Le Fils du diable/Tome II/IV/18. Un coup de lansquenet

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 347-355).
CHAPITRE XVIII.
UN COUP DE LANSQUENET.


Le baron connaissait, faut-il croire, le château de Geldberg. Il frémit à la pensée du péril que nulle prudence humaine n’aurait pu prévoir ni éviter.

Il fit sur lui-même un effort puissant et prit la main de Sara, qu’il porta jusqu’à ses lèvres.

— Merci ! murmura-t-il ; merci, mille fois, Madame… me voilà délivré de ce doute qui me rendait si malheureux !… Mais-êtes-vous bien sûre qu’il se rendra à votre invitation ?

Sara eut un sourire orgueilleux.

— Il m’aime comme un enfant et comme un fou ! répliqua-t-elle.

— Eh bien, Madame, dit le baron, si vous le permettez, je serai, moi aussi, de cette fête, au château de Geldberg !

Sara tendit son front, toute joyeuse ; Rodach y mit un baiser. Le pacte était conclu ; Verdier avait un remplaçant.

Franz, pendant cela, donnait des poignées de main à droite et à gauche, et agissait en homme qui se sent de la maison. Il salua familièrement l’ancien officier supérieur au service du roi des Grecs, et présenta son compagnon, qui était le jeune vicomte Julien d’Audemer, à madame la baronne de Saint Roch.

— Il me semble, dit Mirelune à Ficelle, que je connais ces deux figures-là.

— Le plus grand est le prétendu de la comtesse Lampion, répondit le vaudevilliste, quant à l’autre…

— Eh, pardieu ! s’écria le gentilhomme ; l’autre est ce bambin que nous avons vu hier au soir prendre une leçon de duel à la salle Grisier… On ne se sera pas fait tuer ce matin !

— C’était lundi-gras, on aura déjeuné…

— Comme un homme, ma parole d’honneur !… il n’y a plus d’enfants !…

— Est-ce que Louise n’est pas ici ? demanda Franz à madame de Saint-Roch.

Louise était, on le sait, le nom d’aventures de madame de Laurens.

— Non, mon petit, répondit la rouge marchande qui avait envie de rire, en songeant au grand monsieur qu’elle avait introduit auprès de Sara.

Franz désigna le confessionnal d’un regard interrogateur.

— Il n’y a personne là-dedans ? demanda-t-il encore.

— Personne, mon mignon.

Franz pirouetta sur ses talons.

— Aimez-vous le trente et quarante, vous, Julien ? reprit-il. Moi, je trouve que c’est souverainement soporifique… faisons un tour au lansquenet.

— Va pour le lansquenet ! dit Julien.

Franz avait ce soir un petit air avantageux et triomphant, qui eût été insupportable chez un autre, mais qui lui allait fort bien. Sa mine éveillée et spirituelle respirait la joie ; tout parlait en lui de bonheur et d’orgueil satisfait.

Il ne pouvait dire son secret à Julien ; il lui fallait cacher soigneusement les événements de cette belle soirée, qu’il aurait eu tant de plaisir à conter. Cette confidence, refoulée, lui laissait au cœur comme un trop plein de bien-être : il avait besoin de se mouvoir, de parler, de vivre.

Quand on est tout jeune, cet état moral se traduit d’ordinaire par un surcroît d’airs tapageurs et de bruyantes étourderies.

Franz s’appuya au bras du vicomte d’Audemer, et gagna la salle voisine, en se dandinant comme un petit étudiant qui fait le mauvais.

Il y avait en lui du débraillé, du casseur d’assiettes ; Fronsac devait être ainsi vers le milieu de son premier souper. On ne pouvait s’empêcher de sourire en le regardant ; mais dans ce sourire il n’y avait ni pitié ni raillerie.

C’était un si charmant enfant ! Ses grands yeux bleus, espiègles et doux à la fois, avaient des regards si francs et si bons ! toute sa personne respirait tant de jeunesse et tant de grâce !

Son aspect plaisait et attirait ; sa bonne humeur était contagieuse. Les femmes le caressaient de l’œil, rêvant une éducation délicieuse ; les hommes n’étaient point jaloux de lui, parce qu’ils le trouvaient trop jeune ; les vieillards se regaillardissaient à le voir, et se figuraient dans leur fatuité revenue, qu’ils avaient été ainsi à l’âge de dix-huit ans…

— Messieurs, dit-il en entrant dans la salle de lansquenet, je vous préviens loyalement que je suis en veine… j’ai déjà gagné ce soir de quoi me faire heureux toute ma vie !

— Eh bien ! Monsieur Franz, dit l’employé qui représentait officiellement madame la baronne de Saint-Roch, asseyez-vous là… vous allez le reperdre.

Franz s’assit et ménagea une place auprès de lui à Julien d’Audemer.

Autour de la table, tous les joueurs le connaissaient. Chacun lui envoya un bonsoir amical, à l’exception cependant d’un jeune homme, habillé de noir, qui s’asseyait à table, juste en face de lui.

Ce jeune homme faisait une mine fort étrange, et qui prouvait surabondamment son peu d’habitude du monde.

Il était gêné dans ses habits qui ne semblaient point faits exactement à sa taille ; il se tenait sur l’extrême pointe de sa chaise, immobile et roide comme un saint de bois ; des gouttes de sueur perlaient à ses tempes ; son visage était pâle et comme décomposé.

On voyait devant lui, sur le tapis, un petit monceau d’or assez respectable, une couple de mille francs peut-être. Il gagnait avec un bonheur constant et qui ne s’était pas démenti une seule minute.

Il y avait une demi-heure environ qu’il était là. Personne ne le connaissait ; on l’avait vu entrer d’un air gauche et timide, escorté par un garçon de son âge, à la mise de mauvais goût et à la tournure commune ; ce garçon se tenait maintenant debout derrière lui.

Notre jeune homme cependant s’était assis à la première place vacante ; il avait tiré de son gousset six pièces d’or qu’il avait étalées sur la table. Il avait joué, conseillé d’abord par son camarade, puis selon ses propres inspirations.

Et il n’avait pas perdu un seul coup.

Depuis son entrée, soit timidité, soit avarice, son regard restait obstinément fixé sur son petit trésor qui allait sans cesse grossissant. Sa paupière ne s’était point relevée ; nul n’aurait su dire la couleur de ses yeux.

L’entrée bruyante de Franz lui-même n’avait pu parvenir à le distraire.

La jolie Gcrtraud, pénétrant à l’improviste chez madame la baronne de Saint-Roch, n’aurait peut-être pas reconnu le pauvre Jean Regnault dans ce joueur taciturne et absorbé. Il était bien changé, l’émotion plus encore que la différence de costume, faisait qu’il ne ressemblait plus à lui-même.

Le jeu l’absorbait ; sa physionomie peignait l’attention extrême de son esprit plein de lassitude ; il souffrait ; il s’efforçait à vide ; il ne vivait plus : il jouait !

Et déjà, la pensée qui l’avait amené dans cette maison se voilait devant la passion inconnue. Cet or, qui était devant lui, ne lui présentait plus le salut de son aïeule ; c’était de l’or, rien que de l’or ! le démon avait parlé ; l’atmosphère du tripot avait agi, Jean avait la fièvre ; il jouait pour jouer.

Derrière lui, Polyte contenait sa joie à grand’peine ; il faisait de son mieux pour paraître indifférent, ce qui est de bonne compagnie.

Il lorgnait du coin de l’œil le magot en voie de progrès, et n’avait garde de dire à Jean de s’arrêter.

Il y avait là pourtant, hélas ! de quoi sauver la pauvre mère Regnault, et même de quoi déjeuner chez Deffieux par-dessus le marché.

Mais Polyte comptait sur l’axiome qui promet un gain assuré à l’homme jouant pour la première fois. Pendant qu’on y était, autant valait arrondir l’aubaine !

Polyte se posait, se drapait, passait ses doigts rougeauds dans ses cheveux crêpés et regrettait l’absence de sa canne à pomme dorée par le procédé Ruolz, que les règlements du lieu l’avaient contraint à déposer au vestiaire. Il lorgnait les dames de vertu médiocre qui s’asseyaient çà et là autour de la table. Il faisait la roue. Il était détestable.

De temps en temps, il traversait la chambre sur la pointe du pied et allait entr’ouvrir la porte de la salle du trente et quarante, pour y glisser une œillade craintive.

Batailleur était là, sa suzeraine ! et Batailleur lui avait défendu péremptoirement de mettre le pied dans la maison de jeu.

Or, Polyte, vu son sexe faible et sa position politique, ne pouvait pas enfreindre les ordres sacrés de sa reine.

Il était là en contrebande. Un soir d’amour, Batailleur, à l’exemple de Jupiter qui séduisait les filles des mortels en leur montrant sa gloire, avait voulu éblouir son Polyte, le fasciner, l’anéantir. Elle l’avait fait monter dans sa voiture et l’avait conduit rue des Prouvaires, où elle trônait sous le noble nom de Saint-Roch.

L’effet une fois produit, elle avait manifesté sa volonté royale et ordonné à son favori de ne plus sortir des limites du Temple. Mais l’aventureux Polyte savait désormais le chemin et tout ce qu’il fallait pour franchir les portes du sanctuaire.

L’arrivée de Franz ne changea rien à la veine prolongée de Jean Regnault. Franz ne s’était pas trompé, pourtant ; il avait du bonheur ce soir, et bientôt son tas de pièces d’or fut égal à celui de Jean.

Autour de la table, presque tout le monde perdait ; eux seuls faisaient de bonnes affaires.

Mais si leur fortune était pareille, leurs personnes contrastaient étrangement.

Franz était d’une gaieté folle : il caquetait, il riait, il plaisantait, les perdants eux-mêmes se déridaient à l’entendre. Jean Regnault, au contraire, ne desserrait pas les dents. Depuis son entrée, il ne s’était dérangé qu’une seule fois pour ramasser un louis d’or qui avait roulé jusqu’à terre ; encore Polyte l’avait-il prévenu en mettant le louis dans sa poche.

Jean respirait avec peine ; il avait les sourcils froncés : ses cheveux tourmentés par sa main, s’ébouriffaient autour de son front. À mesure que son gain grossissait, la fièvre montait plus chaude à son cerveau : il ne se possédait plus.

Deux billets de banque étaient venus se joindre aux pièces d’or, il avait bien à peu près quatre mille francs devant lui.

Polyte se pencha par derrière son oreille.

— Tu as crânement travaillé, mon petit, murmura-t-il ; mais faut pas s’emporter !… Voilà minuit qui sonne… Nous sommes déjà à demain… Ça fait que tu n’en es plus à ton premier jour de pousser la carte, et que la veine pourrait bien changer…

Jean haussa les épaules avec impatience.

— Excusez ! grommela Polyte ; on fait sa tête à ce qu’il paraît !… puisque tu n’as plus besoin de moi, mon bon, je file… débrouille-toi !

Polyte abandonna son poste et s’en alla donner un coup d’œil à la porte du trente et quarante. Chaque fois que son regard rencontrait Batailleur, rouge, dodue, fleurie, allumée, il se sentait heureux et fier du rang qu’il occupait dans le monde.

Franz tenait la banque en ce moment et passait avec un remarquable bonheur ; sa mise, forte dès le principe, et doublée de partie en partie, arrivait à former une véritable somme. Pour lui faire tête, les joueurs étaient obligés de se cotiser d’un bout à l’autre de la table ; il y en avait pour tout le monde, et les derniers étaient admis à perdre leur argent tout comme les premiers.

En face de cette banque, si heureuse, la fortune de Jean ne pâlissait point encore ; il ne gagnait plus, mais il perdait à peine, risquant çà et là quelques louis.

— Il y a mille francs à faire, dit Franz.

Les perdants étaient quelque peu rebutés ; on eut de la peine à compléter la somme. Franz gagna encore.

— Deux mille francs ! dit-il gaiement en prenant une nouvelle poignée de cartes dans l’immense paquet servant à la banque.

Après bien des hésitations, les deux mille francs se trouvèrent. Franz gagna encore.

— Quatre mille francs ! s’écria-t-il.

— Je fais cent francs, dit son voisin.

— Moi, trois cents.

— Moi, cinquante.

Et ainsi de suite.

Quand le dernier joueur eut parlé, il manquait environ le quart de la somme.

Il y avait deux ou trois minutes que Jean n’avait gagné. Une colère folle s’amassait au-dedans de lui. Ses pieds trépignaient sous la table, et ses doigts crispés cherchaient quelque chose à broyer.

La difficulté de faire le jeu prolongea cette fois l’intervalle entre les deux coups.

Jean bouillait d’impatience.

— Ça ne va pas ce soir, dit Franz. Deux cents louis vous mettent eu déroute… ça fait pitié !

Le regard de Jean, qui n’avait pas encore dépassé le milieu de la table, se releva un peu et alla jusqu’au las d’or qui était devant Franz.

Il s’arrêta là. Ces sons confus tintèrent dans les oreilles du pauvre joueur d’orgue ; il se retourna comme pour chercher Polyte et se retenir à lui.

Polyte était à l’autre bout de la chambre.

Le regard de Jean revint comme si un ressort l’y eût poussé, vers le tas de louis qui lui faisait face ; ses narines s’enflèrent ; sa poitrine rendit un souffle fort et bruyant.

Jusqu’à ce moment, il avait avancé sa mise avec timidité et sans mot dire, sa voix inconnue s’éleva tout à coup au milieu de silence et fit relever la tôle à tous les joueurs.

Polyte interrompit, en tressaillant, sa promenade, et regagna en trois bonds son poste abandonné.

— Je tiens tout ! avait dit Jean Regnault d’une voix brève et rauque.

— À la bonne heure ! s’écria Franz. Voilà un brave !

Les autres joueurs retirèrent leur mise et regardèrent ; c’était un duel fort intéressant. La partie commença.

Dès la première carte retournée, Jean se sentit comme ivre ; le sang monta violemment à sa joue et ses yeux se troublèrent. Il couvait avidement le jeu ; il cherchait à voir, mais il ne pouvait pas.

Un voile rougeâtre était entre lui et les cartes.

Polyte, immobile et retenant son souffle, voyait pour deux.

Il y eut deux ou trois secondes d’attente, deux siècles ! Puis une rumeur se fît autour de la table.

— Gagné ! disait-on.

— Qui ? demanda Jean d’une voix faible.

Les joueurs se prirent à rire, et un blasphême étouffé de Polyte apprit à Jean la vérité.

Sa joue redevint blême ; il chancela sur son siège.

— Compte, dit Polyte, tu as peut-être plus de quatre mille francs.

Jean se mit à compter ; ses mains étaient molles et tremblantes ! Il avait moins de quatre mille francs !

— C’est fini, grommela Polyte d’un accent découragé. Tu n’as plus rien ! allons nous-en !

Jean ne bougea pas ; il paraissait ne point comprendre.

Quand le râteau de l’employé saisit son tas d’or pour l’amener vers Franz, Jean suivit le râteau d’un œil ébahi et morne.

On riait toujours autour de la table. Le désespoir naïf de ce pauvre diable était quelque chose de très-drôle.

— Allons-nous-en ! répéta Polyte.

Jean comprit enfin. Il voyait le tapis vide devant lui.

Il passa le revers de sa main sur son front ruisselant de sueur, et, pour la première fois depuis qu’il était entré dans cette maison, il releva les yeux tout à fait.

Son regard chercha l’homme qui l’avait gagné.

— Huit mille francs, disait Franz, avec sa gaieté intrépide.

— Voyez donc, murmura Julien à son oreille, comme ce jeune homme vous regarde !

Julien parlait de Jean Regnault, dont les yeux agrandis et brûlants se fixaient sur Franz avec une effrayante expression de haine.

La joue du joueur d’orgue était livide ; ses dents serrées à se briser, refusaient passage à son souffle.

La figure de Franz, gracieuse et souriante, venait de lui apparaître comme la face d’un démon. C’était cette blonde tête qu’il avait aperçue dans la chambre de Hans Dorn ! Le baiser dont le bruit l’avait bléssé au cœur, comme un coup de poignard était tombé de cette bouche rose !

Et qu’il semblait heureux, ce beau jeune homme, en face de sa misère à lui, plus profonde, et de son désespoir !

Leurs regards se croisaient en ce moment. La physionomie de Franz prit une expression de regret et de pitié. Il ne reconnaissait point le joueur d’orgue ; mais il voyait sa détresse, et, de grand cœur, il lui eût rendu l’argent gagné.

Jean comprit ; une rage sourde et envenimée lui étreignit le cœur, ses mains, crispées, se retinrent au tapis ; et le déchirèrent.

Un instant, les muscles de son corps se ramassèrent, comme s’il eût voulu bondir en avant. La démence était dans son cerveau ; ses doigts frémissaient d’aise et de désir, à l’idée d’étrangler son ennemi.

Il venait de songer à Gertraud qui le trompait peut-être, et à la mère Regnault couchée sur son grabat et que cet or eût sauvée !…

Il eut peur de lui-même ; il sentit que le délire victorieux allait le jeter sur cet homme qui lui arrachait à la fois ses derniers espoirs de bonheur.

Il se leva et s’enfuit.



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