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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 2/3-LLDA-Ch33

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (2p. 378-383).



CHAPITRE XXXIII


RÉCIT RELATIF À L'EXPIATION


Argument : Youdhishthira réitère l’exposé de ses motifs de désespoir. Vyâsa, en continuant à le calmer, lui explique que ceux qui sont morts, ont été tués par le destin et non par lui. Il l’engage à se consoler, à offrir des sacrifices et à remplir ses devoirs de roi.


1160. Youdhishthira dit : Les fils, les petits-fils, les pères, les beaux-pères, les gourous, les oncles maternels et les grands-pères ont été tués,

1161. Ainsi que de magnanimes kshatriyas, des alliés, des amis, des compagnons, les fils des sœurs et des parents, ô grand oncle.

1162. Ambitieux de la royauté, ô grand oncle, j’ai, à moi seul, fait massacrer de nombreux rois originaires de différents pays.

1163. Après avoir fait tuer de tels maîtres de la terre, constamment attachés à leurs devoirs, des héros qui, à plusieurs reprises, avaient bu le soma, quel sera mon sort, ô ascète ?

1164. Maintenant, je brûle sans cesse (de terreur), en réfléchissant que cette terre a été privée de ces fameux rois, (semblables à des) lions.

1165. Je suis dévoré de chagrin, ô grand-père, ayant été témoin du meurtre de mes parents et ayant vu tuer des centaines d’étrangers, et des dizaines de millions d’autres hommes.

1166. Quelle sera maintenant la situation de ces femmes d’élite, privées de leurs époux, de leurs enfants et de leurs frères ?

1167. Émaciées, tristes, nous accusant par leurs cris, nous, les Pândouides et les Vrishniens, d’être de cruels meurtriers, elles se jetteront à terre.

1168. En ne voyant plus leurs pères, leurs frères, leurs fils, toutes (ces) femmes, renonçant à la vie, iront au séjour d’Yama,

1169. Poussées par leurs tendres sentiments (pour les morts), ô le plus excellent des brahmanes, il n’y a aucun doute à cela. Il est certain, que par une subtilité (d’interprétation) de la loi, nous serons considérés comme les meurtriers de ces femmes.

1170. En sorte que, après avoir tué nos amis et commis un péché inexpiable, nous tomberons dans l’enfer, la tête la première.

1171. Ô très excellent (ascète), nous détruirons nos corps par des austérités rigoureuses, (pour éviter ce malheur). Toi, ô grand oncle, enseigne-nous les pratiques particulières des (divers) genres de vie (ascétique).

1172. Vaiçampâyana dit : Après avoir entendu ces paroles de Youdhishthira, le rishi Dvaipâyana réfléchit attentivement, et parla avec sagesse, (en ces termes), au fils de Pândou.

1173. Vyâsa dit : Ô roi, en te rappelant les devoirs des kshatriyas, ne t’abandonne pas au désespoir. Les kshatriyas (qui ont péri), ont été tués conformément au devoir (même) des kshatriyas, ô taureau de la caste des kshatriyas. 1174. Désireux (de jouir), sur terre, d’une entière prospérité et d’une grande gloire, soumis à la loi du destin, ils ont trouvé la mort (par l’effet même) du temps.

1175. Ce n’est pas toi qui les as tués, ni Bhîma que voici, ni Arjouna, ni les jumeaux non plus. Le temps, dans sa course, ravit la vie des êtres corporels.

1176. Pour lui, il n’y a ni père, ni mère, ni personne qui doive être favorisé. Le temps, par qui toutes les créatures sont exterminées, est le témoin de leurs œuvres.

1177. Cette guerre, ô taureau des Bharatides, n’a été qu’un moyen établi par lui, pour exterminer les êtres les uns par les autres. C’est une des manières dont il manifeste son souverain pouvoir.

1178. Sache que le temps, témoin du bien et du mal, est comme un fil qui relie nos actions entre elles. Il produit les qualités liées à la peine et au plaisir. Il nous apporte les conséquences que le destin assigne (à nos œuvres).

1179. Ô guerrier aux puissants bras, réfléchis aux actions de ceux (qui ont péri). Elles ont été le motif de leur destruction, et c’est par elles qu’ils ont subi le pouvoir du temps.

1180. Connais aussi les vœux qui te sont prescrits (comme) obligatoires, quand tu t’es livré à un acte que le destin t’a fait accomplir.

1181. Comme un outil construit par un ouvrier, et (obéissant) à la volonté de celui qui l’emploie, ce monde se meut, (en produisant) des actions déterminées par le temps.

1182. En voyant que la naissance et la destruction de l’homme, ont lieu selon (la révolution) du temps, le chagrin et la joie n’ont pas de raison d’être.

1183. La faute même (qui pourrait se trouver) dans (ce que tu as fait), n’est qu’une illusion de ton esprit, ô roi. Puisque tu désires en faire l’expiation, fais-la.

1184. Ô fils de Prithâ, voici ce qu’on rapporte, à propos de la guerre des dieux contre les asouras. Les asouras étaient les frères aînés des dieux, et ceux-ci leurs cadets.

1185. Il s’éleva entre eux une grande querelle au sujet de la prééminence, puis un combat qui dura trente-deux milliers d’années.

1186. Après avoir inondé la terre de sang, au point de la transformer entièrement en mer, les dieux tuèrent les daityas et obtinrent le Tridiva (triple ciel).

1187. Et, même après avoir obtenu (la jouissance de) la terre, des brahmanes entièrement instruits des védas, (mais) égarés par l’orgueil, s’unirent pour assister les dânavas.

1188. Ils furent appelés dans les trois mondes Çâlâvrikas (hyènes), et, au nombre de quatre-vingt-huit mille, ils furent tués par les dieux.

1189. Ceux qui souhaitent l’anéantissement du devoir, et qui poussent à faire ce qui lui est contraire, doivent être tués, comme les monstrueux daityas le furent par les dieux.

1190. Si, quand on frappe un seul (homme) dans une famille, le reste de la famille s’en trouve bien, ou si le royaume (est dans le même cas), quand on frappe une seule famille, cette rigueur n’est pas condamnable.

1191. Parfois, ce quia l’apparence de l’illégalité, devient le devoir et le devoir prend l’aspect de l’illégalité, ô roi. L’homme intelligent doit savoir cela.

1192. Prends donc courage, ô fils de Pândou. Tu connais la çrouti ; tu as suivi la route parcourue avant toi par les dieux, ô Bharatide.

1193. Des hommes tels que (vous) n’iront certainement pas en enfer, ô taureau des Pândouides. Prends courage, et réconforte tes frères et tes amis, ô tourmenteur des ennemis.

1194. Certes, celui qui, après avoir réfléchi sur une affaire dont le début est criminel, s’y livre cependant, est (coupable) et impudent.

1195. Il est responsable de toute la perversité de cette action . Voici ce qui est déclaré : « Il n’y a pour lui, ni expiation, ni atténuation (possible) de sa faute. »

1196. Mais toi, tu es d’une noble race ; sans le vouloir, c’est par la faute d’autrui que tu as commis ces actes cruels, et tu t’en repens.

1197. Le grand sacrifice açvamedha est l’expiation requise (dans ton cas). Offre-le, ô grand roi, et tu seras exempt de péché.

1198. L’adorable Pâkaçâsana, après avoir vaincu les ennemis avec l’aide des Marouts, et avoir offert cent sacrifices l’un après l’autre, (est devenu) Çatakratou (Indra, aux cent sacrifices).

1199. Lavé de ses péchés, ayant conquis le Svarga, ayant atteint les régions bénies, Çakra, entouré des Marouts, illumine de son éclat les diverses régions de l’horizon.

1200. Les rishis et les dieux entourent, avec les apsaras, le roi des immortels, l’époux de Çâcî, qui se réjouit dans le monde du Svarga.

1201. Cette terre est régulièrement venue en ton pouvoir, et (les rois), ses protecteurs, ont été vaincus par ton héroïsme, ô homme sans péché.

1202. Ô roi, accompagne tes amis dans leurs anciens royaumes, intronise chacun d’eux dans sa royauté, leurs frères, leurs fils ou leurs petits-fils.

1203. Traitant avec douceur les enfants, même ceux qui sont (encore) en chemin (pour naître), rendant tous les peuples heureux, protège la terre.

1204. Pour (succéder aux rois qui n’ont pas laissé) de fils, sacre leurs filles, car les femmes sont remplies de désirs. (En agissant) ainsi, tu égaieras le chagrin même.

1205. Après avoir ainsi consolé tous les royaumes, ô Bharatide, offre un vâjimedha, à l’exemple d’Indra victorieux.

1206. Ô taureau des kshatriyas, ces magnanimes kshatriyas ne doivent pas être pleures. Affolés par le pouvoir du dieu de la mort, c’est par leurs propres œuvres qu’ils ont été conduits à leur destruction.

1207. Tu as accompli les devoirs des kshatriyas. Tu as gagné une royauté, (désormais) dépourvue d’épines. Protège la vertu, ô fils de Kountî, et tu seras (encore) plus grand dans l’autre monde, ô Bharatide.