Ouvrir le menu principal

◄  V.
VII.  ►

VI.

UN NOM SUR UN ARBRE.

Madame de Blanchemont tressaillit et faillit laisser échapper un cri du fond de son cœur, en cherchant des yeux ce qui avait pu motiver l’exclamation de l’enfant.

En suivant la direction des regards et des gestes d’Edouard, Marcelle remarqua un nom creusé au canif sur l’écorce d’un arbre. L’enfant commençait à savoir lire, surtout certains mots qui lui étaient familiers, certains noms qu’on lui avait peut-être fait épeler de préférence. Il avait parfaitement reconnu celui d’Henri inscrit sur le tronc lisse d’un peuplier blanc, et il s’imaginait que son ami venait de le tracer. Entraînée par l’imagination de son fils, Marcelle se persuada avec lui, pendant quelques instants, qu’elle allait voir Henri Lémor sortir des bosquets d’aunes et de trembles. Mais il ne lui fallut pas beaucoup réfléchir pour sourire tristement de sa facilité à se faire illusion. Cependant, comme on ne renonce pas volontiers à une espérance, si folle qu’elle soit, elle ne put se défendre de demander à la meunière quelle personne de sa famille ou de son entourage portait le nom d’Henri.

— Aucune que je sache, répondit la mère Marie. Je ne connais point cela. Il y a bien au bourg de Nohant une famille Henri, mais ce sont des gens comme moi, qui ne savent écrire ni sur le papier ni sur les arbres… À moins que le fils qui revient de l’armée… mais bon ! il y a plus de deux ans qu’il n’est venu par ici.

— Vous ne savez donc pas qui peut avoir écrit ce nom ?

— Je ne savais pas seulement qu’il y eût là quelque chose d’écrit. Je n’y ai jamais fait attention. Et quand je l’aurais vu, je ne sais pas lire. J’avais pourtant le moyen d’être bien éduquée, mais dans mon temps ce n’était guère la mode. On faisait une croix sur les actes en guise de signature, et c’était aussi bon devant la loi.

Le meunier était revenu avertir que le déjeuner était prêt. En voyant l’attention de Marcelle fixée sur ce nom, lui qui savait très-bien lire et écrire, mais qui n’avait rien remarqué jusqu’alors, il chercha à expliquer le fait.

— Je ne vois que l’homme de l’autre jour qui ait pu s’amuser à cela, dit-il, car il ne vient guère de gens de la ville par ici.

— Et qu’est-ce que c’est que l’homme de l’autre jour ? demanda Marcelle en s’efforçant de prendre un air d’indifférence.

— C’était un monsieur qui ne nous a pas dit son nom, répondit la vieille. Nous ne savons pas grand’chose, et pourtant nous savons que la curiosité est malhonnête. Louis est comme moi là-dessus, et, au contraire des gens de notre pays qui interrogent à tort et à travers tous les étrangers qu’ils rencontrent, nous ne désirons jamais savoir que ce qu’on désire que nous sachions. Ce monsieur là avait l’air de vouloir garder son nom et ses intentions pour lui seul.

— Et cependant il faisait beaucoup de questions, ce garçon-là, observa le Grand-Louis, et nous aurions été en droit de lui en faire à notre tour. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas osé. Il n’avait pourtant pas la mine bien méchante, et je ne suis pas très honteux de mon naturel ; mais il avait un air tout drôle et qui me faisait de la peine.

— Quel air avait-il donc ? demanda Marcelle, dont la curiosité et l’intérêt s’éveillaient à chaque mot du meunier.

— Je ne saurais vous dire, répondit celui-ci ; je n’y faisais pas grande attention pendant qu’il était là, et quand il a été parti, je me suis mis à y penser. Vous souvenez-vous, ma mère ?

— Oui, tu me disais : « Tenez, mère, en voilà un qui est comme moi, il n’a pas tout ce qu’il désire. »

— Bah ! bah ! je ne disais pas cela, reprit le Grand-Louis, qui craignait que sa mère ne laissât échapper son secret, et ne se doutait pas qu’il fût déjà révélé. Je disais simplement : Voilà un particulier qui n’a pas l’air bien content d’être au monde.

— Il était donc fort triste ? dit Marcelle émue.

— Il avait l’air de penser beaucoup. Il est resté au moins trois heures tout seul, assis par terre, là où vous êtes maintenant, et il regardait couler la rivière, comme s’il eût voulu compter toutes les gouttes d’eau. J’ai cru qu’il était malade, et j’ai été, par deux fois, lui offrir d’entrer à la maison pour se rafraîchir. Quand j’approchais de lui, il sautait comme un homme qu’on réveille, et il prenait un air fâché. Puis, tout de suite, il avait un visage très-doux et très-bon, et il me remerciait. Il a fini par accepter un morceau de pain et un verre d’eau, pas davantage.

— C’est Henri ! s’écria le petit Edouard qui, pendu à la robe de sa mère, écoutait avec attention. Tu sais bien, maman, qu’Henri ne boit jamais de vin.

Madame de Blanchemont rougit, pâlit, rougit encore, et d’une voix qu’elle s’efforçait en vain d’assurer, elle demanda ce que cet étranger était venu faire dans le pays.

— Je n’en sais rien, répondit le farinier qui, fixant son regard pénétrant sur le beau visage ému de la jeune dame, se dit en lui-même :

— En voilà encore une qui a, comme moi, son idée dans la tête !

Et, voulant satisfaire autant que possible la curiosité de Marcelle sur l’étranger, et la sienne propre sur les sentiments de son hôtesse, il entra complaisamment dans tous les détails qu’elle attendait avec anxiété.

L’étranger était arrivé à pied, il y avait environ quinze jours. Il avait erré deux jours dans la Vallée-Noire, et on ne l’avait plus revu. On ne savait pas où il avait passé la nuit ; le meunier présumait que c’était à la belle étoile. Il ne paraissait pas très nanti d’argent. Il avait pourtant offert de payer son maigre repas au moulin ; mais sur le refus du meunier, il avait remercié avec la simplicité d’un homme qui ne rougit pas d’accepter l’hospitalité d’un homme de même condition que lui. Il était vêtu comme un ouvrier propre ou comme un bourgeois de campagne, avec une blouse et un chapeau de paille. Il avait un bien petit havre-sac sur le dos, et, de temps en temps, il le mettait sur ses genoux, en tirait du papier et avait l’air d’écrire comme s’il eût pris des notes. Il avait été à Blanchemont, à ce qu’il disait, mais personne ne l’y avait vu. Cependant, il parlait de la ferme et du vieux château comme un homme qui a tout examiné. En mangeant son pain et buvant son eau, il avait fait beaucoup de questions au meunier sur l’étendue des terres, sur leur rapport, sur les hypothèques dont elles étaient grevées, sur la réputation et le caractère du fermier, sur les dépenses de feu M. de Blanchemont, sur ses autres terres, etc. ; enfin, on avait fini par le prendre, au moulin, pour un homme d’affaires envoyé par quelque acheteur, pour avoir des informations et reconnaître la qualité du terrain.

— Car il paraît que la terre de Blanchemont va être mise en vente, si elle ne l’est pas déjà, ajouta le meunier, qui n’était pas tout à fait aussi dégagé de la fièvre de curiosité particulière aux paysans de l’endroit, que le prétendait sa mère.

Marcelle, qu’une bien autre sollicitude agitait, entendit à peine la réflexion qui terminait ce récit.

— Quel âge pouvait avoir cet étranger ? Demanda-t-elle.

— Si sa figure ne ment pas, dit la meunière, il peut avoir l’âge de Louis, de vingt-quatre à vingt-cinq ans environ.

— Et… comment est-il de figure ? Est-il brun, de moyenne taille ?

— Il n’est pas grand et il n’est pas blond, dit le meunier. Il n’a pas une vilaine figure, mais il est pâle comme un homme qui ne jouit pas d’une grosse santé.

— Ce pourrait être Henri, pensa Marcelle, bien que ce portrait un peu rudement esquissé, ne répondit pas assez à l’idéal qu’elle portait dans son cœur.

— C’est un homme qui ne sera peut-être pas très coulant en affaires, reprit le Grand-Louis : car pour obliger M. Bricolin, le fermier de Blanchemont, qui veut se porter acquéreur, et pour dégoûter un peu celui-là, je m’amusais à déprécier la propriété ; mais ce garçon ne se laissait pas endormir. La terre vaut ceci et cela, disait-il, et il comptait le revenu, les charges, les frais sur le bout de ses doigts, comme un quelqu’un qui s’y connaît, et qui n’a pas besoin de longues paroles, le verre en main, à la mode du pays, pour voir le fort et le faible d’une affaire.

— Allons, je suis folle, pensa madame de Blanchemont ; cet étranger est le premier venu, quelque régisseur chargé de placer des fonds dans le pays, et son air triste, sa rêverie au bord de l’eau, c’est tout simplement le résultat de la chaleur et de la fatigue. Quant à ce nom d’Henri, c’est un hasard qu’il le porte, si tant est que ce soit lui qui l’ait écrit là. Jamais Henri ne s’est occupé d’affaires ; jamais il n’a su la valeur d’aucune propriété, la source et le cours d’aucune richesse de ce monde. Non, non, ce n’est pas lui. D’ailleurs, n’était-il pas à Paris, il y a quinze jours ? Il y en a trois que je l’ai vu, et il ne m’a pas dit qu’il se fût absenté récemment. Que serait-il venu faire dans la Vallée-Noire ? Savait-il seulement que la terre de Blanchemont, dont je ne me souviens pas de lui avoir jamais parlé, fût située dans cette province ?

Ayant détaché, non sans quelque effort, ses regards de l’inscription mystérieuse qui avait tant fait travailler sa pensée, elle suivit ses hôtes à la maison, et trouva un excellent déjeuner servi sur une table massive recouverte d’une nappe bien blanche. La fromentée (le mets favori du pays), pâte compacte de blé crevé dans l’eau et habillé dans le lait, le gâteau de poires à la crème poivrée, les truites de la Vauvre, les poulets maigres et tendres, mis tout palpitants sur le gril, la salade à l’huile de noix bouillante, le fromage de chèvre et les fruits un peu verts ; tout cela parut exquis au petit Édouard. On avait mis le couvert des deux domestiques et des deux hôtes à la même table que madame de Blanchemont, et la meunière s’étonnait beaucoup du refus de Lapierre et de Suzette, de s’asseoir à côté de leur maîtresse. Mais Marcelle exigea qu’ils se conformassent à l’usage de la campagne, et elle commença gaiement cette vie d’égalité dont l’idée lui souriait.

Les manières du meunier, étaient brusques, ouvertes, et jamais grossières. Celles de sa mère étaient un peu plus obséquieuses, et, malgré les remontrances de Grand-Louis, à qui le bon sens tenait lieu de savoir vivre, elle persécutait bien un peu ses convives pour les forcer à manger plus que leur appétit ne le comportait ; mais il y avait tant de sincérité dans son empressement, que Marcelle ne songea point à la trouver importune. Cette vieille avait du cœur et de l’intelligence, et son fils tenait d’elle à tous égards. Il avait de plus qu’elle un bon fonds d’éducation élémentaire. Il avait suivi l’école primaire ; il savait lire et comprendre beaucoup plus de choses qu’il n’était pressé de le faire voir. En causant avec lui, Marcelle trouva plus d’idées justes, de notions saines et de goût naturel, qu’elle n’en eût attendu la veille de la part du grand farinier à sa rencontre dans l’auberge. Tout cela avait d’autant plus de prix que, loin d’en faire montre et d’en tirer vanité, il affectait des manières de paysan plus rudes que celles dont il n’ignorait pas l’usage. On eût dit qu’il craignait par-dessus tout de passer pour un bel esprit de village, et qu’il avait un profond mépris pour ceux qui renient leur bonne race et leur honnête condition, en prenant des airs ridicules. Il parlait avec assez de pureté, à l’ordinaire, sans toutefois dédaigner les locutions naïves et pittoresques du terroir. Quand il s’oubliait, c’est alors qu’il parlait tout à fait bien et qu’on ne sentait plus du tout le meunier. Mais bientôt, comme s’il eût été honteux de s’écarter de sa sphère, il revenait à ses plaisanteries sans fiel et à sa familiarité sans insolence.

Cependant Marcelle fut un peu embarrassée, lorsque le patachon étant revenu se mettre à sa disposition vers sept heures du matin, elle voulut, tout en prenant congé de ses hôtes, payer la dépense qu’elle avait faite chez eux. Ils se refusèrent à rien recevoir.

— Non, ma chère dame, non, lui dit le meunier sans emphase, mais d’un ton ferme ; nous ne sommes pas aubergistes. Nous pourrions l’être, ce ne serait pas au-dessous de nous. Mais, enfin, nous ne le sommes pas, et nous ne prendrons rien.

— Comment ! dit Marcelle, je vous aurai causé tout ce dérangement et toute cette dépense sans que vous me permettiez de vous indemniser ? car je sais que votre mère m’a donné sa chambre, qu’elle a pris votre lit et que vous avez couché dans le foin de votre grenier. Vous vous êtes dérangé de vos occupations ce matin pour pêcher. Votre mère a chauffé le four, elle a pris de la peine, et nous avons fait une certaine consommation chez vous.

— Oh ! ma mère a très bien dormi et moi encore mieux, répondit le Grand-Louis. Les truites de la Vauvre ne me coûtent rien, c’est aujourd’hui dimanche, et ces jours-là je pêche toute la matinée. Pour un peu de lait, de pain et de farine qui ont servi à votre déjeuner, avec quelque mauvaise volaille, nous ne serons pas ruinés. Ainsi, le service n’est pas grand, et vous pouvez l’accepter de nous sans regret. Nous ne vous le reprocherons pas, d’autant plus que nous ne vous reverrons peut-être jamais.

— J’espère que si, répondit Marcelle, car je compte rester quelques jours au moins à Blanchemont ; je veux revenir remercier votre mère et vous d’une hospitalité si cordiale et que je suis pourtant un peu honteuse d’accepter ainsi.

— Et pourquoi avoir honte de recevoir un petit service des honnêtes gens ? Quand on est content de leur bon cœur, on est quitte envers eux. Je sais bien que dans les grandes villes tout se paie, jusqu’à un verre d’eau. C’est une vilaine coutume, et dans nos campagnes, on serait bien malheureux si on ne s’obligeait pas les uns les autres. Allons, allons, n’en parlons plus.

— Mais vous ne voulez donc pas que je revienne vous demander à déjeuner ? vous me forcez à m’abstenir de ce plaisir ou à devenir indiscrète.

— Cela c’est autre chose. Nous n’avons fait que notre devoir, en vous donnant comme vous dites l’hospitalité ; car enfin nous sommes élevés à regarder cela comme un devoir ; et, bien que la bonne coutume s’en aille un peu, bien qu’aujourd’hui les pauvres gens, sans demander qu’on leur paie ces petits services, acceptent presque tout ce qu’on leur donne en partant, nous ne sommes pas d’avis, ma mère et moi, de changer les vieux usages quand ils sont bons. S’il y avait eu aux environs une auberge passable, je vous y aurais conduite hier soir, pensant que vous y seriez mieux que chez nous, et voyant bien que vous aviez le moyen de payer votre gîte. Mais il n’y en a point, ni bonne, ni mauvaise, et, à moins d’être un homme sans cœur, je ne pouvais pas vous laisser passer la nuit dehors. Croyez-vous que je vous aurais invitée à venir chez nous, si j’avais eu l’intention de vous faire payer ? Non, puisque, comme je vous le dis, je ne suis pas aubergiste. Voyez, nous n’avons ni houx, ni genêt à notre porte.

— J’aurais dû remarquer cela en entrant, dit Marcelle, et mettre plus de discrétion dans ma conduite ici. Mais que répondez-vous à ma question ? Vous ne voulez donc pas que je revienne ?

— Cela c’est autre chose. Je vous invite à revenir tant que vous voudrez. Vous trouvez l’endroit joli, votre petit aime nos galettes. Ça m’encourage à vous dire que toutes les fois que vous reviendrez, vous nous ferez plaisir.

— Et vous me forcerez comme aujourd’hui à accepter tout gratis ?

— Puisque je vous y invite ? Je me suis donc mal expliqué ?

— Et vous ne voyez pas que, selon moi, ce serait abuser de votre bon cœur ?

— Non, je ne vois pas cela. Quand on est invité, on use de son droit en acceptant.

— Allons, dit madame de Blanchemont, vous avez la vraie politesse, je le comprends, et dans notre monde on ne l’a pas. Vous m’enseignez que la discrétion, cette qualité si vantée et malheureusement si nécessaire parmi nous, est devenue telle depuis que la bienveillance s’est changée en compliments, et depuis que le savoir-vivre n’est plus l’expression de la sincère obligeance.

— Vous parlez bien, dit le meunier dont la figure s’éclaira d’un rayon de vive intelligence, et je suis bien aise d’avoir eu l’occasion de vous obliger, foi d’homme !

— En ce cas, vous me permettrez de vous recevoir à mon tour quand vous viendrez à Blanchemont ?

— Ah ! cela, pardon ! mais je n’irai pas chez vous. J’irai chez vos fermiers, comme j’y vas souvent, porter du blé ; et je vous saluerai avec plaisir, voilà tout.

— Ah ! ah ! monsieur Louis, vous ne voulez pas déjeuner chez moi ?

— Oui et non. Je mange souvent chez vos fermiers ; mais si vous êtes là, ça sera changé. Vous êtes une dame noble, suffit.



Marcelle remarqua un nom creusé au canif sur un arbre. (Page 13.)

— Expliquez-vous, je ne comprends pas.

— Voyons, est-ce que vous n’avez pas conservé les usages des anciens seigneurs ? N’enverriez-vous pas votre meunier manger à la cuisine avec vos valets, et sans vous bien sûr ? Moi, ça ne me fâcherait pas de manger avec eux, puisque je l’ai bien fait aujourd’hui chez moi ; mais ça me paraîtrait drôle de vous avoir fait asseoir chez moi, et de ne pouvoir pas m’asseoir chez vous, au coin du feu, et votre chaise à côté de la mienne. Voilà, je suis un peu fier. Je ne vous blâmerais pas, chacun suit ses idées et ses usages ; c’est pourquoi je n’ai pas besoin d’aller me soumettre à ceux des autres quand je n’y suis pas forcé.

Marcelle fut très frappée du bons sens et de la sincère hardiesse du meunier. Elle sentit qu’il lui donnait une excellente leçon, et elle se réjouit d’avoir adopté des projets qui lui permettaient de la recevoir sans rougir.

— Monsieur Louis, lui dit-elle, vous vous trompez sur mon compte. Ce n’est pas ma faute, si j’appartiens à la noblesse ; mais il se trouve que par bonheur ou par hasard, je ne veux plus me conformer à ses usages. Si vous venez chez moi, je n’oublierai pas que vous m’avez reçue comme votre égale, que vous m’avez servie comme votre prochain, et, pour vous prouver que je ne suis pas ingrate, je mettrai, s’il le faut, votre couvert et celui de votre mère moi-même à ma table, comme vous avez mis le mien à la vôtre.

— Vrai, vous feriez cela ? dit le meunier en regardant Marcelle avec un mélange de surprise, de doute respectueux et de sympathie familière. En ce cas, j’irai… ou plutôt non, je n’irai pas ; car je vois bien que vous êtes une honnête personne.

— Je ne comprends pas non plus à quel propos cette réflexion.

— Ah ! dame ! si vous ne comprenez pas… je suis un peu en peine de m’expliquer mieux.

— Allons, Louis, je crois que tu es fou, dit la vieille Marie qui tricotait d’un air grave en écoutant toute cette conversation. Je ne sais pas où tu prends tout ce que tu dis à notre dame. Excusez, Madame, ce garçon est un sans-souci qui a toujours dit à tout le monde, petits et grands, tout ce qui lui passait par la tête. Il ne faut pas que cela vous fâche. Au fond, il a bon cœur, croyez-moi, et je vois bien à sa mine qu’il se jetterait dans le feu pour vous à cette heure.



Mais le seul aspect de Blanchemont… (Page 18.)

— Dans le feu, pas sûr, dit le meunier en riant ; mais dans l’eau, c’est mon élément. Vous voyez bien, mère, que madame est une femme d’esprit, et qu’on peut lui dire tout ce qu’on pense. Je le dis bien à M. Bricolin, son fermier, qui est certainement plus à craindre qu’elle, ici !

— Dites donc, maître Louis, parlez ! je suis très-disposée à m’instruire. Pourquoi, parce que je suis une honnête personne, ne viendriez-vous pas chez moi ?

— Parce que nous aurions tort de nous familiariser avec vous, et que vous auriez tort de nous traiter en égaux. Ça vous attirerait des désagréments. Vos pareils vous blâmeraient ; ils diraient que vous oubliez votre rang, et je sais que cela passe pour très-mal à leurs yeux. Et puis, la bonté que vous auriez avec nous, il faudrait donc l’avoir avec tous les autres, ou cela ferait des jaloux et nous attirerait des ennemis. Il faut que chacun suive sa route. On dit que le monde est grandement changé depuis cinquante ans ; moi je dis qu’il n’y a rien de changé que nos idées à nous autres. Nous ne voulons plus nous soumettre, et ma mère que voilà, et que j’aime pourtant bien, la brave femme, voit autrement que moi sur bien des choses. Mais les idées des riches et des nobles sont ce qu’elles ont toujours été. Si vous ne les avez pas, ces idées-là, si vous ne méprisez pas un peu les pauvres gens, si vous leur faites autant d’honneur qu’à vos pareils, ce sera peut-être tant pis pour vous. J’ai vu souvent votre mari, défunt M. de Blanchemont, que quelques-uns appelaient encore le seigneur de Blanchemont. Il venait tous les ans au pays et restait deux ou trois jours. Il nous tutoyait. Si ç’avait été par amitié, passe ; mais c’était par mépris ; il fallait lui parler debout et toujours chapeau bas. Moi, cela ne m’allait guère. Un jour, il me rencontra dans le chemin et me commanda de tenir son cheval. Je fis la sourde oreille, il m’appela butor, je le regardai de travers ; s’il n’avait pas été si faible, si mince, je lui aurais dit deux mots. Mais ç’aurait été lâche de ma part, et je passai mon chemin en chantant. Si cet-homme-là était vivant et qu’il vous entendît me parler comme vous faites, il ne pourrait pas être content. Tenez ! rien qu’à la figure de vos domestiques, j’ai bien vu aujourd’hui qu’ils vous trouvaient trop sans façon avec nous autres et même avec eux. Allons, Madame, c’est à vous de revenir vous promener au moulin, et à nous qui vous aimons, de ne pas aller nous attabler au château.

— Pour le mot que vous venez de dire, je vous pardonne tout le reste, et je me promets de vous convaincre, dit Marcelle en lui tendant la main avec une expression de visage dont la noble chasteté commandait le respect, en même temps que ses manières entraînaient l’affection. Le meunier rougit en recevant cette main délicate dans sa main énorme, et, pour la première fois, il devint timide devant Marcelle, comme un enfant audacieux et bon dont l’orgueil est tout à coup vaincu par l’émotion.

— Je vas monter sur Sophie, et vous servir de guide jusqu’à Blanchemont, dit-il après un instant de silence embarrassé ; ce patachon de malheur vous égarerait encore, quoiqu’il n’y ait pas loin.

— Eh bien ! j’accepte, dit Marcelle ; direz-vous encore que je suis fière ?

— Je dirai, je dirai, s’écria le Grand-Louis en sortant avec précipitation, que si toutes les femmes riches étaient comme vous…

On n’entendit pas la fin de sa phrase, et sa mère se chargea de la terminer.

— Il pense, dit-elle, que si la fille qu’il aime était aussi peu fière que vous, il n’aurait pas tant de tourment.

— Et ne pourrais-je pas lui être utile ? dit Marcelle en songeant avec plaisir qu’elle était riche et saintement prodigue.

— Peut-être qu’en disant du bien de lui devant la demoiselle, car vous la connaîtrez bien vite… Mais bah ! elle est trop riche !

— Nous reparlerons de cela, dit Marcelle en voyant rentrer ses domestiques qui venaient chercher ses paquets. Je reviendrai tout exprès, bientôt, demain, peut-être.

Le patachon roux et rageur avait passé la nuit sous un arbre, n’ayant pu découvrir, à travers l’obscurité, une maison dans la Vallée-Noire. À la pointe du jour, il avait aperçu le moulin, et il y avait été hébergé et restauré lui et son cheval. Dans sa mauvaise humeur, il était fort disposé à répondre avec insolence aux reproches qu’il s’attendait à recevoir. Mais, d’une part, Marcelle ne lui en fit aucun, et de l’autre, le farinier l’accabla de tant de moqueries, qu’il ne put avoir le dernier avec lui, et remonta tout penaud sur son brancard. Le petit Édouard supplia sa mère de le laisser aller à cheval devant le meunier qui le prit dans ses bras avec amour, en disant tout bas à la vieille Marie :

— Si nous en avions un comme ça pour nous réjouir à la maison ? hein, mère ? Mais ça ne sera jamais !

Et la mère comprit qu’il ne voulait se marier qu’avec celle à laquelle il ne pouvait raisonnablement prétendre.