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Le Maréchal Davout, sa jeunesse et sa vie privée

Le Maréchal Davout, sa jeunesse et sa vie privée
Revue des Deux Mondes3e période, tome 35 (p. 646-687).
LE
MARÉCHAL DAVOUT
SA JEUNESSE, SA VIE PRIVÉE
D’APRES DE NOUVEAUX DOCUMENS

Le Maréchal Davout, prince d’Eckmühl, raconté par les siens et par lui-même, par Mme la marquise de Blocqueville, 2 vol. Paris, 1879; Didier.

La révolution française, selon toute apparence, n’a plus guère de secrets à nous découvrir; tous ses témoins importans, ou à peu près, ont été entendus, et ses dernières révélations importantes ont été faites, il y a déjà trente ans, avec les papiers de Mirabeau et la correspondance échangée entre le célèbre tribun et le comte de La Marck. C’est au tour du premier empire maintenant de lever les derniers voiles dont une grandeur jalouse voulut que la vérité fût recouverte pour le plus grand profit de son autorité et le plus grand éclat de sa gloire. Jusqu’à une date récente, les panégyristes ont eu seuls la parole sur cette mémorable époque; le premier empire a eu cette singulière fortune que le bien qu’on en pouvait dire a été dit tout de suite, et a été dit seul, sans contradiction sérieuse ni démenti de quelque valeur, en sorte que, sous l’influence de cette apologétique passionnée, la légende napoléonienne s’est emparée aussi sûrement de l’opinion des classes lettrées qu’elle s’était emparée déjà de la foi naïve des classes populaires. Le règne de cette période exclusivement apologétique est désormais terminé, et comme rien ne saurait arrêter la divulgation de la vérité lorsque l’heure en est venue, c’est sous le second empire même, si intéressé pourtant à maintenir l’opinion reçue, que nous avons vu commencer pour l’ère napoléonienne l’époque critique. A la correspondance officielle de Napoléon, recueillie et éditée par les soins du gouvernement impérial, répondirent la correspondance du roi Joseph, si remplie de récriminations douloureuses contre le despotisme fraternel, les plaidoyers habilement accusateurs des Mémoires de Marmont, les récits discrètement acerbes du général Miot de Mélito. Depuis lors nous avons eu les Mémoires du général Philippe de Ségur, qui sut allier à l’admiration la plus fervente pour le maître de son choix l’équité la plus sévère. L’époque actuelle, on sait par quel concours de circonstances, est singulièrement favorable à toute divulgation qui permettra de continuer cette enquête contradictoire commencée sous le second empire et en dépit de lui ; on a pu le voir tout récemment à la curiosité éveillée par les spirituels récits, publiés ici même, où Mme de Rémusat a pour ainsi dire humanisé le bronze impérial en en dévoilant les faiblesses, voire même les petitesses intimes. Tout document nouveau pourvu qu’il porte la marque de l’authenticité, tout témoignage pourvu qu’il émane d’une source directe, seront sûrs d’être bienvenus auprès du public contemporain. Les papiers et la correspondance du prince d’Eckmühl, publiés par sa plus jeune fille, viennent donc bien à leur heure; ils y viennent doublement bien, et parce qu’ils introduisent devant nous un des plus grands personnages du premier empire, et parce qu’il y a pour un Français d’aujourd’hui un intérêt très particulier à connaître de près le vaillant homme par qui la Prusse fut écrasée, plus que par aucun autre, en 1806, et qui, selon le mot heureux de Lamartine, aurait mérité d’être appelé Davout le Prussique, comme Scipion portait à Rome le surnom d’Africain.

Ce n’est pas que ces papiers dévoilent rien de très important, au point de vue politique ou militaire ; mais ils révèlent mieux que cela : ils révèlent un être moral, une âme pleine de grandeur et un cœur plein de bonté. Tous ceux qui ont eu l’honneur d’approcher Mme la marquise de Blocqueville, — et ceux-là sont nombreux parmi les écrivains tant anciens que nouveaux de ce recueil, — savent quel culte ardent elle porte à la mémoire de son illustre père. Jamais cette expression de piété filiale, qui donne une portée religieuse au plus pur des sentimens humains, ne fut justifiée d’une manière plus noblement touchante. Ce que ce père à peine entrevu a laissé à sa fille, c’est mieux qu’un souvenir dont elle a le droit d’être fière et la joie de se parer, c’est pour ainsi dire sa présence invisible de génie protecteur sans cesse réclamé comme appui, sans cesse interrogé comme conseil. Cette enthousiaste piété filiale a inspiré à Mme de Blocqueville une tentative originale, celle de laisser le maréchal se révéler lui-même devant la postérité, tel qu’il fut dans le secret de sa vie privée, par le moyen de ses lettres intimes et les témoignages des siens. Je dis que la tentative est originale, car elle est jusqu’à cette heure sans précédens dans la littérature historique qui se rapporte au premier empire. Que savons-nous en effet des hommes marquans de cette époque? En chacun d’eux nous ne voyons que l’acteur, mais l’homme même nous échappe, impuissans que nous sommes à le suivre au delà de son rôle officiel et extérieur. Peu soucieux pour la plupart des choses littéraires et souvent neufs aux arts sociaux, les compagnons d’armes de Napoléon et les auxiliaires de sa politique ont laissé échapper un des plus enviables privilèges de la célébrité, celui d’être leurs propres peintres et de conquérir ainsi pour leurs personnes autant de sympathie qu’ils avaient conquis d’admiration ou de respect pour leurs actions. Cette regrettable discrétion qu’ils ont gardée sur eux-mêmes a été imitée, semble-t-il, par ceux qui les entouraient; rares sont les révélations d’un caractère réellement autobiographique qui nous ont été faites par les témoins du temps, rares les traits anecdotiques intéressans pour l’étude morale de l’homme. Aussi, tandis que le moindre officier du règne de Louis XIV ou le plus chétif mondain du règne de Louis XV nous est connu par le menu dans toutes les amusantes particularités de sa nature, nous ne voyons jamais les hommes de l’empire autrement que dans le feu de l’action, en grand uniforme militaire, dans un appareil de pompe, et sous une lumière uniformément radieuse de gloire militaire. De là une impression de sécheresse et d’aridité chez celui qui étudie l’histoire de cette période ; il trouve, non sans raison, que les oasis rafraîchissantes y font quelque peu défaut. Voici cependant un de ces vaillans hommes de guerre, un des plus grands, le plus grand même, au dire des vrais juges en ces matières, qui se présente à nous dans toute la simplicité de la vie habituelle, se laisse aborder avec cordialité, et nous raconte avec uni bonhomie sans préméditation non comment il fut guerrier illustre, mais comment il fut époux, fils, frère et ami, non comment il sut vaincre, mais comment il sut aimer. Pascal se moque, dans une de ses pensées, de la ridicule erreur d’imagination qui nous fait nous figurer Aristote et Platon comme des pédans en robe longue et en bonnet pointu, tandis que c’étaient d’honnêtes gens conversant volontiers avec leurs amis. Le livre qui fait le sujet de ces pages nous rend le service de dissiper une erreur analogue et nous montre que les héros que nous nous figurons toujours en casque et en armure sont heureux de déposer cet attirail de guerre pour sentir de plus près les battemens des cœurs qu’ils aiment, et savent vivre avec les hommes sans les terrifier de leur majesté.

Nous nous permettrons cependant de contredire l’auteur sur quelques points. Mlle de Blocqueville a ouvert son livre par une esquisse plutôt morale que biographique, où elle a rassemblé tous les traits du caractère du maréchal dans la pensée de répondre à ses détracteurs et de venger sa mémoire des injustices dont il eut à souffrir. Qu’elle nous permette de lui dire que son imagination nous semble avoir singulièrement grossi le nombre de ces détracteurs et exagéré ces injustices. Passe pour les plaintes qu’elle élève contre la conduite de Napoléon envers Davout. Il est certain que l’empereur, nous le savons pertinemment depuis la publication des Mémoires du général Philippe de Ségur, prit mal son parti de la victoire d’Auerstaedt, qu’il fit tout ce qu’il put pour en dissimuler l’importance, et qu’il s’efforça contre toute évidence de la transformer en un simple épisode de la bataille d’Iéna; néanmoins il y eut là, à tout prendre, plus d’égoïsme encore que d’injustice, et ces manœuvres de duplicité n’allèrent pas, le titre de duc d’Auerstaedt en fit foi, quoique tardivement, jusqu’à priver le maréchal des avantages de sa victoire. Il est certain encore que l’empereur garda toujours envers Davout quelque froideur; mais cette froideur ne se traduisit jamais, que nous sachions, par un manque de confiance ou par une marque de défaveur, ou par une dépréciation quelconque de ses grands talens militaires. Nous comprenons également les reproches que Mme de Blocqueville adresse au second empire à propos du singulier oubli qu’il a fait du maréchal Davout dans la distribution des statues militaires du nouveau Louvre, car les reproches sont cette fois amplement mérités. Il est inexplicable en effet qu’un tel homme de guerre ait été oublié dans une décoration monumentale destinée à représenter les gloires de l’époque impériale. Quant aux injustices des partis politiques, de l’opinion et de la postérité, je crois pouvoir assurer à l’auteur que son zèle filial l’abuse complètement. Jamais personne à ma connaissance n’a élevé le moindre doute sur le génie militaire de Davout et n’a eu l’envie de lui contester l’importance de ses victoires. Qu’un tel homme ait eu des ennemis et des jaloux, cela n’est que trop explicable; ce qu’on peut contester, c’est que ces ennemis aient eu pouvoir de lui nuire, que leurs manœuvres aient eu prise sur l’opinion et que leurs calomnies aient été seulement connues d’elle. Il a encouru à un moment donné la défaveur de la restauration, mais cette défaveur qu’il devait à sa fidélité à Napoléon n’était pas, à tout prendre, une injustice. Les actes d’un homme de cet ordre ne peuvent être pris indifféremment, et il était assez naturel que le gouvernement de Louis XVIII eût préféré que le défenseur de Hambourg arborât le drapeau blanc spontanément et sur la première rumeur de la chute de Napoléon plutôt que d’en attendre l’ordre accompagné de la notification officielle de la révolution accomplie. Il est assez naturel encore que la seconde restauration lui ait gardé quelque rancune de son rôle pendant les cent jours et qu’elle l’eût mieux aimé hors de France avec Louis XVIII qu’en France auprès de Napoléon. Restent enfin certaines fausses représentations de son caractère et de son cœur que sa fille réussit sans grand’peine à détruire; est-elle bien sûre cependant que ces fausses représentations aient jamais eu un véritable crédit? Le maréchal par exemple a été dépeint comme brusque, dur, bourru, presque impoli, tandis qu’il était, nous dit Mme de Blocqueville, la courtoisie même; mais elle se trompe, si elle croit que cette qualité fut ignorée des contemporains. Voici une anecdote que je rencontre dans une biographie d’Henri Heine récemment publiée en Angleterre. Pendant une de ses campagnes en Allemagne, le maréchal avait logé dans la famille d’Henri Heine, et comme on parlait quelques années après, entre voisins, des généraux de l’empire, le père de Heine, pour répondre plus victorieusement à certaines attaques, évoqua le souvenir de Davout. «Heinrich, dit-il en se tournant tout à coup vers son fils, n’est-ce pas que c’était un aimable homme? » Comme il est assez improbable que cet Allemand soit le seul contemporain qui ait remarqué ces qualités aimables du maréchal, on peut regarder cette anecdote comme une preuve à peu près certaine que Davout a toujours été connu pour ce qu’il était, ce qui ne veut pas dire que les jugemens calomnieux ou erronés lui aient pour cela manqué. Tout homme qui exerce le commandement est assuré de faire des mécontens, et certaine note vengeresse de l’auteur contre un historien contemporain atteste que le maréchal en avait fait quelquefois.

Cette querelle une fois vidée, il ne nous reste plus qu’à profiter des documens qui nous sont offerts. Nous aurions peut-être préféré un autre classement des matières, nous aurions désiré peut-être des élucidations plus nombreuses, surtout pour toute la partie militaire de ces papiers. Tels qu’ils sont, cependant, ces documens abondent en faits curieux qui fournissent les élémens d’une histoire véritablement neuve du maréchal. C’est à ces faits inédits, mal connus, que nous voulons nous attacher particulièrement en nous imposant la réserve de nous en tenir à ceux-là seulement qui nous sont racontés, comme dit le titre du livre, par le maréchal même ou par les siens.

Louis Davout naquit à Annoux, département de l’Yonne, le 10 mai 1770, un peu moins d’une année, par conséquent, après le grand capitaine dont il devait être un si illustre et si essentiel lieutenant. Comme un certain orgueil plébéien s’est toujours complu à voir dans les ducs et princes de l’empire de glorieux parvenus, fils de leurs propres œuvres, ayant, à l’instar du don Sanche de Corneille, leur épée pour mère et leur bras pour père, nous allons étonner peut-être quelques-uns de nos lecteurs en leur apprenant que le vainqueur du duc de Brunswick et du prince Charles n’était pas un homme d’extraction nouvelle, mais appartenait à une famille d’ancienne noblesse bourguignonne, qui remonte par actes authentiques au commencement du XIVe siècle et qu’on trouve sous l’étendard des ducs de la maison de Valois mêlée aux guerres de cette lugubre époque. Son père, Jean-François d’Avout, qualifié chevalier et seigneur d’Annoux, était au moment de la naissance de son fils, ainsi qu’en témoigne l’acte de baptême du maréchal, lieutenant au régiment de Royal-Champagne cavalerie; sa mère, Adélaïde Minard de Velars, descendait d’Antoine Minard, président à mortier au parlement de Paris sous Henri II, ardent magistrat dont le zèle catholique dans le procès d’Anne Dubourg lui valut d’être assassiné par une arquebuse protestante en 1559. Louis Davout n’était donc pas le premier de sa race; l’éditeur des présens mémoires a tenu justement à l’établir, non dans la mesquine pensée de retirer un nom glorieux aux classes dont le maréchal épousa et servit la cause, mais au contraire avec l’intention de rehausser la justice de cette cause. « Il faut tenir à ses ancêtres, dit Mme de Blocqueville, avec une fierté pleine de finesse, ne fût-ce que pour avoir le droit de se faire le champion de la liberté sans paraître prendre un tel rôle par un misérable sentiment d’envie. » S’il est quelqu’un, en effet, qui puisse être cru sur parole lorsqu’il affirme que la seule aristocratie est celle de l’âme, c’est bien celui qui peut se vanter d’une antique origine, car celui-là ne peut être suspect de partialité.

On aime à tout savoir sur les ascendans des hommes célèbres. Nous n’avons malheureusement aucun détail sur le père de Louis Davout, qui mourut lorsque son fils était encore enfant; mais il n’en est pas ainsi pour sa mère dont les présens mémoires nous offrent une correspondance assez étendue. Cette correspondance, toute familière, nous la montre à découvert ; ce fut une personne d’une âme en bon équilibre, d’un caractère égal et modeste, sans ambition ni vanité mondaine, avec une préférence marquée pour la vie tranquille et à demi obscure. Au moment le plus resplendissant de la carrière militaire de son fils, dont elle suit les succès avec bonheur, mais sans éblouissement d’aucune sorte, nous la trouvons tout occupée dans sa retraite de Ravières à filer du lin que lui a envoyé la mère de la maréchale, Mme Leclerc, une autre personne pleine de bonhomie bourgeoise et de patiente humeur devant les vicissitudes de la fortune. « On dirait de la soie ; aussi j’ai bien du plaisir à tourner ma roue. Je viens d’en acheter à 1 franc 12 la livre, mais aussi quelle différence ! c’est le jour et la nuit. » Un trait remarquable de son caractère, c’est l’aisance avec laquelle elle sait garder son rang de mère sans prétendre pour elle-même à celui que la fortune a fait à son fils, sans se hausser pour y atteindre, sans se diminuer pour s’en écarter. Cette grandeur, elle la regarde comme chose naturelle et légitimement due à ceux à qui elle est échue; pour elle, se renfermant dans son rôle maternel, elle n’intervient dans cette existence princière que pour les questions qui en intéressent le ménage intérieur, ou qui peuvent en troubler le huis-clos, — médisances mondaines dont il faut se méfier, jalousies conjugales qu’il faut se garder d’exciter, — ou pour en contempler de loin le rayonnement du fond de sa petite ville, en compagnie de quelques bons voisins et amis de longue date. « Je ne puis me dispenser de vous dire un bon mot de notre pasteur, écrit-elle à son fils en 1808; le temps nous menaçait d’un orage, et j’ai fait : « On dirait que les nuages se dirigent du côté de la Pologne. » M. le curé de répondre : « M. le maréchal Davout ne peut craindre le tonnerre, il n’est jamais tombé sur les lauriers. » —Tout le monde l’a fort applaudi, et moi très contente. » Quel contraste cette gentille scène de vie provinciale fait apparaître entre cette existence paisible et celle de l’homme qui sortait d’écraser la Prusse et qui commandait alors presque souverainement en Pologne! Ne dirait-on pas un aimable tableau de genre en face de quelque tragique page de Gros?

Ce que fut Louis Davout pendant les années de l’enfance et de l’adolescence, cette mère si sensée nous l’a dit dans sa correspondance en deux mots qui sont un portrait achevé, où l’on peut retrouver sous les traits de l’enfant les qualités éminentes de l’homme de guerre que nous connaissons. « Le détail que vous me faites de Joséphine (la fille aînée du maréchal), est charmant ; sa bruyante gaîté annonce un heureux caractère et une longue vie. Il me semble voir son père dans son enfance ; il faisait beaucoup de tapage avec un grand sang-froid, et je n’ai jamais connu d’enfant plus doux.» L’homme tint ce que promettait l’enfant. Toute sa vie, à Auerstaedt, à Eylau, à Eckmühl, à Hambourg, Louis Davout fit grand tapage avec un sang-froid parfait. Son âme fut pour ainsi dire comparable à un tonnerre sans craquemens, et il y eut toujours dans ses actes militaires tous les effets de la furie guerrière la plus irrésistible sans aucun des symptômes extérieurs qui en révèlent la présence. Nul chef d’armée ne sut écraser ses ennemis, ce qui est le comble du tapage, avec une fermeté plus tranquille, ni regarder le péril en face avec un plus hautain mépris. C’était un bronze qui renvoyait la défaite avec une impassibilité terrible; si jamais batailles présentèrent un air de fête, à coup sûr ce ne sont pas celles de Davout, qui méritent au contraire de rester classiques comme étant quelques-unes de celles qui présentent l’image exacte de la guerre dans toute sa tragique beauté. La nature l’avait sacré pour le commandement en le dotant d’une inflexibilité taciturne qui le disposait à l’action plus qu’aux paroles; mais ce taciturne avait, quand il le fallait, des mots à l’avenant de ses actes où son caractère se peint tout entier, des mots d’une portée sombre et d’une mâle allure, faisant aussi grand tapage avec sang-froid. Le Davout que nous venons de décrire n’est-il pas tout entier dans cette allocution au moment de la surprise d’Auerstaedt faite pour troubler les plus hardis courages : « Le grand Frédéric a dit que c’étaient les gros bataillons qui gagnaient la victoire, il en a menti, ce sont les plus entêtés. Faites comme votre maréchal, en avant! » Et ce qu’on peut appeler la religion de l’homme de guerre n’est-elle pas tout entière dans ce mot admirable au matin d’Eylau : « Les braves mourront ici, les lâches iront mourir en Sibérie. » Je dis bien la religion de l’homme de guerre, car ce mot, qu’est-il sinon le résumé inconscient de ce culte de la vaillance par lequel l’antique Odin apprit à ses Scandinaves que toute vertu est contenue dans le courage et tout vice dans la lâcheté ?

Élevé non à l’école de Brienne, comme quelques biographes l’ont dit à tort, mais à l’école militaire d’Auxerre, puis à celle de Paris, nous le trouvons au moment où s’ouvre la révolution française officier comme son père au régiment de Royal-Champagne cavalerie. Ce qu’il était physiquement à cette époque, un portrait de famille gravé par les soins de l’éditeur et placé en tête des présens mémoires, nous l’apprend d’une manière charmante. C’était un joli jeune officier d’un front superbe qu’une calvitie précocement menaçante laissait déjà tout à découvert, de traits délicats et mâles en même temps, d’une physionomie à la fois douce et peu endurante, d’un air juvénilement sentimental tempéré par je ne sais quelle ironie étouffée qui semble rire au fond de l’âme. Les yeux sont longs, profondément enfoncés sous des sourcils proéminens, ouverts comme avec peine, affectés d’un léger strabisme, tous signes manifestes de la myopie bien connue du futur maréchal. Ce qu’il était au moral, les extraits de ses cahiers de lecture que sa fille nous donne, un peu trop abondamment peut-être, sont là pour l’attester. Qui le croirait cependant? les habitudes studieuses dont témoignent ces cahiers lui avaient fait dans son entourage une réputation de rêveur impropre à la vie pratique. Il y avait notamment dans ce régiment de Royal-Champagne, où il servait comme lieutenant, Un certain major, son propre cousin, qui, ne pouvant se figurer un officier français sous la forme d’un rat de bibliothèque, confiait sentencieusement à son carnet de poche ce pronostic fâcheux : « Notre petit cousin Louis lit les philosophes et n’entendra jamais rien à son métier. » On ne nous dit pas si ce juge pénétrant des caractères vécut assez pour entendre parler d’Auerstaedt, d’Eckmühl, de la retraite de Russie, de la défense de Hambourg ; mais voilà qui prouve une fois de plus que, si l’on tient à être apprécié de travers, on peut s’adresser aux siens en toute assurance.

Entré dans la vie avec la révolution, il en partagea tous les espoirs et, comme il était naturel à son âge, toute la première turbulence. Nous le voyons emprisonné à Arras en 1790 pour avoir protesté contre le renvoi de trente cavaliers de son régiment pour cause d’opinion. Bientôt remis en liberté, il vécut dans la retraite jusqu’en 1792, où nous le trouvons enrôlé volontaire et commandant le 3eme bataillon des gardes nationales de l’Yonne. Un peu plus d’un an après, vers la fin de 93, il donnait spontanément sa démission et allait partager la prison de sa mère, arrêtée pour correspondance avec certains émigrés. Parmi ces incidens de la vie de jeunesse de Davout, il en est un qui doit nous occuper particulièrement, son rôle comme commandant du 3eme bataillon de l’Yonne. Sur ce sujet nous avons les renseignemens les plus directs, les plus abondans et les plus authentiques, la série même des rapports adressés par le jeune officier aux administrateurs de son département. Ils sont singulièrement curieux ces rapports, moins encore pour les faits qui s’y rencontrent, — et ces faits ont cependant leur importance, — que parce qu’ils nous permettent de mesurer avec la plus extrême exactitude le degré thermométrique des passions républicaines de Davout pendant les deux terribles années qui suivirent la chute de la monarchie. Ces passions, il faut le dire, sont portées au plus haut degré de chaleur et d’énergie. Nous apprenons par ces rapports que Louis Davout fut adversaire ardent de la politique des girondins, et qu’il n’avait pas attendu pour se prononcer à cet égard que la fortune se fut déclarée contre cet infortuné, mais coupable parti.


«Les conspirateurs de l’intérieur et les ennemis déclarés de la république, écrit-il le 2 juin 93, trouveront toujours le bataillon sur leurs pas prêt à s’opposer à leurs infâmes projets. Car notre patriotisme n’est point équivoque ; il n’est point de circonstance ; nous sommes et nous mourrons, telle chose qui arrive, républicains. L’âme de Pelletier est passée dans les nôtres; c’est assez vous dire quelles sont nos opinions et quelle sera notre conduite dans la crise où peut-être va nous plonger de nouveau une faction qui cherche à mettre la guerre civile entre les départemens et Paris. Nous espérons qu’aucuns de nos concitoyens ne se laisseront égarer par la perfide éloquence de quelques-uns de ces agens républicains. Déployez toute votre énergie, elle est plus que jamais nécessaire; surveillez tous ces Tartufes modérés, ces hommes suspects; surveillez-les de si près qu’ils perdent dès ce moment l’espoir de réaliser leurs infâmes projets. »


Ces lignes, disons-nous, sont écrites du 2 juin 93, c’est-à-dire au moment même où s’achevait à Paris la révolution commencée le 31 mai. Comme il était à peu près matériellement impossible que la nouvelle en fût arrivée au camp sous Cambrai, où se trouvait alors Davout, il faut en conclure que les sentimens dont elles témoignent n’ont rien dû aux circonstances et étaient chez lui de plus ancienne date. Ennemi déclaré de la gironde, faut-il admettre pour cela qu’il fût partisan de la montagne ? Nous croyons plutôt qu’il faut dire qu’il fut en tout temps partisan déclaré de l’unité de pouvoir et de la prépondérance de l’état. Nous en avons pour preuve une lettre écrite peu avant l’émeute du 1er prairial 95 à son compatriote Bourbotte, qui, comme on le sait, paya de sa vie en compagnie de l’homme, Ruhl, Soubrany et autres cette tentative de résurrection terroriste. Cette lettre, connue depuis longtemps, est fort belle, et Davout s’y montre aussi tiède pour la montagne que nous venons de le voir ardent contre la gironde. Ce qui lui déplaît visiblement avant tout, c’est l’esprit de secte dans lequel il voit un agent d’anarchie et de guerre civile, et un obstacle malfaisant à l’établissement d’un gouvernement vraiment national qui ne tienne compte que de la patrie. Et dans son ardeur antigirondine de 93, et dans ses répugnances antijacobines de 95, on sent également l’élément premier de l’opinion qui allait se former dans les camps aux dépens de tous les partis, l’embryon de l’ordre futur dont il devait être un si ferme défenseur.

A la distance où nous sommes de ces formidables années, et de sang-froid comme nous le sommes, il est d’ailleurs fort difficile de se rendre un compte exact de l’influence que les événemens dans leur rapidité vertigineuse exerçaient sur le langage et le ton des acteurs contemporains. Si les paroles que nous avons citées plus haut vous paraissent trop incandescentes, songez que la rédaction du rapport d’où nous les détachons a coïncidé avec la trahison de Dumouriez, que le jeune officier en a été témoin, qu’il s’est même mis à la poursuite du général fugitif, et que par conséquent elles ont été écrites sous le coup de l’indignation excitée par cette défection. Quelques lignes plus bas en effet nous trouvons les détails suivans sur cette poursuite jusqu’ici à peu près ignorée, mais qui appartient à double titre à la grande histoire, et parce qu’elle se lie à l’une des crises les plus importantes de la révolution, et parce qu’elle est la première apparition sérieuse de Louis Davout sur la scène de l’histoire. Davout s’excuse sur l’exigence de ses devoirs militaires du retard qu’il a mis à rendre compte aux administrateurs de l’Yonne de cette action dont la convention nationale les a déjà félicités, et fait suivre ces excuses de ce récit plein de véhémence juvénile.


« Un autre motif m’a empêché de vous donner des détails sur la fusillade de Dumouriez, le voici: C’est que j’eusse été obligé de blâmer la conduite de quelques individus qui ont fait manquer en partie le projet que j’avais conçu pour sauver la république de la crise où la jetaient les trahisons de ce monstre; la vérité m’eût forcé de dire que si l’on n’avait pas ralenti l’ardeur des volontaires, si on n’avait pas crié en retraite, nous tenions Dumouriez; son cheval avait été blessé sous lui, onze chevaux de sa suite étaient pris, l’Escaut était là qui lui fermait toute retraite, nous étions sur le point de le joindre puisque nos balles l’atteignaient, et c’est le moment qu’on a choisi pour crier en retraite ! Les volontaires ignorant ce qui se passait derrière eux n’ont pu faire autrement que d’obéir à cet ordre, et Dumouriez nous a échappé. J’en ai déjà dit plus que je ne voulais sur cette affaire, je laisse à ceux qui le voudront, au conseil d’administration, s’il le désire, à instruire nos concitoyens qui savent ceux qui, dans cette occasion et dans bien d’autres, ont bien mérité ou démérité de la patrie. »


A la manière dont cette expédition est présentée, on voit que Davout la regarde comme son œuvre personnelle, qu’il avait engagé à sa réussite son jeune orgueil et l’honneur de son bataillon, et qu’il a ressenti comme une demi-trahison l’ordre fâcheux de retraite qui l’a fait échouer.

Ces rapports font mieux que nous révéler le Davout des premiers jours qui va mûrir si vite au feu des événemens, ils nous donnent la clé du Davout véritable et définitif, de celui que l’histoire connaît seul. On y sent, même au milieu des illusions révolutionnaires, une âme opiniâtre avec feu, animée d’une légitime ambition, qui s’est sondée, a reconnu sa valeur, se sent sûre d’elle-même et ne permettra pas qu’on la méconnaisse. Ses moindres mots respirent une confiance invincible en ses facultés de commandement. Et ne croyez pas que cette effervescence républicaine lui fasse jamais oublier les lois de l’ordre nécessaire à toute armée. Ce n’est pas lui qui confondra jamais la liberté propre au soldat avec la liberté propre au citoyen. Dès le premier jour de sa vie militaire, il sait que la discipline est la condition essentielle de la guerre, et il s’applaudit de la trouver autour de lui stricte, sévère et acceptée comme légitime. « Non, citoyens, écrit-il dans un rapport daté du 4 septembre 1792, jamais vous ne verrez aucune délibération quelconque de la part de vos frères du troisième bataillon de l’Yonne, qui savent combien les délibérations des corps d’armée sont illicites et en même temps attentatoires à la liberté et à l’égalité. » C’est déjà le langage de l’homme qui, plus tard, dans un ordre du jour daté de Breslau, en 1807, prononçait ces remarquables paroles : « Bravoure et discipline, telles sont les bases de la morale du soldat.» Il sait aussi dès le premier jour que la probité est la vertu indispensable à toute administration militaire, et il est prêt à applaudir à toute mesure de sévère justice capable d’inspirer la terreur aux fripons et la confiance aux spoliés ou exploités. « Nous sommes maintenant occupés à débrouiller les finances du bataillon qu’une administration illégale de six semaines seulement a plongées dans un chaos qui, lorsqu’il sera débrouillé, mettra au grand jour le brigandage, et, suivant toute apparence, quelques individus qui se sont justement acquis la réputation de lâches pourront aussi fort bien mériter celle de fripons, ces deux qualités coïncidant parfaitement. »

Les talens militaires d’un homme de cet ordre n’étaient pas de ceux qui peuvent rester ignorés, pas plus que son caractère n’était de ceux qui se laissent dédaigner. Appelé au commandement d’une division dès 1793, il refusa cependant ce grade, ne se croyant pas l’expérience nécessaire pour l’occuper, et c’est avec le titre de général de brigade que nous le retrouvons, en 1795, à l’armée de Rhin-et-Moselle. C’est à cette époque qu’il se lia avec le général Marceau d’une amitié qui paraît avoir été des plus vives et des plus réciproques. Une belle lettre, remplie d’expansion, de bonne humeur, et tout empreinte de cette fraternité républicaine qui régnait dans les armées d’alors nous en a conservé le témoignage. Les deux compagnons d’armes rêvèrent même, paraît-il, un instant, une intimité plus étroite encore : introduit par Davout au sein de sa famille, Marceau songea à épouser la sœur de son ami, Mlle Julie Davout, depuis femme du général comte de Beaumont. La mort arrêta ces projets en fleur, comme elle mit fin aussi à une autre illustre amitié, celle de Desaix, qui fut l’introducteur de Davout auprès de Bonaparte peu avant la campagne d’Egypte. Si, comme le veut un proverbe populaire, nous devons être jugés par nos amitiés, rien ne plaide davantage en faveur de l’élévation de nature et de la noblesse de sentimens de Davout que d’avoir su conquérir l’affection des deux plus pures gloires des armées républicaines.

Sur la campagne d’Egypte, les présens Mémoires ne nous donnent qu’un seul document, une lettre du 18 nivôse an VII, datée du camp de Belbia et relative à la prise d’El-Arisch par le grand-vizir; mais le récit que le jeune général y fait de cette affaire humiliante suffit pour révéler l’accent, ou mieux le timbre propre de cette âme en qui le mot de lâcheté, toutes les fois qu’il doit être prononcé, rend une résonnance extraordinaire. Pour Davout, ce mot exprime le crime entre tous ineffaçable. Dès sa première jeunesse, on a pu le voir par nos citations précédentes, ce sentiment était porté au plus haut point, en sorte qu’on peut dire que le mot sublime du matin d’Eylau fut, non l’heureuse inspiration d’une heure terrible, mais l’expression laconique de ce qui fut le catéchisme militaire de toute sa vie. Voici le récit de cette affaire, où, sans blâmer ouvertement le commandant de la place, le jeune général le stigmatise d’un dédain voilé en accolant à son titre militaire le titre de monsieur, comme César, un jour qu’il avait à se plaindre d’une légion, ne trouva pas de meilleur moyen d’en punir les soldats que de les flageller du nom de Quirites.


« Je vous invite, mon camarade, à me faire connaître ce qui pourra venir à votre connaissance sur l’armée du grand-vizir, qui, comme vous en êtes sans doute déjà instruit, s’est emparé d’El-Arisch, le 9 de ce mois, après un siège de huit jours ; mais son armée, au lieu d’exécuter la capitulation et de laisser sortir et retirer tranquillement sur Kadish les Français qui défendaient le fort, s’est rejetée sur cette malheureuse garnison, qui a été assassinée, à l’exception d’une centaine d’hommes que l’on a faits prisonniers. Un soldat de cette garnison, voyant cette infâme trahison, a été mettre le feu au magasin à poudre et a donné la mort, parce généreux dévoûment, à plus de deux mille de ces brigands qui, par leur conduite, ont appris à ceux d’entre nous qui seraient assez lâches pour se rendre dans les combats que nous pourrons avoir avec eux le sort qui nous est réservé.

« Le chef de bataillon Grandpéré a été du nombre des assassinés; les Turcs ont poussé la cruauté, auparavant de lui couper la tête, jusqu’à lui faire faire plusieurs fois le tour du fort entièrement nu et en le frappant à chaque pas; quelques autres officiers des plus distingués de cette garnison ont eu un pareil sort. Le commandant de place, M. Gazai, n’a pas été assez heureux pour avoir ce traitement : il a survécu à son déshonneur.

« Lorsque cet officier a pris sur lui de capituler, le fort était encore sans brèche, et il n’avait eu que vingt hommes tués ou blessés depuis le commencement du siège. Les Turcs n’auraient peut-être jamais pu parvenir à faire une brèche, puisqu’ils n’avaient que du 8, du 3 et du 5.»


Revenu en France avec Desaix après la bataille d’Héliopolis, Davout se trouvait marqué d’avance pour un des grands rôles du régime inauguré par le 18 brumaire. Dès le premier jour, Bonaparte eut les yeux sur lui et mit la main à sa fortune. Nous ne voulons pas parler seulement de tous les titres dont Davout fut investi successivement pendant les années du consulat, commandant en second de la garde des consuls, général de division, bientôt maréchal de France, mais d’une faveur tout autrement rare, qui montrait assez en quelle estime le nouveau maître de la France tenait le jeune soldat. C’est sous ses auspices et ceux de Joséphine que s’accomplit le mariage de Louis Davout avec Mlle Aimée Leclerc, et en parlant ainsi nous ne craignons pas de trop nous avancer, car nous avons pour nous l’autorité même du maréchal, qui, dans ses lettres intimes à sa femme, lui rappelle à vingt reprises différentes que c’est au premier consul qu’ils doivent leur heureuse union. Mlle Aimée Leclerc était la sœur du général Leclerc, premier mari de Pauline Bonaparte et par conséquent beau-frère du premier consul ; en favorisant cette union, Bonaparte rapprochait donc Davout de sa propre famille aussi étroitement qu’il pouvait en être rapproché, sans en faire directement partie, et semblait dire qu’il l’associait d’avance à toute la grandeur qu’elle allait atteindre. Mlle Aimée Leclerc, de son côté, était digne de cette union. Née d’une famille d’excellente bourgeoisie, qui allait devenir sous le consulat et l’empire une famille toute militaire, elle unissait à une rare beauté une grande fermeté de caractère et cette loyauté du cœur qui seule fait les tendresses sûres et sensées. Elle avait reçu la meilleure éducation qu’il fût possible de recevoir au sortir du grand déluge, éducation qui aurait suffi pour la mettre d’emblée au niveau de la haute fortune que cette union allait lui faire, quand bien même elle n’y aurait pas été préparée de longue date par les leçons d’une mère excellente, les exemples de la famille et les dons d’une nature foncièrement droite et sans petitesses d’aucune sorte. Son éducatrice mérite bien de nous arrêter un instant, car elle ne fut, autre que la célèbre Mme Campan, l’ex-femme de chambre de Marie-Antoinette et l’auteur de curieux Mémoires pour lesquels nous demanderons la permission d’être moins sévère qu’on ne l’a été tout récemment ici-même.

Au sortir de la terreur. Mme Campan eut l’idée d’établir à Saint-Germain-en-Laye une institution pour les demoiselles, où elle pût sauver du naufrage de l’ancien régime ces principes de bonne éducation, ces traditions de politesse et ces méthodes de tenue correcte qui méritaient de lui survivre, en les modifiant légèrement pour les mettre au ton du jour. C’est dans cette institution que furent élevées à cette époque la plupart des jeunes filles de la haute bourgeoisie et de ce qui restait encore de noblesse en France. Mme Campan fut donc pour les hautes classes de la société française au sortir de la révolution à peu près ce qu’avait été, sous les dernières années de la monarchie, Mme de Genlis pour l’aristocratie libérale, et si l’empire put avoir une cour, c’est en partie à elle qu’il le dut. Cette personne, sinon supérieure, au moins peu commune, grâce à son institution, se trouva, dès la première heure de la fortune de Bonaparte, en relations presque intimes avec tous les membres de sa famille et de celle de Joséphine. Rien de plus étrange que d’entendre, dans les lettres qu’à cette date de 1800 elle adresse à son élève, Mlle Leclerc, l’ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette nommer familièrement ces futures reines et ces princes en voie d’éclosion : « J’irai demain à Paris, et j’y verrai pour vous l’aimable Caroline et Hortense, » dit-elle dans une de ces lettres. Dans une autre elle invite Mme Davout et son mari à venir prendre dans son pensionnat un thé qui leur sera servi par les plus grandes de ses ex-compagnes, et ajoute : « Il n’y aura d’hommes que vos maris, Jérôme, Eugène et Henri. » Caroline est la future reine de Naples, l’épouse de Murat, Hortense la prochaine reine de Hollande, Eugène est le prince Eugène Beauharnais, Jérôme le futur roi de Westphalie. Quoi donc! il n’y a pas plus de huit ans que Mme Campan vivait auprès de la reine Marie-Antoinette et de Louis XVI, et la société française a été à ce point renouvelée! Connaissez-vous rien qui soit mieux fait pour donner avec plus de vivacité le sentiment que la figure du monde est dans un perpétuel changement, pour parler comme Bossuet après saint Augustin? C’est avec une parfaite justesse que Mme de Blocqueville dit de ces lettres de Mme Campan à son élève, qu’elles sont comme un trait d’union entre l’ancien régime et l’époque impériale; cependant il faut bien vite ajouter que les affinités d’idées et de sentimens sont plus grandes avec l’empire qu’avec l’ancienne monarchie. Par sa naissance, Mme Campan appartenait aux classes nouvellement émancipées, et le ton de ses célèbres Mémoires nous dit assez qu’elle servit la famille royale avec fidélité plutôt qu’avec enthousiasme, et qu’elle observa les mœurs de l’ancien régime avec réserve et équité, mais sans engouement. Il y avait chez elle et chez les siens un certain fonds de libéralisme discret; elle-même et Mme de Genlis se sont chargées de nous apprendre quel rôle son frère, le citoyen Genêt, avait joué dans le parti d’Orléans; quant à elle, elle ne trouva rien dans ses souvenirs qui pût l’empêcher d’applaudir et de prendre part au régime napoléonien avec toute l’ardeur qui était compatible avec son humeur sensée. En lisant les lettres que nous présentent ces Mémoires, il me vient à la pensée que l’influence qu’elle a exercée sur les générations de l’empire a été plus forte qu’on ne l’a dit et qu’on ne l’a su, et qu’on a attribué à de plus illustres une action qui lui appartient. On connaît les modes de costume, d’esprit, et j’oserai dire de cœur de l’époque impériale, les femmes sensibles et essentielles, la sentimentalité conjugale, la maternité attendrie, et d’ordinaire on en fait honneur à l’influence prolongée de Jean-Jacques Rousseau, mais on peut soutenir, sans amour aucun du paradoxe, que cet honneur revient bien plus directement à Mme Campan. Son originalité en matière d’éducation, c’est d’avoir donné à tout ce que lui avait appris l’ancien régime des formes et des couleurs bourgeoises. L’idéal de femme qu’elle avait conçu et qu’elle s’efforce de façonner, c’était celui d’une ménagère femme du monde, qui vécût pour son mari sans l’enfermer dans son amour comme dans une solitude, et qui fît profiter son intérieur de toutes les élégances et de toute l’animation qu’exige la vie mondaine. Écoutez plutôt ces conseils à son élève et cette esquisse de la femme selon ses préférences :


« Vous allez être une de celles qui réaliserez ce qu’on a caractérisé de ma chimère, occupée de convenir à tout le monde et de faire le bonheur d’un seul; soignée dans les moyens décens de plaire, mais pour donner uniquement à son mari le plaisir d’avoir une femme aimable. Une bonne tête unie à un bon cœur sont nécessaires pour savoir bien aimer et pour aimer constamment. Croyez-vous qu’un mari puisse être jamais infidèle, quand il trouvera réuni dans sa femme de la grâce et de la simplicité dans les manières, du goût dans sa parure, mais de la modestie dans la mise et de l’économie dans la dépense; quand elle aura le matin veillé aux plus petits détails d’ordre dans sa maison, inspecté jusqu’à la propreté qui y est nécessaire, et que le soir elle recevra ses amis avec empressement, égards et politesse ; quand elle entretiendra son jugement par des lectures utiles, et partagera son temps entre l’aiguille et le crayon; quand elle n’aura jamais de caprices, connaîtra les prérogatives des hommes et se réservera seulement le droit modeste et aimable de la représentation? Il faudrait rencontrer un être odieux pour n’être pas sûre de son bonheur. »


Est-ce qu’à la lecture de ce portrait sensé et aimable vous ne voyez pas apparaître l’image d’une grande dame du temps de l’empire dans un intérieur à la fois somptueux et ordonné, sans fouillis et sans nudité, revêtue du costume décent et défavorable à la beauté qui était alors à la mode : corsage montant, jupe longue et traînante, manches plates, ceinture marquée trop haut de manière à faire ressortir davantage les signes des fonctions maternelles que les élégances de la forme. Une vision qui attendrit plus qu’elle ne fascine et qui appelle l’estime plus qu’elle ne provoque la séduction!

Mlle Aimée Leclerc, la future princesse d’Eckmühl, était extrêmement belle, d’une beauté imposante et fière qui la sacrait pour les pompes des fêtes royales et dont nombre de contemporains ont pu admirer jusque dans ces dernières années les superbes vestiges. Nul mensonge dans cette beauté, qui tenait non à ces charmes passagers destinés à s’évanouir avec les années, mais à ce qu’il y a dans l’être humain de plus indestructible, c’est-à-dire la forme et la structure même. Comme sa belle-sœur la future princesse Borghèse, la nature l’avait créée avec une franchise exempte de toute mièvrerie et une correction pleine de magnificence. Nous ne craignons pas d’appuyer sur cet aimable sujet, car, si la beauté sous tous les régimes a toujours eu une influence sociale considérable, elle eut sous le régime consulaire une importance de premier ordre et fut pour ainsi dire un des instrumens politiques du nouveau régime. Ce n’était pas sans arrière-pensée personnelle que Bonaparte s’occupait de marier ses lieutenans et qu’il leur voulait des compagnes dignes d’eux; mais il faut convenir que cette arrière-pensée avait sa grandeur. Vous rappelez-vous cette première scène des mémoires de Consalvi, envoyé par le pape Pie VII comme négociateur du concordat auprès de Bonaparte? Il arrive aux portes d’un palais entouré de gardes en grand uniforme, traverse de vastes salles où partout l’image de la puissance militaire s’impose à ses regards, et lorsqu’enfin une dernière porte s’est ouverte et qu’une dernière tenture est retombée, il est ébloui par le plus inattendu des spectacles, le premier consul siégeant comme un roi au milieu de sa famille, de ses généraux reluisans de l’or de leurs costumes, et de leurs femmes étincelantes de bijoux et de pierreries. Il avait cru être envoyé dans une nation veuve de toutes ses splendeurs, et il tombait dans une cour aussi magnifique par la pompe et plus séduisante par le choix des personnes, toutes saisies par la grandeur dans la fleur même de leurs années, qu’aucune de celles que ses yeux avaient jamais vues. Le service que l’incomparable artiste politique demandait à la jeunesse et à la beauté, c’était de montrer à l’Europe, après la grande tourmente, le miracle d’un printemps social qui fût la justification visible de la prétention qu’affichait la France de s’être renouvelée par la révolution. Le renouveau était là évident dans ces fiers jeunes gens revêtus de l’uniforme, et dans ces femmes toutes brillantes de grâce et d’élégance. Il fallait qu’on sût que cette France ne s’était pas tellement décapitée elle-même qu’elle fût désormais le seul séjour de la tristesse, de la laideur et de la médiocrité. « Nous avions toutes vingt ans, et ils avaient tous trente ans, » disait un jour devant nous la maréchale d’Eckmühl, repassant le souvenir de ses jeunes années. Quelques semaines après, nous lisions les mémoires de Consalvi et nous comprenions toute la portée de ces mots si simples.

Si le premier consul avait trop compté sur les services de représentation officielle que cette belle personne pouvait rendre à ses réceptions et à ses fêtes, il dut éprouver quelque désappointement. La maréchale, on le voit par ses lettres intimes, ne goûtait que médiocrement les fatigans plaisirs du monde, et s’abstenait d’y paraître autant qu’elle pouvait. Elle préférait la tranquille existence de son Savigny, même avec un peu de solitude, à toutes les pompes de la cour; embellir cette belle demeure, en diriger les constructions et les plantations, surveiller sa laiterie, ses moulins et sa basse-cour étaient son occupation favorite; pour elle, ces soins de ménagère étaient tout plaisir, et le reste était tout corvée. Les simples visites semblent avoir été pour elle une charge trop lourde; il n’y a pas pour ainsi dire une lettre de son mari qui ne fasse foi de cette disposition qui le contrariait vivement, et souvent même l’affligeait. A chaque instant, il la rappelle à ces devoirs d’étiquette dont leur position commune lui fait une loi. « Es-tu enfin allée voir Mme Bonaparte, va donc voir Mme Bonaparte, je te recommande instamment d’aller chez Mme Bonaparte, » est le refrain presque obligé de chacun de ses billets. Il est aisé de voir à cette insistance que le maréchal craint les impressions défavorables que ces lenteurs de sa femme peuvent créer chez le premier consul et Joséphine, et les situations embarrassantes où cette circonstance peut le placer. A bien y regarder, on aperçoit autre chose peut-être que l’ennui du monde dans ce peu d’empressement de la maréchale, et cette autre chose est, croyons-nous, la quasi-parenté qui l’unissait à la famille du premier consul, et plus tard de l’empereur, et qui était faite pour rendre les relations souvent difficiles et toujours délicates. Dans une telle situation, la susceptibilité s’effarouche plus aisément, la timidité redouble, l’imagination s’exagère le plus mince incident, et l’on trouve de la froideur dans le moindre geste, de la défaveur dans le moindre regard, de l’indifférence dans le plus court silence. Nous voyons que la maréchale avait été plusieurs fois affectée de l’attitude de Joséphine à son égard. S’il y avait eu en effet quelques froissemens, il ne faut guère en chercher la cause que dans certains incidens qui étaient nés de cette quasi-parenté. La maréchale Davout était la sœur du général Leclerc, et elle avait pour ce frère si prématurément enlevé une affection des plus profondes. Peut-être le second mariage de Pauline Bonaparte succédant si vite au premier lui fut-il une blessure trop sensible pour qu’elle réussît à la cacher, et peut-être cette piété fraternelle mal dissimulée fut-elle prise avec déplaisir par la famille consulaire. Qu’il y ait eu en tout cas certaine piqûre qui ait été ressentie vivement par Pauline Bonaparte, et par suite par son entourage, cela n’est pas douteux, car une lettre du maréchal nous apprend que sa femme avait eu à se plaindre de procédés inconvenans de la part du prince Borghèse pendant une visite à Savigny. Cette piqûre d’ailleurs n’était pas précisément une de ces misères pour lesquelles les femmes se brouillent entre elles, selon un mot philosophique de Thiers à propos de je ne sais quelle querelle entre femmes de la cour impériale. Pauline avait un fils du général Leclerc, un fils bizarrement nommé Dermide par le premier consul par suite du goût non moins bizarre qu’il afficha toute sa vie pour les poèmes d’Ossian, goût dans lequel, pour le dire en passant, il nous a toujours paru que la politique avait plus de part que le sentiment littéraire. La maréchale voulut retenir auprès d’elle l’enfant de son frère et fit à cet effet à plusieurs reprises des démarches auprès du premier consul, qui parut un moment disposé à consentir, mais qui finit par laisser l’enfant à sa mère. Le petit Dermide accompagna donc Pauline Bonaparte à Rome dans la demeure des Borghèse ; un an après il était mort, ce qui fut pour la maréchale un grand chagrin en même temps qu’une justification de ses trop légitimes appréhensions. Cet événement n’était pas pour la guérir de son éloignement pour les pompes officielles; on en eut une preuve à ce moment même. Lorsque le consulat céda la place à l’empire, la maréchale Davout fut désignée pour faire partie de la maison de l’impératrice-mère, sur la demande même de Mme Lætitia. Cette faveur assujettissante fut reçue avec désespoir par la maréchale, et cette fois avec un profond ennui pour son mari, qui la laissa libre de faire à sa volonté, en lui conseillant cependant d’accepter pour ne pas paraître agir par égoïsme et s’attirer le reproche d’ingratitude. La maréchale suivit le conseil de son mari, mais à la première occasion elle prétexta son état de santé et se démit de sa charge. Que cette retraite ait été mal prise par l’empereur, qui, comme on le sait, aimait peu qu’on se dérobât à ses volontés, cela n’a rien d’inadmissible, et qui nous dit que ce n’est pas dans les incidens que nous venons de passer en revue qu’il faut chercher une des causes de cette froideur dont l’auteur de ces mémoires l’accuse envers le prince d’Eckmühl? C’est là sans doute une cause plus mesquine que la victoire d’Auerstaedt et les vues prêtées à Davout sur la Pologne, mais l’histoire du verre d’eau de la reine Anne est de tous les temps, et nous croyons fort qu’elle a joué un rôle considérable dans les rapports de ces deux grands hommes d’action.

Parmi les documens rassemblés dans les présens volumes nous trouvons une longue correspondance de la famille Leclerc, dont la partie la plus intéressante revient, cela va sans dire, à l’individualité la plus remarquable de cette famille, l’infortuné mari de Pauline Bonaparte. Ces lettres adressées de Saint-Domingue, tant à son beau-frère Davout qu’à son beau-frère le premier consul, et aux ministres de la guerre et de la marine d’alors, écrites d’un excellent style militaire, où la correction ne nuit en rien à la vivacité, sont d’un effet dramatique saisissant. C’est l’appel d’un naufragé, luttant contre toute espérance et employant ses dernières forces à faire des signaux de détresse à un heureux navire qui vogue sous un vent favorable, pavillon déployé, trop loin de lui pour le voir et l’entendre. Le vulgaire proverbe que les absens ont tort reçoit ici une effroyable justification. « Depuis le 21 germinal, écrit-il au ministre de la marine, je n’ai reçu aucune lettre de vous. J’ai correspondu avec vous très exactement, et vous ne répondez à aucune de mes lettres; l’abandon où vous me laissez est cruel. Je vous demande des effets d’hôpitaux, d’artillerie... rien! pas une de vos lettres ne médit si le gouvernement était satisfait de ma conduite ; on a besoin d’encouragement dans la position où je me trouve. » — « Nos hôpitaux sont toujours encombrés, écrit-il au premier consul à la date du 14 thermidor an X, mes généraux de division sont tous au lit, et la majeure partie de mes généraux de brigade ; mon ordonnateur est très malade et mon administrateur est assez mal. Les employés et officiers de santé sont morts en grande partie. La marine est écrasée. La maladie fait des ravages affreux à bord des bâtimens. Je serai sans argent, et ce n’est que les douanes qui me rendent six cent mille francs par mois. » — « La position n’est pas bonne, mon cher Davout, — écrit-il le 5 vendémiaire de l’an XI, avec ce reste d’espérance que l’on voit parfois aux agonisans à leurs suprêmes minutes, — mon armée entière est morte ou mourante; tous les jours on vient tirer à mes oreilles au Cap, et je ne puis que repousser les coquins et rester sur une défensive pénible... Je vous embrasse, ainsi que ma chère sœur. Je serai avec plaisir le parrain de votre fils. » Mélancoliques paroles quand on songe à la fin si prochaine, et dont l’accent de confiance est plus lugubre qu’un tocsin d’agonie ! On ne peut s’empêcher de trouver réellement barbare de la part du premier consul l’abandon de ce beau-frère si dévoué, qui, lorsqu’il apprend la nouvelle de la transformation du pouvoir consulaire en 1802, fait taire un instant toutes ses inquiétudes pour lui adresser, en son nom et au nom de l’armée de Saint-Domingue, une adresse de félicitations enthousiastes, et qui, au milieu de sa suprême détresse, écrit à Davout ces ligues, où respire tant d’affectueuse admiration pour l’ingrat dominateur : « Adieu, mon cher Davout; plaignez-moi : depuis mon départ de France, je suis constamment à la brèche; que dis-je? félicitez-moi d’être à même de donner au premier consul de grandes marques de dévoûment et de justifier sa confiance. » Cet abandon, si cruel qu’il soit, ne nous semble pas cependant motiver l’hypothèse de préméditation criminelle que l’éditeur de ces documens ne craint pas d’émettre à l’égard du premier consul. En dépit des actes coupables que l’on peut lui reprocher, nous nous refusons à reconnaître la nature de Bonaparte dans un projet aussi pervers que celui d’envoyer son beau-frère au-devant d’une mort certaine. Il y a bien de la finesse et bien de la vérité dans ces mots par lesquels Mme de Blocqueville essaie de préciser la vraie nature de son accusation : « Il y a des énormités que l’on commet sans consentir à en avoir conscience, car on n’oserait certainement pas les accomplir si on les regardait bien en face; » mais, même avec cette atténuation, nous repoussons une telle hypothèse. Le machiavélisme de Bonaparte, — il en eut un, — fut un machiavélisme de tête, qui, il faut le dire à sa louange, ne descendit jamais dans son cœur, et qui, tout en le rendant capable d’une certaine jactance d’inhumanité, ne se traduisit jamais par de froides méchancetés ou des noirceurs de parti pris. Pour être juste à cet égard pour Bonaparte, il faut toujours se rapporter à cette parole d’un vrai libéral, Sismondi, dans une de ses lettres à la comtesse d’Albany : « J’ai l’expérience de l’histoire, et je vous déclare que je n’y ai jamais rencontré de fondateur de dynastie ou de gouvernement qui ait moins versé le sang par politique. » Ce jugement nous paraît l’équité même; tenons-nous-y jusqu’à révélation du contraire, car l’impartiale histoire n’a pas la complaisance des passions et ne se paie pas d’hypothèses.

A l’époque de son mariage, 1801, Davout était général de division, commandant la cavalerie de l’armée d’Italie, et c’est en cette qualité qu’il prit part à la bataille de Marengo. Parmi les papiers qui se rapportent à cette époque, nous trouvons une pièce singulièrement caractéristique en ce qu’elle témoigne ouvertement, et cette fois sans réserve ni réticence, de cette confiance invincible en lui-même que nous avons déjà notée comme un des traits les plus essentiels de Davout. C’est une pièce adressée de Milan, à la date du 19 thermidor an VIII, au ministre de la guerre, et relative à certains arrêtés de l’autorité militaire supérieure qui scindaient le commandement dont il avait été investi; la pièce vaut d’être citée tout entière, tant elle donne le ton juste de cette âme née pour le commandement :


« J’ai l’honneur de vous rendre compte que je suis arrivé depuis le commencement de ce mois à cette armée, et que l’arrêté qui me donne le commandement de la cavalerie n’a eu son exécution qu’en partie.

« L’intention primitive du général Masséna a été de l’exécuter, mais le général Laboissière à qui le général en chef avait déjà donné le commandement, a représenté qu’il était très ancien général de division. Le général Masséna a adopté un tempérament auquel j’ai cru devoir me soumettre en ce qu’il a l’air de reconnaître l’arrêté du gouvernement qui me concerne et de lui obéir. Il a donné au général Laboissière le commandement de la réserve de cavalerie, composée de la grosse cavalerie de l’armée. Ce général ne doit correspondre qu’avec le général en chef; cependant en ligne je commanderai toute la cavalerie; hors cette circonstance, je ne commande que les hussards, chasseurs et dragons.

« Il ne m’appartient point, citoyen ministre, d’examiner si ce tempérament peut être nuisible au service, j’ai accédé par les raisons que je viens de déduire. J’avais observé au général en chef que, s’il tranchait et exécutait à la lettre les ordres du gouvernement, il pouvait être tranquille sur les obstacles d’obéissance qu’il prétendait que j’éprouverais, que tous les petits moyens de la jalousie et des autres petites passions m’étaient très indifférens, et que, dans vingt-quatre heures, une fois mis en possession du commandement, tout le monde aurait obéi, et que, depuis que je connaissais quelque chose à ce que c’était que le commandement, j’avais bien su mépriser toutes ces misères et utiliser les hommes selon leurs talens. »


La correspondance du maréchal Davout avec sa femme remplit à peu près tout le deuxième volume de ces Mémoires. Elle va de 1801 à la fin de 1810, embrassant ainsi le commandement de l’armée du Nord pendant les années du consulat, poste difficile qui lui fut assigné aussitôt après son mariage et où il rendit à Bonaparte de si utiles services, Austerlitz, Auerstaedt et la guerre de Prusse, Eylau, le commandement de Pologne en 1807, et enfin cette mémorable campagne de 1809, où il marcha par une suite de combats terribles à cette sanglante bataille de deux jours qui lui valut son second titre, harcelant et étreignant pour ainsi dire la fortune de son poignet de fer pour qu’elle lui livrât la victoire qu’il réclamait d’elle, c’est-à-dire la série entière des années radieuses, sans jours sombres, sans gloire ingrate comme le seront les années qui vont suivre. On se tromperait cependant beaucoup si l’on croyait que c’est le grand homme de guerre que ces lettres mettent particulièrement en lumière; assurément il n’en est pas absent, nous le verrons bientôt; mais ce n’est pas lui qu’elles sont avant tout ambitieuses de nous montrer, c’est un second Davout, plus inconnu de la postérité, l’homme privé, le chef de famille, le héros au repos pendant les rapides minutes de trêve que lui laisse l’action, cette maîtresse impérieuse de toutes ses heures. Arrêtons-nous donc devant ce second Davout, et voyons s’il ne justifie pas exactement le mot du père d’Henri Heine : « Heinrich, n’est-ce pas que c’était un aimable homme ? »

L’étendue de cette correspondance, que nous sommes loin d’avoir tout entière (l’éditeur n’ayant pu nous donner que les lettres qui sont en sa possession ou qui lui ont été communiquées), suffirait seule à nous faire comprendre combien fut forte et soutenue cette affection conjugale. Davout est vraiment un modèle d’exactitude maritale; à peine se passe-t-il un jour sans qu’il écrive à la maréchale, à qui cependant cette ponctualité suffît à peine; pendant les quatre années de commandement de l’armée du Nord surtout, où il était moins engagé dans le feu de l’action qu’il ne le fut à partir de 1805 et qu’on peut appeler les années de miel de ce mariage, les lettres pleuvent sans discontinuer d’Ostende et d’Ambleteuse sur l’austère demeure de Savigny, que les époux avaient acquise dès le début de leur union. Davout aime sa femme comme un bourgeois et comme un amant, c’est-à-dire avec familiarité et avec passion, mélange qui est peut-être la meilleure manière d’aimer et celle qui résiste le mieux à l’action du temps, l’universel destructeur. Rien de fardé ni d’artificiel dans cet amour, nul sacrifice aux conventions du monde, nul souci des formes aristocratiques et de cette politesse conjugale mise à la mode par l’ancienne société, instrument prétendu de mutuel respect et trop souvent en réalité actif agent de création de ce mur de glace qui s’élève si rapidement entre les cœurs les mieux épris. Oserai-je dire qu’il a encore une troisième manière de l’aimer, beaucoup plus inattendue que les deux premières? Aurait-on jamais imaginé un Davout jeune premier, amoureux comme un enfant libre de toute autre préoccupation que la poursuite de son bonheur, et trouvant sans recherche pour exprimer ses sentimens les concetti les plus ingénieux, et les motifs les plus heureux de sonnets à la française et de lieds à l’allemande? cependant ce Davout a existé en toute vérité. Il aime en poète, et comme on ne nous croirait pas sans preuves, nous allons en demander quelques-unes à cette correspondance, où elles abondent. « Je m’attends à bien des questions, écrit-il dans une de ses lettres de 1801, pour savoir d’où je tiens ces particularités. C’est que je suis avec toi en intention, en esprit. Mon corps est resté à Bruges, j’ai envoyé le reste à Paris. Ce sont des espions qui ne te quittent pas, et qui toutes les nuits me font de fidèles rapports; oui, ma petite Aimée, toutes les nuits ils me parlent de toi. » N’est-il pas vrai qu’il y a dans ces lignes la matière d’une jolie chanson d’amour à la manière de Heine, et de fait il nous semble qu’il s’en trouve une sur un motif analogue dans l’œuvre du nerveux poète. «Je t’assure, ma petite Aimée, que, pour peu que tu continues, je ferai de toi une petite Amazone. Comment ! tu ne veux pas douter de la fortune pour en obtenir plus souvent les faveurs ! Mais tu connais donc le secret de notre état? Ce sont ceux qui mettent cette théorie en pratique qui sont les braves par excellence. » C’est le style même que l’on pourrait supposer à Othello écrivant à Desdémone, et Davout, sans y songer, s’est rencontré dans cette phrase avec le grand poète anglais, tant la petite Amazone semble une traduction libre de la belle guerrière du Maure amoureux. « Malgré mes occupations, dit-il après une légère querelle que lui avait cherchée la maréchale, il faut que je trouve le temps de m’entretenir avec toi; à la fréquence de mes lettres, tu dois voir que cela m’est nécessaire pour supporter ton absence... Aimée, je t’écrirais des sottises que cela ne doit te toucher qu’un moment, parce que cela ne tient ni au cœur ni à la tête... Voilà assez de métaphysique de sentiment, je ne te fais pas l’injure de croire que tous ces raisonnemens t’étaient nécessaires pour apprécier l’âme de ton petit Louis; elle est toute de feu pour mon Aimée, et les mille baisers que je t’envoie t’assurent de cet élément. » D’aucuns trouveront peut-être dans ces lignes l’accent du dernier siècle finissant, et il y est en effet, car n’est-il pas vrai qu’on ne s’étonnerait pas de les trouver au bas de quelqu’une des lettres de Mirabeau à Sophie, voire même, en changeant le sexe, de Mlle de Lespinasse à M. de Guibert? Ce qui est certain toutefois, c’est que cette marque est inconsciente et qu’en dépit d’elle le sentiment garde toute sa spontanéité. Que dites-vous encore de l’amusante anecdote de volière que voici : « Je ne croyais pas, ma petite Aimée, qu’il pût se trouver quelque circonstance où il fût, sinon permis, au moins excusable de battre sa moitié. Cependant tu prends tellement le parti du pauvre faisan qui, se voyant frustré dans ses espérances de se reproduire, est entré en fureur contre sa femme et s’est porté à des extrémités telles que la pauvre malheureuse eût succombé sans tes secours et ton intervention, tu prends tellement, dis-je, le parti du faisan que l’on pourrait croire que tu approuves sa brusquerie. Je ne partage pas ton indulgence pour le faisan, ma petite Aimée : les maris doivent dans des circonstances pareilles consoler leurs femmes, toujours plus sensibles et par conséquent plus affligées de ces malheurs. » Ou nous nous trompons fort, ou cela est par le ton, l’enjouement, la moralité piquante, de la meilleure plaisanterie française. Notez pour plus de saveur que cette moralité est une gracieuse leçon conjugale indirectement adressée à la maréchale, qui se désespérait de ne mettre au monde que des filles et avait laissé percer plusieurs fois la crainte que cette circonstance ne refroidît pour elle son mari, soupçon que Davout avait repoussé avec tendresse en assurant sa femme que les filles qu’elle lui donnait lui seraient aussi chères que des garçons. Nous pourrions multiplier nos citations, mais il faut se borner, et celles que nous venons de donner suffiront sans doute pour montrer que ce soldat sévère savait se dérider en face des siens et leur présenter un tout autre visage que celui dont il regardait l’ennemi.

Ce n’est vraiment pas assez que de dire, comme nous venons de le faire, qu’aimer en bourgeois et en amant est la meilleure manière d’aimer, nous devrions dire que c’est la plus complète, car c’est la seule qui embrasse l’être aimé dans son intégrité, corps et âme à la fois. Davout nous en est un exemple. Comme il aime sa femme en bourgeois, sa tendresse est minutieusement inquiète de tout ce qui regarde son bonheur matériel, et comme il l’aime en amant, elle est soucieuse à l’excès de tout ce qui peut lui conserver son bonheur moral. Aux plus longues distances et dans les momens les plus critiques, il voit par les yeux du cœur les nécessités de son ménage, non-seulement dans les lignes principales, mais dans les plus menus détails ; il multiplie les combinaisons pour alléger à sa femme le double fardeau que lui fait leur existence divisée, et pour ménager son repos en la rassurant sur la dépense. D’ordinaire c’est le mari qui est obligé de rappeler sa moitié aux règles de la bonne économie domestique; ici, au contraire, c’est lui qui stimule la femme à ne respecter ces règles que juste autant qu’elles ne seront pas contraires à l’agrément de sa vie. Il la presse, autant qu’il est en son pouvoir, de prendre sa part des plaisirs du monde, de ne pas s’ennuyer à la campagne, de louer un hôtel à Paris et d’y fréquenter les réunions agréables et les spectacles. « J’ai vu avec peine, ma chère Aimée, que tu as rejeté ma proposition d’employer l’argent du bien d’Italie à t’acheter des diamans, » écrit-il, en 1802, époque à laquelle sa fortune n’était encore qu’à ses débuts et où il l’avait grevée d’avance par la lourde acquisition de sa terre de Savigny ; mais il venait alors de perdre son premier enfant, et toute considération d’économie disparaissait devant le désir de créer une diversion à la douleur de sa femme. « Je ne suis pas du tout de l’avis de la petite Aimée sur l’emploi qu’elle fait de son argent, écrit-il un an plus tard ; en le mettant à se donner ce qu’elle appelle des chiffons, elle m’eût fait bien plus de plaisir qu’en l’employant à me donner des surprises. J’ai cherché à deviner ce qu’elle me préparait, mais en vain. Pour en revenir aux chiffons, ils sont nécessaires, ma bonne amie, ne les néglige pas trop. Je sais bien que ta figure, ta tournure n’en ont pas besoin, mais ils sont reçus dans le monde, et, je t’en conjure, pense un peu à toi. » Ne pouvant réussir à donner à sa femme des goûts mondains, il ne veut au moins laisser échapper aucune occasion de la flatter dans ceux qui lui sont particuliers. Il sait qu’elle aime son jardin, et il lui envoie de Belgique des oignons de tulipes et de renoncules ; il sait qu’elle aime son rôle de ménagère, et il lui envoie d’Allemagne du linge de Saxe. Il est d’autres soins de nature moins matérielle qu’exigent les bons mariages, et Davout s’en acquitte avec un tact parfait. Mille inquiétudes, et quelques-unes de nature bien cuisante, obsèdent l’imagination de Mme Davout toujours séparée de son mari. Depuis la fable antique de Vénus et de Mars, les femmes aiment les victorieux; et Davout, elle le sait, n’est pas de ceux qui sont faits pour être à l’abri des provocations de la beauté. Bonaparte n’a-t-il pas eu la cruauté de lui faire certaines plaisanteries sur les belles dames de Gand à son retour de Belgique? Joséphine n’a-t-elle pas vu le général rire avec une jolie personne et ne l’a-t-elle pas menacé d’en prévenir sa femme? Pendant qu’elle varie ainsi de vingt manières diverses le mot du pigeon de La Fontaine : L’absence est le plus grand des maux, Davout met toute son âme à l’assurer qu’il ne méritera jamais du moins qu’elle lui applique le vers suivant de la fable : Non pas pour vous, cruel! Il marche droit à ces fantômes de jalousie, les dissipe, et l’apaise par des sermens d’invariable affection dont le ton de loyauté indique qu’ils méritent d’être crus. S’il reçoit quelquefois des reproches, Davout n’en adresse jamais à sa femme, et c’est en cela peut-être que se montre le mieux toute la délicatesse de cet amour. Il y avait cependant un sujet qui aurait justifié ses plaintes, la négligence de sa femme à cultiver ses rapports d’amitié et de parenté avec la famille consulaire, négligence qui, nous l’avons vu, lui avait été très sensible. Plus d’un mari en pareil cas se croirait autorisé à reprocher à sa femme les difficultés de situation où cette négligence pourrait le mettre, les obstacles ou les retards qu’elle pourrait apporter à sa carrière, les mécomptes qu’elle pourrait faire subir à son ambition, et ces reproches ne paraîtraient ni injustes ni mal fondés. Davout évite cependant d’en exprimer aucun, et le seul blâme qu’il inflige à cette négligence est la prière mainte fois répétée de ne pas la faire dégénérer en ingratitude.

La même bonté éclate dans ses rapports avec tous les siens, mais avec cette nuance fort curieuse à noter qu’il n’eut jamais avec aucun d’eux la familiarité que nous venons de lui voir avec sa femme. Ce n’est pas qu’il les aime moins, mais il les aime autrement. Même avec ceux qui lui sont le plus proches par le sang le tutoiement est banni ; pour sa mère il montre une tendresse profondément respectueuse, pour son frère une amitié protectrice pleine de générosité. On pourrait dire avec exactitude que Davout aima ses proches avec les formes de l’ancienne société, et qu’il aima sa femme avec l’expansion ennemie de la contrainte qui caractérise l’esprit nouveau. Cette différence dans les formes de l’affection est toute à l’honneur de l’homme qui sut la comprendre. La seule bonne manière d’aimer ses parens sera toujours de les aimer à la façon de l’ancien régime, c’est-à-dire avec déférence, retenue et respect, et la manière la moins périlleuse d’aimer sa femme sera toujours de l’aimer avec une vivacité assez intime pour écarter toute froideur. La générosité dont cette correspondance, tant avec sa mère et son frère qu’avec sa femme, donne un si grand nombre de preuves montre bien d’ailleurs que cette absence de familiarité n’impliquait pas une diminution d’affection. Dès qu’il eut conquis à la pointe de son épée sa magnifique dotation de Pologne, il s’empressa d’associer tous ceux qu’il aimait à son opulence.


«Il est bien juste, ma chère mère, écrit-il en 1808, que vous vous ressentiez de la grande fortune que je liens de l’empereur. Je prendrai des arrangemens aussitôt après ma rentrée en France pour que vous puissiez vous en ressentir et établir vos dépenses en conséquence; en attendant je vous enverrai de temps à autre quelques fonds. Vers la fin de ce mois, ou dans le courant de l’autre, je vous ferai passer 12 ou 1,500 francs; je vous prierai de donner sur cette somme de 2 à 300 francs à cette pauvre Fanchonnette (sa nourrice). Il n’est pas en mon pouvoir de lui rendre ce qu’elle a perdu, mais assurez-la que je lui donnerai des secours et que j’aurai soin de son aîné.

« Alexandre m’a fait part de vos projets de mariage pour lui. Connaissant l’amitié que je lui porte, vous ne pouvez douter du désir d’une réussite, si la jeune personne, aux conditions de la fortune qu’elle a, joint de bonnes qualités physiques et morales; mon amitié pour mon frère ne peut consister en des mots, et je me regarderais comme un très mauvais frère si, malgré que je ne tienne pas la brillante fortune que j’ai d’héritage, mais des bienfaits de mon souverain, je ne faisais rien que des vœux pour l’établissement d’Alexandre. Je vous autorise à annoncer que je m’engage à lui donner 100,000 francs; je paierai la moitié au moins de cette somme comptant; quant à l’autre moitié, les intérêts jusqu’au remboursement qui aura lieu au plus tard dans les deux ans. Indépendamment de cet avantage, vous pouvez lui donner et je vous autorise à lui céder tous les avantages que vous m’aviez faits pour mon mariage, c’est-à-dire la maison, le bien de ***, et même je m’engage à acheter du général de Beaumont le bien de Ravières à la condition qu’Alexandre ne pourra jouir de tous ces derniers articles qu’après votre mort, et lui et moi souhaitons que ce ne soit pas de sitôt.»


Alexandre Davout, militaire comme son frère, dont il était un des aides de camp, n’avait sans doute pas parcouru une aussi magnifique carrière que son aîné; cependant sa position n’était pas de celles qui sont à dédaigner. Il était colonel, baron d’empire, commandant de la Légion d’honneur, et à ces divers titres il réunissait encore une trentaine de mille livres de rente, dont le maréchal détaille les chiffres dans une seconde lettre à sa mère. C’est ce frère déjà si bien pourvu que nous venons de voir doter, et ce fait parle avec assez d’éloquence en faveur de la générosité du maréchal. Sa bienfaisance ne s’arrêtait pas à sa famille, ses officiers, ses serviteurs, ses anciens maîtres, ses amis, en ressentaient journellement les effets. Ici c’est une vieille nourrice qu’il soutient, là c’est un jeune aide de camp aux prises avec des embarras pécuniaires dont il veut payer les dettes, plus loin c’est un ancien professeur qu’il installe principal du collège d’Auxerre, une autre fois c’est un vieil ami de sa famille tombé dans l’indigence auquel il fait passer à diverses reprises des secours considérables. Quant à sa protection, il est toujours prêt à l’étendre sur quiconque en est digne; mais il est un point qu’il faut se garder d’aborder avec lui si l’on n’a pas de goût pour les refus, le service militaire. Qu’on n’essaie pas de lui arracher à cet égard la moindre complaisance, les êtres qui lui sont les plus chers, femme, mère, frère, sont sûrs d’être repoussés, et de manière à n’avoir pas envie de revenir à la charge. Lisez les deux fragmens de lettres suivans, et dites si le sentiment du devoir militaire parla jamais un plus ferme et plus moral langage. La première de ces lettres est adressée à sa femme, à cette Aimée si chérie, si soignée, à laquelle il ne refusa jamais rien et qu’il grondait de ne pas assez lui demander.


«Ostende, 9 frimaire an XII. — J’ai reçu, ma petite Aimée, tes lettres des 2, 3 et 4 frimaire. Tous ces petits détours que ton adresse prend pour m’inviter à empêcher un conscrit, désigné par le sort pour l’armée active, de rejoindre l’armée, ne sont point capables de me faire commettre une pareille inconséquence. Si on se relâche sur les lois de la conscription, il n’y aura bientôt plus d’armée française, et si nous avions jamais une guerre continentale, le gouvernement serait obligé d’avoir recours à des levées en masse et autres moyens qui soulèveraient les esprits sans rien produire. Je ne puis donc entrer dans ta commisération...»


La seconde lettre est bien plus significative encore. Elle est adressée à sa mère, et il s’y agit de ce frère Alexandre pour lequel nous connaissons l’affection du maréchal :


« Vous me dites, ma chère mère, que votre désir est qu’il soit nommé général de brigade; je ne pense pas que votre désir se réalise, et j’estime assez mon frère pour être convaincu qu’il ne partage pas ce désir, auparavant au moins le rétablissement de sa santé, puisque tant qu’il sera dans l’état où il est, il ne pourra pas servir l’empereur. Il faut qu’il s’occupe du soin de sa santé; il a toutes les ressources possibles étant près de vous et de sa femme. Il ne faut pas, ma chère mère, avoir de ces idées que rien ne justifie, et vous me connaissez assez pour être persuadée que je ne les partagerai pas lorsqu’elles seront contre mes devoirs; lorsque vous m’en exprimerez de pareilles, vous m’affligerez en me mettant dans la nécessité de ne pas les seconder ou de les improuver. Quant à ce que vous me demandez pour Charles (un second frère), j’ai mis sous les yeux de l’empereur ses services, et S. M. a eu la bonté de le nommer chef d’escadron. J’espère qu’il continuera à se bien comporter, et il trouvera en moi un bon frère. »


Parmi ces papiers de famille, il en est un très exceptionnel, d’une réelle et sérieuse beauté. C’est une lettre écrite par le prince d’Eckmühl à son frère Alexandre pour lui annoncer la mort de leur mère survenue en 1810, lettre que la fille du maréchal a raison d’appeler antique, tant l’âme qui s’y révèle apparaît ferme devant les cruautés de la nature, stoïque envers elle-même et pleine de mâle sensibilité. Voici cette lettre que tout lecteur ayant l’expérience des choses vraiment nobles nous remerciera de lui avoir fait connaître.


« Ravières. ce 8 septembre 1810. — Mon cher Alexandre, sur la nouvelle qui m’a été donnée que notre mère était indisposée, ma femme et moi sommes venus à Ravières pour lui donner nos soins; nous avons entendu faire avec bien du plaisir l’éloge de votre femme, tout ce que nous avons entendu dire d’elle ne peut qu’ajouter au désir que nous avions de faire sa connaissance. Vous et moi sommes très heureux par nos femmes. Aussi est-ce un devoir pour nous de faire leur bonheur. Je vous avoue que ce qui m’a fait supporter le malheur que j’ai éprouvé en perdant un fils unique, c’est l’idée que je me devais à mon excellente Aimée et à mes autres enfans. Sans cette idée, la vie m’eût été odieuse. Le moment, mon cher Alexandre, de mettre cette morale en pratique de nouveau est arrivé. Ainsi, supportez tous les malheurs domestiques avec fermeté; ce serait un crime que de s’y abandonner quand on a comme vous une femme estimable et un enfant en bas âge. Lorsqu’on est seul dans le monde, on peut sans inconvénient ne point vouloir lutter contre la mauvaise fortune; mais ce n’est point notre cas. Imitez-moi donc, supportez, par les considérations qui nous sont communes, le malheur commun que nous venons d’éprouver. Notre mère n’est plus. Je pars à l’instant avec mon Aimée, que je ne pourrais laisser plus longtemps ici dans l’état où elle est.

Achevez votre guérison, je vous le répète, et montrez-vous un homme. Assurez votre excellente femme de tout notre attachement. Vous savez que nous vous portons depuis longtemps ce sentiment; comptez que que nous vous le conserverons. »


Que le cœur est poète, cela est chose connue depuis longtemps; ce qui est plus contestable et plus contesté, c’est qu’il puisse être artiste au même degré, et cependant ici nous le voyons artiste accompli. La plus superficielle lecture de cette admirable lettre suffira pour faire apercevoir l’habile bonté avec laquelle elle a été composée. Quels ménagemens exquis pour empêcher que la nouvelle que le maréchal doit annoncer à ce frère toujours malade, alors en traitement, et qu’il sait plus faible que lui-même, ne lui soit trop cruelle, pour ouater en quelque sorte le coup qu’il va recevoir! Quelle science instinctive des gradations dans cette succession d’étapes par lesquelles il l’achemine à la fatale vérité! La lettre commence presque sur un ton d’indifférence, annonçant une indisposition de leur mère, puis, de la manière la plus naturelle, et comme un incident né d’une réunion de famille, il lui transmet l’éloge de l’être qui lui est le plus cher, sa jeune femme, afin d’éveiller doucement en lui le sentiment des devoirs qui le lient à elle, et que ce sentiment devançant la triste nouvelle le prépare à l’entendre avec plus de fermeté ; il insiste sur ce sentiment, il se donne en exemple, et par cette insistance qui devra nécessairement faire naître chez le lecteur de la lettre un certain étonnement, il crée un pressentiment du fait irrévocable que la ligne suivante va révéler. Quant à lui, il a pris de longue date l’habitude d’imposer silence à la douleur, et il ne se dément pas même en cette circonstance. C’est un chef-d’œuvre que cette lettre, qui serait classique depuis longtemps si elle se rencontrait parmi les epistolœ d’un Sénèque ou d’un Pline le Jeune, et qui mériterait de le devenir si le sentiment qui l’a dictée n’était à la fois trop haut et trop compliqué pour la plupart des hommes.

Parler du militaire tel qu’il transperce dans ces lettres à la maréchale d’Eckmühl et à ses autres parens, c’est encore parler de l’homme privé, tant il s’y fait un rôle effacé, tant il y parle avec retenue de ses actions les plus glorieuses. Davout avait horreur de se mettre en scène pour une occasion quelconque, il détestait l’affiche, comme on dit vulgairement, et ces Mémoires nous en fournissent quelques exemples remarquables. Désigné par les électeurs de l’Yonne pour présider le collège électoral de ce département, il refusa cet hommage bien naturel, et il fallut pour le lui faire accepter que le ministre de l’intérieur d’alors lui en fit un devoir. Entre Austerlitz et Auerstaedt, la municipalité d’Auxerre décréta qu’un buste en marbre du maréchal serait placé dans la salle de l’hôtel-de-ville où se réunissait le conseil afin de donner au plus illustre enfant du pays un témoignage d’admiration et de respect. Davout pria le conseil municipal de ne pas donner suite à sa délibération, n’estimant pas que ses actions lui méritassent encore une marque d’honneur de cette nature. Ces sentimens, il les conservait même avec ses proches, et il laissait volontiers la renommée les informer en détail de ses succès militaires. Encore l’éloge de ces succès l’indisposait-il fréquemment lorsqu’il lui revenait par l’organe des siens sans qu’il l’eût en rien provoqué. La maréchale l’ayant un jour félicité sur son éloquence militaire en reçut une réponse légèrement froissée et comme une semonce amicale. « Tu es bien indulgente, bien prévenue en ma faveur, ma petite Aimée, pour trouver que je suis éloquent sur les champs de bataille et en parlant aux troupes... Je garantis ma bonne volonté, mon zèle et mon dévoûment, il ne faut pas me supposer autre chose ; quant à l’éloquence, permets-moi, ma chère Aimée, de rire de tes éloges. J’ai le mérite d’exprimer ce que je pense sans la plus petite prétention. » Cet éloge de son éloquence lui était valu par un discours qu’il avait prononcé à une fête donnée par les Polonais en l’honneur de la bataille d’Auerstaedt, discours auquel les journaux du temps avaient fait une publicité qui lui avait fort déplu, h ayant beaucoup plus d’envie, dit-il dans cette même lettre, de servir de mon mieux l’empereur que de me voir cité dans des journaux quand ce n’est pas dans un bulletin.» S’il se plaisait ainsi à s’effacer, ce n’était pas par une étroite modestie, qui chez un tel homme aurait été faiblesse plus que vertu, c’était au contraire par une juste conscience de sa valeur qui, lui faisant trouver une bataille gagnée chose toute naturelle pour lui et allant de soi, le détournait de toute manifestation extérieure de contentement et de toute ivresse d’amour-propre. Cette légitime fierté lui fit détester toute sa vie les petits manèges politiques par lesquels les hommes se poussent en avant, se prônent eux-mêmes et mettent leurs services au-dessus de ceux de leurs rivaux : c’est aux hommes sans valeur, pensait-il et disait-il, à user de tels moyens; mes actions parlent pour moi, et elles sont assez hautes pour que je n’aie pas à craindre qu’aucun rival indigne essaie d’y atteindre et d’en diminuer l’importance. Quant à se servir de ces actions pour écraser celles des autres, c’est un autre genre d’indignité dont se rendre coupable serait la preuve que la fortune s’est trompée en me fournissant des occasions de gloire que je ne méritais pas. Aussi, dans cette longue correspondance intime, ne surprend-on ni la plus légère jalousie des succès d’autrui, ni la plus petite impatience devant les lenteurs d’équité du souverain, ni le plus petit dépit devant la non-réalisation de ses espérances. « Il faut attendre, désirer même, les bienfaits de notre souverain, écrit-il à sa femme, et ne jamais murmurer lorsqu’ils n’arrivent pas aussitôt qu’on les souhaite. Il y a toujours autant de bonheur au moins que de justice lorsqu’on en est l’objet, car si votre amour-propre vous dit que vous les avez autant mérités que tel ou tel, la justice dit que mille autres les ont mérités au moins autant que vous, et ces mille autres cependant seront oubliés parce que la fortune n’aura pas fait connaître leurs services. » Nombre de grands capitaines ont proclamé que c’était à la fortune plutôt qu’à eux-mêmes qu’ils devaient leurs succès, mais avez-vous souvenir d’aucun qui ait fait cette confession avec plus de noblesse, d’une manière moins blessante pour l’égalité et avec un plus délicat sentiment du droit?

A la fin d’une des lettres écrites après Auerstaedt, Davout parle des débris de la jactancieuse armée prussienne qu’il avait vaincue. Cette épithète robuste exprime admirablement le contraire de tout ce qu’il fut. Dans ces lettres intimes c’est à peine si un mot çà et là jeté en courant vient nous rappeler que le personnage qui parle est quelqu’un de plus qu’un mari heureux ou un propriétaire soigneux qui envoie ses recommandations au plus cher de ses intendans. Ses relations de batailles, rares et sommaires, sont remarquables par l’absence complète de tout accent d’égoïste personnalité. Après Austerlitz, il se contente d’écrire à sa femme qu’il a eu dans cette journée son bonheur ordinaire. Cette discrétion sur sa personne n’étonne cependant pas trop pour cette bataille où il n’eut, comme on le sait, qu’une action secondaire soutenue principalement par la division Friant, mais elle est la même pour Eylau, où il eut un rôle si considérable ; elle est presque la même pour Auerstaedt, qui ne releva que de son génie et de son initiative; nous ne disons rien d’Eckmühl, les lettres qu’il écrivit à la maréchale après ces deux célèbres journées s’étant perdues ou n’étant pas en la possession de l’éditeur de cette correspondance. Mais laissons ce héros sans jactance nous raconter lui-même quelques-unes de ses batailles; c’est le meilleur moyen de bien connaître la nature de cette discrétion, qui n’excluait d’ailleurs, comme on va le voir, ni le talent de peindre à grands traits, ni le don des expressions fortes. Lisez ces fragmens sur Eylau, et dites si ces impressions de la première heure, rédigées en toute hâte, n’ont pas saisi et rendu avec vigueur le caractère de cette journée tel qu’il reste fixé dans les imaginations par les récits laborieusement composés des historiens et la mise en scène pathétique du chef-d’œuvre de Gros.


« Nous prenons nos quartiers d’hiver, et je t’assure que les Russes n’auront pas cette fois l’envie de les venir troubler; la grande et sanglante bataille du 8 (février 1807) les a dégoûtés de l’envie de nous combattre; je dis sanglante, car elle a fait de l’impression même sur les individus de l’armée victorieuse. Il est vrai que ces individus ne sont pas ce qu’il y a de mieux dans notre armée ; mais cela explique la grande terreur qui règne dans l’armée vaincue. Elle est telle que, obligée d’évacuer un pays qui n’offrait plus de subsistances pour les hommes et les chevaux et par conséquent de faire une retraite d’une trentaine de lieues devant une armée, — objet toujours délicat, — les Russes n’ont pas osé nous suivre. Toutes ces réflexions, ma bien bonne amie, sont peut-être trop du métier, mais la femme d’un militaire doit s’abonner à en entendre de pareilles...

« Cette bataille du 8 a produit, à en juger par ta lettre, un effet que j’ai remarqué sur bien des figures habituées à faire des campagnes jusque là peu meurtrières; maintenant on n’est point satisfait d’une bataille à moins que tout un pays, beaucoup de places fortes et cent mille prisonniers n’en soient le résultat. L’empereur, ma bien bonne Aimée, nous a gâtés par tous ses prodiges; dans cette journée, il avait assez bien manœuvré pour pouvoir espérer ce résultat; mais les tempêtes, les plus grandes contrariétés et le destin en avaient autrement décidé. Cette bataille devait être gagnée après avoir été bien disputée; mais le gain devait se borner au champ de bataille. Cependant ce n’est point peu de chose, car plus le champ de bataille a été disputé, plus l’armée qui est forcée à l’abandonner après des pertes immenses doit renoncer à l’espoir de vaincre à l’avenir. Chaque jour nous nous apercevons que les Russes ont perdu cet espoir et qu’ils ne se relèveront pas de sitôt des perles majeures qu’ils ont faites; nous, au contraire, nous les réparons chaque jour. Jamais les Russes n’ont plus désiré la paix que depuis cette journée, et il est vraisemblable que leur empereur finira par céder à ce vœu. Ainsi il est présumable que ce sera la dernière bataille qui se donnera d’ici à longtemps. J’ai vu avec plaisir, ma bien bonne petite Aimée, que le bulletin n’avait pas fait mention de ma légère blessure, car tu n’aurais pas manqué de croire que l’on avait mis légère pour en imposer, et ton imagination bien ingénieuse à te tourmenter t’aurait fait supposer ton Louis blessé dangereusement... »


N’est-ce pas là une esquisse d’une touche magistrale et n’y sentez-vous pas l’impression de glaciale horreur de cette bataille sanglante, premier avertissement donné par le destin au vainqueur de l’Europe et prophétie des boucheries effroyables que tient en réserve un avenir prochain? Le soleil d’Austerlitz s’est voilé, et c’est sous un ciel blafard et sur un champ de neige que la victoire s’est abattue d’un vol contraint et d’un visage sévère. Il lui tarde visiblement de changer de camp, et elle restreint maintenant ses faveurs à sa seule présence. Eylau, c’est le point tournant de la fortune de Napoléon. Désormais la guerre va changer de caractère, et d’héroïque et lumineuse qu’elle avait été jusqu’alors elle va devenir sauvage et implacable. Vous aurez aussi certainement remarqué au passage la piquante observation de Davout sur les exigences insensées de l’opinion de l’époque, observation qui démontre à quel point les nations se blasent vite sur toute chose, et combien il est inutile pour les retenir de les mettre au régime des prodiges, la surprise au bout de peu de temps leur paraissant manquer d’imprévu et le miracle de nouveauté.

Des deux grandes batailles de Davout, Auerstaedt et Eckmühl, Eckmühl sombre, acharnée, meurtrière, opiniâtre, est peut-être la plus typique, en ce sens que c’est elle qui exprime le plus pleinement le génie sévère de son auteur; mais Auerstaedt est la plus originale par l’imprévu de la situation, la plus primesautière par l’élan et l’entrain de l’action. Les documens nouveaux nous manquent, nous l’avons dit, pour la première de ces deux batailles, mais nous sommes plus heureux avec la seconde, que Davout lui-même va nous raconter sans vanité d’auteur, de sa plume simple et mâle.


«Ma bien bonne petite Aimée, depuis neuf jours il m’a été impossible de t’écrire faute de communications. Crois que, sachant apprécier les inquiétudes que mon silence t’aura données, j’ai été moi-même très tourmenté. J’espère qu’à l’avenir je serai plus heureux; peut-être que, malgré mon silence, tu auras eu connaissance auparavant cette lettre des rapports sur les opérations de l’armée qui auront dissipé tes inquiétudes sur ton Louis, en même temps que tu auras éprouvé une grande joie de voir qu’une belle occasion s’était offerte de chercher à mériter les marques d’estime et de bienveillance de mon souverain.

« Le 14, le roi de Prusse, le duc de Brunswick, les maréchaux de Mœllendorf, Kalkreuth, enfin tout ce qu’il restait à l’armée prussienne des anciens compagnons de gloire du grand Frédéric, avec 80,000 hommes, l’élite de l’armée prussienne, ont marché sur moi qui leur ai évité une partie du chemin. Aussi, dès les sept heures du matin, la bataille a commencé, elle a été très disputée, et très longue et très sanglante; mais enfin, malgré l’extrême inégalité des forces (le corps d’armée n’était fort que de 25,000 hommes), à quatre heures du soir la bataille était gagnée, presque toute l’artillerie de l’ennemi en notre pouvoir, beaucoup de généraux ennemis tués, parmi lesquels se trouve le duc de Brunswick. Ce succès inespéré est dû au bonheur qui accompagne les armes de notre souverain et au courage de ses soldats; la terreur est dans l’armée prussienne; aussi cette guerre peut-elle être regardée comme finie. Pour mettre le comble à ta satisfaction, je t’envoie copie de la lettre que m’a écrite l’empereur, et l’annonce que je n’ai pas été blessé dans cette glorieuse et sanglante journée. Toi, ma petite Aimée, dont l’existence est employée à ajouter à la considération de ton mari, qui as vécu de privations pour payer mes dettes, et empêcher par là qu’on ne puisse croire que mes affaires étaient dérangées, tu ressentiras, j’en suis certain, une vive joie d’apprendre que j’ai eu le bonheur de remplir les intentions de l’empereur et d’acquérir quelques titres à son estime et à sa bienveillance [1]. » Ce n’est pas la moindre gloire du maréchal Davout que d’avoir éveillé par ce succès d’Auerstaedt, non pas la jalousie, comme on l’a dit, mais l’ombrageuse personnalité de Napoléon. Il est certain qu’il fut coupable envers Davout de la pire des injustices, l’injustice par duplicité et dissimulation. Subtilement il essaya (le mot n’est pas trop fort) d’escamoter au maréchal sa victoire et de le réduire contre toute évidence au simple rang de collaborateur de sa gloire impériale. Cette injustice lui a été reprochée à bon droit, et lui-même s’en est repenti; cependant, pour dire toute notre pensée, rien ne nous paraît plus explicable que cette conduite, pour peu qu’on réfléchisse à la politique que suivit toujours Napoléon et qui lui était jusqu’à un certain point commandée par sa situation de souverain parvenu. « La différence entre vous et moi, écrivait à Béranger un des chefs du libéralisme sous la restauration, Benjamin Constant, si ma mémoire est fidèle, c’est que je crois, au contraire de vous, la liberté beaucoup plus assurée sous une vieille dynastie que sous une nouvelle. » Ce que ce libéral disait des libertés publiques, on peut le dire bien mieux encore d’une certaine justice, de celle qui s’applique aux individualités éminentes et aux actes exceptionnels. Un souverain d’une vieille dynastie peut être juste envers ses serviteurs sans craindre pour son autorité, et peut voir sans jalousie leurs succès les plus éclatans, parce que le pouvoir traditionnel dont il est investi le dispense d’être leur égal par la nature. Mais il n’en va pas ainsi avec un souverain qui, comme Napoléon, a acquis son pouvoir par son prestige personnel et à la pointe de son épée; ses serviteurs, dont il n’était hier encore que le compagnon d’armes, sont trop près de lui pour qu’il n’ait pas à craindre de les voir rétablir par leurs actions l’égalité rompue entre eux par le titre trop nouveau de souverain. En outre, un tel pouvoir, reposant sur cette opinion accréditée que le chef de l’état ne saurait été remplacé parce que nul ne pourrait faire les mêmes choses que lui, tout doit nécessairement émaner du souverain et se rapporter au souverain. Napoléon avait raison lorsqu’il se représentait toujours comme l’homme de la fatalité, car la nécessité est le véritable titre d’une telle souveraineté ; mais que devient ce titre si les événemens, trouvant d’autres moteurs, se chargent de prouver que ni la nature, ni le destin n’ont dit leur dernier mot en enfantant une grande personnalité? Dans de telles conditions, toute victoire qui n’est pas remportée, soit par le souverain en personne, soit sous sa direction immédiate, peut bien être un triomphe pour la nation qu’il commande, mais ne vaut pas mieux pour lui qu’une défaite, car elle porte atteinte à son pouvoir. Cela dit, il est facile de comprendre quel déplaisir secret lui fut cette surprise d’Auerstaedt. Comment donc! il y avait eu deux batailles livrées en même temps, et de ces deux batailles il y en avait une qu’il n’avait pas prévue et qui avait été gagnée sans sa participation! Comment! la principale armée prussienne n’était pas celle qu’il avait battue à Iéna, c’était celle que Davout avait battue à Auerstaedt! Mais alors la bataille où il commandait était donc la moins importante des deux! mais alors le véritable vainqueur de la Prusse, celui qui l’avait mise dans l’impossibilité de résister, ce n’était pas lui, c’était Davout! Autrefois, il est vrai, tels et tels de ses lieutenans avaient remporté des victoire? pour leur propre compte, mais il y avait longtemps de cela, c’était à l’aube première de la gloire, et eux-mêmes semblaient avoir perdu la mémoire qu’ils pussent rien faire de pareil. D’un coup d’œil Napoléon vit la situation originale que cette bataille faisait à Davout et le rang exceptionnel qu’elle allait lui créer parmi ses compagnons d’armes, et alors, ne pouvant la détruire, il la couvrit de son ombre, dissimula la vérité sans la nier, atténua et éteignit le succès de son lieutenant autant qu’il put, et retint la récompense qui en aurait été la constatation authentique. Il ne fut cependant pas sans remords de cette dissimulation peu loyale et de ce déni de justice peu digne d’un victorieux comme lui.

Ce qui prouve mieux peut-être que le titre de duc d’Auerstaedt, qu’il accorda par la suite à Davout, la réalité de ces remords, c’est un fait fort curieux consigné dans les présens mémoires, fait où le besoin de réparer et de rendre hommage à la vérité est manifeste. Dans ses dernières années, la vieille maréchale d’Eckmühl se plaisait à raconter que lorsque l’empereur l’avait revue à Paris pour la saluer duchesse d’Auerstaedt, il lui avait dit ces paroles remarquables : « Votre mari s’est tracé un chemin à l’immortalité. En Italie, j’ai vaincu hélas avec des forces bien inférieures en nombre, mais j’avais divisé ses corps. » Tardive réparation cependant : l’injustice de Napoléon avait porté coup et avait eu des conséquences qui se continuent encore aujourd’hui. Il est certain, par exemple, que cette victoire d’Auerstaedt, si complète, si originale, si décisive par ses résultats, si admirée de tous les véritables juges en matière militaire, n’a jamais eu la popularité dont tant de batailles moins importantes restent entourées, et à quoi cela tient-il, sinon à la demi-obscurité que lui fit l’égoïste duplicité de Napoléon? Mais si notre peuple n’en a pas gardé un souvenir en rapport avec son importance, il n’en a pas été de même du peuple dont elle consomma la ruine. Une anecdote contemporaine, trop curieuse pour n’être pas citée, mais dont nous laissons la responsabilité à l’éditeur de ces documens, atteste la fidélité de la mémoire prussienne. Pendant son séjour à Paris, en 1867, l’empereur actuel d’Allemagne, visitant une après-midi la salle des maréchaux aux Tuileries en compagnie du maréchal C..., qui lui avait été donné pour cicérone, se complut à se faire nommer chacun de ces hommes de guerre à mesure qu’il s’arrêtait devant un buste nouveau. « Et celui-ci, quel est-il ? demanda le roi lorsqu’il fut arrivé devant le buste de notre héros. — Davout. — Et quel titre portait-il? — Il était prince d’Eckmühl. » Un silence, puis brusquement et d’une voix forte le roi foudroya son interlocuteur de ces paroles : « Il s’appelait aussi le duc d’Auerstaedt, la Prusse le sait. »

Ce déni de justice fut un coup très sensible pour Davout, non-seulement parce qu’il essayait de le frustrer d’une partie de sa gloire méritée, mais parce qu’il portait atteinte en même temps à l’idole qu’il s’était formée et qu’il avait adorée jusqu’alors avec une confiance qui est un modèle de la foi militaire parfaite. Nous nous sommes trop avancés en effet en disant que les lettres du maréchal Davout ne sont pleines que de sa femme et de l’amour qu’il ressent pour elle ; il y a dans cette correspondance une autre personne et un autre amour qui occupent au moins autant de place, la personne et l’amour de Napoléon. Cet amour fondé d’abord sur une admiration sans bornes va si loin qu’il lui fait identifier en Bonaparte patrie, civilisation et humanité. Il ne conçoit pas la France sans lui et la révolution autrement que par lui; c’est en lui que l’une et l’autre ont réellement la vie, le mouvement et l’être. Aussi quelles craintes lorsque quelque événement semble menacer ou menace en effet cette existence en qui tout se résume pour lui! Un jour une lettre de sa femme lui apporte l’histoire de l’homme en casaque rouge qui s’est dressé subitement devant le premier consul, — le fameux petit homme rouge de Béranger et de Henri Heine, — et aussitôt son imagination lui a présenté le spectacle de la France ressaisie par l’anarchie et du chaos renaissant. « L’histoire de cet habit rouge me fait encore frissonner, tu sais assez que ce n’est pas par intérêt. Pour moi je sais bien que je n’ai de salut que dans le premier consul; je n’en veux point chercher d’autre; mais l’impression que m’a faite ton récit n’a été que pour le consul. Que deviendrait ma patrie s’il venait à nous manquer? Mon imagination ne me fournit dans cette hypothèse que les plus affreux spectacles et l’avenir le plus funeste. Il est toujours sauvé par des circonstances extraordinaires... » Ne surprenez-vous pas dans ces paroles l’accent même de la religion ? C’est qu’en effet c’est une religion véritable pour Davout que ce culte de Bonaparte. Toujours dans ces premières années, l’accent que nous venons de noter se maintient : « Partout où le consul passe, écrit-il pendant le voyage de Bonaparte en Belgique, il sème l’enthousiasme, et il avance dans les pays conquis de vingt-cinq ans l’époque où tous les intérêts se confondront avec les nôtres. » Comme tous les croyans fervens et sincères, Davout ne s’interroge jamais sur l’objet de sa croyance. Pour ce grand homme de guerre comme pour le plus naïf des hommes du peuple, Bonaparte est un créateur de miracles, un artisan de prodiges, le génie même qui s’est fait chair, la lumière qui a lui subitement dans les ténèbres et que pour leur bonheur les ténèbres ont comprise. Ce n’est donc pas un maître qu’il s’est choisi arbitrairement, c’est un maître qui s’est imposé à son âme, auquel il s’est donné tout entier, et qu’il a fait vœu de servir avec constance, fidélité et désintéressement. Sur ce dernier sentiment surtout, Davout se montre d’une délicatesse scrupuleuse, qui met sa renommée à l’abri de ce genre de reproches qui ont atteint plus d’un de ses compagnons. « Je n’aurai jamais d’autre fortune que celle que le premier consul (ou l’empereur selon la date des lettres) me fera, » répète-t-il sans cesse à sa femme. C’est donc en vain qu’elle l’entretient de leurs affaires embarrassées. « Je ne demanderai certainement au premier consul rien de plus que ce que j’en ai reçu, répond-il; plutôt vendre notre Savigny que de laisser soupçonner que le vil motif de l’argent est pour quelque chose dans mon dévoûment.» Jusqu’à l’époque de sa dotation d’Eckmühl, le maréchal n’eut pas de demeure à Paris, ce qui était souvent un grand embarras pour la maréchale, qui insistait souvent auprès de son mari pour qu’il s’ouvrît à l’empereur sur ce chapitre. Davout promit à sa femme de faire à l’empereur cette demande, mais, quand il fallut l’exécuter, il se conduisit comme les amoureux timides qui remettent toujours leur déclaration au lendemain, et finalement ce projet de sollicitation, toujours renvoyé de quinzaine en quinzaine, resta en suspens pendant des années sans qu’il pût trouver un jour favorable. Aussi, fort de ce désintéressement, Davout se croyait-il à l’abri, non-seulement de toute disgrâce, mais de toute marque de froideur, et rejetait-il bien loin tous les conseils de défiance et tous les avis que la maréchale lui faisait passer sur les manœuvres secrètes de ses rivaux et les menées ténébreuses de ses envieux. D’ailleurs sa prudence égalait sa fidélité. Comprenant et acceptant les exigences du pouvoir que la France s’était donné, il s’était fait une loi d’imposer à ses paroles une retenue constante, de ne tenir jamais compte des détails où sa vanité seule pourrait être intéressée, et de s’effacer dans toutes les occasions où il était moins utile à l’empereur qu’à lui-même qu’il se montrât. Un exemple remarquable de cette prudence, c’est le refus motivé de l’hommage que le conseil municipal d’Auxerre avait voulu lui décerner après Austerlitz, hommage et refus dont nous avons déjà fait mention. qu’avait-il donc à craindre, puisque son unique souci était le service du souverain, et n’avait-il pas bien le droit de se moquer des inquiétudes de la maréchale lorsqu’elle lui écrivait que nombre de ses lettres lui arrivaient décachetées? Il fallut l’affaire d’Auerstaedt pour lui prouver que faire son devoir n’assure pas toujours contre l’injustice et pour lui révéler le colosse de personnalité égoïste auquel il avait affaire.

C’est de cette époque qu’il faut faire dater la sourde mésintelligence qui devait désormais séparer Davout et Napoléon, sans aboutir jamais à une rupture ou à une disgrâce, mésintelligence toujours respectueuse du côté de Davout, discrète quoique souvent acerbe du côté de Napoléon, soigneusement voilée de silence et qui attendit pour éclater les scènes tragiques de la campagne de Russie. A partir d’Auerstaedt, le ton de cette correspondance change sensiblement. Ce n’est point d’abord qu’il doute de l’empereur, mais il a entendu siffler à ses oreilles les serpens de la jalousie, et il est entré en méfiance de ceux qui l’approchent. « Je suis très flatté, écrit-il à la maréchale, de l’impression qu’ont faite sur toi les éloges que l’empereur a bien voulu donner à ma conduite... J’aurai plus besoin que jamais de sa bienveillance ; ceci n’est pas trop en faveur de mes collègues, mais enfin c’est la vérité. Peu me pardonneront le bonheur que le 3e corps a eu de battre avec vingt-cinq mille hommes au plus, dont mille seulement de cavalerie, l’armée du roi de Prusse... Si je me réjouis de cet événement, je te le jure, quelque gloire que cela me donne, c’est plus parce qu’il a été utile à mon souverain que pour tout autre motif. Je m’en serais réjoui de bien bon cœur si cela était arrivé à un de mes camarades. » Le commandement de Pologne (1807-1808) vint bientôt donner un nouvel aliment à cette mésintelligence. Les Polonais, croyant les circonstances favorables, s’agitaient beaucoup pour amener l’empereur à reconstituer le royaume de Pologne et se montraient disposés à accepter le roi français qu’il voudrait leur donner, soit un prince de sa famille, soit même un de ses lieutenans, et un parti favorable au vainqueur d’Auerstaedt commençait à se former. Que se passa-t-il réellement alors entre Napoléon et Davout ? L’inquiétude du souverain éveillée depuis cette contrariante bataille qui avait soudainement donné une rivale à celle d’Iéna le porta-t-elle à accueillir comme fondés les soupçons que la malveillance faisait courir sur les projets de Davout? le capitaine victorieux qui se sentait grandi ouvrit-il réellement son cœur à l’ambition, rêva-t-il sérieusement un trône et eut-il l’espérance que la main de l’empereur l’aiderait à s’y asseoir? Dans tout ce qui nous est dit à ce sujet, nous ne voyons rien d’assez précis pour autoriser autre chose que des conjectures; un fait seul est positif, c’est que Davout se déclara ouvertement pour la reconstitution de la Pologne et que l’empereur fit obstinément la sourde oreille à tout projet de ce genre. Si Davout avait eu d’ailleurs les velléités ambitieuses qu’on lui prêtait, il se serait bien vite aperçu qu’il y avait un obstacle insurmontable à ses visées dans le commandement qu’il exerçait en Pologne. De qui le tenait-il en effet? De l’empereur, qui était défavorable à la reconstitution polonaise, en sorte que Davout se trouvait par sa position obligé de décourager des espérances qui lui apparaissaient comme sacrées et de combattre les idées même dont il s’était déclaré partisan. Les contrariétés de cette fausse situation sont si vives qu’elles lui arrachent à lui, l’homme ferme et circonspect par excellence, un cri de dégoût et de lassitude. « Crois qu’à l’avenir je serai plus exact, puisque tu attaches autant d’importance à recevoir de mes nouvelles, écrit-il à la maréchale à la date de novembre 1807. Je n’aimais pas à t’en donner lorsque je me trouvais dans un de ces momens de contrariété, parce que mon style s’en ressentait et devait alors t’affecter; mais lorsque j’y serai, je ne t’entretiendrai que de moi et je serai laconique. Depuis un mois j’en éprouve du reste beaucoup moins. C’est malgré cela un rude métier que je fais, parce que l’empereur l’a voulu, et qui est bien peu dans mes goûts. » il est évident qu’il y a à cette époque entre ces deux âmes un état d’hostilité sourde qui se traduit chez Davout par un stoïcisme amer, et chez Napoléon par de brusques rudesses et un ton de froid mécontentement. Par exemple, Davout ayant cru devoir faire remarquer au maître l’insuffisance de ressources dans laquelle certaines réductions nouvellement opérées vont le laisser pour couvrir les frais de sa maison militaire, l’empereur lui répond sèchement que sa dotation bien administrée doit rapporter 300,000 francs, tandis que celle du maréchal Lannes ne produit que 150,000 francs. Eh bien, qui le croirait ? l’effet le plus certain de cette mésintelligence est de faire apparaître sous un jour plus éclatant la fidélité de Davout. Il faut citer, pour faire comprendre à quel point cette fidélité est admirable, quelques fragmens des lettres de ces deux années 1807, 1808. Rien ne peut l’ébranler, ni l’injustice des soupçons, ni la fausseté des accusations, ni la perspective même d’une disgrâce possible. L’empereur fùt-il inique envers lui, son dévoûment restera le même ; il s’est donné une fois et pour toujours. Et puis, par derrière l’empereur, il y a la France qu’il ne conçoit pas sans lui, et cette pensée suffirait, même fût-il privé de ses faveurs, pour qu’il désirât encore le maintien de son pouvoir et la continuation de ses triomphes.


17 novembre 1807. — « Je sers mon souverain du mieux que je peux, et les petites intrigues et jalousies ne m’ont jamais inquiété pour deux puissantes raisons : la première qu’elles ne peuvent avoir d’influence sur lui, la deuxième que, me conduisant dans l’intention de faire tout ce qui peut et doit être bon pour son service, je suis parfaitement tranquille sur les résultats. J’appelle être tranquille sur les résultats, ma chère Aimée, de ne pas craindre une disgrâce. Mon dévoûment sans bornes à l’empereur, l’indifférence que j’ai pour mes propres intérêts, le désintéressement que j’apporterai dans toutes mes actions, mille et mille raisons, toutes aussi bonnes, et qui, alors même que je ferais des fautes, m’inspirent la plus grande tranquillité, parce que mes intentions sont toujours droites, me dictent que la disgrâce n’aurait aucun motif fondé, et dès lors elle me serait indifférente. Je trouverais dans l’attachement de ma petite Aimée, dans celui de mes enfans et dans ma propre conscience, non-seulement mille motifs de consolation, mais le vrai bonheur, car il serait à espérer que les petites jalousies me laisseraient tranquille. »

24 novembre 1807. — « .. Si je passe un jour sans me donner le plaisir de t’écrire, crois que la faute n’en tient qu’à mes occupations. Elles sont toujours bien ennuyeuses et bien discordantes avec mes goûts; mais, dans cette circonstance comme dans toutes, je ne consulterai que ce que prescrit le service de l’empereur... Ma chère Aimée, ma conscience me rassure tellement que je ne redoute rien que d’être au-dessous des bienfaits de sa majesté. Si jamais elle me retirait sa bienveillance, je ne l’eusse point mérité, et je n’en éprouverais aucun mécontentement. Mes vœux pour l’empereur, mon admiration, ma reconnaissance seraient les mêmes, et mon bonheur particulier peut-être plus certain. Je m’y livrerais tout entier, et j’y trouverais mille satisfactions que je ne peux pas espérer dans les grandes places. »

19 février 1808. — «... Je suis comblé des bienfaits de l’empereur. Eh bien ! je te jure que demain il me les retirerait que je ne lui en porterais pas moins ces sentimens d’admiration et d’amour que tout bon Français doit éprouver pour le sauveur de notre patrie, parce que rien ne peut m’empêcher d’être bon Français... »

22 janvier 1808. — « .. Tant que de tels désagrémens ne me viendraient pas de l’empereur, je n’y ferais aucune attention. S’ils me venaient de l’empereur, alors le sentiment qui me fait agir et qui me fait valoir quelque chose, celui de servir, de mériter l’estime du libérateur de ma patrie, de celui qui l’a portée au plus haut degré de gloire, dont tous les momens sont consacrés à la France, alors, dis-je, le jour où ce véhicule me manquerait, je me retirerais en continuant à faire des vœux pour la conservation de jours si précieux à la France... »


La véhémence de ces sentimens pourra surprendre aujourd’hui ; mais songez, pour la comprendre, que c’est un lieutenant de Napoléon qui parle, que nous sommes en 1807, au lendemain de Tilsitt, et que l’on croit la paix assurée, l’Europe vaincue et la nouvelle société française à l’abri de toute aventure sous la tutelle de l’empire.

En nous révélant un Davout inconnu, celui de l’intimité, un Davout bon et cordial, humain, familier, ces mémoires n’ont pas effacé pour cela le Davout de la tradition, le chef militaire inflexible, taciturne, stoïque, laconique, opiniâtre, car, tout en montrant les traits du premier, ils n’ont pas cessé, on vient de le voir, de nous laisser présente l’image du second. Est-ce donc que ce sont deux hommes distincts, et sommes-nous ici en présence d’un de ces caractères à faces multiples qui font penser à l’homme ondoyant et divers de Montaigne? Non, la nature du maréchal est essentiellement simple, sans complexité d’aucune sorte. C’est un personnage tout d’une pièce, d’une personnalité nettement tranchée, et pour lequel les nuances changeantes n’ont jamais existé. La contradiction entre les deux hommes que nous avons montrés n’est qu’apparente et ne peut embarrasser que si, parlant comme le vulgaire, on consent à appeler dureté ce qui est justice, et farouche humeur ce qui est sérieux d’esprit ou rectitude de caractère. « Lorsque Dieu créa le cœur et les entrailles de l’homme, dit Bossuet, il y mit premièrement la bonté. » C’est à propos des héros que le grand orateur sacré prononce cette parole mémorable, et nous avons vu que Davout n’est pas pour la démentir. Mais cette parole a besoin d’être comprise et complétée. Oui, lorsque Dieu crée les entrailles de quelqu’un de ces hommes qu’il désigne pour le commandement ou sacre pour l’autorité, il y met premièrement la bonté, mais il l’y met tout au fond, comme base de toutes les autres vertus, il l’y cache pour qu’elle n’y soit connue que de celui qui la possède, de manière que, restant ignorée, elle puisse être à l’abri des atteintes de la perversité ou des séductions de l’hypocrisie, et pour mieux rendre invulnérable celui qu’il doue de cette sainte faiblesse, il l’arme d’une indomptable énergie, revêt son visage d’un masque de sévérité et met dans le son de sa voix un accent de menace. Ce secret de la contradiction apparente qui se remarque en Davout comme en tant d’autres grands hommes d’action, c’est cette sage précaution de l’esprit qui mène le monde pour préserver contre tout abus des natures inférieures ses créatures d’élite; il n’en faut pas chercher d’autre.


EMILE MONTEGUT.

  1. Sur cette bataille d’Auerstaedt, les mémoires contiennent nombre de documens nouveaux. Malgré l’intérêt qu’ils présentent, nous les passerons sous silence par l’excellente raison, qu’en ayant obtenu communication il y a quelques années par une faveur toute bienveillante, nous avons pu déjà, en faire connaître à nos lecteurs quelques-uns des plus curieux (*), par exemple les piquans récits anecdotiques du général de Trobriand, aide de camp de Davout et envoyé par lui auprès de Bernadotte pour l’arracher à l’inaction calculée dont, comme on le sait, il refusa de sortir. Toutefois parmi ces documens il en est un fort curieux, quoique secondaire, dont nous ne voulons pas priver nos lecteurs. C’est un court billet dont le prince de Talleyrand accompagna l’envoi à la maréchale de la note officielle sur la bataille d’Iéna, note où Auerstaedt était présenté à dessein comme un simple épisode d’Iéna; le voici :
    « Madame,
    « Je m’empresse de vous donner connaissance d’une note que je viens de recevoir du quartier général sur la victoire d’Iéna. M. le maréchal Davout en est revenu, suivant son usage, avec une belle branche de lauriers que vous pourrez ajouter, Madame, à sa collection précédente. Je vous prie, Madame, d’agréer, etc. »
    Ce billet est précieux non pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il ne dit pas. Talleyrand, malgré sa clairvoyance, a-t-il été lui-même dupe à la première heure de la ruse impériale, ou bien, en fin renard politique, a-t-il flairé l’intention du maître et a-t-il rédigé en conséquence ce billet où, comme on le voit, il libelle en quelque sorte l’injustice commise en confondant inconsciemment ou en feignant de confondre ces deux batailles en une seule?
    (*) Voyez Souvenirs de Bourgogne. Auxerre et le maréchal Davout, n° du 15 octobre 1872.