Le Mariage de l’adolescent/11

Bernard Grasset (p. 138-150).



XI


Il bruinait. Un brouillard épais flottait autour de moi ; j’apercevais le contour des choses comme au travers d’une écharpe grise.

Qui n’a pas ressenti cette émotion du rendez-vous : on l’avait fixé la veille, aujourd’hui voici qu’il pleut ; et l’on y va, plein d’inquiétude, en pensant :

— Viendra-t-elle quand même ?

Je n’osais supposer que Geneviève serait exacte à sa promesse. Les chemins étaient mouillés et l’humidité pénétrante de l’air faisait frissonner. L’automne commençait ; sa tristesse semblait exprimer l’adieu mélancolique de mon pays. Je marchais sur un tapis de feuilles rousses et détrempées. On n’entendait plus de bruit, ni le cri des bêtes, ni la crécelle des insectes. C’était le grand silence des choses qui meurent.

Et tout à coup, je fus en face de Geneviève. Elle était venue, malgré le temps, malgré sa mère, inventant quelque histoire pour sortir sous la pluie. Elle enfonçait ses petits souliers dans la terre boueuse et se blottissait sous un parapluie ; elle m’attendait, dans une attitude humble et gênée ; confuse, un peu piteuse — adorable : la pudeur désarmée de cet aveu muet me bouleversa. Je pensai : « Elle m’aime. » et je savourais la joie amère d’avoir la certitude de son amour à l’instant de le perdre. Cette réflexion me transportait de bonheur et de désespoir : je touchais à la fois aux deux pôles de la passion.

Je m’écriai tristement :

— Ah ! pourquoi êtes-vous là, Geneviève !

Elle me considéra d’un air apeuré. J’ajoutai, d’une voix sourde :

— Mon mal est semblable à une maladie mortelle : en voulant le soulager, on l’aggrave. Vous êtes trop bonne et trop aimable : est-ce en me montrant votre charme que vous espérez me consoler de vous ?

Geneviève se contenta de répondre :

— Que vous êtes exalté ! Je tenais justement à vous voir pour vous faire comprendre votre tort. Vous n’avez pas de raison de tant vous désoler…

Elle s’efforçait de parler froidement, mais l’expression de son visage la trahissait. Je la sentais aussi peinée que moi-même.

Je m’aperçus qu’il tombait des gouttes d’eau sur son manteau léger ; et je lui dis :

— Enfonçons-nous dans les bois. Je connais des endroits où le fourré est si épais que la pluie ne pourrait le traverser.

Nous nous avançâmes sous la futaie, dans une allée sombre plantée d’arbres encore tout feuillus dont le dôme protégeait le sol presque sec.

Geneviève reprit :

— Non, vous n’avez pas de raison de vous désoler…

— Croyez-vous donc que je vous oublierai ?

— Mais je ne veux pas que vous m’oubliiez…

Elle continua, en détournant un peu la tête :

— Je ne suis pas venue pour vous engager à renoncer à moi, au contraire… Hier, en vous écoutant, en écoutant ma mère, j’ai senti — malgré ma raison, ma confiance filiale — que tout mon être vous approuvait… Il est des moments où nous devons obéir aux impulsions de notre âme, en dépit de la sagesse… Je suis peut-être folle, j’agis peut-être mal, mais j’ai résolu, dès cette minute, d’être votre femme, quelle que soit l’opposition que puisse rencontrer ma décision… Et c’est pour vous le dire, Philippe, que je désirais vous rencontrer aujourd’hui… pour vous répéter : « Partez sans regret… Je vous attendrai. »

Je hochais tristement la tête. Elle insista :

— Vous ne me comprenez donc pas ?… Vous devriez être heureux !

Je dis doucement :

— Ma pauvre petite Geneviève, vous ne vous rendez pas compte que vous seriez hors d’état de tenir cet engagement — telle que je vous connais… Vous êtes trop modeste, trop timide, trop soumise… Les charmantes qualités que j’admire en vous feraient obstacle à votre volonté respectueuse… Ah ! si je vous aime, c’est que votre nature est la même ; et moi, malgré ma passion, suis-je assez audacieux pour lutter contre mon père ? Allez, d’ici trois mois, vous seriez contrainte de sacrifier vos promesses pour suivre les conseils maternels !…

Elle protesta :

— Ce n’est pas bien : vous retournez les rôles… Quoique vous couriez demain tous les risques de devenir inconstant, j’aurai la force de vous garder ma confiance entière. Je vous estime trop pour douter de votre cœur. Et moi qui suis mille fois moins exposée que vous à faillir, c’est moi dont vous suspectez la fidélité ?

Je répondis gravement :

— Oui, Geneviève, si paradoxal que cela paraisse : j’ai plus de motifs de douter de vous… Car je ne lutterai que contre des tentations mauvaises, tandis que vous serez en butte au danger beaucoup plus perfide de la vertu filiale. Quand on aime sincèrement, on triomphe plus aisément du mal que du bien.

Elle me regardait d’un air stupéfait et désappointé. Elle murmura :

— Je n’aurais jamais supposé que vous seriez ainsi… Comment vous convaincre ?

Elle continuait de me regarder dans les yeux, longuement, profondément ; tourmentant son cœur et son imagination pour trouver les paroles persuasives.

Et moi, au contact de cette inutile tendresse qui avivait ma plaie, je ne pouvais réprimer le découragement dont m’accablait ce supplice de Tantale ; je me sentais imprégné d’une lourde tristesse qui m’étouffait. Je songeais au train qui m’emporterait le soir, aux trois cents kilomètres qui nous sépareraient demain…

L’atmosphère même où nous étions exacerbait cette sensation d’oppressement : le temps tournait à l’orage. Il ne pleuvait plus, mais des grondements de tonnerre éclataient avec fracas, répercutés par l’écho des collines environnantes.

Les bois s’assombrissaient sous le ciel noir. Un mouvement pressé d’ailes fuyantes agitaient les feuilles ; des bandes d’oiseaux rasaient le sol. Et l’on entendait un frémissement confus, continu, proche et lointain ; venant on ne sait d’où, des bêtes ou des branches ; comme si la forêt tout entière se fût mise à trembler.

— J’ai peur, chuchota Geneviève.

Elle était pâle ; et ses lèvres se crispaient nerveusement. Ainsi que la plupart des femmes, elle était impressionnée par l’orage. Un éclair passa devant nos yeux. Elle poussa un cri et appliqua ses mains sur son visage.

Je l’entraînai vers un fourré touffu et je la fis se réfugier à l’intérieur, en lui disant :

— Attention… Baissez-vous.

Notre asile se composait d’un inextricable fouillis de feuillage, de hautes herbes et d’arbustes. Une fois blottis au centre de ce nid de verdure, les lianes s’étaient refermées sur nous — si bien que nous ne distinguions plus l’ouverture et que nous avions l’illusion d’être enfermés dans une prison de feuilles. Le tonnerre s’entendait toujours sourdement, mais on ne voyait plus les éclairs et Geneviève se rassura.

Je la serrais dans mes bras sans qu’elle songeât à se dégager. Un découragement exaspéré me prit, à sentir Geneviève si près de moi à l’instant proche de notre séparation.

Je m’exclamai âprement :

— Ah ! Vous ne savez pas ce que j’éprouve… Vous pouvez craindre encore la foudre, craindre les dangers de mourir… Moi je ne puis craindre que de vivre. Je redoute de suivre le mouvement humain, d’être un atome de plus dans la souffrance universelle… Notre existence est une chose si brève, nous la conservons si peu de temps à l’abri de la destruction pour la voir finir dans la pourriture, que le seul bien que nous possédions est la faculté de l’abréger dans une minute de suprême délice, pour nous épargner l’horreur du réveil… Geneviève, je suis si heureux en ce moment et je serai si malheureux demain… Est-ce à l’heure où je crois posséder l’ombre du bonheur que je serais capable de me résigner aux jours douloureux qui m’attendent !…

Geneviève frissonnait contre moi. D’un geste irréfléchi, elle jeta ses bras autour de mon cou en murmurant :

— Je ne veux pas que vous ayez ces idées-là… Vous me faites peur.

Je la pressai sur ma poitrine et je baisai ses lèvres. Elle eut d’abord un sursaut de révolte ; puis, elle poussa un gémissement profond ; et elle me rendit mon baiser en m’étreignant violemment…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dieu sait ce que j’ai fait, mais qui pourrait m’accuser ?… Les événements, le décor, les éléments s’étaient entendus pour précipiter notre amour. Nous étions aussi inconscients que l’épave qui roule avec le courant ou la poussière que balaye un coup de vent. Nos âmes inertes se laissaient emporter par la force du torrent, par l’instinct formidable.

J’allais partir : l’orage grondait ; le premier lit des hommes s’étendait sous nos corps et nous baignait de parfums…

Si ce fut osé… Notre destin eut plus d’audace que notre volonté.

Si ce fut mal… La nature fut plus coupable que nous.