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Les Sœurs Rondoli (recueil, Ollendorff 1904)/Le Mal d’André

< Les Sœurs Rondoli (recueil, Ollendorff 1904)(Redirigé depuis Le Mal d’André)

Les Sœurs RondoliOllendorff (p. 135-147).

LE MAL D’ANDRÉ



À Edgar Courtois.


La maison du notaire avait façade sur la place. Par derrière, un beau jardin bien planté s’étendait jusqu’au passage des Piques, toujours désert, dont il était séparé par un mur.

C’est au bout de ce jardin que la femme de Me Moreau avait donné rendez-vous, pour la première fois, au capitaine Sommerive qui la poursuivait depuis longtemps.

Son mari était parti passer huit jours à Paris. Elle se trouvait donc libre pour la semaine entière. Le capitaine avait tant prié, l’avait implorée avec des paroles si douces ; elle était persuadée qu’il l’aimait si violemment, elle se sentait elle-même si isolée, si méconnue, si négligée au milieu des contrats dont s’occupait uniquement le notaire, qu’elle avait laissé prendre son cœur sans se demander si elle donnerait plus un jour.

Puis, après des mois d’amour platonique, de mains pressées, de baisers rapides volés derrière une porte, le capitaine avait déclaré qu’il quitterait immédiatement la ville en demandant son changement s’il n’obtenait pas un rendez-vous, un vrai rendez-vous, dans l’ombre des arbres, pendant l’absence du mari.

Elle avait cédé ; elle avait promis.

Elle l’attendait maintenant, blottie contre le mur, le cœur battant, tressaillant aux moindres bruits.

Tout à coup elle entendit qu’on escaladait le mur, et elle faillit se sauver. Si ce n’était pas lui ? Si c’était un voleur ? Mais non ; une voix appelait doucement « Mathilde ». Elle répondit « Étienne ». Et un homme tomba dans le chemin avec un bruit de ferraille.

C`était lui ! quel baiser !

Ils demeurèrent longtemps debout, enlacés, les lèvres unies. Mais, tout à coup, une pluie fine se mit à tomber, et les gouttes glissant de feuille en feuille faisaient dans l’ombre un frémissement d’eau. Elle tressaillit lorsqu’elle reçut la première goutte sur le cou.

Il lui disait : « Mathilde, ma chérie, mon adorée, mon amie, mon ange, entrons chez vous. Il est minuit, nous n’avons rien à craindre. Allons chez vous ; je vous supplie. »

Elle répondait : « Non, mon bien-aimé, j’ai peur. Qui sait ce qui peut nous arriver ! »

Mais il la tenait serrée en ses bras, et lui murmurait dans l’oreille : « Vos domestiques sont au troisième étage, sur la place. Votre chambre est au premier, sur le jardin. Personne ne nous entendra. Je vous aime, je veux t’aimer librement, tout entière, des pieds à la tête. » Et il l’étreignait avec violence, en l’affolant de baisers.

Elle résistait encore, effrayée, honteuse aussi. Mais il la saisit par la taille, l’enleva et l’emporta sous la pluie qui devenait terrible.

La porte était restée ouverte ; ils montèrent à tâtons l’escalier ; puis, lorsqu’ils furent entrés dans la chambre elle poussa les verrous, pendant qu’il enflammait une allumette.

Mais elle tomba défaillante sur un fauteuil. Il se mit à ses genoux et, lentement, il la dévêtait, ayant commencé par les bottines et par les bas, pour baiser ses pieds.

Elle disait, haletante : « Non, non, Étienne, je vous en supplie, laissez-moi rester honnête ; je vous en voudrais trop, après ! c’est si laid, cela, si grossier ! Ne peut-on s’aimer avec les âmes seulement… Étienne. »

Avec une adresse de femme de chambre, et une vivacité d’homme pressé, il déboutonnait, dénouait, dégrafait, délaçait sans repos. Et quand elle voulut se lever et fuir pour échapper à ses audaces, elle sortit brusquement de ses robes, de ses jupes et de son linge toute nue, comme une main sort d’un manchon.

Éperdue, elle courut vers le lit pour se cacher sous les rideaux. La retraite était dangereuse. Il l’y suivit. Mais comme il voulait la joindre et qu’il se hâtait, son sabre, détaché trop vite, tomba sur le parquet avec un bruit retentissant.

Aussitôt une plainte prolongée, un cri aigu et continu, un cri d’enfant partit de la chambre voisine, dont la porte était restée ouverte.

Elle murmura : « Oh ! vous venez de réveiller André ; il ne pourra pas se rendormir. »

Son fils avait quinze mois et il couchait près de sa mère, afin qu’elle pût sans cesse veiller sur lui.

Le capitaine, fou d’ardeur, n’écoutait pas. « Qu’importe ? qu’importe ? je t’aime ; tu es à moi, Mathilde. »

Mais elle se débattait, désolée, épouvantée. « Non, non ! écoute comme il crie ; il va réveiller la nourrice. Si elle venait, que ferions—nous ? Nous serions perdus ! Étienne, écoute, quand il fait ça, la nuit, son père le prend dans notre lit pour le calmer. Il se tait tout de suite, tout de suite, il n’y a pas d’autre moyen. Laisse-moi le prendre, Étienne… »

L’enfant hurlait, poussait ces clameurs perçantes qui traversent les murs les plus épais, qu’on entend de la rue en passant près des logis.

Le capitaine, consterné, se releva, et Mathilde, s`élançant, alla chercher le mioche qu’elle apporta dans sa couche. Il se tut.

Étienne s’assit à cheval sur une chaise et roula une cigarette. Au bout de cinq minutes à peine, André dormait. La mère murmura : « Je vais le reporter maintenant. » Et elle alla reposer l’enfant dans son berceau avec des précautions infinies.

Quand elle revint, le capitaine l’attendait les bras ouverts.

Il l’enlaça, fou d’amour. Et elle, vaincue enfin, l’étreignant, balbutiait :

— Étienne ; Étienne… mon amour ! Oh ! si tu savais comme… comme…

André se remit à crier. Le capitaine, furieux, jura :

« Nom de Dieu de chenapan ! Il ne va pas se taire, ce morveux-là ! »

Non, il ne se taisait pas, le morveux, il beuglait.

Mathilde crut entendre remuer au-dessus. C`était la nourrice qui venait sans doute. Elle s’élança, prit son fils, et le rapporta dans son lit. Il redevint muet aussitôt.

Trois fois de suite on le recoucha dans son berceau. Trois fois de suite, il fallut le reprendre.

Le capitaine Sommerive partit une heure avant l’aurore en sacrant à bouche que veux-tu.

Mais, pour calmer son impatience, Mathilde lui avait promis de le recevoir encore, le soir même.

Il arriva, comme la veille, mais plus impatient, plus enflammé, rendu furieux par l’attente.

Il eut soin de poser son sabre avec douceur, sur les deux bras d’un fauteuil ; il ôta ses bottes comme un voleur, et parla si bas que Mathilde ne l’entendait plus. Enfin, il allait être heureux, tout à fait heureux, quand le parquet ou quelque meuble, ou, peut-être, le lit lui-même, craqua. Ce fut un bruit sec comme si quelque support s’était brisé ; et, aussitôt un cri, faible d’abord, puis suraigu y répondit. André s’était réveillé.

Il glapissait comme un renard. S’il continuait ainsi, certes, toute la maison allait se lever.

La mère affolée s’élança et le rapporta. Le capitaine ne se releva pas. Il rageait. Alors, tout doucement, il étendit la main, prit entre deux doigts un peu de chair du marmot, n’importe où, à la cuisse ou bien au derrière, et il pinça. L’enfant se débattit, hurlant à déchirer les oreilles. Alors le capitaine, exaspéré, pinça plus fort, partout, avec fureur. Il saisissait vivement le bourrelet de peau et le tordait en le serrant violemment, puis le lâchait pour en prendre un autre à côté, puis un autre plus loin, puis un autre encore.

L’enfant poussait des clameurs de poulet qu’on égorge ou de chien qu’on flagelle. La mère éplorée l’embrassait, le caressait, tâchait de le calmer, d’étouffer ses cris sous les baisers. Mais André devenait violet comme s’il allait avoir des convulsions, et il agitait ses petits pieds et ses petites mains d’une façon effrayante et navrante.

Le capitaine dit d’une voix douce : « Essayez donc de le reporter dans son berceau ; il s’apaisera peut-être. » Et Mathilde s’en alla vers l’autre chambre avec son enfant dans ses bras.

Dès qu’il fut sorti du lit de sa mère, il cria moins fort ; et dès qu’il fut rentré dans le sien, il se tut, avec quelques sanglots encore, de temps en temps.

Le reste de la nuit fut tranquille ; et le capitaine fut heureux.

La nuit suivante, il revint encore. Comme il parlait un peu fort, André se réveilla de nouveau et se mit à glapir. Sa mère bien vite l’alla chercher ; mais le capitaine pinça si bien, si durement et si longtemps que le marmot suffoqua, les yeux tournés, l’écume aux lèvres.

On le remit en son berceau. Il se calma tout aussitôt.

Au bout de quatre jours, il ne pleurait plus pour aller dans le lit maternel.

Le notaire revint le samedi soir. Il reprit sa place au foyer et dans la chambre conjugale.

Il se coucha de bonne heure, étant fatigué du voyage ; puis, dès qu’il eut bien retrouvé ses habitudes et accompli scrupuleusement tous ses devoirs d’homme honnête et méthodique, il s’étonna : « Tiens, mais André ne pleure pas, ce soir. Va donc le chercher un peu, Mathilde, ça me fait plaisir de le sentir entre nous deux. »

La femme aussitôt se leva et alla prendre l’enfant ; mais dès qu’il se vit dans ce lit où il aimait tant s’endormir quelques jours auparavant, le marmot épouvanté se tordit, et hurla si furieusement qu’il fallut le reporter en son berceau.

Maître Moreau n’en revenait pas : « Quelle drôle de chose ? Qu’est—ce qu’il a ce soir ? Peut~être qu’il a sommeil ? »

Sa femme répondit : « Il a été toujours comme ça pendant ton absence. Je n’ai pas pu le prendre une seule fois. »

Au matin, l’enfant réveillé se mit à jouer et à rire en remuant ses menottes.

Le notaire attendri accourut, embrassa son produit, puis l’enleva dans ses bras pour le rapporter dans la couche conjugale. André riait, du rire ébauché des petits êtres dont la pensée est vague encore. Tout à coup il aperçut le lit, sa mère dedans ; et sa petite figure heureuse se plissa, décomposée, tandis que des cris furieux sortaient de sa gorge et qu’il se débattait comme si on l’eût martyrisé.

Le père, étonné, murmura : « Il a quelque chose, cet enfant », et d’un mouvement naturel il releva sa chemise.

Il poussa un « ah ! » de stupeur. Les mollets, les cuisses, les reins, tout le derrière du petit étaient marbrés de taches bleues, grandes comme des sous.

Maître Moreau cria : « Mathilde, regarde, c’est affreux ! ». La mère, éperdue, se précipita. Le milieu de chacune des taches semblait traversé d’une ligne violette où le sang était venu mourir. C’était là, certes, quelque maladie effroyable et bizarre, le commencement d’une sorte de lèpre, d’une de ces affections étranges où la peau devient tantôt pustuleuse comme le dos des crapauds, tantôt écailleuse comme celui des crocodiles.

Les parents éperdus se regardaient. Maître Moreau s’écria : « Il faut aller chercher le médecin ! »

Mais Mathilde, plus pâle qu’une morte, contemplait fixement son fils aussi tacheté qu’un léopard. Et, soudain, poussant un cri, un cri violent, irréfléchi, comme si elle eût aperçu quelqu’un qui l’emplissait d’horreur, elle jeta : « Oh ! le misérable !… »

M. Moreau, surpris, demanda : « Hein ? De qui parles—tu ? Quel misérable ? »

Elle devint rouge jusqu’aux cheveux et balbutia : « Rien… c’est… vois-tu… je devine… c’est… il ne faut pas aller chercher le médecin… c’est assurément cette misérable nourrice qui pince le petit pour le faire taire quand il crie. »

Le notaire, exaspéré, alla quérir la nourrice et faillit la battre. Elle nia avec effronterie, mais fut chassée.

Et sa conduite, signalée à la municipalité, l’empêcha de trouver d’autres places.