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Le Glaneur de Myrrhe

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La Revue de Paris,
janvier 1900, p. 824-835.

Myriam Harry

Le Glaneur de Myrrhe



LE GLANEUR DE MYRRHE


La horde des Djamala appartenait à la grande tribu des Beni-Zinn, dispersée dans la péninsule de Sinaï.

Et sur cette terre incolore et neutre, incertaine, presque une île, un continent presque, isolée entre deux golfes, adhérant à deux déserts, qui ne rappelait ni l’Arabie et l’imposante nudité de ses montagnes, ni L’Égypte et la déprimante mélancolie de ses sables, ses habitants aussi, peuple hasardeux, n’étaient ni fièrement nomades comme les Bédouins de Petra, ni bassement sédentaires comme les Bédouins de Suez.

C’étaient des Bédouins mercenaires : meneurs de caravanes, vendeurs de troupeaux, glaneurs de myrrhe. Ils possédaient des tentes et campaient à l’aventure sous la cruauté des soleils et sous l’enchantement des lunes ; mais ils avaient aussi des gourbis où ils s’abritaient quand le vent froid descendait des hauteurs ébranlant les mâts et tourmentant les toiles.

Ils se disaient maîtres des espaces ; mais leur liberté n’était qu’un leurre, car elle dépendait du gouvernement turc, et le Khédive les maintenait tributaires. Pourtant il leur advenait de se dérober à l’acquittement de cette dîme. Alors les Kaïmacams de Nakel ou d’Akaba leur dépêchaient des soldats syriens mais, à leur arrivée, les Bédouins s’étaient évanouis : ils avaient délaissé leurs gourbis vides et ils fuyaient à travers le désert avec leurs troupeaux couleur de sable et leurs tentes couleur de pierre.

Le jour, ils se dissimulaient dans les gorges basaltiques, ils s’effaçaient derrière les grèves mouvantes, ils campaient parmi la broussaille. La nuit, sur les dunes scintillantes de mica, sous la clarté blonde des étoiles, les hommes drapés de blanc, les femmes voilées de noir, bercés sur des chameaux cendreux dont leur somnolence imitait l’amble rythmique, ils passaient et repassaient silencieux et hâtifs ainsi qu’une caravane de fantômes ; et leurs ombres démesurées et fuyantes rampaient sur les solitudes endormies.


De nouveau, les Djamala avaient négligé de solder le tribut, mais cette fois ils ne furent pas inquiétés, et ils s’en réjouirent, croyant leur indépendance reconquise. Et comme l’époque des brises matinales et des rosées nocturnes approchait, ils interrompirent leurs vagabondages et dressèrent leurs tentes sur les hauteurs, sur le plateau de Tyh, au milieu des landes et des sources.

Le désert s’éveilla de son lourd sommeil de feu. Des éclosions étranges — fleurs ou coquillages — perçaient les rochers ; les palmiers bourgeonnants éventaient les aiguades, et, sur les sables des pâturages, de menues plantes souffreteuses épandaient leur chétive pâleur. Bientôt les landes furent duvetées à l’infini de cette herbe basse — la myrrhe — qui semble ronger de vert-de-gris les solitudes arides. Et des senteurs aromatiques s’évaporaient de ces étendues, des senteurs légères et indéfinissables qui s’envolaient par delà les montagnes calcaires, flottaient au-dessus des routes de caravanes et tissaient autour de la presqu’île l’invisible magie des parfums.

Le cheik des Djamala, corps de momie, yeux d’aigle, réputé autrefois pour son audace et sa ruse, maintenant si âgé qu’il ne pouvait plus manier son arme, avait par fiction partagé son pouvoir entre ses deux fils, Amrani et Ismaël. Mais, en réalité, il demeura le chef de la tribu. Et, soit qu’il se penchât sur le garrot de son chameau, soit qu’il s’accroupit au seuil de sa tente, — enveloppé de l’ampleur de ses robes blanches comme d’un linceul prématuré, et appuyé contre le bâton patriarcal, — il imposait par l’austérité de son maintien et la sobriété de ses paroles. Jaloux de son autorité, il sut mettre à profit la nature de ses fils, et, stimulant la vanité et la cupidité d’Amrani, il en avait fait un meneur de caravanes, tandis que, sacrifiant au rêve et à l’indolence d’Ismaël, il l’avait élevé en pâtre de chamelles et en glaneur de myrrhe. Son orgueil favorisait les fanfaronnades d’Amrani, mais son despotisme appréciait la docilité d’Ismaël.

Amrani était parti avec ses cavaliers pour rejoindre à la halte de Nakel la caravane sainte qu’il devait escorter à travers les déserts de Sinaï et de Moab.

Ismaël et les pâtres assemblèrent les troupeaux et les poussèrent vers les pâturages. Et sous les sabots ouatés des chameaux, sous les pieds nus des hommes, les petites plantes fragiles s’écrasaient et imprégnaient le poil des bêtes, les manteaux des bergers — et l’âme d’Ismaël — de leur subtil arome.

Ismaël aimait à marcher ainsi dans les parfums ; et quand les solitudes grisâtres brillaient sous la rosée, il croyait glisser sur un marais teinté de rêve, où se mouvaient des oiseaux fabuleux à jambes d’ibis et à têtes de gazelles.

Il coupait des joncs autour de la fontaine ; puis, couché sur un tapis de myrrhe, à l’ombre d’un tamarinier, il jouait de sa flûte fraîchement taillée. Parfois un chameau cessait de brouter, et, la tête érigée dans la direction des sons, il roulait ses yeux ronds et doux et écoutait, charmé. De ses naseaux écarquillés s’échappaient comme d’une cassolette des bouffées blanches qui se mêlaient avec la tristesse du roseau. Et Ismaël se grisait de senteurs et de mélodies.


Parmi les pâtres qui gardaient le troupeau, une petite fille d’esclave avait charge de récolter le testi[1] tombé des bêtes et de veiller aux chamelets nouveau-nés. On l’appelait Nourr (ténèbres) à cause de sa peau brune et peut-être aussi pour l’obscurité de sa naissance.

Pendant que les bergers reposaient somnolents sous les buissons, elle courait infatigable, d’une chamelle à l’autre ; elle ramenait les petits égarés à leur mère ; elle leur découvrait la mamelle sous le ventre escarpé ; elle contenait ce rien de corps sur cette hauteur de jambes mal assurées ; elle caressait ces museaux roses d’enfant, et baisait leurs paupières d’albinos.

Ou bien, elle sautait à travers les herbes avec la grâce et la souplesse d’un chat sauvage. Elle se baissait et se dressait sans cesse pour cueillir les flocons de laine blanche, s’élançait derrière une houppe fauve, grimpait à un arbuste pour détacher une touffe noire ; et souvent les ronces égratignaient son visage et ses bras, et déchiraient son unique chemise bleue, qu’un bout de corde retenait à la taille. Et à travers tant de trous apparaissait la maigreur basanée de son pauvre corps de fillette bédouine.

Un jour, elle fut mordue par un dromadaire : aux cris de l’enfant, Ismaël était accouru ; il l’avait emportée dans ses bras, déposée près de l’aiguade et, avec un pan mouillé de son manteau, il avait étanché la blessure.

Depuis ce jour, une entente vague et muette s’était établie entre eux. Et désormais Nourr raccommodait les déchirures de sa robe ; elle s’était même fabriqué, avec des haillons multicolores, une sorte de traîne dont elle balayait fièrement, et en se retournant pour observer l’effet, la broussaille. Elle peignait ses cheveux ébouriffés avec ses doigts et se rougissait les ongles et la paume des mains comme font les dames de grande tente. Elle courait moins parmi les pâturages ; quand elle avait rassemblé toutes les touffes volantes, elle s’asseyait non loin d’Ismaël et, la jambe gauche allongée, elle filait le testi, se servant de son orteil comme d’un rouet.

Ils ne se parlaient pas ; mais quand la petite flûte du pâtre chantait, la quenouille de Nourr tournait, tournait ; et le pouce du pied gauche — tendu comme une oreille — remuait en mesure avec des attitudes penchées quand la musiqne languissait, se redressait subitement aux sons aigres et se repliait triste aux notes finales…

Un beau matin, Ismaël trouva la petite fille toute parée. Avec des fleurs, elle avait tressé des girandoles pour ses oreilles et ses narines ; des couronnes de romarin, des colliers de myrrhe, des bracelets de thym s’enroulaient autour d’elle. Et dans cette enfant frêle, hâlée, aux grands yeux ardents, enguirlandée de verdures pâles et aromatiques, Ismaël crut voir la lande bédouine tout entière, la lande bédouine, stérile, brûlante, embaumée…

Il lui dit :

— Tu es jolie ainsi, tu es presque aussi jolie que Nahima, ta maîtresse, la fille de mon oncle.

Nourr, sous sa rougeur subite, ne sembla presque plus brune.

— Puisque tu ne cours plus avec les chamelles, donne-moi à boire.

Elle puisa dans l’aiguade et, l’outre sur son épaule, elle la présenta à son maître.

— Non, pas ainsi. Je veux boire dans ta main.

Elle emplit sa main creuse et la lui tendit ; mais quand il voulut y poser ses lèvres, elle se troubla si fort, que l’eau s’échappa entre ses doigts tremblants.

— Ô fille maladroite ! lui dit-il en riant. Quand Nahima m’offre à boire, elle ne perd pas une goutte.

Des larmes perlèrent aux paupières de Nourr ; brusquement elle se détourna d’Ismaël et, arrachant ses guirlandes, elle les jeta dans la source…


Un autre jour, il l’interrogea :

— Dis-moi, ô fileuse, que files-tu ?

— Je file pour ma maîtresse ; je file sa tente de noces.

— Sa tente de noces ? Bénie sois-tu, fileuse ! Et dépêche-toi, car, si Allah veut, ce sera aussi la mienne.

Le testi se rompit ; la quenouille sauta sur le sol, et Nourr eut aussi mal à son cœur que si, avec la quenouille, son cœur était tombé dans les ronces…


Quelque temps après, les fleurs mâles s’épanouissaient sur les tiges flexibles des palmiers. Les jours blancs et ardents s’évanouissaient subitement dans les nuits dorées et attiédies. On fixa, en conséquence, l’époque des fiançailles parmi les Djamala.

La tribu entière quitta les tentes. Des formes blanches et des formes noires où luisait l’éclat d’une arme, l’étincelle d’un regard, savouraient, à l’orée du camp, les délices du silence, des senteurs et des astres.

Les adolescents et les jeunes filles se réunirent autour de la fontaine, où bruissaient les amomes. Les amoureux, assis en cercle, chantaient tour à tour leur tendresse et leur espoir ; en face d’eux, les vierges debout et voilées accompagnaient, par le bercement lent de leur corps, la cantilène improvisée. Si le chanteur plaisait à la jeune fille, elle lui tendait son écharpe : alors, à l’aube prochaine, il la demandait en mariage aux hommes de sa famille.

Ismaël chérissait depuis longtemps sa cousine. Mais Nahima se savait belle et se plaisait à tourmenter ceux qui l’aimaient. Aussi avait-elle toujours écouté les aveux sans refuser et sans agréer personne.

Or, cette année, comme elle avait dépassé l’âge de la puberté, son père lui dit :

— Choisis ton époux, ou je te marierai de force.

Et Nahima rejoignit les amoureuses près de la source.


Lorsque vint le tour d’Ismaël, il ne chanta pas ; mais il tira des replis de sa robe son chalumeau coupé dans la lande. Et de ce frêle roseau s’exhalaient des sons ténus et sautillants, — souffle des plantes, souffle des parfums, — des notes plaintives et monotones, — voix du désert, voix des sables, — et cette musique brusquement quittée et longuement reprise, — harmonie incertaine, nostalgique, inachevée, — errait dans la nuit, voguait sur la brise, s’envolait vers les étoiles…

Alors toutes les vierges, oubliant leurs fiancés déjà élus, arrachèrent leurs voiles et les jetèrent au joueur de flûte. Nahima fit comme les autres : Ismaël releva l’écharpe de sa cousine et la glissa sur son cœur.

Le lendemain, Ismaël, devant les hommes de sa famille, demanda Nahima en mariage. On la lui accorda ; on égorgea un mouton et, pendant que de son sang chaud on les aspergeait, le fiancé et les parents de la jeune fille s’embrassèrent.

Depuis lors, toutes les nuits, le glaneur de myrrhe, couché dans le sable près de la tente où respirait sa cousine, modulait son amour sur sa flûte. Nahima ne l’entendait pas, car elle dormait ; mais Nourr, éveillée à côté de sa maîtresse, écoutait et pleurait…


Un soir, Ismaël, revenant des pâturages, entendit un tumulte inaccoutumé.

Des enfants criaient, des meules broyaient, les chansons des femmes se confondaient avec les mugissements des chameaux saignés et les appels des moutons immolés. Des colonnes de fumée s’élevaient droites parmi le campement.

Des dromadaires étrangers, qui bramaient à leurs déchargeurs, barraient l’entrée, et, stupéfait, Ismaël constata le vide au seuil de la tente où, pour la première fois, son père ne le regardait pas venir.

Il s’informa.

— Es-tu donc le dernier à savoir que ton frère est de retour ?

— Mon frère ?… Et à qui toutes ces richesses ?

— Mais à lui !

— Et comment les aurait-il acquises ?

— Allah est grand !


Le soir, après le festin de bienvenue, toute la tribu s’assembla autour des feux de veillée.

Les femmes, reléguées au second rang, regardaient, par-dessus les épaules des hommes, le fils aîné du chef ; et il leur semblait n’avoir jamais vu nomade aussi beau, robes aussi riches.

Il était assis sur un harnais en peau de lynx, dont les longues franges de laine noire s’étendaient à ses pieds comme une chevelure traînant sur le sol. Ses vêtements clairs et légers enveloppaient mollement la sveltesse effeminée de ses membres : on ne voyait qu’une main, petite et nerveuse, posée impérieusement sur le pommeau damas quiné du sabre. Un voile de soie, retenu aux tempes, par une cordelière d’or, tombait en plis harmonieux sur la nuque et sur les épaules. Relevé sur la figure, ce voile découvrait, dans un teint d’ambre, des yeux cerclés d’antimoine, des yeux obscurs, profonds et striés parfois de paillettes fauves. À la mode des Yéménites, deux tresses tordues en cornes de bélier festonnaient son front large. Et, la tête, un peu inclinée, avec une feinte modestie, Amrani écoutait le conteur, qui narrait devant la tribu émerveillée l’expédition du jeune cavalier, l’attaque de la horde ennemie, la défense, la victoire, la prise des trophées — et, finalement, les présents offerts par l’émir de la caravane sainte à la bravoure des Djamala.

Au récit des exploits de son fils, la figure desséchée du vieux chef se colora de vie ; ses regards perçants s’aiguisaient comme des flèches et, dans ses mains osseuses et crochues, le bâton patriarcal tremblotait et pointillait le sable.

Ismaël était couché à l’écart entre deux sacs de froment. Personne ne fit attention à lui.

Vaguement il écoutait le chantre, qui célébrait les combats et les haines ; il songeait aux silences des landes, aux douceurs des repos sous la tente ; mais, peu à peu, une tristesse indéfinissable étreignait son cœur.

Il suivait du regard les spirales roussâtres qui s’élevaient du bûcher, répandant une odeur âcre de verdure brûlée. Et, à travers la rouille de cette fumée, le pâtre contemplait Nahima, assise en face de lui.

Elle ne le voyait pas, car ses prunelles se rivaient sur Amrani. Ses dents lui souriaient, à son insu, et le rythme précipité de son haleine soulevait sur son sein les colliers de perles et de coquillages…


Le lendemain, Ismaël rencontra Amrani. Le pâtre était vêtu de sa robe de toile et ceint d’une courroie où sonnaillaient, grossières pendeloques, son coutelas, son briquet et ses amulettes. Les vêtements de son frère sentaient le musc et le benjoin ; son manteau balayait la poussière, et une épée guillochée se balançait à son épaule.

Les deux frères se regardaient. Une joie narquoise étincelait dans les yeux d’Amrani ; Ismaël se souvint d’avoir été humilié la veille, et une sourde hostilité les animait.

— On dit que tu es fiancé à la fille de notre oncle ?

— On le dit.

Ils se turent. Puis Amrani :

— Elle me plaît.

— Et c’est pour cela que tu es venu ?

— C’est pour cela.

— Tu es venu trop tard, et ce qui est fait est fait.

Et, impatienté par l’attitude méprisante d’Amrani, il le repoussa, et voulut aller son chemin.

Mais son frère, étonné de cette fermeté, soudainement s’adoucit et il insinua :

— Écoute. Je sais qu’elle est à toi. Mais je suis l’aîné, et, si tu veux renoncer à elle, tu choisiras parmi mes richesses.

— Que m’importent tes richesses ! Tu as cavales, armes et tapis, tu es un illustre héros. Moi, je n’ai rien, et je ne suis qu’un glaneur de myrrhe. Mais je l’aime : laisse-la-moi !

Et, attendri par ses propres paroles, Ismaël s’enfuit, pour ne pas pleurer devant son frère.

Dans sa peine, il se souvint de Nourr, de ses yeux et de son sourire tristes. Il l’avait oubliée depuis le soir des fiançailles. Il la chercha, et il la vit courant parmi la broussaille et les flocons de testi, pareille, elle aussi, à une touffe de laine noire. Il l’appela, mais elle disparut…


Amrani entra dans la tente de son oncle :

— Ta fille me plaît, accorde-la-moi pour épouse.

— Cela est impossible : elle est fiancée à ton frère. Du sang a été répandu entre Ismaël et les hommes de ta famille. Je ne puis me parjurer, car j’aurais contre moi et tes parents et toute la tribu.

Alors Amrani alla vers son père et lui dit :

— Conseille-moi.

Le vieux chef consulta le ciel, il flaira le vent, il écouta les bruits, il historia le sable avec la pointe de son bâton, puis enfin il répondit :

— La loi est pour ton frère. La force devient inutile. Essaie la ruse. Si Nahima le préfère à toi, persuade-la de lui réclamer une dot énorme. Il ne pourra la constituer, car son cœur n’est pas aux exploits : ta cousine, alors, ne manquera pas de t’échoir, et je donnerai à Ismaël une fille d’esclave qui le consolera.


Le soir, apprenant, que sa cousine exigeait un cadeau de noces, Ismaël dit à son père :

Quand la myrrhe sera glanée, je descendrai moi-même avec les hommes vers la route. Je veux conquérir pour ma fiancée les trésors qu’elle me demande.

Le vieux chef s’étonna d’une telle décision, et il conçut des craintes ; mais impassiblement lui répondit :

— À chacun son destin.


Pour la dernière fois avant son départ, Ismaël retourna aux pâturages.

La myrrhe était glanée. Les chameaux, le ventre aplati contre le sol inégal, cols et museaux allongés horizontalement sur la terre brûlée, ruminaient entre leurs lèvres baveuses la verdure de naguère, et, avec le clignotement mélancolique de leurs cils blancs, ils le regardèrent passer. Des aromes affadis, des aromes de plantes défuntes s’évaporaient pesamment dans l’air incandescent, et les roseaux autour de l’aiguade tarie s’étiraient nus et blanchis comme des ossements.

Nourr, plus maigre, plus brune, plus loqueteuse que jamais, tournait sa quenouille et filait en se servant de son orteil ainsi que d’un rouet. Ismaël lui offrit le salut, mais elle ne répondit pas.

Alors, comme le soir de l’arrivée de son frère, le pâtre sentit une inquiétude l’envahir. Il lui sembla que cette lande infinie, cette lande grise et désolée pénétrait dans son cœur ; et, tristement, sans se retourner, il s’en alla.


Les années passèrent sur Sinaï.

Les Djamala avaient maintes fois échangé leurs gourbis dans les plaines contre leurs tentes sur les hauteurs, mais Ismaël n’était pas revenu.

On racontait dans la tribu qu’il était parti vers Nahel avec ses bergers, ses dromadaires et sa charge de myrrhe ; mais, la milice turque, qui les guettait, les cerna. On réclama la dîme. On confisqua leurs chameaux, et, retenant Ismaël comme otage, on renvoya les autres bergers querir sa rançon. Mais Amrani, s’opposant à l’avis de son père, refusa de payer, et l’indignation du vieux chef, ainsi offensé, fut si grande qu’un jour, comme la tribu errait parmi les gorges basaltiques, le cheik se jeta du haut de son dromadaire, et mourut.

Alors Amrani ayant répandu dans le campement la nouvelle de la mort d’Ismaël, épousa Nahima…


C’était encore l’époque des brises matinales et des rosées nocturnes. Sur les sables des pâturages de menues plantes souffreteuses épandaient encore leur chétive pâleur et des senteurs douces et tristes flottaient sur le haut plateau de Tyh.

Le soir descendait.

De jeunes garçons jouaient à l’entrée du camp. Soudain un des enfants aperçut un étranger qui s’avançait péniblement. Il courut vers lui, mais il s’arrêta, car jamais il n’avait vu un homme aussi misérable. Son vêtement loqueteux pendait autour de la maigreur tremblante de ses membres, sa face était livide comme si elle était longtemps restée sans voir la lumière. Pourtant son regard doux rassura l’enfant, qui lui tendit la main et lui dit avec fierté :

— Sois le bienvenu ; je suis le fils du chef.

— Son nom ?

— Amrani.

— Le nom de ta mère ?

— Nahima… Mais qu’as-tu ?

L’homme s’écroula. Après un instant, il se releva et dit à l’enfant stupéfait :

— Ne reste pas avec moi, retourne vers ta mère. Mais ne dis à personne que tu m’as vu.

Et Ismaël s’en alla. Une bouffée odoriférante, poussée par la brise, l’enveloppa doucement. Il se souvint de la lande et du temps où il était glaneur de myrrhe. Il se traînait vers les pâturages, et, de nouveau, il marchait dans la petite plante vert-de-grisâtre. Les chameaux, une jambe entravée, la posture gauche et avide, broutaient ; mais, à son approche, ils dressaient la tête et le regardaient, étonnés.

Il se dirigea vers l’aiguade où jadis il avait taillé des roseaux. Une femme, assise par terre, filait du testi. Elle était brune et laide. Ismaël, exténué, se laissa choir sur le sol. Elle se leva et se pencha vers lui.

— Je t’en prie, donne-moi à boire !

Elle emplit ses deux mains creusées et les lui tendit en souriant.

Alors il pleura.

Elle s’agenouilla à côté de lui et lui dit :

— Ô mon maitre !

— Tu me reconnais donc ?

— Comment ne te reconnaîtrais-je pas ? Ne t’ai-je pas attendu ?

— Tu m’as attendu, mais je suis venu trop tard.

Et la tête du pâtre se renversa dans la myrrhe…

Les roseaux autour de la fontaine vibraient comme sous le frôlement d’une âme mélodieuse, et des pâturages, ainsi que d’encensoirs innombrables, s’envolaient des vapeurs mystiques et des parfums funéraires.

MYRIAM HARRY
  1. Poil de chameau