Le Fils du diable/Troisième partie. La Maison de Geldberg

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 31-185).
TROISIÈME PARTIE.
LA MAISON DE GELDBERG.




CHAPITRE ier
LA SECONDE LETTRE.


Le chevalier de Reinhold, au premier mot du fils du diable, avait fouillé dans sa poche machinalement, et comme d’instinct, puis la conscience de ce qu’il cherchait lui était venue.

— La lettre ! s’écria-t-il ; qu’ai-je donc fait de la lettre !…

— Quelle lettre ? demanda Mira.

Le chevalier continuait de retourner ses poches.

— Je n’ai pas rêvé cela pourtant ? murmura-t-il ; il y avait bien deux lettres, une de Paris et l’autre de Francfort ; une de Bodin et l’autre de Verdier !…

Il cherchait et ne trouvait point.

Au nom de Verdier, une imperceptible ride s’était creusée entre les sourcils de M. de Rodach.

— Je ne me suis pas pressé d’ouvrir cette lettre de Verdier, reprit Reinhold, — parce que je sais par cœur d’avance tout ce qu’il peut me dire… il a fait une besogne, il m’en réclame le prix : c’est trop juste…

— Mais si la besogne n’est faite qu’à moitié ? dit le docteur, qui se mit à chercher de son côté.

— Laissez donc ! s’écria le chevalier, si j’ai envie d’avoir cette lettre, c’est qu’il ne serait pas bon de laisser traîner une missive de ce genre ; car, pour ce qui est de son contenu, je ne conserve pas l’ombre d’un doute… Mais où ai-je donc pu fourrer ce diable de chiffon ?

Ses poches avaient été retournées l’une après l’autre, sans succès aucun.

— C’est M. le baron qui est cause de cela, dit-il en cachant son dépit sous une apparence de plaisanterie ; — mon intention a d’abord été absorbée par les nouvelles attendues de Francfort ; puis ce cher M. de Rodach nous a dit des choses tellement intéressantes, que cette maudite lettre a passé pour moi inaperçue…

— Je voudrais savoir, interrompit M. de Rodach, — le rapport qui peut exister entre le jeune homme dont il est question et cette lettre perdue ?

Reinhold sourit avec vanité.

— Ceci est un petit tour de ma façon, murmura-t-il.

— Je voudrais savoir surtout, reprit le baron de son ton le plus calme, — comment il se fait que M. le chevalier de Reinhold et don José Mira, sans parler du vieux M. de Geldberg, qui, paraît-il, ne se mêle plus d’affaires, n’ont point trouvé encore le moyen d’envoyer le fils du diable chez son père.

Cette banale plaisanterie était tout à fait en désaccord avec l’accent et les manières de M. de Rodach. Elle eut néanmoins un très-remarquable succès auprès des deux associés : Reinhold éclata de rire, et Mira fit cette grimace qui exprimait chez lui l’hilarité.

— Excellent ! baron, excellent ! s’écria le chevalier. Âht ah ! ce fils du diable qu’on renvoie à son père me paraît du dernier joli… Au fait, je conçois que l’existence de ce petit drôle doit vous sembler très-bizarre…

— Eu égard surtout à votre habileté reconnue, répliqua Rodach ; je pense que cet enfant était moins difficile à faire disparaître que le vieux Gunther de Bluthaupt et Margarethe…

— Il y a du pour et du contre, dit José Mira d’un ton de profond connaisseur.

— Il y a du pour et du contre, répéta Reinhold ; — d’abord nous ne savions pas du tout à qui nous avions affaire…

— Et puis, ajouta le docteur avec un soupir de regret, nous ne sommes plus ici en Allemagne !… Ah ! monsieur le baron, quelle différence entre Paris et ce bon vieux schloss, encombré de serviteurs stupides ou vendus, à qui l’on faisait croire tout ce qu’on voulait !…

— Ici, reprit Reinhold, il faut changer d’allures !… Notre ami Nesmer vous a sans doute raconté les moyens employés par nous auprès de Gunther de Bluthaupt !…

— Il m’a tout raconté, répondit Rodach, et j’ai trouvé votre conduite à tous les six aussi adroite qu’audacieuse.

Reinhold se rengorgea, et le docteur reprit pour un instant son air de pédantisme bouffi.

— Mais, en cette circonstance, poursuivit le baron, vous avez démenti quelque peu, je l’avoue, la bonne opinion que j’avais de votre savoir faire.

— Permettez… voulut interrompre Reinhold.

— Et je vois bien, continua le baron, qu’il faudra que je vous vienne en aide, si je veux en finir avec ce jeune homme, qui met perpétuellement en question notre avenir à tous et notre fortune !

Le docteur éprouvait une jouissance évidente à entendre Rodach s’exprimer ainsi. Son visage, défiant et cauteleux tout à l’heure encore, exprimait maintenant quelque chose comme de la sympathie. À chaque mot, Rodach faisait manifestement un pas de plus dans son estime.

Le chevalier, au contraire, souffrait dans son amour-propre. Il était singulièrement sensible au reproche d’impuissance contenu dans les derniers mots de Rodach.

— Certes, monsieur le baron, dit-il d’un air piqué, — votre aide nous sera toujours très-précieuse… Mais, dans cette circonstance, je suis forcé de vous le dire, elle vient un peu tard…

— Comment, s’écria Rodach, qui réussit à donnera son visage une expression de joyeuse surprise, — ce jeune garçon serait-il ?…

— Auprès de monsieur son père, interrompit Reinhold avec triomphe.

Rodach se frotta les mains ; le masque de froideur qu’il avait conservé obstinément jusqu’alors donnait, par le contraste, une force singulière à ce mouvement de joie.

Mira le contemplait avec un véritable bonheur, et Reinhold jouissait orgueilleusement de ce mouvement d’allégresse.

Cette joie si franche et si vive était une profession de foi que l’on ne pouvait révoquer en doute. À supposer que les deux associés eussent gardé quelque atome de défiance, et ce n’était point le cas de Reinhold, ils devaient être pleinement rassurés à ce coup. L’homme était des leurs et de leur trempe ; il ne valait pas mieux qu’eux ; il était à eux.

Dès l’abord, il y avait bien quelques raisons pour le juger tel. Le confident de Zachœus Nesmer ne pouvait pas avoir une conscience très-scrupuleuse ; mais, en définitive, quelques doutes pouvaient surnager dans ces esprits, pour qui la défiance était une nécessité. Maintenant, plus de craintes ! Rodach était décidément quelque chose de mieux qu’un aventurier ordinaire, et il avait tout ce qu’il fallait pour entrer de plain-pied dans la digne confrérie des associés de Geldberg.

C’était un examen qu’il venait de subir ; au fond de leur cœur, Reinhold et Mira lui décernaient un glorieux diplôme.

— Foin de mon rendez-vous ! s’écria gaiement le chevalier. J’arriverai une demi-heure trop tard… mais je ne puis résister au plaisir de vous donner les renseignements les plus complets sur ce petit jeune homme, à qui vous paraissez porter un si touchant intérêt…

Reinhold cligna de l’œil ; le nez grave de Mira eut des contorsions joyeuses ; Rodach s’inclina en souriant.

— Si j’avais cette coquine de lettre, poursuivit le chevalier en cherchant sous les fauteuils, — ce que je vais vous dire prendrait une apparence bien plus authentique… mais, pour le moment, il faut nous en passer… Figurez-vous que ce petit drôle a été, pendant plusieurs années, commis dans la maison de Geldberg.

— De la maison de Geldberg ! répéta Rodach avec tous les signes de l’étonnement.

— Gros comme le bras, cher monsieur !… Il était là, sous nos yeux ; il mangeait notre pain à notre barbe ; il dansait à nos bals, et nous ne nous doutions de rien !… de rien, absolument !… Mais, c’est toute une histoire, et, ma foi, au risque de faire attendre mes hommes dix minutes de plus, je vais vous la dire en quelques mots :

» Vous n’êtes pas sans savoir que le premier novembre 1824, au moment où nous avions lieu d’espérer que tout était fini, les bâtards d’Ulrich nous jouèrent un tour pendable, là bas, au château de Bluthaupt… »

— Ils enlevèrent l’enfant, dit Rodach.

— Ils sortirent de sous terre, s’écria le chevalier, comme des demi-démons qu’ils sont !… Nous avions veillé toute la nuit et fait une besogne qui ne laisse point l’esprit tranquille… quand nous les vîmes là, rangés entre deux cadavres et le berceau, avec leurs grands manteaux rouges, ma foi, nous eûmes peur… le brave Yanos, lui-même, laissa échapper son sabre et s’enfuit en hurlant comme un fou… nous suivîmes son exemple, et les bâtards eurent beau jeu… Il est bien certain que, s’ils n’avaient pas été proscrits déjà dès ce temps-là, nous aurions eu un mauvais compte à débrouiller avec la justice allemande…

» Mais, heureusement, la police avait pour eux autant de haine que d’amitié pour nous. — Ils n’osèrent pas.

» Il se bornèrent à emporter l’enfant dans ses langes.

» C’était beaucoup. Ils avaient avec eux une servante et un page qui pouvaient, le cas échéant, témoigner contre nous et causer à notre association de rudes embarras… »

— Excusez-moi, si je vous interromps, monsieur le chevalier, dit Rodach ; — Zachœus Nesmer m’a conté bien souvent toute cette partie de l’histoire… Le page et la servante se retirèrent de l’autre côté de Heidelberg avec l’enfant… Les bâtards leur donnaient de l’argent qu’ils prenaient on ne sait où…

— Sur les grands chemins peut-être, grommela le docteur.

— Peut-être sur les grands chemins… Vous cherchâtes, vous trouvâtes, et vous parvîntes à enlever le fils du diable à votre tour…

— Ce fut le Madgyar, dit Rcinhold.

— Ce que j’ignore, reprit Rodach, — c’est le sort de l’enfant après cet enlèvement.

— Eh bien ! repartit Reinhold, l’enfant avait quatre ou cinq ans à cette époque, peut-être moins ; car voilà quinze ans que nous sommes à Paris, et nous ne songions point encore à quitter l’Allemagne… On le fit passer en France.

» Notre camarade Yanos a toujours eu des délicatesses stupides !… Il voulut absolument conserver la vie à l’enfant ; il le confia en arrivant à Paris, à une femme qui est marchande au Temple maintenant, et qui vendait en ce temps-là du drap en morceaux sous les piliers des Halles… Cette femme se nomme madame Batailleur… »

Rodach fit un mouvement. — Reinhold poursuivit sans y prendre garde :

— L’enfant resta chez elle deux ou trois années ; puis il s’échappa un beau jour, et la femme Batailleur, qui attendait encore le premier quartier de la pension promise, ne se donna point la peine de le chercher.

» Ce qu’il devint alors, vous le devinez sans qu’on vous le dise : il vagabonda par la ville, menant tous les petits métiers des enfants pauvres, et demandant peut-être l’aumône…

» Une fois, je sortais de la Bourse avec un portefeuille rempli de billets de banque et de valeurs. En montant dans ma voiture, il me sembla entendre une voix d’enfant qui m’appelait, mais je crus que c’était un mendiant, et j’ai pour système de ne point encourager la paresse vicieuse en faisant l’aumône…

» À ce sujet, je m’entends admirablement avec les démocrates et les adeptes de la science sociale, qui disent que l’aumône dégrade l’homme, et qui poussent la dignité du civisme jusqu’à refuser un sou, par excès de respect, au malheureux qui leur tend la main…

» Ma voiture allait au grand trot, et j’entendais toujours comme un cri d’enfant derrière moi ; cela m’inquiétait peu ; je pensais à mille choses toutes très-intéressantes.

» En arrivant au coin de la rue de la Ville-l’Évêque, un dernier cri vint jusqu’à mon oreille, et il me sembla que la voix qui le poussait était épuisée.

» Ma voiture s’arrêta dans la cour de l’hôtel. Comme je mettais le pied sur les marches du perron, un geste d’habitude porta ma main au revers de mon habit, pour tâter la place où devait être mon portefeuille.

» Je ne sentis rien à cet endroit qui résistait sous ma main d’ordinaire ; je fouillai précipitamment dans ma poche : elle était vide.

» Alors le souvenir de la voix entendue me revint et je retournai sur mes pas, poussé par un vague espoir.

» Je n’allai pas bien loin. Au coin de la rue de la Ville-l’Évêque, à l’endroit même où j’avais entendu le dernier cri, je trouvai un enfant misérablement couvert, assis sur une borne et pressant à deux mains sa poitrine haletante. La sueur inondait son visage : il semblait rendu de fatigue au point de ne plus pouvoir bouger.

» Mais, dès qu’il m’aperçut, il bondit sur ses pieds et s’élança vers moi, en brandissant mon portefeuille au-dessus de sa tête.

» Ma foi, cher monsieur, l’enfant avait une jolie figure, et je tenais beaucoup aux billets de banque de mon portefeuille, qui contenait en outre certains papiers pouvant me nuire. Que voulez-vous ! il y a des moments où les plus sages deviennent idiots ! il n’y a pas à dire, je me laissai prendre ; je fus attendri comme un bourgeois ; je mis l’enfant chez un maître d’écriture, et l’enfant devint employé de Geldberg… »

— Ah ! monsieur le chevalier, dit Rodach qui avait repris toute sa froideur, — je ne vous reconnais pas là !…

— Certes, répliqua Reinhold, cherchant de bonne foi à s’excuser, — cela m’étonne moi-même quand j’y pense… Mais, encore un coup, il est des moments où le mieux avisé ne sait pas ce qu’il fait… D’ailleurs, qui sait si tout cela ne s’arrangea pas pour le mieux ?… Si l’enfant était resté dans la rue, il aurait grandi loin de nos regards, et quelque méchante aventure aurait pu toujours le jeter au-devant de nous, tandis que maintenant…

— C’est vrai, dit Rodach, à quelque chose imprudence est bonne… Mais comment sûtes-vous plus tard que c’était lui ?…

— Ce ne fut pas tout de suite… On était, ma foi, fort content de lui dans les bureaux ; il allait admirablement, et je me sentais un faible pour lui… Mais, j’ai toujours eu du bonheur, et, neuf fois sur dix, quand je fais une sottise, le hasard se charge de la réparer… Voilà que notre petit coquin devient amoureux un beau jour, et de qui ? de la jeune fille que je prétends épouser moi-même !

— De mademoiselle d’Audemer ?… dit Rodach vivement. Vous l’avais-je donc nommée ? demanda le chevalier ; — précisément… C’est de mademoiselle d’Audemer qu’il devint amoureux… Je crois, Dieu me pardonne, que la petite demoiselle n’était pas sans le trouver joli garçon. C’était dangereux ; je me gardai bien d’en parler à la vicomtesse, car la chère femme était si simple, qu’elle eût été capable de prendre les deux jouvenceaux par la main et de les marier bel et bien… Ce fut sur Franz lui-même que je voulus agir.

« Il y avait place pour lui dans la maison de Van-Praët ou dans celle de notre camarade Yanos, et je résolus de l’éloigner de Paris.

» Un soir, après l’heure des bureaux, je me rendis dans le petit appartement qu’il occupait rue d’Anjou ; il n’était pas encore rentré. La portière de sa maison me laissa monter de confiance, et je m’introduisis dans sa chambre à coucher.

» Maître Franz était joueur. Ses appointements ne lui profitaient guère, et son logis n’avait pas grande mine. Je m’assis pour l’attendre. Tout en l’attendant, et sans penser à mal, je faisais l’inventaire de son petit mobilier.

» Tout à coup mes regards s’arrêtent sur un médaillon, large comme une pièce de cinq francs, qui brillait, pendu à la muraille, dans la ruelle de son lit.

» Dans ce médaillon, il y avait une peinture que je pris pour le portrait de mademoiselle d’Audemer.

» Je me trompais. — Quand vous verrez Denise, si vous avez gardé souvenir de la comtesse Margarethe, vous comprendrez qu’on pouvait se tromper à moins. Denise a tout le visage de sa tante, et le portrait était celui de la comtesse Margarethe.

» Je reconnus même autour de la peinture une boucle de cheveux blonds qui ne pouvait avoir appartenu qu’à la comtesse ou à sa sœur Hélène, car vous savez combien elles se ressemblaient toutes deux au temps de la jeunesse.

— Comme tout ce qui sort de la souche de Bluthaupt, interrompit le baron d’un ton indifférent ; — moi-même qui descends par les femmes d’une comtesse de Bluthaupt, épouse de mon aïeul Albert de Rodach, on dit que j’ai pour un peu les traits de la famille.

— Étonnamment ! murmura le docteur ; — c’est au point que l’idée m’est venue…

Il s’arrêta comme s’il n’eût point voulu achever sa pensée.

— Ma foi ! s’écria Reinhold, je ne trouve pas beaucoup de ressemblance entre M. le baron et les Bluthaupt que j’ai connus… Mais ce qui est certain, c’est que ce petit Franz avait tous les traits de la comtesse Margarethe, et, par conséquent, ceux de mademoiselle d’Audemer… Je ne puis pas comprendre comment cela ne m’a pas frappé plus tôt !

» Pour en revenir à notre histoire, au lieu d’attendre mon jeune homme, je descendis l’escalier quatre à quatre. Mes idées avaient changé. Ce n’était plus en Angleterre ni dans les Pays-Bas que je voulais l’envoyer, c’était beaucoup plus loin… »

— L’avez-vous donc reconnu à cette seule circonstance du médaillon ? demanda M. de Rodach.

— Moralement, c’était tout ce qu’il me fallait, répondit Reinhold ; — cela suffit à me dessiller les yeux. Les traits du jeune homme me revinrent à la mémoire ; bref, je fus persuadé, dès ce moment, autant que je le suis aujourd’hui… mais j’avais un moyen de parfaire ma conviction, et je l’employai.

» Le hasard m’avait fait retrouver, au marché du Temple où j’ai des intérêts assez considérables, cette femme Batailleur, à qui notre ami le Madgyar avait confié l’enfant, quatorze ou quinze ans auparavant.

» Je me rendis chez elle, le soir même, et je l’interrogeai. Elle me dit que l’enfant qu’on lui avait apporté autrefois avait nom Franz, en effet ; — Franz tout court.

» Il y a plus, elle se souvenait du médaillon ; à telles enseignes qu’elle en avait vendu jadis le cadre d’or, pour mettre à sa place un petit cercle de cuivre.

» Le lendemain, je fis chercher querelle à Franz par son chef de bureau, et il fut congédié tout doucement.

» Vous trouverez peut-être qu’il était imprudent de brusquer ainsi les choses ; mais il vient ici tous les jours des gens d’Allemagne. Le hasard pouvait amener quelque rencontre fâcheuse…

» D’ailleurs, pour avoir quitté la maison, il n’en était pas moins sous ma main. Bien qu’il eût changé de demeure, je le faisais surveiller de près, et je connaissais toutes ses démarches.

» Mon Dieu, le pauvre garçon allait d’un train à se perdre bien vite lui-même, et je n’aurais pas senti le besoin de m’en mêler, s’il ne m’était revenu des bruits très-alarmants par le canal d’un brave homme qui fait mes affaires au Temple.

» C’est une chose fort bizarre, monsieur le baron, et qui mérite d’être rapportée ; il y a dans le Temple tout un noyau formé des anciens serviteurs et vassaux de Bluthaupt… »

— En vérité ! dit Rodach.

— Ils sont au moins deux douzaines, reprit le chevalier, en exagérant un peu pour donner plus de piquant à l’anecdote, — et ce sont tous bonnes gens encroûtés, amoureux de leurs anciens maîtres qui les menaient comme des chiens, et possédés d’une haine stupide contre les propriétaires actuels du schloss… Il est certain qu’ils ne peuvent pas grand’chose ; mais dans telles circonstances données, si par exemple ils pouvaient mettre la main sur le fils de Gunther, leur mauvais vouloir acquerrait de l’importance.

» Actuellement cela me paraîtrait assez difficile, mais, alors notre jeune homme était plein de vie…

» Mon agent, qui est justement comme eux un ancien serviteur de Bluthaupt, était chargé par moi de savoir un peu quels étaient leurs projets et leurs espérances. C’est un homme très-adroit, qui est resté l’ami de ses compatriotes, et qui me vend à bon marché leurs petits secrets.

— Vous l’appelez ? dit négligemment Rodach.

— Johann, répondit le chevalier ; — il demeure rue de la Petite-Corderie, et tient avec sa femme le cabaret de la Girafe, où l’on boit d’excellent vin bleu… Si vous avez, par hasard, quelqu’un à surveiller parmi ce lourd troupeau d’Allemands, je vous recommande Johann : vous en serez content…

— Merci, répliqua le baron, à l’occasion, je pourrai me servir de ce brave homme… Mais, poursuivez votre récit, je vous prie.

— Vers ce temps, reprit Reinhold, Johann avait à me compter les redevances de mes clients du Temple… il vint chez moi et me dit que des rumeurs sourdes couraient parmi les Allemands… on prétendait que le fils de Bluthaupt était à Paris ; on faisait dessein de le chercher activement et de le soutenir par tous moyens, au cas où on le retrouverait.

» Je ne fis paraître aucune inquiétude devant Johann, mais cette révélation me donna beaucoup à penser, et je résolus d’en finir une bonne fois avec ce petit homme, dont l’existence menaçait depuis vingt ans la maison de Geldberg.

» Le docteur Mira, qui garde un silence modeste, ne fut pas étranger au plan que je conçus, et me donna, dans cette occurrence, des conseils excellents.

» Le petit Franz voyait fort mauvaise compagnie, et passait ses jours à l’estaminet. J’allai trouver un drôle de mes créatures, nommé Verdier, et je lui promis une bonne récompense s’il pouvait amener le jeune homme à une querelle. Verdier ne demandait pas mieux ; c’est un ancien prévôt de salle, qui aime passionnément à tuer quelqu’un de temps à autre. Il connaissait Franz pour l’avoir rencontré parfois dans les tripots. Il se rendit à l’estaminet que je lui indiquai et réussit, je ne sais plus comment, à se faire jeter une choppe de bière à la figure.

» C’était plus qu’il n’en fallait. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, qui était aujourd’hui, et, comme ils se sont battus ce matin au lever du soleil, il y a maintenant dix heures à peu près que le dernier des Bluthaupt est allé faire connaissance avec ses aïeux… »

— Du moins vous l’espérez ainsi, dit Rodach.

— Cher monsieur, j’en suis sûr.

— Vous ne pouvez le désirer plus que moi… Mais, en définitive, vous n’avez nulle certitude, et les chances d’un duel…

— Ah ! cette lettre ! cette maudite lettre !… s’écria Reinhold avec dépit, — si je pouvais la retrouver, vous seriez bientôt convaincu !…

Il se leva et chercha encore dans tous les endroits qu’il avait visités déjà. Son regard tomba sur un objet blanc qui se montrait sous le socle de la pendule.

Il poussa un cri de triomphe et le saisit avidement. — C’était, en effet, la lettre qui, jetée avec négligence, avait glissé entre le marbre de la cheminée et la pendule,

Reinhold l’éleva au-dessus de sa tête.

— Cinq cents louis que le petit homme est mort ! dit-il.

— Je ne parie jamais, répliqua Rodach ; voyons ce qu’il en est, je vous prie.

Reinhold abaissa la lettre jusqu’à la portée de son œil et la contempla en souriant ; puis il déchira l’enveloppe avec lenteur.

Rodach suivait tous ses mouvements, et imposait à son visage une expression de curiosité avide.



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CHAPITRE II.
LES AMOURS DE JOSÉ MIRA.


M. de Reinhold jouait complaisamment avec la prétendue impatience du baron. Il mettait à déchirer l’enveloppe de la lettre de Verdier une lenteur calculée, et souriait malicieusement ; il jetait en dessous à M. de Rodach des œillades triomphantes et taquines.

Ce dernier remplissait si parfaitement son rôle de curieux, que le docteur craignit de le voir perdre à la fin patience, et se crut obligé de lui venir en aide.

— Allons ! chevalier, dit-il, votre enfantillage n’est pas de saison… Il s’agit d’une chose sérieuse, et monsieur le baron vous attend.

— Oh ! certes, il m’attend ! s’écria Reinhold en riant ; — cela se voit de reste… Mais sans ce maudit rendez-vous qui me talonne, je n’aurais point pitié de monsieur le baron, et je le ferais attendre encore pour lui apprendre à douter de notre savoir-faire… Mais voyons ! je suis décidément trop en retard…

Il jeta l’enveloppe et ouvrit la lettre.

À peine son œil fut-il tombé sur les premières lignes, que son vaniteux sourire s’évanouit comme par enchantement. Il pâlit sous son fard ; ses sourcils se froncèrent, et les rides de son front soulevèrent l’arête artistement découpée de sa chevelure postiche.

— Eh bien ! eh bien !… dit le docteur effrayé par ces symptômes de triste augure ; — aurait-on découvert quelque chose ?…

— Il paraît à tout le moins, murmura Rodach froidement, que la lettre n’apporte pas tout ce qu’on attendait…

Reinhold gronda un blasphème, et son poing fermé menaça le vide.

— Ah ! le scélérat ! s’écria-t-il, le misérable coquin !… il est couché sur son grabat avec un coup d’épée je ne sais où, et il me prie de venir à son secours !… le plus souvent que je lui donnerai un centime !… Ah ! le honteux bandit ! je lui revaudrai cela !

Sa voix bredouillait dans son gosier ; sa face était pourpre ; ses lèvres écumaient.

— Comment ! dit le baron, votre spadassin s’est laissé enferrer par l’enfant !…

Reinhold froissa la lettre entre ses mains avec rage.

— Peut-on savoir !… répliqua-t-il ; le drôle me fait tout un roman… Ah ! le misérable ! le misérable !… qui se fût attendu à cela !…

— Mais, enfin, que dit-il ? demanda José Mira.

Reinhold, au lieu de répondre, lança la lettre dans le foyer, d’un geste violent. Le papier, mal dirigé, rebondit contre le marbre de la cheminée, et vint rouler dans les jambes du baron.

Celui-ci se baissa le plus naturellement du monde, et le ramassa.

— Tenez-vous à ce que cette lettre soit brûlée, demanda-t-il, ou voulez-vous me permettre d’en prendre connaissance ?

— Pardieu ! répondit Reinhold en haussant les épaules, faites comme vous voudrez, monsieur le baron !… Ah !… le coquin ! le coquin !…

Rodach déplia le papier froissé, et se prit à lire à voix haute :

« Mon cher monsieur… »

— Mon cher monsieur ! répéta Reinhold en grinçant des dents, — de la part d’un personnage pareil !… et qui a manqué son coup !… Je trouve cela superbe !

Le baron reprit :

« Mon cher monsieur,

» Je croyais avoir une bonne nouvelle à vous annoncer ce matin, mais je comptais sans un infernal contre-temps qui me coûte assurément plus cher qu’à vous… »

— Plus cher qu’à moi ! siffla Reinhold ; avez-vous vu un maraud pareil !…

« Toutes nos mesures étaient bien prises, comme vous savez, continua de lire le baron de Rodach ; — le jeune homme en question et moi nous devions nous rencontrera sept heures au bois de Boulogne ; j’y étais le premier, comme c’était mon devoir ; mais au lieu du blanc-bec attendu… »

— Il plaisante encore ! grinça Reinhold.

« Au lieu du blanc-bec attendu, poursuivit le baron, j’ai trouvé un grand escogriffe d’Allemand avec qui j’avais eu quelques querelles de jeu autrefois… À dire vrai, je n’avais pas grand’chose à refuser à ce diable d’homme, qui en sait assez long sur mon compte pour m’envoyer là où je ne veux point aller… »

— Au bagne, l’atroce fripon ! grommela encore Reinhold.

« Cependant, poursuivit le baron, quand il m’ordonna de laisser notre jeune homme en repos, je refusai tout net. Il me fit alors mettre l’épée à la main, malgré moi, et me planta un dégagé dans la poitrine… »

Le baron s’interrompit à cet endroit, et hocha la tête en homme qui médite profondément.

— Tâchez de vous calmer, monsieur le chevalier, dit-il d’un ton presque sévère ; — nous avons besoin de réfléchir mûrement… Ceci est grave, voyez-vous, et tendrait tout bonnement à prouver que le jeune homme a des protecteurs occultes…

— C’est vrai ! dit José Mira qui prit un aspect plus sinistre.

— Sans doute, c’est vrai !… ajouta Reinhold ; mais qui sait si ce drôle de Verdier ne nous trompe pas !…

— Quel intérêt aurait-il à vous tromper ? demanda le baron.

Reinhold ouvrit la bouche pour lancer de nouveaux anathèmes contre son bravo malheureux ; mais à mesure que sa colère tombait, la raison revenait en lui, et il voyait l’aventure sous un tout autre aspect.

L’observation de M. de Rodach l’avait poussé vers un nouvel ordre d’idées.

— C’est vrai, dit-il enfin, si Verdier ne ment pas, ceci nous amènera plus d’une tempête… Quel peut être ce mystérieux défenseur ?

Le baron ouvrit les deux mains avec ce geste d’épaules qui est un aveu d’ignorance.

— Voyons la fin de la lettre, dit-il.

« Quand l’Allemand m’eut fait ce cadeau-là, il partit comme il était venu, et me laissa couché sur le dos dans le bois de Boulogne.

» On m’a rapporté dans ma mansarde, tant bien que mal ; mais je n’ai pas le sou, mon cher monsieur de Reinhold, et je viens faire appel à votre générosité. »

Le chevalier fit un signe de tête énergiquement négatif.

« Vous savez bien ce que vous m’avez promis, poursuivait la lettre de Verdier. En définitive, c’est pour vous que j’ai attrapé ce coup d’épée, et vous me devez bien une indemnité ; d’ailleurs, une autre fois, nous serons plus heureux.

» En attendant votre visite ou l’avantage de votre réponse, mon cher monsieur, je me dis votre bien dévoué.

» J.-B. VERDIER,
» 9, rue Pierre-Lescot. »

Le baron déchira la lettre en tout petits morceaux, et les jeta au feu, en ayant soin de garder dans le creux de sa main le carré où se trouvait l’adresse de Verdier.

Cela fait, il croisa ses bras, et se renversa dans son fauteuil.

Reinhold était tout à fait déconcerté. Ce coup le blessait à l’improviste, et venait le frapper au milieu de son triomphe. Il n’était pas homme de grande ressource, et n’agissait guère que d’après les suggestions d’autrui. En ce moment, il n’avait pas une idée ; son esprit épouvanté voyait vaguement tout un avenir de luttes nouvelles et de dangers renaissants.

L’enfant, qu’on avait cru si faible et si facile à écraser, avait derrière lui des protecteurs inconnus !…

Et il fallait que ces gens fussent puissants et zélés pour avoir découvert la trame qui menaçait le dernier Bluthaupt.

Et s’ils étaient puissants, pouvait-on espérer qu’ils se borneraient longtemps à la défensive ?

Le docteur avait les mêmes pensées ; seulement il les creusait davantage, et arrivait à une conclusion.

— Il faut serrer notre jeu, dit-il après quelques secondes de silence ; — et, tout d’abord, il faut se bien garder de mécontenter ce malheureux, qui pourrait nous susciter de grands embarras !

— J’allais émettre justement une opinion pareille, ajouta le baron de Rodach ; et, s’il m’était permis de parler comme étant de la maison, je dirais que nous devons ménager ce Verdier, et aller au-devant de ses exigences… On ne sait pas ce qui peut arriver !

— Je serais d’avis, opina le docteur, que M. de Reinhold se rendit au plus tôt chez ce Verdier, pour obtenir de lui des explications plus précises.

Il y avait du vieil enfant chez ce Reinhold.

— Que je retourne auprès de ce misérable coquin, moi ! dit-il en retrouvant toute sa puérile colère ; il peut bien mourir dix fois dans son taudis, sans que je me donne la peine d’en monter les cinq étages !… Il m’a trompé indignement, et je ne veux plus entendre parler de lui !

— Mais… commença le docteur.

— Tout ce que vous pourrez dire sera parfaitement inutile !… je ne veux pas !… Qui sait d’ailleurs si cette lettre n’est pas un piège, si je ne rencontrerai pas quelque guet-apens dans sa mansarde ?

— Ceci ne serait pas impossible, dit M. de Rodach ; mais j’ai eu dans ma vie des aventures bien plus effrayantes que celle-là… et si vous voulez m’en donner la mission, j’irai trouver moi-même ce Verdier de votre part.

Reinhold s’inclina de mauvaise grâce, tandis que don José Mira remerciait au contraire avec chaleur.

— Maintenant, reprit Rodach, je ne retiens plus monsieur le chevalier de Reinhold, à qui je demande pardon d’avoir retardé si longtemps son rendez-vous… Je ne voudrais pas néanmoins qu’il nous quittât sous l’impression pénible causée par la lecture de cette lettre… J’offrais, il y a quelques instants, mon aide à la maison de Geldberg ; je la lui offre encore, et, sans promettre positivement de réussir, je puis donner néanmoins de bonnes espérances.

— Avez-vous donc quelque moyen ?… demanda vivement Reinhoîd.

— C’est encore un peu vague dans mon esprit, répliqua Rodach ; mais j’ai soulevé des obstacles plus lourds que celui-là, et je puis vous dire : Ayez l’esprit tranquille…

Rcinhold ne demandait pas mieux que de prendre confiance : il se leva d’un front rasséréné déjà, et secoua cordialement la main de Rodach.

— Vous êtes notre providence, monsieur le baron ! dit-il tout haut.

Puis il ajouta, en se penchant à son oreille :

— Mais n’oubliez pas, je vous prie, que je vous attends chez moi dans une heure…

Rodach s’inclina, et Reinhoîd sortit.

Dès que la porte fut retombée derrière lui, le docteur avança son fauteuil et tâcha de se donner un air tout aimable.

Ce fut, à peu de choses près, sans succès, il faut bien le dire. Néanmoins, son visage prit une teinte beaucoup moins sinistre, et ses yeux caves eurent presque un sourire.

Quand il eut approché son siège à la distance jugée par lui convenable, il sortit de sa poche une large tabatière d’or, qu’il caressa d’un air méditatif.

Cela dura une seconde. Au bout de ce temps, il mit la tabatière sur le marbre de la cheminée, et se frotta les mains avec activité, en clignant des deux yeux tour à tour.

Le baron attendait.

Le docteur toussa, mangea une tablette contre le rhume et lissa du doigt ses rudes sourcils.

Rodach attendait, plus grave et plus froid que jamais.

— Oui, oui, dit enfin le docteur qui sembla soulever une montagne ; — oui certes, monsieur… c’est positivement mon opinion.

— Quoi donc ? demanda Rodach.

— À savoir, monsieur le baron, que vous êtes en ce moment la providence de la maison de Geldberg… Quand vous êtes arrivé, je ne vous cacherai point qu’un soupçon m’est venu…

— Quel soupçon ?

— C’est à peu près sans importance ; car, je ne vous le dissimulerai point, eussiez-vous même été ce que je craignais, je me serais encore appuyé sur vous de bon cœur, tant je méprise ces pauvres gens que vous venez de voir !…

— Vos associés ?

— Mes associés, répliqua le docteur avec un gros soupir ; hélas ! oui, monsieur le baron !

La glace était rompue. Mira le taciturne se sentait des paroles plein le gosier ; il n’avait plus que l’embarras de choisir.

— Mais nous reviendrons à ces messieurs, reprit-il ; j’en étais à parler de vous, et je disais qu’au premier moment je vous avais pris pour un envoyé de nos ennemis… peut-être pour un de nos ennemis en personne… Mais tous mes soupçons se sont évanouis l’un après l’autre. Depuis que vous avez passé le seuil de cette chambre, je vous examine avec un soin scrupuleux ; ce que j’ai vu, ce que j’ai deviné me donne confiance… Si la maison de Geldberg peut encore être sauvée, c’est assurément vous qui la sauverez !

Rodach salua silencieusement.

— Votre intérêt vous y porte, poursuivit le docteur ; et cela me réjouit véritablement de voir enfin un homme parmi nous !

— Dois-je penser que vous avez des sujets de plainte contre ces messieurs ? demanda le baron.

— J’ai mieux que cela, répondit don José en baissant la voix ; — je les déteste et je les méprise… Ne vous étonnez pas, monsieur Rodach, si je ne ménage nullement mes expressions vis-à-vis de vous ; je veux que la maison soit sauvée, et il me paraît indispensable que vous sachiez à quoi vous en tenir sur les associés de Geldberg… Le vieux Moïse, comme vous le savez, vit tout à fait retiré de ce monde : c’était une tête bien organisée pour le commerce, mais Dieu sait à quoi il s’occupe maintenant ! il ne faut plus compter sur lui. Son fils Abel est un pauvre garçon, orgueilleux et faible, myope d’esprit, mou, fat et gâté par le hasard qui lui a donné une certaine réputation d’habileté parmi les niais de la Bourse.

— Vous me semblez sévère, dit le baron.

— Je suis juste !… Monsieur le chevalier de Reinhold serait un homme assez complet, si le sort l’eût laissé à sa place d’aventurier vulgaire… Il ment avec une adresse passable, et son effronterie réussit à tromper quelquefois ; ses manières sont une contrefaçon à peu près réussie des allures du grand monde, et j’ai vu un nombre considérable de bourgeois qui le regardaient comme le type du grand seigneur… Malheureusement, il s’est trouvé à la tête d’une maison immense, et sa position l’a écrasé… Si le gracioso des Funambules débutait au Théâtre-Français, on le sifflerait ; de même tel aigrefin qui brillerait à la Bourse, parmi les prestidigitateurs de troisième ordre, ne sait point porter les millions. La pauvre tête de Reinhold a sauté ; il s’est cru un grand économiste ; il s’est agité follement pour masquer son impuissance, et a poussé jusqu’au grotesque les prétentions de sa vanité puérile… C’est lui qui est cause en grande partie de la retraite du vieux Moïse… il s’est jeté dans mille et une spéculations absurdes dont l’idée ne pouvait fermenter que dans son cerveau étroit !…

— Ses tentatives ont dû discréditer la maison ? dit M. de Rodach.

— Mon Dieu, pas précisément, répliqua le docteur ; Reinhold possède à ce sujet une certaine adresse. Ses spéculations, d’ailleurs, s’attaquent généralement à la misère, et la misère, qui ne sait pas se défendre, n’a pas même la force de se plaindre… Ce serait tout profit pour un homme de tête !… Occupez-vous de prendre au pauvre la moitié de son pain quotidien, et l’on vous déclarera philanthrope… L’affaire du Temple, qui est, en définitive, une damnable usure, puisque Reinhold, sous prétexte de payer le loyer de ces malheureux, leur prend une bonne part de leur bénéfice, lui a donné une réputation de charité fort recommandable… Ce qui est dangereux, c’est la multiplicité folle de ses entreprises et le droit qu’il a de puiser à notre caisse pour réaliser toutes ces pauvres lubies… Reinhold est pour la maison un fardeau inutile, une excroissance odieuse qui peut devenir mortelle, si on ne l’extirpe pas à temps.

— Et en votre qualité de docteur, demanda Rodach, auriez-vous l’envie d’essayer cette cure ?…

— Monsieur le baron, répondit Mira, j’ai des propositions fort importantes à vous soumettre, et j’espère que vous ne vous repentirez point de m’avoir accordé quelques minutes d’audience… Mais, auparavant, il me paraît indispensable de vous dire un mot au sujet des trois filles de M. de Geldberg…

» La plus jeune est encore une enfant. Elle ignore tout ce qui se passe dans la maison, et ses sœurs n’ont pas eu le temps de la perdre… »

Pour la première fois, depuis le début de l’entretien, l’œil de Rodach s’anima légèrement, et laissa percer de l’intérêt.

— La seconde, poursuivit le docteur, serait une excellente femme peut-être, si elle n’avait point de sœur aînée ; cette sœur aînée a pour mari un agent de change qui était riche et qu’elle a ruiné… Elle est belle comme un ange et méchante comme un diable… Si un compte pouvait s’établir entre elle et la maison, nous aurions bien à l’heure qu’il est quinze cent mille francs ou deux millions en caisse.

— Avait-elle donc une quatrième clef ? demanda le baron.

— Non, répondit Mira, mais elle se servait de celle de l’un de nous.

— Et que pouvait-elle faire de tout cet argent ?

— Elle est joueuse, mais elle gagne plus souvent qu’elle ne perd, et je la crois bien riche !… Elle doit avoir dans Paris un agent qui place sous un nom d’emprunt les sommes énormes qu’elle détourne journellement… C’est une femme étrange… un caractère fort, un esprit d’élite et point de cœur… ou du moins pas de pitié ! se reprit le docteur en appuyant son front contre sa main ; — car il y a en elle un amour profond, qui aurait pu être une vertu et qui l’a poussée plus avant dans le vice… C’est un être bizarre qui a deviné le mal et qui aurait compris le bien, une nature audacieuse et bien résolue, sachant tout oser et tout feindre, femme par le caprice désordonné, par la passion emportée, homme par la volonté indomptable, démon par l’astuce froide et la patience de tromper.

Le visage du docteur avait perdu ce masque de pédantisme glacé qui le couvrait d’ordinaire. Il y avait autour de ses lèvres un sourire amer et triste ; ses yeux rêvaient et les paroles tombaient comme malgré lui de sa conscience.

— Je l’ai connue enfant, poursuivit-il avec lenteur et d’une voix adoucie. — Je crois que c’était une belle âme !… Je l’ai connue jeune fille, et j’ai pu lire parfois dans le livre vierge de sa pensée… Sait-on ce que sont les femmes, et y a-t-il un Dieu ? Quand je songe à ces jours, je doute, voilà tout… Durant quelques mois, elle resta en équilibre entre ces deux voies ouvertes que les hommes ont appelées le bon et le mauvais… Livrée à elle-même, quelle route eût-elle choisie, je ne peux pas le dire… Ce qui est certain, c’est qu’il y eut une voix pour murmurer des paroles de séduction à son oreille… Un homme se trouva sur son chemin pour lui dire que la vertu n’est que mensonge, et qu’il n’y a rien au ciel… Un homme à la parole railleuse, au doute sincère et profond ; un homme qui se fit un bonheur de glacer ses jeunes élans et de façonner l’âme de la jeune fille à l’image de son âme, à lui, qui était usée et flétrie… Cet homme l’aimait d’un amour impossible à peindre, et il la posséda…

Le docteur s’interrompit pour respirer avec force ; sa poitrine semblait s’élargir ; un éclat fauve s’allumait dans son œil.

— Ce fut un triomphe plein d’enivrement, reprit-il d’un accent ému. Sara était belle comme une perle d’Orient… Elle entrait dans sa quinzième année… Jamais fille d’Ève ne fut si comblée de grâces et de charmes… L’homme qui fut son maître un instant avait dépassé déjà depuis bien des années les limites de la jeunesse : il aurait pu être le père de sa maîtresse ; — mais cet homme, depuis les jours de son adolescence, comprimait de force les élans de son cœur, et se donnait tout entier à des labeurs solitaires… Cet homme n’avait jamais aimé ; il ne savait que les misères de la passion et ces poignants désirs qui tourmentent l’anachorète. Ce fut le paradis ouvert !…

Rodach écoutait, les mains croisées sur ses genoux ; sa physionomie et son attitude peignaient la plus sincère indifférence. Le docteur, au contraire, était ému jusqu’à l’angoisse.

Cela formait un contraste bizarre. Le Portugais, d’ordinaire si calme et si roide, laissait passer l’unique passion de sa vie, qui s’exhalait en une plainte triste et presque poétique ; mais cette plainte glissait sur l’âme de son compagnon comme un vain bruit. — Rodach ne témoignait nulle impatience ; son regard ne donnait nul signe d’intérêt.

Et le docteur poursuivait, emporté sur la pente de ses souvenirs ; on ne l’encourageait point, et il continuait d’épancher son âme, comme un enfant trop faible pour garder un secret, lui dont la conscience close ne s’était jamais ouverte aux regards d’un ami !

C’était un étranger qu’il choisissait pour confesseur ; c’était presque un inconnu, c’était peut-être un ennemi…

— Cela dura deux ou trois mois, reprit-il. On peut vivre des années seul et triste, après quelques jours d’un si grand bonheur !… Monsieur le baron, avez-vous deviné qui était cet homme ?

— Non, répondit Rodach d’un air distrait.

José Mira le regarda un instant en silence. On eût dit que ses yeux caves, et dont la prunelle morne n’avait jamais reflété peut-être un sentiment de pitié, allaient pleurer.

— C’était moi ! continua-t-il d’une voix étouffée.

Le baron ne manifesta point de surprise.

— Entendez-vous, monsieur ! s’écria le docteur avec une sorte d’emportement, — c’était moi ! Je m’étais glissé auprès de l’enfant sans défiance ; j’avais dépensé des années à façonner ce cœur à ma guise, et, pour ce long travail, j’eus deux mois de bonheur !… Devinez-vous ?… Après ces deux mois, je restai amoureux, plus amoureux !… je devins fou ; on me fit esclave !… et, depuis ces deux mois, quinze ans se sont écoulés !…

Les lèvres de Mira tremblaient convulsivement, et la pâleur de sa joue était livide.



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CHAPITRE III.
JEUDI, 8 FÉVRIER, À MIDI.


— Monsieur, dit Rodach à Mira, je pense que vos confidences doivent se rapporter plus ou moins à l’état présent de la maison de Geldberg… mais je ne saisis pas le lien, et je vous prie de me le rendre sensible.

Une fois en sa vie, le docteur avait mis son âme à nu ; il la referma froissée.

Il venait de confesser un crime odieux, comme on raconte les épisodes parfumés d’un premier amour. C’étaient ses beaux jours à lui, ses souvenirs aimés, son âge d’or. Il eut de l’indignation à voir le baron rester froid devant sa confidence.

— Comme vous le dites, monsieur, répliqua-t-il en rappelant brusquement son calme habituel, — cela se rapporte à la maison de Geldberg… Je ne me serais pas permis de prendre vos moments pour écouter un récit qui n’eût regardé que moi seul… Un seul mot vous fera tout comprendre : Sara me doit plusieurs millions.

— Et vous avez sans doute des titres ?

— Je n’ai rien.

Le baron attendit que Mira s’expliquât davantage.

La figure de celui-ci exprimait maintenant de la défiance, et il semblait au regret de s’être avancé, mais il n’était plus temps de reculer.

— Monsieur le baron, reprit-il d’un ton chagrin, je ne puis dire que j’aie conservé tout l’espoir qu’avait fait naître en moi votre venue… la froideur avec laquelle vous accueillez mes ouvertures me donne à craindre de m’être trompé sur vos véritables intentions… Néanmoins, j’irai jusqu’au bout… je suis fou, je vous l’ai dit, et ma folie est incurable, car j’aimerai toujours cette femme qui me hait et qui désire ma ruine… Mais toute folie a ses heures lucides… Quand je suis loin d’elle et que je réfléchis, je me révolte : je désire ardemment me soustraire à son joug… mes pensées d’ambition que sa tyrannie tue, renaissent plus vivaces et plus fortes… la fortune qu’elle m’a prise, je veux la regagner !… la maison de Geldberg qu’elle a minée d’un côté, tandis que Reinhold et Abel la sapaient de l’autre, je veux la relever, la relever à mon profit, — à mon profit et au vôtre, monsieur le baron de Rodach, s’il vous plaît d’abandonner mes deux collègues, pour devenir exclusivement mon allié.

Il était dit que le baron ne s’étonnerait de rien.

— Cela ne me paraît pas impossible, monsieur le docteur, répliqua-t-il le plus naturellement du monde ; — veuillez seulement vous expliquer tout à fait.

Le docteur José Mira ne gardait aucune trace de l’émotion qui l’avait surpris naguère, mais son visage n’avait pas non plus en ce moment cette expression d’immobilité morne que nous lui avons vue jusqu’ici. Il regardait le baron en face, et ses yeux avaient un rayon vif d’intelligence et de volonté.

Rodach attendait, impassible et prêt à tout.

— La maison de Geldberg est à nous, poursuivit le docteur, si nous voulons agir de compagnie… Le rendez-vous que je vous ai demandé n’avait pas d’autre objet que celui-là.

— Monsieur le docteur, je vous écoute.

— Vous arrivez d Allemagne avec des traites sur nous pour une somme considérable… vous nous tenez… il se trouve que votre intérêt est de nous ménager et même de nous soutenir ; mais votre intérêt pourrait être tout autre, et, en ce cas. Dieu sait que la maison serait bien malade !…

» Suivez, je vous prie, avec attention. Abel n’a rien qu’une demi-douzaine de chevaux qu’il croit de race : Reinhold, malgré son adresse et son absence de préjugés, n’a que des dettes. Madame la comtesse Lampion est riche, mais sa fortune ne nous regarde pas. Quant au vieux Moïse, je ne sais trop que dire ; il y a autour de lui un mystère que je n’ai point deviné… Cette solitude où il se confine doit cacher quelque chose, — mais que cache-t-elle ?

» J’ai acquis la certitude que personne, dans la maison, n’en sait plus long que moi à ce sujet ; ses employés, son fils, ses filles partagent la même ignorance.

» En tout cas, quel que soit son secret, il est évident que la maison ne peut point compter sur lui.

» Et la caisse sociale est vide… Je pense que vous me comprenez ?…

— Je commence… veuillez achever.

— Mon Dieu ! il ne me reste pas grand’chose à ajouter, sinon que madame de Laurens me doit une somme énorme, et qu’avec l’adresse je puis la recouvrer.

— Après…

— La somme recouvrée, je me trouve riche vis-à-vis de mes associés pauvres… vous arrivez menaçant ; moi seul je possède les moyens de vous satisfaire… il est évident que si nous nous liguons, la maison est entre nos mains.

— C’est vrai, dit Rodach ; — mais n’est-elle pas déjà entre les miennes ?

— Permettez !… Je puis avoir mon argent dans quelques jours… Si la maison solde votre compte, vous perdez en réalité la seule arme qui puisse nous faire peur ; car, soit dit entre nous, monsieur le baron, les secrets que vous avez pu surprendre sont graves… mais il y a bien longtemps que tout cela est passé !… mais le château de Bluthaupt est bien loin de Paris, et il faudrait des preuves…

— J’ai des preuves, interrompit le baron ; — quelque part dans Paris, j’ai déposé ce matin une petite caisse apportée d’Allemagne, et qui contient de quoi vous faire monter tous les trois sur l’échafaud, messieurs les associés de Geldberg.

Le docteur recula instinctivement sur son fauteuil, et attacha sur Rodach son regard épouvanté.

Celui-ci n’avait jamais montré un visage plus calme.

— Je n’ai point parlé de cela devant ces messieurs, reprit-il, — parce qu’ils ont baissé pavillon tout de suite, et que la menace m’a paru superflue vis-à-vis de gens qui s’avouaient vaincus d’avance… À vous, monsieur le docteur, je vous en parle, mais froidement, remarquez-le bien, et sans intention de vous effrayer… La preuve, c’est que je vous dis volontiers tout de suite que je ne suis pas éloigné d’accepter votre alliance.

Le front de Mira s’éclaircit un peu.

— Pourrait-on savoir ce que contient cette cassette ? murmura-t-il avec un reste de crainte.

— Je n’ai nulle raison pour en faire un mystère… Elle contient des lettres de vous, monsieur le docteur, datées du château de Bluthaupt en 1823 et 1824… Ces lettres sont rédigées, je dois le dire, avec une extrême prudence, mais elles se trouvent expliquées ou à peu près par d’autres lettres de Van-Praët, du Madgyar, de M. de Reinhold et de Mosès Geld lui-même, écrites à diverses époques…

— Et comment avez-vous pu vous procurer tout cela ? murmura le Portugais.

— C’est la chose du monde la plus simple… Zachœus Nesmer était votre associé à tous, mais non votre ami… Il vivait incessamment dans la pensée qu’un conflit pouvait, d’un jour à l’autre, s’élever entre vous… et, depuis la première heure de votre association, il préparait des armes pour le moment de la bataille.

— Depuis plus de vingt ans ! dit Mira…

— Mon Dieu oui… ces têtes germaniques ont la bosse de la prudence… Si jamais nous en venons à une discussion, docteur, je vous donnerai des détails beaucoup plus satisfaisants sur le contenu de ma cassette, car je suis loin de vous en avoir fait l’inventaire complet… Mais aujourd’hui, nous sommes en paix et nous pouvons reprendre notre négociation sans nous préoccuper d’un cas de guerre qui pourra ne jamais venir.

Le docteur avait compté d’abord sur une réussite tout aisée ; puis il avait presque désespéré, tant la batterie démasquée tout à coup par son adversaire lui avait semblé redoutable. Maintenant, il reprenait espoir ; ces armes, si terribles qu’elles fussent, Rodach hésitait à s’en servir ; donc, il avait un intérêt à ne point entamer la guerre.

Tandis que le docteur réfléchissait, faisant au-dedans de lui-même une manière de bilan de ses périls et de ses chances, Rodach reprit, comme s’il avait eu intention de le rassurer :

— Établissons bien la situation, je vous prie… Je suis fort, mais quelle raison pourrais-je avoir de vous nuire gratuitement ?… Mon intérêt est manifeste : je veux recouvrer pour mon pupille les créances de la succession Nesmer ; et en même temps, si la chose n’est pas impossible, me créer à moi-même, en tout bien tout honneur, une petite fortune.

Le front du Portugais se rasséréna tout à fait. Le baron découvrait enfin un côté faible. On allait s’entendre.

— Il est bien évident, reprit Rodach, que je n’ai pas attendu ce moment pour comprendre le véritable état des choses… la preuve, c’est que j’ai déjà tiré vingt mille francs de ma poche, et que je me suis mis complètement à la disposition de la maison. Pour moi, le principal c’est que la maison vive et qu’elle ait de quoi payer… Maintenant, vous m’offrez quelque chose de mieux, un partage à deux au lieu d’un partage à quatre… avant d’accepter, j’ai voulu seulement vous faire bien sentir que je pourrais exiger la part du lion…

— Et que vous êtes généreux en ne prenant que moitié, interrompit le docteur. — Je vous accorde cela, monsieur de Rodach, d’autant plus aisément, que c’est sur vous que je compte pour obtenir mon apport dans notre nouvelle société.

— Cette fois, je ne comprends pas du tout, dit le baron.

— Ne vous ai-je pas avoué que j’aime cette femme ! murmura le docteur. — Que je l’aime d’une passion incurable et insensée !… Ne vous ai-je pas avoué que je suis son esclave, et qu’un mot d’elle suffit pour me faire tout oublier !… Si je me rends vers elle moi-même, je suis sûr d’avance d’être vaincu, et je n’espère qu’en votre aide…

— Mon aide vous est acquise, répliqua Rodach sans hésiter ; donnez-moi les moyens de plaider votre cause, et je la plaiderai.

Le docteur rapprocha son fauteuil, tant il eut de contentement à voir la négociation marcher ainsi sur des roulettes.

Il caressa de nouveau sa large boîte d’or, et recommença toute la pantomime que nous avons décrite au début de cette entrevue.

C’était pour lui une manière d’exorde muet et par insinuation.

Au bout de quelques secondes, il mit ses deux coudes sur ses genoux et se pencha en avant ; puis il reprit la parole d’une voix discrète et toute confidentielle.

Rodach l’écoutait attentivement.

Cela dura dix minutes, au bout desquelles le baron se leva.

— C’est une affaire entendue, monsieur le docteur, dit-il. Je n’ai point encore pris de rendez-vous à Paris depuis mon arrivée, par conséquent l’heure et le jour me sont indifférents.

— Il faut songer aux échéances, répondit Mira ; c’est jour de payement le 10… S’il vous plaît, je prendrai rendez-vous pour le 8.

— Pour le 8, soit.

— À midi, si l’heure peut vous convenir.

— Midi me convient parfaitement.

— N’oubliez pas surtout !… jeudi prochain, 8 février, à midi, vous serez chez madame de Laurens.

— Je m’y engage, monsieur le docteur.

— Monsieur le baron, je compte sur vous et je vous prie d’accepter mes remerciements bien sincères.

Mira tendit sa main que Rodach toucha.

Ils se séparèrent, et, au moment où Rodach passait le seuil, il put entendre la voix du docteur qui répétait par excès de précaution :

— Jeudi, 8 février, à midi !…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

C’était dans une sorte de boudoir, meublé avec un luxe fort coûteux, mais privé jusqu’à un certain point de ce goût qui donne du prix à toutes choses.

Il y avait des meubles magnifiques, affectant des formes bizarres et des façons prétentieuses de se tenir sur leurs quatre pieds. Le tapis valait son pesant d’or ; les rideaux éblouissaient, et les draperies qui habillaient les murailles se cachaient presque sous une profusion de cadres guillochés. On voyait là quelques tableaux de maîtres et beaucoup de croûtes, achetées un prix fou. Les billets de banque ne savent point donner le sentiment d’artiste, ni même ce tact irraisonné qui était, dit-on, l’apanage des vrais grands seigneurs.

Un pain de sucre, enveloppé de brocard, est toujours un pain de sucre, et Turcaret a beau faire…

Outre les tableaux, il y avait des statuettes, des vases du Japon et toutes sortes de chinoiseries.

La cheminée était encombrée, la console regorgeait, les étagères fléchissaient.

C’était un de ces réduits où l’on ne peut point entrer, quand on a le caractère bien fait, sans dire : C’est un petit musée ! Quelle nature d’artiste vous avez ! C’est un vrai sanctuaire ! délicieux ! ravissant ! adorable ! — et autres…

L’impôt est fixé ; il faut dire cela ou ne point passer sur le seuil.

La divinité du temple était ici tout bonnement le jeune M. Abel de Geldberg.

Au moment où nous soulevons un coin de la draperie de soie qui tombait à plis chatoyants sur la porte d’entrée, Abel était assis au coin de son feu, vis-à-vis du baron de Rodach.

Le jeune M. de Geldberg avait une robe de chambre inouïe, et des babouches comme il n’est point possible d’en rêver.

Dans l’impuissance où nous sommes de peindre convenablement les suavités de sa chauffeuse favorite, nous faisons appel à l’imagination de nos lecteurs.

Il n’y avait pas plus d’une minute que le baron avait été introduit. Abel venait d’achever les compliments préliminaires, et lui offrait des cigares de la Havane dans un étui O-jib-be-was.

Le baron accepta le cigare, sans trop regarder l’étui.

— Mon Dieu, monsieur le baron, dit Abel en lui tendant du feu dans une cassolette fabriquée aux sources du Nil, — j’ai pris la liberté de vous faire venir dans ma pauvre mansarde, et j’espère que vous voudrez bien m’excuser.

Le baron lui rendit la cassolette, et lança une bouffée tout affirmative.

Il était peut-être le premier mortel qui fût entré dans le sanctuaire sans dire une sottise, en lorgnant les croûtes somptueusement encadrées.

Abel lui en gardait de la rancune ; mais le peu d’esprit qu’il avait suffit à comprendre que la rancune serait ici dépensée en pure perte.

— C’est fort aimable à vous, monsieur le baron, reprit-il en mettant à manier le meuble abyssinien toute l’aisance d’un connaisseur, — d’avoir bien voulu vous souvenir de ma petite requête…

— Je suis venu, monsieur, répondit Rodach, parce que, dans la position où nous nous trouvons vis-à-vis l’un de l’autre, j’ai pensé que vous pourriez avoir à me faire quelque ouverture importante.

Abel s’était improvisé à l’avance toute une série de façons cavalières ; mais la froideur de M. de Rodach dut changer ses allures et couper court à toute tentative de familiarité prématurée.

— Monsieur le baron, répliqua-t-il, vous ne vous êtes point trompé ; j’ai en effet une proposition à vous faire, et je désire vivement qu’elle vous agrée… Dans la crainte d’abuser de vos moments, j’entrerai, s’il vous plaît, tout de suite en matière.

Rodach approuva d’un geste courtois, et s’arrangea commodément pour écouter.

— Voici le fait, poursuivit Abel : depuis fort longtemps, j’ai cru m’apercevoir que le docteur Mira et M. le chevalier de Reinhold ont un ou plusieurs secrets auxquels ils ne me font point l’honneur de m’initier… Aujourd’hui, quelques mots prononcés par vous ont changé mes doutes en certitude. Je ne vous demande aucune révélation à ce sujet, monsieur le baron ; mais il est évident pour moi qu’il y a, dans le passé de Reinhold et de Mira, quelque ténébreuse histoire où se trouve mêlé, de manière ou d’autre, M. de Geldberg, mon père…

— Il y a, en effet, quelque chose comme cela, répondit Rodach.

Abel attendit une seconde, croyant que son compagnon allait ajouter quelques mots d’explications ; il n’en fut rien.

Le baron brûlait son cigare avec la lenteur d’un adepte, et lançait au plafond de belles spirales de fumée.

— C’est donc un fait acquis, poursuivit Abel ; eh bien ! monsieur, malgré mon ignorance entière à cet égard, je puis vous affirmer hardiment que mon pauvre père fut une dupe entraînée et non point un coupable… Je connais sa nature faible et bonne… et je connais le caractère de messieurs mes associés… Il est inutile de chercher ici ses phrases :

» Reinhold est un misérable que rien n’arrête, et ce lugubre coquin de docteur ne vaut pas mieux que Reinhold !… »

— Est-ce pour me dire cela que vous m’avez donné un rendez-vous ? demanda Rodach en secouant du petit doigt la cendre de son cigare.

— Non, monsieur, répondit Abel ; je vous ai demandé une entrevue, parce que votre intérêt m’a semblé le même que celui de la maison, et parce que j’ai voulu mettre en vos mains une affaire dont l’issue est pour nous tous, — je parle commercialement, — une question de vie ou de mort.

Abel se recueillit un instant, pour se rappeler les termes préparés de son discours ; puis il poursuivit :

— Meinherr Fabricius Van-Praët, d’Amsterdam, a sur nous une créance exigible de près d’un million et demi.

— Ah ! fit Rodach négligemment, — tant que cela ?…

— Je puis mieux que personne en donner le chiffre, puisque je suis chargé de traiter directement avec la maison Van-Praët… Voilà déjà plusieurs mois que ce correspondant, à bout de patience, nous a fait parvenir des menaces… s’il n’a point usé encore de rigueur envers nous, je puis l’attribuer sans vanité à la diplomatie que j’ai déployée dans cette affaire. Mais toute chose a un terme… J’ai lieu d’être convaincu que le dernier délai de quinzaine accordé sur mes sollicitations pressantes ne sera désormais prolongé sous aucun prétexte.

— Et quand expire ce délai ? demanda le baron.

— Samedi prochain.

— Vous auriez encore le temps d’écrire…

— J’ai trop écrit !… une lettre nouvelle ne servirait absolument à rien… Je sais que les pouvoirs de la maison Van-Praët sont chez un agréé de Paris, et que les poursuites commenceront, en cas de non payement, samedi dans la journée.

Le baron tira son cigare de sa bouche, et le considéra fort attentivement.

— Mon cher monsieur, dit-il, vous m’annoncez là une nouvelle excessivement fâcheuse… Mais il me semble que je n’y puis rien.

— Peut-être, répondit Abel. — J’ai lieu de croire que meinherr Van-Praët serait disposé à nous traiter moins rigoureusement, s’il n’avait été poussé contre nous dans le temps par Yanos Georgyi et le patricien Nesmer lui-même… En définitive, son intérêt bien entendu ne serait point de faire tomber la maison… Je me rendrais bien auprès de lui de ma personne, mais, s’il faut dire toute la vérité, je crains de quitter Paris, et de laisser la maison entre les mains de ces deux hommes, qui l’ont déjà entraînée si près de sa ruine.

— Je conçois cela, dit Rodach très-sérieusement.

C’était le premier mot que l’on pût prendre pour un encouragement, et le jeune M. de Geldberg s’en trouva tout ragaillardi.

— Tandis que vous, monsieur le baron, reprit-il, je ne sais pas pourquoi je vous confierais tout ce que je possède au monde.

— C’est bien de l’honneur…

— Non pas !… Je suis doué, à ce qu’on dit, d’un esprit singulièrement pénétrant… je vous ai jugé tout de suite, et la rudesse même de votre franchise vous a gagné mon estime… Et puis vous êtes gentilhomme ; entre gentilshommes, on se comprend bien mieux et bien plus vite… Si ces misérables, que je suis forcé d’appeler mes associés, avaient une goutte de sang noble dans les veines…

Rodach eut la vertu de ne point sourire…

— Il me semble que M. le chevalier de Reinhold… commença-t-il.

Abel haussa les épaules avec pitié.

— Bourgeois, cher monsieur, répliqua-t-il, bourgeois depuis les cheveux de sa perruque jusqu’à la plante de ses pieds plats !… vous n’avez pas d’idée de ce que je souffre !… Mais, pour en revenir, il est certain que votre position vis-à-vis de nous vous rend excessivement fort… moi, d’un autre côté, je porte le nom auquel se rattache tout le crédit de la maison… Si une fois l’affaire Van-Praët est heureusement arrangée, je regarde la crise comme finie, et je crois que l’avenir est à nous… je vous parle avec une complète franchise ; veuillez me répondre de même. Ne pensez-vous pas que nous pourrions éliminer ces deux hommes, que nous méprisons également, et former à nous deux une association ?

— Si fait, répliqua le baron.

La figure d’Abel s’éclaira.

— Parbleu ! s’écria-t-il, je suis enchanté de vous entendre parler ainsi, cher monsieur… ces deux êtres me pèsent plus encore que je ne puis le dire !… et il me sera, au contraire, infiniment honorable d’avoir pour associé un homme tel que vous !

Rodach salua.

— Je ne fais pas ici de compliments, poursuivit le jeune homme, — et, pour vous donner une preuve de la profonde confiance que j’ai en vous, je suis prêt à remettre entre vos mains cette affaire Van-Praët, qui est tout l’avenir de la maison… Consentiriez-vous à vous en charger ?

— Très-volontiers, — répliqua Rodach. — Nos intérêts sont ici évidemment les mêmes, et certaines connaissances que j’ai pu tirer de Zachœus Nesmer, mon ancien patron, me donneront, je l’espère, quelque autorité auprès de votre correspondant hollandais.

Abel eut un sourire où il tâcha de mettre beaucoup de finesse.

— J’ai bien compté un peu là-dessus, dit-il ; malgré mon ignorance de tous vos secrets, je fais mes petites observations, et j’agis en conséquence.

— Zachœus me l’avait dit bien souvent, riposta Rodach avec son grand sérieux ; — le jeune monsieur de Geldberg a un mérite au-dessus de son âge…

Abel prit cet air trop modeste où perce la naïveté de l’orgueil.

— Pur compliment ! murmura-t-il ; mais entendons-nous pour l’affaire de Van-Praët… Nous sommes au lundi, il faut deux jours pour recevoir des lettres d’Amsterdam… Si vous n’êtes pas chez Van-Praët jeudi, 8 février, dans la matinée, le contre-ordre n’arrivera pas à temps.

— Rien ne m’empêche, répliqua Rodach, d’être chez Van-Praët jeudi dans la matinée.

— Vous n’avez pas d’affaires à Paris ?

— Aucune ; j’arrive.

Abel se frotta les mains.

— C’est au mieux, s’écria-t-il ; j’avais peur de quelque obstacle ; mais maintenant j’ai votre parole et je ne crains plus rien… j’ai vu tout à l’heure, dans notre chambre du conseil, la manière dont vous traitez les affaires… et je parierais ma tête que vous aurez un plein succès !

— Je l’espère ainsi, dit Rodach.

— Quand vous reviendrez, nous nous occuperons de mes chers associés… pendant votre absence, je me charge de préparer les voies.

Rodach se leva et jeta dans le foyer le reste de son cigare.

— Je compte sur votre habileté, mon cher monsieur, dit-il, et, quant à moi, je ferai de mon mieux.

— Souvenez-vous qu’il faut être rendu à Amsterdam jeudi prochain, 8 février, à midi au plus tard !

— Je partirai demain en poste, et je prends l’engagement formel de frapper jeudi prochain à la porte du digne Van-Praët avant que midi ait sonné.

— Voulez-vous que je vous fasse la conduite jusqu’au premier relai ? demanda Abel.

— Si ce n’est point pour vous trop de peine, j’accepte avec reconnaissance.

— Comme cela, pensa le jeune homme, je serai bien sûr qu’il partira ! En vous conduisant, poursuivit-il tout haut, je vous apporterai ma procuration, tous les dossiers de l’affaire, et je vous donnerai les derniers renseignements qui pourront vous être utiles… À demain donc, cher monsieur !

— Cher monsieur, à demain.

Les deux nouveaux associés se serrèrent la main d’amitié grande, et M. le baron de Rodach prit congé.

Quand il fut sorti, le jeune Geldberg se frotta les mains d’un air triomphant.

— Quelle corvée de moins ! s’écria-t-il ; voilà un brave homme qui se croit sans doute bien profondément diplomate, avec son air grave et sa froideur d’emprunt !… Il n’en est pas moins vrai qu’il a fait tout ce que j’ai voulu.

Il eut un rire machiavélique, et se regarda dans sa glace pour voir s’il ressemblait aux portraits de feu M. de Talleyrand.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il y avait dix minutes environ que Rodach avait quitté le sanctuaire du jeune de Geldberg.

Il se promenait bras dessus bras dessous avec M. le chevalier de Reinhold sur une petite terrasse communiquant avec l’appartement de ce dernier.

Ils poursuivaient une conversation commencée.

— Je savais bien que nous nous entendrions à merveille, disait le chevalier ; — d’abord vous avez trop d’esprit pour n’être pas entièrement de mon avis sur ce petit sot d’Abel, et sur ce malheureux docteur, qui me représente toujours un traître de mélodrame. Évidemment, il faut les éliminer tous les deux… En second lieu, vous êtes trop habile pour ne pas sentir l’extrême importance de cette démarche auprès du Madgyar Yanos… Mais il ne suffit pas de reconnaître tout cela, et le temps nous presse furieusement.

— Je ne demande pas mieux que d’agir, répliqua Rodach.

— À la bonne heure !… Voyez-vous, il est pour moi manifeste que le seigneur Yanos et meinherr Van-Praët se sont entendus pour nous attaquer en même temps… Ils ont fixé tous les deux au 10 de ce mois leur dernier délai… Eh bien ! parons le coup qui me regarde, et laissons cet étourneau d’Abel se débrouiller comme il pourra !

— Cela me va.

— Il ne pourra rien contre les poursuites de son gros Hollandais, et nous ne l’en trouverons que plus facile à écraser…

— C’est clair comme le jour.

— Mais il ne faut pas nous endormir, savez-vous ! nous n’avons que tout juste le temps, et, pour bien faire, baron, il faudrait que vous fussiez à Londres… attendez donc !

Il compta sur ses doigts, puis il reprit :

— Jeudi prochain, 8 février, avant midi.

— C’est au mieux, dit Rodach.

— Voyons, réfléchissez bien… N’avez-vous nul empêchement ?

— J’arrive d’Allemagne, et je n’ai encore vu personne.

— Alors, vous pouvez me donner une certitude ?…

— Je puis prendre l’engagement très-sérieux, interrompit M. Rodach, — de me trouver à Londres jeudi prochain, 8 février, avant l’heure de midi…
CHAPITRE IV.
LE CHEVALIER DE REINHOLD.


José Mira et Abel de Geldberg avaient certes d’excellentes raisons pour se concilier l’aide du baron de Rodach. Mira se sentait faible contre un amour de quinze ans, d’autant plus puissant qu’il avait duré davantage et qu’il trônait au fond d’un cœur vide, où tout autre sentiment s’était éteint. Abel voulait rester à Paris, où le retenaient impérieusement sa danseuse et ses chevaux d’abord, puis la crainte de quelque coup pendable, monté, en son absence, par ses deux dignes associés.

Le docteur et Abel voyaient, en outre, que la maison était entre les mains de M. de Rodach. L’avance considérable qu’il avait faite de lui-même et sans y être poussé leur donnait une haute idée de sa position financière, et faisait en même temps supposer chez lui une facilité de caractère dont il serait aisé de profiter.

De là les offres d’association. Et ces offres n’étaient point, comme tout le reste, une comédie jouée.

Abel et Mira souhaitaient bien sincèrement enter leur faiblesse attaquée sur la force de cet homme, qui semblait riche et ferme.

Mais ni Abel ni Mira n’avaient, pour ce faire, des motifs si pressants que ceux de M. le chevalier de Reinhold.

Celui-ci était en effet dans la même situation qu’eux ; en outre, il avait à régler une affaire difficile et dont sa poltronnerie s’exagérait les dangers réels.

L’échec qu’il venait de subir, dans le duel de Verdier contre le jeune Franz, diminuait de beaucoup sa confiance en lui-même, et laissait subsister des embarras dont il avait cru se délivrer.

Il était malade d’esprit, et voyait tant d’obstacles surgir le long de sa route, que le découragement lui venait ; il lui fallait absolument un auxiliaire.

En ce moment où sa faiblesse morale était doublée par l’insuccès, la seule pensée d’affronter le Madgyar Yanos lui donnait le vertige, et ce voyage de Londres l’épouvantait à tel point, qu’avant de l’entreprendre, il eût regardé, les bras croisés, la ruine de la maison de Geldberg.

Ce Madgyar était un terrible homme. Vingt ans écoulés n’avaient point changé sa nature batailleuse. Il avait fait fortune, mais il avait gardé ses colères sauvages, et ne savait point dénouer une discussion autrement qu’avec le sabre.

Cela même lui avait fait une renommée dans la cité de Londres. Il était lion de par ses grands pistolets. Dans la ville anglaise, où toutes les sortes d’excentricités sont appréciées, on admirait fort ce marchand qui avait eu cinquante duels et jamais de procès.

Le pauvre chevalier de Reinhold aurait mieux aimé avoir cinq cents procès qu’un seul duel.

Aussi, à voir le baron de Rodach accepter si aisément ses ouvertures, il ne se sentait pas de joie.

C’était là un succès ! le baron allait affronter la bataille à sa place, et lui retirer les marrons du feu. — Quel digne homme que ce M. de Rodach !

Comme il était venu à propos, avec ses grands airs de menace qui avaient abouti à toutes sortes de gracieusetés ! Il payait les dettes de la maison ; il promettait de l’argent pour cette fête d’Allemagne, qui était comme le va-tout du jeu hardi que jouaient les associés de Geldberg ; il se faisait fort de réparer quelque jour la maladresse de ce coquin de Verdier ; enfin, il acceptait une mission diabolique qui pouvait réussir, mais où il y avait assurément des balafres en perspective.

Et tout cela pour recouvrer des créances auxquelles, la prospérité une fois revenue, on tâcherait bien de ne point faire honneur !

Le digne homme ! l’excellent homme ! et que le patricien Zachœus Nesmer avait eu raison de mourir !…

Ce brave M. de Rodach menaçait bien quelquefois, et il avait en main des armes qu’on ne pouvait point dédaigner, mais c’étaient des armes courtoises ; il n’en voulait point faire usage, et, au lieu de frapper, il aidait, le charitable cœur !

Reinhold se moquait de lui au fond de l’âme, et riait sous cape tant qu’il pouvait.

— Il est évident, monsieur le baron, dit-il, que vous avez compris d’une façon toute supérieure le fort et le faible de votre position vis-à-vis de nous… D’autres auraient essayé follement des mesures rigoureuses, mais votre haute raison vous en a montré le danger… Avec la marche que vous suivez, vous êtes bien sûr non-seulement d’être payé intégralement, mais encore de vous faire l’un des chefs delà maison de Geldberg, qui, j’en ai l’espérance, ne connaîtra bientôt plus que deux chefs, — vous et moi, monsieur le baron.

— J’en accepte l’augure, répliqua Rodach.

— À merveille ! pensait Reinhold, garde tant que tu voudras cet air rogue et froid, mon camarade !… Tu as, ma foi, bien le droit d’être fier, et la besogne que tu fais te vaut ma sincère estime !…

— On se rend à Londres en trente-six heures, reprit-il tout haut, — mais personne ne peut compter sur la mer, et pour être sûr d’arriver à temps, vous feriez bien de partir dès demain matin.

— Je n’ai absolument rien à faire à Paris, répliqua le baron, sinon quelques commissions de peu d’importance, qui prendront à peine ma soirée d’aujourd’hui… je partirai quand vous voudrez.

Reinhold lui serra le bras fort amicalement.

— Vraiment, baron, il faut vous admirer ! s’écria-t-il. Toujours prêt !… jamais d’obstacles !… Comme tout marchera merveilleusement, quand nous dirigerons à nous deux les affaires de la maison !… Pour ma part, je me sens disposé à être non-seulement votre associé, mais votre ami, dans toute la force du mot !…

Reinhold mit une belle chaleur à prononcer cette déclaration.

Il y eut comme un tressaillement léger dans les muscles du visage de M. le baron de Rodach, qui était resté jusqu’alors impassible. Sa paupière se baissa, mais pas assez rapidement pour cacher un vif éclair qui scintilla dans son œil ; une ride amère se creusa sous sa moustache rabattue.

Ce fut l’affaire d’une seconde. Le chevalier de Reinhold n’eut pas le temps de s’en apercevoir.

Tout ce qu’il remarqua, ce fut l’accent bizarre que prit la voix du baron, tandis qu’il répondait :

— Entre associés, monsieur de Reinhold, il est toujours fort bon d’être ami, et rien ne s’oppose à ce que je sois le vôtre.

Le chevalier releva les yeux avec défiance, tant le ton de M. de Rodach contrastait avec ces pacifiques paroles. Il s’attendait presque à rencontrer un visage devenu hostile et de menaçants regards.

Mais les traits du baron avaient repris instantanément leur immobillité froide.

— Avant de nous séparer, poursuivit-il, je vous prierai de me donner tous les renseignements nécessaires pour mon voyage de Londres, et les papiers qui peuvent avoir trait à la mission dont je me charge.

Reinhold rentra dans son appartement et se dirigea vers son secrétaire. Au moment où il mettait sa clef dans la serrure, une réflexion parut le retenir…

— C’est que cela va être bien long ! dit-il ; les comptes sont un peu compliqués… Je pense vous avoir touché quelques mots de certain mariage qui est pour moi une affaire capitale… Je suis auprès de la jeune fille, et surtout auprès de sa mère, dans toute la ferveur de ces empressements bucoliques qui précèdent les fiançailles… Or, voici venir l’heure où je me rends chaque jour chez madame la vicomtesse d’Audemer… Vous serait-il indifférent de me donner un instant dans la soirée ?

— Impossible, répliqua Rodach, ce voyage, sur lequel je ne pouvais compter, va faire de moi un homme excessivement occupé jusqu’à la nuit.

— À cela ne tienne, cher monsieur !… Si vous voulez me laisser votre adresse, je me rendrai chez vous aussi tard que vous voudrez.

Le baron hésita un instant avant de répondre.

— Cher monsieur, dit-il enfin, je suis un homme à manies… j’aime à être absolument libre en voyage, et, je ne donne jamais mon adresse.

Le chevalier eut un malicieux sourire, et fit du doigt une menace maligne.

— Quelque histoire amoureuse ! je gage ! s’écria-t-il. Nous ne sommes pas sans savoir qu’il y a de belles dames en Allemagne ; et M. le baron n’est sans doute pas seul.

— Permis à vous de donner carrière à votre imagination, monsieur le chevalier.

— Mille pardons si j’ai été indiscret ! mais il faut pourtant que vous ayez ces documents avant votre départ.

— Voici bien une chose qui arrangerait la difficulté, — mais j’ai peur de déranger encore vos habitudes…

— Voyons, dit Rodach.

— D’ici à Boulogne, la diligence va plus vite que la malle-poste…

— Je vais arrêter ma place en sortant d’ici.

— Si vous n’y voyiez pas d’empêchement, j’aurais l’honneur de vous conduire jusqu’aux messageries et nous causerions en chemin.

Tout en parlant Reinhold se faisait le même raisonnement qu’Abel de Geldberg, et il se disait, lui aussi :

— Comme cela je serai bien sûr de mon homme, et tout faux-bond sera impossible…

Mais Rodach n’avait nulle envie de se soustraire à cette épreuve.

— Cela m’arrange parfaitement, répondit-il ; je serai chez vous demain de bonne heure, et nous partirons ensemble… Maintenant je vous laisse à vos affaires, monsieur le chevalier, et je vous souhaite bonne chance.

Il se dirigea vers la porte ; Reinhold, afin de lui faire les honneurs de la maison, le suivit en continuant la conversation commencée, et voulut l’accompagner jusque dans la cour.

Ils descendirent ensemble l’escalier principal et traversèrent les bureaux où les employés étaient en train de plier bagage.

Dans l’antichambre, il n’y avait plus qu’une seule personne assise sur les banquettes de maroquin vert.

Klaus continuait de s’y promener de long en large, avec son grave habit noir.

La personne qui attendait encore, à cette heure avancée, se tenait dans le coin le plus reculé de la pièce. C’était la pauvre mère Regnault, qui restait là depuis plus de trois heures, immobile, silencieuse, et tâchant de se faire oublier avec cette timidité d’instinct qui est l’apanage de la misère.

Au moment où Rodach et le chevalier passaient le seuil des bureaux, Klaus venait de répéter à la mère Regnault, pour la vingtième fois, peut-être, qu’elle n’avait nulle chance de revoir le chevalier.

La vieille femme ne répondait point, et demeurait comme affaissée sous son désespoir.

Klaus commençait à croire qu’elle avait l’intention de coucher dans l’antichambre.

La pauvre femme avait vu bien souvent, durant sa longue attente, la porte des bureaux s’ouvrir et des figures étrangères apparaître sur le seuil. À chaque nouvelle épreuve, elle se disait : Si la première personne qui sort n’est pas lui, je m’en irai…

La première personne qui sortait passait sans lui accorder un regard ; ce n’était pas M. le chevalier de Reinhold ; et pourtant la pauvre mère Regnault restait toujours…

Il lui semblait qu’en quittant cette maison, elle laissait sa dernière espérance. — Au dehors la honte inévitable l’attendait ; puis c’était l’agonie entre les murs d’une prison !…

Cette fois encore, quand la porte s’ouvrit, elle releva vivement ses yeux fatigués de pleurer, elle crut rêver ; tout ce qui lui restait de sang vint rougir sa joue ; elle se dressa sur ses jambes chancelantes, et un cri de joie s’étouffa dans sa poitrine.

Reinhold et M. de Rodach tournèrent à la fois leurs regards vers le coin d’où partait le cri. Ils virent la vieille femme qui tendait en avant ses bras tremblotants, et qui semblait affolée.

La figure du chevalier devint toute blême. Il s’arrêta court, comme s’il eût été près de marcher sur un serpent.

Rodach avait reconnu d’abord la vieille femme pour sa compagne d’attente. C’était tout. Mais lorsqu’il reporta ses yeux vers le chevalier, le trouble de ce dernier ne put lui échapper.

Qui pouvait causer ce trouble subit, sinon la pauvre femme ? Rodach l’examina de nouveau et plus attentivement.

Il remarqua sa pose suppliante et l’émotion profonde qui était sur ses traits flétris. Ce visage éveilla vaguement ses souvenirs.

Il ne pouvait point encore lui donner un nom ; il se rappelait ; il était sûr d’avoir vu la vieille femme quelque part…

Celle-ci contemplait le chevalier avec des yeux humides.

Le chevalier ne bougeait pas. Il clouait ses regards au sol, comme si la tête de Méduse eût été au-devant de lui.

Le regard de Rodach allait du chevalier à la bonne femme et de la bonne femme au chevalier. — Une idée était au seuil de son esprit, mais il ne comprenait point encore.

Klaus s’était arrêté à l’autre bout de l’antichambre. Il faisait des efforts inutiles pour garder cet air impassible et grave qu’il revêtait d’ordinaire en même temps que son bel habit noir. Il regardait de loin cette scène muette avec de gros yeux effarés, et se demandait ce qu’il pouvait y avoir de commun entre M. le chevalier de Reinhold, si fier, si riche, si insolent, et cette malheureuse vieille, qui osait à peine, naguère, lui adresser la parole, à lui, Klaus.

Madame Regnault, pour lui, ne valait guère mieux qu’une mendiante, avec son air humble et ses vêtements usés jusqu’à la corde. Comment expliquer l’effet étrange que produisait sa vue sur l’un des associés de la puissante maison de Geldberg ?…

Car il n’y avait pas à s’y tromper, il ne restait là que la vieille femme et lui, Klaus ; c’était bien elle qui pétrifiait ainsi M. le chevalier de Reinhold.

Comme de raison, Klaus avait beau s’interroger, son esprit ne lui faisait aucune réponse. C’était là, pour lui, un mystère inexplicable ; il restait là planté comme un mai, les bras tombants et les yeux hors de la tête.

À mesure que ce silence et cette immobilité se prolongeaient, le malaise de M. de Reinhold devenait plus visible. Ses lèvres pâlies s’agitaient en de légers tressaillements, son front sillonné de rides soudaines prenait tour à tour des tons blafards et pourpres.

La vieille femme s’appuyait d’une main à la muraille, et contenait de l’autre sa poitrine soulevée : elle était trop faible contre les émotions navrantes qui lui emplissaient le cœur ; le poids de son corps faisait fléchir ses genoux, et des larmes coulaient le long des sillons de sa joue.

Ses lèvres s’entr’ouvrirent enfin. Elle murmura un nom d’une voix plaintive et brisée…

M. le baron de Rodach dressa l’oreille à ce nom, qui éclaira son esprit tout à coup.

Le chevalier voulut faire semblant de ne l’avoir point entendu, mais sa détresse augmenta, et quelques gouttes de sueur percèrent sous sa fausse chevelure.

La vieille femme se soutint encore durant use seconde, puis sa poitrine rendit un sanglot déchirant. Elle chancela et se laissa choir comme une masse inerte sur la banquette.

Rodach s’élança pour la secourir. Durant une minute entière, il la tint entre ses bras.

Reinhold ne bougeait point.

Quand la vieille femme eut repris un peu de force, Rodach se pencha à son oreille.

— Vous êtes madame Regnault ? dit-il tout bas.

Elle fit un signe affirmatif.

— Pauvre mère !… murmura le baron, dont le regard s’émut de pitié.

— Monsieur le chevalier, reprit-il à voix haute en regagnant le milieu de l’antichambre, — je ne permettrai pas que vous me reconduisiez plus loin… Voici une pauvre dame qui voudrait vous parler en particulier… Je vous laisse avec elle.

La paupière de Reinhold se souleva pour lancer au baron un coup d’œil incisif et perçant.

Il semblait chercher un sens détourné aux paroles de M. de Rodach ; mais le visage de celui-ci était ce que nous l’avons vu depuis son entrée à l’hôtel, sérieux et calme.

— Je connais cette bonne dame, poursuivit-il en saluant pour prendre congé ; c’est une marchande du Temple, nommée madame Regnault… Elle est malheureuse plus que je ne puis vous dire, et si ma recommandation vaut quelque chose auprès de vous, je vous prie instamment, monsieur le chevalier, de ne point la repousser sans l’entendre.

— Certes… monsieur le baron… balbutia Reinhold, qui ne savait plus ce qu’il disait.

Le baron était déjà auprès de la porte de sortie.

Il fit un léger signe de tête à Klaus et disparut.

Une fois dans le couloir qui formait comme une antichambre, il demeura un instant pensif et prêtant l’oreille à ce qui se passait derrière lui.

Sa tête s’était relevée plus hautaine ; il fronçait les sourcils, et les lignes de sa bouche fière exprimaient un indicible dédain.

Le silence régnait dans la chambre qu’il venait de quitter. Il attendit un instant encore, puis il mit la main sur le bouton d’une porte qui se trouvait auprès de lui.

Cette porte n’était pas celle qui donnait sur le vestibule. Le baron, distrait et préoccupé, ne s’aperçut point qu’au lieu de sortir de la maison, il entrait dans une chambre inconnue.

Il crut que le vestibule était au bout de cette pièce, et la traversa, sans même jeter un regard aux objets qui l’entouraient.

Une seconde porte se présenta, il l’ouvrit encore, et s’engagea dans un corridor de peu d’étendue qui devait, selon lui, communiquer avec la cour.

Ce corridor, dont le carreau disparaissait sous un tapis épais, le mena tout droit à un vitrage, recouvert intérieurement par des rideaux de soie.

Derrière ce vitrage, il entendit deux voix de femmes qui s’entretenaient.

Et parmi les paroles échangées entre les deux femmes, il crut entendre son nom prononcé plusieurs fois…



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CHAPITRE V.
PAUVRE MÈRE.


Le chevalier de Reinhold resta immobile et comme abasourdi après le départ de Rodach. Les dernières paroles prononcées par le baron avaient mis le comble à son malaise. Rodach avait dit : Je connais cette femme.

Était-ce vrai ? Ce pouvait être vrai. Ce Rodach était assurément un personnage étrange ; il fallait tout craindre dès qu’il s’agissait de lui.

Quelques heures seulement s’étaient passées depuis qu’il était entré dans la maison de Geldberg ; on l’avait vu sortir de terre, pour ainsi dire, et déjà il exerçait sur les trois associés une autorité presque absolue.

Il savait tout : les événements d’hier comme les choses dès longtemps passées. Il avait exhumé des secrets enfouis depuis vingt ans !

Mais, entre toutes les lacunes que M. le chevalier de Reinhold aurait voulu laisser dans l’histoire de sa vie, il en était une qui lui tenait principalement au cœur. Il eût donné bien de l’argent, et même quelques-uns de ses autres secrets, pour cacher certain mystère qui avait trait à la pauvre femme, affaissée là sous le poids de la douleur, dans un coin de son antichambre.

Sa confession générale aurait été longue et chargée. Dans le récit de ses actions, depuis les jours de sa jeunesse, il y avait assez de honte pour faire rougir un front d’airain ; mais aucun aveu n’eût égalé pour lui, en amertume, l’aveu de sa basse origine.

Ce qui le préoccupait n’était point la pensée d’une faute ou d’un crime ; il n’y avait dans son angoisse ni remords ni pudeur ; au fond de son âme sourde, ce qui se révoltait, c’était un orgueil puéril, et il ne souffrait que de sa vanité blessée.

Mais il souffrait cruellement, et, pour la première fois depuis bien des années, il sentait son cœur battre au-dedans de sa poitrine.

Le baron, cet homme qui semblait doué de seconde vue, avait-il deviné le suprême mystère de sa conscience ?…

Il restait là embarrassé, irrésolu, n’ayant pas le courage de faire face à sa situation, et n’osant point s’enfuir.

Klaus sentait vaguement le péril de sa position de témoin dans cette circonstance, fâcheuse pour son maître ; il détournait la tête d’un air effrayé ; il aurait donné un bon mois de gages pour se trouver tout à coup transporté, par magie, à l’autre bout de Paris.

La vieille marchande du Temple ne voyait rien de tout cela. Elle attachait sur le chevalier de Reinhold un regard où se lisaient à la fois une tendresse sans bornes et une poignante douleur.

Elle s’était aperçue de l’absence du baron, en ce sens seulement qu’elle s’était dit, la pauvre vieille :

— Maintenant que le voilà seul, peut-être qu’il va venir à moi…

Et, tout au fond de son cœur navré, un peu d’espoir s’était ranimé, un espoir bien faible. — Mais les voyageurs ont dit les délices d’une goutte d’eau sur leurs gosiers éprouvés par la longue soif du désert…

Pour ceux qui ont souffert longtemps, l’espérance agit à petites doses. Le malheureux, habitué à la nuit de son cachot, prend les lueurs pâles du crépuscule pour le brillant soleil.

La marchande du Temple attendait, et ses larmes se séchait sous sa paupière.

Elle attendit longtemps. Durant ces minutes de silence, un monde de souvenirs s’éveillait dans son âme.

Elle se voyait jeune et forte, conduisant par la main un blond enfant qui souriait. L’enfant était espiègle et semblait attiré vers le mal ; mais quelle mère croit à ces pronostics funestes ?…

Elle voyait l’enfant grandir et dominer ses camarades dans les parties bruyantes qui se jouaient sur la place de la Rotonde ; elle le voyait partir un jour pour le collège ; et comme elle était fière ! c’était le premier Regnault qui mettait le pied au collège !

Dans les échoppes voisines de la sienne, que ne disait-on pas ? Le petit Jacques en savait déjà trop long, et point n’était besoin de lui en apprendre davantage ! Mais la jalousie fait parler…

Mon Dieu ! comme elle se riait en ce temps des méchantes prédictions de l’envie ! L’enfant se corrigera, répétait-elle ; celui qui est trop sage à douze ans devient benêt à vingt et imbécile à trente ; il faut qu’enfance se passe.

Enfance se passa. Jacques devenait joli garçon ; il frisait ses cheveux et serrait sa taille tant qu’il pouvait : c’était le lion du Temple. Au collège, il n’avait pas appris grand’chose, mais il avait fait la connaissance de quelques camarades plus riches que lui, et le père Regnault trouvait déjà de temps en temps de petits déficits dans son comptoir.

Les mauvais jours arrivaient. La pauvre mère voyait le jeune homme indocile rentrer dans la demeure paternelle après l’orgie, et opposer l’insolence railleuse aux reproches du vieux Regnault, qui l’aimait tant !

Elle croyait entendre encore les condoléances triomphantes de ces voisines, qui lui disaient : « Ce n’est pas faute d’avoir été avertie, maman Regnault ! Nous vous avions bien dit que vous auriez du chagrin avec ce garnement-là… »

Que tous ces souvenirs étaient vifs au fond de sa mémoire !…

Puis venait la première blessure portée par le mauvais fils au cœur de sa mère ; la fuite de Jacques avec tout l’argent de la maison ; la maladie et la mort de Regnault le père, et, depuis lors, le malheur, le malheur toujours !…

Et cet enfant qui l’avait si cruellement blessée, cet enfant qui avait étè pour elle et pour sa famille une malédiction vivante, elle le revoyait après plus de vingt ans écoulés !

Vingt ans de misère ! vingt ans de détresse qui était son ouvrage !

Et son pauvre cœur de mère s’élançait vers lui ardemment ; elle l’aimait autant, elle l’aimait plus qu’au jour lointain où elle était heureuse.

L’enfant s’était fait homme et presque vieillard ; nul autre œil que celui de sa mère n’aurait pu le reconnaître ; mais, au travers du présent, les mères voient le passé.

Sous cette taille épaisse et ramassée, la vieille femme apercevait l’adolescent svelte dont elle avait suivi tant de fois du regard la marche vive en souriant. Derrière les rides de ce visage, elle retrouvait des joues de dix-huit ans, vermeilles et potelées.

C’était son Jacques, son fils préféré, le plus cher de tous ses amours.

Elle songeait ainsi. Son âme s’éveillait, rajeunie ; la longue misère lui semblait un rêve douloureux et menteur.

Au bout de quelques minutes, la réalité disparut pour elle ; une illusion chère la plongea dans une sorte d’extase.

Ses mains se joignirent ; ses yeux se noyèrent ; sans savoir, elle murmura bien doucement :

— Jacques !… Jacques, mon pauvre enfant !…

C’était la première parole qu’elle prononçait. Le chevalier tressaillit, comme on fait au choc soudain d’une décharge électrique.

Son regard erra, craintif et cauteleux, tout autour de l’antichambre, et se fixa sur Klaus, qui taisait mine de ne rien entendre et de ne rien voir.

— Allez-vous-en ! dit-il d’une voix étouffée.

Il parlait si bas que Klaus ne comprit point.

Sa face livide devint pourpre…

— M’entendez-vous ? s’écria-t-il en fermant les poings avec rage ; — allez-vous-en ! allez-vous-en !…

Klaus, épouvanté, s’enfuit, sans oser regarder en arrière.

Le chevalier, comme s’il n’eût attendu que cet instant, se dirigea d’un pas pénible vers la porte des bureaux ; mais il ne put arriver jusque-là, et il fut obligé de se laisser choir sur la banquette.

Ses sourcils étaient froncés, et la colère, impuissante, contractait sa lèvre. Comme si ses paupières baissées n’eussent point été un bandeau suffisant pour sa vue, il mit sa main au-devant de ses yeux.

La mère Regnault était bien vieille. L’âge et la misère s’étaient réunis pour affaiblir ses facultés. L’émotion trop forte la plongeait en une sorte de délire tranquille et doux.

Elle eut ce regard inquiet des mères qui surprennent chez un fils aimé le premier symptôme de souffrance. Autour de sa lèvre décolorée, un sourire attendri vint errer.

— Pauvre Jacques !… murmura-t-elle encore.

Et, l’illusion faisant revivre des souvenirs de vingt-cinq ans, elle ne vit plus M. le chevalier de Rcinhold, mais bien l’enfant du Temple, qui cachait son visage entre ses mains, et qu’il fallait consoler.

Elle se leva sans bruit. Ses jambes brisées tremblaient, mais elle ne s’en apercevait point.

Elle se glissa, en s’appuyant à la muraille, tout le long de la banquette, et parvint jusqu’au chevalier.

Celui-ci fouillait sa cervelle troublée, et cherchait un expédient pour mettre fin à cette situation, qui l’écrasait. Il ne trouvait rien.

Sa préoccupation l’empêcha d’entendre le pas lent de la vieille femme, qui s’assit sur la banquette, à quelques pas de lui.

Elle le contemplait avidement, et s’approchait de lui d’un mouvement insensible, comme si une main que l’on ne voyait point l’eût attiré en avant.

Quand elle fut tout auprès de lui, ses mains s’élevèrent et s’ouvrirent pour le toucher ; — mais elle n’osait pas encore.

Durant deux ou trois secondes, elle demeura ainsi, les doigts étendus à deux pouces de l’épaule de Reinhold, immobile, muette, et retenant son souffle.

An bout de ce temps, sa poitrine amaigrie souleva brusquement l’étoffe usée de sa robe. Ses yeux s’emplirent de larmes.

— Jacques, dit-elle ; — tu souffres, mon petit Jacques !…

Reinhold se recula épouvanté.

Ses yeux grands ouverts exprimaient de l’horreur et comme de la folie.

— Il y a bien longtemps que je ne t’ai vu de si près ! reprit la mère Regnault ; — mais tu aurais pu changer davantage encore, je t’aurais toujours reconnu… mon Jacques ! mon enfant chéri ! si tu pouvais savoir comme je t’aime !

Reinhold la regardait, ébloui, fasciné ; mais il ne répondait point.

La vieille femme passa le revers de sa main sur son front.

— Je ne sais plus pourquoi je suis venue, murmura-t-elle en se parlant à elle-même. — Oh ! Jacques, que Dieu est bon, puisqu’il m’a permis de te revoir !… d’être là tout près de toi !… de te parler, mon fils, comme au temps où tu m’appelais ta mère !…

Elle regardait toujours M. de Reinhold, mais on eût dit qu’elle ne le voyait point tel qu’il était devant elle ; il y avait comme un voile menteur entre elle et la réalité. L’effroi dénaturé du chevalier, sa répugnance et cette angoisse qui mettait du livide à sa joue, échappaient à la pauvre femme, ou du moins la fièvre de son émotion transformait tout cela pour elle. Ce qu’elle voyait, ce n’était point le présent triste, la vérité cruelle, mais bien ses anciens espoirs qui prenaient une forme, et ses souvenirs rappelés.

— Jacques, reprit-elle, je suis venue bien des fois jusqu’à la porte de ta maison… Je cherchais dans la grande cour où il y avait des équipages riches, attelés de leurs brillants chevaux… Tout cela est-il à toi, mon fils ?… Je regardais aux fenêtres où il y avait tant de tulles brodés, de velours et de soie !… Chez nous, Jacques, dans la chambre où tu es né, il n’y a jamais eu ni soie ni velours ; mais, autrefois, tu dois t’en souvenir, nos carreaux se cachaient sous de la percale bien blanche… La percale, s’est usée, mon pauvre enfant, et la serpillière que j’ai mise à sa place a maintenant trop de trous pour cacher le vide de notre demeure… Je me disais toujours : Si Jacques savait cela, il viendrait dans la maison de son père pleurer avec nous et nous secourir… Mais je n’osais pas entrer ; j’avais peur de te faire honte… Quand je regardais les beaux habits de tes domestiques, je perdais mon courage, et je me trouvais trop pauvre pour les aborder.

Reinhold poussa un gros soupir ; il était à la torture.

— D’autres fois, poursuivit la vieille femme, j’allais t’attendre dans la rue… Je sais les endroits où tu passes, et bien souvent ton regard distrait est tombé sur moi, qui me cachais, honteuse, dans la foule… Il me semblait toujours que tu allais me reconnaître… Et mon cœur battait ; mes yeux, qui ont tant pleuré, retrouvaient des larmes !…

Elle souriait comme font les gens heureux en racontant les douleurs passées ; il semblait que sa souffrance était finie, et qu’elle trouvait du bonheur à évoquer les souvenirs de sa détresse.

L’expression du visage de Reinhold changeait lentement ; son trouble s’en allait pour faire place à l’impatience et à la colère.

Ses lèvres serrées n’avaient pas laissé tomber encore une seule parole.

La vieille marchande du Temple ne détachait point de lui ses yeux, et ses yeux voyaient peut-être un fils aimant, que l’émotion et le repentir faisaient silencieux !

Il y avait trente ans qu’elle souffrait. Ses facultés, affaiblies et comme mortes, renaissaient en une sorte de folie douce. Elle rêvait éveillés.

Pendant trente ans, ses nuits sans sommeil avaient eu cette vision heureuse qui séchait ses larmes et lui rendait le paradis au milieu de son martyre.

Pendant trente ans, son insomnie malade lui avait montré son fils à qui étaient toutes ses pensées. Elle avait tant prié Dieu ! Dieu lui devait cette joie implorée. Elle se croyait heureuse.

Mais, au milieu de son prétendu bonheur, une idée sombre vint à passer. Son front se rembrunit et ses yeux se baissèrent.

— Oh ! Jacques ! dit-elle encore d’une voix assourdie, que de jours dans trente ans !… Et pas un seul jour je n’ai omis de prononcer ton nom dans ma prière… Tu nous as fait bien du mal, enfant ; mais ton père t’a pardonné sur son lit de mort, et je t’avais pardonné avant ton père… Tes frères, tes sœurs, tout ce que nous aimions s’en est allé… Le nom de Regnault est écrit sur bien des croix au cimetière !… Mais si tu n’es pas revenu nous plaindre et nous soulager, mon pauvre fils, ce n’est pas mauvais cœur… Oh ! non… c’est que tu ne savais pas !

Reinhold détourna la tête, et prit cet air de résignation qui montre le dépit à son comble.

— Non, non ! murmura la mère Regnault, dont le front devenait de plus en plus triste ; — ce n’est pas cela qui m’a fait le plus de mal… Il y a beaucoup d’Allemands dans le Temple, et je savais que tu avais habité l’Allemagne… Je passais mes jour : à m’informer, à demander, à chercher… Et si tu savais tout ce que l’on m’apprenait, mon pauvre enfant !…

Le chevalier dressa l’oreille et son regard devint attentif. Depuis quelques minutes, sa cervelle travaillait pour trouver un moyen de retraite. Nous ne pouvons pas dire que la présence de sa mère le laissât libre de toute émotion, mais son émotion, s’il en avait, se rapportait à lui-même, et le tableau des misères de sa famille le mortifiait sans l’attendrir.

Il n’avait pas de cœur. Ce qui, pour d’autres, eût été un atroce supplice, n’était pour lui qu’un châtiment vulgaire, une tuile, comme on dit, qui lui tombait sur la tête.

La torture se rapetissait en arrivant jusqu’à lui ; le fer rouge se changeait en une poignée de verges ; on l’attachait à la roue, et il souffrait tout au plus comme si on lui eût donné le fouet !

Mais il craignait, et il voulait sortir d’embarras à tout prix.

Les dernières paroles de madame Regnault firent trêve au travail de son imagination ; il écouta.

— Je crus longtemps que c’étaient des calomnies, reprit la vieille femme, et je le crois encore, maintenant que je te revois, mon fils… Les gens qui venaient d’Allemagne me disaient que tu avais gagné la fortune par des moyens criminels… Mon Dieu ! que de fois je vous ai offert ma vie pour expier les fautes de mon enfant !… Ils me disaient que tu avais fait partie d’une association meurtrière, et que l’or t’avait coûté du sang !

La paupière du chevalier tremblait.

Il haussa les épaules.

— Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? s’écria la marchande du Temple dans un élan de tendresse passionnée ; — tu n’as pas souillé le nom de ton pauvre père, tu n’as jamais volé que nous !…

Cette parole si poignante n’était pas même un reproche dans la bouche de la mère Regnault, car elle reprit aussitôt après :

— Non, mon fils, tu pouvais tout nous prendre, puisque tout ce que nous avions était à toi… Ils ont menti, ceux qui t’accusaient, et je regrette les larmes que j’ai versées ! Ne sais-je pas bien qu’ils ont toujours été jaloux de toi !… tu étais le plus savant, tu étais le plus beau !… Ils ne pouvaient pas te pardonner cela, mon pauvre Jacques, et ils venaient me dire que tu étais un méchant ?

Elle se tut ; sa rêverie avait tourné. Au lieu des accusations homicides dont elle avait parlé d’abord, elle songeait maintenant aux plaintes qu’on lui faisait de son fils enfant, dans le marché du Temple.

Reinhold attendait qu’elle s’expliquât davantage, pour savoir au juste ce qu’il devait craindre.

Mais le cerveau affaibli de la vieille femme ne savait point suivre une idée.

Reinhold se reprit à songer au moyen de reconduire.

En ces sortes d’occurrences, il n’y a réellement qu’un moyen, et l’imagination la plus fertile n’en pourrait point trouver d’autre. Mais, si misérable et si vicié que fût le cœur de Reinhold, il hésitait avant de descendre à cette infamie, et il cherchait.

Depuis que ses yeux s’étaient levés tout à l’heure sur la vieille femme pour la comprendre mieux et tâcher de savoir, quelque chose avait remué au-dedans de lui ; il avait senti tressaillir, bien faiblement, hélas ! tout au fond de son âme, une fibre inconnue.

Celte pauvre femme, aux traits flétris par la douleur, c’était sa mère. Il n’avait peut-être pas songé à elle deux fois en sa vie ; mais, si perdu que vous supposiez un homme, il ne reverra jamais impunément ce front de mère qui se pencha au-dessus de son berceau, ce visage ami qui vit son premier sourire, ce regard tendre qui répondit à son premier regard.

Reinhold sentit comme un vague souvenir de son enfance ; sa nature glacée s’attiédit. Il prononça au-dedans de lui-même ce nom de mère dont l’homme se souvient, alors même qu’il a oublié le nom de Dieu.

La pensée lui vint de faire quelque chose pour cette malheureuse femme dont il avait rendu la vieillesse si douloureuse. Qu’était une poignée d’or de plus ou de moins ? Reinhold était si extraordinairement amendé à cette heure, qu’il eût jeté volontiers une vingtaine de louis à sa mère !

Si sa mère voulait s’éloigner bien vite et lui promettre de ne jamais revenir !

Mais cet attendrissement inusité dura peu. Cette pensée mourut en naissant, et quelques minutes après, Reinhold se fût sincèrement étonné de l’avoir conçue.

La vieille marchande, cependant, sentait ses idées vaciller dans son cerveau, et tâchait laborieusement à ressaisir le fil égaré de son discours.

— C’est cela ! murmurait-elle, croyant peut-être que Reinhold l’avait interrogée comme un fils doit le faire, — c’est cela, mon enfant… j’en étais à te dire que tes valets me faisaient peur, et que je n’avais jamais osé, jusqu’à présent, franchir le seuil de ton hôtel… mais pourquoi donc ai-je pris le courage de venir jusqu’à loi après avoir si longtemps hésité ? Mon Dieu ! mon Dieu ! je suis bien vieille et il fait nuit dans ma mémoire ! je savais cela tout à l’heure, et voilà que je l’ai oublié !

Ses regards errèrent un instant au plafond, puis sa face ranimée devint d’une pâleur mortelle.

— Jacques ! oh ! Jacques ! dit-elle tout à coup comme on crie miséricorde ; — voilà que je me souviens ! mon fils !… ils veulent me mettre en prison, et la prison me tuerait… c’est pour te demander la vie que je suis venue !

Pas un muscle ne bougea sur la figure de Reinhold.

La vieille femme se glissa le long de la banquette, afin de s’approcher de lui encore. Elle avait les yeux pleins de larmes, mais elle souriait, tant son illusion obstinée lui laissait l’espoir.



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CHAPITRE VI.
DEUX SŒURS.


Reinhold s’était reculé tant qu’il avait pu, et il était adossé à la muraille, dans un coin de l’antichambre.

Le jour commençait à devenir plus sombre, et l’obscurité croissante aidait à l’illusion de la mère Regnault. Mais cette illusion n’avait pas besoin d’aide ; en plein midi, elle eût été aussi forte qu’à présent.

La pauvre mère était le jouet d’un véritable rêve ; pour l’éveiller il fallait un coup de massue.

En ce moment, Reinhold, poussé jusque dans ses retranchements, aurait eu bonne envie de produire cette secousse qui devait amener le réveil ; mais il avait désormais gardé si longtemps le silence, qu’il hésitait à prendre la parole.

Il avait bonne volonté de mal faire ; mais, en face de cette situation, comme ailleurs, il était lâche.

— Hélas ! je suis si vieille, reprit madame Regnault ; — Jacques, c’est pour te prier que je suis venue… mais Dieu m’est témoin que je veux te prier… toutes tes sœurs et tous tes frères sont morts… il ne reste plus avec moi que Victoire, la femme de mon bon Joseph, avec ses deux enfants… oh ! Jacques, ils n’ont pas de pain ; mon malheur est trop pesant pour eux… mon fils, sois leur sauveur, et je mourrai bien heureuse !

Elle s’était avancée peu à peu jusqu’à toucher Reinhold.

— Écoute, reprit-elle avec un sourire, — maintenant que j’y pense, je n’ai plus peur… car c’est toi qui me poursuivais sans le savoir, mon pauvre Jacques… Ton homme d’affaires, Johann, qui ne peut pas savoir que je suis ta mère, n’a pas eu de pitié… C’est aujourd’hui que les recors vont venir me prendre pour me conduire en prison… Jacques, mon bon fils ! tu n’auras qu’un mot à dire… Et quelle joie, mon Dieu ! de te devoir mes derniers jours de repos !

Le chevalier se collait toujours à la muraille.

En ce moment d’émotion profonde la vieille femme ouvrit ses bras et voulut le presser contre son cœur.

Jacques Regnault se dressa sur ses pieds, froid comme un bloc de pierre.

Il échappa aux étreintes de sa mère, et se tint debout à quelques pas d’elle.

— Madame, dit-il à voix basse, mais sans trouble apparent, — je ne sais pas ce que vous voulez dire, et je ne vous connais pas.

La mère Regnault ne comprit point tout de suite le sens de ces paroles, tant la chimère de son esprit la dominait puissamment.

— Sa voix !… murmura-t-elle en joignant les mains ; — tu ne m’avais donc pas encore parlé, Jacques ?… Oh ! comme mon cœur bat, et que je reconnais bien sa voix !…

Reinhold frappa du pied. Le sentiment de son infamie était en lui malgré la profondeur de sa chute, et cela lui donnait de la colère.

— Je vous dis que je ne vous connais pas ! s’écria-t-il avec emportement. — M’entendez-vous bien ? je suis le chevalier de Reinhold, natif de Vienne… Tout ce que vous venez de dire est folie ou imposture !

La vieille femme demeura muette, durant quelques secondes. Elle faisait effort pour rester aveuglée et ne point comprendre, mais son angoisse fut plus forte que sa volonté.

— Folie ! répéta-t-elle lentement. Imposture !… Mon Dieu ! mon Dieu ! c’était vous qui m’aviez inspiré cette crainte ! et je ne vous ai pas entendu !… Imposture ! imposture !… Mon fils a renié sa mère qui venait lui demander la vie !!!

Le chevalier se sentit un frisson par tout le corps. C’était comme une malédiction mystérieuse qui passait en lui ; — mais il demeura froid et obstiné dans sa cruauté lâche.

Madame Regnault tremblait et chancelait ; sa poitrine oppressée rendait des plaintes déchirantes.

Et pourtant elle espérait encore.

Elle se laissa tomber sur ses deux genoux.

— Écoutez-moi, dit-elle d’une voix qu’on entendait à peine : si vous vous repentez, Dieu vous pardonnera… Jacques, mon fils, ayez pitié de vous-même !

Comme Reinhold ne répondait point, elle se traîna vers lui, sur ses genoux, en sanglotant.

À mesure qu’elle avançait, Reinhold se reculait : en se reculant, il atteignit la porte des bureaux.

Il mit la main sur le bouton ; il fut une seconde avant d’ouvrir.

— Mon fils !… mon fils !… murmura la pauvre mère en un suprême gémissement.

Reinhold avait les sourcils froncés, et tous ses traits se retiraient convulsivement. Y avait-il un combat au-dedans de son âme ? — Au bout d’une seconde un sourire impitoyable vint à sa lèvre.

— Je ne vous connais pas, dit-il pour la troisième fois.

Et la porte, ouverte avec violence, retomba sur lui.

La mère Regnault était seule.

Elle se releva toute droite et gagna la porte opposée d’un pas ferme. Elle traversa sans chanceler la première antichambre et la cour.

Mais, une fois dans la rue, cette vigueur factice s’évanouit tout à coup ; elle tomba, brisée, sur une des bornes plantées en terre à la porte de l’hôtel.

Sa bouche s’ouvrit ; ce ne fut point pour maudire.

— Mon Dieu ! murmura-t-elle, avec ce qui lui restait d’ardeur, — punissez-moi et prenez pitié de lui.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il y avait à l’hôtel de Geldberg un vaste et beau jardin, dont le mur d’enceinte longeait la rue d’Astorg et l’étroit passage menant à la rue d’Anjou. Le troisième côté de l’enclos confinait à d’autres jardins.

Le long du mur côtoyant la rue d’Astorg, il y avait une serre magnifique, attenant d’un côté à ce kiosque, dont nous avons parlé plus haut, et qui avait servi jadis à cacher les fautes mignonnes d’une jolie duchesse. De l’autre côté, la serre rejoignait la maison, ou du moins l’un des deux pavillons en retour qui flanquaient l’arrière-façade.

Le rez-de-chaussée de ce pavillon servait de boudoir à Lia de Geldberg, qui avait pour promenade, dans les jours froids de l’hiver, la serre tiède, toute pleine des belles fleurs qu’elle aimait.

Le rez-de-chaussée du second pavillon formait un charmant petit salon, où les deux filles aînées du vieux Moïse se tenaient d’ordinaire, lorsqu’elles étaient à l’hôtel. Les associés de Geldberg, M. de Laurens et le vieux juif lui-même, venaient les y rejoindre quelques minutes avant le dîner, et c’était de là qu’on partait pour se rendre à table.

M. et madame de Laurens, la comtesse Lampion, Abel, le docteur et Reinhold faisaient rarement défaut au repas de famille. C’était là une des mille coutumes patriarcales qui donnaient de loin une si vertueuse tournure à la maison de Geldberg.

En face du kiosque d’érotique mémoire qui s’ouvrait sur le passage d’Anjou, un autre kiosque s’élevait pour la symétrie. On ne racontait rien sur celui-ci, et il servait seulement à faire partie carrée avec son camarade et les deux pavillons en retour.

De la maison, il était presque impossible de l’apercevoir, car le jardin de Geldberg n’était point un de ces préaux malheureux, ornés d’un gazon pelé qu’ombragent cinq ou six acacias maigres et que les Parisiens désignent sous le nom d’endroits délicieux ; un de ces trous malsains où les lilas viennent jaunes, où les roses s’étiolent, où la vigne malade produit des groseilles vertes, un de ces paradis bourgeois, fertiles en sciatiques, protégés par six étages contre le soleil, où toute chose languit, sauf les fourmis et les araignées.

C’était un vrai jardin, avec de larges pelouses et de grands arbres, qui n’eussent point fait honte à un parc.

Dans le pavillon de droite, madame de Laurens et la comtesse Esther étaient réunies. Esther, en toilette du matin, nonchalamment étendue sur une causeuse, chauffait ses pieds, et levait le bras de temps à autre avec indolence pour respirer le parfum d’un gros bouquet de violettes de Parme. Elle était pâle ; un cercle bleuâtre cernait ses yeux alanguis : le plaisir fou de la nuit avait laisse sur sa beauté des traces visibles. Sara, au contraire, assise à l’autre coin de la cheminée, était aussi fraîche que d’habitude, et semblait avoir donné sa nuit à un tranquille sommeil.

Pour quiconque eût été initié aux joyeux, mystères du bal Favart et du café Anglais, ç’aurait été miracle. Les fatigues avaient été les mômes ; on avait partagé l’orgie ; ces deux femmes s’étaient amusées vaillamment, ne reculant devant aucun effort, et traitant la lassitude du bal par le Champagne du déjeuner.

L’une était forte ; sa riche taille unissait la perfection à la vigueur ; ses formes accusaient la jeunesse exubérante ; la santé florissait sur sa joue veloutée. L’autre était frêle ; toute sa personne présentait un modèle exquis de gentillesse gracieuse, mais débile : il semblait qu’un effort dût la briser, un souffle la courber, un excès l’anéantir.

Et c’était la femme forte qui fléchissait. Petite se montrait plus vive que jamais et plus accorte ; sa taille mignonne n’avait rien perdu de son élasticité ; ses yeux étaient brillants, son teint uni, et sa physionomie exprimait le bien-être le plus complet.

Il y a des natures qui passent au travers du plaisir comme la salamandre parmi les flammes. La jouissance mortelle les vivifie ; elles viennent respirer l’air étouffant de l’orgie nocturne, comme le malade humer, dans les jours du printemps, les brises bonnes de la campagne en sève.

Esther était arrivée la première ; on voyait encore auprès d’elle, sur la tablette de la cheminée, le livre ouvert qu’elle avait essayé de parcourir.

C’était un roman du cœur, une étude de femme, quelque chose qu’on met sur les meubles, et qu’on ne lit pas.

Petite tenait à la main une charmante lorgnette de spectacle qui n’était pas tout à fait pour elle un jouet inutile ; deux ou trois fois déjà, depuis sa venue, elle s’était, en effet, levée pour braquer son binocle sur les fenêtres du pavillon de gauche, où se tenait sa jeune sœur Lia.

En ce moment, elle avait repris sa place au coin de la cheminée, et c’était elle qui parlait.

— Vous êtes une grande enfant, Esther, disait-elle avec un peu de mépris dans la voix ; — vous avez peur de tout, et, avec la bonne envie de jouir de la vie, vous restez dans votre coin comme une nonne.

— Le bal d’hier en est une preuve !… murmura la comtesse en souriant.

Petite haussa les épaules.

— Ne voilà-t-il pas un bel exploit ! s’écria-t-elle ; — le bal d’hier !… on dirait que vous avez soulevé une montagne !…

— Je ne sais pas ce que j’ai fait, répondit Esther, dont la figure se rembrunit légèrement, — mais je suis bien sûre d’avoir commis une folie… S’il m’avait reconnue, Sara !

Petite éclata de rire.

— Mon Dieu ! que j’aurai de peine à vous former, ma sœur ! dit-elle ; vous avez peur de votre ombre, et il semble que tous les yeux sont fixés sur vous, dès que vous quittez le coin de votre feu… Vous êtes veuve pourtant, et nul n’a le droit de contrôler vos actions. Que feriez-vous donc, bon Dieu ! si vous étiez à ma place ?

— Cela dépend, reprit la comtesse.

— Assurément… il est sous-entendu que vous n’aimeriez pas votre mari…

— Si j’épouse Julien, je l’aimerai, ma sœur.

— Quelque temps, je ne dis pas… Mais c’est justement pour cela que vous devriez vous dédommager par avance.

— Me dédommager de quoi ! dit Esther, si je dois être heureuse…

— Hélas ! ma pauvre chère, le bonheur est si ennuyeux !… S’aimer, se le dire, se regarder, bâiller tendrement, avoir toujours devant soi le même visage, ne jamais rien désirer, trouver la félicité à heure fixe… Je ne sais pas, mais il me semble que ces délices me tueraient tout net.

Esther sourit encore.

— Comme tu arranges tout cela, Petite ! dit-elle ; tu n’aimes que le fruit défendu, et tu voudrais, en bonne sœur, le partager avec moi.

— C’est la vérité, s’écria Petite. Tu es belle ! ma pauvre Esther, tu es jeune, et tu t’ennuies !… Je voudrais t’intéressera la vie, parce que je t’aime… Je voudrais te donner la moitié de mes plaisirs et te faire si heureuse, que tu me dirais quelque jour : Merci, Petite, je ne connaissais rien, c’est toi qui m’as appris la vie.

Sa voix était insinuante comme une caresse, et son regard tentateur avait plus d’éloquence encore que ses paroles.

Esther avait eu bien longtemps cette vertu négative des natures paresseuses : au fond de l’âme, elle était plutôt bonne que mauvaise ; ce qui entraîne d’ordinaire les femmes avait sur elle peu d’empire, parce que son indolence lui était une sauvegarde et une égide. Pourtant le feu de la jeunesse était chez elle, couvert, mais non pas éteint ; il y avait, derrière sa nonchalance un peu lourde, une sensualité robuste. Son enveloppe de paresse une fois brisée, la flamme jaillissait ; elle se lançait ardente au plaisir, et se livrait aux voluptés offertes avec une sorte d’emportement.

C’était Petite qui jusqu’alors s’était chargée toujours de briser à propos cette enveloppe d’indolence ; tout ce qu’Esther avait fait de mal en sa vie, elle pouvait, à bon droit, le rejeter sur sa sœur.

La propagande est une nécessité de toute âme perdue. Sara, belle et gracieuse pécheresse, voulait inoculer le péché à tout ce qui l’entourait. Elle jouissait à entraîner d’autres âmes dans sa chute ; son bonheur était d’étendre autour d’elle sa perversité contagieuse, et de faire des prosélytes à la religion du mal.

Sara était tombée depuis l’enfance. Dès ses premières années, un souffle impur avait flétri son cœur adolescent. On lui avait enseigné à renier Dieu et à railler la voix de sa conscience. Elle était athée comme son maître le docteur Mira ; elle était comme lui froidement audacieuse, et, comme lui encore, impitoyable.

Mais elle était femme, et, dans le mal comme dans le bien, la femme sait aller plus loin que l’homme : Petite avait surpassé son maître.

C’était sur ceux que l’on aime d’ordinaire et pour qui l’on se dévoue que s’étendait sa sphère malfaisante. Nous l’avons vue auprès de son mari ; nous la voyons auprès d’Esther, sa compagne d’enfance ; — nous la verrons auprès de Lia, sa jeune sœur, dent l’âme pure et forte avait repoussé son influence empoisonnée.

Elle se jouait de tout. Franz, ce pauvre enfant qu’elle avait rencontré un jour sur son chemin, et qui s’était pris au piège de sa beauté admirable, ne trouvait pas plus grâce auprès d’elle que son mari lui-même. Elle s’était amusée durant quelques semaines à ses soupirs timides, suivis de témérités étourdies ; elle avait joué avec cet amour tout neuf, plein d’ignorance ardente et de passion naïve, puis elle s’était assise auprès de l’enfant sans défiance, qui avait le pied sur le bord de l’abîme. — La satiété venait ; au lieu d’arrêter Franz, elle s’était réjouie…

Elle s’était réjouie, même avant de savoir que Franz avait le secret qui pouvait la perdre !

Et si le pied de l’enfant n’eût point trébuché assez vite sur le bord du précipice, volontiers sa blanche main eût aidé au meurtre…

Mais maintenant que Franz était au fait de sa vie mystérieuse, maintenant qu’elle savait son nom, c’était une guerre déclarée ; vivant ou mort, elle le haïssait. Et si, par hasard, l’épée de Verdier ne faisait point son devoir, Franz avait désormais un ennemi mortel, plus acharné que les assassins de Bluthaupt eux-mêmes, et surtout plus dangereux.

Mais à cette heure, Petite n’avait garde de songer au pauvre Franz, qu’elle croyait mort, et bien mort.

Elle était de bonne humeur ; le souper de la veille, assaisonné à la fois par le danger qui pesait sur son amant et par la position d’Esthcr vis-à-vis de Julien lui laissait de jolis souvenirs.

Il y avait bien longtemps qu’elle ne s’était si complètement amusée.

M. de Laurens était d’ailleurs plus mal, et cette nuit toute de plaisir pour Petite, avait pesé sur lui autant qu’une longue année de souffrance.

Petite était de bonne humeur…

Et rien de ce qui était au-dedans d’elle n’apparaissait au dehors. À la voir, vous l’eussiez jugée comme la jugeait le monde, vive, spirituelle et fine, mais pleine de bontés gracieuses. À peine l’auriez-vous soupçonnée d’être coquette ; et encore, parlons-nous ici seulement de cette coquetterie décente et choisie, qui est un défaut quelquefois, souvent une vertu, et toujours une parure.

— En fait de dangers, reprit-elle, je ne connais que la peur… Quand on a peur, on est à demi-perdu, j’en conviens… mais aussi, pourquoi craindre ?… Dans notre situation, le soupçon est presque une impossibilité… Qui donc s’aviserait de penser que la comtesse Esther, par exemple ?…

Elle s’arrêta pour sourire.

— C’est ce qui nous sauve ! poursuivit-elle. Représente-toi une grisette fiancée à un ouvrier… L’ouvrier rencontre au bal une pierrette qui lui paraît ressembler à sa promise… à bas le masque ! ces bonnes gens n’y mettent point de façons ; mais voici le vicomte Julien d’Audemer qui se promène avec toi pendant trois heures, qui cause avec toi, qui soupe avec toi…

Esther était toute pâle à ce souvenir.

— Et qui ne te reconnaît pas ! s’écria Petite d’un accent de triomphe ; — ceci, vois-tu bien, vaut une démonstration en règle… une petite bourgeoise est moins exposée qu’une grisette ; la femme d’un notaire est moins exposée qu’une petite bourgeoise ; une vraie dame est moins exposée encore que la femme d’un notaire… mais une grande dame !… une grande dame n’est pas exposée du tout.

— On ne peut pas toujours avoir un masque et un domino… commença Esther.

Petite haussa les épaules.

— Hélas ! hélas ! dit-elle, quelle raison vous me donnez là, Esther ! Un masque et un domino ne cachent point les personnes de peu… Je ne sais pas, pour ma part, de meilleur voile que la prudence, soutenue par une bourse pleine… M’a-t-on découverte jamais, moi qui vous parle ?

— Ce petit Franz…

— Il est mort !

— D’autres, peut-être…

— Jamais, ma chère !… cela est si vrai, que j’ai été obligée de me vanter auprès de mon mari, pour lui mettre en tête un soupçon dont j’avais besoin…

Esther la regarda d’un air effrayé.

— Pauvre M. de Laurens ! murmura-t-elle…

— Plains-le ! s’écria Petite en éclatant de rire. — Il y a dix ans qu’il est le plus heureux époux de Paris !… Ceci est de notoriété publique… Et vraiment, s’il avait voulu…

L’accent de Sara changea tout à coup ; elle s’interrompit au milieu de sa phrase commencée, et son regard brillant devint rêveur.

S’il eût été possible de lire sur cette physionomie qui savait prendre tous les masques, on aurait cru deviner en elle un élan muet de sensibilité profonde.

Un nom était sur ses lèvres ; elle ne le prononça point…

Parfois, tout au fond des cœurs les plus viciés, un sentiment reste debout, comme ces belles colonnes isolées qui se dressent parmi les ruines d’un temple, et qui marquent la place où on adorait Dieu.

Dans l’âme la plus souillée, il est une place parfois gardée chèrement contre l’infamie…

Un souvenir, un amour resté pur, un dévouement de mère.

Petite n’acheva point sa phrase, et ses sourcils se froncèrent.

— Mais il ne l’a pas voulu ! reprit-elle d’un ton bref et dur ; vous ne pouvez pas savoir, ma sœur, ce qu’il y a entre M. de Laurens et moi.

Son air enjoué lui revint tout à coup.

— Et puis, s’écria-t-elle qui sait ?… Vous voulez devenir vicomtesse pour tout de bon ; pourquoi n’aurais-je pas l’envie d’être marquise ?…

— Mon mari est mort, murmura Esther.

— Nous sommes tous mortels, reprit Petite. — Mais savez-vous, chère sœur, que ce n’est pas là une conversation de lundi gras ?… Je voulais vous parler plaisir, et voilà que nous mettons des crêpes noirs à notre pensée !… Fi donc ! Laissons là M. de Laurens et ses grimaces de malade. Je vous ai menée au bal masqué : vous êtes-vous amusée ?

— Oh ! oui, reprit Esther tout bas.

— Eh bien, je sais quelque chose qui vous amuserait davantage encore. Voulez-vous que je vous mène à ma maison de jeu ?

Esther baissa les yeux et ne répondit point. De toutes les impressions, la honte est celle qui s’applique à faux le plus volontiers. Suivant les circonstances, on a pudeur du bien comme du mal. — En compagnie d’un voleur émérite, tel esprit faible et grossier rougira de n’avoir jamais rien dérobé. — Dans cet immonde pâté de masures qui entoure, à Londres, le quartier des gens de lui, la plus piquante insulte que vous pourriez faire à un pauvre homme serait de l’accuser de n’avoir jamais porté faux témoignage devant la justice.

Dans nos bagnes, quand les malfaiteurs célèbres trouvent loisir de raconter leurs hauts faits, vous voyez des forçats inconnus qui s’humilient et qui courbent la tête ; ces hommes n’ont pas commis assez de crimes pour avoir le droit de lever le front avec orgueil.

Eslher, vis-à-vis de sa sœur, était, à peu de chose près, dans une situation analogue.

On lui proposait de l’associer à une faute ; c’était l’idée du refus qui la faisait rougir.

Petite attendit sa réponse durant quelques secondes, tandis qu’Esther, l’hésitation peinte sur le visage, continuait de tenir les yeux baissés. — Sara la contemplait à la dérobée.

Elle ne répétait point sa question. Sa prunelle brillante et demi-voilée sous les longs cils noirs, lançait des éclairs sournois.

Elle guettait, sûre de sa proie. Un sarcasme victorieux et cruel était parmi les grâces mignardes de son sourire.

Elle se leva brusquement, au bout d’une minute, et se dirigea vers la fenêtre qui regardait l’autre pavillon. — Puisque la comtesse hésitait, Sara la voyait vaincue ; elle ne voulait point, par trop de hâte, compromettre son triomphe.

Elle se plaça debout devant les carreaux, et braqua sa lorgnette de spectacle sur la fenêtre du pavillon de gauche.

Esther, voyant qu’elle gardait le silence, tourna la tête de son côté avec lenteur.

— Qu’y a-t-il donc de si intéressant dans le jardin, Petite ? demanda-t-elle.

Petite semblait absorbée dans sa contemplation.

— Vous êtes encore à espionner Lia ? reprit Esther, retombant à son insu dans la conversation qu’elle voulait éviter ; je parie bien que la pauvre enfant ne songe guère aux folies qui nous occupent…

Madame de Laurens abaissa son lorgnon, et secoua le doigt d’un air sérieux, en montrant la fenêtre de Lia.

— Je parie bien, moi, dit-elle, en appuyant sur chacun de ses mots, — qu’elle songe à quelque chose de pire !
CHAPITRE VII.
UNE LARME ET UN SOURIRE.


Dans les dernières paroles de madame de Laurens, il y avait comme une accusation formelle contre sa plus jeune sœur. Esther l’interrogea d’un regard étonné, puis, voyant que Petite gardait le silence, elle se leva à son tour, et vint vers la fenêtre.

En ce moment, la curiosité l’emportait chez elle sur la paresse.

— Qu’avez-vous donc vu ? lui demanda-t-elle.

— Rien de nouveau, répliqua Sara ; — le cher petit ange lit des lettres d’amour, voilà tout !

Elle tendit sa lorgnette à Esther, qui la braqua sur la fenêtre du pavillon. Voici ce que vit Esther :

Lia était assise auprès d’une petite table couverte de papiers. Elle s’enveloppait dans un peignoir blanc sur lequel ses magnifiques cheveux noirs ruisselaient en longs flots. Elle avait sa tête dans sa main, et son coude s’appuyait sur la table.

Le jour frappait d’aplomb sur son visage ; elle était très-pâle : une expression de souffrance se répandait sur tous ses traits.

Ses yeux étaient attachés sur une lettre dépliée.

Elle ne bougeait pas ; et, sans les mouvements périodiques de son sein, qui agitaient doucement l’étoffe légère de son peignoir, on l’aurait pu prendre pour un rêve de poëte, taillé dans le marbre de Paros.

— Comme elle est jolie !… murmura Esther.

Les sourcils de Petite se froncèrent.

— Elle a dix-huit ans, répliqua-t-elle.

Esther ne sentit point ce qu’il y avait d’amertume jalouse dans cette réponse. Elle rendit la lorgnette à Sara.

— Et qui vous fait croire, demanda-t-elle, — que ce sont des lettres d’amour ?

— Je n’ai pas dit que je croyais, repartit Petite ; j’aime à savoir et je m’informe… Ces lettres sont d’un homme ; il y en a beaucoup, et j’en ai lu deux.

— En vérité !…

— Mon Dieu ! je suis bien mal tombée… Ces deux lettres en disaient juste assez pour me donner envie de connaître le reste… elles étaient courtes ; elles n’expliquaient rien ; elles ne portaient aucune signature.

— Alors vous ignorez le nom ?…

— Jusqu’à présent, interrompit Petite ; mais je le saurai… Je vous assure, Esther, que je n’ai rien contre cette petite fille… Elle est notre sœur, nous devons l’aimer, c’est évident… mais je ne puis oublier qu’elle a reçu bien froidement nos premières caresses, et que nos avances ont presque été repoussées.

— Je crois que vous vous trompez, Sara… les premiers jours, au contraire, Lia semblait tout heureuse de nous parler et de nous voir… c’est plus tard que la froideur est venue.

Petite ne supposait point sa sœur capable de pousser si loin l’observation.

— Qu’importe, interrompit-elle, que la froideur soit arrivée tout d’abord ou plus tard ? il est certain qu’elle est venue !… Depuis près d’un an que Lia est à Paris, pouvez-vous citer une occasion où elle se soit volontairement rapprochée de nous ?

— Elle est timide, dit Esther.

— Elle ne nous aime pas, répliqua Sara.

— Si fait… mais elle nous connaît à peine, elle a été élevée loin de nous, et sa réserve tient sans doute à l’éducation qu’on lui a donnée… Notre tante Rachel est convertie au christianisme, et sa maison est presque un couvent… Lia n’a pu prendre auprès d’elle que des façons austères et froides.

— Hypocrisie ! murmura Petite ; elle nous fuit, d’abord parce que nous n’avons pas le don de lui plaire… ensuite parce qu’elle a de quoi s’occuper sans doute… Elle est seule dans cet hôtel, elle est libre autant et plus qu’une femme mariée… Qui sait si elle se borne à écrire de longues lettres et à soupirer comme une colombe éloignée de son tourtereau ?

— Avez-vous donc des raisons de supposer ?…

— Mon Dieu ! non… je veux parler seulement des choses que je sais ; d’autant plus que ces choses me suffisent pour ne point accorder une confiance très-grande aux reliques de notre petite sainte… Je suis allée hier au soir chez madame Batailleur.

— Ah !… fit Esther avec une répugnance légère mêlée de beaucoup de curiosité.

La répugnance venait de ce que madame Batailleur, dont Petite jetait négligemment le nom au travers de l’entretien, était comme une vivante transition qui devait ramener la maison de jeu sur le tapis. Or, la maison de jeu faisait peur à Esther ; — peur, mais aussi grande envie.

La curiosité avait des sources multiples. Esther savait vaguement qu’entre cette madame Batailleur et Petite il y avait une foule de secrets de toute sorte. Elle n’avait point l’habileté nécessaire pour deviner ce que Sara voulait cacher, mais la fantaisie de Sara n’était pas toujours d’être discrète, et, bien souvent, elle s’était livrée à demi, pour avoir plus de chance de persuader.

Madame Batailleur était le factotum de Sara, et l’on ne pouvait point assigner de bornes à ses services, élastiques comme ceux des valets de comédie. Elle ne reculait devant rien, elle était capable de tout.

Pour Esther qui ne la connaissait point, mais qui savait confusément une partie de son histoire, cette femme prenait de loin une physionomie romanesque et presque fantastique.

Son nom arrivait toujours comme le prologue d’un récit bizarre. Elle était le Frontin de Sara. Esther se la représentait comme possédant les ressources fabuleuses que les poètes comiques donnent à leurs coquins de valets.

Or, le tour de la conversation donnait à entendre que madame Batailleur et Lia allaient entrer en scène de compagnie.

La femme vieillie dans l’intrigue, la brocanteuse rompue à tous les genres de tromperie, et la jeune fille ingénue…

C’était curieux ! — Esther attendait.

— Je suis allée chez Batailleur, reprit Sara, pour une petite affaire de bourse… j’ai beaucoup d’actions sous son nom… Devinez qui j’ai rencontré dans sa boutique !

— Lia ?… murmura Esther.

— Chère, vous devinez tout ! s’écria Petite en jouant au dépit enfantin ; — c’était Lia, en effet… Lia, notre ange pur, qui venait chercher une lettre de son amant.

— C’est donc madame Batailleur ?…

— Voici ce que vous n’auriez pas deviné peut-être ! Lia n’a guère été notre amie que pendant quinze jours, mais, pendant ces quinze jours, j’ai bien eu le temps de faire quelques petites choses… sans savoir à quoi cela pourrait me servir un jour, je lui ai fait connaître cette bonne Batailleur, qui est si discrète et si complaisante… je l’y avais menée sous prétexte de choisir des dentelles, et je n’avais pas manqué de lui faire l’éloge de toutes les qualités qui distinguent l’excellente Batailleur… Notre ange m’écoutait, ma foi, fort attentivement, et il paraît qu’elle ne perdit pas un mot de mon discours, car elle retourna seule au Temple, le lendemain.

— Dès le lendemain ?

— Hélas ! oui… Elle sut retrouver la boutique de Batailleur, et, tout en rougissant d’une façon virginale et charmante, elle lui fit je ne sais quel conte à dormir debout… un cousin persécuté par la famille et dont elle avait pitié… des billevesées, ma chère !

— Voyez-vous bien cela ! — murmura la comtesse… je n’aurais jamais cru…

— Il faut toujours croire… Bref, elle mit dans la main de Batailleur, qui est la femme du monde la plus incapable de refuser, une jolie petite bourse assez bien garnie, en la priant de recevoir, de temps en temps, des lettres à son adresse.

» Cela ne souffrait aucune espèce de difficulté… Seulement, lorsqu’arriva la première lettre datée de Francfort-sur-le-Mein, Batailleur m’en toucha quelques mots en riant. — À qui s’intéresserait-on, sinon à une sœur ? Ma curiosité fut puissamment excitée.

» Batailleur voulut faire la discrète, comme de raison… mais, en définitive, sa fortune est entre mes mains. C’est grâce à moi qu’elle a vingt ou trente mille écus inscrits au grand-livre, et c’est encore avec mes fonds qu’elle fait aller sa maison de jeu de la rue des Prouvaires… »

— Décidément, interrompit Esther, — c’est donc elle qui tient la fameuse maison de jeu ?

— Folle que je suis ! s’écria Petite ; ne te l’avais-je pas dit encore !… Tu as pu croire, pauvre sœur, que j’avais des secrets pour toi… C’est elle-même, ou plutôt, c’est un peu moi, sous son nom…

Un étonnement plus vif se peignit dans le regard d’Esther.

— Oh ! tu verras, reprit Petite, je t’expliquerai cela tout à l’heure, et tu comprendras qu’il n’y a rien à craindre… L’intérêt de Batailleur est de se faire mettre en prison vingt fois avant de livrer mon secret… pour en revenir, j’ai mis deux ou trois mois à vaincre sa résistance, et lorsqu’enfin elle m’a montré une lettre du galant mystérieux, il s’est trouvé que les tourtereaux n’en étaient plus aux confidences, et que la missive ne contenait rien… la lettre qui vint ensuite était encore plus insignifiante… et j’attends la troisième.

— C’est fini, peut-être, dit Esther.

Petite eut un sourire méchant.

— Peut-être d’un côté, répliqua-t-elle ; le galant ne me semble pas en effet fort empressé… mais de l’autre…

Elle n’acheva point, et son doigt tendu désigna la fenêtre du pavillon.

Esther reprit la lorgnette.

Un rayon de soleil d’hiver, passant à travers les branches dépouillées des arbres du jardin, frappait obliquement les vitres du pavillon de gauche et allait tomber en plein sur le joli visage de Lia.

On distinguait, comme si on eût été tout près d’elle, la pâleur mate de sa joue. Au bout de ses longs cils soyeux, quelque chose brillait et tremblait au rayon du soleil.

— Elle pleure, dit Esther.

— Pleure-t-elle ? s’écria Petite avec une compassion moqueuse ; — pauvre ange immaculé ! Voilà pourtant ce que lui a enseigné notre pieuse tante Rachel, convertie au christianisme, et dont la maison ressemble à un couvent !…

Esther ne put s’empêcher de sourire.

Les larmes qui se balançaient naguère aux cils de la pauvre Lia roulaient lentement le long de sa joue décolorée.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La lettre qu’elle lisait portait déjà bien des traces de pleurs.

« … Le malheur qui est tombé sur moi, lisait-elle, m’a trouvé fort, parce que ma conscience est tranquille. L’œuvre pour laquelle la justice des hommes pèse aujourd’hui sur moi, est commencée depuis vingt ans, et j’espère que Dieu me permettra de l’achever avant de mourir.

» Mais, quand je pense à vous, Lia, ma pauvre enfant, je suis triste, et j’ai comme un remords. Parfois, voire souvenir apporte la consolation dans la solitude ; je vous vois si belle et si douce ! je lis tout au fond de votre cœur pur, et votre image me rend un sourire ; mais d’autres fois, votre pensée remplit mon âme d’amertume.

» Oh ! pourquoi vous ai-je trouvée sur mon chemin, Lia ! Pourquoi vous ai-je aimée, moi dont le cœur n’avait jamais battu au nom d’une femme ! Pourquoi m’avez-vous aimé !

» Vous êtes presque une enfant ; dans quelques années, je serai un vieillard. Vous n’aviez rien à faire dans la vie qu’à être heureuse et qu’à servir Dieu ; moi je marche depuis les jours de ma jeunesse courbé sous le fardeau d’un mystérieux devoir. Vous ne pouvez me donner votre joie, Lia, mon cher amour, et moi je vous ai déjà donné ma tristesse !

» Qu’ils étaient beaux vos sourires de vierge ! Comme je me sentais rajeuni à vous voir, heureuse et libre, courir par les sentiers verts des montagnes du Wurtzbourg !

» Maintenant, il y a des larmes sur les feuillets de vos lettres. Vous avez sauvé la vie du pauvre proscrit, Lia, et pour prix du bienfait, le proscrit a changé votre bonheur en détresse !

» Je ne puis pas dire : Mieux eût valu ma mort, car je ne vis pas pour moi seul, et il faut que ma tâche soit accomplie. Mais mieux eût valu mille fois la captivité, qui est venue plus tard !…

» Je souffrirais peut-être davantage, mais vous seriez encore heureuse.

» Il faut m’oublier, Lia !… je vous en prie, il faut vous dire que je suis mort, et ne plus penser à moi… Écoutez… ma main est teinte de sang !… que peut-il y avoir de commun entre le meurtrier et l’ange ?…

» C’est bien ! j’ai tué ! Le destin me pousse, et Dieu a mis dans ma main l’épée de sa justice !… Oh ! je vous en prie, ne m’aimez plus ! Il me faut, pour remplir ma tâche, la force inflexible et l’impitoyable volonté… Ne m’aimez plus, car je me sens faiblir en songeant que je pourrais être heureux… »

Lia lisait à travers ses larmes, et son âme était pleine de terreurs. Elle frissonnait à ces paroles de meurtre et de vengeance, mais il n’y avait au fond de son cœur aucune pensée de blâme.

Celui qui avait écrit ces lignes était son Dieu. L’idée qu’il pouvait faillir lui eût semblé un blasphème. Elle l’aimait d’un amour victorieux et sans bornes, fort et jeune comme elle-même, — d’un amour qui ressemblait à un culte.

Elle jeta le papier sur la table, où se mêlaient plus de vingt lettres éparses. Les unes étaient de la même écriture que la première, dont nous venons de lire un fragment ; les autres étaient des brouillons inachevés, que la jeune fille avait écrits elle-même, et qu’elle n’avait point envoyés.

Elle n’osait pas tout dire à celui qu’elle aimait. Il était si malheureux ! Elle tâchait de ne lui envoyer que de la joie. Quand son cœur dictait à sa plume des paroles trop tristes, elle jetait loin d’elle la lettre commencée, pour tâcher de la refaire plus gaie…

Sa main erra durant quelques secondes parmi les papiers épars, et son choix tomba sur une lettre, plus souvent relue que les autres, et qu’elle voulait relire encore.

C’était comme un remède qu’elle voulait appliquer sur la blessure vive de son cœur.

« Vous ai-je dit de ne plus m’aimer, Lia ! disait la lettre ; oh ! ne me croyez pas !… je cherche à me tromper moi-même. Que deviendrais-je sans votre amour ! c’est lui, lui seul, qui me donne la force de combattre mon désespoir !

» Ceux qui me connaissaient jadis répétaient que mon âme était robuste, et que nul malheur ne pourrait courber ma volonté de fer ; ils avaient raison ; ma volonté reste inébranlable, et je sais bien que je pourrais mourir sans me plaindre, comme aux jours de ma force.

» Mais qu’est-ce que la mort ? c’est vivre qu’il faut savoir ! c’est garder patiemment sa vigueur en réserve pour l’heure du combat ; c’est souffrir, et n’en point être plus faible ; c’est enfouir son ardeur tout au fond de son âme, pour l’en retirer vierge aux jours de la liberté !…

» Là est la vaillance… Plus d’une fois déjà les portes d’une prison se sont fermées sur moi ; j’étais plus jeune, peut-être plus fort, du moins, je ne désespérais pas. Les heures de ma captivité se passaient à préparer ma délivrance ou à combiner le plan de la bataille qui devait mettre enfin mon pied sur la gorge de mes ennemis.

» Et pas un instant de lassitude ou de doute ! ma main était ferme, ma pensée lucide ; le chemin était tracé devant moi ; tandis qu’on me croyait enchaîné, je marchais !…

» Mon sang s’est-il refroidi ? suis-je plus faible ou moins courageux ? Je ne sais ; mais, parfois, durant la lente solitude de mes nuits, mon cœur se serre, et un voile de deuil s’étend pour moi sur l’avenir…

» Le but que je poursuis n’est pas une stérile vengeance. Quand j’étais jeune et heureux, j’ai risqué plus d’une fois ma vie pour la liberté de l’Allemagne ; mon père, qui était un saint homme et un chevalier, est mort pour cette cause…

» Nous étions trois frères qui marchions sur ses traces, et comme il nous avait commandé de donner notre sang à la patrie, nous allions, bravant les séides des rois, et cherchant partout le martyre.

» En ce temps, Lia, les hommes que je combats aujourd’hui n’avaient encore tué que mon père ; plus tard, ils assassinèrent ma sœur ; — une douce enfant comme vous, Lia, qui avait votre âme sainte, et que j’aimais presque autant que je vous aime !

» Ce sont deux grands crimes à punir, n’est-ce pas ? Eh bien, s’il ne s’agissait que de vengeance, je crois que je m’arrêterais. Je ne pourrais point pardonner ; mais je briserais mon épée, laissant au Dieu juste le soin du châtiment…

» Ma tâche est autre. — Il y avait jadis en Allemagne une race puissante, que les assassins de mon père et de ma sœur ont jetée dans la poussière ; cette race, je veux la relever. Avant de vous connaître, tout ce qu’il y a en moi de dévouement et d’amour était à l’héritier uni lue de cette noble famille. Maintenant que je vous aime, Lia, mon cœur est partagé, mais mon dévouement reste entier, et tout le travail de ma vie appartient encore à cet enfant, qui est le fils de ma sœur.

» Longtemps j’ai combattu la passion qui m’entraînait vers vous. Ma conscience me disait qu’aimer était pour moi un crime, et que je n’avais pas le droit de donner mon cœur à une femme, puisque j’étais l’esclave d’un devoir.

» Ce furent de vains efforts et des combats inutiles. Mon cœur était vierge à l’âge où, d’ordinaire, on a de lointains souvenirs d’amour. Il y avait en moi comme un amas de tendresse sans objet ; ce que les autres hommes dépensent en ardeurs folles et en caprices d’un jour, depuis l’adolescence jusqu’à l’âge mûr, je l’avais gardé, comme un avare capitaliste son trésor. Lia, je vous vis ; tout cela fut à vous ; mon cœur s’éveilla, je vous aimais, je vous aimais !…

» Et combien je remercie Dieu de vous avoir jetée sur ma route ! L’enfant dont je me suis fait le père aura en vous une seconde Providence. C’est vous qui me soutenez ; c’est vous qui êtes ma force et mon courage !

» Quand je souffre trop, je vous appelle ; je vois votre visage d’ange qui se penche à mon chevet ; j’entends votre voix chère murmurer de douces paroles…

» Oh ! vous êtes mon espoir ! Sans vous, j’aurais succombé, peut-être, sous le doute qui m’accable ; car mes mains sont liées, hélas ! et, pendant que je m’épuise à vouloir briser ma chaîne, qui sait ce que devient l’héritier des nobles comtes ?

» Vit-il encore ? ses ennemis sont puissants ; peut-être en ce moment où je vous écris, est-il prêt de succomber sous leurs coups !

» Mon Dieu ! tant d’efforts perdus ! tant de fatigues en vain prodiguées, tant de veilles, de sang et de périls !…

» Oh ! j’ai besoin de votre pensée, Lia ; vous dites que vous priez pour moi : priez pour lui.

» Votre prière doit être bonne à l’oreille de Dieu ; je m’attache à vous comme à un ange sauveur, qui me vaudra l’appui du Ciel dans ma tâche ardue.

» Aimez-moi, je vous en supplie ! tout mon espoir est en vous. Quand votre image me fuit, je désespère ; dès qu’elle revient, je crois à la victoire et au bonheur… »

Lia pleurait encore, mais elle souriait à travers ses larmes.

Il y avait sur son charmant visage une joie sérieuse et recueillie.

— Regardez, Petite ! s’écria en ce moment Esther, qui prenait goût à l’épier ; — il me semble qu’elle sourit maintenant !

— Elle sourit comme une bienheureuse ! reprit Sara ; décidément je n’ai vu que le moins intéressant de la correspondance !…

— Et la voilà qui baise le papier ! reprit Esther.

Petite lui arracha la lorgnette des mains et regarda d’un œil avide.

— C’est de l’ivresse ! murmura-t-elle ; — et nous allons la voir se mettre à table tout à l’heure, froide et sévère comme une sainte… Fallut-il y dépenser mille louis, j’aurai toutes vos lettres, mon bel ange ! ajouta-t-elle en fronçant le sourcil ; et je les lirai depuis la première ligne jusqu’à la dernière…



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LES FILLES DE GELDBERG.
LE FILS DU DIABLE

CHAPITRE VIII.
LA TENTATRICE.


Lia ne savait pas qu’il y avait des yeux ouverts sur sa rêverie solitaire. Son cœur était avec l’absent ; elle se recueillait en son amour et oubliait le reste du monde.

Madame de Laurens avait eu véritablement du malheur ! Si elle avait rompu le cachet de la lettre que nous venons de lire, au lieu de tomber sur deux missives insignifiantes, elle n’aurait pas eu grand’peine à deviner le nom de l’amant mystérieux.

Cette lettre était celle que Lia aimait le plus, on y trouvait bien de la tristesse encore, mais on y voyait tant d’amour !

Dans les autres, la passion, combattue, semblait craindre de se montrer. C’était un homme fort et novice à soupirer, qui frémissait sous le joug et qui s’indignait de sa faiblesse.

Dans celle-ci, au contraire, il s’appuyait sur son amour, et il s’applaudissait d’aimer. Il appelait la tendresse de Lia comme un talisman protecteur ; le remords, qui venait toujours arroser ses épanchements, se taisait cette fois. Il espérait, il parlait d’avenir, et Lia était bien heureuse, car cet espoir venait d’elle.

Quand son regard eut épelé la dernière ligne de la lettre, elle porta le papier à ses lèvres et mit sur l’écriture à demi-effacée un baiser reconnaissant. — Ce baiser ne fut point perdu pour ses deux sœurs aînées, qui l’épiaient toujours.

La lettre resta collée à sa lèvre pendant quelques secondes, puis sa main retomba languissante.

Elle n’avait plus de sourire.

— Mon Dieu ! murmura-t-elle, ne m’aime-t-il donc plus !… cette lettre, qui me fit si joyeuse, voilà maintenant plus de trois mois que je l’ai reçue !… les deux suivantes étaient courtes et ne disaient rien… il y avait de la froideur dans ces lignes distraites et hâtives… et la dernière a six semaines de date !… quarante-deux jours sans m’écrire !

Elle eut un frisson par tout le corps.

— Il souffre tant ! reprit-elle, si son malheur trop lourd avait fini par l’écraser !… s’il était malade !… s’il était…

Elle n’acheva pas, mais une pâleur plus mate couvrit son visage, et sa tête s’inclina, douloureuse, sur sa poitrine.

Ses yeux étaient secs ; ses lèvres blanches remuaient lentement, murmurant une prière.

De loin, Esther et Sara croyaient qu’elle s’était endormie au milieu de ses rêves d’amour.

Après plusieurs minutes d’un silence immobile, elle se redressa tout à coup.

— Non, non ! reprit-elle, tandis qu’un rayon d’espérance brillait dans ses beaux yeux, — Dieu ne peut pas me faire si malheureuse !… Demain, je retournerai chez cette femme ; demain, je retrouverai une lettre… Oh ! comme je vous remercierai à genoux. Seigneur !… Sainte Vierge ! comme je vous bénirai !… une lettre, un mot qui me dise : Je ne t’ai pas oubliée !…

Au milieu de la table, il y avait une petite cassette fermant à clef, dont la destination évidente était de serrer tous ces papiers dispersés maintenant.

Lia l’approcha d’elle et l’ouvrit ; elle y plaça l’une après l’autre toutes les lettres qu’elle repliait à mesure. Tout en les repliant, elle lisait dans chacune un mot, une phrase qui lui en rappelait le contenu tout entier.

Elle les savait par cœur, bien que son plus cher passe-temps fût de les parcourir sans cesse…

Avec les messages de son amant, elle serrait aussi ces brouillons inachevés qui étaient son ouvrage. Ces lignes tracées par sa main parlaient de lui comme celles qui venaient de Francfort ; elle les aimait au même titre.

La cassette était presque pleine, et il ne restait plus sur la table que deux ou trois chiffons froissés par des attouchements de tous les jours.

Lia en prit un pour le mettre à sa place, et son œil tomba, distrait, sur les premières lignes.

Au lieu de le plier, elle le garda ouvert dans sa main. C’était un brouillon qu’elle avait écrit, il y avait bien longtemps déjà, un mois après son arrivée à Paris.

Elle l’avait gardé, parce que son contenu aurait augmenté la souffrance de celui qu’elle voulait consoler.

Involontairement, elle se prit à relire cette page oubliée, qui lui parlait de lointaines tristesses.

« Je ne sais pas où vous êtes, disait-elle en ce temps, et je n’ai pas reçu de vos nouvelles depuis mon départ d’Allemagne.

» Otto, vous qui m’avez promis de m’aimer toujours, ne pensez-vous plus à moi ?… Que devenez-vous ? que faites-vous ? mon Dieu ! que je voudrais savoir, et que je souffre à me sentir loin des lieux où vous êtes !

» J’adresse ma lettre au bon Gottlieb, le paysan des environs d’Esselbach qui vous donnait l’hospitalité ; ma lettre vous parviendra-t-elle ?…

» Je suis à Paris, chez mon père, que je connais à peine, avec mes sœurs que je n’avais pas vues depuis ma petite enfance. Nous demeurons dans un hôtel magnifique et je suis entourée d’un luxe nouveau pour moi.

» Tout est beau dans la maison de mon père, rien n’y manque, pas même la verdure, pas même le chant des oiseaux.

» Du pavillon où je vous écris, je vois de grands arbres dont les branches mobiles viennent caresser ma fenêtre, et je pleure quelquefois en les regardant, Otto, parce qu’ils me rappellent ces autres arbres qui croissent libres sur la montagne, et sous l’ombrage desquels nous nous reposions tous deux…

» Comme vous me sembliez heureux de me voir et de me sentir près de vous ! vos baisers sont encore sur ma main ! Mon Dieu ! je croyais que cette tendresse ne s’éteindrait jamais ; me suis-je donc trompée ?…

» Je vois mon père tous les soirs, il est bon pour moi et je crois qu’il m’aime ; je le respecte du plus profond de mon cœur.

» J’ai un frère qui m’a regardée, lors de mon arrivée, au travers d’un lorgnon ; il me baise la main comme à une étrangère, et me dit que je suis jolie. Je ne sais pas s’il m’aime.

» J’ai deux sœurs. Si vous saviez comme elles sont belles, Otto ! On m’a menée une fois au bal, et je les ai vues entourées d’hommages. Tout le monde est à leurs pieds ; quand elles ont les épaules nues et le front couvert de diamants, moi-même je ne puis pas les regarder sans être éblouie.

» Mon père, mon frère et mes deux sœurs sont juifs ; on n’a mis jusqu’à présent nul obstacle à l’accomplissement de mes devoirs de chrétienne ; mais cette différence de culte chagrine mon vieux père ; deux ou trois fois, il m’en a fait de doux reproches, et je ne savais que lui répondre…

» Mon frère et ma sœur cadette ne s’occupent point de cela.

» Quant à ma sœur aînée, elle rit et se moque quand on parle de religion.

» Je suis libre ; personne ne contrôle ma conduite ; on me dit d’être heureuse et de jouir de la vie. Tous les plaisirs sont à ma portée, je ne sais que faire de l’argent qu’on me donne. Pourtant, je suis bien triste, Otto, et je regrette tous les jours davantage la maison modeste de ma pauvre tante Rachel. Je souffre à ne plus voir son visage serein et calme qui me rappelait le doux visage de ma mère ; je regrette ma petite chambre qui donnait sur le beau paysage de la montagne, l’air pur, l’horizon vaste et la cloche amie de la chapelle voisine qui sonnait mon réveil au point du jour…

» Je regrette… mais pourquoi me tromper, Otto ! c’est vous, vous seul qui êtes au fond de mon souvenir ! c’est vous que je regrette, et non point toutes ces choses que votre présence me rendait chères…

» J’aimerais Paris, si vous y étiez, et, si je ne vous trouvais plus aux environs de la maison de ma tante, je serais triste chez elle comme ailleurs…

» Otto, vous n’avez jamais voulu me dire le nom de votre famille, vous ignorez le mien également, et quoique nous ayons échangé notre foi, nous restons étrangers l’un à l’autre. Cela me fait peur ; il y a des jours où je voudrais me confiera vous, malgré vous ; il me semble que ce serait un lien et je voudrais tant croire à notre union !… mais d’autres fois j’hésite et je m’applaudis de notre commune réserve.

» Je suis une fille folle. Je me suis jetée dans vos bras, et, pour m’attirer à vous, il n’a fallu qu’un signe. C’est mal. On dit que ma famille est noble et puissante ; il vaut mieux que vous ne sachiez point le nom de la pauvre insensée qui s’est faite voire esclave. Si Dieu laissait tomber sur moi son châtiment le plus cruel, si vous veniez à ne plus m’aimer, au moins mon imprudence resterait un secret pour le monde, et je n’aurais à subir ni la raillerie ni la pitié…

» La dernière fois que je vous ai vu, c’était dans les grands bois de mélèzes qui entourent le château des anciens margraves de Thor. J’étais venue d’Esselbach à cheval et nous nous promenions tous deux dans les sentiers de la montagne, en causant de l’absence prochaine.

» Vous promettiez de revenir dans un mois, mais quelque chose me disait que notre séparation serait bien plus longue. Nous arrivâmes, sans y penser, jusqu’au pied des murailles de la vieille forteresse.

» Ce sont des ruines démantelées, et les grandes salles où s’abritait la puissance des seigneurs n’ont aujourd’hui d’autres toitures que le ciel. Mais ce sont des ruines fières ; les remparts sombres parlent encore de prouesses et de batailles ; la haute tour qui reste seule intacte, au sommet de la montagne, semble un roi géant, debout sur les marches de son trône…

» Je me souviens que vous regardâtes longtemps en silence ces robustes débris d’une gloire passée. Il y avait sur votre front de la mélancolie, et je crus voir une larme tôt séchée trembler au bord de votre paupière…

» Ce n’était point moi qui causais cette émotion, Otto, cette douleur n’était point un avant-goût de l’absence. Je sais bien que, dans votre cœur, la première place n’est pas pour moi…

» Et je ne me plains pas ! et je prie Dieu ardemment de me garder la seconde !…

» Il me plaît de ne point vous arrêter dans votre voie. Le but que vous poursuivez doit être noble et juste comme vous-même ; marchez, oh ! marchez toujours, sans songer à la pauvre fille qui vous aime ; son plus grand malheur serait d’être un obstacle sur votre chemin !

» En regardant les ruines de Thor, vous prononçâtes quelques paroles qui furent pour moi un trait de lumière. Je devinai, pour la première fois, que vous étiez le serviteur d’une race déchue, et qu’un grand dévouement réclamait votre vie.

» Vous m’aviez dit bien souvent : je ne m’appartiens pas ; en ce moment, je compris…

» Otto, je ne suis point jalouse de ce que vous donnez à d’autres. J’aime celui que vous aimez, et je serais heureuse de lui dévouer ma vie. Travaillez et combattez ! ma prière vous suit. Mais si quelque jour vous êtes vainqueur, pensez à moi et revenez…

» Revenez surtout, si Dieu ne vous donne point la victoire. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Il y a deux jours que ces lignes sont écrites, et je n’ai point fermé ma lettre, parce que j’hésite à vous envoyer des paroles de tristesse.

» Je continue pourtant, — quand je vois votre nom sur le papier, il me semble que vous êtes là ; il me semble que vous écoutez ma plainte et que votre voix aimée me console.

» J’ai plus d’une chose à vous dire, Otto ; je crois que je serai malheureuse dans cette maison. Depuis deux jours ma crainte est éveillée et je n’ai personne à qui me confier.

» C’est un enfantillage, peut-être. D’ordinaire, les choses mystérieuses se font la nuit, et la peur attend les ténèbres…

» Moi, c’est en plein jour que j’entends ici des bruits étranges ; je ne puis les expliquer, et ils m’effraient.

» Presque toute la journée, je me tiens dans un pavillon dont je vous ai parlé déjà et qui donne sur le jardin de l’hôtel. De ce pavillon on entre dans une serre qui occupe toute la longueur du jardin.

» Tous les jours, vers huit heures et demie du matin, j’entends un pas pesant, mais discret, qui semble descendre les marches d’un escalier invisible, situé tout près de moi.

» Il y a des moments où je me retourne, persuadée que les pas se font entendre dans ma chambre même…

» Une porte s’ouvre à quelques pieds au-dessous du sol du pavillon ; — et ne croyez pas que ce soit un rêve ! ces bruits sont distincts : je les ai entendus vingt fois et toujours à la même heure. Le pas reprend sa marche au-dessous de moi. Quand je reste dans ma chambre, il s’assourdit bientôt et s’éteint ; mais, à quatre ou cinq reprises différentes, j’ai ouvert la porte de la serre et je l’ai suivi.

» On l’entend tout le long du jardin et jusqu’au bout de la serre, qui est terminée par un kiosque où personne n’entre jamais.

» Arrivé là, le marcheur souterrain ouvre une seconde porte et le bruit cesse…

» Le soir, aux environs de cinq heures, la même chose se renouvelle, mais en sens contraire.

» Les pas viennent du jardin, passent sous le pavillon et montent lentement l’escalier qu’ils ont descendu le matin.

» J’ai interrogé le jardinier pour savoir si l’hôtel a des caves de ce côté, le jardinier s’est pris à rire.

» J’ai demandé à ma femme de chambre, qui m’a regardée comme on regarde les gens pris de folie.

» Pourtant ce n’est point une illusion. Quelque chose de bizarre se passe dans l’hôtel, à l’insu de tous…

» La solitude donne des frayeurs superstitieuses, et je suis seule toujours. Je garde ce pavillon, parce que personne n’y vient me déranger, mais je n’oserais pas y demeurer la nuit, et j’ai fait faire mon lit dans une autre partie de l’hôtel…

»… Pauvre fille que je suis ! Mon esprit est malade ! Me voilà comme ce tyran de mélodrame qui entendait marcher dans son mur ! Ce n’était point de cela que je voulais vous parler, Otto, et si javais près de moi une oreille amie, ces frayeurs d’enfant passeraient.

» J’ai bien rencontré ici une jeune fille de mon âge que je pourrais aimer.

» Elle est presque aussi belle que mes sœurs, et son doux visage annonce une bonne âme. Elle se nomme Denise. Dès la première fois que je l’ai vue, je me suis sentie attirée vers elle, et j’aurais voulu l’appeler mon amie.

» Mais elle me semble ne point aimer mes sœurs, et Petite m’a bien recommandé de me méfier d’elle.

» Petite, c’est ma sœur aînée. On ne lui donne ici que ce nom. Je retarde tant que je puis à vous parler d’elle, et c’est d’elle pourtant que je veux vous parler.

» Depuis mon arrivée, mon autre sœur est avec moi indifférente et froide ; Petite, au contraire, a feint tout d’abord un empressement affectueux. Elle a mis une sorte de coquetterie à gagner ma confiance ; j’ai commencé par la juger bonne et véritablement aimante.

» Pour attirer mes confidences, elle m’a fait les siennes, et avec quelle adresse ! Des peccadilles d’abord, moins que cela, quelques escapades de grande dame qui descend à se conduire comme une bourgeoise…

» Elle me conduisit, en s’accusant bien haut, chez une femme Batailleur, marchande au Temple, qui lui vendait des colifichets au rabais.

» Quand elle vit que cette caravane ne m’effrayait guère, elle fit un petit pas en avant, et sonda le terrain avec plus de hardiesse.

» Elle donna de grandes louanges à cette femme Batailleur, qui fait mille métiers douteux, mais dont la discrétion est à toute épreuve. À ce propos, Otto, je veux vous dire que j’ai revu cette femme toute seule, et que je l’ai payée pour recevoir vos lettres.

» Elle demeure rue du Vertbois, n° 9. Puissé-je trouver bientôt une lettre de vous à cette adresse !…

» Je comprenais mal ce que me disait ma sœur aînée, et comme elle me parlait en souriant, je souriais sans lui répondre.

» Comment vous dire cela, Otto, à vous si noble et si fier !…

» Petite, qui a presque le double de mon âge, et qui aurait dû me servir de mère, voulait me perdre. Sous cette affection jouée, il y avait une sorte de haine dont je ne puis deviner les motifs. Je ne sais si elle est coupable elle-même, mais elle voulait me rendre coupable…

» Elle me parla de plaisirs inconnus et de mystérieuses délices. Son éloquence perfide déroula devant moi mille tableaux de séduction.

» Je trouvai dans ma chambre des livres… que sais-je !… je vous en ai dit assez… j’ai le rouge au front, et ma plume tremble. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le jour baissait. La fraîcheur du soir avait mis une brume aux vitres du pavillon de Lia. Esther et Petite, qui ne pouvaient plus rien voir, s’étaient assises de nouveau l’une en face de l’autre, auprès du foyer.

— Et que voulez-vous craindre, chère ?… disait madame de Laurens ; — tout est prévu ; vous serez là plus en sûreté que sous votre masque d’hier ! Pensez-vous que je me sois donné pour rien tant de peine ?… Si j’ai fourni des fonds à Batailleur ; si j’ai commandité la maison, pour ainsi dire, c’est que j’y voulais être maîtresse absolue… Vous verrez avec quelle adresse tout cela est disposé ! Auprès du banquier, il y a une sorte de loge grillée que les habitués nomment le confessionnal de la princesse. Ils sont convaincus que, derrière le grillage recouvert d’un rideau de mousseline, se trouve une personne de haute importance, qui vient là satisfaire à huis clos sa passion pour le jeu… On pense même que cette puissante dame pourrait, en cas de surprise, paralyser l’action de la police.

Esther se prit à sourire.

— Depuis quelques jours, poursuivit Petite, Batailleur a fait circuler parmi les habitués une autre version… Le rideau de la loge ne cacherait plus une princesse, mais un grand personnage politique, indigène ou étranger, un ambassadeur, peut-être un ministre… En admettant cette dernière hypothèse, vous pensez bien, chère, que nous n’avons rien à craindre de la part du gouvernement…

— Et c’est vous qui êtes dans la loge ? interrompit Esther.

— Pas toujours… la loge est une précaution réservée pour les cas dangereux, un asile… Comme j’exerce un souverain droit de contrôle sur l’admission des joueurs, je sais avant d’entrer dans la salle s’il y a chance pour moi d’être reconnue… j’ai à choisir entre la loge et un des fauteuils qui attendent autour de la table… quand je choisis le fauteuil, c’est qu’il n’y a rien à craindre, mais, par excès de précaution, je donne une tournure exotique à ma toilette, et je mets ma tête entre les mains de Batailleur, qui a trouvé le secret de me faire une physionomie de rechange…

— Elle est donc bien adroite, décidément, cette Batailleur !…

— Ma chère, c’est une fée !… Une fois assise auprès de la table, l’ entraînement commence… Esther, il y a dix ans que je joue, et je n’ai jamais éprouvé une seconde de lassitude ou de satiété ! Juge si l’amour vaut cela !… Et puis l’un n’empêche pas l’autre… Écoute ! le banquier prononce sa formule : on entend un bruit métallique qui frappe sur les nerfs ; quelque chose passe dans le sang, le pouls bat plus vite. Le tapis vert disparaît sous une couche d’or, il y a de l’or partout ! De larges pièces d’Espagne, des souverains anglais, des ducats, des louis, que sais-je ! de l’or venu de Londres, de Vienne et de Madrid, de l’or de Saint-Pétersbourg, de l’or de Constantinople !… Les cartes se mêlent… tous ces hommes attendent… la chance a parlé : j’ai joué : j’ai gagné… tout cet or qui couvrait la table est là en monceau devant moi…

Le sein de Petite battait ; sa voix vibrait basse et pénétrante.

Esther avait les yeux baissés ; quand elle les releva, un éclair brillait dans sa prunelle.

Petite réprima un geste de triomphe.

— Tu es joueuse, murmura-t-elle ; — tu viendras.

Esther ne répondit point encore.

— Tu viendras, répéta Sara ; je te dis que c’est le plaisir suprême !… le plaisir qui dure et ne lasse pas !

Elle fit rouler son fauteuil sur le tapis, et l’approcha doucement de celui de sa sœur.

— D’ailleurs, reprit-elle en faisant sa voix plus insinuante encore. — il y a autre chose que le jeu !… Autour de la table, les uns sont des aventuriers ; mais les autres sont gentilshommes… Ils viennent de tous pays comme l’or qu’ils apportent… J’ai vu des Anglais blonds et blancs comme des femmes, des Italiens au regard de feu, des Allemands sérieux et rêveurs, des athlètes russes, dont le poing fermé eût broyé le bois de la table.

Petite aiguisa son sourire, et sa voix se baissa encore jusqu’à descendre au murmure.

Elle continua ; sa bouche était tout près de l’oreille de sa sœur.

Le sein d’Esther eut à son tour un frémissement ; tout son sang vint à sa joue ; le sourire de Petite restait calme et serein…

— Fi !… dit Esther ! oh ! ma sœur ! ma sœur !…

— Chère, répliqua Sara, en sommes-nous donc à feindre ensemble ?…

— Dans le monde… commença la comtesse.

— Le monde !… s’écria Petite en frappant du pied avec impatience ; — et vous venez me parler de dangers !… mais c’est là qu’est le vrai péril, ma sœur !… dans le monde, tout secret transpire à force de patience et de travail ; je m’y suis fait une réputation qui rejaillit sur vous et que vous soutenez… mais, croyez-le bien, Esther, il suffirait d’un souffle pour ternir cette renommée… la moindre intrigue la tuerait… et chaque fois que vous regardez un homme, j’ai peur.

L’œil d’Esther se leva curieux et surpris.

— J’ai peur, parce que vous êtes dans un salon, poursuivit Petite, — parce que tous les yeux sont ouverts sur nous… parce qu’il y a là cent femmes qui sont jalouses, et qui guettent l’occasion de nous nuire !

Elle s’arrêta et regarda sa sœur en face.

— Voulez-vous être une sainte ! demanda-t-elle brusquement.

— Certes… balbutia la comtesse, prise hors de garde.

— Tu le voudrais, pauvre chère, s’écria Petite, mais tu ne le peux pas !… Tu es jeune, tu es forte ; ton cœur parle, tes sens s’agitent… Eh bien ! je te dis, moi, que le monde est un large piège où tu iras te prendre, les yeux ouverts… L’argent domine le monde ; mais il n’a pas pu encore tuer tous les préjugés… Si nous étions d’une race historique, si nos pères étaient morts à Bouvines ou à Fontenoy, je ne te parlerais peut-être pas ainsi… mais la faute qu’on pardonne à madame la duchesse, on en écrasera la fille du juif.

— Je suis comtesse… voulut dire Esther.

— Comtesse Lampion, ma bonne !… Crois-moi, dans notre position, il faut avoir deux cordes à son arc, deux chemins dans sa vie. — L’un qu’on suit à visage découvert et la tête hautaine ; l’autre où l’on s’engage à petit bruit, quand nul œil ne vous épie ; — l’un où l’on est froide, sévère et fermement en selle sur la vertu ; l’autre où l’on fait ce qu’on veut. Je sais une petite demoiselle qui dort avec son corset pour se faire une taille de guêpe ; elle arrive au bal suffoquée, et bien souvent sa mère est contrainte de desserrer, après la contredanse, le lacet trop tendu… Ne vaudrait-il pas mieux garder la gêne pour les heures que l’on donne au monde, et jeter le busc rigide après la parade, et se reposer libre pour mieux supporter la fatigue du soir ?… Tu es comme la petite demoiselle, ma pauvre Esther : tu veux garder ton corset toujours ; il te blesse et c’est sous le regard ennemi du monde que tu iras en desserrer leu œillets !

— Je comprends bien ce que tu veux dire, balbutia Esther, mais…

— Mais quoi ?… En dehors du monde, au contraire, dans cette autre route où l’on se glisse toute seule et déguisée, que de sécurité ! Comme les allures deviennent libres ! les gens que l’on rencontre ne savent point votre nom… on les voit en passant, puis on les perd…

— Mais on peut les retrouver…

— On nie… Pauvre chère, la nature nous a donné, à nous autres femmes, l’à-propos et le sang-froid ; c’est apparemment pour que nous en fassions usage !… On nie ; et si l’œil du monde ne nous a jamais prises en faute, le monde est pour nous… ces accusations qui lui arrivent du dehors sont comme non avenues… Il ne croit pas à ces choses qu’il ignore ; il tient pour invraisemblables et impossibles ces mœurs qui ne sont point les siennes.

— Mais, dit encore Esther, qui était à demi-convaincue, — à la rigueur, le monde peut croire à ces accusations…

— En l’admettant, il serait certain encore qu’on ne risque pas plus, pour toute une vie de plaisir, pour quelques instants de joie troublée par la peur, que pour quelques minutes pleines d’épouvante, saisies à la dérobée, et dont le bonheur ressemble à une torture… car, vous le savez bien, ma sœur, il n’y a point de degrés dans les châtiments du monde… une faute vénielle y est punie comme un crime… et, tant qu’à risquer l’excommunication fashionable, au moins faut-il le faire à bon escient… Mais nous raisonnons ici dans le faux, et je prétends que nous discutons l’impossible.

— Cependant, dit Esther, si ce petit Franz avait pu parler.

— Encore ce petit Franz ! s’écria madame de Laurens avec un mouvement de colère ; — quel poids sa parole aurait-elle eu en comparaison de la mienne ?… et puis, toute cette affaire est une exception… J’ai agi comme une folle, et j’aurais mérité d’être punie… Ce petit Franz, paraîtrait-il, avait été employé de Geldberg… j’aurais dû le savoir… je le vis un jour à la maison de jeu, et certes je ne courais aucun risque, puisque les rideaux de la loge étaient entre moi et son regard… mais il me plut ; je ne me rappelle pas avoir eu un caprice plus vif et plus soudain en ma vie !… Je perdis toute prudence ; ce fut moi qui fis les premiers pas, et, sur mon ordre, Batailleur l’introduisit dans le confessionnal de la princesse…

Petite dit cela sans rougir, Esther ne se montra point scandalisée.

— Voilà votre unique argument, reprit Sara. — Franz ! toujours Franz !… les faits se sont chargés de me fournir une réponse, et je vous jure bien, chère sœur, que Franz n’élèvera jamais la voix contre moi…

Une servante entra en ce moment ; elle avait une lettre à la main.

— De la part de monsieur le docteur, dit-elle.

Sara prit la lettre ; la servante sortit.

Petite défit le cachet avec une répugnance ennuyée.

— Que cet homme me fatigue ! murmura-t-elle.

Son regard tomba sur la lettre ouverte. — Une pâleur soudaine couvrit son visage, et une contraction violente plissa la ligne délicate de ses sourcils.

La lettre disait :

« Madame,

» Suivant votre désir, je vous rends compte à la hâte du résultat de notre duel ! Le jeune F… en est sorti sain et sauf ; c’est V… qui a été blessé. »

Durant une seconde. Petite resta comme pétrifiée.

Il y avait en elle une rage sourde et furieuse. Sous ses paupières baissées, sa prunelle brûlait.

— Ils n’ont pas pu ! pensa-t-elle, tandis que ses dents serrées refusaient passage à son haleine ; — ils me l’ont laissé vivre… je vois bien qu’il faudra que je m’en mêle !!!

Son œil fixé sur le sol avait cette même expression menaçante et terrible que nous lui avons vue, lorsqu’elle regardait son mari, à genoux et brisé par la souffrance.
CHAPITRE IX.
TROIS NOMS.


Cela dura une seconde. À peine Esther eut-elle le temps de remarquer l’élan de cette rage contenue.

Petite déchira la lettre en menus morceaux et la brûla.

Avant que le papier eût fini de flamber, elle avait repris son sourire tentateur.

Elle était forte et toujours maîtresse d’elle-même ; elle savait dominer toute passion et maîtriser toute angoisse.

Son visage était un masque obéissant, même aux heures de trouble. À la lecture du billet, un premier mouvement de colère l’avait emportée, parce que cette nouvelle la frappait à l’improviste : elle n’avait même pas songé jusqu’alors à la possibilité de ce résultat.

Elle avait vu Franz partir le matin pour se rendre au lieu du combat ; son adversaire était un pilier de salle d’armes, et lui ne savait pas tenir une épée.

Depuis trois ou quatre heures qu’elle était éveillée, elle songeait à Franz comme à un homme mort, et même, une fois ou deux, elle avait eu comme une velléité de le plaindre, ce pauvre enfant qui était si beau, si hardi, si joyeux, et qu’elle avait vu naguère pâle d’amour entre ses bras.

Vraiment, elle s’était attendrie ! Au réveil, entre deux bâillements elle avait secoué sa tête charmante, en disant :

— C’est dommage…

Mais, en certaines circonstances, un peu de regret n’exclut point beaucoup de contentement. Sara se sentait toute gaie ; Franz savait son secret, il était seul à le savoir, et il l’emportait dans la tombe.

Plus d’indiscrétion à craindre !…

Mais, maintenant, il se trouvait que cette tombe ouverte avait été creusée trop tôt. L’enfant n’était point mort ; contre toute attente, il avait évité le piège, et la menace était toujours suspendue au-dessus de la tête de Sara.

Menace terrible, car Franz savait bien des choses !

Le plus brave tressaille en sentant l’épée qui perce sa chair ; tout ce qu’on peut demander à la vaillance elle-même, c’est de se redresser aussitôt après le coup reçu.

Petite était une manière d’héroïne ; elle fit mieux que cela, et la blessure qui la poignait ne l’empêcha point de sourire.

Entraîner autrui sur la pente où elle se laissait glisser était un besoin de sa nature. En ce premier instant de dépit, elle ne raisonna point, sans doute, mais son instinct lui dit que la nouvelle annoncée par Mira n’était pas bonne à divulguer. Esther hésitait encore ; il ne fallait point lui fournir un motif d’hésiter davantage.

Esther n’était qu’une femme, faible d’esprit, dépourvue de principes protecteurs, et entraînée par l’élément sensuel qui dominait en elle. Petite la voulait pire que cela, elle prétendait la façonner à son image ; il lui semblait que la chute de sa sœur devait amoindrir sa propre chute, et qu’il ne lui resterait que la moitié de la honte partagée.

Ou plutôt, car il ne faut pas essayer d’expliquer ces exceptions qui repoussent ou qui effraient, elle plaidait la cause du mal par goût, par nécessité, par vocation ; elle se dévouait à nuire avec le zèle inspiré d’un démon, comme d’autres se dévouent à secourir et à prier.

Elle y prodiguait ses soins et son travail, et peut-être n’eût-elle point su se dire à elle-même pourquoi elle suivait sa tâche malfaisante avec une ardeur si âpre.

Rien ne l’arrêtait. À cette heure même où elle était frappée rudement et à l’improviste, elle ne déserta point la tentation commencée.

— Une lettre du docteur ! murmura-t-elle en poussant du pied dans les cendres le dernier fragment de papier. — Je l’avais chargé d’une commission qu’il n’a point su faire.

Elle prit une des mains de la comtesse, et la caressa entre les siennes.

— Comme ce sera la première fois, poursuivit-elle, nous prendrons toutes nos précautions… Batailleur elle-même ne saura rien… Nous nous glisserons dans le confessionnal, et nous ne bougerons pas… Tu verras toutes ces têtes curieuses se lever au premier bruit que nous ferons derrière le rideau… « C’est la princesse ! c’est la princesse !… » Il y a un Anglais qui a offert cinq cents guinées à Batailleur pour avoir le droit de soulever un coin de la draperie…

Elle s’interrompit et reprit tout bas :

— Viendras-tu ?

— Tu es un démon, Sara !… murmura Esther.

Petite l’embrassa en riant.

— Tu viendras, dit-elle. Mon Dieu, comme elle aime à se faire supplier !… Quand je pense qu’avant un mois elle ne saura comment me remercier… Tu viendras ce soir ?

— Impossible ! répondit Esther.

— Parce que ?…

— J’ai des occupations.

— Un rendez-vous ?…

— Peut-être.

— C’est respectable… mais ne pourrait-on savoir ?

— Impossible encore !

Les paupières de Petite se baissèrent à demi ; elle regarda la comtesse par dessous la frange soyeuse de ses cils.

— Pauvre belle ! murmura-t-elle ; tu as la monomanie du mystère… mais je te devine.

Esther secoua la tête.

— Je parie qu’il s’agit du baron de Rodach, poursuivit Sara dont le regard se faisait plus perçant.

Esther ne répondit pas tout de suite ; sa figure prit une expression de défiance et de malaise.

— Décidément, dit-elle enfin avec une intention d’ironie, vous vous occupez beaucoup du baron de Rodach, ma sœur !

— Parce que je vous vois penser beaucoup à lui, ma chère !

Tout en prononçant ces paroles d’un ton léger et enjoué. Petite tourna la tête vivement vers une porte vitrée qui faisait face à la fenêtre, et qui donnait sur un corridor conduisant aux bureaux.

— Qu’est-ce donc ? demanda Esther.

— Il m’a semblé entendre un bruit de pas, répliqua Petite.

Toutes deux prêtèrent l’oreille ; on n’entendait rien.

— Je me serai trompée, reprit Sara au bout de quelques secondes ; — mais l’heure avance, et ces messieurs vont venir… Chère, vous ne voulez donc pas me dire que vous avez aimé le baron de Rodach ?

— Quelle folie !…

— Prenez garde ! je vais croire que vous l’aimez encore… Et vraiment, il n’y aurait pas de quoi se défendre ! Le baron est un des plus charmants cavaliers que j’aie rencontrés jamais !

— Comme vous en parlez avec feu ! dit la comtesse, dont les lèvres se pincèrent.

— Oh ! moi, je suis franche, repartit Petite ; je vous avouerai bonnement que je l’ai adoré !

— Ah !… fit Esther.

— C’est pour lui que j’ai fait le dernier voyage d’Allemagne… Pendant un mois tout entier, je n’ai pas regardé une carte.

— Et maintenant, l’aimez-vous encore ?

— Non, répondit Petite avec un accent de sincérité.

Esther la regarda durant quelques instants, puis elle se prit à sourire.

— Eh bien ! dit-elle, je veux imiter votre franchise, Sara ; c’est pour lui que j’ai fait mon voyage de Suisse… Mais je ne suis pas si heureuse que vous : je crois que je l’aime encore…

— Quel mal ?…

— Voilà Julien revenu !

— Bah ! fit Petite du bout des lèvres, — prenez que le vicomte est votre mari, et vos scrupules s’en iront.

Ces cyniques paroles étaient prononcées d’une voix douce comme miel, et de ce joli ton décent des conversations mondaines.

À voir de loin ces deux charmantes femmes, le calme au front et le sourire aux lèvres, on aurait cru qu’elles s’entretenaient de leur toilette du soir.

— Je ne sais comment vous dire cela, reprit Esther ; mais il est certain que Julien me plaît… D’un autre côté, je ne puis pas me défaire de cette fantaisie qui m’entraîne toujours vers le baron de Rodach… Il ne pense qu’à jouer et à boire ; mais…

— Comment ! interrompit Petite, je ne l’ai jamais vu toucher une carte !

— Il se cachait de vous, peut-être…

— Et je l’ai trouvé toujours singulièrement sobre, pour un fils de Heidelberg… Par exemple, c’était un don Juan intrépide !

— Mais du tout ! s’écria Esther.

— Un duelliste, un coureur d’aventures !

— Je vous jure que vous ne lui auriez pas fait perdre une heure de sommeil pour la plus belle femme du monde !

— Je vous le dépeins tel que je l’ai vu à Hombourg, chère belle.

— Et moi, tel que je l’ai connu à Bade et en Suisse, je pense qu’il n’y a pas deux barons de Rodach !

— Vous l’avez vu hier au bal ; c’était bien le mien.

— Et le mien.

Petite regarda la pendule ; il était cinq heures moins un quart. Elle se leva et mit un baiser sur le front de la comtesse.

— C’est le tien, ma bonne petite sœur, dit-elle ; penses-tu donc que je voudrais être ta rivale ?… Je veux te voir heureuse autant que tu es belle, voilà tout.

Sa main délicate et blanche lissait les cheveux d’Esther avec de caressantes mignardises.

— Je le veux ! poursuivit-elle, entendez-vous bien !… et je vous ferai contente malgré vous !… Ce soir, après le dîner, nous reparlerons de nos petites affaires… Maintenant, il faut que j’aille faire un peu de toilette, car je suis venue au saut du lit, et il me semble que je sens le café Anglais d’une lieue.

Elle baisa encore Esther, comme si elle l’eût aimée de passion, et son pas gracieux se dirigea vers la porte vitrée.

Elle sortit. Au moment où la porte retombait sur elle, Esther, qui venait de s’allonger, plus indolente, dans son fauteuil, entendit comme un cri étouffé dans le corridor.

Elle se redressa étonnée, et mit ses deux mains sur les bras rembourrés de son siège pour se lever et aller voir. Mais comme on n’entendait plus rien, sa nonchalance prit le dessus ; elle s’étendit de nouveau paresseusement, et ferma les yeux dans un demi-sommeil.

La conversation récente avait porté ses pensées vers le baron de Rodach ! l’image du bel Allemand vint visiter sa rêverie…

Le cri qu’elle venait d’entendre avait été poussé par Petite elle-même, qui, de l’autre côté de la porte vitrée, s’était trouvée face à face avec un homme.

La nuit tombait rapidement, mais la lumière d’une fenêtre voisine éclairait le visage de l’étranger, et Petite avait reconnu en lui au premier coup d’œil, le baron de Rodach.

— Albert !… s’écria-t-elle effrayée.

Et son effroi n’était point joué, car cette femme qui bravait tout tenait à passer pour une sainte aux yeux de la foule, et surtout aux yeux de son père. L’hôtel de Geldberg était pour elle comme un sanctuaire, à la porte duquel restait son audace.

Rodach, de son côté, l’avait reconnue pour la femme rencontrée, la veille au soir, en face du Temple.

Il était là depuis quelques minutes seulement, et le hasard l’y avait conduit comme nous l’avons expliqué dans notre précédent chapitre.

Parvenu vis-à-vis de cette porte vitrée, il avait entendu son nom, et involontairement il avait prêté l’oreille, avant de retourner sur ses pas.

Le bruit de la conversation était bien arrivé, confus, jusqu’à lui, mais il n’avait point pu en saisir le sens.

Il allait chercher à retrouver sa route, lorsque madame de Laurens apparut brusquement au seuil du pavillon. Il n’était point possible de l’éviter.

— Que faites-vous ici, Albert ? reprit-elle d’une voix basse et rapide.

— Vous m’aviez dit de venir vous trouver, répondit le baron, — je suis venu.

— Quelle imprudence !… C’était chez moi, rue de Provence, et non pas dans cet hôtel, qui est celui de mon père.

— N’êtes-vous pas heureuse de me revoir ? demanda le baron, qui la considérait curieusement.

— Oh ! si fait, mon Albert !… Ne savez-vous pas comme je vous aime !… Je suis bien heureuse ; mais j’ai peur… si quelqu’un venait !…

— Vous avez évité de plus grands dangers que cela, belle dame, répliqua Rodach froidement.

Petite leva les yeux sur lui, et le considéra pendant quelques minutes attentivement.

— Comme vous êtes changé, Albert ! dit-elle. Hier, vous aviez encore votre regard fanfaron et ce sourire hardi que j’aime tant… Aujourd’hui, vous êtes grave, et vous avez une autre voix.

Au moment où Rodach ouvrait la bouche pour répondre, un bruit se fit dans l’antichambre qui précédait le corridor. Petite devint toute pâle.

— Au nom de Dieu ! murmura-t-elle, ne restez pas ici, Albert !… Voilà quelqu’un, et j’aimerais mieux mourir que d’être prise en faute dans la maison de mon père !…

— Je suis à vos ordres, répondit Rodach.

Petite tourna sur elle-même, jetant à droite et à gauche ses regards effarés. Il n’y avait que deux portes dans le corridor : celle par où Rodach s’était introduit et la porte vitrée.

Derrière la première on entendait des voix qui semblaient s’approcher.

Petite hésita pendant une seconde, puis elle mit sa main sur le bouton de la porte vitrée.

— Chacun pour soi ! pensa-t-elle. — Je n’ai pas à choisir, et s’il y a quelqu’un d’accusé, il vaut mieux que ce soit elle…

— Entrez ici, Albert, reprit-elle en s’adressant au baron ; dans cette pièce il y a une personne de votre connaissance… demain vous viendrez me voir… j’y compte ; adieu !

Elle entr’ouvrit la porte vitrée, serra la main de Rodach et le poussa dans le pavillon. Puis elle s’enfuit, légère comme une gazelle.

La comtesse Esther était toujours étendue dans son fauteuil ; ses paupières étaient baissées ; elle songeait.

Au bruit que fit la porte, son regard se releva lentement ; sa bouche s’ouvrit, muette ; elle se frotta les yeux, comme si elle n’eût point voulu croire leur témoignage.

— Goëtz !… dit-elle enfin ; — vous, ici !… pourquoi n’avez-vous pas attendu à ce soir ?…

Le premier mouvement de Rodach fut la surprise et l’indécision. À voir sa physionomie, on eût pensé qu’il ne connaissait pas plus cette femme que le lieu où il se trouvait introduit ainsi, à l’improviste.

Il s’avança néanmoins vers le foyer, la tête haute et le pas délibéré.

Il y avait de la frayeur et à la fois du contentement sur les traits de la comtesse.

— Toujours imprudent ! poursuivit-elle avec un reproche souriant ; — oh ! Goëtz ! Goëtz ! vous ne vous corrigerez donc jamais !

Rodach, qui était arrivé auprès d’elle, s’inclina courtoisement et lui baisa la main.

La comtesse l’examina mieux.

— Mais quel air grave ! dit-elle, — êtes-vous donc devenu un homme sage, depuis hier, mon beau Goëtz ?

— Il y a temps pour tout, madame, répondit Rodach ; l’âge arrive…

La comtesse éclata de rire.

— Il vous dit ces choses avec un sérieux !… s’écria-t-elle ; mais appelez-moi donc Esther, Goëtz ! On dirait que vous êtes fâché contre moi !

Elle se leva et s’appuya doucement au bras du baron.

— Voyez comme je vous aime, murmura-t-elle à son oreille ; votre présence est ici un véritable danger pour moi, et cependant je ne songe point à vous gronder !… il me semble que vous êtes plus beau encore qu’autrefois… Mais comment avez-vous pu oublier l’heure de notre rendez-vous, et quelle idée avez-vous eue de venir me chercher jusqu’ici ?

— Le désir de vous voir plus vite… balbutia Rodach à tout hasard.

Esther lui serra le bras tendrement.

— Bon Goëtz ! murmura-t-elle.

Puis elle ajouta, sans intention de raillerie aucune, et d’un accent pênétré :

— Le malheur, c’est qu’on ne peut jamais savoir si vous êtes ivre…

Rodach s’inclina en souriant.

— Ne vous fâchez pas de cela, mon Goëtz, reprit Esther, vous savez bien que je vous aime comme vous êtes… Mais gageons que vous avez passé la matinée à jouer et à boire ?

— Quand on attend le soir avec impatience, dit Rodach galamment, — il faut bien tuer les heures…

Esther le regarda avec admiration.

— Il a beau boire comme un templier, murmura-t-elle, il vous a toujours un grand air de gentilhomme !… et de l’esprit !… Goëtz, il ne faut vous corriger jamais !… Je crois que je vous aime mieux avec vos vices !

Elle se haussa sur la pointe des pieds et tendit son beau front où Rodach mit un baiser de bonne grâce.

La pendule sonna cinq heures.

Esther tressaillit et lâcha précipitamment le bras du baron.

— Mon Dieu ! dit-elle, vous me faites aussi folle que vous ! à vous voir, j’oubliais le lieu où nous sommes ; je ne songeais qu’à mon plaisir… Il faut vous retirer, Goëtz, nous nous reverrons ce soir.

— C’est que, répliqua le baron, je suis arrivé ici un peu au hasard, et je ne sais pas si je retrouverais ma route.

Esther montra du doigt la porte vitrée, mais son bras retomba et la parole s’arrêta sur sa lèvre.

— Par là, pensa-t-elle tout haut, — il va rencontrer le chevalier ou le docteur.

— Par ici, reprit-elle, c’est la route de mon père, d’Abel et de Lia.

Sa figure exprimait maintenant une inquiétude sérieuse, et qui semblait croître à chaque instant.

— Vous ne pouvez pas rester ici, pourtant ! s’écria-t-elle en frappant du pied. — Mon Dieu ! mon Dieu ! comment faire, et pourquoi êtes-vous venu !…

Elle appuya sa tête sur sa main, et se mit à réfléchir. Tout à coup elle se redressa épouvantée.

— Écoutez ! murmura-t-elle.

Un bruit léger se faisait du côté de la porte par où était entrée la servante qui avait apporté le message du docteur.

Esther prêtait l’oreille avidement : son trouble formait un contraste étrange avec le calme parfait de M. le baron de Rodach.

— C’est mon père ! dit-elle enfin en joignant ses mains avec détresse ; — je reconnais son pas… Oh ! Goëtz ! Goëtz ! je vous en conjure, soyez prudent une fois dans votre vie !… mon père me croit pure, et je mourrais de honte s’il pouvait savoir…

Elle s’interrompit pour écouter encore. Le pas était tout proche.

Sa nonchalance habituelle avait disparu ; elle ne fit qu’un saut jusqu’à la porte vitrée.

— Trouvez un prétexte à votre présence, murmura-t-elle rapidement ; — dites que vous vous êtes égaré en cherchant les bureaux… quelque chose… ce que vous voudrez… Mais que mon père ne se doute pas !…

Elle ne put achever. Le bouton de cristal de la grande porte tourna.

Esther avait disparu…

Le baron de Rodach était debout au milieu de la chambre et regardait d’un œil froid la porte où il s’attendait à voir paraître le vieux Mosès Geld.

Le battant sculpté tourna doucement sur ses gonds, repoussant, à mesure, la draperie de la portière.

Au lieu de la face ridée du vieux juif, ce fut une angélique figure de jeune fille qui se montra sur le seuil.

À cette heure, d’ordinaire, toute la famille de Geldberg était rassemblée dans le petit salon. Il faisait sombre déjà ; la jeune fille parut d’abord étonnée de ne voir qu’un homme dans la chambre ; puis elle se recula d’un mouvement involontaire, en découvrant que cet homme était un étranger.

Puis encore, elle poussa un cri faible, quand son regard tomba sur le visage de Rodach.

Elle demeura indécise auprès de la porte, les jambes chancelantes, la joue pâle, le sein soulevé.

Rodach semblait plus étonné qu’elle et plus agité, vous n’eussiez point reconnu en lui l’homme de tout à l’heure ; une émotion profonde et qu’il tâchait en vain de contenir avait remplacé le calme froid de son visage.

— Lia !… murmura-t-il bien bas.

Comme si elle n’eût attendu que ce signal, la jeune fille s’élança vers lui et jeta ses deux bras autour de son cou.

Elle riait : elle pleurait.

— Lia ! pauvre enfant !… balbutiait Rodach en la serrant avec passion contre sa poitrine.

Et la jeune fille murmurait parmi ses larmes de joie :

— Otto !… Otto ! mon Dieu, que je suis heureuse !…



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CHAPITRE X.
LE PROSCRIT.


Lia de Geldberg n’avait pas dix-huit ans ; il y avait onze ans qu’elle avait perdu sa mère. La femme de Mosès Geld, cette belle Ruth que nous avons vue autrefois, au milieu de ses enfants, dans le salon mystérieux de la Judengasse, était morte peu de temps après avoir quitté l’Allemagne.

C’était une créature douce et bonne, qui n’avait jamais trempé dans les trafics ténébreux de son mari. La fortune rapide de Mosès Geld lui faisait peur, loin de l’éblouir. Elle regrettait l’obscure tranquillité des premières années de son mariage, et c’était en frémissant qu’elle songeait parfois à la source inconnue de cet or qui ruisselait autour d’elle.

Mosès ne lui avait jamais dit son secret, mais souvent il devenait sombre quand arrivait la nuit, et souvent encore son sommeil agité laissait échapper d’étranges paroles.

Plus d’une fois Ruth s’était éveillée en sursaut à ses cris. Elle l’avait vu, les yeux demi-ouverts, la joue livide, les tempes baignées de sueur ; il luttait contre l’angoisse d’un rêve, et sa bouche contractée murmurait :

— Seigneur ! Seigneur ! c’est pour eux !… c’est pour mes pauvres enfants que j’ai tout fait !…

Ruth l’éveillait doucement et ne l’interrogeait point.

Elle ne voulait pas savoir, mais elle souffrait, parce que son esprit devinait malgré elle. Et sa souffrance muette, qui n’avait ni consolateur, ni confident, la minait lentement.

Les jouissances du luxe qui étaient prodiguées autour d’elle n’avaient rien qui pût l’enivrer ou étourdir sa peine. C’était une femme d’intérieur, une âme modeste ; ce faste la repoussait et la magnificence déployée la ramenait fatalement à ce problème qu’elle ne pouvait point résoudre :

D’où viennent toutes ces richesses ?

Elle s’éloignait du monde le plus qu’elle pouvait, laissant les plaisirs du dehors à ses deux filles aînées, et commençant l’éducation de la petite Lia.

Sa peine n’était que pour elle-même. Mosès Geld la retrouvait toujours souriante et sereine ; il venait auprès d’elle se reposer et se consoler, car il n’était point heureux.

À part cette souffrance sourde qui le tenait sans cesse et qui ressemblait à un remords, l’ancien prêteur avait d’autres soucis. Il avait donné tout son amour à ses enfants ; c’était pour eux qu’il avait travaillé nuit et jour, qu’il avait amassé florin à florin son premier capital ; c’était pour eux qu’il avait fermé son cœur à toute pitié et que son usure implacable avait changé en or les haillons du pauvre. Ses rêves disaient vrai : s’il y avait un crime sur sa conscience, ce crime avait été commis pour ses enfants ! Dès ce temps, il voyait son fils et sa fille aînée ligués secrètement avec ses associés, qui étaient ses ennemis…

On voulait l’éloigner des affaires et lui enlever la direction de la maison. Il le devinait ; il le savait.

Il y avait bien le prétexte du repos que réclamait son grand âge ; mais depuis cinquante ans, Mosès Geld vivait dans l’astuce et dans la tromperie ; il savait ce que c’était que le mensonge.

Pourtant, son esprit faible et rendu paresseux par la vieillesse mettait tout ce qui lui restait de ressort à repousser la certitude de son malheur. Il s’entourait d’illusions volontaires, et s’accrochait aux joies chimériques de cet intérieur patriarcal, dont nous avons ébauché l’esquisse au commencement de ce récit.

Il s’y tenait à deux mains, pour ainsi dire ; il se criait bien haut à lui-même, quand son cœur ulcéré saignait : Mes vœux sont accomplis, j’ai fait ma famille riche et puissante ; je suis un heureux père !

Et parfois il parvenait à s’aveugler, au point de sourire béatement à ces félicités illusoires…

Il jouait son rôle dans la comédie de famille. Ces respects menteurs qui l’entouraient l’endormaient comme l’enivrement de l’opium.

Mais le réveil était cruel. Il faut la vertu sincère et la droite loyauté pour servir de base à ces saintes joies de la famille. La copie mensongère que le vice en essaie grimace et raille amèrement.

Étendez sur la fange un tapis de velours, la fange le percera, si épais que vous puissiez le faire.

Et une fois le velours percé, la fange n’en paraîtra que plus hideuse parmi le brillant de cette soie…

Mosès Geld avait rêvé l’impossible. Sur l’usure et sur le crime, il avait voulu fonder un avenir qui n’est dû qu’à l’homme juste, dont la vie fut bonne.

Son châtiment commençait ; son espoir fuyait ; il avait vendu son âme, et il n’en recevait point le prix.

À ces heures d’amertume terrible où le bonheur espéré se voilait, où la réalité lui apparaissait comme un sarcasme impitoyable, il revenait vers Ruth, la douce femme qui l’avait aimé pauvre. Ruth l’accueillait et tâchait de lui donner courage. Elle lui tendait à baiser le front de la petite Lia, joli ange, dont au moins le sourire n’était pas un mensonge…

Auprès d’elle, Mosès Geld retrouvait le repos perdu ; il se sentait comme absous vis-à-vis de cette innocence ; l’espoir lui revenait. — Mais, un jour, la pauvre Ruth se coucha sur son lit et ne se releva plus.

Quand elle se sentit tout près d’aller vers Dieu, elle éloigna Lia, qui ne l’avait point quittée, et fit appeler Mosès Geld à son chevet.

— Me voilà qui vais mourir, lui dit-elle ; j’aurais voulu rester ici-bas pour vous consoler et vous soutenir, car je sais que vous souffrez… Mais je ne vous oublierai pas, Mosès, dans l’autre vie, et je prierai pour vous qui m’avez aimée.

Des larmes coulaient sur la joue pâle du vieux juif.

— Écoutez-moi, Mosès, reprit la mourante, dont le visage était calme, et qui retrouvait, à cette dernière heure, comme un reflet de beauté sereine ; — vous ne m’avez jamais rien refusé durant ma vie ; voulez-vous m’accorder une dernière grâce, à ce moment que nous allons nous séparer pour jamais ?

Mosès Geld, qui ne pouvait parler, fit un signe de tête affirmatif.

La voix de l’agonisante s’affaiblissait, de seconde en seconde.

— Ma sœur Rachel Muller, qui demeure auprès d’Esselbach, poursuivit-elle, aimait bien notre petite Lia au temps de son enfance… Je voudrais que notre chère fille fût éloignée de cette maison et confiée aux soins de ma sœur Rachel.

— Pourquoi ? murmura Mosès.

Ruth ne répondit point : elle avait peur de Sara, sa fille aînée, dont elle avait dès longtemps deviné le cœur ; mais elle ne voulait point accuser à l’heure de mourir.

Mosès Geld hésitait.

— Dieu m’est témoin, dit-il enfin, que je ne voudrais pas refuser, Ruth, ma bien aimée… Mais Rachel est chrétienne…

— Mieux vaut adorer le dieu des chrétiens que l’esprit du mal, répliqua Ruth d’une voix à peine intelligible ; Mosès, mon mari, je vous en supplie, ne repoussez pas ma dernière prière !

— Lia sera confiée aux soins de notre sœur Rachel, dit le juif.

— Jusqu’à l’âge où la femme apprend à se conduire elle-même, reprit Ruth ; — promettez-moi que Lia ne reviendra pas à Paris avant sa dix-septième année.

— Je vous le promets, au nom du Dieu saint !

Ruth prit la main de son mari et la posa sur son cœur, qui battait encore. Elle n’avait plus de paroles, mais son regard disait sa reconnaissance. Au bout de quelques minutes, son cœur s’arrêta sous la main de Geld ; ses yeux étaient fermés à demi et sa bouche demeurait entr’ouverte. — Vous eussiez dit un sommeil souriant.

Elle était morte…

Lia partit pour l’Allemagne.

Peu de temps après cette mort, Moïse de Geldberg, qui avait résisté jusqu’alors aux obsessions de toute sa famille, céda tout à coup et se retira des affaires.

Il demeura d’abord durant quelques mois morose, taciturne et comme affaissé sous le poids de son oisiveté.

Puis, un beau jour, après être resté dehors depuis le matin, il revint la gaieté au front et le sourire à la lèvre.

Le vieillard qu’on avait vu la veille, courbé, morne, immobile, reprenait vie tout à coup et se redressait au contact d’un aiguillon inconnu.

C’était comme une résurrection.

Le lendemain on ne le vit point paraître au déjeuner de famille. Sa vie de mystérieuse solitude avait commencé.

Depuis ce jour, la porte de son appartement se ferma régulièrement chaque matin à huit heures et demie, pour ne se rouvrir qu’à cinq heures du soir.

Et, malgré la bonne envie de chacun, nul ne put savoir jamais à quoi s’occupait son loisir de tous les jours, pendant ce long espace de temps.

Il voulait être seul, on le laissait seul…

Lia, cependant, grandissait loin de Paris, et devenait bien belle ; elle avait pris la croyance de sa tante Rachel, qu’elle aimait comme une mère.

Rache, veuve d’un chrétien, nommé Muller, et possédant une médiocre aisance, habitait une petite maison de campagne de l’autre côté d’Esselbach. Elle était simple et bonne comme Ruth ; elle avait pour Lia une affection toute maternelle.

Mais son esprit borné n’avait point ce qu’il fallait pour guider une jeune fille au delà des années de l’enfance. Lia fut de bonne heure abandonnée à elle-même. Sa nature droite, intelligente et forte, n’eut pas besoin d’aide pour se développer dans le sens du bien.

Rachel Muller menait une vie fort retirée. Elle voyait seulement quelques amis de son mari, le curé catholique du village et les pauvres dont elle était l’appui. Lia était bien loin de se plaindre de cette solitude, et quand la bonne dame Muller lui demandait si elle ne voudrait point aller à Esselbach pour partager les plaisirs des jeunes gens de son âge, elle demeurait sincèrement étonnée qu’on put lui supposer un regret ou un désir.

N’avait-elle pas tout ce qu’il lui fallait dans la maison de sa tante ? Que lui importaient ces filles et ces garçons qu’elle ne connaissait point ? C’était une petite sauvage ; son instinct l’éloignait de la foule.

Elle aimait les bois ombreux, la plaine sans limites, et son bonheur était de courir à cheval par les sentiers ignorés.

Quand elle était bien loin du village, et qu’elle avait égaré sa route à plaisir, elle s’arrêtait, reposant sa vue avec délices sur le paysage inconnu ; elle attachait son cheval à un arbre ; elle ouvrait un livre, et bien souvent il faisait nuit noire lorsque sa tante, inquiète, la voyait revenir.

Durant ses longues promenades, Lia rêvait, mais ses rêves ne ressemblaient guère aux mélancoliques romans que les jeunes filles bâtissent à l’aide de leur mémoire. Ses songes étaient souriants et doux ; elle s’égayait avec la nature fleurie, et les bonnes gens des campagnes qui la rencontraient par hasard se sentaient réchauffer le cœur à la voir si heureuse et si belle.

S’ils étaient riches, elle leur rendait un bonjour cordial pour leur salut respectueux ; s’ils étaient pauvres, sa bourse s’ouvrait, et le don qui tombait de sa main charmante ne ressemblait point à une aumône.

On la connaissait à plusieurs lieues à la ronde. C’était de la joie lorsqu’on entendait de loin le trot de son petit cheval. Le père et la mère venaient avec les enfants sur le pas de la porte, et sitôt qu’on apercevait sa taille svelte, serrée dans un corsage de velours sombre, toutes les mains s’agitaient en signe de bienvenue.

Lia Muller, c’était ainsi qu’on l’appelait, était la favorite de tous. Son nom prononcé, faisait naître au fond de tous les cœurs des idées de douceur, de grâce et de beauté.

Les petits enfants l’aimaient comme la bonne fée qui venait sourire à leurs jeux ; les mères l’auraient voulu pour fille, et, quoiqu’elle fût bien jeune encore, plus d’un beau garçon d’Esselbach s’éveillait en soupirant, pour l’avoir vue passer la veille.

Les beaux garçons soupiraient en pure perte. Nulle image aimée ne flottait encore parmi les rêveries de Lia, qui était une enfant.

Elle n’avait pas tout à fait quinze ans.

Une fois pourtant elle revint au logis de Rachel avec un nuage sur le front. Les jours suivants on eût cherché en vain chez elle sa gaieté accoutumée. Pour la première fois, son cœur avait battu à l’aspect d’un homme, et il y avait un souvenir au fond de son âme.

Elle était partie à cheval, de grand matin, pour faire un long voyage à travers champs. Elle avait dépassé les limites ordinaires de ses courses, et, vers midi, elle était arrivée au pied d’une montagne, sur laquelle s’élevait un vieux château, vaste comme une ville.

Aux alentours, il y avait de grands bois et des ruines.

Lia s’arrêta, ravie ; longtemps elle contempla l’antique manoir, dont les tours crénelées se découpaient sur l’azur d’un beau ciel d’été.

Elle ne se souvenait point d’avoir vu jamais un paysage si noble et si fier. Tout ce qui l’entourait parlait de grandeur et de puissance. Devant elle, les débris d’un chemin couvert gravissaient la pente en zig-zag, montrant çà et là leurs meurtrières moussues, et rejoignaient la maîtresse porte du château, où l’on apercevait encore les restes d’un pont-levis.

Un paysan passait.

— Comment se nomme ce château ? lui demanda la jeune fille.

— C’était autrefois le schloss de Bluthaupt, répondit le paysan.

Ce nom frappa l’oreille de Lia comme un vague souvenir. Il lui sembla qu’elle l’avait entendu prononcer dans son enfance. Mais elle avait quitté Paris si jeune ! Et personne, pas même Rachel Muller, ne connaissait les affaires de la maison de Geldberg.

— On lui a donc donné un autre nom ? reprit Lia.

Le paysan fit avec sa tête un signe d’affirmation.

— Comment s’appelle-t-il maintenant ? demanda encore la jeune fille.

Le paysan jeta sur les vieilles tours un regard mélancolique, puis il souleva son chapeau et s’éloigna sans répondre.

Il semblait que sa bouche répugnait à prononcer le nom qui avait remplacé celui de Bluthaupt.

Lia fit le tour de la montagne afin de trouver un chemin praticable pour son cheval.

Comme elle approchait du pied des murailles, elle vit un homme appuyé contre un des arbres de l’avenue, qui regardait le château avec une tristesse sombre. Cet homme avait la taille enveloppée dans les longs plis d’un manteau ; autour de son bras était tournée la bride de son cheval, qui paissait l’herbe rare auprès de lui.

Lia n’osa point troubler la méditation de cet homme.

Elle admira durant quelques minutes encore la hautaine grandeur du vieux château, puis elle prit sa route de l’autre côté de la montagne.

Elle avait oublié l’homme de l’avenue.

À deux ou trois cents pas du manoir, elle entendit dans le bois voisin le galop de plusieurs chevaux. L’instant d’après, une troupe composée de sept à huit cavaliers prussiens passa auprès d’elle comme un tourbillon. Sa monture, effrayée, se cabra, elle essaya en vain de la retenir et fut emportée à travers les taillis qui suivent l’arête occidentale de la montagne.

Avant de se perdre parmi les arbres, elle eut le temps de se retourner. — Elle vit les soldats prussiens se diriger, la carabine au poing, vers l’avenue de Bluthaupt.

L’étranger venait de les apercevoir ; il sauta d’un bond sur son cheval, qui partit aussitôt ventre à terre.

Lia n’en vit pas davantage.

Sa course continuait cependant, rapide et désordonnée ; son cheval, qui ne sentait plus le mors, coupait le taillis en droite ligne, et redoublait de vitesse à chaque instant. — Le taillis fut traversé en quelques secondes.

Elle se trouva dans une sorte de lande, plantée çà et là de chênes rabougris, et au bout de laquelle s’étendait à perte de vue une double rangée de hauts mélèzes.

Son cheval courait tout droit vers les arbres.

Sur la lande, il y avait deux ou trois paysans, qui se prirent à pousser des cris de terreur à sa vue.

Mais Lia n’était point effrayée ; elle se tenait ferme en selle et attendait tranquillement que son cheval se rendît.

Elle était sur le point d’atteindre la ligne des grands arbres, lorsque l’étranger de l’avenue sortit du bois tout à coup, et vint à la traverse de sa route.

Il avait pris de l’avance sur ceux qui le poursuivaient, et l’on entendait dans le lointain le galop des cavaliers prussiens.


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AU BORD DE L’ABÎME.
LE FILS DU DIABLE

Lia et l’étranger arrivèrent en même temps au pied des arbres ; mais leur direction n’était pas la même : le fugitif suivait la ligne des mélèzes, la jeune fille allait la couper à angle droit.

— Arrêtes ! arrêtez !… cria l’étranger en passant.

Lia ne savait point quel danger la menaçait, mais, d’instinct, elle fit un nouvel effort pour retenir son cheval, — ce fut en vain.

L’étranger, qui l’avait dépassée, se retourna sur sa selle.

Voyant qu’elle allait toujours, il arrêta brusquement sa monture, sauta sur le gazon et s’élança derrière les mélèzes.

Le cheval de Lia, lancé au grand galop, arrivait sur lui.

La jeune fille fit un geste d’effroi ; l’étranger ne bougea pas.

Au moment où le cheval l’atteignait, il le saisit résolument par la bride qui se brisa dans sa main ; le choc fit perdre les étriers à la jeune fille ; elle tomba sur l’herbe. — Le cheval, au contraire, fit un dernier bond en avant, et disparut parmi les broussailles enchevêtrées qui cachaient l’orifice du trou appelé l’Enfer de Bluthaupt.

Lia restait muette d’horreur et couchée sur la lèvre même du précipice. — Les soldais prussiens sortaient du bois à leur tour ; l’étranger se remit en selle et disparut…

Lia prit un autre cheval dans une ferme du voisinage, et revint au logis de madame Muller. — Tout le long de la route, elle songeait, mais autrement que naguère.

Elle avait perdu son insoucieuse gaieté d’enfant.

Et sa pensée ne s’arrêtait point sur le danger terrible, évité comme par miracle. Lia était courageuse comme un homme fort ; l’idée de la mort n’eût point mis sur son beau visage cette subite mélancolie. — Si, maintenant, ses yeux se baissaient, chargés de pensées, c’est qu’elle voyait sans cesse au-devant d’elle la mâle figure de son libérateur.

Il était là, le dos tourné à l’abîme ; le vide s’ouvrait sous ses pieds, et il restait, confiant en sa vigueur intrépide, tout prêt à supporter le choc d’un cheval furieux. Il ne sourcillait pas ; son œil restait grand ouvert ; il se dressait droit et ferme comme la statue de la Vaillance.

Le galop des cavaliers ennemis s’entendait à chaque instant plus proche ; mais il restait calme et fier entre ces deux périls…

Lia voyait comme un rayonnement autour de son beau front.

C’en était fait ; cette image restait gravée au fond du cœur de la jeune fille, et ne devait plus s’en effacer désormais.

Un an se passa. Lia n’était plus une enfant. Elle aimait de plus en plus sa solitude chère, où elle s’entretenait avec ses souvenirs.

On ne la voyait plus guère sourire ; et parfois, quand elle s’agenouillait, pieuse, devant l’autel de la paroisse rustique, une larme était dans ses yeux.

Elle priait pour lui, pour lui dont elle ne savait point le nom, pour lui qui était depuis un an son unique pensée.

Elle l’appelait, elle lui donnait sa vie.

Il y avait, à un quart de lieue du village, et tout près de la maison de madame Muller, une petite ferme habitée par un brave homme, établi dans ces environs depuis peu d’années, et qui se nommait Gottlieb.

Ce Gottlieb avait occupé autrefois, dit-on, une bonne charge au château des anciens comtes de Bluthaupt.

Il était pauvre, et bien des fois Lia avait secouru sa femme malade et ses enfants demi-nus.

Un jour que la jeune fille entrait à la ferme, elle vit un homme s’esquiver par la porte de derrière.

D’un coup d’œil elle avait reconnu son libérateur.

Elle interrogea, mais personne ne voulut répondre. Pour cette chose seulement, on se méfiait d’elle. On lui soutint qu’elle s’était trompée, et qu’il n’y avait personne dans la maison.

Lia n’avait vu qu’une seule fois son sauveur, mais elle avait pensé à lui tous les jours et toutes les heures de chaque jour, depuis plus d’une année. Elle savait qu’elle ne pouvait point se tromper.

Dans un pays que nulles dissensions civiles n’agitent, un homme poursuivi par des soldats ne peut être qu’un malfaiteur ; mais en Allemagne, ou règne une sorte de conspiration permanente, la première idée qui vient à l’esprit est celle de la proscription politique.

Comment d’ailleurs cet étranger si bon, si beau, si généreux, pouvait-il être un criminel ? cette pensée ne vint même pas à la jeune fille ; il se cachait, donc il était proscrit : un danger le menaçait ; il fallait veiller sur lui.

Lia se fit la gardienne de son sauveur ; à l’insu de tous, elle veilla, et son sauveur lui dut, à son tour, la liberté sinon la vie.

Un matin, elle entra chez Gottlieb tout essoufflée.

— Ils vont venir, dit-elle, et celui que vous cachez n’aura pas le temps de s’éloigner… Ne me dites pas que vous ne cachez personne ! poursuivit-elle en fermant la bouche au paysan d’un geste impérieux ; — je sais qu’il est chez vous et je veux le sauver… Je viens d’Esselbach, où j’ai entendu les soldats parler de lui et dire qu’ils savaient où le prendre… Ils vont venir de plusieurs côtés à la fois, et au moment où je vous parle, il n’est déjà plus temps de fuir.

Gottlieb et sa femme restaient devant elle, irrésolus et interdits.

Comme ils cherchaient leur réponse, la porte de derrière s’ouvrit, et l’étranger parut, tenant à la main une épée dans son fourreau.

— Je vous ai entendue, mademoiselle, dit-il, et je viens vous rendre grâce… Combien sont-ils, je vous prie, ceux qui veulent s’emparer de moi ?

Lia secoua la tête, en regardant l’épée avec tristesse.

— Je sais que vous êtes brave, murmura-t-elle ; — mais ils sont trop !

— Et puis-je vous demander ?… poursuivit l’étranger,

— Pourquoi je veux vous sauver ? interrompit Lia vivement, — c’est que je vous dois la vie…

Le visage du proscrit n’exprima que de l’étonnement.

Lia baissa les yeux, une larme vint à sa paupière.

— Il ne me connaît pas ! pensa-t-elle ; — il ne m’avait pas même vue !

— Écoutez, reprit-elle en s’éveillant tout à coup à la pensée du danger ; — je ne puis pas vous expliquer cela maintenant, mais, je vous le jure, c’est bien la vérité !… sans vous, je serais morte… Le temps presse et les soldats arrivent… Venez, je vais vous donner un asile.

L’étranger regardait avec admiration le beau visage de la jeune fille.

— Où donc ? demanda Gottlieb avec un reste de défiance.

— Chez moi, répondit Lia.

— Dans votre chambre !… s’écrièrent à la fois le mari et la femme.

Lia s’avança vers le proscrit et le prit par la main.

— Venez… dit-elle, avec un sourire beau et pur comme son âme.
CHAPITRE XI.
L’APPARITION.


L’étranger sortit avec Lia.

Un quart d’heure après, les cavaliers prussiens mettaient pied à terre à la porte de Gottlieb ; mais il n’y avait plus personne à la ferme, et les Prussiens s’en allèrent comme ils étaient venus.

Le proscrit resta plusieurs jours caché dans la maison de madame Muller, puis il chercha un autre asile. Mais il ne s’éloigna point et les longues courses de Lia cessèrent d’être solitaires.

Le proscrit était connu sous le nom d’Otto parmi ses partisans, et il en avait beaucoup dans le pays. Il changeait souvent de retraite, et partout où il se présentait, on l’accueillait avec une cordialité mêlée de respect. Les polices prussienne, autrichienne et bavaroise unissaient leurs efforts et lui tendaient journellement quelque piège. Il savait s’y soustraire, sans cesse, et les bonnes gens du pays lui prêtaient leur aide, pour dépister les cavaliers qui lui faisaient la chasse.

Lia et lui avaient deux ou trois rendez-vous dans les parties les plus sauvages de la montagne ; c’était là qu’ils se retrouvaient.

Ils s’aimaient. — Il y avait dans leur amour une circonstance étrange. Tandis que la jeune fille s’y livrait sans réserve, et avec tout l’ entraînement d’une passion non combattue, Otto semblait vouloir résister au sentiment qui l’emportait. On eût dit qu’il avait des remords. C’était de son côté que venaient ces retours bizarres qui agitent d’ordinaure les liaisons amoureuses, et qu’amènent les scrupules de la femme.

Otto avait la beauté d’un jeune homme. Pas une ride à son front, pas un fil d’argent parmi la brune abondance de sa chevelure ; sa taille était fière et souple ; son regard lui-même avait gardé des étincelles vives que l’âge mûr éteint ou assombrit.

Mais l’apparence ne peut changer le fait. Otto avait dépassé les limites de la jeunesse. Vingt ans de labeurs et de peines le séparaient des jours de son adolescence. Il aurait pu être le père de Lia.

Et son amour pour la jeune fille avait, en de certains moments, quelque chose de paternel. Il se le disait du moins ; il cherchait à se tromper lui-même et mettait un voile volontaire au-devant de sa passion ; comme s’il avait eu frayeur d’en mesurer les progrès.

C’était un sentiment fantasque et sujet à se transformer, comme tout sentiment combattu ; il avait des froideurs soudaines et des élans fougueux, que nulle force n’aurait pu comprimer.

Lia ne comprenait rien, la pauvre fille, à ces brusques intermittences. Son amour à elle était de toutes les heures et de toutes les minutes. Elle pensait à Otto toujours ; et comme il n’y avait rien en son âme qui ne fût virginal et pur, son âme ignorait le remords.

Elle aimait naïvement et saintement, sous l’œil de Dieu à qui elle confiait sa tendresse.

Parfois, elle revenait du rendez-vous de la montagne avec des larmes dans les yeux ; elle avait vu Otto triste et sévère ; elle avait essayé en vain de réchauffer sa glaciale froideur. D’autres fois, tout le long de la route, elle avait le sourire aux lèvres ; son cœur ne pouvait point contenir la joie qui le comblait.

Otto avait parlé d’amour, et dans la bouche d’Otto les paroles d’amour brûlaient comme un feu comprimé qui éclate.

D’autres fois encore, la jolie tête de la jeune fille s’inclinait pensive et courbée, sous le poids de la méditation. Son cheval errait à l’aventure ; elle ne voyait point les aspects connus du chemin ; elle arrivait à la porte de la maison de sa tante, sans avoir la conscience de l’espace parcouru ni du temps écoulé.

C’est que, en ces heures de recueillement, elle repassait dans sa mémoire les paroles d’Otto, qui lui avait montré un coin de son cœur rempli de tristesse. Elle ne savait pas le secret du proscrit, mais elle devinait en lui la longue souffrance, la résignation héroïque et la force vaillante qui ne sait point désespérer.

Il portait haut sa tête, environnée de périls ; il avait un chemin tracé qu’il suivait sans frayeur ni retard ; si la mort se présentait en travers de la route, il donnait son cœur à Dieu et il marchait en avant.

Il y avait dans l’âme de Lia autant d’admiration que d’amour.

Otto, lui, s’accusait bien souvent de faiblesse et de lâcheté ; il avait consacré sa vie à l’accomplissement d’une tâche, et il se disait que chaque heure perdue était une trahison sans excuse.

Il se disait encore que, pour toute cette tendresse ardente et dévouée de la jeune fille, il n’avait à donner qu’une part de son cœur.

Son cœur n’était plus à lui ; un devoir impérieux réclamait tous ses instants, et l’amour ne pouvait avoir en son âme qu’une place incessamment contestée.

Il était pauvre, il était proscrit ; l’âge, dont sa tête hautaine supportait encore le poids ennemi, allait incliner son front bientôt ; sa main était vouée à l’épée et il y avait du sang dans l’œuvre qu’il poursuivait.

Que venait-il troubler la vie heureuse et pure de cette douce enfant ?

Sa destinée était une tempête ; oserait-il bien couvrir de nuages sombres l’avenir souriant et serein de Lia ?

Il voulait fuir, fuir bien loin et à toujours…

Mais, pour la première fois, sa volonté robuste s’amollissait et fléchissait. Quelque chose de plus fort que lui-même l’arrêtait vaincu ; lui qui n’avait jamais connu d’obstacles en sa vie, il demeurait engourdi par une influence inconnue.

Il restait ; il montait à cheval et galopait vers la montagne, où l’attendaient un baiser et un sourire…

Il aimait. C’était son premier amour. Jusqu’alors, son existence remplie n’avait point laissé de loisir à son cœur ; il avait été tout entier à sa tâche.

Bien des femmes avaient croisé sa route depuis l’âge où, d’ordinaire, le cœur de l’homme naît à la passion. Mais son regard avait glissé sur leur beauté, indifférent et froid. Il y avait un souvenir de mort qui s’étendait comme un voile lugubre entre lui et la pensée d’aimer.

Plus la femme aperçue était belle, plus elle se rapprochait de l’image funeste gravée au fond de sa mémoire. Un tableau qu’il n’était point possible de chasser venait devant ses yeux éblouis : un grand lit à colonnes antiques, où se couchait une femme pâle qui allait mourir…

Sa sœur, sa sœur chérie, qu’il avait aimée d’une tendresse pleine de passion et qui le gardait contre tout autre amour !

Arrière les molles pensées de volupté qui bercent la jeunesse des autres hommes ! son sort à lui était de venger et de combattre. Il y avait par le monde un enfant cher, qui était le fils de cette sœur adorée et qu’il fallait faire de mendiant un grand seigneur.

Il y avait une race noble, descendue au plus bas degré du malheur, et qu’il fallait relever puissante et splendide, comme jadis.

Il y avait, avec le meurtre d’une sœur, l’assassinat d’un père à venger !

C’était assez pour toute la vie d’un homme : Otto se retranchait à l’abri de cette tâche austère et ne croyait point à l’amour. Longtemps l’amour l’oublia ; mais il vint enfin, et cette forte cuirasse, dont Otto croyait son âme défendue, s’évanouit, comme une enveloppe de glace tombe et se fond aux premiers rayons du soleil.

Plus il pensait être invulnérable, moins il prit de précautions ; l’amour entra dans son cœur à l’improviste. Quand il voulut combattre, il n’était plus temps.

Ce furent des luttes vaines, des combats épuisants, où il n’y avait point de victoire possible.

Il gardait en lui un trésor amassé de passion ; il aima, en une seule fois, pour toutes ses longues années d’indifférence et de froideur.

Mais la passion victorieuse ne lui fit pas oublier un seul instant son devoir ; son cœur se partagea ; il y avait place pour deux pensées…

Les mois s’écoulèrent. Otto, toujours poursuivi par les polices allemandes, avait repris son train de vie. Chaque semaine, il donnait quelques heures à Lia qui attendait, impatiente, pendant huit grands jours, ces courts instants de bonheur. Le reste du temps, il vaquait à son travail mystérieux.

Il allait on ne savait où. Certains disaient qu’il passait six jours de la semaine dans la ville libre de Francfort-sur-le-Mein, chez le riche patricien Zachœus Nesmer.

Une fois, la pauvre Lia, qui était allée bien joyeuse au rendez-vous de la montagne, attendit on vain pendant toute une journée.

La semaine suivante, il en fut de même ; Otto ne parut point.

Quelques jours après, la nouvelle du meurtre de Zachœus Nesmer arriva jusqu’en ces campagnes reculées.

Lia se rendait chaque semaine sur la montagne, et attendait toujours Otto. — Otto ne venait plus…

La dix-septième année de Lia était révolue. Rachel Muller reçut une lettre du vieux Moïse qui lui redemandait sa fille.

Lia partit bien triste, pour Paris.

Tout lui était inconnu, dans cette grande maison de Geldberg, où elle arrivait dépaysée. Le fragment de lettre que nous avons trouvé sur sa table, nous a initié à ses premières impressions et aux rapports qu’elle avait eus avec ses sœurs.

Lia y parlait aussi de Denise, qui était sa compagne la plus chère. Les deux jeunes filles s’étaient aimées tout de suite, parce qu’elles avaient la même franchise et la même bonté de cœur ; mais l’attachement de mademoiselle d’Audemer semblait combattu par une sorte de répugnance secrète.

Denise se sentait instinctivement repoussée par les autres membres de la famille de Geldberg. Elle n’allait guère à l’hôtel qu’à son corps défendant ; et, dès qu’il fut question de son mariage avec le chevalier de Reinhold, elle cessa complètement ses visites.

Ces dernières circonstances étaient de beaucoup postérieures à la lettre de Lia, qui, du reste, ne sortit jamais de son portefeuille. Lia la remplaça par une autre, adressée au paysan Gottlieb, qui la fit parvenir à Otto.

Otto répondit par le canal de madame Batailleur, et ses lettres parvinrent intactes à la jeune fille, sauf les deux dernières, dont le secret fut violé par madame de Laurens.

Ces lettres échangées ressemblaient à leurs entretiens d’autrefois, ils ne parlaient guère de leur amour. Bien qu’ils fussent l’un à l’autre de cœur, ils ne se connaissaient point, parce qu’Otto avait toujours éloigné le chapitre des confidences.

Lia ne connaissait que le prénom de son amant ; Otto croyait, comme les bonnes gens des environs d’Esselbach, que Lia était la fille de Rachel Muller…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il y avait six semaines que Lia n’avait reçu des nouvelles d’Otto. Elle avait passé la journée entière seule avec son souvenir ; mais elle s’attendait à tout plutôt qu’à le revoir. Le baron de Rodach, de son côté, entraîné par les événements qui s’étaient succédé depuis la veille, n’avait pu donner suite à son projet de rejoindre madame Batailleur. Il comptait se rendre dans la soirée chez la marchande du Temple, afin de connaître la demeure de Lia.

Cette rencontre était pour lui aussi imprévue que pour la jeune fille.

Mais, dans le premier instant, ils ne réfléchirent ni l’un ni l’autre, et se donneront sans réserve au bonheur de se retrouver, après la longue absence.

Rodach contemplait Lia, qui renversait sa tête en arrière pour élever jusqu’à lui ses regards charmés ; il s’étonnait de la revoir plus belle. Les yeux de la jeune fille, humides et brillants, ne pouvaient point se détacher ds lui ; elle se pendait à son cou, confiante et ravie.

— Je croyais que vous m’aviez oubliée, Otto ! dit-elle enfin ; mon Dieu ! que je souffrais !… mais vous voilà… vous vous êtes souvenu de moi… je suis bien heureuse !…

Rodach mit un baiser sur son front ; il gardait le silence, mais ses regards parlaient.

Tout à coup Lia se dégagea de ses bras.

— Vous cachez-vous encore ? demanda-t-elle.

— Oui, répondit Rodach.

Elle le prit par la main et l’entraîna vers la porte par où elle s’était introduite elle-même.

— Venez avec moi, dit-elle ; cette chambre va être pleine dans quelques minutes, et les gens qui vont s’y rassembler connaissent tous l’Allemagne.

Elle attira Rodach et le fit traverser les salles du rez-de-chaussée, que le départ des commis laissait vides. Elle l’introduisit dans le pavillon de gauche où nous l’avons vue naguère, occupée à relire les lettres du prisonnier.

Elle ferma la porte à clef, et vint s’asseoir auprès de Rodach sur une causeuse.

Elle lui prit les mains ; son regard caressant le parcourait des pieds à la tête ; sa joie débordait, naïve ; elle ne songeait point comme ses sœurs à lui demander le motif de sa présence : elle ne songeait à rien qu’à se rassassier de sa vue chère, à l’admirer et à l’aimer.

Ils étaient assis tous les deux vis-à-vis de la fenêtre auprès du piano de Lia, où se mêlaient éparses quelques mélodies d’Allemagne. La configuration de la pièce était en tout semblable à celle du petit salon où nous avons assisté à l’entretien d’Esther et de Sara. Les ornements seuls différaient. Lia de Geldberg avait décoré suivant son goût sa retraite favorite. Il y avait là comme un parfum de grâce, comme un charme latent où se révélait le sanctuaire de la jeune fille. C’était un cadre charmant pour une délicieuse figure.

Dans un coin, l’étagère sculptée supportait les livres aimés ; non loin du piano, un petit secrétaire, où la nacre et le bois de rose mariaient leurs incrustations délicates, se couvrait de papiers et de lettres inachevées ; devant la fenêtre qui regardait le jardin, une table inclinée soutenait l’album ouvert, où les derniers rayons du jour éclairaient l’ébauche d’une aquarelle :

Un site d’Allemagne ; de vieux arbres le long d’un sentier montueux ; un cavalier et une jeune fille assis sur le bord du chemin et deux chevaux attachés par la bride au tronc fier d’un grand mélèze. — Un souvenir…

Puis c’étaient la broderie commencée ; les belles fleurs d’hiver aux tièdes parfums ; tout ce qui peut charmer la solitude d’une jeune fille.

La nuit qui tombait lentement mettait comme un voile sur tous ces objets, et les confondait dans une demi-teinte harmonieuse.

C’était le lieu de rêver doucement et de parler d’amour…

Il y avait une chose étrange. Depuis que le baron de Rodach était entré dans cette chambre où l’accueillait l’hospitalité confiante de Lia, son visage s’était rembruni peu à peu. Au lieu de cette joie vive qu’il avait éprouvée au premier moment de la réunion, il semblait subir l’atteinte d’une inquiétude croissante. Il ne répondait plus aux caresses de la jeune fille. Son regard était toujours fixé sur elle, mais il exprimait un sentiment de plus en plus pénible, et qui arrivait à être de l’angoisse.

Ses sourcils étaient froncés sous l’effort d’une pensée douloureuse ; sa joue était pâle, et il y avait un sourire amer autour de sa lèvre.

Lia, la pauvre fille, ne prenait point garde et continua de dire sa joie.

La souffrance du baron devint ensuite si visible qu’elle ne put manquer de l’apercevoir.

Elle s’arrêta, bouche béante, au milieu d’une phrase, entamée joyeusement.

— Qu’avez-vous, Otto ? murmura-t-elle épouvantée.

Otto fut quelques secondes avant de répliquer. Quand il prit la parole enfin, ce fut pour poser une question dont il ne savait que trop bien la réponse d’avance.

— Lia, dit-il d’une voix creuse et intelligible à peine, — d’où vient que je vous trouve dans cette maison ?

La jeune fille le regarda, étonnée ; puis elle essaya un timide sourire.

— C est vrai, dit-elle ; vous ne savez pas, Otto… Vous me croyez, comme tout le monde, la fille de ma bonne tante Rachel…

Rodach attendait et ne respirait plus.

— Si vous l’aviez voulu, reprit Lia, il y a bien longtemps que vous sauriez tout cela… Cette maison est à mon père.

Une sueur froide mouilla les tempes de Rodach.

— Vous êtes la fille de Moïse de Geldberg ? balbutia-t-il avec peine, et comme si chaque mot eût déchiré sa gorge au passage.

— Oui, répondit Lia, qui baissa involontairement les yeux sous le regard fixe que lui jetait Rodach.

Celui-ci demeurait roide et droit sur la causeuse ; son visage était de pierre ; on l’eût dit foudroyé.

Lia voulut reprendre sa main ; elle la trouva humide et glacée.

Des larmes lui vinrent dans les yeux.

— Otto ! s’écria-t-elle, Otto, je vous en supplie ! dites-moi ce que vous avez !

L’œil de Rodach pesait sur elle, morne et lourd ; mais il ne la voyait plus.

— Otto ! reprenait la pauvre enfant navrée ; — avez-vous quelque chose contre moi et ne m’aimez-vous plus ?…

Les sourcils de Rodach se détendirent et son regard s’éleva vers le ciel.

— Mon Dieu, murmura-t-il avec une amertume poignante, étais-je donc trop heureux !…

Lia se laissa glisser à genoux au-devant de lui ; ses larmes étouffaient sa voix, qui voulait prier.

Otto l’attira contre son cœur, et lui mit un baiser sur le front.

— Pauvre enfant ! murmura-t-il d’une voix grave et profondément triste, — je vous disais bien que cet amour vous porterait malheur.

— Mais pourquoi, mon Dieu ! pourquoi ?… balbutia Lia parmi ses sanglots.

Rodach la contempla durant une seconde en silence ; son regard s’adoucit ; elle était si belle !

— Quoi qu’il arrive, reprit-il, je vous aimerai toujours.

Lia ne comprenait point, mais elle eut un sourire au travers de ses pleurs, parce qu’Otto lui promettait de l’aimer.

Le son d’une grosse cloche retentit tout auprès d’eux dans le jardin ; Lia se leva en sursaut.

— C’est le dîner, dit-elle, si je tarde, on va peut-être venir…

Rodach se mit sur ses pieds à son tour. Il était comme un homme ivre ; le coup qui venait de le frapper l’avait touché en plein cœur.

Comme il se dirigeait, étourdi et chancelant, vers la porte, on essaya de l’ouvrir en dehors, puis on y frappa doucement.

Lia devint toute tremblante.

— Lia ! chère petite sœur, dit une voix dans le corridor, venez donc ! on vous attend…

— C’est ma sœur aînée ! murmura la jeune fille ; cachez-vous bien vite, Otto… Il fait presque nuit… On ne vous verra pas…

Machinalement et sans penser, Rodach se laissa conduire dans une embrasure et demeura immobile derrière les rideaux fermés.

— Eh bien ! petite sœur !… disait-on au dehors.

C’était en effet Sara, dont le flair, éveillé, avait senti quelque chose, et qui venait guetter, comme un chien sur le point de démêler la piste.

Lia lui répondit quelques mots au hasard ; puis elle ajouta tout bas, en s’adressant à Rodach :

— Je vais laisser la porte ouverte… quand nous serons parties, vous gagnerez le corridor, qui vous conduira au jardin… une fois dans le jardin, vous n’aurez que les bureaux à traverser pour vous trouver dehors. Mais, dites-moi bien vite : quand vous reverrai-je ?

Otto garda le silence.

Petite éleva de nouveau sa voix impatiente et pressée ; Lia fut obligée d’aller lui ouvrir.

Au moment où la porte tournait sur ses gonds, Petite jeta son regard avide à l’intérieur.

Elle ne vit rien. Elle cacha son désappointement sous un sourire, et baisa bien tendrement sa jeune sœur ; puis elle lui prit le bras, et toutes deux s’éloignèrent.

Rodach resta une ou deux minutes à son poste. Quand il souleva les rideaux pour quitter sa cachette, cette expression de morne inertie que nous avons vue naguère sur son visage avait disparu.

C’était un homme fort contre la souffrance ; ce coup qui brisait tous ses espoirs de bonheur l’avait frappé à l’improviste, et un instant son cœur avait fléchi, mais il se redressait déjà dans sa vaillance éprouvée, et si les traces de la douleur restaient profondes sur son front, du moins portait-il maintenant la tête aussi haut que jamais.

— Que Dieu la protège ! murmura-t-il en traversant la chambre ; — je l’aime de toutes les forces de mon âme… mais il faut que le sang de Bluthaupt soit relevé !

Il prononça ces mots d’une voix grave et ferme.

Dans la chambre de Lia, les deux fenêtres laissaient parvenir encore un reste de jour ; mais une fois que le baron eut franchi la porte, il se trouva dans un couloir où régnait déjà une obscurité complète.

Il se dirigea au hasard dans cette nuit profonde, et bientôt sa main étendue, se heurta contre une muraille qui fermait le corridor de ce côté.

Au delà de cette muraille, il entendait comme un bruit sourd et régulier qui semblait s’approcher lentement.

On eût dit un pas pénible, gravissant les marches roides d’un escalier.

Rodach tourna le dos : il n’avait ni le temps ni l’envie de découvrir la cause de ce bruit.

Mais à peine avait-il fait cinq ou six pas dans une direction nouvelle, qu’il se retourna brusquement ; une porte s’était ouverte derrière lui, à l’endroit même qu’il venait de quitter.

Le corridor était éclairé maintenant par une lueur assez vive, et une apparition bizarre se montra aux yeux de Rodach.

Il aperçut devant une petite porte voûtée, qui restait encore ouverte, un vieillard tout tremblant et caduc, emmailloté dans une grande houppelande, que bordait une fourrure pelée.

Pardessus la fourrure, s’agrafait un petit manteau court dont le collet droit rejoignait une énorme casquette de peau, à visière en éteignoir.

L’apparition ne dura qu’une seconde, mais elle était trop étrange pour qu’on pût l’oublier.

La lumière, qui éclairait maintenant le corridor, provenait d’une lanterne que le vieillard tenait à la main. Il portait des lunettes bleues qui ne l’empêchaient probablement pas de voir, car il aperçut tout de suite le baron de Rodach, et souffla précipitamment sa lanterne.

La nuit régna de nouveau dans le corridor.

Rodach entendit des mouvements dans l’ombre ; un bruit de portes qui s’ouvraient et se refermaient. Puis le silence se fit.

Rodach restait à la même place, surpris et tout pensif.

— Ce doit être Mosès Geld en personne ! murmura-t-il.

Il revint sur ses pas en tâtonnant, et tâcha de retrouver la porte basse ; mais il sentit partout le mur.

De guerre lasse, il dut renoncer à sa recherche, et traversa le corridor en sens contraire.

Au bout d’une vingtaine de pas, il poussa une porte et se trouva dans le jardin.

Sous le portail, il y avait un brillant équipage qui rentrait, ramenant M. le chevalier de Reinhold. Rodach attendit que l’équipage eût passé le seuil et s’esquiva, inaperçu.

En dehors du portail, sur une des bornes qui masquaient le coin du trottoir, une pauvre femme était assise, la tête entre ses mains et immobile comme son siège de pierre.

Les laquais du chevalier de Reinhold l’aperçurent en refermant le portail, et la chassèrent.

La pauvre femme se leva sans mot dire, et s’éloigna d’un pas chancelant.

Il y a loin du faubourg Saint-Honoré à la place de la Rotonde. La pauvre femme avait une longue route à faire. C’était la mère Regnault, qui n’avait pas trouvé encore la force de quitter la borne où l’avait jetée l’impitoyable dureté de son fils…



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CHAPITRE XII.
RUE DU VERTBOIS.


Le dîner de famille avait eu lieu ce soir-là un peu plus tard que de coutume, à l’hôtel de Geldberg ; tout le monde était arrivé au rendez-vous après l’heure ordinaire, excepté le jeune monsieur Abel, qui, entre autres qualités excellentes, possédait l’exactitude de l’estomac.

Il était entré le premier dans le salon d’attente où avait eu lieu l’entretien d’Esther et de Sara. Le docteur et la comtesse l’y avaient rejoint ; puis était venue Petite, amenant sa jeune sœur Lia.

Le paletot blanc du chevalier de Reinhold apparut ensuite sur l’horizon ; il ne manquait plus que l’agent de change, Léon de Laurens, et le vieux Moïse de Geldberg.

Mais l’agent de change ne devait point venir. Sara eut le regret d’annoncer à la famille que le pauvre homme était retenu chez lui par une indisposition assez grave.

On plaignit beaucoup Sara. Et vraiment quand deux cœurs sont bien unis et que la maladie entre dans la maison, ce n’est pas le malade qui souffre le plus…

Pauvre Sara !…

L’absence de l’agent de change était du reste un fait qui se renouvelait fréquemment, à cause du mauvais état de sa santé ; on y faisait peu d’attention. Ce qui semblait étrange, c’était le retard du chef de la famille.

Tous les jours, au coup de cinq heures, il ouvrait la porte de sa chambre et descendait au pavillon où l’attendaient ses filles ; aujourd’hui la pendule marquait près de six heures, et il ne venait point.

Ce retard était presque sans exemple ; il avait l’importance d’un événement.

À six heures moins le quart, Petite et Abel se déterminèrent à monter à la chambre du vieillard. Ils écoutèrent d’abord, l’oreille contre la serrure, et n’entendirent rien. Ils frappèrent, on ouvrit aussitôt.

Le vieux Moïse se montra sur le seuil avec le costume qu’il portait chaque soir. Il faisait ce qu’il pouvait pour paraître à son aise et libre d’esprit ; mais il y avait sur son visage une pâleur inaccoutumée, et tandis qu’il descendait, appuyé sur le bras de sa fille, des tremblements soudains agitaient ses vieux membres.

Son trouble était si visible que le jeune M. Abel lui-même, qui n’était point pourtant un observateur très-subtil, ne put manquer de s’en apercevoir.

On ne fit au vieillard aucune question.

Le repas fut silencieux ; chacun y apportait sa préoccupation ; Petite seule était gaie et charmante, comme toujours, au milieu du malaise général.

Les trois associés songeaient, chacun pour sa part, aux graves événements de la journée. Esther se demandait ce qu’avait pu devenir Goëtz. Lia était avec Otto ; ce qui s’était passé naguère dans sa chambre restait pour elle une énigme, mais elle se sentait le cœur serré au souvenir du nuage sombre qui avait couvert tout à coup le front de son amant. Sa jolie tête se penchait, rêveuse ; une inquiétude, qu’elle ne pouvait ni expliquer, ni vaincre, grandissait au dedans d’elle. Elle voulait être joyeuse et fêter l’arrivée d’Otto au fond de son âme, mais elle n’y trouvait qu’un pressentiment de malheur.

Quant au vieux Moïse, il était immobile et muet à la place d’honneur. Il ne mangeait point. La vivacité de son regard s’était éteinte. À voir son visage morne et frappé, on eût dit qu’une vision effrayante était devant ses yeux.

À deux ou trois reprises durant le repas, ses lèvres remuèrent : on eût dit qu’il allait parler, mais il n’en fut rien, et c’est à peine si Petite, qui s’asseyait auprès de lui, put saisir un son imperceptible qui tombait de sa bouche.

Ce n’était pas faute de bon vouloir ; elle tendait l’oreille de son mieux et son oreille était fine.

Une fois elle crut entendre ces mots murmurés confusment.

— Je l’ai vu… je l’ai vu !…

Ce fut tout.

Après le dîner, au moment où l’on entrait au salon, le vieux M. de Geldberg fit signe au chevalier et au docteur d’approcher. Ils obéirent tous les deux.

Moïse les fît asseoir auprès de lui, de manière à ce que leurs sièges touchassent le sien ; son regard inquiet tourna autour du salon, pour voir si personne n’était à portée d’entendre. Il prit cet air important et mystérieux de l’homme qui va dire un grand secret.

Reinhold et le docteur attendaient.

La scène resta muette durant une ou deux minutes.

— Non, non ! balbutia enfin Mosès, dont l’œil se baissa ; pourquoi la tombe s’ouvrirait-elle ?… mon esprit devient faible… je suis trop vieux !

Il se tut.

Les deux associés attendirent encore durant une minute, puis Reinhold prit la parole…

— Mon digne ami, dit-il bien doucement et avec un respect affectueux, — vous nous avez appelés… vous avez une communication à nous faire ?

Le vieillard les regarda tour à tour, et secoua la tête vivement.

— Non, non, répliqua-t-il, que pourrais-je avoir à vous dire ?… le passé est bien loin ; je ne m’en souviens plus… faites que Lia vienne avec son livre s’asseoir auprès de moi.

Il les éloigna d’un geste plein de fatigue.

L’instant d’après, Lia commençait à haute voix la lecture de chaque soir.

La table de tric-trac était dressée ; mais, au lieu de s’asseoir à leur partie quotidienne, Mira et Reinhold durent obéir à un signe de Sara, qui les appelait dans une embrasure.

Esther et le jeune M. Abel étaient assis auprès l’un de l’autre devant le foyer. Ils n’avaient pas grand’chose à se dire, mais il s’opérait entre eux comme un muet et fraternel échange d’ennui : leurs bâillements étouffés se croisaient avec beaucoup de sympathie.

— Que vous a-t-il dit ?… demandait Petite aux deux associés.

— Belle dame, répliqua Reinhold, le respectable monsieur baisse considérablement à mon sens !… il est à croire qu’il avait en effet quelque chose à nous communiquer, puisqu’il prenait la peine de nous appeler près de lui… Mais quand le digne homme nous a tenus tous les deux sous sa main, attentifs et pressés de savoir, son caprice a changé… Il n’avait plus rien à nous dire.

— Est-ce bien vrai ? demanda Petite, en s’adressant à Mira.

Reinhold s’inclina en souriant pour la remercier de cette preuve de confiance.

— C’est vrai, dit Mira gravement.

Petite lui montra du doigt un siège qu’il alla chercher aussitôt. Petite s’assit au fond de l’embrasure, et les deux associés se tinrent debout devant elle.

Ils se prirent à parler tous les trois à voix basse…

Auprès de la cheminée, on n’entendait pas même le bruit de leurs chuchotements. La voix dé Lia s’élevait seule, pure et douce, dans le silence du salon…

D’ordinaire, le vieux Moïse écoutait la lecture avec attention, car il faisait montre d’une piété grande et d’un profond attachement aux pratiques de sa religion. Aujourd’hui, son regard était distrait, et il y avait dans toute sa personne des marques d’agitation. Son front chauve se penchait parfois tout à coup sous le poids d’une pensée pénible ; puis ses petits yeux gris se relevaient vifs, inquiets, perçants ; ses lèvres remuaient comme pendant le repas, sans produire aucun son.

Ce n’était point, assurément, la lecture de la Bible qui pouvait ainsi l’émouvoir.

Il y avait un gros quart d’heure déjà que madame de Laurens et les deux associés s’entretenaient ; leur conversation était sans doute fort attachante, car ils y mettaient beaucoup de feu.

— Chevalier, disait madame de Laurens de ce ton péremptoire et sec qu’elle prenait pour parler d’affaires, — qu’il y ait danger ou non, il faut recommencer !

— Belle dame, répliqua Reinhold, vous savez si je suis à vos ordres, mais je n’ai pas comme cela plusieurs Verdier de rechange…

— Je l’espère bien ainsi ! riposta Petite qui haussa les épaules avec dédain ; — il ne faudrait qu’un autre Verdier pour tout perdre… Cherchez, messieurs, et trouvez quelque moyen moins naïf !

— On dit du mal des auteurs, murmura Reinhold, — après la pièce tombée… Auparavant, c’était un chef-d’œuvre !… À parler vrai, belle dame, le moyen n’était pas si mauvais… et sans ce grand drôle, dont parle Verdier dans sa lettre…

— Certes, interrompit Petite avec moquerie, s’il n’avait pas échoué, nous l’aurions vu réussir… je n’ai jamais prétendu le contraire !

Reinhold aurait pu se fâcher, mais il aima mieux sourire.

— Puisque vous paraissez y tenir, chère dame, reprit-il, je passe condamnation… Mon moyen était mauvais… en savez-vous un meilleur ?

Petite jeta un regard vers son frère et sa sœur, qui lui tournaient le dos, assis auprès du foyer ; elle voulait voir si, sous prétexte de bâiller, ils n’étaient point l’un et l’autre aux écoutes.

— Je vous préviens, belle dame, reprit Reinhold, que la situation me paraît avoir changé… Ce mystérieux personnage, qui est venu si mal à propos mettre son épée dans la poitrine de Verdier, ne s’est pas rendu, sans doute, au bois de Boulogne de si grand malin, par hasard et pour se promener… Depuis tantôt, j’ai réfléchi beaucoup à cette diabolique aventure, et il m’est évident que le jeune homme a des protecteurs.

— Nous avons de l’argent, dit Petite.

— Nous en avions… grommela Reinhold.

Petite ramena sur le chevalier son regard froid et brillant.

— À quoi bon tant parler, dit-elle ; je veux qu’il meure !

— Moi aussi, répliqua Reinhold, mais…

— Docteur, interrompit Petite, dites-lui comment faire.

Le Portugais, jusqu’alors, avait gardé un silence grave. Quand Petite levait les yeux, sa paupière se baissait ; quand Petite cessait de le regarder, il relevait les yeux, et l’on voyait comme un atôme de feu brûler au fond de sa prunelle encavée.

Il ne bougeait point ; sa taille se dressait longue et rigide auprès de la taille courte et légèrement obèse du chevalier, qui se trémoussait à chaque parole prononcée.

La demande de Sara était pour lui un ordre.

— Il y a un moyen, répondit-il de ce ton glacial et pédant qui lui était propre.

Petite et le chevalier prêtèrent avidement l’oreille.

— Esther, disait en ce moment M. Abel, qui s’ennuyait de ne point parler, — avez-vous vu Meeting, mon cheval du Lincolnshire ?

— Non, répondit Esther.

— C’est un bai, qui a gagné à Epsom… Je l’ai acheté trois cent cinquante guinées à lord Pursy, héritier de sa seigneurie George, comte Herrington.

— Ah !… fit Esther.

— Oui, madame… ce Meeting est fils de Waterloo et de Princesse Mathilde.

— Vraiment !…

— J’ai les titres… Waterloo, comme vous savez, était fils de Problème et de Chip-of-the-old-block.

— Je ne savais pas, murmura Esther, qui n’écoutait point.

— C’est étonnant ! dit Abel, tout le monde connaît cela… C’est Chip-of-the-old-block qui fit gagner trente mille gainées à lord Chesterfield, en 1819, aux courses d’Ascott… et son père, le fameux Peripatetician

Esther bâilla. Abel la regarda d’un air indigné et se tut.

Le docteur José Mira fut, suivant son habitude, quelques secondes avant de reprendre la parole. C’était un homme prudent qui pesait chacun de ses dires.

Petite et Reinhold l’interrogeaient du regard.

Quand il les eut fait attendre suffisamment, il baissa les yeux et murmura :

— Il n’y a qu’à l’inviter à la fête…

Petite frappa dans ses mains : elle avait compris à demi-mot. Reinhold cherchait encore.

— À la fête ?… répéta-t-il.

— Au château de Geldberg ! dit Petite ; — nous serons lâchez nous, et nous n’aurons pas besoin d’un duel.

Reinhold tendit la main au Portugais.

— Docteur, dit-il, vous parlez peu, mais vos paroles valent de l’or !… Il est certain que si nous l’amenons jusqu’au château de Geldberg, l’affaire est faite… Mais sous quel prétexte l’inviter, maintenant que nous l’avons chassé des bureaux ?

— Je m’en charge, répondit madame de Laurens, — et je réponds qu’il viendra.

— C’est au mieux ! s’écria le chevalier ; — alors il faut hâter la fête.

— Et prendre ses mesures d’avance, ajouta le docteur ; car vous ne trouverez guère de gens comme il vous les faut, parmi ces sauvages de Wurtzbourg.

— C’est encore vrai, dit Reinhold ; ah ! docteur ! quel homme précieux vous faites !… Je connais ici un bon garçon qui pourrait bien nous convenir.

— Il en faut plusieurs.

— Je connais une femme, dit à son tour Sara, — qui serait peut-être en position de nous fournir d’excellents sujets…

— Mon homme en amènera tant qu’on voudra, dit Reinhold.

Petite se leva.

— À quand la fête ? dit-elle.

— Les préparatifs doivent être fort avancés, répondit le chevalier, et nous serons libres après l’échéance du 10… Quant aux frais, le Ciel nous a envoyé un bailleur de fonds auquel nous ne nous attendions pas… On peut lancer les invitations.

— Faites, dit Sara ; le plus tôt sera le mieux… moi je vais m’occuper de ce petit Franz…

Elle quitta l’embrasure et se dirigea vers le foyer.

Remhold regarda le Portugais en dessous d’un air narquois.

— Docteur, dit-il, elle sait le nom et l’adresse du jeune homme, puisqu’elle se charge de l’inviter… le nom, vous avez pu le lui dire, car vous le saviez… mais l’adresse ?

Les sourcils du docteur se froncèrent.

— Ah ! ah ! cher docteur, reprit méchamment le chevalier, comme elle est belle encore, et que ceux qu’elle aime doivent être heureux !…

Petite venait de tendre son front au baiser du vieillard.

— Je vous quitte de bonne heure ce soir, disait-elle ; il faut que j’aille tenir compagnie à mon pauvre Léon…

Moïse retrouva un sourire pour lui souhaiter la bonne nuit.

Quand elle fut partie, il se tourna vers Reinhold et le docteur qui venaient de se rapprocher du foyer.

— Ils ne peuvent pas rester bien longtemps l’un sans l’autre, dit-il ; comme ils s’aiment !…

Le docteur salua gravement ; Reinhold dit une fadeur.

La voiture de Petite galopait vers la rue de Provence.

Un quart d’heure après, elle était assise au chevet de son mari.

Il y avait là un médecin qu’on venait d’appeler.

Petite se plaignit amèrement du devoir impérieux qui l’éloignait du lit de son mari malade ; elle l’accabla de caresses tendres, et quand le médecin sortit, il était presque en colère contre M. de Laurens, qui avait accueilli avec une froideur morne les marques d’amour de sa charmante femme.

À peine avait-il dépassé le seuil, que Petite se levait à son tour et courait changer de toilette.

Elle rentra bientôt, parée et si belle, que le regard du malade eut un éclair.

— Bonsoir Léon, dit-elle du bout des lèvres ; — je vous trouve mieux, mon ami… en rentrant, je viendrai peut-être vous faire une petite visite, avant de me coucher.

— Où allez-vous ? murmura le pauvre agent de change, qui était pâle au point de ressembler à un mort.

Sara lui fit un petit signe de tête en souriant, et s’enfuit sans répondre.

M. de Laurens regarda la porte durant une seconde, comme s’il eût espéré le retour de sa femme ; puis sa paupière se referma lourde.

Il demeura immobile, la tôle sur l’oreiller. Autour de ses yeux creusés, il y avait un large cercle bleuâtre ; ses traits étaient tirés ; des rides amères jouaient au coin de sa bouche.

Au bout de quelques minutes, il tressaillit sous ses couvertures ; ses lèvres se froncèrent ; son visage entier se crispa convulsivement.

Il poussa un cri de détresse.

Son valet de chambre accourut, et le trouva se tordant entre ses draps. Sa souffrance était horrible. Il pleurait comme une femme. — Et parmi ses sanglots, il gémissait le nom de Sara…

De Sara qui lui versait chaque jour une dose de jalousie, ce mortel poison auquel il succombait lentement !

De Sara qui le tuait en se jouant et le sourire aux lèvres !…

Sara n’était point remontée dans son équipage. Elle avait gagné la rue par l’escalier des bureaux ; elle venait de s’installer dans son coupé d’aventures, qui courait maintenant dans la direction du quartier du Temple.

Petite s’était enfoncée dans l’un des coins de sa voiture ; une douillette de soie l’enveloppait chaudement.

Elle rêvait.

Et nul remords importun ne venait assombrir sa rêverie.

Son joli visage exprimait une parfaite quiétude ; sa conscience était nette ; son imagination lui montrait un riant avenir.

Elle était belle encore, belle pour longtemps. Elle était riche. Sa vie commençait…

Le coupé quitta le boulevard à la porte Saint-Martin. Au lieu des larges voies qu’il avait parcourues jusque-là, il s’engagea bientôt dans une rue étroite et mal éclairée dont les boutiques sombres semblaient séparées par tout un monde des brillants magasins du beau Paris. Le coupé roula dans la boue durant une ou deux minutes, puis il s’arrêta. — Il était au bout de la rue du Vert-Bois, qui avoisine le Temple.

Petite s’éveilla gaiement de son rêve et sauta sur le trottoir étroit. Son pied ne fit qu’effleurer légèrement le granit incessamment enduit de fange. Un autre bond la porta dans une allée obscure, où l’air se chargeait d’humidité. L’allée de Hans Dorn, que nous avons peinte si misérable, était un royal corridor auprès de ce boyau, noir et glissant.

Petite, avant de s’y engager, se retourna vers son cocher.

— Allez m’attendre là-bas ! dit-elle.

Le cocher remonta sur son siège et partit. Il venait souvent en ce lieu, et le mot là-bas voulait dire pour lui le coin de la rue Phélipeaux.

Petite fit quelques pas en relevant sa robe, comme si elle eût été dans la rue. Il régnait autour d’elle une obscurité presque complète ; mais elle savait son chemin. Son pied mignon heurta bientôt la dernière marche d’un escalier tournant, qui était le digne voisin de l’allée.

Elle prit sans trop de dégoût une corde grasse qui remplaçait le bec de gaz, et commença intrépidement à gravir les degrés hauts et roides de l’escalier.

Elle ne s’arrêta qu’au troisième étage.

Ici, le luxe commençait. Il y avait, vraiment, un paillasson pour s’essuyer les pieds, et la main de Petite, qui savait les êtres, trouva dans l’ombre un beau gland de laine terminant le cordon d’une sonnette.

Elle sonna. Derrière la porte, on entendait une conversation bruyante, mêlée d’éclats de rire.

Au retentissement de la sonnette, un bruit de savates se fit à l’intérieur ; la porte s’ouvrit et montra une vieille femme, coiffée d’un mouchoir à carreaux et tenant à la main un bougeoir de cuivre, qu’elle levait au-dessus de sa tête pour examiner la nouvelle arrivante.

Cette bonne femme avait une redoutable figure de portière, de gros sourcils sur des yeux rouges, un nez crochu, des moustaches, une bouche rentrée, un menton menaçant.

Sara la salua d’un sourire amical.

— Bonjour madame Huffé, dit-elle.

Madame Huffé fit une révérence étudiée, et prit un air civil qui mit encore plus de grotesque sur son visage.

— J’ai bien l’honneur de vous saluer, madame, dit-elle.

— Madame Batailleur est-elle à la maison ? reprit Petite.

La Huffé fit une seconde révérence, et se mit à marcher à reculons, en répondant d’une voix prétentieuse et flûtée :

— Madame aura l’honneur de recevoir madame…

Petite entra. Madame Huffé lui fit traverser une chambre où régnait une généreuse odeur de cuisine ; puis elles entrèrent toutes deux dans une seconde pièce, meublée avec une sorte de luxe.

Dans cette pièce, madame Batailleur était à table vis-à-vis d’un garçon d’une vingtaine d’années, mis avec une recherche de mauvais goût, la moustache frisée et les cheveux bichonnés par un perruquier du quartier du Temple.

— J’ai l’honneur d’annoncer madame Louise, dit la Huffé en exécutant une troisième révérence.

Madame Batailleur se leva, la bouche pleine, et tendit la main à Petite, qui la toucha de bonne amitié.



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CHAPITRE XIII.
PETITE.


Madame de Laurens avait baissé son voile pour entrer dans la chambre où madame Batailleur et le dandy du quartier du Temple dînaient en tête à tête.

Le voile de Petite était très-beau, et si chargé de broderies qu’il valait un masque pour le moins.

Le dandy, qui se nommait Hippolyte, jeta de son côté un regard à la fois curieux et embarrassé. Il ne vit que le voile.

C’était un garçon haut en couleur avec de grosses mains et de grands pieds, point trop mal de figure et bâti à l’avenant.

Sa redingote de drap fin, odieusement collante, faisait vraiment tort à sa mine ; il eût été passable avec une casquette sur la tête et une blouse sur le dos.

Le costume qu’il portait le rendait évidemment très-fier. Il se sentait lion jusqu’au bout de ses ongles d’une propreté douteuse, et son regard s’abaissait de temps en temps avec une complaisance naïve vers les souliers vernis qui gênaient ses pieds noueux.

La position sociale de cet aimable garçon consistait à remplir les devoirs de favori auprès de madame Batailleur.

Il était peut-être fort intéressant dans le tête-à-tête, mais la vue d’une grande dame le jeta hors de son sang-froid. Il devint rouge comme une tomate, toucha ses cheveux, frisa sa moustache, et finit par planter carrément ses deux mains dans ses poches.

Puis sentant vaguement que ce geste n’était point comme il faut, il remit ses mains au jour avec précipitation et se creusa la tête pour savoir ce qu’en faire.

Madame Batailleur, elle, était une femme de trente-cinq à quarante ans, fraîche encore et assez jolie. Elle avait la figure ronde et pleine, les joues colorées, de petits yeux souriants, de grandes dents blanches, et cette espèce de cheveux gris-blonds, qui s’ébouriffent sous la casquette des gamins de Paris.

Ce n’était ni le blond doré des belles filles de l’Allemagne, ni le blond perlé des vierges pâles qui nous arrivent de Londres. C’était le blond parisien, cette nuance dont César parle tant de fois dans ses Commentaires, et que Julien l’Apostat aimait passionnément.

Un blond qui n’est pas laid, Dieu nous garde de le dire, mais qui semble terne à l’œil, et qui n’a point de reflet ; un blond qui serait fade, s’il n’était pauvre, et qui choisit d’ordinaire pour les teindre les chevelures étiolées ou crépues.

Ce blond est excessivement rare parmi les femmes qui ont le droit de porter chapeau ; il coiffe généralement des têtes de grisettes ; — le crâne des polissons de notre boulevard n’a pas d’autre parure.

Les cheveux de madame Batailleur étaient de ce blond-là ; elle en avait peu ; ils étaient rebelles au fer et insensibles à la pommade.

Ses sourcils étaient de la même couleur, et encore ses cils, courts et mal fournis.

Quoi qu’il en soit, elle avait fait bien des conquêtes en sa vie, et l’audace joyeuse qui brillait sur son visage plaisait encore à plusieurs militaires.

Mais madame Batailleur était de son siècle ; elle dédaignait l’uniforme ; il lui fallait des fashionables.

Elle avait une taille grassouillette, un peu plus élevée que celle de Sara ; sa toilette consistait en une robe de satin puce, première qualité, défendue contre les accidents par un grand tablier de cotonnade bleue, tigré de taches de graisse. Autour de son cou potelé, mais légèrement bruni, s’enroulait un magnifique collier de pierres fausses. Elle avait sur la tête un bonnet de dentelles d’un grand prix, gâtées par une profusion de rubans couleur de feu.

De ce bonnet s’échappaient les mèches roides et tortillées de ses cheveux.

Elle riait à tout propos et très-bruyamment ; elle tapait volontiers sur le ventre des gens ; elle parlait l’argot du Temple avec une voix de caporal.

La table était passablement servie ; le linge était beau, l’argenterie luxueuse. On eût pu remarquer seulement auprès de chacun des deux convives une énorme bouteille sans cachet, mesurant litre, et pleine de ce vin violâtre qui tache les nappes des cabarets populaires.

La chambre était grande et meublée en salon. Il y avait de beaux fauteuils de velours rouge, un divan, des chaises en tapisserie, le tout presque neuf, et n’ayant point trop physionomie d’occasion ; on aurait pu se croire dans un salon ordinaire, servant de salle à manger par hasard, sans la profusion de dépouilles disparates qui couvraient une partie des meubles.

On voyait là des palisses fourrées, des lambeaux de dentelles, de vieux gants attendant le nettoyage, des manchons, des robes, des corsets, et une demi-douzaine de pantalons hors d’usage.

Autour de la tapisserie, semée de fleurs éclatantes, s’alignait un rang pressé de ces petites gravures, enluminées chaudement, qu’on voit aux carreaux des vitriers.

On retrouvait là l’histoire lamentable de Geneviève de Brabant, Héloïse et Abeilard, le Corsaire sous la Terreur, la Tour de Nesle et l’Enfant prodigue, réduit par sa grande faute à garder des pourceaux peints en bleu !

Sur la cheminée se plaçait une superbe pendule Louis XV, flanquée de deux tasses à douze sous.

La chambre était éclairée par deux chandelles de suif jaune, fichées dans des flambeaux d’un grand prix.

Madame Huffé avança un fauteuil pour Petite, et lui fit une quatrième révérence, en appelant sur ses traits redoutables le plus avenant de tous ses sourires.

M. Hippolyte cherchait où mettre ses mains, et sifflotait une polka nationale pour se donner un parfum de bonne compagnie.

Le métier de favori d’une reine est par tous pays assez triste. Le dîner était à peine commencé. Madame Batailleur montra la porte au grand garçon d’un air fort amical :

— Polyte, dit-elle, va-t-en, mon petit !… tu dîneras à vingt-cinq sous, et je payerai…

Polyte regarda d’un air mélancolique la table amplement servie ; mais il n’y avait pas de réplique possible. Il se leva sans mot dire, prit dans un coin sa canne à pomme dorée par le procédé Ruolz, et disparut en saluant gauchement.

Madame Huffé le suivit, après avoir eu l’honneur d’exécuter une cinquième révérence.

Petite leva son voile. Madame Batailleur se remit à table et noua sa serviette sous son menton.

— Y a-t-il quelque chose de nouveau ? dit-elle en se reprenant à manger sans façon.

— Oui, répondit Sara ; j’ai plusieurs choses à vous demander, ma bonne Batailleur.

La bonne Batailleur se versa un large coup de vin bleu, et le but en faisant à madame de Laurens un signe de tête familier.

Au Temple et en public, la marchande savait parfaitement se tenir à distance de la grande dame ; mais le tête-à-tête autorise bien des choses entre gens qui s’estiment et qui s’aiment.

— Chère madame, reprit la Batailleur, vous ne voulez pas vous rafraîchir un petit peu ? non ?… Eh bien ! ce sera comme vous voudrez… Je vais, boire à votre santé.

— Faites, ma bonne… Ah ! çà, vous voyez donc toujours ce petit malheureux d’Hippolyte ?…

— M’en parlez pas ! répondit Batailleur ; — j’attends toujours qu’il me monte un gandain pour lui crever l’œil… mais il est si rupin, si rupin ! j’ai le béguin pour lui[1]

— Ma pauvre Batailleur, dit Petite, j’avoue que je ne vous comprends pas parfaitement…

— Bête que je suis ! s’écria la marchande, je crois toujours que vous savez parler !… Monter un gandain, c’est ce que vous appelez, vous autres gens du beau monde, tirer une carotte… crever l’œil, ça veut dire : Ni ni, c’est finit… rupin, c’est un faraud, un moderne, qui a du beau linge ;… avoir le béguin, tenez, chère madame : M. de Laurens a le béguin pour vous…

Petite recevait sans sourciller ce feu roulant de paroles grossières. Elle était là fort à son aise, avec sa nature délicate et ses habitudes aristocratiques, vis-à-vis de cette créature qui avait une robe de soie et qui était riche, mais dont la fortune n’avait pu laver la bassesse originelle.

Batailleur était née en fraude de la loi, dans quelque trou du marché des Innocents. Son éducation, commencée sous les piliers de la Halle, s’était parfaite dans une échoppe du Temple.

Quand madame Huffé avait dîné, à ces moments où les bonnes natures s’épanchent, elle disait volontiers qu’il était bien dur pour une femme comme elle, qui avait occupé dans la société des positions conséquentes, de servir une dame Batailleur.

Une personne qui parlait mal en français, et qui ne savait point se conduire avec les gens bien élevés !

Car madame Huffé était une femme bien élevée, malgré le mouchoir de coton à carreaux qui lui servait de coiffure, et malgré son visage effrayant.

Elle avait servi chez un sénateur de l’empire, et si le Cosaque qui l’avait séduite au temps de l’invasion ne l’eût point délaissée avec une sauvage perfidie, elle aurait été, à l’heure où nous parlons, mère de famille honnête dans quelque bon bourg de l’Ukraine.

Autant Batailleur était brusque et sans façon, autant sa vieille camériste se montrait cérémonieusement courtoise.

Aussi se méprisaient-elles réciproquement dans toute la sincérité de leur cœur.

Quant à Petite, elle avait eu le temps de s’habituer aux manières de la marchande du Temple, car il y avait bien des années déjà que cette dernière était son factotum.

Batailleur dîna copieusement ; quand elle eut fini son litre, elle fit des emprunts à celui que le départ du pauvre M. Hippolyte laissait à moitié vide. Petite ne troubla point son repas.

On apporta le café, car quelle marchande du Temple peut vivre sans café, et sans petits verres assortis ! — Petite demanda à voir l’état de ses affaires.

— Madame Huffé ! cria Batailleur d’une voix de tonnerre.

La vieille femme se présenta aussitôt, munie de son inévitable révérence.

— Le registre ! dit Batailleur.

— Je vais avoir l’honneur d’aller le chercher, répondit madame Huffé.

La marchande ouvrit le registre entre sa soucoupe et le porte-liqueurs, contenant du parfait amour, du cher cassis et de l’huile de Vénus.

Elle feuilleta d’une main les pages jaunies du livre, tandis que son autre main remuait dans sa tasse le divin mélange connu sous le nom de gloria.

— Ça n’a pas mal été tous ces temps-ci, disait-elle ; on a fait quelque chose au jeu, là-bas, rue des Prouvaires. Les Orléans ont monté… nous avons perdu quelque chose sur la rive droite… mais c’est une bagatelle…

— Voyons, dit Petite, il y a longtemps que je ne me suis rendu compte de la situation.

Elle avança son fauteuil, et mit sa tête tout près de celle de Batailleur.

Les boucles brunes et lustrées de sa magnifique chevelure frôlèrent les tortillons maigres qui sortaient du bonnet de la marchande.

Il y avait plein contraste entre ces deux femmes : l’une était le type de la distinction charmante, l’autre, rougie par le vin et l’alcool, résumait en sa personne les vices grossiers et repoussants de ces parvenus que le hasard tire çà et là des derniers rangs de la populace.

Pourtant la noble dame ne manifestait aucun dégoût. Peut-être n’en éprouvait-elle aucun. La vapeur du gloria, toute saturée de parfums hostiles, montait sous ses narines ; elle n’y prenait point garde, et son flacon restait dans sa poche.

Sa figure se penchait au-dessus du registre, tout comme celle de la marchande, et de loin vous eussiez dit deux sœurs.

Batailleur commença le compte.

— Il y a trois cent mille francs sur Naples, dit-elle ; cinq cent mille francs à mon nom en rentes sur l’État… soixante-dix mille francs sur Rouen… cent quinze sur Orléans… quatre cent cinquante mille…

— Le total ! interrompit Petite, dont les yeux noirs bnllaient.

On était à peine au commencement. Batailleur tourna trois ou quatre pages, chargées de chiffres mal tracés, et arriva au bas d’une colonne, où l’addition était toute faite.

— Cinq millions trois cent cinquante mille francs, dit-elle.

— Comme c’est long à venir ! murmura Petite.

Batailleur joignit les mains.

— Longtemps ! répéta-t-elle d’un air scandalisé : — mais j’ai des années de plus que vous, moi, ma chère madame ! et je n’ai encore pu me ramasser en tout et pour tout qu’une centaine de pauvres mille francs !

Petite ne songea point à s’offenser de la comparaison.

Batailleur avala une bonne gorgée de gloria, et remplaça le vide fait dans sa tasse par une nouvelle dose de liqueur.

— Un peu de doux ?… reprit-elle en offrant la burette à Sara ; — mais faites excuse : vous n’en usez jamais !… moi, d’abord je ne peux pas m’habituer à voir une dame qui ne prend pas sa goutte !…

— Il me semble, dit Sara, que nous avions davantage la dernière fois…

Madame Batailleur se mit à humera petites cuillerées le contenu de sa tasse.

— Chère madame, répondit-elle, vous dites toujours la même chose… si nous ne nous connaissions pas depuis trop longtemps, je croirais que vous avez défiance de moi !

— Fi donc ! s’écria Petite avec un sourire tout aimable ; n’ai-je pas remis mon avenir tout entier entre vos mains ?

— C’est vrai que j’ai joliment des affaires à vous ! répliqua la marchande, et quoique vous ayez pris vos précautions tout de même, vous seriez un peu dérangée si je m’avisais de lever le pied !…

Petite voulut sourire, mais son regard exprima une vague inquiétude.

Batailleur lui frappa sans façon sur l’épaule.

— N’est-ce pas vrai ? reprit-elle avec un gros rire masculin, moi, ça me ferait un joli affurt[2]… mais ce n’est pas avec vous que je voudrais jouer l’harnache[3] ma chère madame… vous pouvez dormir sur les deux oreilles. Joséphine Batailleur est une honnête femme, qui ne vous ferait pas seulement tort d’une croix[4].

Sara mit sa petite main gantée dans la main rouge et large de la marchande.

— Je vous crois, ma bonne amie, dit-elle.

— Ah ! mais, reprit madame Batailleur en s’échauffant, vous chercheriez longtemps dans le marché, sans trouver ma pareille, voyez-vous bien !… rien dans les mains, rien dans les poches !… je fais mon affaire comme il faut, et je n’ai pas peur des mauvaises langues, ah mais !…

— Ma bonne Batailleur !… voulait dire Petite…

Vous avez rencontré souvent de ces gens qui s’enflamment, des qu’on ne les contredit point ; le plus souvent ces personnes entêtées boivent du vin bleu dans des bouteilles mesurant litre ; elles professent pour le gloria une estime raisonnée. Elles sont sourdes et aveugles ; vous avez beau abonder dans leur sens, elles vous écrasent de leurs absurdes colères.

Madame Batailleur était sujette à ce travers, après le café. Elle avait raison, du reste, de vanter son honnêteté vis-à-vis de Petite ; car il ne lui était jamais venu à l’idée d’abuser des intérêts considérables qu’elle tenait entre ses mains. C’était une créature perdue de vices, mais gardant une sorte de probité relative.

Ses pareils abondent sur le pavé de Paris. Ils naissent on ne sait où ; ils croissent dans les ténèbres fangeuses et ignorées qui sont tout en bas de l’échelle sociale. Le hasard fait leur éducation : le premier vent qui les touche est imprégné de corruption et de misère. Ceux qui les entourent souffrent et blasphèment ; ils n’ont jamais entendu le nom de Dieu que dans les jurements hideux de l’ivresse.

Pour certaines gens, les règles de la morale humaine remplacent le frein salutaire de la religion ; ils ignorent, eux, aussi bien l’une que l’autre ; personne ne sut leur dire : « Ceci est bon, et cela est mauvais. » Ils riraient bien, si vous leur parliez sérieusement d’une autre vie ! Il n’y a pour eux de vrai que la cour d’assises et la police correctionnelle…

Il faut leur savoir gré, nous le disons en conscience, de n’être que vicieux. Du jour où les enseignements de la philosophie athée ont filtré d’en haut jusque dans leurs bouges, ils ont eu le droit d’être criminels…

Au milieu de la nuit profonde où elle avait toujours vécu, faisant tous les métiers douteux et brocantant le mal, madame Batailleur avait gardé par hasard au dedans d’elle un atome de justice. Il restait quelque chose au fond de sa conscience, et en cela elle était bien supérieure à Petite, qui, sous ses dehors brillants, cachait une corruption volontaire et sans bornes.

Petite, du reste, l’avait jugée avec ce tact sûr et fin qu’elle possédait au degré suprême. Elle savait au juste ce qu’elle pouvait lui accorder de confiance, et ne courait point risque de se tromper.

Madame Batailleur avait toutes les affaires de Sara entre les mains. Elle était le centre d’un système de tromperies légales, à l’aide duquel Petite éludait les prescriptions du Gode, et amassait une fortune malgré sa position de femme mariée, tandis que son mari se ruinait.

Madame Batailleur prêtait son nom. Elle avait des rentes, des actions de toute sorte, et jusqu’à des immeubles. C’était elle qui s’abouchait avec les agents de change et les courtiers d’affaires.

Elle était simple revendeuse à la toilette, il est vrai, et certaines gens auraient pu s’étonner de la voir remuer des centaines de mille francs. Mais cela n’inspirait point de défiance.

Le Temple est un mystérieux purgatoire où le marchand peut rester toute sa vie, mais parfois l’usure y végète quelques années seulement, pour entrer ensuite de plein saut dans le paradis heureux de la fortune.

On ne peut pas savoir. — On a vu des faits si étranges ! Ce malheureux qui fafiotait jadis dans la Forêt-Noire, et dont les savates rebouissées faisaient honte aux porteurs d’eau, ne loua-t-il pas un jour l’hôtel d’un duc et pair en déconfiture ? Cet autre qui retapait les vieux chapeaux derrière la Rotonde, n’a-t-il pas laissé l’opulence à ses deux fils, qui sont des seigneurs ?…

Nul ne peut dire ce qu’il y a d’or sous cette misère. Le Temple ressemble à ce mendiant qui cache des billets de banque dans la paillasse de son grabat, et qui meurt millionnaire, couché dans ses haillons…

Les agents d’affaires qui traitaient avec madame Batailleur songeaient à ces mille bruits qui courent sur le Temple, et l’envie leur prenait peut-être de se faire marchand de guenilles.

Ce n’était pas une sinécure que l’emploi de factotum auprès de madame de Laurens. Il y avait beaucoup à faire. Batailleur était d’ailleurs la femme qu’il fallait pour cela. Elle avait une activité infatigable ; elle menait de front ses propres affaires et celles de Petite, et ne laissait jamais rien en souffrance. Sara la payait bien ; Batailleur remplissait admirablement sa tâche, et tenait ses comptes avec une exactitude au-dessus de tout éloge.

Elle voyait les agents ; elle voyait les courtiers ; elle stationnait souvent parmi ce groupe de femmes à visages avides qui assiègent la grille de la Bourse et convoitent de loin les délices prohibées de l’agiotage. Elle donnait les ordres et passait les contrats. Elle était suffisamment assidue à sa boutique du Temple, et le soir elle tenait une maison de jeu.

Tout cela ne l’empêchait point de dîner à son aise et de prendre son gloria, les coudes sur la nappe, avec toute la lenteur désirable.

C’était une maîtresse-femme, qui avait du temps pour tout et que rien n’étonnait.

— À la bonne heure, ma chère dame, à la bonne heure ! dit-elle, quand Petite fut parvenue à la calmer. — J’ai eu tort de prendre la mouche, car ça m’a donné mal à la tête, et je vais être obligée de me servir un verre de quelque chose pour me remettre… Mais aussi est-il possible de voir les gens se plaindre quand ils ont tant de bonheur !… Que vous faut-il donc de plus ?… vous ne pourrez jamais dépenser tout ce que vous avez !…

Petite poussa un gros soupir et se donna une physionomie émue.

— Si c’était pour moi, ma bonne Batailleur, murmura-t-elle, — je ne prendrais pas tant de peine ; mais ne vous ai-je pas dit vingt fois !…

— Quarante fois, ma chère madame, interrompit la marchande, — cinquante fois, si vous voulez !… ça, c’est un fait !… la petite fille, n’est-ce pas ?…

— Judith !… balbutia Sara.

— Oui, oui, oui, dit Batailleur en clignant de l’œil ; — l’enfant de l’amour et du mystère !…

Madame Batailleur versa du parfait amour jusqu’à moitié de sa tasse vide, et reprit brusquement avec sa voix d’homme :

— C’est juste que vous m’avez parlé bien des fois de la petite fille… mais, voyez-vous, moi, je ne comprends pas grand’chose à tout ça… En définitive, où diable est-elle, cette enfant-là ?

Sara ne s’offensait jamais de ses rudes manières.

— Ma fille ! murmura-t-elle en levant les yeux au ciel ; ma pauvre Judith !… elle est loin de sa mère et confiée à des étrangers… elle souffre…

— Et pourquoi souffre-t-elle ? interrompit la marchande.

— Hélas ! dit Sara, vous savez bien que j’ai fait tout ce que j’ai pu… je me suis humiliée devant mon mari… je l’ai prié, je l’ai supplié… il ne tenait qu’à lui d’avoir en moi une femme douce et dévouée…

Batailleur qui ne savait pas se gêner, fit rondement un geste d’incrédulité…

— Oh ! croyez-moi, ma bonne Joséphine, reprit Petite, je ne demandais qu’à l’aimer !… S’il avait eu pitié de ma pauvre enfant, j’aurais été à lui pour la vie !

Batailleur secoua la tête d’un air sérieux.

— Faut être juste, dit-elle, ces choses-là ne se font pas !… Le cher homme vous aimait trop pour prendre l’enfant à la maison, et si j’avais été à sa place…

— Ne dites pas cela ! s’écria Petite précipitamment.

On touchait le seul point de son cœur qui eût une apparence de sensibilité.

— Ne dites pas cela ! répéta-t-elle ; je lui avais tout avoué…il savait que cet enfant était le fruit d’une séduction odieuse… J’étais si jeune alors !… devait-il me faire supporter le châtiment d’une faute qui n’était point la mienne ?… et s’il voulait me punir, devait-il étendre la peine jusque sur cette créature innocente pour qui je lui demandais pitié ?… Oh ! c’est pour cela que je le déteste, ma bonne !… c’est pour elle, pour elle seule !… et maintenant qu’il souffre, à mon tour, je n’ai pas de compassion !…

La figure de Petite avait revêtu cet aspect de dureté implacable que nous lui avons vu prendre plusieurs fois ; mais Batailleur n’était point femme à se troubler pour si peu. Elle regarda Petite en face, intrépidement, et dit en buvant son parfait amour à petites gorgées :

— Pour tuer un homme, il faut bien un prétexte…

Sara pâlit et ses yeux flamboyèrent.

— Ne vous fâchez pas, chère madame ! reprit Batailleur sans s’émouvoir ; — tout cela ne me regarde guère, mais c’est une idée que j’ai… Il n’y a qu’à voir travailler les ouvriers pour comprendre votre cas… quand l’ouvrage est trop dur, ils sifflent un bon coup d’eau-de-vie, et ça va !… vous qui n’aimez pas l’eau-de-vie, vous pensez à l’enfant quand le cœur vous manque… ça revient au même.

Le rouge reparut sur la joue de Sara ; le bon sens grossier de la marchande avait deviné l’énigme de sa conscience avec une incroyable justesse.

Tout était mensonge en cette femme, à tel point que l’unique sentiment capable de faire battra son cœur se mélangeait de tromperie !

Cet amour pour sa fille, qu’elle faisait sonner si haut, existait en elle, mais ne ressemblait point au bel amour des mères.

C’était comme un contre-coup de haine ; elle aimait pour haïr.

Elle savait sa fille malheureuse ; elle ne lui prêtait point d’aide, et la laissait souffrir pour pouvoir se dire : Je la venge !…

Pour pouvoir se dire : Quand il sera mort, elle ne souffrira plus !…

La détresse de l’enfant était profonde et faisait pitié à tous. Petite, abritée par le secret, voyait cette détresse et en jouissait pour ainsi dire.

C’était un aiguillon permanent à sa haine ; c’était une main tendue qui la poussait en avant sans relâche.

Il faut un prétexte pour tuer un homme…

Mais Petite avait épaissi les ténèbres à plaisir sur ce coin de sa conscience. Habituée à tromper tout le monde, elle avait fini par se tromper elle-même ; elle ne savait plus distinguer en elle l’amour, de la haine. — Quel que fût ce sentiment, d’ailleurs, il était ardent et profond. Elle croyait aimer. Elle aimait passionnément.

Les paroles de la marchande éclairèrent tout à coup son âme. Un instant, elle se fit frayeur à elle-même.

Puis son instinct sophistique renoua le bandeau au-devant de ses yeux ; elle repoussa la lumière ; elle douta ; puis elle nia.

Puis encore elle s’indigna contre cette accusation qui la blessait au vif.

— Ma pauvre Batailleur, dit-elle avec mépris et sécheresse, vous ne pouvez point comprendre ces choses, et j’ai tort de me chagriner pour des paroles prononcées à l’étourdie… Mais c’est que je l’aime tant, ajouta-t-elle dans un élan subit de passion, — cette chère enfant, qui est mon seul bien sur la terre et mon seul espoir dans l’avenir !… Oh ! croyez-moi, tout cet or est à elle !… Il y a bien longtemps que je songe à cela : mes plans sont faits et je lui arrange toute une vie de bonheur !… Pour sa misère passée, elle aura la richesse… Elle sera belle dès qu’elle ne souffrira plus… Elle sera noble, joyeuse, adorée… Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! m’accuse-t-on de ne pas aimer mon enfant !

Batailleur ouvrait de grands yeux ; elle doutait ; elle était émue : la paupière de Petite s’emplissait de larmes.

— Mais vous ne m’avez donc pas vue, s’écriait-elle d’une voix entrecoupée, — serrer dans mes bras cette autre enfant si pâle et si chétive que j’ai rencontrée quelquefois dans votre boutique ?…

— La Galifarde ? interrompit madame Batailleur.

— Sais-je le nom qu’on lui donne ?… Ce que je sais, c’est qu’elle a l’âge de ma Judith et qu’elle lui ressemble !… Ce que je sais, c’est que j’aime mon enfant de toutes les forces de mon âme !…

Elle s’approcha de Batailleur et prit une voix recueillie.

— Écoutez, poursuivit-elle en souriant doucement, — je vais vous dire ce que je ferai quand M. de Laurens sera mort…

Il y avait quelque chose de hideux dans ce mélange de sensibilité passionnée et de cruauté froide ; dans cette femme souriante qui bâtissait un doux rêve d’amour maternel sur l’assassinat d’un homme…

Mais la marchande ne voyait point ce côté de la question. Son ignorance se laissait prendre aux chaudes paroles de Petite ; son bon sens, que nul enseignement ne guidait, faisait fausse route, au premier vent de l’émotion ; elle ne voyait que la pauvre enfant et la mère aimante. Elle se repentait de ses paroles ; elle croyait à cette tendresse qui s’épanchait brûlante ; elle aussi avait des larmes dans les yeux.

Sara y allait de bonne foi ; elle ne s’étudiait point en ce moment.

— Je serai libre, reprit-elle ; personne n’aura plus le droit de contrôler ma conduite… Je la prendrai chez moi ; elle sera demoiselle ! et savez-vous, ma bonne, je la ferai passer pour la fille de M. de Laurens !… Pauvre chère Judith ! au moins héritera-t-elle de cet homme qui l’a faite si malheureuse !… Et ma conscience ne me reprochera rien, soyez sûre ! Je l’aurai là, près de moi, comme un bouclier contre le remords ! Oh ! comme je l’aimerai ! comme j’irai au-devant de ses moindres caprices !… je lui ferai un bonheur nouveau pour chacun de ses jours ! Autour d’elle il n’y aura que des caresses !… Et dans quelques années son cœur parlera… oh ! je le jure ! elle sera la femme de celui qu’elle aura choisi ! fût-il un mendiant ou un prince, je le lui donnerai !

— Allons ! vous êtes bonne tout de même, chère madame ! dit Batailleur en s’essuyant les yeux ; — ça me fait de l’effet, tout ce que vous me racontez là !…

— Je voudrais doubler, tripler ma fortune ! poursuivit Petite, et je n’en aurais pas encore assez, puisque cette fortune est pour elle !…

Elle s’interrompit à ce moment, et se retourna effrayée. Elle venait d’entendre derrière elle un pas furtif, qui se glissait sur le parquet du salon.

Son regard rencontra l’étrange et laide figure de madame Huffé, laquelle fit une magnifique révérence et sourit d’un air agréable.

— J’ai l’honneur de m’informer auprès de madame, dit-elle, s’il est temps de desservir.

Il y avait un étonnement plein d’inquiétude dans les yeux de Petite. Depuis combien de temps la vieille femme était-elle dans le salon ? Avait-elle entendu ?…

La marchande était rouge de colère. Elle versa dans sa tasse le reste de la burette de parfait amour.

— Vieille folle ! s’écria-t-elle avec un juron plus que viril, que venezvous faire ici ?… Si je vous vois jamais entrer comme cela, en tapinois et sans être appelée, je vous jette à la porte comme un chien !

Le mot était dur pour une femme qui avait occupé une position dans le monde. Madame Huffé prit un air digne.

— J’ai l’honneur de vous faire observer… commença-t-elle.

Batailleur ressemblait à une lionne en furie.

— Cachez-vous ! s’écria-t-elle en saisissant par le goulot sa bouteille mesurant litre ; — filez ! vieille comtesse ! ou je vais faire un malheur !…

Il était urgent d’obéir, la marchande ne plaisantait pas après dîner ; madame Huffé ébaucha une demi-révérence, puis elle eut l’honneur de disparaître.

Sara s’était levée. On n’eût retrouvé sur son visage calme aucune trace de l’émotion récente. Elle était, nous le savons, maîtresse d’elle-même au plus haut degré : en ce moment il ne lui plaisait pas de s’attendrir.

— Nous venons de dire bien des folies, ma bonne, murmura-t-elle d’un ton léger ; — j’avais à vous entretenir de choses plus importantes ; mais je vous reverrai ce soir au jeu… Avant de vous quitter, pourtant, je veux vous demander si vous n’auriez point, parmi vos connaissances, quelques bons garçons pas trop scrupuleux, sur lesquels on put compter pour un coup de main…

— Des Polytes ? murmura Batailleur en souriant.

— Non, dit Petite, plus foncés que cela… Il ne s’agit pas d’une plaisanterie et l’affaire se ferait en Allemagne… on les payerait ce qu’ils voudraient.

Batailleur baissa les yeux et tourna la tête avec une répugnance manifeste.

— Il y a par-ci par-là des coquins dans le Temple, répondit-elle ; je sais qu’ils se réunissent là-bas, derrière la Rotonde, à l’enseigne des Quatre Fils Aymon ; mais ces choses-là ne me plaisent guère, ce n’est pas ma partie, et j’aime autant ne point m’en mêler.

Petite rajusta son voile devant la glace et se dirigea vers la porte.

— Nous reviendrons là-dessus, ma bonne, dit-elle, et vous en agirez à votre volonté… Vous savez que je ne demande rien pour rien… Éclairez-moi, je vous prie.

Madame de Laurens reprenait en ce moment, sans y penser peut-être, ses airs de grande dame. La distance qui existait entre elle et Batailleur, comblée un instant par d’intimes confidences, revenait plus large que jamais. La marchande, malgré sa belle robe de satin et son bonnet splendide, n’avait plus l’air d’une compagne, mais d’une suivante. Elle se munit d’un flambeau et reconduisit Petite jusqu’en bas de l’escalier.

— À quelle heure vous reverrai-je ? demanda-t-elle.

— Je ne sais, répondit madame de Laurens. J’ai plusieurs choses à faire ce soir… Vous m’attendrez.

Elle sortit ; la marchande remonta.

En entrant dans sa chambre, elle mit bas son tablier graisseux et planta sur son bonnet le plus éclatant de tous ses chapeaux ; puis elle sortit à son tour pour se rendre à la maison de jeu de la rue des Prouvaires. — Deux ou trois minutes après son départ, on eût pu voir entrer dans le salon, madame Huffé, tenant entre ses bras un chat de gouttière d’une grosseur énorme.

Elle mit le matou à la place occupée naguère par Polyte, et s’assit elle-même sur la chaise laissée vide par sa maîtresse.

— Voilà pourtant comme c’est, mon pauvre minet ! grommela-t-elle en bourrant son assiette ; — après avoir occupé des positions, on se trouve réduite à servir une pas grand’chose… Veux-tu du veau ?

Minet voulait du veau.

— Quand je dis une pas grand’chose, reprit madame Huffé, cela signifie une rien du tout, mon ami… Mais patience, patience ! on sait ce qu’on sait… Celui qui vivra verra.

Le chat la regardait avec ses grands yeux jaunes.

Il était à madame Huffé ce que Polyte était à Batailleur, avec cette différence qu’on le traitait avec beaucoup plus de considération que Polyte.

Il eût fallu l’arrivée d’un empereur pour forcer la vieille femme à lui faire supporter l’avanie que Batailleur venait d’infliger à son favori.

Nul empereur ne vint et le repas de madame Huffé s’acheva paisiblement en tête-à-tête avec son chat.

Sara, cependant, avait longé le trottoir boueux de la rue du Vert-Bois et gagné l’enclos du Temple. Un instant elle se dirigea vers l’endroit où son coupé l’attendait ; mais, au bout de quelques secondes, elle s’arrêta irrésolue. Puis elle revint sur ses pas, et s’engagea dans la rue du Petit-Thouars.

Le Temple était désert depuis longtemps.

L’activité s’était réfugiée de l’autre côté de la rue, dans ces boutiques de passementiers où l’on voit des troupeaux de femmes tordre des franges du matin au soir.

Petite s’éloignait le plus possible des magasins, et marchait sur le trottoir qui borde les baraques du Temple.

Gomme elle arrivait à la hauteur de la rue du Puits, elle vit, aux lueurs des réverbères, la silhouette vive et svelte d’un jeune homme qui sortait de la place de la Rotonde.

Petite crut reconnaître Franz. Elle hâta le pas pour voir où il se rendait.

Lorsqu’elle eut tourné l’angle de la place, le jeune homme avait déjà disparu, mais on entendait encore son pas dans une allée voisine.

Petite s’avança jusqu’à cette allée, qui était celle de la maison de Hans Dorn.

Elle fut un instant sur le point d’entrer, mais elle crut ouïr, dans les ténèbres de l’étroit couloir, comme un chant murmurant et confus. Elle n’osa pas.

Elle redescendit vers le carreau solitaire et se glissa sous le péristyle de la Rotonde.

Au moment où elle tournait le dos, une ombre difforme sortit de l’allée et la suivit de loin.

Madame de Laurens s’arrêta devant le trou du bonhomme Araby. De ce côté des galeries, il n’y avait pas une âme. Petite, néanmoins, regarda tout autour d’elle avec précaution. Elle avait cet air cauteleux et craintif de l’homme qui va commettre un crime.

Elle ne vit rien, elle n’entendit rien, sinon des clameurs rauques et lointaines qui sortaient du cabaret des Deux-Lions, de l’autre côté du péristyle.

Sa tête s’avança tout contre la devanture d’Araby. Les planches mal Jointes laissaient passer une lueur faible. Petite mit son œil à l’une des fentes.

Elle vit, sur une couche plate et qui n’avait point de couverture, une pauvre enfant demi-vêtue, dont les membres maigres grelottaient de froid.

C’était Nono la Galifarde, à demi-couchée sur son matelas. Auprès d’elle, sur la terre, il y avait un tout petit bout de chandelle qui achevait de se consumer.

Elle tenait à la main deux ou trois lambeaux de papier, ramassés çà et là dans la rue, et qui portaient encore des empreintes de boue. Son doigt tendu suivait les lignes, lettre à lettre ; elle épelait. — Elle apprenait à lire.

Elle avait la tête penchée. Petite ne pouvait voir son visage, qui était presque entièrement voilé par ses longs cheveux ; mais son attitude disait l’attention qu’elle donnait à sa tâche.

Petite la regardait avidement. Vous l’eussiez vue en ce moment, pâle, frissonnante et prise d’une émotion qui n’était point de la comédie.

Son cœur battait ; elle avait froid ; ses yeux la brûlaient…

Le petit bout de chandelle, cependant, tirait à sa fin. La mêche pétilla, mouillée par l’humidité du sol. — Nono la Galifarde releva brusquement la tête et regarda la lumière près de s’éteindre, avec un regret naïf.

C’est que les nuits glacées étaient bien longues et que la pauvre enfant souffrait, chaque soir, en attendant le sommeil.

Le mouvement qu’elle venait défaire avait rejeté en arrière sa longue chevelure ; ses traits pâles apparaissaient éclairés par la lueur mourante. — La poitrine de madame de Laurens se serra, oppressée.

Nono cacha ses papiers sous son oreiller. Elle arrangea sa pauvre robe d’indienne de manière à couvrir le mieux possible sa nudité. Ses grands yeux noirs se levèrent au ciel en une oraison muette, tandis que ses petites mains faibles se joignaient sur sa poitrine. Sa paupière se ferma.

La chandelle jeta une lumière plus vive pour mourir.

Sara ne vit plus rien.

Son visage était inondé de larmes, et des sanglots convulsifs soulevaient sa poitrine.

Ses deux mains se serraient contre les planches, et sa bouche s’avançait comme pour donner un baiser.

— Judith ! murmurait-elle, Judith ! mon enfant !…

Puis elle ajoutait avec une sorte de délire :

— Oh ! ne meurs pas encore ! attends !… sa vie s’en va, et désormais tu n’as plus que quelques jours à souffrir !

À ce moment, elle se redressa épouvantée : derrière elle, à deux pas, retentissait un rauque éclat de rire.

Elle se retourna, mais son trouble l’aveuglait. Tandis qu’elle cherchait à voir, une voix étrange s’élevait dans l’ombre du pilier voisin. La voix chantait :

C’est aujourd’hui lundi ;
Ils sont venus chercher maman Regnault
Pour la mener en prison,
Parce qu’elle n’a pas d’argent.
Maman Regnault s’est sauvée ;
Mais ils reviendront demain,
Et ils sauront bien l’attraper…
La bonne aventure, ô gué !…

Les yeux de Petite s’habituaient à l’obscurité ; elle aperçut un être difforme qui se démenait à cheval sur un tréteau oublié.

Elle s’enfuit. Tandis qu’elle traversait la place de la Rotonde, le chanteur éleva la voix davantage, et cette voix parvint jusqu’aux oreilles de la petite Galifarde, qui frissonna sur son matelas, comme si les planches de la devanture n’eussent point été un rempart assez fort contre la méchanceté cruelle de l’idiot Geignolet.

Sara s’assit, toute tremblante, sur les coussins de son coupé.

Quand son cocher vint lui demander ses ordres, elle fut quelque temps sans pouvoir lui répondre.

— Rue Dauphine, dit-elle enfin, — numéro 17.

C’était l’adresse de Franz.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La soirée s’avançait. C’était dans un hôtel meublé de la rue Saint-Honoré.

Nous entrons dans une grande chambre où règne une obscurité complète ; on entend la respiration égale et bruyante de gens qui dorment paisiblement.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Une bougie s’alluma de l’autre côté de la cour, et une lueur glissa dans la chambre muette.

Les ténèbres s’éclairèrent vaguement.

On eût pu voir de grands manteaux de voyage jetés à terre, des bottes éperonnées, des armes, et sur la tablette de la cheminée, deux ou trois poignées d’or.

À l’autre bout de la pièce, trois lits jumeaux s’alignaient contre la muraille. Dans chacun de ces lits, il y avait un homme qui dormait.

La pendule sonna neuf heures. Au chevet de l’un des lits, il y avait une montre à réveil, qui se prit à carillonner.

Un des dormeurs s’éveilla en sursaut, et se mit sur son séant.

— Déjà, murmura-t-il ; — après trois nuits de fatigue, deux heures de sommeil sont bientôt passées !…

Il se frotta les yeux et tira ses membres lassés.

Les deux autres dormeurs, éveillés à demi, s’agitaient sous leurs couvertures.

— Mais nos heures sont comptées, reprit le premier ; — je dois agir dès ce soir ; et, avant de sortir, il faut que je les prévienne…

— Frères ! ajouta-l-il en élevant la voix.

Il n’eut pas besoin de répéter son appel, ses deux compagnons étaient déjà sur leur séant, ce frottant les yeux à outrance et maugréant de leur mieux.

— Frères, reprit celui qui s’était éveillé le premier, — il faut que vous soyez prêts à partir demain de grand matin, tous les deux.

— Déjà !… s’écrièrent-ils à la fois.

Puis l’un d’eux ajouta :

— Moi qui avais découvert une superbe maison de jeu, où l’on dîne comme nulle part !…

— Moi qui avais la plus ravissante conquête du monde ! ajouta l’autre.

— J’avais déjà combiné ma martingale…

— On m’avait donné un rendez-vous…

Le premier dormeur n’eut besoin que d’un mot pour interrompre ces doléances.

— C’est pour l’enfant, dit-il.

— Au diable le jeu ! s’écria le joueur.

— Au diable les femmes ! s’écria l’amoureux.

Puis ils ajoutèrent, d’un ton grave et pénétré :

— Frère, aujourd’hui comme toujours, nous sommes prêts…



Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2 (page 624 crop).jpg

  1. J’attends qu’il m’ait joué un tour pour lui fermer ma porte… mais il est si bien mis !… J’en suis folle.
  2. Bénéfice.
  3. Harnacher ou jouer l’harnache ; tromper, duper.
  4. Six francs.