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Le Mahdi : depuis les origines de l'Islam jusqu'à nos jours
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale élzévirienne, XLIIIp. 71-77).

VIII


LE MAHDI AU SOUDAN


Nous voici arrivés au Mahdi du Soudan. Le moment n’est pas encore venu de faire son histoire : c’est à lui d’abord à la faire et à l’achever. Sur l’homme même, les seuls documents authentiques que l’on possède sont au nombre de deux. L’un est une lettre d’un Français né au Soudan et qui l’a vu à Khartoum, M. Mousa Peney, fils du docteur Peney, l’un des plus vaillants explorateurs du Soudan, le premier Européen qui soit allé à Gondokoro : je ne reprocherai à ce document que de pécher parfois par trop de précision (53). L’autre, qui nous fait entrer dans l’âme même des héros du drame, est une consultation des oulémas de la Mosquée El Azhar au Caire, dont un de nos plus habiles orientalistes, M. Clermont-Ganneau, a bien voulu me communiquer la traduction faite par lui. Voici ce qui ressort de ces deux documents.


Le Mahdi se nomme Mohammed Ahmed ; il est né à Dongola, vers l’an 1260 de l’hégire, 1843 de notre ère ; son père se nommait Abdallahi et sa mère Amina (54). Ces détails, insignifiants pour nous, ont une valeur capitale pour des musulmans : en effet, une tradition des plus anciennes, attribuée à Mahomet, déclare que le Mahdi aura le même nom que le Prophète et que le père du Mahdi aura le même nom que le père du Prophète (55) : or, le Prophète s’appelait Mohammed Ahmed ; son père s’appelait Abdallah, et, il y a plus, sa mère s’appelait Amina. Quarante ans est l’âge de la prophétie chez les musulmans, parce que c’est l’âge où Mahomet s’est révélé. Son nom et celui de ses parents semblent indiquer qu’il était né dans un milieu fervent et prédisposé au prophétisme : il y a de l’hérédité dans son génie. Aussi, dès son enfance, Mohammed révéla une vocation décidée : à douze ans, il savait par cœur tout le Coran. Son père étant mort, ses deux frères, plus âgés que lui et constructeurs de barques sur le Nil Blanc, voyant dans leur jeune frère l’étoffe d’un grand docteur, subvinrent à ses besoins et lui donnèrent les moyens d’aller étudier sous deux professeurs en renom des environs de Khartoum, Abdel Dagim et El Gourachi. À vingt-cinq ans, ses études achevées, et sa mère étant morte, il se rendit dans l’île d’Aba, dans le voisinage de laquelle travaillaient ses frères, petite île naguère inconnue, aujourd’hui historique en Europe et sacrée en Afrique ; il y vécut quinze ans, dans la retraite, les quinze années que Mahomet avait passées à méditer sa mission près du mont Harra. Sa carrière, comme vous le voyez, était tracée d’avance dans celle du prophète. Strauss prétend que la figure de Jésus est une projection lancée par l’imagination populaire du fond des vieilles prophéties d’Israël : la vie du Mahdi, c’est la théorie de Strauss en action ; le Mahdi est le reflet vivant de Mahomet. Il habitait un trou sous terre, pleurant continuellement sur la corruption des hommes, amaigri par les austérités et les jeûnes. La tribu voisine des Beggaras, la plus puissante de cette région du Nil, le vénérait comme un saint et sentait que le souffle de Dieu était sur lui. Aussi, quand l’année prophétique sonna, la quarantième année, et qu’il se releva Mahdi, les Beggaras passèrent sans peine de la vénération à l’adoration : il était prophète en son pays.

D’ailleurs l’année fatale n’approchait-elle pas, l’année 1300 de l’hégire, qu’une tradition moderne assigne pour le triomphe définitif de l’Islam ? Mohammed envoie partout des missionnaires aux cheikhs des tribus, annonçant qu’il est le Mahdi attendu, que Mahomet est venu le lui annoncer de la part d’Allah, que la domination turque va finir, que le Soudan va se soulever de tous côtés, et, quant à lui, qu’après avoir passé au Soudan le temps voulu, il ira à la Mecque se faire reconnaître par le grand chérif. Il y avait déjà un an que duraient ces prédications sans que l’on en sût rien à Khartoum, à trois journées en aval de l’île sainte. Le gouverneur général Raouf Pacha, enfin informé, envoie deux cents hommes à Aba pour s’emparer du Mahdi : assaillis par la pluie, enfonçant dans la boue, dans l’obscurité de la forêt, ils arrivèrent, dit-on, à minuit devant la cabane du prophète, autour de laquelle tournoyait une bande de derviches, répétant le nom sacré d’Allah. L’adjudant-major fait feu et tue un derviche : aussitôt les derviches se ruent sur les soldats avec des hurlements horribles, répétés par des milliers d’Arabes qui fondent de la forêt. En quelques instants toute la troupe est mise en pièces, avec ses chefs. C’était la première étincelle du grand incendie qui à présent dévore tout le bassin du Nil : c’était en août 1881.

Le Mahdi, retiré avec ses derviches sur le mont Gadir, repousse de nouveaux assauts. Le Soudan commence à s’agiter. Le gouverneur intérimaire, le Bavarois Giegler Pacha, concentre à Khartoum les garnisons du Sennaar, du Fachoda, du Kordofan, pour les diriger contre le Mahdi, ne se doutant pas que les provinces dégarnies se révolteront sur-le-champ. 7.000 hommes, envoyés au mont Gadir, sont attaqués par 50.000 insurgés, commandés par les deux frères du Mahdi, Mohammed et Hamed ; les deux frères périrent, mais de l’armée égyptienne il n’échappa que cent vingt hommes. Pendant ce temps le Sennaar s’insurge, El-Obeid tombe dans les mains du Mahdi, qui en fait sa capitale le 17 janvier 1883 ; le 5 novembre de la même année, l’armée de délivrance de Hicks Pacha est anéantie ou passe dans son camp : vous savez ce qui a suivi.



(53). Société de géographie, comptes rendus, 1883, 621-628. L’auteur donne parfois jusqu’à une unité près le nombre des rebelles engagés.

(54). Il est de taille moyenne, couleur café au lait clair, barbe noire (Mousa Peney, Revue d’ethnographie, II, 473. Lettre du 13 avril 1883.) Il porte sur chaque joue trois cicatrices parallèles (ibid.) ; ce sont, m’écrit M. de Goeje, les traces de ces entailles appelées mechâli en Afrique (Welsted, Travels in Arabia, II, 206, 283) et tachrît à la Mecque (Robertson Smith, Encycl. Brit. s. Mecca) et qu’il est de mode de faire aux enfants, selon les uns, pour empêcher les humeurs autour des yeux, selon les autres, en signe de piété. Il porte aussi le sceau de la prophétie, voir page 87 et note 63.

(55). « Quand même le monde n’aurait qu’un jour à vivre, certes Dieu prolongerait ce jour jusqu’à ce qu’il ressuscitât un homme à moi, ou un membre de ma famille, dont le nom sera le même que le mien, et dont le père portera le même nom que mon père. » (Prolégomènes, II, 162.) — Cette tradition date probablement du concurrent d’Almansor, le Mahdi Mohammed, qui était fils d’un Abdallah.