Le Fils du diable/VI/9. Le feu d’artifice

CHAPITPRE IX.
LE FEU D’ARTIFICE.


Ce fut comme le coup de baguette d’un enchanteur puissant. La détonation retentit prolongée à la fois par les échos du schloss et ceux de la forêt. Les ténèbres vaincues reculèrent. La foule, assemblée autour du vieux manoir, surgit tout à coup de l’ombre, éclairée comme en plein jour. Le paysage connu renaissait sous des couleurs étranges et nouvelles ; et, de toutes parts, la nuit, repoussée pour un instant et prête à reconquérir sa place usurpée, entourait le tableau comme un grand mur d’ébène…

Au-dessus des têtes, le ciel se teignait d’une pourpre sombre ; le château, qui semblait embrasé des fondements jusqu’au faîte, disparaissait derrière une pluie ardente dont les mille étincelles descendaient, remontaient et retombaient encore.

Vous eussiez dit des jets de feu liquide, lancés par des myriades d’invisibles tuyaux. Ils jaillissaient dispersant et mêlant leurs fougueux tourbillons. Les couleurs changeaient ; la fumée épaisse, mais lumineuse, se teignait de mille nuances fantastiques.

Le pourpre combattait l’azur et mettait des reflets de sang aux branches dépouillées des arbres ; des nuages grisâtres roulaient qui, lentement, se teignaient d’émeraude, pour prendre soudain l’éclat opulent de l’or.

C’était un chaos splendide, un incendie gigantesque, une confusion inouïe d’ombres mouvantes et de radieuses clartés…

Durant la première seconde, on n’entendit que le cliquetis éclatant des artifices, répercutés par les graves échos de la montagne.

Puis un cri s’éleva dans la foule émue.

Mille voix, étouffées par une mystique frayeur, disaient ensemble :

— Les voilà ! les voilà !…

Les trois complices montraient, au premier rang de l’assemblée brillante, réunie dans l’enceinte, leurs figures livides.

Ils ne disaient pas, eux : Les voilà ! mais bien : Le voilà !

Et leurs visages bouleversés peignaient une stupéfaction inexplicable.

C’est que leurs regards ne se fixaient point au même endroit que ceux du reste de l’assemblée ; ce qu’ils regardaient, eux, c’était la place où Franz avait dû mettre le feu à la première traînée de poudre.

Cette traînée communiquait avec le mortier braqué par Mâlou et Pitois au pied des fortifications.

Mâlou avait été artilleur en sa vie ; la pièce devait être pointée comme il faut, et Franz devait disparaître, broyé par la charge du mortier, au plus beau moment du feu d’artifice.

Aussi madame de Laurens, Reinhold et Mira doutaient du témoignage de leurs yeux ; car la pièce avait fait son effet ; ils venaient d’entendre le bruit plein et retentissant de la décharge parmi les éclats aigus des pétards, et à travers les premiers flocons de fumée, ils apercevaient Franz, debout à son poste ; Franz sain et sauf, Franz qui souriait et saluait de loin l’assemblée.

Y avait-il donc une cuirasse magique autour de cette poitrine ?

Ils regardaient. Autour d’eux un mouvement se faisait dans la foule ; tout le monde se précipitait en avant ; la plate-forme était envahie.

Invités de première classe, invités surnuméraires et gens du pays se mêlaient maintenant sur la pelouse qui faisait face aux derrières du château et l’agitation gagnait, loin de s’éteindre.

De toutes parts on répétait :

— Les voilà ! les voilà !

— Les trois Hommes Rouges !!!

Sara, Reinhold et le docteur étaient maintenant en arrière, et seuls à peu près dans l’enceinte, avec Van-Praët et le Madgyar.

Leurs regards cessèrent enfin de se fixer sur Franz pour chercher la cause de l’agitation générale.

Sara, la première, poussa un cri contenu et leva sa main étendue vers l’endroit où était braqué le mortier. Mira et Reinhold demeurèrent bouche béante et comme frappés de stupeur.

L’averse de feu continuait de ruisseler du haut des murailles et faisait à ce lieu central comme un cadre de lumière ardente.

Au milieu de ce cercle flamboyant et sur lequel l’œil ne pouvait se fixer sans être ébloui, trois hommes de grande taille exactement semblables entre eux et drapés dans de longs manteaux écarlates, se tenaient debout sur une saillie du roc.

Ils dressaient, immobiles, leurs tailles fières et uniformes, auxquelles l’immense brasier, sans cesse en mouvement, donnait des proportions surnaturelles.

Ils semblaient regarder tous les trois l’enceinte réservée, et il y avait dans leurs poses comme une hautaine menace.

La foule, cependant, murmurante et agitée, continuait de prononcer le nom des trois Hommes Rouges ; parmi les invités de Geldberg, quelques-uns essayaient le rôle d’esprits forts et disaient que cette apparition, préparée, faisait partie du feu d’artifice.

Mais le plus grand nombre frémissait d’une terreur involontaire, qui allait croissant toujours.

La pluie de feu cessa ; il y eut un entr’acte de quelques secondes. La forêt, la vaste lande, les taillis et le château rentrèrent pour un instant dans l’ombre.

Durant ces quelques secondes, bien des paroles furent échangées à demi-voix, qui, toutes, avaient trait aux trois Hommes Rouges.

Et tous les yeux se fixaient, tendus et curieux, vers l’endroit où ils allaient reparaître, aux lueurs de la première fusée.

Le feu se ralluma, jetant comme une énorme parure de diamants sur les murailles du château et sur les rocs qui lui Bernaient de base.

Depuis le fond du fossé jusqu’au sommet des remparts, il n’y avait pas un pouce de terrain qui n’eût sa blanche étincelle ; tout était illuminé, clair, éclatant ; les saillies du rocher n’avaient plus d’ombres, on apercevait les plus petits objets comme en plein soleil, et c’est à peine si un lézard, habitant les murs demi-ruinés, eût trouvé où se cacher sur cette surface éblouissante.

Pourtant les regards avides cherchèrent en vain les trois grands fantômes avec leurs rouges manteaux.

Ils avaient disparu.

Le précipice était sous leurs pieds ; il n’y avait au-dessus de leurs têtes qu’une rampe infranchissable.

Il fallait que la terre se fût ouverte pour leur donner asile.

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On s’amusait magnifiquement chez les Geldberg. Ce n’étaient pas de ces financiers dont l’avarice combat sans cesse l’orgueil et qui lancent fastueusement des milliers d’invitations pour laisser ensuite mourir de faim et de soif la cohue malheureuse de leurs hôtes. Ils faisaient les choses grandement, et comme ces traitants prodigues qui ont laissé leurs noms dans les fastes galants de l’ancienne monarchie.

Tout était réglé comme il faut ; l’ennui n’avait pas le temps de se glisser entre les plaisirs échelonnés habilement.

C’était tous les jours quelque chose de nouveau, et, tous les jours, les splendeurs de la veille se trouvaient dépassées.

L’ordonnateur de ces belles fêtes faisaient preuve, en vérité, d’une imagination inépuisable.

Tout le monde était content ; personne ne songeait à hâter l’instant du départ : c’était un succès grand et complet, si grand et si complet, que deux ou trois embryons littéraires, qui étaient parvenus à se glisser parmi la riche foule, avaient la bonté de ne point regretter le confortable de leurs mansardes et les joies quotidiennes de leurs dîners à vingt-cinq sous.

Or, quand ces boutures d’écrivains de génie ne se plaignent pas très-haut, c’est qu’il n’y a pas moyen de se plaindre.

Types lamentables de méchanceté impuissante, ils sont maigres de rage ; dès quinze ans, la jalousie amère arrêta leur crue ; l’éclat d’autrui, qui les blesse, fait grincer leurs dents de roquets venimeux. Ils s’agitent, furieux, entre les jambes des hommes de taille ordinaire ; et chaque fois qu’une renommée surgit, dans quelque genre que ce soit, vous voyez êcumer l’aigre et pâle verjus qui coule au lieu de sang dans leurs veines.

Ils sont chétifs ; ils trempent leurs plumes de roitelets dans une encre saturée de fiel, mais qui ne marque pas ; leurs ongles sont des griffes émoussées ; quand ils mordent, on en est quitte pour se gratter.

Avec quelques cuillerées de cette eau, annoncée chez tous les apothicaires comme souveraine contre les insectes nuisibles, on en purgerait la république des lettres.

Mais on ne daigne pas…

À Geldberg, ces petites créatures mangeaient, buvaient et se taisaient : à leurs moments perdus, ils s’essayaient même à faire d’affreux dithyrambes à la louange des amphitryons.

Là, comme partout, ils passaient inaperçus ; le propre de leur misère, c’est de n’être pas plus remarqués quand ils chatouillent que quand ils égratignent.

La fête qui marchait glorieuse, éblouissante, n’avait pas besoin de ces obscurs suffrages. Son but commercial avait été dès l’abord merveilleusement rempli, et nulle maison en Europe ne possédait désormais un crédit supérieur à celui de la maison de Geldberg.

Il va sans dire que, dans le nombre des invités, il y avait des courtiers chargés d’agir et surtout de parler dans l’intérêt de la maison. Ce n’étaient point de ces vulgaires agents qui font mousser les entreprises à la bourse, commis voyageurs en millions, dont le compérage, facile à reconnaître, ne trompe que les dupes prédestinées.

C’étaient des hommes du grand monde, de beaux noms ; il est comme cela de ces courtiers dont les aïeux illustres ont gouverné des provinces et gagné des batailles.

Et si vous saviez quels courtiers cela fait ! un courtier pareil vaut dix agents de l’espèce ordinaire !

Ils croissent en pleine terre, dans les deux nobles faubourgs ; leurs écus sont à la salle des croisades ; ils n’ont pas la poitrine assez large pour les décorations gagnées par leurs mérites.

Ils sont comtes, marquis, ducs, quelquefois ; le malheur des temps leur a laissé deux ou trois châteaux, mais pas assez de chaumières.

En cet âge de plomb, il faut que tout le monde travaille pour vivre, et l’un des métiers les plus doux, inventés par notre belle civilisation, est assurément celui de chauffeur d’actions.

Aux jours de Fontenoy, c’était fort bien de ceindre l’épée ; maintenant le carnet est infiniment mieux porté.

Il faut être un héros pour gagner vingt mille francs par an avec une épée vertueuse ; il faut être un pauvre diable pour ne pas gagner quatre à cinq mille écus par mois avec un carnet sans préjugés.

Cela fait une différence.

M. le comte, M. le marquis, ou M. le duc, n’a point oublié, soyez-en certains, la gloire de ses aïeux ; mais, au lieu de la continuer, il l’exploite.

Ne faut-il pas bien que la gloire serve à quelque chose ?

Assurément, si les vieux seigneurs du temps de François ier ou même de Louis XIV voyaient leurs fils, soudoyés par la finance, racler la peau des bourgeois, à la suite de Robert-Macaire, ils entreraient en fort méchante humeur ; mais ce serait le tort qu’ils auraient. Les siècles ont marché : autres temps, autres coutumes ; nous sommes des philosophes ; arrière, l’honneur et les perruques !…

Geldberg, comme toutes les maisons puissantes, avait su enrôler bon nombre de ces nobles courtiers. Il en avait de mâles ; il en avait aussi qui appartenaient à la plus belle moitié du genre humain.

Grâce à ces auxiliaires qui agissaient dans la mesure d’une parfaite convenance et avec un savoir-vivre exquis, la maison comptait en dansant. Ses chefs, tout en ayant l’air exclusivement occupés de la fête, mêlaient à l’agréable une forte dose d’utile.

À part des choses commerciales, il y avait du bon et du mauvais dans les affaires privées. Le chevalier de Reinhold était toujours au mieux avec madame la vicomtesse d’Audemer, qui lui avait promis positivement la main de sa fille : Julien était fou de la comtesse Esther.

Julien n’avait pourtant pas oublié tout à fait le mystérieux billet, reçu au bal Favart, et qui l’avait tant ému quelques semaines auparavant.

Il se souvenait de cet avertissement étrange qui accusait le chevalier de Reinhold du meurtre de son père, et qui, lacéré par hasard, laissait planer des soupçons graves sur la famille de sa fiancée. Il avait relu le billet plus d’une fois, et il savait par cœur ces paroles effrayantes :

« Ta sœur va épouser l’assassin de ton père, et toi la fille de… »

Il se souvenait encore des doutes qui l’avaient assailli le lendemain du bal de l’Opéra-Comique, lorsqu’il avait cru reconnaître, après coup, la comtesse Esther dans sa belle compagne de la veille.

Mais Julien joignait à un cœur franc et facile un esprit faible ; il aimait Esther, et il employait tous ses efforts à éloigner ces gênants souvenirs.

Tout ce qu’il avait pu faire, c’était de remplir sa promesse à l’égard des trois bâtards de Bluthaupt, ses oncles. Il avait dit : Je les verrai ; je saurai ce qu’ils savent sur la mort de mon père.

En se rendant de Paris en Allemagne, il s’était arrêté, en effet, dans la ville libre de Francfort-sur-le-Mein. Il avait demandé l’autorisation de pénétrer auprès des trois frères ; mais les trois frères étaient au secret, et l’autorisation lui fut péremptoirement refusée.

Pour d’autres motifs, madame de Laurens, le docteur Mira et le chevalier de Reinhold, en passant à Francfort-sur-le-Mein, demandèrent aussi à voir les trois bâtards de Bluthaupt.

Un doute vague s’était éveillé déjà dans leur esprit, peut-être, et ils voulaient s’assurer par eux-mêmes…

Ils ne furent pas beaucoup plus heureux que le jeune vicomte Julien. Cependant, grâce à l’influence qu’ils avaient gardée en Allemagne, ils pénétrèrent jusque dans l’intérieur de la prison, dont ils purent admirer la tenue excellente.

De mémoire de geôlier, personne ne s’était évadé jamais de la prison de Francfort.

Sara, le docteur et Reinhold, comptèrent les guichetiers et mesurèrent d’un œil intéressé la belle épaisseur des murailles.

De corridor en corridor, maître Blasius, l’ancien majordome de Bluthaupt, les conduisit jusqu’aux trois cellules contiguës où les trois bâtards étaient renfermés…