit à dessein. Elle savait bien qu’un seul mot de sa bouche accompagné de ce délicieux tu changeait en joie expansive toutes les tristesses de son amoureux.

— Et pourtant, dit le meunier, dont les yeux brillèrent de plaisir, vous ne voulez pas venir vous promener au moulin aujourd’hui avec madame Marcelle ?

— Comment donc faire, Grand-Louis, puisque maman me l’a défendu, je ne sais pas pourquoi ?

— Votre papa vous le permettra. Je me suis plaint à lui des duretés de madame Bricolin ; il les désapprouve et m’a promis d’ôter à sa dame les préventions qu’elle a contre moi… je ne sais pas pourquoi non plus.

— Ah ! tant mieux ! s’il en est ainsi, s’écria Rose avec abandon. Nous irons à cheval, n’est-ce pas, madame Marcelle ? vous monterez ma petite jument, et moi, je prendrai le bidet à papa ; il est très-doux et va très-vite aussi.

— Et moi, dit Édouard, je veux monter à cheval aussi.

— Cela est plus difficile, répondit Marcelle. Je n’oserai pas te prendre en croupe, mon ami.

— Ni moi non plus, dit Rose, nos chevaux sont un peu trop vifs.

— Oh ! je veux aller à Angibault, moi ! s’écria l’enfant. Maman, emmène-moi au moulin !

— C’est trop loin pour vos petites jambes, dit le meunier ; mais moi je me charge de vous, si votre maman y consent. Nous partirons les premiers dans ma charrette, et nous irons voir traire les vaches pour que ces dames trouvent de la crème en arrivant.

— Vous pouvez bien le lui confier, dit Rose à Marcelle. Il est si bon pour les enfants ! j’en sais quelque chose, moi !

— Oh ! vous, vous étiez si gentille ! dit le meunier tout attendri, vous auriez dû rester toujours comme cela !

— Merci du compliment, Grand-Louis !

— Je ne veux pas dire que vous ne soyez plus gentille, mais que vous auriez dû rester petite. Vous m’aimiez tant dans ce temps-là ! vous ne pouviez pas me quitter ; toujours pendue à mon cou !

— Il serait plaisant, dit Rose moitié troublée, moitié railleuse, que j’eusse conservé cette habitude !

— Allons, reprit le meunier s’adressant à Marcelle, j’emmène le petit, c’est convenu ?

— Je vous le confie en toute sécurité, dit madame de Blanchemont en lui mettant son fils dans les bras.

— Ah ! quel bonheur ! s’écria l’enfant. Alochon, tu me mettras encore au bout de tes bras pour me faire attraper des prunes noires aux arbres tout le long du chemin !

— Oui, Monseigneur, dit le meunier en riant ; à condition que vous ne m’en ferez plus tomber sur le nez.

Grand-Louis cheminant et jouant sur sa charrette avec le bel Édouard qui faisait battre son cœur en lui rappelant les grâces, les caresses et les malices de Rose enfant, approchait de son moulin, lorsqu’il aperçut dans la prairie Henri Lémor qui venait à sa rencontre, mais qui retourna aussitôt sur ses pas et rentra précipitamment dans la maison pour se cacher, en reconnaissant Édouard à côté du meunier.

— Mène Sophie au pré, dit Grand-Louis à son garçon de moulin en s’arrêtant à quelque distance de la porte. Et vous, ma mère, amusez-moi cet enfant-là. Ayez-en soin comme de la prunelle de vos yeux ; moi, j’ai un mot à dire au moulin.

Il courut alors retrouver Lémor, qui s’était enfermé dans sa chambre, et qui lui dit, en ouvrant avec précaution :

— Cet enfant me connaît ; j’ai dû éviter ses regards.

— Et qui diable pouvait se douter que vous seriez encore là ! dit le meunier qui avait peine à revenir de sa surprise. Moi qui vous avais fait mes adieux ce matin et qui vous croyais déjà mettant à la voile pour l’Afrique ! Quel chevalier errant, ou quelle âme en peine êtes-vous donc ?

— Je suis une âme en peine, en effet, mon ami. Ayez compassion de moi. J’ai fait une lieue ; je me suis assis au bord d’une fontaine, j’ai rêvé, j’ai pleuré, et je suis revenu : je ne peux pas m’en aller !

— Eh bien, c’est comme cela que je vous aime, s’écria le meunier en lui secouant la main avec force. Voilà comme j’ai été plus de cent fois ! Oui, plus de cent fois, j’ai quitté Blanchemont en jurant de n’y jamais remettre les pieds, et il y avait toujours au bord du chemin quelque fontaine où je m’asseyais pour pleurer, et qui avait la vertu de me faire retourner d’où je venais. Mais écoutez, mon garçon, il faut être sur vos gardes : je veux bien que vous restiez chez nous tant que vous ne pourrez pas vous décider à vous en aller. Ce sera long, je le prévois. Tant mieux, je vous aime ; je voulais vous retenir ce matin, vous revenez, j’en suis heureux, et je vous en remercie. Mais pour quelques heures il faut vous éloigner. Elles vont venir ici.



Lemor blotti dans son grenier. (Page 58.)

— Toutes les deux ! s’écria Lémor, qui comprenait Grand-Louis à demi-mot.

— Oui, toutes les deux. Je n’ai pas pu dire un mot de vous à madame de Blanchemont. Elle vient pour que je lui parle de ses affaires d’argent, sans savoir que j’ai à lui parler de ses affaires de cœur. Je ne veux pas qu’elle vous sache ici avant d’être bien sûr qu’elle ne me grondera pas de vous y avoir amené… D’ailleurs, je ne veux pas la surprendre, surtout devant Rose, qui ne sait sans doute rien de tout cela. Cachez-vous donc. Elles ont demandé leurs chevaux comme je partais. Elles auront déjeuné comme déjeunent les belles dames, c’est-à-dire comme des fauvettes ; leurs montures n’ont pas les épaules froides, elles peuvent être ici d’un moment à l’autre.

— Je pars… je m’enfuis ! dit Lémor tout pâle et tout tremblant : ah ! mon ami, elle va venir ici !

— J’entends bien ! ça vous saigne le cœur de ne pas la voir ! oui, c’est dur, j’en conviens !… Si on pouvait compter sur vous… si vous pouviez jurer de ne pas vous montrer, de ne bouger ni pied ni patte tout le temps qu’elles seront par ici… je vous fourrerais bien dans un endroit d’où vous la verriez sans être aperçu.

— Oh ! mon cher Grand-Louis, mon excellent ami, je promets, je jure ! cachez-moi, fût-ce sous la meule de votre moulin…

— Diable ! il n’y ferait pas bon, la Grand’-Louise a les os plus durs que vous. Je vas vous serrer plus mollement. Vous monterez dans mon grenier à foin, et par le trou de la lucarne vous pourrez voir passer et repasser ces dames. Je ne serai pas fâché que vous voyiez Rose Bricolin ; vous me direz si vous avez connu à Paris beaucoup de duchesses plus jolies que ça. Mais attendez que j’aille voir ce qui se passe !



Le mendiant toisait d’un air dédaigneux Lemor. (Page 62)

Et le Grand-Louis gravit un peu la côte de Condé d’où l’on découvrait les tours de Blanchemont et à peu près tout le chemin qui y mène. Quand il se fut assuré que les deux amazones ne paraissaient pas encore, il retourna auprès de son prisonnier.

— Ça, mon camarade, lui dit-il, voilà un miroir de deux sous et un vrai rasoir de meunier, vous allez me jeter bas cette barbe de bouc. C’est déplacé dans un moulin. C’est un nid à farine. Et puis, si par malheur on apercevait le bout de votre museau, ce changement vous rendrait moins facile à reconnaître.

— Vous avez raison, dit Lémor, et je vous obéis bien vite.

— Savez-vous, reprit le meunier, que j’ai mon idée en vous faisant mettre bas cette toison noire ?

— Laquelle ?

— Je viens d’y penser, et j’ai arrêté ce qui suit : vous allez rester chez moi jusqu’à ce que vous vous soyez décidé à ne plus faire de peine à ma chère dame, et à changer vos folles idées sur la fortune. Quand même vous n’y resteriez que peu de jours, il ne faut pas qu’on sache qui vous êtes, et votre barbe vous donne un air citadin qui attire les yeux. J’ai dit en l’air, hier soir, à ma bonne femme de mère, que vous étiez un arpenteur. C’est le premier mensonge qui m’est venu, et il est absurde. J’aurais mieux fait de dire tout de suite votre état. Au reste, ma mère, qui ne s’étonne de rien, trouvera tout simple que du cadastre vous ayez passé dans la mécanique. Vous allez donc être meunier, mon cher, ça vous va mieux. Vous vous occuperez, ou vous aurez l’air de vous occuper au moulin ; vous avez certainement des connaissances dans la partie, et vous serez censé me conseiller pour l’établissement d’une nouvelle meule. Vous serez une rencontre utile que j’aurai faite à la ville. Comme cela, votre présence chez moi n’étonnera personne. Je suis adjoint, je réponds de vous, personne ne demandera à voir votre passe-port. Le garde champêtre est un peu curieux et bavard. Mais avec une ou deux pintes de vin on endort sa langue. Voilà mon plan. Il faut vous y conformer ou je vous abandonne.

— Je me soumets, je serai votre garçon de moulin, je me cacherai, pourvu que je ne parte pas sans revoir, ne fût-ce que d’ici et pour un instant…

— Chut ! j’entends des fers sur les cailloux… tric tric… c’est la jument noire à mademoiselle Rose ; trac trac… c’est le bidet gris à M. Bricolin. Vous voilà assez rasé, assez lavé, et je vous assure que vous êtes cent fois mieux comme ça. Courez au foin et poussez sur vous le volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon garçon y monte, faites semblant de dormir. Une sieste dans le foin est une douceur que les gens du pays se donnent souvent, et une occupation qui leur paraît plus chrétienne que celle de réfléchir tout seul les bras croisés et les yeux ouverts… Adieu ! voilà mademoiselle Rose. Tenez, la première en avant ! voyez comme ça trottine légèrement et d’un air décidé !

— Belle comme un ange ! dit Lémor qui n’avait regardé que Marcelle.